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L'OPPOSITION AU CAMEROUN

De
288 pages
Que s'est-il passé à la rencontre tripartite regroupant du 30 octobre au 17 novembre 1991 à Yaoundé 300 représentants des pouvoirs publics, des partis politiques et de la société civile réunis sur l'initiative du président Paul Biya pour tenter de résoudre la crise politique née de l'impossibilité de trouver un consensus sur le processus démocratique enclenchée en 1990 ? Comment les " villes mortes " ont-elles été conçues, organisées et gérées ? Quel fut leur impact sur le processus démocratique de ces années de braise ?
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L'OPPOSITION

AU CAMEROUN

Collection Études Africaines

Dernières parutions

Yao ASSOGBA,
en boubou.

Jean-Marc

Ela.

Le Sociologue

et théologien

africain

Oméga BAYONNE- Jean-Claude MAKIMOUNAT-NGOUALA. Congo-Brazzaville: diagnostic et stratégies pour la création de valeur. Albert LE ROUVREUR, Une oasis au Niger.
Samuel EBOUA, Interrogations sur l'Afrique noire. Constant VANDEN BERGHEN et Adrien MANGA, Une introduction à un voyage en Casamance. .Tean-Pierre YETNA, Langues, média. communautés rurales au Cameroun.OOm

(C)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7993-6

Pierre Flambeau N' GAYAP

L'OPPOSITION AU CAMEROUN
Les années de braise Villes mortes et Tripartite

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Je dédie ce livre à la mémoire de tous les Camerounais morts en luttant pour la démocratie pendant les « villes mortes» de 1991. A tous ceux qui croyaient que la conférence nationale souveraine pouvait être un cadre de réconciliation nationale et d'entente pour un nouveau départ avec l'élaboration consensuelle d'institutions politiques réellement démocratiques au Cameroun.

INTRODUCTION

A la faveur du « vent d'Est» soufflant sur les dictatures, le Cameroun prend aussi, en cette année 1990, le chemin de la démocratie. Le président de la République, Paul Biya, a beau expliquer, avec l'amplification intempestive des médias de service public, qui lui sont inféodés, que cette libéralisation avait été annoncée dès son arrivée au pouvoir en novembre 1982, personne ne croit que 1'histoire se serait accélérée de cette manière sans la tourmente libérale née dans l'ex-Union soviétique avec la perestroïka et la glasnost de Mikhaïl Gorbachev en 1985 et diffusée dans ses satellites de l'Europe centrale et orientale au cours de l'année 1989, puis transférée en Afrique à partir de 1990 avec le soutien du président français, François Mitterrand, à travers le discours de La Baule en juin 1990. En vérité, en cette année 1990, le pouvoir de Yaoundé choisit plutôt la fermeture, le repli sur soi. Après un premier défi lancé contre le monolithisme du pouvoir par Jean-Michel Tékam et Black Yondo Mandengué au début de février 1990 (la police politique a découvert chez eux des documents révélant leur intention de créer un parti politique), défi soldé, après un procès en avril 1990, par l'exil du premier et l'emprisonnement du second et de leurs camarades Henriette Ekwe et Anicet Ekane, Paul Biya durcit le régime en envoyant les forces de l'ordre à Bamenda le 26 mai 1990 où le SDF (Social Democratic Front), parti politique créé par John Fm Ndi sans l'agrément du pouvoir, organise son meeting de lancement. Le pouvoir a en effet affirmé que Yondo et compagnie n'étaient pas poursuivis pour avoir voulu créer un parti politique. Fm Ndi et ses amis ont donc voulu le prendre au mot.

