L'héritage de Lyautey

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296307735
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William A. HOISINGTON Jr.

L'HERITAGE

DE LYAUTEY

NOGUES ET LA POLITIQUE FRANÇAISE AU MAROC 1936-1943

(<<TheCASABLANCA

CONNÈCTION»)

Traduit par S.K. Levin et Marc Méraud

Préface par André Martel Professeur à l'institut des Études politiques Aix en Provence

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PAlUS

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@ L'l;J.armattan 1995 ISBN: ~}84-3571-8

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REMERCIEMENTS
Je suis heureux de souligner les subventions accordées par American Council of Learned Societies, American Philosophical Society, et par l'Université d'Illinois à Chicago. La bourse de la French Colonial Historical Society au Hoover Institution on War, Revolution and Peace a permis la réalisation de l'article «Villes en révolte, dahir berbère (1930) et stratégie urbaine de la France au Maroc », Journal of Contemporary History 13, n° 3 (juillet 1978) : 433-48, qui a été incorporé dans le chapitre deux. Je suis profondément reconnaissant au colonel Guy et à Odile de Verthamon, qui m'ont permis le libre accès aux documents du général Noguès. Agnès F. Peterson du Hoover Institution mérite une mention spéciale. Je voudrais également dire combien j'ai apprécié la famille de Paul et Jeannette Binachon, qui m'ont accueilli en France il y a vingt ans, et remercier Gordon Wright, qui m'a initié à l'histoire de France. Je voudrais exprimer mes sincères remerciements à S.K. Levin et Marc Méraud pour leur remarquable traduction, qui ont reçu pour cet ouvrage le prix Louis et Fernande Marin de la Société de Géographie Humaine de Paris. Enfin je sais gré à Sharon, Anne, Sarah et Kate d'avoir vécu avec moi chaque étape de ce projet,,' ,I
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PREFACE
Le regard de l'Autre, pour irritant qu''il soit parfois (et il ne l'est pas ici, bien au contraire), a pour avantage d'obliger l'historien, sinon toujours à se remettre en causè, du moins à poser autrement des questions qu'il croyait résolues. Le livre du professeur W.-A. Hoisington y incite de diverses manières, dont la moindre n'est pas de confirmer aux lecteurs français l'existence d'un courant américain de réécriture de la Seconde Guerre mondiale. Au ju~ement tranché sur ce qu'il fallait ou ne fallait pas faire, les chercheurs d'outre-Atlantique substituent de plus en\plus souvent une interrogation sur ce qu'il était possible ou non de faire, sur les facteurs comme sur les effets des décisions prises. Bref le relatif d'une morale en situation tend à ,se substituer à l'absolu d'une intransigeance formelle. Le piège, mais l'auteur n'y tombe pas, serait l'acceptation sans examen soit de la doctrine du «moindre mal », soit de l'excuse absolutoire masquée par le trop facile «on ne pouvait pas faire autrement ». Faut-il préciser que ces quelques réflexions liminaires ressortissent aux sciences morales et politiques et non à la morale individuelle? Cette volonté d'explication sous-tend l'évocation de l'échec du complot (Casablanca connection) visant à neutraliser le général Noguès, alors résident général au Maroc, à la veille du débarquement américain du 8 novembre 1942. L'opération partie des États-Unis se heurte alors à une résistance déterminée des forces ftançaises pourtant décidées à reprendre la lutte contre l'Axe et qui, effectivement, rentrent bientôt dans la guerre aux côtés des « envahisseurs» eux-mêmes résolus à oublier les pertes que leur ont infligées leurs aIliésanciens et prochains. Patton, qui les commande, est un ancien de la Grande Guerre, francophile et francophone.

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Les problèmes de la surprise, du raidissement, des hésitations de Noguès en novembre 1942 induisent ceux que soulève son élimination par de Gaulle en juin 1943. On ne saurait les dissocier d~ la mission que lui confie le gouvernement français ert 1955 alors que depuis deux ans il est sous le coup d'une instruction visant la révision de sa condamnation par contumace en 1947. Le charger de ramener sur son trône le sultan Mohammed ben Youssef, déporté depuis troi~ ans à Madagascar après avoir été déposé pour avoir r~èlamé la fin d,u Protectorat, renvoie en fait au succès de son proconsulat à Rabat, de 1936 à 1943. Une réussite, tant du point de vue marocain que français, qui pour beaucoup relègue au second plan ce qu'il faut bien appeler, à tout le moins, son erreur de jugement en 1942. Pourquoi le gouvernement de Front populaire, issu des électi~ns de mai 1936, nomme-t-il au Maroc un résident génétjù botté alors que, depuis le départ de Lyautey en 1925, le tetnps des militaires semble résolu? Une décision d'autant plus surprenante que, la pacification étant achevée, les nationalistes marocains portent désormais la lutte sur le terrain politique et se rapprochent du jeune sultan, Mohammed ben Youssef. La question dépasse très largement le Maroc et suscite toujours en France d'âpres débats. Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas pourquoi Léon Blum n'est pas allé au-delà de simples réformes administratives et sociales dans l'empire colonial, a pratiqué une politique de non-intervention face à la croisade contrerévolutionnaire du général Franco en Espagne, a choisi de s'aligner sur l'Angleterre conservatrice plutôt que sur l'Union soviétique. Nombreux sont aussi ceux qui voudraient comprendre pourquoi Pierre Vienot, soussecrétaire d'État aux Affaires étrangères, après avoir donné satisfaction aux nationalistes dans les mandats du Levant, la Syrie et le Liban, refuse de les entendre dans les deux protectorats maghrébins, la Tunisie et le Maroc. Une contradiction qu'éclairent deux considérations, l'une idéologique, l'autre stratégique. Les socialistes français sont attachés aux vertus républicaines et universelles de liberté et d'égalité des citoyens. Ils se trouvent mal à l'aise devant ces fils de mandarins, de féodaux, de bourgeois qui n'invoquent le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes que pour 8

revendiquer une identité historique mêlant la religion, la langue, les coutumes, les hiérarchies sociales, parfois sous l'habillage d'un vocabulaire marxiste-léniniste tout aussi inquiétant pour des démocrates libé'raux. Le modèle romain d'une intégration assimilationniste et progressive reste la référence de laïcs pétris de latinité. A terme, ils rêvent d'un nouvel édit de Caracalla accordant la citoyenneté française à tous les habitants d'un Empire résolus à le défendre contre les Barbares. Toute concession locale risquerait d'affaiblir l'ensemble. « Céder» au Maroc imposerait des abandons en Tunisie. Et de quel droit refuser aux Algériens ce qu'on aurait accordé à leurs voisins arabes et musulmans comme eux? La théorie des «dominos» l'emporte sous d'autres mots: le système colonial est un tout que condamnerait la remise en cause même limitée de sa légitimité globale. La survie de Rome est à ce prix. Le choix de Noguès puis les instructions de fermeté qu'il reçoit (et qu'il applique durement en 1937) s'inscrivent dans deux dimensions différentes; deux cercles concentriques. Ce polytechnicien officier d'artillerie de la Grande Guerre, proche des milieux dirigeants de la Ille République, est certes un parfait connaisseur du Maroc. Il y a combattu au temps de Lyautey dont il est le disciple, avant d'occuper les fonctions de directeur des Affaires indigènes et du cabinet militaire. Son expérience, ses capacités, ses relations ne suffisent pas à expliquer un choix à contre-courant. En fait, il est nommé dans un contexte de guerre probable et proche, qui a précipité l'achèvement de la pacification en 1934, afin de prévenir contre toute collusion entre Allemands et insoumis marocains. La remilitarisation de la rive gauche du Rhin en mars 1936, la proclamation de l'Axe Rome-Berlin en novembre 1936, aussitôt suivie de la signature du pacte antikomintem germano-nippon ne laissent aucun doute sur les intentions allemandes. Léon Blum tente d'éviter puis de retarder la guerre. Mais ce pacifiste, qui hésite à mobiliser publique~ent les consciences et les volontés, est aussi un homme d'Etat résolu à défendre le sol et les valeurs de la patrie des Droits de l'homme. Or, comment lutter contre une coalition italoallemande sans le concours de l'Empire et le soutien de la neutralité: les États-Unis confirment leur isolationnisme, 9

l'Union soviétique est affaiblie par les purges staliniennes. D'autre part, le fer de lance des forces françaises est constitué par l'armée d'Afrique (le 1ge corps d'armée d'Alger) que redoute le commandement allemand. Les dirigeants soviétiques, conduits par leur analyse du péril germanique à souhaiter un contrepoids à l'ouest, ont fait cesser, dès 1935 dans L' Human i té, les chroniques anticoloniales et antimilitaristes. Renouant avec l'esprit et la pratique de Lyautey, Noguès s'emploie, avec autant de courtoisie que de rigueur, à affermir les relations entre le sultan et le représentant de la France, à contenir le nationalisme et à le dissocier du trône, à pratiquer le contrôle et non l'administration directe. La formule du protectorat, à laquelle il donne un répit, n'en est pas moins dans l'impasse et, comme son maître à penser, il le pres~ent. Il ne suffit pas d'avoir imposé partout l'autorité du sultan, modernisé l'administration chérifienne, développé une économie de type moderne, dégagé des élites militaires et administratives. Il faut aussi ouvrir un avenir aux jeunes Marocains que sollicite la propagande nationaliste fondée sur la revendication de la souveraineté, de l'unité et de l'arabité musulmane de leur pays. Que ces militants soient encore peu nombreux, divisés, vulnérables, donne du temps à un pouvoir fort, mais n'assure pas l'avenir. Maintenir le Maroc dans l'orbite française, le préparer à un éventuel effort de guerre ne suffisent pas. Il faut mettre en état de défense la pierre d'angle du système défensif impérial, à la rencontre du Maghreb et de l'Afrique occidentale. Le soutien immédiat et massif apporté par Mussolini à Franco, celui plus tardif mais militairement significatif d'Hitler, font peser une menace d'autant moins négligeable que les supplétifs rifains servant dans les rangs franquistes constituent l'avant-garde d'une possible invasion. Hypothèse à moyen terme que renforcent les satisfactions de prestige consenties par Franco aux nationalistes. Autre motif d'inquiétude: des émetteurs allemands apportent leur soutien au nationalisme arabe, à partir des ports méridionaux de la péninsule. Obtenir la neutralité du nouveau maître de Madrid devient en 1939 une des préoccupations premières de Paris. Pour faire face sur le Rhin, il faut pouvoir dégarnir les Pyrénées (et les Alpes), la 10

