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L'Inquisition de Lima et les hérétiques étrangers (XVIe-XVIIe siècles)

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland Dernières parutions:
BLANC F.-L., Médecins et chamans des Andes, 1995. BLANCPAIN J.-P., Les Araucans dans l'histoire du Chili, 1995. BLEEKERP., Exils et résistance. Elémentsd'histoire du Salvador, 1995. CLICHE P., Anthropologie des communautés indiennes équatoriennes, Diable et patron, 1995. DAVILA L. R., L'imaginaire politique vénézuélien, 1994. DESHA YES P., KEIFENHEIM B., Penser l'autre chez les Indiens Huni Kuin de l'Amazonie, 1994. EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de lafrontière argentine, 1876-1879, 1995. GRUNBERG B., La conquête du Mexique, 1995. GUIONNEAU- SINCLAIR F., Messianisme et luttes sociales chez les Guaymi du Panama, 1994. LOPEZ A., La conscience malheureuse dans le roman hispano-américain. Littérature, philosophie et psychanalyse, 1994. MERIENNE-SIERRA M., Violence et tendresse. Les enfants des rues à Bogota, 1995. POTELET J., Le Brésil vu par les voyageurs et les marinsfrançais, 1816184(J,1994. ROUX J.-c., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par la forêt, 1821-1910,1994. SARGET M.-N., Système politique et parti socialiste au Chili, 1994. TARDIEU J.-P., L'inquisition de Lima et les hérétiques étrangers, XVIeXVIIe siècles, 1995. TA TARD B., Juan Rulfo photographe, 1994. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Corta-

zar,1995.
VASCONCELLOS E., La femme dans le langage du peuple au Bré-

sil,1994. YEPEZ DEL CASTILLO I., Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994.

Jean-Pierre

TARDIEU

L'Inquisition de Lima et les hérétiques étrangers (XVIe-XVIIe siècles)

Éditions l'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 - Paris

MAQUETTE : Edith AH-PET-DElACROIX ILLUSTRATIONS CARTOGRAPHIQUES : Christophe HILLAIRET Bernard REMY

-

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DE RECHERCHE EN CARTOGRAPHIE
ET TRAITEMENT DE L'IMAGE HUMAINES

DES LETTRES ET DES SCIENCES

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION Campus universitaire du Moufia 15. avenue René Cassin BP7151 - 97 71SSaint-cJenis Messag cedex 9

~

: 19(262)289696 - ~opie : 19(262)291708

@ L'Harmattan, ISBN:

1995 2-7384-3915-2

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partiellefaite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.

"Haereticus animal pestilentissimum est: quamobrem puniri debet antequam virus impietatis evomat, torasque projiciat". Evêque Simancas, De cathol. Instit., Tit. II, n.17.

Cité par H.C. Lea, Historia de la Inquisicion Espaiiola, Madrid, 1983, p. 634, n. 1.

PRINCIPAUX

SIGLES

UTILISÉS

A.H.N.

B.A.C.= RA.E.= RN.M.= Ms.= N.RA.E.= a= fol.= r=

=

Archivo Historico Nacional (Madrid) Biblioteca de Autores Cristianos Biblioteca de Autores Espaiioles Biblioteca Nacional de Madrid manuscrito Nueva Biblioteca de Autores Espaiioles anverso folleto reverso

AVERTISSEMENTS

1-

Deux ouvrages classiques ont été utilisés afin d'éclairer certains aspects théologiques des chapitres 2 et 3. Pour des raisons de commodité, on a évité de faire figurer en notes les trop nombreuses références. TIs'agit de : JACQUEMET, G. Catholicisme. Paris: Letouzey et Ané, 1948-1967. VACANT, A. et MANGENOT, E. Dictionnaire Catholique. Paris: Letouzey et Ané, 1903. de Théologie

2-

De même, pour la localisation documentaire des différents personnages évoqués dans les chapitres 1, 2, 3 et 4, on consultera la rubrique "textes manuscrits" de la Bibliographie, où elle se trouve détaillée.