Froidement, cependant, les militaires tirent dans la foule. Six militants tombent. John Fru Ndi devient le symbole de la lutte pour le changement démocratique au Cameroun. Le lendemain, au journal de 20 heures 30 de l'unique chaîne de télévision, CRTV (Cameroon Radio Television), le journaliste présentateur-vedette, Zacharie Ngniman, commentant avec zèle des images d'archives montées à la hâte desquelles on a oublié d'effacer la date, annonce que les militants tombés ont été piétinés par leurs camarades lors de la charge des forces de police. La vérité ne tarde cependant pas d'être évidente pour tous: les six jeunes Camerounais sont morts, tués par balles, « piétinés par balles », selon le jeu de mots ironique inventé par le petit peuple pour ridiculiser le pouvoir. Zacharie Ngniman, quelques jours plus tard, devant les ravages causés par ce gros mensonge d'Etat sur la crédibilité de la télévision publique et sur sa propre image, envoie au directeur général de CRTV, Gervais Mendo Ze, une lettre de protestation cosignée par son supérieur, Antoine-Marie Ngono, dans laquelle il revendique « le droit à l'information vraie pour les journalistes du service public aussi ». L'inénarrable Mendo Ze, qui se fait pompeusement appeler « professeur» par ses journalistes, négligera la missive. C'est vrai que Mendo Ze a une conception singulière de la télévision d'Etat. Il est plus présent à l'antenne que ses journalistes, où on le voit tantôt diriger sa chorale, La voix du cénacle, tantôt animer des conférences sur sa véritable passion, la mariologie, ou dire des prières en lieu et place des prêtres, suivre l'avancement des travaux de construction du nouvel immeuble de CRTV-Douala, répondre à des interviews de ses propres journalistes, participer à des tables rondes sur les sujets les plus divers sur lequels sa compétence n'est pas toujours évidente, ou couvrir en « grand reporter» les grands événements politiques. Il n'y a que le journal télévisé qu'il ne présente pas (encore). A un journaliste qui lui rapporte que les téléspectateurs le voient beaucoup sur le petit écran et s'en plaignent, il répond qu'on lui fait « un faux procès », parce que « les émissions chrétiennes ne sont diffusées que le dimanche », et que, s'agissant de sa chorale, « les Camerounais n'aiment pas ce qui est beau et bon ». Ainsi, non seulement il n'est pas conscient

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que ce n'est pas uniquement le dimanche qu'il impose son portrait aux téléspectateurs - et même si ce n'était que les dimanche - mais il s'est donné pour mission de télévangéliser de force ces « crétins» de Camerounais incapables de se rendre compte qu'une chorale, c'est beau et bon. En tout cas, avec le bain de sang de Bamenda, le pouvoir a décidé d'étouffer toute tentative de libéralisation contrôlée par le peuple. Il organise sous la bannière du parti unique, le RDPC (Rassemblement démocratique du peuple came-rounais), dans la plupart des villes du pays, des marches contre le multipartisme auxquelles s'associe honteusement une partie de l'Eglise catholique qui dit des messes d'actions de grâces dans les cathédrales. La résistance qu'oppose le peuple, encouragé par ce « vent d'Est» qui a déjà atteint ses voisins (Bénin, Gabon, Côte d'Ivoire, Congo, Togo, Zaïre, Niger) est plus vive que ne le prévoit le pouvoir. Craignant d'être débordé et de ne plus pouvoir contrôler le cours des événements, Paul Biya, à la faveur du congrès du RDPC en juillet 1990, déclare à ses militants, inquiets et désabusés: « Préparez-vous à une concurrence éventuelle ». On sait que Paul Biya se résout au multipartisme, en partie contraint et forcé. Il est désormais impératif pour les forces du changement de renforcer la lutte pour arracher les libertés, et accélérer la transformation de la société. Dès octobre 1990, sans même attendre que la concurrence annoncée soit décrétée, des embryons de partis politiques se réunissent à Douala et créent la Coordination de l'opposition. Des vocations politiques naissent d'un peu partout, avec leurs cortèges d'activistes aguerris et porteurs d'un véritable projet de société, mais aussi d'opportunistes, de sous-marins du pouvoir préparés à infiltrer les futurs partis d'opposition, ou même de partis politiques fantôches entièrement montés par le pouvoir, à toutes fins utiles. La loi sur les partis politiques n'intervient qu'en décembre 1990 et permet l'existence au grand jour des mouvements politiques. En février 1991, deux partis politiques sont légalisés, les deux premiers: l'UPC (Union des populations du Cameroun)

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de Dika Akwa et la DIC (Démocratie intégrale au Cameroun) de Gustave Essaka. Onze partis sont légalisés en mars 1991 : le SDF (Social Democratic Front) de John Fru Ndi, l'UFDC (Union des forces démocratiques du Cameroun) de Victorin Hameni Bieleu, l'UNDP (Union nationale pour la démocratie et le progrès) de Samuel Eboua, le PRPC (Parti républicain du peuple camerounais) d'André Ateba Ngoa, le PDC (Parti des démocrates camerounais) de Louis Tobie Mbida, l'ASDC (Action sociale démocratique du Cameroun) de Sadjo Saïd, le CPC (Congrès panafricain du Cameroun) de Noucti Tchokwago, le RUN (Rassemblement pour l'unité nationale) de François Seunkam, le LDP (Liberal Democratic Party) de Joseph Obenson qui, décédé quelques mois plus tard, sera remplacé à la tête du parti par Njoh Litumbe, le PSD (Parti social-démocrate) de Joseph Nsame Mbongo et l'URC (Union des républicains du Cameroun) d'Ernest Koumbin Bilitik. En avri] 1991 sont légalisés l'UDC (Union démocratique du Cameroun) d'Adamou Ndam Njoya, Ie PAP (People's Action Party) de Victor Mukwele Ngoh et le PSU (Parti socialiste