frontière entre Maroc espagnol t:t Maroc français (comme celle qui sépare la Tunisie 'de la Libye). De plus l'acheminement de l'armée d' Afriqu~ en métropole dépend de la sécurité en Méditerranée. De plus en plus nombreux sont les dirigeants français qui rêvertt d'opposer la civilisation latine et l'ordre romain au pagani9me nazi. Ces considérations ne sont pas étnngères au comportement de Noguès en 1940. Bien des tegards, celui de de Gaulle en premier, se tournent vers fu,i lors des négociations d'armistice. Les proconsuls de 'l'Empire, également sollicités par de Gaulle, l'auraient-ils !~uivi s'il avait décidé de maintenir la France d'outre-mer dans.la lutte aux côtés de l'Angleterre? Rien n'est moins stîr, bnt est ancré dans l'armée (<< la grande muette »), comme dans la haute fonction publique, le devoir d'obéissance au p~voir légal. L'autorité du gouvernement du maréchal PétaÎn, le 16 juin, émane du Parlement. Les militaires lui obéisS;ent comme ils ont obéi lors de l'agitation boulangiste en 1889, de l'affaire des fiches en 1904, des inventaires et de la crise viticole en 1907, des manifestations de 1934. Le surprenant n'est pas qu'ils obéissent; c'est qu'on s'en étonne encore. Chronologie oblige: l'armistice est signé avant l'abolition de la République, l'établissement d'un régime corporatif et autoritaire, l'adoption de lois d'exclusion raciale et politique, l'amorce de la collaboration et les capitulations successives ... de l'État français. Gouverneurs, résidents généraux, hauts-commissaires obéissent d'autant plus facilement que les conditioAs de l'armistice paraissent inespérées: la France, militairement écrasée, garde une portion de territoire métropolitajn non occupée, conserve sa flotte et une armée, préserve son~empire colonial malgré les convoitises affichées de l'Espag,ne sur le Maroc, de l'Italie sur la Tunisie et Djibouti. Car tous raisonnent à court terme dans l'hypothèse d'une i'névitable et prompte défaite de l'Angleterre que les États-Vnis ne soutiennent toujours pas. La paix revenue, la Françe pourra travailler à son relèvement comme l'a fait la Réeublique de Weimar de 1919 à 1932. Pétain c'est Hiqi:lenburg et Ludendorff revit dans Weygand. L'espérance <.Ie la revanche fait accepter l'armistice avant que sa préparation effective légitime la Révolution nationale même dans ses pires dérives. 11 . ,-

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L'analyse «réaliste» du vainqueur de Verdun, dont personne ne conteste le patriotisme, l'emporte sur l'argumentation «prQphétique» du général de Gaulle affirmant que l'Angleterre n'est pas vaincue, et qu'elle ne restera pas seule dans une lutte mondiale à laquelle la France doit continuer ~ participer. L'Afriquedu Nord, sous l'autorité directe de Weygand, dont le nom' est indissociable de celui de Foch et qui ne cache pas s'a haine du «boche », prépare la revanche. Au Maroc, c6mme en Algérie et en Tunisie, on camoufle des armes ei des matériels, on paralyse les commissions d'armistice de l'Axe, on entraîne et encadre des troupes supplé,tives. Vichy c'est Weygand, et Weygand négocie avec les At;héricains dont l'entrée en guerre paraît de plus en plus probf!ble. Vichy a d'ailleurs tiré parti de la résistance opposée aux Anglais à Mers el-Kébir puis en Syrie pour obténir du matériel de guerre- et la libération d'officiers prisonniers dont le général Juin, un autre «Marocain» tôt distingué parmi ses pairs. Sous le couvert d'une défense de l'Empire «contre quiconque », c'est la lutte contre .1'agresseur hispano-allemand venu du Rif, ou l'Afrika-Korps se repliant de Libye qui est programmée. Weygand n'a-t-il pas été rappelé sur ordre d'Hitler après s'être opposé avec succès aux concessions acceptées par Darlan? Un «double jeu» d'autant plus facilement accep,table que l'opinion et la plupart des cadres ignorent les avan~ages consentis aux Italiens et aux Allemands en Syrie et en Tunisie. Pourquoi, dès lors, Noguès devrait-il négocier directement avec les Américains? Un ambassadeur des États-Unis est en poste à Vichy d'où Pétain, le moment venu (qui en douterait ?), donnera l'ordre de reprendre le combat dans la légalité respectée, l'unité maintenue et la discipline observée. Très rarês sont les officiers clairvoyants qui, comme Henri Frenay, le fondateur du mouvement de résistance «Comb~t », mettent en cause, dès le début de l'année 1941, la capacft~ et la volonté décisionnelles du vieux maréchal. D'ailleurs Noguès, Giraud ou Decoux semblent considérer que, malgré sa défaite, la France reste une puissance, que ses représentants méritent des égards, que ses officiers généraux n'ont pas démérité et, comme en 1917, ont beaucoup à 12 .....

apprendre à la jeune armée américaine. Aux États-Unis de prendre l'initiative des contacts... par la voie hiérarchique. Caricature! Comment expliquer qu'à'tR,abat comme à Alger, alors que «tous les clignotants» sont au rouge depuis une semaine, la surprise soit totale? Ni la marine, ni l'aviation n'ont décelé l'approche de l'armada américaine. Le leur a'. t-on seulement demandé? En fait les Américains, par leur ambassadeur, comme par leurs agents consulaires et leurs réseaux de renseignements, ont acquis trois convictions: la France depuis juin 1940 n'est plus une puissance; il est impossible de faire çonfiance au gouvernement de Vichy contrôlé par Laval; les forces françaises, bien que désireuses de reprendre le combat contre l'Axe, ne désobéiront pas à Pétain. Ils ne peuvent .donc mettre (et très tardivement) dans la confidence d'une opération risquée qu'une poignée de gens dont ils sont sûrs. Et surtout pas ceux qui rendraient compte aussitôt à Vichy dont les forces résistent vigoureusement à Madagascar depuis mai. Il leur faut être en mesure de prendre pied en force au Maroc et en Algérie puis, si nécessaire, d'y imposer leur autorité. Néanmoins, les Américains estiment probable un prompt ralliement et sont prêts à renouer l'alliance de 1917. Patton a lui aussi une mentalité d'« ancien combattant» : il croit, comme beaucoup de ses compatriotes, au patriotisme de ses camarades d'armes de l'autre guerre. Pour clore ces quelques réflexions, dont certaines paraîtront provocantes, est-il opportun de revenir sur la manière dont Clark à Alger impose Giraud à Dar1$1 et Noguès, qui s'inclinent seulement à la lecture .d'un télégramme faisant état de «l'accord intime» du mar~hal ? Une initiative qu'on doit porter au crédit de l'amiral Auphan. Convient-il de rappeler que le président Roosevelt, en janvier 1943, laisse espérer le soutien américain au sultan? Mieux vaut saluer la mémoire des 1634 Américains, Français et Maghrébins, tombés en novembre 1942 dans des combats fratricides, dont il reste permis de se demauder non pas s'ils devaient être évités, mais comment ils pouvaient (
l'être.

André Martel (octobre 1994)
Professeur à l'Institut des études politiques

- Aix-en-Provence

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AVANT-PROPOS
The Casablanca Connection, l'ouvrage de M. Hoisington, professeur à l'université de l'Illinois, à Chicago, a été p~blié en 1984, aux États-Unis, par les soins de «The University of North Carolina Press ». Cet universitaire, spécialisé dans l'histoire de France, avait fait paraître en juillet 1978 dans une revue américaine, «Journal of Contemporary History », un article intitulé « Villes en révolte, dahir berbère et stratégie urbaine de la France au Maroc ». En 1986 il séjourne au Maroc avec sa famille, se documentant sur place sur un personnage qui l'a fasciné: le maréchal Lyautey. Le titre Casablanca Connection est mystérieux et intraduisible. Dans un souci de clarté, je l'explicite par cet autre intitulé: L'héritage de Lyautey: Noguès et la politique française au Maroc, 1936-1943. C'est un livre très bien documenté. Les soixante-sept pages de notes, bibliographies, entretiens, en font foi. Par un hasard de circonstances, en 1992, j'eus ce livre entre les mains, non traduit. Je m'y intéressai. Officier au Maroc de 1936 à 1956, à la Légion et aux Affaires indigènes, je commandais un des goums engagés contre les Américains, à Mehdia, les 9 et 10 novembre 1942. Je suis donc un témoin de ce débarquement, aboutissement de ce que W. Hoisington appelle The Casablanca Connection. Je demandais alors à une Américaine de traduire avec moi cet ouvrage. Mme S.K. Levin, journaliste aux États-Unis et à Paris de 1974-1991, actuellement étudiante en doctorat à la Sorbonne, suivait les cours du professeur Charnay, directeur du Centre d'études et de recherches sur les stratégies et les conflits (CERSC). Le sujet du livre de W. Hoisington appartenant au cycle de ses études sur l'Occident moderne, Mme Levin accepta volontiers. 15

Quelles sont les idées essentielles de cet ouvrage, quels enseignements peut-il donner aux lecteurs? C'est ce que nous allons étudier chapitre par chapitre. Chapitre 1-« L'empreinte de Lyautey»