AVANT-PROPOS

En octobre 1992, le Concorde a fait le tour de la terre en un peu plus de vingtquatre heures. Façon expressive de marquer le cinquième centenaire de la découverte du Nouveau Monde, mais sans grands risques technologiques! Aucune commune mesure entre les passagers fortunés de ce vol commémoratif et les marins timorés de Christophe Colomb. Ni avec les pauvres hères qui suivirent pendant plusieurs siècles la route tracée par l'illustre Génois. De nos jours, les jeunes Européens en mal de richesse ou de liberté ne sont plus fascinés par les Amériques. Notre globe s'est singulièrement rétréci. Les mythes séculaires ont été détruits par des informations quasi instantanées de violence et de misère. Les victimes dirigent regards et espoirs vers l'Ancien Continent, ou plutôt vers cette nouvelle Europe en gestation: le mouvement s'est inversé. Désormais, et pour une bonne partie de la planète, c'est elle la terre promise. D'où la tentation d'instaurer de nouveaux règlements... inquisitoriaux. La différence est bel et bien hérétique! Restons-en à ces gueux de l'Ancien Monde qui traversèrent l'océan aux XVIe et XVIIe siècles. En débarquant plus ou moins licitement dans la vice-royauté du Pérou, souvent après de rudes périples, ils espéraient en finir avec l'adversité. Etaient-ils si différents de ces crève-la-faim promus dans le passé gouverneurs et marquis? Pour leur part, ils se contenteraient de moins. Mais ils avaient le tort d'appartenir à des nations partiellement ou entièrement "infestées" par l'hérésie protestante, dont l'Espagne avait tout à craindre. Tombés entre ses mains, bon nombre de pirates, envoyés à la curée par les puissances rivales, se montraient tels qu'ils étaient en réalité: des miséreux manipulés, sans prise sur leur propre destin. D'autres étrangers, à l'origine et à la formation nettement plus favorables, manquèrent de la prudence nécessaire dans l'expression de leur libre-arbitre. Les schémas imposés par le contrôle inquisitorial faisaient de ces gens autant de suspects. L'altérité était un obstacle de taille à l'intégration, donc à la satisfaction de leurs ambitions, ce qui générait à l'occasion de véritables drames psychiques. La procédure des tribunaux du Saint-Office met à notre disposition les résumés des procès envoyés pour examen au Conseil ~uprême siégeant en métropole. Ce sont les Relaciones de causas dont Gustav Henningsen, méticuleux spécialiste de l'Inquisition, a défini avec précision la finalité et la formulation. C'était avant tout, pour reprendre ses termes, un moyen de "contrôler les activités des vingt èt un tribunaux éparpillés à travers le vaste territoire de l'Empire Espagnol qui s'étendait

Jean-Pierre

TARDIEU

depuis la Sicile à l'Est jusqu'au Pérou et aux Philippines à l'Ouest". Au xvue siècle, les exigences du Conseil se firent plus précises, soulignent l'historien danois et son collègue espagnol Jaime Contreras. Notre modeste fréquentation des Relaciones de causas nous permet d'abonder dans ce sens: avec le temps, répondant sans doute ainsi aux instructions évoquées par Henningsen l, les vagues rapports prennent de l'ampleur pour atteindre parfois une dimension appréciable. Ce fut le cas par exemple pour le procès du Français Nicolas Legras. Cela relevait aussi, bien évidemment, de l'importance de l'affaire. Attirée par des centres d'intérêts plus voyants, l'historiographie a négligé ces documents, sans pour autant les oublier. José Toribio Medina les a évoqués d'une façon plus ou moins désordonnée, voire anecdotique; la tâche, il est vrai, était gigantesque. Paulino Castaneda Delgado et Pilar Hernandez Aparicio les ont récemment replacés dans le contexte. Les Relaciones compensent en partie la disparition des originaux, due aux
diverses vicissitudes

-

guerre et incendie

-

subies par les archives péruviennes.

Elles ne peuvent certes les remplacer: la sobriété de certaines, surtout parmi les premières, et les références à de précédents ou futurs compte-rendus également disparus nous laissent souvent sur notre faim. A cela s'ajoute bien sûr la maladresse du chercheur à dominer une documentation forcément éparpillée: le,:> procès duraient parfois de nombreuses années, étant donné les difficultés éprouvées par les juges liméniens pour achever l'instruction d'une affaire nécessitant des enquêtes précises en des contrées fort éloignées du centre de décision. Le dépouillement de la correspondance des inquisiteurs de Lima avec le Conseil Suprême, des réponses ou des instructions de cet organisme centralisateur et parfois des rapports d'inspection, comme ceux du visiteur Juan Ruiz de Prado à la fin du XVIe siècle, apporte de précieux éclaircissements sur le comportement du SaintOffice de la "Ville des Rois" face aux étrangers hérétiques ou supposés tels. Enfin la documentation historique traditionnelle offre la classique complémentarité. Bref, on est donc à même de retracer les faits et gestes de bon nombre de ces Européens partis à l'assaut, métaphorique ou non, de l'Eldorado. Pour les raisons qui viennent d'être exposées, cette étude ne se prétend pas exhaustive: son propos est de diriger quelques instants la lumière sur certains de ces personnages. Souvent modestes, ils sont néanmoins représentatifs à plusieurs égards des frustrations d'une population marginale, parfois ballottée d'un côté et d'autre au cours des continuels conflits de l'époque, et de ses réticences à se fondre dans le moule réducteur de l'hégémonie espagnole, d'autant qu'en général ils ne trouvèrent pas outre-Atlantique l'opulence espérée.