unifié)de DavidSohfone.

.

En mai 1991 sont légalisés le MNSD (Mouvement social pour la nouvelle démocratie) de Black Yondo Mandengué, le CNDP (Cameroon National Democratic Party) de Richard Sambun, le PSC (Parti socialiste camerounais) d'Apollinaire Nseth Nseth, Ie NDP (National Democratic Party) de Henry Fossung et le PSP (Parti de la solidarité du peuple) de Ngouo Woungly Massaga. En juin 1991 sont légalisés l'USD (Union social-démocrate) de Jean-Pierre De Mbelé, la Convention libérale de Pierre Flambeau Ngayap, le PAL (Parti de l'alliance libérale) de Célestin Bedzigui et le PPC (Parti progressiste camerounais) de Jean Pahaï. Au fur et à mesure de leur création, la plupart de ces formations politiques rejoignent la Coordination de l'opposition qui devient, rapidement, la seule véritable force politique dans le pays, devant la débandade des militants de l'ex-parti unique dont pratiquement plus personne n'ose s'en réclamer publiquement, hors des cercles du pouvoir.

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Le procès Monga-Njawé-Le Messager en janvier 1991 donne le ton de la véritable année de braise. L'intellectuel engagé Célestin Monga a publié début décembre 1990 dans l'hebdomadaire Le Messager (dont le directeur de publication est Pius Njawé) une "lettre ouverte" au président de la République intitulée "Démocratie truquée" dans laquelle il dénonce les tares du régime. L'auteur de la lettre et le directeur de publication sont arrêtés pour outrage à chef d'Etat et à corps constitués. Leur procès, qui se tient à Douala le 10 janvier 1991, et pour lequel une vingtaine d'avocats du bureau s'est constituée pour les défendre, est précédé d'une forte mobilisation populaire conduite par un comité de libération, animé par Djeukam Tchameni, qui organise une méga-manifestation à Douala le 3 janvier. Celle-ci est violemment réprimée. Le pouvoir, sentant cependant les dérapages, fera libérer Monga et Njawé à l'issue du procès. En mars, les chauffeurs de taxi (taximen dans le jargon local) entrent en grève pour revendiquer la baisse des taxes. C'est sur ces détonateurs qu'embraie la nouvelle Coordination de l'opposition. Les revendications de l'opposition s'articulent autour de la réclamation de la convocation d'une conférence nationale. Ce n'est qu'à partir du mois de juin 1991 que l'adjectif « souveraine» sera accolée à ce terme, à la lumière de l'expérience des pays d'Afrique noire plus avancés dans cette lutte. La répression d'une manifestation de l'association Cap Liberté à Edéa, en mars, contribue à tendre l'atmosphère en ce début d'année. Mboua Massok invente les « villes mortes» Avril 1991: Mboua Massok, chef du PSLD, parti rebelle et non conformiste - il refuse de demander sa légalisation, parce qu'estime-t-il, il est absurde de demander son droit d'exister à son adversaire - invente et lance l'opération « villes mortes ». Dans un tract largement diffusé, il demande à tous les chefs d'entreprises et d'établissements scolaires et hospitaliers de la capitale économique, Douala, d'arrêter toute activité les 18 et 19 avril, afin que le pouvoir soit sensibilisé à la nécessité Il