L'idée centrale, c'est la description de l'empreinte de Lyautey, essentielle pour comprendre la politique de Noguès. A cette occasion, l'auteur me paraît exprimer d'une manière intelligente, originale et objective, quelques réflexions sur ce que l'on pourrait appeler la doctrine lyautéenne. 1) Le Protectorat: ce concept, que le maréchal a popularisé, n'est-il pas plein de contradictions? Comment peut-on être à la fois le protecteur, celui qui enseigne, et l'associé, l'égal, de celui qui, en fait, devient l'élève? Comment contrôler? Le Protectorat n'était-il pas une administration directe déguisée, et comment pouvait-il en être autrement? 2) Oui, le maréchal avait une foi absolue dans la vertu du contact personnel, à tous les niveaux, un souci du respect dû à la personne du Sultan et aux traditions, un souci de l'avenir de la jeunesse marocaine, comme le montre la circulaire de 1920, dite du coup de barre, qui est un cri d'alarme. Mais pourquoi n'est-il pas allé jusqu'au bout de sa pensée, n' a-t-il pas donné plus d'initiative, plus de responsabilité aux Marocains eux-mêmes? N'était-il pas atteint malgré lui de ce souci de perfectionnisme, de cette conviction que seuls les Français pourraient accomplir la dure tâche de transformer un État moyenâgeux en un État moderne? 3) Mais W. Hoisington est bien d'accord que le moteur d'un Lyautey, le moteur de la «divine action », c'est l'amour du Maroc et de ses habitants, et qu'il demandera à ses collaborateurs de partager cet amour, persuadé que c'est là le secret de la réussite, celle du mieux-être du peuple marocain, et l'intérêt de la France. La personnalité de Lyautey, ses objectifs et son œuvre décrits, ses déceptions exprimées - dont l'épouvantable épreuve de la guerre du Rif -, l'auteur va vite résumer l'action de ses successeurs, pour en arriver à Noguès qui reprendra le flambeau lyautéen. W. Hoisington insistera un 16

peu plus sur l'un d'eux, Peyrouton, parce que, avec lui, c'est la bataille économique autour du vieil Acte d'Algésiras, bataille reprise et presque gagnée par Noguès, au cours de laquelle l'Amérique se révélera un adversaire impitoyable. Ce que Noguès n'oubliera pas. Une phrase résume le comportement de tous les résidents succédant à Lyautey jusqu'à Noguès: ce ne sont pas vraiment les disciples du Maréchal. Noguès, par contre, l'est. Avec lui, comme au temps de Lyautey, la politique indigène prime. Le contact personnel - en particulier avec le Sultan - devient le moyen usité. Mais Hoisington ne s'attarde pas sur la biographie restreinte - de Noguès. Il tient seulement à montrer les qualités de Charles Noguès aussi bien comme homme de guerre au cours de la Première Guerre mondiale puis dans le Rif, que comme administrateur et négociateur habile. Très estimé de Steeg, qui succédera à Lyautey, Noguès reste fidèle à ce dernier et retourne en France. Trois ans après, il est de nouveau appelé au Maroc, chargé de la sécurité du pays et des Affaires indigènes. En 1929-1930, il va se trouver confronté avec le nationalisme naissant: ce sera la « révolte des villes ». Le calme rétabli grâce à la « stratégie urbaine» qu'il aura mise sur pied, Noguès revient en France. Il poursuit alors une carrière purement militaire, est nommé général d'armée. En 1936, Léon Blum lui offre le poste de résident général de France au Maroc. Il pose ses conditions, refusant d'être l'homme du Front populaire, dont il récuse l'exportation des doctrines dans l'Empire. Léon Blum s'incline. Noguès accepte.

Chapitre 2 -

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La révolte des villes»

Plus que tous les autres, ce chapitre demande une explication. Pour mieux comprendre l'action de Noguès, résident général, l'auteur remonte à l'année 1930 durant laquelle le Maroc est secoué par un vent de tempête, après la publication du dahir du 16 mai concernant l'organisation de la justice berbère. C'est ce qu'on a appelé «le dahir berbère ». Noguès, chargé de la sécurité du pays, doit faire face à des troubles graves dans les grandes cités. C'est à la 17

lumière de ces événements qu'il découvre un ennemi redoutable qu'il ne connaissait pas (et que Lyautey avait pressenti), le nationalisme. L'exploitation du mécontentement contre le dahir est évidemment le fait des nationalistes, c'est-à-dire des Marocains - principalement des éléments jeunes des villes, hostiles à la présence française. Mais qu'était ce dahir (loi) qui soulève tant de remous? Bien plus que la reconnaissance officielle du droit coutumier berbère - qu'avaient faite les dahirs de 1914 et 19Z4, sans bruit, car à cette époque le nationalisme n'était pas organisé - c'était la création, l'organisation de la justice berbère, avec ses tribunaux, ses juges différents de ceux du « chraa» (le droit coranique), les affaires criminelles étant traitées à part et non plus par la cour criminelle de Rabat, les cahiers nécessaires à la bonne marche des tribunaux étant rédigés en français, puisque la langue berbère écrite n'existe pas. En vérité, ce n'était que la consécration officielle, avec une meilleure organisation, d'une justice qui fonctionnait depuis des millénaires. Dans les tribus berbères qui pratiquaient le « chraa », et non la coutume, - il y en avait dans le Rif et, par îlots, dans le Sud marocain -, la justice continuerait, bien entendu, à être rendue, comme dans le passé, avec les «cadis ». L'intention sous-jacente, dénoncée par les nationalistes, de diviser le Maroc en deux blocs rivaux, celui du «chraa » et celui de la coutume, n'a jamais existé. La tentation de convertir les Berbères au christianisme encore moins. Il n'en reste pas moins vrai que le Protectorat prête le flanc aux critiques et aux clameurs en faisant signer par le Sultan un dahir assez maladroitement parachevé à la française dans ses moindres détails. Rien d'étonnant à ce que la jeunesse marocaine lettrée ne voie là une création de justice française déguisée, opposée à celle de l'Islam orthodoxe. Rien d'étonnant à ce que ces mêmes jeunes gens de culture arabe, étudiants à la Karaouiyne de Fès ou à l'École des sciences politiques de Paris, comme Mohammed el Ouazzani, ne perçoivent dans cette opération une certaine inclination en faveur des Berbères farouchement attachés à leurs traditions. Qui aurait pu nier qu'il n'y eût très discrètement - et pas très clairement - une politique 18

berbère? Grâce aux mesures prises par Noguès (qui a cependant manqué de renseignements sur le nationalisme et a été surpris par les événements), le calme est revenu dans les villes. Le dahir sera maintenu mais amendé. Noguès, dès la fin de la crise, repart en France, mais se souviendra des événements, et, six ans après, nommé résident général au Maroc, en tirera les leçons. En fait, les tribunaux berbères fonctionnent jusqu'à la fin du Protectorat à la satisfaction des Marocains. Ils ne désemplissent pas et la justice est rapide,et . moins onéreuse que par le passé. Pendant l'absence de Noguès, de 1930 à 1936, l~ nationalisme s'organise. C'est d'abord le Comité d'action marocaine, puis le Plan de réformes de 1934. Observons (ce que W. Hoisington n'a pas fait, ce n'était pas son propos) que 1934 est l'année de la fin de la Pacification. Ainsi le Maroc est totalement unifié, pour la première fois de son existence, sous l'égide du Sultan. Commence alors, à front découvert, l'action du nationalisme qui, après le départ de Noguès, se confondra avec celle du Sultanat et aboutira à l'abrogation du traité de 1912 et à l'indépendance. W. Hoisington analyse très finement le comportement du Sultan dans ces premières années du nationalisme. Évidemment l'arrivée en France d'un gouvernement du Front populaire ne pouvait qu'encourager les nationalistes marocains composés surtout d'étudiants dont les associations étaient des groupes politiques déguisés. Le Comité d'action marocaine se transforme en Parti d'action nationale. Peu importe qu'il soit dissous par le résident général Noguès (mars 1937). Le Marocain sait maintenant qu'en fait il existe. Et ce parti va clandestinement organiser des mouvements de foule réclamant des réformes. Les principales villes du Maroc, surtout Fès et Casablanca, seront agitées fin 1936 et 1937, comme au temps du dahir berbère, avec les mêmes auteurs. Le Sultan manœuvre alors les nationalistes avec une habileté consommée. Il interdit les manifestations et fait sanctionner les meneurs. Sans doute s'interroge+il sur son autorité dans l'avenir, s'il se laisse déborder par cette jeunesse. Avec les réformes qu'elle demande qu'adviendraitil de son pouvoir? Et le Sultan reproche alors vivement à la France son incapacité à mettre l'ordre dans la rue. En même 19

temps, il accepte de voir les chefs nationalistes qui implorent sa clémence et la leur accorde. En un mot, il montre qu'il veut rester le maître. Très habilement aussi, Noguès, en retour, demande aux autorités marocaines de faire ellesmêmes la police dans les villes et, pour cela, met des forces à leur disposition. Stratégie qui sera couronnée de succès. A la lecture de ce deuxième chapitre, on pourrait croire que les villes marocaines étaient sans cesse troublées. En fait, les Européens qui habitaient le Maroc à cette époque s'en sont peu ou pas aperçus, les troubles affectant seulement les médinas (villes indigènes). Cependant la chaleur des manifestations, l'excitation décrite par W. Hoisington est bien celle de la foule marocaine, crédule, sensible aux rumeurs, dont la colère explose brusquement. En 1938 le calme est revenu dans les villes. Les campagnes, elles, arabes comme berbères, n'ont pratiquement pas bougé. Noguès a compris, accepté le nationalisme - jusqu'à un certain point. Le Sultan, avec lequel le Résident entretient des relations étroites, fait de même. Un point intéressant est celui des Marocains protégés par des nations européennes autres que la France. Ils ne sont pas étrangers à ces mouvements insurrectionnels. Noguès s'en souviendra quand il s'attaquera aux capitulations. Enfin à l'agitation nationaliste se mêle un mauvais climat économique. Noguès veut y remédier. C'est ce que nous allons voir dans les deux chapitres suivants.