1.

Gustav Henningsen, "El «banco de datos,. del Santo Oficio. Las relaciones de causas de la Inquisici6n espanola (1550-1700)", Boletin de la Real Academia de la Historia 174, Madrid, 1977, pp. 556-557. L'auteur, en collaboration avec Jaime Contreras, a repris et complété cette présentation dans "Forty-four thousand cases of the Spanish Inquisition (1540-1700): analysis of a historical data bank", in: Gustav Henningsen et alii, dit., The Inquisition in Early Modem Europe. Studies on Sources and Metlwd, Dekalb, llIinois: Northern llIinois University Press,
1988, pp. 106-108.

10

PROLEGOMENES

LE CONTEXTE HISTORIQUE

1- LA MISSION ÉVANGÉUSATRICE

1-1- 1493:

"En

vertu

de l'autorité

apostolique"

La célèbre bulle Inter caetera, signée le 3 mai 1493 par Alexandre VI, justifia les droits de la Couronne espagnole sur ses possessions d'Amérique: dès lors elles ne cesseront d'être enviées par les puissances européennes écartées. Nous ne reviendrons pas sur les aspects historiques de ce document qui marqua le monde d'une empreinte indélébile. Il n'est cependant pas inutile pour notre propos d'en dégager les implications religieuses. Les considérations introductives font apparattre Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon comme des champions du catholicisme. Ils se sont comportés, souligne le pontife romain, comme il l'attendait d'eux, c'est-à-dire en "véritables rois et princes catholiques"l. Notamment lors de la "récupération" du royaume de Grenade, arraché à la "tyrannie des Sarrazins"2. Aussi le pape se déclare-t-il prêt à aider ses "chers fils" à continuer dans la voie de la "propagation du monde chrétien"3. Voilà donc établi le lien avec l'entreprise américaine. La conquête de Grenade, remarque le pape Borgia, les avait empêchés de donner suite à un projet élaboré depuis un certain temps, à savoir
"chercher et découvrir quelques terres et iles lointaines et inconnues et non découvertes jusqu'à maintenant par d'autres, pour réduire leurs résidents et

1.

nOVlmus,

2. 3.

Les citations seront Historia dei Derecho "... recuperatio regni "... imperii christiani

"... .cognoscentes ... " .

vos tarnquarn veros catholicos
tirées de : Alfonso Espaiiol5 (27-28), Granatae a tyranni propagationem ...".

reges et principes quales semper fuisse
VI", Anuario de

Garcia Gallo, "Las Bulas de Alejandro pp. 799-807, p. 800. de sarracenorurn ...". Id., ibid. Id.

Jean-Pierre

TARDIEU

habitants au cûlte de notre Rédempteur catholique4" .

et à la profession

de la foi

Le propos initial de Christophe Colomb, on le sait, fut différent. Cette justification a posteriori est donc nettement tendancieuse, car la continuité dans l'action des Rois Catholiques n'est pas aussi évidente que le document le laisse entendre. Dire que les souverains avaient donné à Colomb une telle mission est certes abusif: il lui fallut une grande persévérance et l'aide de puissants protecteurs pour les intéresser à son dessein. Selon les découvreurs, poursuit l'acte pontifical, les habitants "desdites îles et terres croient en un Dieu créateur qui est au ciel". Ils les jugent "assez aptes à embrasser la foi catholique"5. Puis Alexandre VI se déclare informé des premières mesures prises par le Génois et des matières précieuses de différente nature par lui trouvées dans ces îles. Face au désir manifesté par les deux monarques, fidèles à la politique de leurs ancêtres, de réduire les indigènes à la foi catholique, il les exhorte à mener cette tâche à bien en incitant lesdits habitants "à recevoir la profession chrétienne"6. A cette fin, et "en vertu de l'autorité apostolique", Alexandre VI décide d'accorder perpétuellement aux rois de Castille et de LOOntous les territoires découverts à cent lieues à l'ouest d'une ligne allant du pôle Nord au pôle Sud et passant par les Açores et les îles du Cap- Vert. A charge pour eux d'y envoyer les personnes nécessaires à l'instruction religieuse de leurs habitants7. Tout contrevenant à cette décision, fût-il de rang royal ou impérial, se verrait frappé d'excommunication latae
sententiae .

