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L'exil kabyle

De
208 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1979
Lecture(s) : 105
EAN13 : 9782296269125
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MOHAND KHELLIL

L'EXIL KABYLE
Essai d'analyse du vécu des migrants

Editions L'Harmattan 5 - 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

A mon père qui sut garder sa dignité et son identité au plus fort des dures epreuves de l'exil.

1979 '-s L'Harmattan. ISBN: 2-85802-141-4

SYSTÈME DE TRANSCRIPTION PHONÉTIQUE
Signe a b c d d e f g 'Y h h i 1 k 1 m n q â r a b, v ch ~tch d dh e f g ~'dj .gh h h i J k 1 m n q r Valeur Exemple aman bib, baba cctX ett ddwa amrabed e/s afran.riww aguns, argaz, 1ge1ba sagara l'Yerba aserhen ahellal imenfi amjaf; kanun, takanna /amin amnar nnif qanun âiwed, /âid
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interdentale spirante sourde occlusive sourde emphatique apicale alvéolaire semi-occlusive sourde

vélaire spirante sourde

antéro-dorsale emphatique

e,?phatique

(d'après Mouloud Mammeri, Taje~,,:umt N Tamazi~ t, François Maspero, Paris, 1976, 114 p.) 6

Introduction

Déraciné, exilé, travailleur solitaire? Comment définir cet homme dont tout le monde parle aujourd 'hui, soit qu'il rende des services que les uns louent, soit qu'il pose des problèmes que d'autres dénoncent? Ne faut-il pas le considérer dans sa « totalité» et sa complexité, en tant qu 'homme, plutôt que de ne le voir qu'à travers sa fonction économique? C'est qu'on a trop raisonné à son propos en tant que donnée, que paramètre, comme un matériau servant à des statistiques ou autres études économiques dans lesquelles l 'homme est exprimé en termes de courbes, de rapport, de coefficient... lorsqu'il ne sert pas d'enjeu aux politiques nationales. On raisonne alors sur lui mais jamais avec lui. Il serait difficile de reprendre toutes les définitions proposées par les a'uteurs. Mais prenons la plus courante pour

considérer le travailleur migrant comme « l'individu quittant
son pays en vue de satisfaire ses besoins essentiels». Il s'agit ici de la satisfaction de l'ensemble des besoins économiques jugés vitaux, c'est-à-dire de tout ce qui a trait aux besoins de première nécessité: les besoins physiologiques. Pour apprécier la motivation du consentement à l'émigration, il faudra élargir cette notion pour englober d'autres besoins, non moins vitaux, que nous appellerons «psychologiques», car, des entretiens que nous avons eus avec les travailleurs migrants, il ressort que d'autres causes (non avouées) que la faim ont favorisé leur déPart: besoin d'aventure, fuite du village, d'un milieu social ou politique oppressant. Le phénomène est d'autant plus important que la durée du séjour en France s'ajoute aux habitudes de consommation et de comportement pour rendre le retour au pays natal incertain et faire de l'émigré un véritable réfugié. 7

Pour les intéressés, l'émigration reste synonyme d'un exil toujours redouté.' l,'efba qui signifie aussi « ténèbres». Au village, on parlera de i"Y~iben,les exilés, car l'émigration est ressentie par les familles comme une dure nécessité, une contrainte exercée par le destin. Mais, dans le langage courant, l 'homme de la rue les désignera à la campagne par l'expression « ifransiwwen», « ceux de France», tandis qu'en ville la déformation française « migri» ou « immigri » sera seule utilisée. Nanti de ces considérations, et compte tenu de notre 'origine kabyle, nous avons choisi l'étude particulière de la migration kabyle, car nous croyons pouvoir fournir certaines précisions, certains aspects vus de « l'intérieur» qu'il n'est possible de restituer qu'avec la connaissance du langage vernaculaire et de la société d'origine. En fait, de par sa situation géographique, économique et sociale, du fait de son histoire, la Kabylie a de tout temps connu des mouvements d 'hommes à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, ce qu'il fallait signaler. Le fait que les premiers travailleurs algériens dont la présence en Europe a été signalée au début du siècle aient été des Kabyles aurait pu attirer l'attention. Par ailleurs, à I 'heure où l'on parle « d'accueil» et « d'animation» chez les travailleurs migrants, il était intéressant de souligner que les travailleurs kabyles ont toujours organisé leur propre accueil et pratiqué une entraide en toute circonstance. Enfin, leur répartition géographique dans une région de France déterminée aboutissait, leur organisation sociale aidant, à une véritable transposition de /a vie du village,. cela méritait un examen plus spécial. Ce travail, nous l'avons voulu intensif, compte tenu du temps que nous nous sommes imparti pour le réaliser. Ecartant toute théorisation systématique du phénomène migratoire, nous avons voulu davantage souligner quelques aspects particuliers de cette migration à traverJ lesquels il nous semblait plus aisé d'aborder quelques généralités sur l'émigration algérienne et de mettre à la portée du profane une étude basée sur une expérience vécue. 8