Chapitre3 -

« Problèmes

économiques»

Il serait plus exact de préciser «Problèmes SOCIOéconomiques ». Le plan social domine. Dès son arrivée à la Résidence, Noguès s'est aperçu des difficultés de vie des Marocains. Les récoltes, les deux années précédentes, ont été médiocres. Celles de 1936 sont mauvaises. 1937 sera pire: on l'appellera «l'année terrible ». Une telle situation ne peut qu'encourager le mécontentement, donc le nationalisme. Noguès pose tout de suite en axiome que le mieux-être des Marocains est la clef de la prospérité du Maroc et l'intérêt de la France. C'est du

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Lyautey tout pur. Noguès arrivera même à persuader les colons de la vérité de cette formule. Il pare au plus pressé: distributions de grains, prêts de semences. Il met en action au maximum les sociétés indigènes de prévoyance (SIP), crée un office du blé, des coopératives agricoles. Il supprime certains impôts détestés comme la taxe d'habitation et les droits de marché. Il les remplace bien sûr par d'autres, mais prend garde à ce que la communauté européenne (française à quatre-vingt-dix pour cent) en paie la plus grande part. Noguès sait que l'eau est la vie. Dans le bled, après avoir encouragé des petits travaux locaux d'hydraulique, parce que rapides à réaliser et immédiatement efficaces, il s'attaque aux grands travaux. Et ce sera la création du périmètre d'irrigation des Beni Amir. Les discussions seront longues avec les gens des tribus, soupçonneux, poussés par quelques agitateurs nationalistes. Et Hoisington fait cette remarque: «Les Français tirent de l'expérience cette leçon: Si le Maroc doit progresser, il faut plus que jamais que ce soit eux qui dirigent.. .. » Cette observation, que l'auteur fait à plusieurs reprises, est juste. Quel ancien officier des Affaires indigènes, quel ancien contrôleur civil ne le reconnaîtrait pas! Dans ce cas précis elle ne s'applique cependant pas. M. Tallec, contrôleur civil, promoteur de ce projet, eut raison de poursuivre. Il était normal que les pauvres fellahs, pasteurs avant tout, s'y opposassent d'abord, ignorant que tout était réuni pour une réussite future. Et quelle magnifique réussite dix ans après avec 25 000 hectares irrigués (ils deviendront 100 000 hectares), par le gigantesque barrage de Bin el Ouidane ! Et quelle joie dans les tribus enfin convaincues! Puis, Noguès entreprend la rénovation des corporations (à Fès en particulier). Il rajeunit les cadres, en tâchant de ne pas perdre les «vieux amis », les dirigeants précédents. Mais il ne se fait pas d'illusion sur l'avenir de l'artisanat, source périmée de l'économie. Cependant durant la Deuxième Guerre mondiale, les artisans rendront de grands services. Noguès s'oppose à ce que le Front populaire impose au Maroc des syndicats ouvriers dangereux par leurs théories. Mais le monde des travailleurs est un monde nouveau auquel il s'intéresse. Il s'aperçoit que le logement fait défaut à cette masse ouvrière improvisée qui s'accroît très vite dans les 21

grandes villes à la démographie galopante. Il fait du logement une priorité et trouve l'argent nécessaire pour construire les grandes cités des Roches Noires, de Ben M'Sik à Casablanca, du Douar Debbagh à Rabat. Le Maroc coûte très cher à la France. Hoisington le note à plusieurs reprises. Le Front populaire, empêché par Noguès d'appliquer intégralement ses doctrines au Maroc, donnera cependant au Résident, grâce au président Blum personnellement, tout l'argent dont il aura besoin. Mais pour toutes ses réalisations, en vue du mieux-être des Marocains, Noguès se réclamera toujours de Lyautey, et W. Hoisington, ce professeur américain, jugera que Lyautey, Noguès et Blum ont suivi la même ligne au Maroc.

Chapitre 4 -

«

La question coloniale»

Là encore, je regrette la traduction littérale. Peut-être faudrait-il écrire « La question des colons », ou encore mieux «Protectorat ou terre de colonisation?» Quelle ambiguïté dans ce mot protectorat! W. Hoisington n'a pas tort de dire que les Français cherchaient à garder ce pays pour eux seuls et d'une manière permanente. «Ce n'était un secret pour personne ». Lyautey lui-même, tout en pensant «qu'un jour viendrait où le Maroc se détacherait de la métropole », présumait que celle-ci garderait des liens étroits avec l'Empire chérifien. Et il y a des colons dans ce pays. Le chapitre précédent traite des questions socioéconomiques, internes. Ce chapitre va étudier les affaires économiques avec l'extérieur. Et très vite l'Acte d'Algésiras. Ici, ce sont les colons, les industriels qui sont principalement concernés. Ce sont eux qui exportent. Mais les Marocains Noguès, comme Lyautey, l'ont dit - bénéficieront de la prospérité si on arrive à réviser l'Acte. Lyautey avait à pacifier, à unifier, à organiser l'État en respectant soigneusement religion, traditions, coutumes. La question des colons, pour lui, venait très loin derrière la question indigène. On sait qu'il ne tenait pas à une invasion de colons ni à faire du Maroc une sorte de deuxième Algérie. Les successeurs ne pensent pas ainsi, et rapidement, à la demande des colons dont la puissance grandit, la question de 22

la révision de l'Acte d'Algésiras de 1906 se pose. Peyrouton, homme de droite et ami des colons, remplace le mal aimé Ponsot qui a refusé de toucher à l'Acte. Mais le Front populaire survient, rappelle Peyrouton et Noguès lui succède. Comme son prédécesseur il reprend le combat. Il est convaincu de la nécessité de modifier un Acte qui nuit profondément aux intérêts du Maroc, puisque, par des tarifs douaniers trop bas imposés, il permet aux nations étrangères d'inonder le pays de leurs marchandises et empêche l'exportation des produits marocains et autres (l'artisanat de Salé est tué par les Japonais). W. Hoisington décrit exactement cette longue lutte. L'Angleterre se montre compréhensive. Le régime des Capitulations est supprimé. Il n'y aura plus de protégés, ces espions déguisés. Mais les États-Unis se révèlent un adversaire féroce. La France, avec Noguès, fait des concessions extrêmes. Alors qu'un accord est en vue, la Deuxième Guerre mondiale commence. Le général Noguès, profondément anti-allemand, se souviendra en 1942 de l'égoïsme américain. A l'automne 1938 les perspectives sont plus heureuses, le redressement économique mondial s'opère et, à la veille du bouleversement mondial de 1939, Noguès pense qu'avec le temps le «Protectorat apparaîtra tel que l'a entendu Lyautey, l'entreprise coloniale la plus grande de la France ». Chapitre 5 « Trois zones enchevêtrées »

C'est un point d'histoire intéressant. Les puissances s'accordent enfin pour laisser la France libre de ses mouvements au Maroc et le traité de Fès est signé en 1912. Pour se concilier les bonnes grâces de l'Espagne, déjà anciennement installée en terre chérifienne, la France lui offre une longue et large bande du territoire marocain face à la mer au nord du Protectorat français. Ce sera la «zone espagnole », et le Sultan déléguera à Tétouan un représentant

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le Khalifa auprès de celui d'Alphonse XIII. L'Espagne n'appréciera guère ce cadeau de terres arides et de pics dénudés, d'autant plus que la seule partie intéressante géopolitique ment lui sera enlevée: Tanger. L'Angleterre refusera de laisser cette zone stratégique aux mains des 23

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Espagnols. On donne au port et à ses environs un statut international, et à la France, qui y voit des avantages, la direction administrative. L'Espagne en conçoit une sourde rancoeur, et le 14 juin 1940, le même jour où les Allemands entrent dans Paris, ainsi que le claironne la presse de Madrid, les troupes de Franco occupent Tanger. Noguès ne peut que s'incliner devant cette violation. Par ailleurs la zone espagnole, ce cadeau fait par la France, ne sera pour notre pays qu'une source d'ennuis et de soucis graves qui ne cesseront qu'à l'indépendance du Maroc. Bien entendu la période cruciale sera celle de la guerre civile espagnole. C'est peut-être une occasion pour les Italiens et les Allemands de s'installer les uns aux Baléares, les autres en zone espagnole. L'opinion internationale sera alertée par la France qui accusera l'Allemagne de débarquer des troupes allemandes sur le sol chérifien. C'est ce qu'on appellera la
« troisième crise marocaine» (Ie discours du Kaiser à Tanger

et l'arrivée de l'aviso Panther à Agadir ayant été les deux premières). La situation s'aggravera encore après la défaite de la France. W. Hoisington raconte très bien les craintes et les hésitations françaises d'alors, Baudouin, le ministre des affaires étrangères, voulant neutraliser l'Espagne en lui offrant un petit morceau du territoire du Protectorat français dans le Rif - Noguès s'y refuse - alors que son secrétaire général, Charles-Roux, s'ingénie à faire traîner les affaires en longueur. W. Hoisington fait un beau portrait du haut commissaire d'Espagne, le colonel Beigbeder, personnage redoutable par sa parfaite connaissance de l'Islam, officier des Affaires indigènes accompli, diplomate avisé, se voulant l'émule de Lyautey. «C'est un désastre pour nous », disent les Français. Finalement tout se calme. L'Espagne ne réclame rien. Hitler paraît se désintéresser du Maroc. En fait un accord tacite s'établit entre Paris et Berlin parce que la France se charge de défendre elle-même son empire d'outremer. Les trois zones restent inchangées. Berlin et Madrid ont d'autres soucis en 1942. Mais « la France reste diminuée aux yeux du Sultan et de ses sujets ».