d'accorder la conférence nationale, qu'il préfère appeler « conférence de détente nationale ». Dans ce tract daté 1er avril 1991, Mboua Massok écrit: « Les forces égoïstes constituées par les adeptes du pouvoir sans partage ont favorisé et aggravé la misère noire dans toutes les couches sociales du pays où la masse la plus nécessiteuse, de très loin la plus nombreuse, se trouve abandonnée à ellemême. «Face à cette situation périlleuse, l'action urgente de toutes les masses populaires nationales s'impose et commande à chacun d'éviter, s'il en était tenté, de se désolidariser. « L'amnistie totale, générale et inconditionnelle d'une part, et la Conférence de détente nationale d'autre part, restent actuellement au Cameroun les seuls facteurs par lesquels le peuple, dans son écrasante majorité, fonde son espoir. « Toutes les raisons d'hésiter sont désormais épuisées. Le peuple camerounais, dans toute sa diversité, doit agir. « La ville de Douala est retenue pour servir de lieu de départ à cette action baptisée ''franc jeu" qui se traduira les jeudi 18 et vendredi 19 avril 1991 par l'observation d'un arrêt de travail général à Douala. Au cours de cette période de «franc jeu», il est suggéré avec insistance à vous tous, de ne pas procéder à l'ouverture de vos établissements et entreprises, et de recommander à vos personnels, élèves et étudiants de rester à leur domicile pour les besoins de sécurité. Il est par ailleurs recommandé à tous de ne suivre aucune campagne contraire aux présentes consignes. Vous faciliterez ainsi le travail de notre comité de surveillance. « Les actions de masse aboutissent, en général, dans une société à la croisée des chemins comme c'est ici le cas, à ce qui reste difficilement prévisible. C'est pour cette raison qu'il convient de prendre les devants en organisant celles-ci. Prendre part à l'aboutissement de ce genre d'initiatives contribue à obtenir des résultats positifs sans trop de pertes ou mieux, avec moins de risques. C'est à cela que nous vous convions, dans l'intérêt de votre établissement et de toute la nation, en prenant part, de façon active, à une large diffusion de cette circulaire. « A l'avance, nous vous remercions de votre collaboration.

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« Pour le PSLD, p.i. le Secrétaire général, Mboua Massok, Membre du Comité de coordination des partis d'opposition. « N.B. Ne sont pas ici concernés: les services des urgences des établissements hospitaliers, les services de maintien de l'ordre et de surveillance, les pharmacies de garde. »

Les photocopieurs tournent à plein régime dans la plupart des entreprises de Douala pour multiplier ce tract. Sa distribution se fait avec un mélange d'enthousiasme et de prudence. Mboua Massok est encore inconnu du public. Mais les 18 et 19 avril 1991, tout le monde, les uns par peur, les autres par solidarité, observe le mot d'ordre. L'opération connaît un énorme succès. Douala est véritablement une ville morte. Les rues, les marchés et les bureaux des entreprises et des administrations sont déserts. Tous les magasins fermés. Le 25 avril 1991, à Limbé, dans le Sud-ouest, la Coordination reprend à son compte ce mot d'ordre qu'elle affine et qui devient rapidement le cheval de bataille de ses revendications. L'opération, lancée pour les 7, 8, 9 et 10 mai, devient « opération villes mortes - pays mort ». Elle est assortie d'un appel à la désobéissance civile: les commerçants sont invités à ne pas payer de taxes, les populations à ne payer ni impôts, ni factures d'eau ou d'électricité. Il s'agit d'asphyxier le régime et le contraindre à convoquer la conférence nationale souverame. Le 6 mai 1991, les militaires descendent sur le campus de l'Université de Yaoundé pour réprimer une manifestation estudiantine. Des étudiants sont sauvagement violentés, certains tués par balles, des étudiantes sont violées. Acculé par le directeur de I'hebdomadaire La Nouvelle Expression, Séverin Tchounkeu, à révéler le nombre exact d'étudiants morts à la suite de cette intervention musclée des forces de l'ordre, le ministre de l'Information, Augustin Kontchou, déclare au cours de l'un de ses traditionnels points de presse, retransmis à la télé: « Je vous dis qu'il y a zéro mort ». L'opinion, scandalisée face à ce qu'elle considère comme une mauvaise foi devant une évidence, le surnommera: « Monsieur zéro mort ». Le débat public ne portait en effet plus que sur le nombre de morts, après les affirmations concordantes 13