De fait, et sans prétention aucune, nous nous proposons ici de combler une lacune bibliographique car, à la lecture

de ce qu'il convient d'appeler désormais la « littérature
immigrée», nous avons relevé deux erreurs fondamentales qui sont d'ailleurs la conséquence l'une de l'autre, D'une part, un grand nombre d'auteurs semblent tous partir du même postulat " l'image de l'émigré « misérable qui sera d'ailleurs reprise et exploitée par la grande presse française réPondant aux exigences de ses lecteurs en cette matière, On nous présente ainsi l'émigré (ou plutôt « l'immigré)J, le choix du terme étant significatif) comme un marginal, un cas social qui a nécessairement besoin d'aide et d'assistance et qu'il faut prendre en charge pour la défense de ses intérêts. Et toutes les solutions préconisées 'alors ne sont envisagées qu'à travers le «prisme» de la civilisation occidentale, ce qui revient à ne pas poser les problèmes dans leurs termes réels. D'autre part, et c'est là le second défaut, le problème de l'émigration a presque toujours été considéré de ((l'extérieur)J, c'est-à-dire en dehors du contexte où il se situe réellement et à travers un système de références auquel le travailleur migrant reste étranger.
»

C'est pourquoi, par l'exernple concret que constitue cette monographie, nous nous proposons d'apporter quelques correctifs à cette image de l'émigré. Pour ce faire, nous avons procédé à une enquête directe auprès de travailleurs kabyles installés presque exclusivement dans la région parisienne,. nous avons dû nous rendre à la fois aux domiciles de ceux qui ont bien voulu nous recevoir, sur de nombreux lieux de travail et dans les cafés que fréquentent ces travailleurs, leurs lieux de rencontres et de réunions par excellence. Une étude similaire a été menée par nos soins à Alger, en milieu kabyle, et en Grande Kabylie, essentiellement dans le douar des At Fliq (ex-commune mixte d'Azzel/oun, ex-commune de Tifrit N'Aît-EI-Hadj, actuellement rattachée à la commune de Yakouren), Ce douar est composé de quinze villages d'inégale importance et situés qui au flanc d'une colline, qui au sommet d'une crête, véritables mamelons où les maisons aux 9

tuiles rouges s'intercalent entre figueraies et jardins potagers pour enfin céder la place à d'immenses forêts de chênes. On y accède par une route carrossable, irrégulièrement entretenue, mais souvent l'étroitesse des ruelles et la forte déclivité des terrains ne permettent pas à l'automobile de pénétrer partout dans les villages. lA circulation de nuit (même Pédestre) est rendue encore plus difficile par l'absence d'électricité (un seul village est actuellement en voie d'électrification), la ville la plus proche étant le cheflieu d'arrondissement, Azazga, situé à environ quinze kilomètres de la première localité étudiée et, approximativement, à une trentaine de kilomètres du village le plus éloigné. Ce séjour en Kabylie nous a permis de participer à de nombreuses fêtes privées (mariages, circoncisions, naissances), à des cérémonies religieuses, à des pèlerinages au sanctuaire de l' « ancêtre commun fondateur )) et des autres saints locaux, et aux sommets des montagnes faisant l'objet de vénérations particulières,. ces visites ont corroboré les entretiens que nous avons eus avec les villageois et les émigrés en vacances au pays natal.