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Chapitre 6

-

«

La chute de la France. Vichy, le changement»

D'emblée W. Hoisington insiste sur l'attitude de Noguès et du Sultan à la veille des hostilités en 1939. Il y a entre eux certainement une estime, une confiance, même une affection réciproque. Leurs rapports sont constants et le resteront au cours de cette Deuxième Guerre mondiale. Noguès envoie en France - comme l'a fait Lyautey - toutes les troupes disponibles. Il ne reste plus guère de soldats pour faire face aux attaques éventuelles espagnoles ou italiennes. Commandant en chef de l'armée en Afrique du Nord, Noguès voudrait pénétrer en Libye. Il ne veut à aucun prix livrer à l'ennemi une parcelle du territoire, mais à partir de mai, les forces françaises sont si faibles qu'il n'a plus l'espoir de prendre l'offensive. Le raid aérien sur Bizerte n'amène aucune réaction, faute d'avions. Noguès réclame à la France renforts, unités lourdes et aviation. En vain. Le 17 juin le maréchal Pétain annonce qu'il faut arrêter le combat. Ce sont alors les premiers malentendus avec Weygand qui ne répond pas aux demandes insistantes de Noguès. Celui-ci s'obstine à demander la prolongation de la guerre en Afrique du Nord et devant l'insuccès de ses messages - et de son envoyé auprès de Weygand commence à rassembler lui-même ses forces, à « voler» des renforts en armes, à rechercher des crédits aux États-Unis pour payer équipements et matériels. Sa dernière démarche auprès de Weygand le 22 juin révèle un Noguès décidé à la lutte, optimiste contrairement à ses messages précédents, parce qu'il vient de recevoir les avions soustraits à l'armistice. Les télégrammes échangés sont orageux et Noguès est certainement soupçonné de rébellion dans l'esprit de Weygand. Le 22 juin l'armistice est signé avec l'Allemagne, et le 25 juin avec l'Italie. Noguès a fait l'impossible pour convaincre le gouvernement de continuer la lutte en Afrique du Nord, mais, soldat avant tout, il obéit, l'assurance lui ayant été donnée que l'Afrique du Nord ne serait en aucune manière occupée. Noguès pense que la cohésion de l'armée, l'unité nationale sont choses primordiales. Sa parole donnée, il ne la reprendra pas. Il étouffera même la volonté de 25

résistance apportée à Casablanca par Mandel. Ce sera l'affaire du « Massilia ». Mais Noguès veille toujours à ce qu'aucune violation ne soit faite concernant l'intégrité du sol, et proteste avec Weygand contre l'établissement de bases aériennes allemandes au Maroc. Les Allemands reculent. Par ailleurs, il accepte le programme de réformes de la Révolution Nationale, prôné par Vichy. Cependant les relations de Noguès et de la Légion française des combattants, création vichyste, seront mauvaises. Comme le sont ses relations avec Weygand qui n'est pas du tout convaincu de la conversion de Noguès aux idées de Vichy. Noguès souffrira beaucoup des intrusions de Weygand dans son domaine. Cependant tous deux feront front unique chaque fois que l'Allemagne avancera ses demandes. Noguès, qui n'est plus commandant en chef d'Afrique du Nord mais seulement résident général, poursuit activement au Maroc son programme de redressement économique et de rénovation urbaine commencé avant guerre. Une «deuxième vie» reprend. «Noguès est convaincu que sa survie politique est indispensable pour que le Maroc se retrouve du côté des vainqueurs A son avis, seule la France peut diriger le Maroc. Il est déterminé à interdire à quelqu'un d'autre qui que ce soit de le tenter ».

Chapitre 7 - « L'A.mérique en route vers le Maroc

,..

L'Amérique ou plutôt l'intérêt américain, explique W. Hoisington, est attiré de nouveau par le Maroc. L'homme qui a mené la lutte contre Noguès, au temps de la révision de l'Acte d'Algésiras, est maintenant persuadé que c'est le moment de l'expansion commerciale et politique de l'Amérique au Maroc. Il faut donc répondre favorablement à la requête du secrétaire général du Protectorat, Monick, qui demande aux USA de pourvoir aux nécessités vitales de l'Afrique du Nord. Ainsi cette Afrique du Nord deviendrait un poste de l'influence américaine, par le biais du commerce. Les Britanniques aussi s'intéressent au commerce marocain mais ne lèveront le blocus que si la France se plie à leurs 26

conditions. Les pourparlers franco-anglais n'aboutiront jamais. Par contre, le président des États-Unis s'intéresse personnellement au projet américain et nomme un émissaire, Murphy. Murphy et Childs seront les chevilles ouvrières de cette aide économique au Protectorat et un accordprogramme est bâti avec Murphy, «haut commissaire américain », Weygand au nom de l'Afrique française et Monick représentant le Protectorat. Cette aide économique ne sera jamais d'un grand apport et ira en s'amenuisant. Les Allemands feront tout pour la saper, et les concessions de Darlan à leur égard - en particulier concernant Bizerte et la voie ferrée Bizerte-Gabès - refroidiront le zèle américain. L'élimination de Weygand en novembre 1941 suspendra même un moment le programme américain de commerce avec l'Afrique du Nord. Childs, admirateur de Noguès, proposera que le programme d'aide soit modifié en faveur du Maroc seul, mais Noguès lui signifie bien que le Protectorat restera en dehors de la guerre, qu'il se défendra contre toute attaque, quelle qu'en soit l'origine. La percée économique vers le Maroc se transforme en impasse avec l'entrée en guerre des USA contre l'Axe, car l'Amérique belligérante veut que le lien économique avec l'Afrique du Nord revête un caractère militaire, alors que Noguès ne le veut pas. De plus Noguès se soucie du prosélytisme en faveur des États-Unis par les hommes de Murphy, surveillants du programme d'aide. Le rôle des Américains dans l'affaiblissement du prestige français va croissant. Leur influence pénètre même dans les souks. Le Sultan lui-même serait «ravi» à la perspective d'un protectorat américain. Le sentiment pro-américain déplaît à Noguès, car il affaiblit la France au Maroc. En avril 1942, le général Giraud s'échappe de sa forteresse. Rapidement il entretient avec Murphy des rapports de conspirateurs. Murphy apprend en juillet qu'un débarquement aura lieu en novembre. Darlan, peut-être Juin, croit-il, y seraient favorables, mais Noguès, pressenti, explose. « N'essayez pas cela! Si vous le faites, je vous contrerai avec

toute la puissance de feu que je possède! »
Et Hoisington conclut: «Après avoir préservé l'autorité française au. Maroc en dépit de la défaite, en dépit des 27

dissidences, en dépit des marchandages de Darlan, n'est-il guère étonnant que lorsque les Américains arrivent au bout du chemin, Noguès lui-même barre la route? »

Chapitre 8

-

« Casablanca et au-delà»

Pourquoi Casablanca? Je pense que W. Hoisington a choisi cette ville parce qu'elle était le siège du commandement du général Béthouart impliqué dans la conspiration Giraud-Murphy. Casablanca Connection, c'est une filière suivie, c'est aussi une affaire avec des fils embrouillés, partant d'une histoire d'aide économique au Maroc plus ou moins chaotique, avec des agents américains, et des conspirateurs français pas très habiles, se heurtant à un homme à la volonté arrêtée: le général Noguès. Et le complot, fomenté à Casablanca, échoue... Si le récit du débarquement américain sur les différents points de la côte marocaine est parfaitement connu, les conversations le sont moins, - et sont pleines d'intérêt qui ont suivi avec les personnages de Vichy et d'Alger. L'attitude de Noguès est toujours la même: il ne transige pas avec sa conscience. Noguès ne peut pas cesser le feu sans une autorisation de ses chefs légitimes. Darlan, qui, a louvoyé à Alger, la lui donne enfin, au nom du Maréchal, sous la pression du général Mark W. Clark. Le maréchal Pétain désavoue Darlan et nomme Noguès «son représentant unique en Afrique du Nord ». W. Hoisington se réfère alors au procès du général Noguès en 1956, et écrit: «... la cour fut convaincue que Noguès surveillait constamment l'Allemagne. Tirer sur les Américains était nécessaire pour empêcher que les Français soient les cibles des Allemands». De plus, en attaquant, l'Amérique exposait le Maroc non seulement aux vicissitudes de la guerre, mais à la possibilité d'une révolte intérieure. C'est très important aux yeux de Noguès qui en convaincra Patton. Celui-ci n'a que faire d'une révolte sur les bras. Il n'est pas venu pour occuper le pays ni le pacifier et Noguès obtient ce qu'il a voulu. Noguès est maintenu comme résident général par les Américains parce qu'ils le jugent le meilleur. Cependant ni 28

Eisenhower, ni Clark, ni Patton ne l'aiment. Sans doute sontils vexés d'avoir été manœuvrés par lui et ils redoutent son esprit rusé. lis l'appellent méchamment «l'escroc ». Noguès se méfie de Giraud qu'il traite de traître et de rebelle. Car Noguès reste toujours fidèle au maréchal Pétain. Noguès se rallie à Darlan - sans enthousiasme. Giraud change plusieurs fois d'avis, reçoit enfin le commandement des forces armées et Darlan tient la barre. Tout cela est ratifié soigneusement par Eisenhower. Noguès, après des démêlés et des discussions pénibles avec Darlan et Giraud, reprend sa tâche de résident général. Ce qu'il redoute arrive. Le président Roosevelt, en janvier 1943 à Anfa (Casablanca), laisse entendre à Sidi Mohammed que « l'Amérique désire davantage d'indépendance pour le Maroc ». Noguès se méfie aussi des gaullistes mais la hache tombe, le 3 juin. Noguès est obligé de donner sa démission et part au Portugal. Les résidents généraux qui lui succèdent échouent dans leur lutte avec le nationalisme. Le Sultan a pris la tête du mouvement de libération. Ni lui, ni son fils, le roi Hassan II, n'auront sans doute oublié Noguès. Aux obsèques de celuici, une délégation sera conduite par l'ambassadeur du Maroc à Paris, alors que la France officielle sera totalement absente. «En honorant le disciple de Lyautey, Hassan II salua Lyautey et la France une dernière fois », conclut Hoisington.