Le traité signé par les Portugais et les Castillans à Tordesillas le 7 juin 1494 porte la ligne à trois cent soixante lieues des îles du Cap- Vert8. Le 24 mars 1506, par la bulle Ea quae pro bono, Rome donne son satisfecit à l'accord, menaçant d'excommunication les éventuels transgresseurs9. Les souverains espagnols et portugais étaient donc responsables de l'intégration du Nouveau Monde dans la chrétienté. 1-2- 1548: l'obéissance" "Le service de Dieu et le maintien de

Les successeurs immédiats des Rois Catholiques, au moment où l'unité de l'Eglise d'Occident allait se briser, n'oublièrent pas cette mission évangélisatrice à eux confiée par la volonté apostolique. Conviction intime où aspiration à la "monarchie universelle" ? Peut-on nier une dimension spirituelle à la politique de Charles-Quint et de Philippe n aux Indes occidentales?
4. "Sane accepimus quod vos, qui dudum animo proposueratis aliquas terras et insulas remotas et incognitas ac per alios hactenus non repertas quaerere et invenire, ut iIlarum incolas et habitatores ad colendum Redemptorem nostrum et Fidem catholicam profitendum reduceretis...". Id. "... et ut praefati nuntii vestri possunt opinari, gentes ipsae in insulis et terris predictis habitantes credunt Unum Deum Creatorem in coelis esse ac ad Fidem catholicam amplexandum ...OI.Id., p. 801. "... populos in huiusmodi insulis degentes ad Christianam professionem suscipiendam inducere

5. 6.
7.

velitiset debeatis ...".Id.,p. 802.

8. 9.

. "...et insulas praedictas viros probos et Deum timentes, doctos, peritos et expertos ad instruendum incolas et habitatores praefatos in Fide catholica et bonis moribus imbuendum, destinare debeatis ...". Id., p. 804. ln: id., pp. 819-821. Id., pp. 825-827.

12

L'lNQillSITION

DE LIMA ET LES HÉRÉTIQUES

ÉTRANGERS

(XVIe-XVIIe

siècle)

Pour Ramon Menéndez Pidal, la politique impériale du petit-fils d'Isabelle et de Ferdinand est inspirée par le souci de défendre et de faire progresser la foi catholique contre toutes les agressions du temps, qu'elles viennent du sud ou du nord. Le testament du toi d'Aragon ne lui avait-il pas dicté sa conduite en lui demandant "d'aider à défendre et à favoriser l'Eglise de Dieu"10 ? Le discours inaugural de l'évêque Mota face aux Cortès de Santiago réunies en 1520 mettrait en évidence la continuité: Charles, à travers la dignité impériale, ne cherchait pas à satisfaire une ambition personnelle, mais à "écarter de grands maux de notre religion chrétienne" et à mener à bien "l'entreprise contre les infidèles"ll. Ceux-ci ne constituaient plus le seul danger menaçant la chrétienté, minée de l'intérieur par les prédications de Martin Luther. Profondément marqué par l'attitude irréductible du théologien rebelle de Wittenberg, Charles-Quint déclara le 19 avril 1512 à la Diète de Worms sa détermination de consacrer toutes ses forces à la défense de la foi12. Trop préoccupé de prouver la fidélité du jeune monarque, Menéndez Pidal a probablement négligé de prendre en considération ses vues personnelles, fondées sur "son éducation bourguignonne", comme le fait remarquer Joseph Pérez. Pour Charles-Quint,
n... il s'agit de fonder l'unité de la cité temporelle sur l'unité spirituelle, d'essayer d'unifier le monde chrétien sous l'autorité (au moins théorique) de l'empereur, de la même façon que l'Eglise est une dans le domaine spirituel autour du papen13.

D'ailleurs, roi très catholique, Charles I d'Espagne n'aura guère de scrupules à s'attaquer au souverain pontife lorsqu'il s'opposera à sa politique impériale ou plutôt, selon les érasmistes de la cour, à sa mission historique qui consiste à réformer l'Eglise et à sauver la chrétienté14. L'attitude de son fils ne sera point différente. Les Indes occidentales s'intégreront tout naturellement dans cette vision, qui n'est pas sans rappeler la "cité de Dieu" de saint Augustin. Dans la lettre d'Ausbourg, sorte de testament spirituel adressé le 18 janvier 1548 au prince héritier, l'empereur fixe le devoir suivant au futur Philippe fi :