Cette double démarche a été d'abord suggérée par la constatation que nous avons faite de la permanence des contacts entretenus par les travailleurs migrants avec leurs villages d'origine, aux réalisations desquels ils participent à dis-

tance .' envoi de l'argent nécessaire aux besoins collectifs de la communauté villageoise, séjours assez fréquents et réguliers au «pays)), envoi des corps des émigrés décédés en France pour leur ensevelissement en terre natale, etc. Ainsi, tout événement se produisant au village d'origine a ses nécessaires prolongements de l'autre côté de la mer, tandis que chaque incident intervenant au sein de la communauté d'émigrés se réPercute sur la vie du village. En outre, il faut ajouter que les émigrés de la région considérée se réPartissent en France. en fonction de leurs origines locales et que la solidarité, basée sur les liens de parenté, joue entre eux avec la même force qu'au village et selon les mêmes formes. Il était donc important de souligner l'existence de ces liens, même s'ils tendent de plus en plus à se relâcher, et 10

quand bien même le retour au pays natal serait reporté sine die. Mais, pour mieux comprendre cet aspect social, le séjour au pays natal s'imposait. En second lieu, l'étude du milieu d'origine permet de mieux saisir les causes du consentement à l'exil, lesquelles ne sont pas toujours seulement économiques. Cependant, et bien que la matière ait fait l'objet de nombreuses études, nous nous interrogerons sur le sens qu'il convient de donner à la démographie locale et nous examinerons les carences en matière de productions agricoles (seules ressources de la région) où la tradition et la magie sont encore présentes, avec toutes les conséquences que cela implique. Toutefois, l'accent sera davantage mis sur l'importance des problèmes psychologiques et sociaux conditionnant cette émigration, en liaison avec l'organisation hiérarchisée de la
société kabyle.

Ainsi, avec l'étude, même sommaire, de la société d'origine, nous pourrons suivre l'évolution de ce phénomène migratoire aussi bien dans l'espace que dans le temps, dans sa forme comme dans ses implications diverses. Si jadis, au village, toute action individuelle engageait la responsabilité de tout un groupe de parenté, qu'en est-il aujourd 'hui ? L'émigration familiale n'est-elle pas le prélude . à la rupture de cette solidarité? L'examen des lieux de sociabilité dans l'espace « village » permet de cerner les sphères de vie des hommes et des femmes avec pour chacun des lieux de prédilection marqués: tajmaât, ssuq et les champs pour ceux-là,. axxam, la fontaine, le jardin et les lieux de Pèlerinage pour celles-ci. Comment ces lieux se modifient-ils? Ont-ils tendance à s'interpénétrer ou à s'exclure? Quelle place faudrait-il réserver à l'influence de l'émigration dans un tel phénomène? N

Y

aurait-il pas des tendances

parallèles

sur les

deux rives de la Méditerranée? Enfin, jusqu'à un passé très récent (la guerre d'Algérie), plusieurs membres d'une même famille se relayaient en France, parfois dans le même emploi, alors que de nos jours le travailleur kabyle passe toute sa vie active en exil. N'estce pas là un fait nouveau qui est à rapprocher du développement d'une émigration interne en pays kabyle?

Il

La référence au pays d'origine nous paraît donc essentielle,. nous en avons fait un préalable à toute étude de l'émigration d'un groupe d 'hommes précis. Dans notre cas, nous comprenons mieux alors que, même si l'émigration actuelle utilise les mêmes filières que par le passé, elle n'en demeure pas moins complexe et variée aussi bien dans ses causes que dans son processus. Elle reste toujours redoutée par tout un peuple qui ne cesse de pleurer ses exilés, mais l'image qu'a le Kabyle de l'émigré n'est pas nécessairement Péjorative. * * *

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PREMIÈRE PARTIE

DES CAUSES DE L'ÉMIGRATION

1 Les causes économiques ou l'émigration de la faim
Ces causes sont liées aux problèmes démographiques, à la forme particulière de l'économie rurale et, enfin, à des endettements dus aux importants besoins monétaires qu'implique l'entreprise de certaines réalisations domestiques. Si le travailleur migrant n'indique jamais dans ses propos la démographie (hormis quelques autodidactes), en revanche il s'étend davantage sur la condition de vie au village, sur la misère qu'il a connue jadis. Que les ruelles grouillent d'enfants, même en haillons, que les familles

nombreuses soient la règle ne peut que le réjouir:

« Cela

fait partie de la vie.» « Une maison n'est-elle pas plus attrayante lorsque beaucoup de personnes (surtout des hommes) en sortent et en rentrent? » Il est vrai que celui qui nous a tenu ce discours est père de huit enfants en France, et de trois en Kabylie. .. Démographie galopante au pays de la fécondité

Même si elle n'est pas déterminante, la démographie contribue pour sa part, indirectement, avec l' appauvrissement des populations, à l'émigration. Sans vouloir nous arrêter avec précision sur les chiffres (1), il nous faut briè(1) Cf. L. MURACCIOLE, L'émigration algerienne..., Librairie Ferraris, Alger, 1950, p. 68 à 76; et G. VIRA TELLE,L'Algérie algérienne, Ed. Economie et Humanisme, Paris, 1973, p. 212 à 216.