des étudiants, de la presse et des organisations de droits de I'homme sur l' effectivité des tueries sur le campus. A la réunion du Il mai 1991 à Bamenda, la Coordination des partis d'opposition s'ouvre aux associations qui viennent de se créer à la faveur de la nouvelle loi de décembre 1990 sur les associations et qui sont engagées dans la lutte pour les libertés et les droits de l'homme. On y retrouve aussi bien des associations corporatistes que des organisations de défense des droits civiques. Les plus actives sont Cap Liberté de Djeukam Tchameni, l'OCDH de l'avocat Charles Tchoungang, Human Rights Watch du professeur Ambroise Kom, le « Parlement» des étudiants de Senfo Tonkam et Corentin Talla, la FEPEC (Fédération des petites entreprises et commerces) de Tame Soumedjong, le SYNPEMEC (Syndicat des PME du Cameroun) de Marcel Sime, INP ACT (Initiative panafricaine contre le tribalisme) de Dieudonné Leuze, l' ACP (Association des chauffeurs professionnels, une organisation de taximen) de Kontchipa Fondjie, et ODISSE (une organisation de vendeurs à la sauvette) de Damas Djatou, qu'on identifiera plus tard comme une taupe du pouvoir.

300 morts pour la couférence nationale souveraine Au début, les mots d'ordre de «villes mortes» sont ponctuels et ne sont lancés que pour quelques jours. Les populations les suivent massivement et avec allégresse. La réussite de l'opération est fantastique. L'adaptation à ce nouveau mode de vie, pourtant fait de privations, de contraintes et de sacrifices divers, est extraordinaire. La Coordination organise avec succès le boycott des manifestations de la fête nationale du 20 mai, transformée en journée de deuil national à la mémoire des martyrs de la liberté. Des dizaines de milliers de tee-shirts noirs portant l'inscription « 20 mai 1991 : journée de deuil national, à la mémoire des martyrs de la liberté» sont confectionnés et vendus à mille francs cfa la pièce. Le 26 mai, devant l'entêtement du pouvoir - une rencontre avec le premier ministre trois jours plus tôt s'est soldée par un échec -, la Coordination, réunie à Douala, lance l'opération 14

« villes mortes et désobéissance civile... jusqu'à la convocation de la conférence nationale souveraine ». Les « villes mortes» sont observées les jours ouvrables. Le samedi est décrété journée de ravitaillement. Le dimanche, jour de méditation et de repos, à comprendre aussi bien dans le sens classique que contextuel du terme. Les promoteurs des «villes mortes» demandent en effet aux populations, après s'être ravitaillées en vivres, carburant et autres articles de première nécessité le samedi, de consacrer le dimanche à méditer sur le sens de la lutte et à reprendre des forces avant d'engager de nouveaux sacrifices à partir du lundi. L'économie est paralysée. Les douanes accusent une baisse drastique de rentrée des droits. Le Trésor public s'assèche. Les paiements des factures de téléphone et des quittances d'eau et d'électricité sont pratiquement suspendus. Le gouvernement a de plus en plus de mal à honorer ses échéances, notamment à payer les salaires des fonctionnaires. Les entrepreneurs individuels, et surtout les milliers de débrouillards (petits commerçants, petits boulangers, artisans, épiciers, tenanciers de débits de boissons, vendeurs à la sauvette...) n'ont aucun état d'âme à fermer boutique. Ils ont vite fait le choix entre leurs revenus de misère et le sacrifice qu'ils consentent dans l'espoir d'un avenir meilleur, en observant les « villes mortes ». Tous ceux qui ont des comptes à rendre à un employeur hostile aux « villes mortes» ont cependant une bonne raison de rester chez eux. Les salariés ne peuvent aller au travail faute de moyens de transport en commun (bus ou taxis). Ceux-ci, et les véhicules en général, ne peuvent pas rouler à cause des barrages dressés sur les routes. Les employeurs eux-mêmes sont pris dans le même engrenage, en dépit de la circulation d'une centaine de taxis spécialement mis en service à Douala par le gouverneur du Littoral Albert Ekono Nna (sur proposition du bouillant Marius Onana, président des jeunes du RDPC de Douala) pour faire croire qu'une partie des taximen se désolidarisent du mot d'ordre et amorcer une désaffection des populations vis-à-vis du mouvement. Des barrages, constitués généralement de carcasses de véhicules et de pneus usés et enflammés au «zoua-zoua» (terme local désignant le carburant frelaté acheté bon marché