Chapitre9 -

« L'héritage de Lyautey»

Les deux dernières pages de l'ouvrage pourraient se résumer dans ces phrases: «Noguès illustre la tradition paternaliste autoritaire du colonialisme français»... «Noguès était l'un des derniers représentants d'une espèce en voie de disparition, l'officier colonial hautement compétent pour qui l'Empire est une vocation et dont la carrière s'est identifiée à un endroit précis du monde... » «Faire du Maroc le plus beau fleuron de la France coloniale a demandé, aux Français comme aux Marocains, beaucoup de sacrifices ».

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Le Français averti, ayant connu cette époque marocaine, pourrait s'étonner que l'auteur n'ait pas mentionné davantage qu'il ne l'a fait page 231, lignes 9 à 12, la préparation clandestine de troupes devant reprendre les armes contre l'Allemagne - les goums qui s'illustrèrent sur tous les champs de bataille de la Deuxième Guerre mondiale -, et le camouflage des stocks d'armes dans tout le Maroc au nez de la commission d'armistice allemande. Ce n'était pas le propos de W. Hoisington. Le but de ce livre n'est pas de faire la biographie du général Noguès, mais d'exposer les relations Amérique-Maroc, dans une période difficile dont l'année 1942 marque un tournant de l'Histoire. A ce titre, dans un premier temps, il décrit l'état politique et économique de l'Empire chérifien (chapitres 1, 2 et 3), puis, dans un deuxième temps, les actions menées par le résident général Noguès pour faire prospérer le pays, actions auxquelles va s'ajouter l'aide économique américaine qui aboutira à la Casablanca Connection. Des jugements de bon sens, des observations pertinentes, une analyse souvent fine des événements et des hommes, un souci d'objectivité sincère et rare, une solide documentation, aux sources les plus diverses, telles m'ont paru être les marques caractéristiques du texte de l'ouvrage. Marc Méraud, auteur de : Histoire des A.I. Le service des Affaires indigènes du Maroc, «Prix Maréchal Lyautey 1992 ».

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1. L'EMPREINTE LYAUTEY
En novembre 1938, alors que la France jouit de ce que Léon Blum appelait un «lâche soulagement» parce qu'une guerre européenne avait été évitée à la suite de la crise tchécoslovaque, un article paraît dans La Revue hebdomadaire louant le rôle du maréchal Lyautey dans la formation de l'Empire français d'outre-mer. Son but n'est pas de célébrer Lyautey en un moment où les héros ne se font guère entendre, mais de souligner l'importance du Maroc pour la France métropolitaine et de faire connaître aux Français les réalisations de son résident général du moment, le général Charles Noguès, héritier « spirituel» de Lyautey, en poste à Rabat depuis 1936. Rédigé anonymement par le secrétariat de presse du général, l'article se révèle à la fois un hommage à l'action du Résident, et un exposé de ses vues sur les événements qui se déroulent dans la partie occidentale de l'Afrique du Nord. De peur que les Français n'oublient l'Empire pendant que leurs yeux sont fixés sur le Rhin, l'auteur avertit: «Le temps n'est plus, en effet, où le fondateur du Protectorat pouvait dire que le sort du Maroc se jouait en Lorraine; aujourd'hui, c'est peut-être le sort de la Lorraine, comme celui de notre patrie, qui se joue au Maroc comme dans la totalité de notre domaine colonial. Une politique impériale hardiment engagée, et soutenue par toutes les forces vives de la nation, est plus que jamais nécessaire pour assurer le salut et l'indépendance de notre pays. »1 L'Empire au secours de la patrie rappelle un refrain familier. Les Français l'ont entendu jouer pendant la Première Guerre mondiale. Ce qui surprend, c'est que le Maroc, théâtre d'une grande agitation sociale et politique depuis 1934, soit présenté comme un élément de la puissance française plutôt que comme celui de sa faiblesse. Cette 31

situation nouvelle est due à Noguès, grâce aux progrès faits dans le grand domaine de la politique indigène. L'auteur de l'article souligne que Noguès, collaborateur de Lyautey «dès le début », a fidèlement commencé là où le maréchal s'est arrêté, rétablissant ses principes et son style. Avec fermeté et générosité, il a évité l'écroulement, sur le plan colonial, que les émeutes des villes en 1936 et 1937 semblaient annoncer, et remis le Protectorat sur des bases économiques et politiques solides. Ce n'est de la publicité qu'en partie. Quatorze ans auparavant, Lyautey a pris étroitement sous son aile le jeune colonel. « Tu connais le pays, tu es imprégné de ma manière, tu es extra-intelligent et fin, et tu as du rayonnement. » Une fois dans ses fonctions de résident, Noguès est plus fidèle disciple que jamais. Il avoue qu'il n'a « d'autre ambition» que de marcher dans les pas de 2 l' « illustre Maréchal, son chef et maître vénéré ».

Le protectorat

de Lyautey

Le concept du protectorat fut popularisé par Lyautey. Il le voyait comme un moyen par lequel un État non européen peut survivre et progresser dans le monde contemporain, en gardant ses propres institutions et en s'administrant sous le « simple contrôle» d'une puissance européenne. Celle-ci le représente à l'étranger, surveille l'administration de son armée et de ses finances, et dirige son développement économique. «Ce qui domine et caractérise cette conception », explique Lyautey, «c'est la formule: contrôle opposée à la formule: administration directe.» 3 Pour Lyautey le protectorat est la manifestation politique de l'idée « d'association », selon laquelle l'Empire doit lier des peuples divers à la France, tout en conservant autant que possible leurs formes de culture et leur structure de gouvernement mais en leur apportant le bénéfice de la civilisation occidentale et des méthodes françaises de gouvernement. Cette idée contraste avec celle de « l'assimilation », qui vise à transformer en Français cultivés des Africains, des Asiatiques et des Polynésiens, et pour 32

lesquels l'administration directe est perçue comme une nécessité logique et une libération. Dans les deux cas le but est le même, l'expansion de l'influence française. Mais avec le protectorat ce concept pourrait se réaliser en travaillant avec, et non contre, l'élite dirigeante d'autrefois. Celle-ci aiderait à la soumission du pays « à autrement moins de frais et plus sûrement qu'avec toutes les colonnes militaires ». La question de savoir qui contrôlerait ne se pose pas. La France entend tenir « les ficelles ». Mettre en tutelle cette « grande force sociale », c'est servir les intérêts français. Toute la philosophie du Protectorat est là4. Lyautey met en œuvre au Maroc l'administration « indirecte », séduisant « quelques personnalités marquantes» partout où c'est possible et une « infinité de petits notables» partout ailleurs5. On s'efforce toujours de coopérer avec l'ordre établi. «Vous savez tous avec quel soin je m'attacherai toujours... à ce que les rangs et les hiérarchies soient conservés et respectés », dit-il aux ministres du Sultan, aux chefs de tribus et aux gouverneurs des villes, «à ce que les gens et les choses restent à leurs places anciennes, à ce que ceux qui sont les chefs naturels commandent, et à ce que les autres obéissent» 6. Étant donné la structure hiérarchique de la société traditionnelle et les responsabilités de commandement d'une élite dirigeante, il affirme que ce procédé est le secret de sa réussite, parce que, au Maroc, ces choses-là comptent le plus. Pour être cohérent, Lyautey met en garde contre la création, outre-mer, d'une grosse et lourde bureaucratie, ce qui doublerait le réseau indigène « semi-autonome ». Afin de limiter les coûts et de permettre à l'administration indirecte de marcher comme elle doit, il estime qu'il faut avoir le minimum de personnel militaire, fonctionnaires de contrôle, et administrateurs - peu de gendarmes - mais il croit que la fermeté de direction doit venir d'en haut. Chaque gouverneur colonial ou résident général a besoin d'être en même temps un proconsul doté de l'autorité morale et politique qu'implique ce titre, et par-dessus tout, être plein d'énergie. «Je ne conçois le commandement que sous la forme directe et personnelle de la présence sur place, de la tournée incessante, de la mise en œuvre par le discours, par

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la séduction personnelle, par la transmission visuelle et orale

de la foi, de l'enthousiasme. » 7
Charisme de Lyautey

La personnalité de Lyautey détermine sa philosophie du commandement et la forme de son gouvernement colonial. Il a besoin de gens autour de lui, d'admiration et d'affection. Il obtient tout cela abondamment au Maroc. Il attire par son magnétisme personnel les jeunes officiers. Ils deviennent ses disciples à vie et se rappellent avec fierté le moment précis où il leur demanda de supprimer le titre cérémonieux de «monsieur le Maréchal» et d'employer l'appellation plus conventionnelle de «mon général », ainsi que lorsqu'ils furent «admis aux honneurs» du tutoiement, signe par lequel il indiquait son approbation et sa confiance 8. Sa doctrine de l'accomplissement personnel par un engagement de responsabilité dans la société imprègne tous ses subordonnés civils et militaires. Agir, bâtir, créer, sont les premiers mots de son alphabet de réalisateur. Servir auprès de Lyautey, être à son «école », appartenir à son « équipe» marocaine demeurent une expérience et un souvenir inoubliables pour toute une génération de jeunes officiers. Lyautey a un impact semblable auprès de la population indigène. Son écoute paternelle du peuple marocain est perçue, à son époque, pour ce qu'elle était réellement, un véritable et profond attachement, et non pas une sollicitude aristocratique. Cela, ajouté à son dynamisme et à sa bo.nne volonté, à son courage et son sens de la mise en scène, à son intelligence et son respect pour l'Islam, lui gagne l'admiration de l'élite marocaine et en fait un personnage héroïque et mythique pour les masses populaires. Le journaliste anglais Walter Burton Harris le dépeint un instant après la défaite des tribus Beni m'Guild et Zaian. «J'étais avec lui le lendemain quand les hommes, les femmes et les enfants des tribus soumises descendirent des hauteurs de leurs montagnes pour voir Lyautey. Les femmes, parées de leurs plus beaux vêtements et chargées du poids de leurs bijoux en argent, lui offrirent les bols traditionnels de lait, et il circulait parmi eux, les petits enfants émerveillés le 34