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vement donner quelques ordres de grandeur pour souligner globalement la tendance actuelle et en mesurer toutes les conséquences, dans la mesure de nos moyens. Avec ses 60 000 km2, le département de la Grande Kabylie compte entre 12 et 18 % de la population algérienne (compte non tenu des dizaines de milliers de Kabyles vivant dans les villes côtières, notamment Alger, et qui gar-

dent un contact quasi permanent avec « le pays»), laquelle
est évaluée à 18 250 000 habitants (recensement de 1977, publié en 1978). La densité de la population a varié sensiblement au cours des quatre dernières décennies: de 136 habitants au kilomètre carré en 1931, elle est passée à 145 en 1936, 156 en 1948 (2), pour atteindre 548 en 1970 (3) dans le département de Tizi-Ouzou. Le taux de croissance de la population algérienne oscille entre 32 et 34 °/00(l'un des plus forts du monde). Le taux de natalité atteint les 50 °/00...; les spécialistes attribuent l'augmentation de ce taux à la baisse de l'âge moyen du mariage qui est passé de 20 ans en 1946 à 18 ans en 1966. Le taux de mortalité, enfin, est de l'ordre de 16 à 17 °/00contre 31 °/00il Y a seulement 20 ans. S'agissant de la baisse de l'âge moyen du mariage, qui passe de 20 ans à 18 ans, il faut comprendre que la guerre d'Algérie et l'indépendance nationale en ont été les principales causes. Devant l'insécurité due à la guerre, bon nombre de garçons se sont mariés très jeunes. TI ne faut pas oublier en effet qu'en Kabylie le mariage est considéré comme elfer4, une obligation sociale, un devoir, le père ou le tuteur disposant d'un véritable droit de contrainte matrimoniale vis-àvis du fils ou du pupille. C'est dire que le célibat est considéré comme un état anormal auquel il faut remédier absolument. Car, pour un homme, mourir sans postérité est une honte. Par ailleurs, au lendemajn de l'indépendance, avec le retour massif de travailleurs émigrés et des combattants
(2) L. MURACCIOLE, op. cit., p. 73 et 74. (3) B. ETIENNE, L'Algérie, culture,et révolution, éd. du Seuil, Paris, 1977.

15

(imjuhad), on a procédé à de nombreux mariages dans la tradition ancestrale qu'a affectée, un moment, la I011gue guerre de libération; comme si l'on voulait rattraper le temps perdu, anéantir toutes les frustrations dues à la guerre, on a vu des villages entiers en fête, dans un élan général, avec l'euphorie de l'indépendance algérienne. Nous pensons que ce phénomène est « accidentel », compte tenu de son origine, et que cette moyenne d'âge pour le mariage va progressivement remonter pour dépasser le seuil des 20 ans. De fait, la jeunesse masculine actuelle, le plus souvent instruite, vit surtout en ville (études, emploi) à l'abri de la vigilance des parents, donc de leur influence directe. Aussi prend-elle davantage conscience d'elle-même et de son avenir propre, à mesure que l'individualisme remplace l'esprit de groupe. De ce fait, la contrainte matrimoniale des parents se réduit considérablement, car, si « l'enfant» ne choisit pas toujours sa future épouse, il fixe au moins le moment de son mariage. A ce phénomène contingent, il y a lieu d'ajouter un élément qui, lui, est en constante évolution (négative): le taux de mortalité infantile en régression permanente à mesure que la médecine « moderne» (par opposition à la médecine traditionnelle) pénètre les foyers, dans les villages les plus reculés. Cette médecine a été vulgarisée par l~s antennes médicales de l'armée française et aussi par l'apport psychologique immense des travailleurs émigrés de retour au pays natal. Toutefois, cela reste insuffisant: beaucoup trop de femmes accouchent seules dans les villages assistées seulement d'une qibla, dans des conditions d'hygiène déplorables. Mais cela ne suffit pas à expliquer que beaucoup de couples aient sept à dix enfants en moyenne: il faut encore se pencher sur la façon particulière dont les Kabyles conçoivent la fécondité. Dans cette société où le célibat est déconsidéré et le rapport sexuel hors mariage sévèrement condamné, l'idée de mariage sous-tend toujours celle de fécondité. Ainsi, dans presque tous les rites domestiques, dans tous les rites agraires, reviennent ces notions de fécondité, qu'il s'agisse du métier à tisser, des instruments aratoires, 16