10. "Mandamos al dicho ilustrisimo Principe nuestro nieto muy estrechamente que siempre sea grande celador e ensalzador de nuestra santa fe cat6lica, ayude, defienda e favorezca la Iglesia de Dios e en cuanto buenamente pudiere trabaje en hacer guerra a los moros". Cité par Ram6n Menéndez Pidal, "Fonnaci6n del fundamental pensarniento polftico de Carlos V", Charles-Quint et son temps, Colloque International organisé par le C.N.R.S., Paris, 30 sept.-3 oct. 1958, Paris: C.N.R.S., 1972, p. 2. 11. Voir le discours de Mota dans Cortés de Leon y Castilla, t.4, pp. 294-295. Cité par Menéndez Pidal, op. cit., p. 1. 12. "Yo estoy determinado de emplear nûs reinos y seiiorios, mis arnigos, nû cuerpo, nû sangre, nû vida y nû alma"; id., p. 3. Quel impact avaient alors en Espagne les théories du moine augnstin de Wittenberg? Augnstin Redondo estime que ses écrits n'avaient pas vraiment pénétré dans les royaumes espagnols avant les prenûers mois de 1521. Cependant les courtisans qui étaient restés auprès d'Adrien d'Utrecht en Espagne avaient dû être infonnés épistolairement par les Espagnols qui accompagnaient Charles-Quint en Allemagne. Ce qui est sûr, souligne A. Redondo, c'est que le retour de la Cour

en Espagne avait dû "développer

[...] la

connaissance que les Espagnols avaient du moine

augustin et de ses doctrines." Sur le problème de la pénétration du luthéranisme dans la péninsule, voir de cet auteur "Luther et l'Espagne de 1520 à 1536", Mélanges de la Casa de Velazquez l, 1%5, Extrait, Paris: Ed. E. de Boccard. 13. Joseph Pérez, L'Espagne du XVIe siècle, Paris: Armand Colin, 1973, pp. 68-69.

14. Id., pp. 70-71.

Pour les réactions des érasmistes face au sac de Rome, voir: Marcel Bataillon, Erasmo y Espana, Madrid: F.C.E., éd. de 1986, ch. 8 : "El erasnûsmo al servicio de1a polftica imperial".

.

13

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"Vous devez vous attacher avant tout à maintenir et à défendre notre sainte foi, tant en général qu'en particulier, dans tous les Etats et domaines que vous hériterez de nous 15.

Aux Indes, l'influence lascasienne est nette, il conviendra d'imposer "... un gouvernement juste: seul moyen efficace de réparer les pertes en population et de tous les autres genres qu'elles ont essuyées, comme aussi de mettre un terme à l'oppression des premiers conquérants et imx déportements de ceux qui ont abusé de leur autorité pour multiplierles vexations." Mais il reviendra avant tout au nouveau souverain de ces "contrées lointaines" "d'y assurer le service de Dieu, le maintien de l'obéissance" qui lui est duel6. Aux Indes, comme dans l'Ancien Monde, la même dialectique est proposée au prince par son père, sans qu'elle relève forcément d'une politique machiavélique. Si la préoccupation impériale mena le duc de Gand à dépasser la mission confiée par Ferdinand d'Aragon, Philippe n, véritable héritier, sinon de la responsabilité, du moins de la vision universelle, assuma la continuité. Pour Joseph Pérez, "il reste convaincu que l'unité de la foi est une vertu supérieure qu'il faut défendre à tout prix"17. On situera dans cette optique la décision d'étendre aux Indes occidentales les activités du Saint-Office. Par la bulle de Sixte IV Exigit sincerae devotionis, promulguée le 1er novembre 1478, les Rois Catholiques avaient été autorisés à nommer des inquisiteurs dans leurs royaumes, ce qui s'effectua deux ans plus tard18. La mission confiée à l1nquisition par les souverains était d'imposer une certaine cohésion nationale fondée sur l'unité de la foi. Pour Charles-Quint il s'agit de la maintenir contre la menace de délitescence exercée par l'hérésie luthérienne. La répression ne lui laissa aucune chance de s'étendre dans la péninsule. Les procès intentés contre le groupe de Valladolid en 1559 conduisirent certains de ses membres au bûcher, dont le docteur Cazalla, les licenciés Herrera et Herrezuelal9. L'autodafé solennel du 21 mars fut un avertissement à toute la nation. L'action entreprise contre l'archevêque de Tolède, le dominicain Fray Bartolomé de Carranza, est symptomatique: personne, même le primat des Espagnes, prédicateur favori de l'empereur, n'était à l'abri des soupçons. fis lui valurent de nombreuses années de prison, puis l'exil à Rome, sur la fin de sa vie. Et pourtant, il n'eut de cesse de proclamer son orthodoxie: son seul souci avait été d'ordre pédagogique. Ses disciples du collège San Gregorio de Valladolid eurent à pâtir de leur fidélité pour le maître20. A Séville aussi l'Inquisition frappa très fort en s'attaquant à d'importantes personnalités. De 1559 à 1562,44 condamnés furent "relaxés" au bras séculier21! Philippe n lui-même, dit-on, n'osa porter secours à Carranza.
15. ln: XVIe siècle/Les hommes. Chor/es-Quint présenté par Salvador de Madariaga, Paris: Albin Michel, 1964, p. 272. 16. Id., pp. 296-297. 17. Op. cit., pp. 72-73. 18. Voir: Joseph Pérez, "Reyes Cat6licos (1474-1516)", Historia de Espana (dir. Manuel Tuii6n de Lara), Barcelona: Ed. Labor, 1982, vol. 5 : Lafrustraci6n de un imperio (1476-1714), p. 161. Ed. 19. Voir: José Ignacio Tellechea Idigoras, El arzobispo Carranza y su tiempo, Madrid: Guadarrama, 1968, t.l, p. 234. 20. Id. Le dominicain Fray Francisco de la Cruz préféra partir pour les Indes où il finit tout de même sur le bûcher. Voir: Jean-Pierre Tardieu, Le Nouveau David et la réforme du Pérou. L'affaire Marla Piza"o-Francisco de la Cruz (1571-1596), Bordeaux: Maison des Pays Ibériques, 1992. 21. Voir: Joseph Pérez, "El imperio espaiiol (1516-1598)", Historia de Espana, op. cit., pp. 211-212; Guy et Jean Testas, L'Inquisition, Paris: P.U.F., "Que sais-je?", 1969, p. 90.