regardant fixement et se poussant afin de toucher ou d'embrasser sa main. C'était la magie de son nom, la magie de son caractère. II avait le meilleur de tous les dons utiles à Lyautey explique d'une manière prosaïque ce prestige, ce charisme, cette «baraka» ou cette «magie ». Ils proviennent de sa haute estime pour l'identité musulmane. L'inviolabilité de la personne indigène est « le seul principe» qui doit rester sacro-saint au Maroc. En respectant la religion et la tradition, Lyautey pense qu'il a protégé l'individu, la famille et la commûnauté, des effets déracinants du contact avec l'Occident. C'est pourquoi il est si important de soutenir le Sultan, chef spirituel des croyants. «Quand les Musulmans ont pu constater que leur Sultan, restauré dans son autorité et ses prérogatives souveraines, accomplissait en toute indépendance, sans aucune intervention de notre part, les rites solennels commandés par le Prophète, le peuple marocain a compris notre résolution de respecter scrupuleusement sa religion et ses coutumes.» Il y a aussi le but politique. Lyautey espère qu'en soutenant celui «qui est le vivant symbole de la tradition », les inquiétudes sur la présence

l'administration coloniale - la sympathie. » 9

française seront à jamais dissipées. 10

Le maréchal rend publiques ses réussites politiques. Il ne manque jamais l'occasion de proclamèr la confiance qui existe entre lui et le Sultan ou entre les administrateurs du Protectorat et les fonctionnaires du gouvernement du Sultan, le Makhzen. Ce qu'il a accompli pendant treize ans - la soumission des tribus, la modernisation de l'État, et le développement de l'économie, - il l'attribue à sa politique indigène. C'était un pari sur les structures du passé pour gérer l'avenir. La consolidation du pouvoir politique chérifien, la conservation des grandes institutions féodales, la perpétuation des organisations sociales et communales, l'unification de l'empire du Sultan: voilà les raisons de fond qui expliquent, pense Lyautey, la réputation internationale de réussite du Protectorat marocain Il.

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Ses échecs En dépit des paroles et des actions qui ont apporté à Lyautey son renom comme soldat et administrateur colonial, il est lui-même plus que toute autre personne conscient de ses échecs. En 1920, troublé par les implications, dans les menées révolutionnaires, des notions d'autodétermination et d'émancipation coloniale, il avoue être déçu par le Protectorat. Ce dernier n'a pas évolué assez rapidement pour répondre aux attentes des milliers de Marocains qui se sont battus pour la France en Europe et qui, retournés chez eux, sont maintenant prêts à jouer un rôle plus important dans leur propre société. «Voici le moment» - il se sent contraint de l'écrire - « de donner un sérieux coup de barre au point de vue de la politique indigène et de la participation des éléments musulmans aux affaires publiques.» Huit ans de Protectorat n'ont pas suffi pour faire des Marocains de vrais partenaires des Français. Bien que tous les actes législatifs - les dahirs - soient promulgués au nom du Sultan et portent sa signature, Lyautey reconnaît que ce dernier n'a point de «pouvoir réel» et qu'on ne lui demande son conseil que pour «la forme ». «Il est isolé, enfermé dans son palais, à l'écart du mouvement des affaires publiques, ne prenant aucune initiative, n'allant rien voir par lui-même, malgré le désir certain qu'il en aurait et l'intérêt très réel qu'il porte aux choses, mais y mettant une grande réserve, attendant qu'on le lui offre - et on ne lui offre pas Et si le Résident général n'allait parfois voir le Sultan et causer affaires avec lui, confiait Lyautey, il vivrait dans un isolement complet ». Ainsi le sultan Moulay Youssef en venait à n'être qu'une exquise marionnette française exhibée pour une représentation commandée. Avec le Makhzen la situation n'est pas différente. Autrefois les chefs de département des services de l'administration française assistaient à tour de rôle aux réunions hebdomadaires des ministres du Sultan, - au Conseil des vizirs, - afin de faire un rapport ou poser des questions. Ce n'est plus le cas. « Il y a des années, se lamente Lyautey, qu'aucun directeur ou chef de service n'est allé au Conseil». Il en résulte que le grand vizir et les autres ministres ne participent à aucune discussion touchant des 36

questions de fond, qui sont toutes traitées «exclusivement» par les services français. Bref, il n'y a aucune communication entre les chefs de département et les ministres du Sultan. Le Makhzen glisse dans une «douce somnolence ». Partout ailleurs la participation des Marocains aux affaires publiques est pratiquement inexistante. Fès est la seule exception: le conseil municipal indigène élu, le «medjlis », administre en réalité la ville. Mais dans d'autres municipalités, même si les conseils municipaux ou les commissions ont des membres indigènes et sont présidés par le pacha, les décisions sont prises par les membres français et le responsable français de la ville. D'autres institutions indigènes s'endorment ou sont en train de mourir. Les chambres de commerce et d'agriculture ne sont que des créations fictives, et les corporations indigènes d'artisans ou les confréries, qui ont été «jadis si solidement organisées », ont disparu, sauf à Fès et Marrakech. La conclusion est évidente. Le Maroc s'approche de plus en plus de «l'administration directe », contrairement à la direction choisie par Lyautey, et cela présente des dangers sérieux pour le Protectorat. «Ce serait absolument une illusion de croire que les Marocains ne se rendent pas compte de la mise à l'écart des affaires publiques dans laquelle ils sont tenus et de leur situation de mineurs. Ils en souffrent et ils en causent. » Il ne reste plus qu'un petit pas entre la prise de conscience de leur exclusion et l'hostilité pure. Lyautey est particulièrement troublé par la mauvaise situation de la jeunesse marocaine instruite. A cause de la rareté des postes administratifs, même de bas niveau, qui lui sont attribués, il craint qu'elle ne s'organise et prenne les choses en main. « Un de ces jours tout cela prendra corps et éclatera, si nous ne nous en préoccupons pas et si nous ne prenons pas sans délai la direction de ce mouvement. » 12 Chose curieuse, Lyautey se plaint amèrement d'une situation sur laquelle il a beaucoup d'autorité. Cependant sa liberté de mouvement n'est pas toujours aussi grande qu'on pourrait s'y attendre. Il est constamment poussé, par les colons et, à Paris, par les partisans d'une politique impériale, à brader le Protectorat en faveur des méthodes algériennes plus efficaces. Parler d'administration indirecte partageant les responsabilités avec l'élite indigène, c'est évoquer des 37

visions de trahison aux yeux de ceux qui voient le Maroc comme une acquisition française permanente. De surcroît, Lyautey lui-même est prisonnier de ce qu'il appelle les « difficultés pratiques» de la coopération franco-marocaine: il a l'administration directe dans le sang - comme tous les fonctionnaires venant de France et tous les officiers venant d'Algérie -, et il est impatient et autoritaire de nature. Bâtir un bon rapport qui marche bien avec la population indigène est souvent une tâche «ingrate» et « lassante» à cause de « mentalités» et « d'habitudes de travail» différentes. Trop de Français ont tendance à voir les indigènes comme «une race inférieure, comme quantité négligeable» 13. Ironiquement l'élément insurmontable de la collaboration franco-marocaine pourrait être le Protectorat lui-même, parce que son existence même implique que les Marocains sont incapables de gérer le genre de gouvernement qu'exige le vingtième siècle. Même Lyautey semble dessiner « une sorte de fine ligne de distinction» entre Marocains et Français dans presque toutes les sphères d'activités 14. On est tenté de conclure avec Charles-André Julien que le Protectorat est une
« fiction» et l'administration indirecte une charade 15.

En toute justice pour Lyautey il faut signaler qu'il est sérieusement troublé par ce dilemme. Il crée la Direction des affaires chérifiennes en 1920 pour commencer « l'éducation» du Sultan, de ses ministres et du personnel du Makhzen ; elle est censée être « une liaison constante» entre le gouvernement marocain et les services français. Les directeurs et chefs de service reçoivent l'ordre d'instaurer des réunions avec le Sultan et d'aller au Conseil des vizirs pour parler de leurs fonctions, de leurs méthodes et des projets en cours. En particulier, Lyautey voudrait que le grand vizir soit « de plus en plus» associé à l'administration générale du Protectorat et, pour y aboutir, qu'il soit invité à assister à toutes les réunions où des rapports étaient présentés, et, chaque mois, au Conseil du gouvernement chargé de conseiller le Résident sur les questions économiques et budgétaires. « Sa présence au milieu de nous sera la première et la meilleure affirmation de la pratique du Protectorat ». Deux ans et demi plus tard, Lyautey élargit le Conseil du gouvernement (jusqu'alors composé exclusivement de Français) par des membres marocains. Peut-être cette 38