Comme l'écrivait Jean « les pèlerinages des femmes, les visites aux saints, aux morts, les rites qu'elles accomplissent n'ont qu'un même but principal: l'obtention de la fécondité» (4). Cette notion occupe une grande place dans la vie quotidienne, et le souhait le plus cher que l'on puisse faire à un jeune garçon ou à une jeune fille, en remerciement d'une gentillesse ou d'un service rendu, c'est d'être prolifique, d'engendrer une nombreuse progéniture. Fécondité de la terre, du bétail, de la végétation, fécondité de la femme... tout y est associé. Compte tenu de l'importance sociale du groupe domestique, de sa cohésion, la puissance d'une famille (au sens large de axxam, maison) se mesure au nombre d'individus mâles qui « sortent» de la maison. L'expression est encore vivace de nos jours, d'autant plus que le seul fait de pouvoir aligner tant de bras indique déjà la capacité virtuelle de travail que telle maison peut effectuer et la résistance à un ennemi, tout aussi virtuel. Cette prolificité ad' ailleurs des conséquences éconbmiques contradictoires dans le temps. En effet, si une progéniture importante pose des problèmes à moyen ou à long terme (alimentation, entretien, études), cela constitue pour le chef de famille,- à très long terme, un véritable « investissement », puisque, selon l' expressi<?n consacrée, ses garçons vont « travailler pour lui»; c'est en quelque sorte une « retraite» (inconnue chez ces paysans) que la vie dans l'indivision et la commensalité va favoriser, ou plutôt dont .

du labour, et, a fortiori,

de mariage.

Servier dans Les Portes de l'Année,

elle va empêcher la remise en cause. On ne peut dès lors apprécier le nombre d'enfants désiré par les familles, si toutefois elles en prenaient conscience. Une vieille Kabyle de 70 ans, vivant à Alger depuis une vingtaine d'années, mais passant la moitié de l'année dans son village natal, nous a confié son étonnement devant

les ménages de 8, 10 enfants et plus; « De mon temps,
disait-elle, on commençait à parler de famille nombreuse à partir de cinq enfants» (il est vrai qu'à son époque ]a mortalité infantile était très forte).
(4) J. SERVIER,Les Portes de / 'Année,

Robert

Laffont, Paris,

1962,

p. 56.

17

Mais, désormais, on parle enfin de contraception, même si cela se fait encore timidement et même si ce sont les fenlmes qui «grognent» les premières devant l'attitude « conservatrice» des éléments masculins. Au plan national, après l'expérience discrète de l'Hôpital Mustapha (pose de stérilets à de jeunes étudiantes ou à des femmes de milieu aisé et instruit), un début de propagande des autorités gouvernementales semblait recueillir l'adhésion non seulement des réprésentativités collectives, mais encore, semble-t-il, d'une grande masse de la population. Les oulémaS ont été consultés et ont donné le point de vue religieux sans que l'on connaisse réellement leur influence en la matière. Toujours est-il que le président Boumediene a clos le débat en mettant un frein au mouvement pour des raisons de « développement» (discours du 19 juin 1969). L'information pourra être continuée à l'échelon individuel, mais cela devrait aller de pair avec une certaine promotion de la femme algérienne en général, puisqu'elle s'avère plus ouverte à ces problèmes parce que plus concernée. On en est encore loin dans les campagnes kabyles, où la femme n'existe, en quelque sorte, qu'en tant que « génitrice». Considérée toujours comme une « étrangère» dans la famille de son mari (n'oublions pas que nOllS avons affaire à une société d'agnats), elle sera soumise non seulement à l'autorité de celui-ci, mais aussi à celle de sa bellemère et souvent de ses belles-sœurs. La hantise de la stérilité, après celle de la virginité, ne disparaîtra qu'à sa première grossesse, car elle aura alors le statut de mère et pourra affronter les membres de sa nouvelle famille la tête haute. La femme stérile est souvent répudiée, car la polygamie est très rare en Kabylie; les cas de polygamie ont pour origine, d'ailleurs, la stérilité de la première épouse - encore faut-il que celle-ci accepte une rivale. Le recours, alors, à la « polygamie successive» n'est pas rare, témoignant d'une grande instabilité conjugale.
,