14

L'INQUISITION

DE LIMA ET LES HÉRÉTIQUES

ÉTRANGERS

(XVIe-XVIIe

siècle)

Dans le Nouveau Monde, la Couronne essaya de trancher dans le vif. Dès 1509, le gouverneur de l'Espaiiola, Diego Col6n, avait reçu l'ordre de ne pas admettre dans l'île "des maures, ni des hérétiques, ni des juifs, ni des réconciliés, ni des personnes nouvellement converties à notre sainte foi". En 1516, Bartolomé de Las Casas, dans son Memorial de remedios para las Indias, s'adressa au cardinal Cisneros en ces termes:
"Et de même je supplie votre Révérendissime Seigneurie ... d'ordonner d'envoyer en ces îles des Indes la Sainte Inquisition, dont je crois qu'il y a grande nécessité, pour que là où l'on doit nouvellement implanter la foi, comme en ces terres, il n'y ait personne qui sème peut-être quelque désastreuse ivraie d'hérésie".

Le 21 juillet 1517, les trois évêques des Indes, celui de Santa Maria deI Darién (Panama), de Santo Domingo et de Concepci6n de la Vega (Espanola) se virent confier le rôle d"'inquisiteurs apostoliques". Au début de 1519, la Couronne et l'inquisiteur général d'Espagne, le cardinal Adrien (J'Utrecht, nommèrent deux inquisiteurs apostoliques, indépendants de l'inquisition épiscopale. Le Flamand Maître Juan aurait été la première victime protestante de cette inquisition. En fait, de 1519 à 1570, note E. Luque Alcaide, "alternent et oeuvrent simultanément l'inquisition monastique, l'épiscopale et, en quelques périodes, les inquisiteurs apostoliques" . Le 15 juillet 1559, une cédule de Charles-Quint avertit les évêques des Indes du danger protestant. En 1560, précise E. Luque Alcaide, Fray Alonso de Monrufar, archevêque de Mexico, présida au procès de l'Anglais Robert Thompson. La même année, l'évêque du Yucatan, Francisco Navarro, mit sur la sellette inquisitoriale un Anglais et dix Français. A Guadalajara, au Mexique, un Hollandais fut accusé de luthéranisme22. Philippe II céda aux suppliques en provenance des Indes et confia à la Junta Magna présidée par le cardinal Espinosa le soin d'étudier la situation en Amérique. En fit partie Francisco de Toledo, récemment nommé vice-roi du Pérou. Le 25 janvier 1569, le souverain décida d'étendre aux Indes les prérogatives du SaintOffice dans le but avoué de lutter contre le prosélytisme hérétique:
"Comme tous ceux qui se trouvent hors de l'obéissance et de la dévotion à la Sainte Eglise Catholique, obstinés dans leurs erreurs et leurs hérésies, s'efforcent toujours d'écarter de notre Sainte Foi les fidèles et dévots chrétiens [...J il nous a paru que le véritable remède consistait à éviter tout contact avec

22.