démarche était-elle un peu tardive, mais elle indique la direction qu'il a choisie: mettre le Sultan et le Makhzen «au courant de ce qui les intéresse» quant aux choses du gouvernement et de l'administration de l'Empire et donc, les encourager à s'impliquer et à participer 16. Pour éviter une crise dans la jeunesse marocaine, Lyautey réaffirme sa yolonté de former un «jeune personnel gouvernemental» en ordonnant à ses chefs de service de rechercher et d'employer des jeunes Marocains à des «situations honorables, rémunérées ». «L'idéal d'une administration de protectorat serait de voir dans tous nos bureaux des djellabas de jeunes Marocains mêlées à nos vestons, et de former là une équipe d'auxiliaires aptes progressivement à remplacer les Français dans beaucoup d'emplois, remédiant ainsi à la pénurie de personnel. » Il sait bien que cela ne se fera pas du jour au lendemain, et qu'il Y aura des résistances et des « inerties à vaincre ». Il se rappelle que sa demande de 1916 d'établir des stages de formation pour les jeunes Marocains est restée « lettre morte ». Mais il pense qu'il faut essayer encore une fois, même si cela ne réussit pas à revivifier l'esprit du Protectorat, car il craint que, si la France échoue dans sa préparation de l'avenir, l'élite marocaine évolue «au-dehors de nous », succombant aux «influences externes» ou aux «suggestions révolutionnaires» 17. Tout ce qu'il propose est classé dans la catégorie enseignement et information. C'est un premier pas important. Mais pour être plus qu'une façade, il faut que tout cela soit suivi d'un transfert d'une autorité véritable et d'un pouvoir de décision aux dirigeants marocains. Ce pas, Lyautey refuse de le faire. Peut-être est-ce la réaction naturelle d'un proconsul, qui doit lutter contre les prétentions politiques des colons français. Mais les colons, bien qu'ils s'intitulent eux-mêmes Marocains, sont des véritables étrangers au pays, alors que l'élite indigène est « la substance vivante» du Protectorat. En se retenant, il laisse se creuser un fossé entre Marocains et Français aux plus hauts niveaux, là où la collaboration aurait dû être étroite. C'est créer un précédent qui sera suivi. Malgré ces limites et ces contradictions, Lyautey est convaincu que le Protectorat satisfera finalement les besoins 39

moraux et matériels du peuple marocain, et en le faisant, servira bien la France et les Français. Son rôle est de développer la confiance des Marocains envers la France, ce qui est une base plus solide de coopération que les baïonnettes françaises. La coopération est l'essence du Protectorat, but auquel il s'est «passionnément attaché par patriotisme comme par conviction. Pour mon pays, je me permets de faire le vœu que mes successeurs y soient attachés

comme moi. » 18
Ses premiers successeurs

Les successeurs de Lyautey sont différents. Marquant la fin de l'époque Lyautey avec éclat et un peu brutalement, le successeur du maréchal est son antithèse. C'est un civil, un politique, alors gouverneur général de l'Algérie. Théodore Steeg est un parlementaire aimable et un bon administrateur. Ses fonctions en Algérie en ont fait l'un des experts du moment en matière d'outre-mer pour les radicaux-socialistes au pouvoir. Cependant sa nomination a dû être dure à avaler pour Lyautey parce qu'elle vient de ceux qui s'étaient irrités de sa forme personnelle de gouvernement (Hubert 1er, comme on disait de lui parfois) et du ton martial du Protectorat. Ceux-là ressentaient son dédain du monde de la politique et lui reprochaient son indifférence hautaine à l'égard des affaires algériennes. Néanmoins, pendant qu'il est résident général, Steeg demeure en bons termes avec Lyautey; il loue publiquement son effort au Maroc et travaille aussi harmonieusement que possible avec l'équipe que Lyautey avait rassemblée. Mais, comme on pouvait s'y attendre, il restructure le Protectorat sur le modèle algérien: il augmente la participation des colons au gouvernement, encourageant la colonisation, et il accroît la bureaucratie. Steeg n'est pas de l'étoffe dont on fait un «vieux Marocain» et, quand, forcé de choisir, soit d'abandonner sa place au Sénat français et rester au Maroc, soit de renoncer au Maroc et retourner en France, il choisit sans hésiter de rentrer en France. Steeg est remplacé en 1929 par Lucien Saint, fonctionnaire expérimenté qui a été résident général de 40

France en Tunisie pendant les neuf années précédentes. Proche de la retraite, il est muté à Rabat en couronnement de carrière, en consécration de ses brillantes années de service. Il est fait pour le poste; en fait, Lyautey l'a désiré comme successeur immédiat. En ce qui concerne les affaires civiles et administratives Saint compte sur sa propre expérience et celle de ses collaborateurs ramenés de Tunisie. Pour les affaires indigènes et les questions militaires, il se tourne vers les hommes de Lyautey. Appliqué et expérimenté, Saint est le modèle du haut fonctionnaire qui expédie les affaires de manière efficace et rapide. Contrairement à toute attente, les choses tournent mal pour lui, et rétrospectivement il faut attribuer à sa capacité de survie qu'il ait duré jusqu'à sa retraite en 1933. C'est lui qui parraine la réforme judiciaire connue dans l'histoire sous le nom de «dahir berbère ». Elle déclenche les émeutes urbaines de l'été 1930. Au lieu de reconnaître que c'était une erreur grave, Saint maintient la loi (qui sera cependant modifiée plus tard) et surmonte la crise, première manifestation violente d'une opinion marocaine offensée, ainsi que Lyautey l'avait annoncé. Prévue comme une période de transition administrative calme et de réforme, le gouvernement de Saint est donc autre chose. Malgré toutes ses bonnes intentions et ses solides réalisations dans la réorganisation du Protectorat, les Marocains se souviennent de lui avec amertume. Les successeurs immédiats de Saint, Henri Ponsot, haut commissaire en Syrie et au Liban de 1926 à 1933, et Marcel Peyrouton, qui vient au Maroc, comme Saint, de la Résidence de Tunisie, sont aussi des techniciens. Ils entretiennent beaucoup plus de rapports avec le personnel du Protectorat et la communauté française qu'avec le Sultan et le peuple du Protectorat. Ponsot, par exemple, consacre une quantité exagérée de son temps à calculer les équivalences exactes de rang, de salaire, et de fonction entre les administrateurs d'outre-mer et ceux de la métropole, épineuse question d'importance considérable aux yeux des fonctionnaires du Maroc mais indifférente à ceux des Marocains. Peyrouton, en revanche, est muté au Maroc pour aider le Protectorat à se protéger des conséquences de la dépression économique mondiale. Ni Ponsot ni Peyrouton ne s'intéressent 41

particulièrement à la politique indigène, faute de compétence, alors que Lyautey la considérait comme le rocher sur lequel le Protectorat était bâti.

Noguès

Quand le général Charles Noguès est nommé résident général en septembre 1936, la ligne Lyautey est rétablie. Il a été formé par Lyautey, et il cherche à continuer dans cette voie. Ce qui a commencé par une ambition de jeunesse, stimulée par le culte du héros, devient le travail d'une vie: succéder à Lyautey, continuer son travail au Maroc, se transformer en lieutenant fidèle - «Tu as été un des meilleurs collaborateurs de la première heure et un des plus activement et toujours fidèles» -, continuateur de sa pensée et de son action 19. Lyautey est à la fois son inspiration et son guide. Noguès en retraite écrit: «Le maréchal Lyautey m'a donné cet amour pour le Maroc, et si j'ai pu rendre quelques services dans l'administration de ce pays, c'est au maréchal Lyautey que je le dois. J'ai essayé à mon tour de continuer la tradition et de former des équipes obéissant aux mêmes principes et animées de la même foi et du même amour pour le Maroc. » 20 Le choix de Noguès est l'apothéose du principe de continuité. Chacun sait que Lyautey pense qu'il n'a autant réalisé que parce qu'il est resté très longtemps dans son poste. Noguès y reste près de sept ans, soit, pour la durée, le deuxième après Lyautey des quatorze résidents généraux de France. Son impact positif apparaît partout à ses contemporains. Pour Georges Hutin, secrétaire privé de Lyautey et l'adjoint en chef de tous les résidents, de Steeg à Noguès, il n'y eut jamais de doute sur la place de Noguès: « Après Lyautey, écrit-il, Noguès a été le plus grand résident général de France au Maroc ». Le général Augustin Guillaume, soldat, « vieux Marocain », et résident général luimême, répète l'hommage: «Je pense en mon âme et conscience qu'après le maréchal Lyautey, le plus grand résident de France au Maroc a été le général Noguès ». Des 42

voix partisanes, sûrement; mais elles expriment des sentiments qui correspondent à ceux de l'opinion publique. Dans un sondage fait par l' hebdomadaire de Casablanca Paris en octobre 1947 (quatre ans après le renvoi de Noguès), soixante-huit pour cent des personnes interrogées sur la question de savoir qui, des successeurs de Lyautey, avait « le mieux servi les intérêts de la France et du Maroc» ont répondu «Noguès» 21.

Carrière,

la guerre de 1914-1918

Né en 1876 dans le village de montagne MonléonMagnoac, dans les Hautes-Pyrénées - le pays de Foch, comme les biographes de celui-ci aimaient à le désigner Noguès grandit à Garaison, tout près, où ses parents tenaient l'hôtel local. Il est pendant neuf ans élève de Notre-Dame de Garaison, ensuite, pour accéder avec plus de chances à une grande école, au Caousou, le collège de Jésuites de Toulouse, enfin à Sainte-Geneviève à Versailles, en classe préparatoire à l'École polytechnique. Admis à l'École polytechnique, Noguès en sort en 1897, et choisit l'armée comme carrière et l'artillerie comme spécialité. Après deux ans de formation à l'École d'application d'artillerie de Fontainebleau, il est affecté au 12e régiment d'artillerie de Vincennes. A ce moment-là les promotions sont suspendues. Victime des mesures discriminatoires de la Troisième République contre les officiers catholiques pratiquants, il est affecté pendant trois ans au lointain Fort Tournoux, qu'il dépeint comme la garnison « la plus dure des Alpes ». Quand il se rend compte que sa carrière va être bloquée en France, il décide de la poursuivre outre-mer. Il avouait que cela fut à l'origine de sa « vocation africaine» 22. A Fort Tournoux il étudie la cartographie auprès d'officiers du Service géographique de l'Armée et fait son droit par correspondance à l'université d' Aix-en-Provence. Il y passe ses examens et soutient sa thèse de doctorat en droit. Il est mécontent de son exil forcé, mais en même temps se rend compte que sa vie précédente à Vincennes lui semble « étroite et sans intérêt» en comparaison de l'existence de plein air qu'il mène maintenant. Elle transforme son 43

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