Dans ces conditions, on ne peut parler encore d'éduca-

tion sexuelle. TI est fréquent, à la campagne, qu'un futur époux se fasse prodiguer les conseils d'usage pour la consommation de son maria~e, la veille de celui-ci. 18

Cependant, et en dépit de tous ces obstacles, il se dessine une tendance dans cette direction même en Kabylie. L'idée lancée va germer avec le temps et la multiplication des contacts avec la ville, d'autant mieux que les femmes ont eu, de tout temps, recours à la magie, en matière de contraception, dans des conditions et des formes qu'il nous est malaisé de connaître. A titre indicatif, donnons ce tableau publié par l'A.A.R.D.E.S.: « La régulation des naissances, opinions et attitudes des couples algériens» (5) :
Femmes urbain
0/0

Hommes urbain
0/0

rural
0/0

rural
0/0

Approbation de la limitation et de l' espacement seul Désir d'information Désir de pratiquer

79 69 65

70 58 52

69 60 55

50 45 38

Ces chiffres ne sont que des indications approximatives qui témoignent seulement d'une certaine sensibilisation au problème de la contraception; en outre, ils doivent être réduits au moins de moitié en ce qui concerne la région étudiée. Car, en fait, n'arrivent à parler de ces problèmes que les familles aisées et de surcroît instruites. Et l'on sait le retard pris par les campagnes dans ce domaine. Parmi les personnes interrogées, seules celles qui ont un certain degré d'instruction (niveau du brevet et au-delà) et qui, de plus, vivent à Alger ou ont séjourné assez longtemps en ville, ont accepté un dialogue sur la régulation des naissances. Pourtant, leurs femmes ne sortent que voilées et jamais seules. Ces hommes interrogés (âgés de 25 à 40 ans) étaient même enchantés d'entamer le dialogue sur ce sujet « tabou». Mais ils n'étaient qu'une dizaine à avouer que leurs conjoints pratiquaient la contraception (pilule).
(5) Cité par G. VIRATELLE, op. cit., p. 236.

19

Parmi les raisons invoquées contre la contraception, la

religion occupe une place privilégiée. « Dieu fixe à l'avance
le nombre d'enfants» ; ou alors' « c'est un crime et Dieu ne me pardonnera jamais»; enfin, « les enfants, c'est ce qu'il Y a de plus beau au monde»... « Et si, à la suite d'une contraception artificielle, ma femme dev~nait stérile, que se passerait-il si je venais à perdre un ou plusieurs de

mes enfants?.. »
Quoi qu'il en soit, ceux qui désirent pratiquer la contraception ne veulent pas avoir plus de quatre enfants (des garçons, ou même une fille qui est souvent souhaitée). A l'échelon individuel, cette pratique dépendra souvent de l'expérience du chef de famille (séjour en France, instruction, etc.). Mais, sur le plan social, cette information circulera difficilement, surtout dans les campagnes. Un jeune cadre nous expliquait qu'il ne savait pas comment informer son frère, lequel en était à son huitième enfant. Il est vrai que la « chose» sexuelle ne peut se discuter en famille (hormis, parfois, dans le couple « moderne»), car tout un système d'attitudes, de comportements, « d'évitements» et de distances est à observer entre proches parents: un individu ne peut prononcer ni même entendre une grossièreté ou un mot relatif au sexe devant son père, son frère, ses oncles et cousins, ni devant toute femme. La règle de distance est d'autant plus stricte que le degré de parenté est proche, et c'est pour cette raison que ces parents évitent d'être ensemble dans un lieu public et recourent fréquemment à des euphémismes dans le langage courant dès lors qu'un mot paraît ambigu. En revanche, cette règle n'existe pas pour les femmes entre elles. Au contraire, il semble que la sexualité occupe une grande place dans leurs conversations. C'est donc par elles que circulera l'information, d'autant plus qu'elles se montrent toujours plus aptes au changement et plus sensibles au modernisme... qui ne peut d'ailleurs que leur profiter. Mais la tâche ne sera pas facile, dans la mesure où, à la campagne, elles n'ont, pour la plupart, pas suivi d' enseignement général ou ont quitté trop tôt l'école, souvent pour se marier. On verra encore longtemps cette multitude de gosses 20