Pour les origines de l'Inquisition aux Indes occidentales, voir: Elisa Luque Alcaide, "La y Filipinos (siglos Inquisici6n", in : Pedro Borges (dir.), Historia de la Iglesia en Hispanoamérica XV-XIX), t. I : Aspectos generales, Madrid: B.A.C., 1992, pp. 301-304. Voici le texte de Bartolomé de Las Casas : "Y asimismo suplico a Vues/ra Reverendfsima Senorla {...] que mande enviar a aquellas islas de Indias la San/a Inquisici6n. de la cual creo yo que hay muy gran necesidad. porque donde nuevamen/e se ha de plantar la fe. como en aquellas /Ïuras. no haya quizd quien siembre alguna pésima cizaiia de herejla". .. Id., p. 301. Les métaphores bibliques utilisées par Las Casas devinrent des éléments transtextuels, comme le prouve la réflexion du mercédaire Fray Martin de Munia sur l'Inquisition à Lima (1613): . ... y se han hecho au/os muy solemnes. cas/iganda herejes secre/os y o/ros delincuen/es con " grandfsima rectitud y severidad. limpiando la cizaiia que el demonio ha siempre pre/endido sembrar en/re es/as nuevas plan/as para que no crezcan." In: Historia General del Peru, éd. de Manuel Ballesteros, Madrid: Historia 16,1987, p. 514.

15

Jean-Pierre

TARDIEU

les hérétiques et suspects, punissant et extirpant leurs erreurs afin d'empêcher qu'une offense aussi grande soit faite à la Sainte Foi et à la Religion catholique dans cette partie du monde ..."23.

Furent nommés à Lima comme inquisiteurs Andrés de Bustamante et Servan de Cerezuela ; comme procureur fiscal Juan Alcedo de Rocha et comme secrétaire Eusebio de Arrieta. TIspartirent de Sanlucar de Barrameda avec le vice-roi Francisco de Toledo le 19 mars 1569. Cerezuela, après le décès de son collègue à Panama, arriva à Lima le 28 novembre 156924. L'un des principaux facteurs de propagation de l'hérésie luthérienne était, cela va de soi, les contacts avec les étrangers en provenance de cette Europe ravagée par le mal.

2- LA MISSION PROTECIRICE

2-1- L'échec

de Charles-Quint

en Allemagne

(1520-1555)

Charles-Quint ne put tenir le serment prononcé à la Diète de Worms le 19 avril 1521. Pour sauver l'empire, il lui fallut composer. Le Traité de la liberté chrétienne, rédigé par Luther en 1520, fut un véritable défi à la tradition scolastique. "Sola scriptura", exige le théologien. Seule la foi sauve, comme le souligne saint Paul dans l'Epître aux Romains (X, 9-11), et non les oeuvres25. Tout dépend de Dieu. Son amour fait de l'homme pécheur un homme juste: "Semper homo est in peccato, in justificatione, in justitia, id est semper peccator, semper penitens, semper justus". Dans les quatre-vingt quinze thèses du 31 octobre 1517, Luther s'était déjà élevé contre le poids de l'aristotélisme. Et surtout contre le pouvoir du pape de "délier" dans l'au-delà par l'octroi d'Indulgences aux chrétiens généreux. TIne pouvait délier que des peines imposées par lui-même (thèses 5, 13, 20). On connaît le commerce auquel donnaient lieu les Indulgences, en particulier à Wittenberg où Frédéric ill accumulait les reliques. TIest probable que Luther ne s'attendait pas à une aussi vive réaction de la part de Rome, comme le souligne Pierre Chaunu. Léon X est décidé à ne pas laisser se développer la contestation en Allemagne. Mais le moine augustin ne peut se rétracter face au cardinal Cajétan, malgré de bonnes dispositions manifestées en 1518 dans ses Résolutions, d'autant que ses propositions ont un immense succès en Allemagne. Au lendemain de la dispute de Leipzig, en 1519, Luther prend violemment à partie le pouvoir du pape: c'est, il en est sûr désormais, le véritable Antéchrist.
23. ln: Guy et Jean Testas, op. cit., p. 109. Voici le texte espagnol: y "y parque los que estdn Juera de la obediencia devocion de la Santa Iglesia Catolica romano, obstinodos en sus errores y herejtas, siempre procuran pervertir y apartar de nuestro sancta le y devotos cristianos (...J el verdadero remedio consiste en desviar y excluir cathOlica a los fieles deI toda la comunicacion con los herejes y sospechosos. castigando y extirpando sus errores, por evitar y estorbar que pase tan gran olensa de la santa le y religiOncat6lica a aquellas partes ...". Recopilaci6n, libro l, tit. 19,Iey I, in: E. Luque Alcaide, "La Inquisici6n", op. cit., pag. 305. 24. Voir: Rubén Vargas Ugarte SJ., Historia General del Perri, Lima : Carlos Milia Batres, 1966, t.2, pp. 249-260. Pour le fonctionnement du tribunal à Lima, voir: Paulino Castaileda Delgado y Pilar Hernandez Aparicio, La Inquisici6n de Lirrw, t.l (1570-1635), Madrid: Deimos, 1989. 25. Pour les positions de Luther, voir: Pierre Chaunu, Le temps des Réformes, t.2, La Réforme protestante, Bruxelles: Ed. Complexe, 1984.

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L'INQlliSITION

DE LIMA ET LES HÉRÉTIQUES

ÉTRANGERS

(XVIe-XVIIe

siècle)

Naît alors l'idée d'une nouvelle Eglise, qui séduit l'électeur de Saxe, Frédéric m, déçu de ne pas avoir été élu au trône impérial. La bulle Exsurge Domine, promulguée le 15 juin 1520, somme le rebelle de se soumettre dans un délai de soixante jours, sous peine d'excommunication. Luther y répond par le Traité de la liberté chrétienne et l'Epître à Léon X : L'Eglise romaine est devenue
"une maison où la débauche s'étale plus que partout ailleurs, le règne du péché, de la mort et de l'enfer, au point que l'Antéchrist lui-même, s'il survenait, ne pourrait rien imaginer qui pût s'ajouter à une telle malice".

La réponse de Luther à Charles-Quint, à la Diète de Worms, est cinglante:
"... je n'ajoute foi ni au pape ni aux conciles seuls puisqu'il est clair qu'ils se ,sont souvent trompés et qu'ils se sont contredits eux-mêmes ".

D'où son refus de rétractation. L'Appel à la noblesse chrétienne propose la réforme, la suppression des voeux perpétuels et du célibat des prêtres. La. captivité babylonienne de l'Eglise jette un nouveau regard sur les sacrements. La messe est la commémoration du sacrifice unique, mais le pain et le vin n'ont de valeur sacramentelle que pendant l'office. Le 26 mai 1521 la mise au ban de l'empire est prononcée contre le dissident. L'électeur de Saxe refuse de s'y plier: Luther se réfugie au château de La Wartburg où il continue son combat pour la réforme. Bref, l'autorité impériale est battue en brèche. Nous n'irons pas plus avant dans l'évocation de la révolte du théologien allemand. Les quelques points évoqués cidessus permettront, le moment venu, de mieux situer les accusations dont furent l'objet certains étrangers dans la vice-royauté du Pérou. Trente-quatre ans après son serment à la Diète de Worms, Charles-Quint se vit obligé de reconnaître par l'Accord d'Augsbourg de 1555 que, dans l'empire, la religion des sujets serait celle de leur prince. Cet échec explique peut-être son retrait à Yuste et l'espérance fondée sur Philippe n. Ce qui avait été admis par impuissance en Allemagne ne le serait pas dans les territoires de la Couronne espagnole. C'était compter sans la détermination des nouvelles puissances septentrionales, acquise à la Réforme par la suite. 2-2- L'échec de l'Espagne en Europe du Nord (1558-1648)

On comprend l'attitude de l'empereur, obligé à renoncer à son dessein. Même son plan d'union avec l'Angleterre échoua. Le décès de Marie Tudor en 1558 mit un terme à la politique du roi consort, le prince Philippe, pour ramener le pays dans le giron de l'Eglise, abandonné par Henri VIII à la suite de son divorce d'avec Catherine d'Aragon (1534). Elisabeth n'eut aucun mal, après les excès commis par la reine Marie, à faire admettre la "confession de foi" de l'Eglise anglicane en 1562. Les rebelles des Pays-Bas espagnols devinrent ses alliés naturels. Lorsque la guerre éclata ouvertement en 1585, après la prise d'Anvers par Alexandre Farnèse, ils trouvèrent l'aide nécessaire dans la grande île. Aussi Philippe II décida-t-il de faire d'une pierre deux coups: par l'invasion de l'Angleterre, il priverait les Hollandais d'une aide substantielle et réduirait les Anglais à la véritable foi. Les moyens adoptés furent à la mesure de l'ambition, ce qui n'empêcha pas le désastre de 1588. L'Invincible Armada ne résista pas aux éléments déchaînés, mais aussi à l'impéritie de ses chefs. Désormais l'Angleterre 17