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auprès des contrebandiers qui ont institué un véritable marché noir tout au long de la frontière avec le Nigéria) sont en effet dressés sur les principaux axes routiers et les principales artères des centres urbains par les milices des « villes mortes ». Ces milices n'hésitent pas à planter des clous sur la chaussée pour provoquer des crevaisons, à casser les pare-brise des voitures récalcitrantes, ou à exiger de leurs conducteurs une contribution à « l'effort de guerre », contre un laissez-passer exceptionnel ou un carton Uaune d'abord, rouge par la suite, comme au foot bail) destiné à Paul Biya, qui « doit partir ». Les cartons rouges portaient les inscriptions: "Paul Biya doit partir. Carton rouge à Paul Biya. Le peuple camerounais. 50 Fe/a". Ces cartons, vendus normalement à prix coûtant (cinquante francs cfa), malgré les dérapages constatés, sont en réalité destinés à être brandis lors des grands rassemblements populaires (aux stades de foot bail ou dans les meetings de l'opposition) pour attester de l'adhésion massive des populations à l'idée de changement. Quant aux entreprises, elles déclarent être dans l'impossibilité de payer leurs taxes, compte tenu de la cessation de fait de leurs activités. Même si certaines d'entre elles continuent de faire de bonnes affaires, en vendant leurs produits par la porte de service arrière. Aucune boutique ne peut en effet essayer de lever son store, face à la menace dissuasive des milices des « villes mortes ». Le magasin Stamatiades (l'un des plus grands de Douala, situé boulevard de la République) l'apprendra à ses dépens lorsque son premier niveau qui contient ses articles les plus chers sera entièrement soufflé le 4 août 1991 par un explosif lancé depuis la rue, au cours de la dispersion musclée d'une marche de la Coordination qui devait partir du lieu-dit Doula-bar situé non loin de la magasin. Le professionnalisme de l'opération fait toutefois penser à une manipulation du pouvoir destinée à trouver prétexte pour accentuer la répression afin d'espérer vaincre l'adversité. Le pouvoir pointe cependant du doigt le président de Cap Liberté, Djeukam Tchameni, tenu pour l'instigateur du plasticage. Et décide de le refroidir. Le siège de son entreprise de montage d'ordinateurs lnterlar est assiégé à la suite de l'incendie criminelle du magasin Stamatiades. Les militaires y

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parquent près de 300 personnes arrêtées au cours de la rafle effectuée dans le quartier Akwa pour rechercher les auteurs du crime. Fin août, un commando loue les deux chambres encadrant celle réservée par Djeukam Tchameni à I'Hôtel Arcade de Douala et y pose une bombe à retardement qui, mal réglée, explose avant l'arrivée de sa cible. Djeukam, se sentant traqué, s'exile en septembre. La boulangerie Pélisson sur le boulevard de la Liberté à Douala reste la seule ouverte durant toute la période des « villes mortes », se désolidarisant ostenciblement de ses collègues, empochant ainsi seule le chiffre d'affaires de l'ensemble de la profession, en narguant les instigateurs des « villes mortes ». Il est vrai que des militaires étaient en faction jour et nuit devant l'établissement. La Coordination, ayant décidé de porter la lutte au cœur des institutions, se réunit à Yaoundé une première fois le 15 juin 1991 et arrête un plan d'action, qui sera baptisé "plan d'action de Yaoundé l'', qui renforce les "villes mortes" et programme une marche dans la capitale le 24 juin. Celle-ci, à la tête de laquelle se trouvent tous les leaders de la Coordination, connaît un énorme succès. La deuxième réunion s'est tenue juste avant cette mémorable marche. Le pouvoir, qui manie la carotte et le bâton, fait inviter à CRTV le président du comité de suivi des opérations de la Coordination, le prince Dika Akwa, président de l'UPC, lequel présente dans le détail le nouveau plan d'action, dit "plan d'action de Yaoundé II''. Ce plan demande aux enseignants de ne pas superviser les examens de fin d'année scolaire et de boycotter la correction de ceux-ci. C'est l'opération "bic mort". Le plan d'action prévoit également, pour le 4 juillet, une marche sur le palais présidentiel, pour "contraindre Biya à négocier ou à partir" . Le pouvoir panique, et ordonne la fermeture, dès le 3 juillet, de tous les accès à la capitale. Le 3 juillet en effet, Fru Ndi et les leaders venant des provinces de l'Ouest et du Nord-ouest sont refoulés à Bafia, à une centaine de kilomètres de Yaoundé. Notre cortège, conduit par Djeukam Tchameni et moi-même, qui part de Douala en début d'après-midi, est d'abord stoppé au sortir de la ville, à l'entrée du pont sur la Dibamba.

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Alors que Djeukam et une partie du cortège arrivent à échapper à la vigilance des gendarmes et des militaires et passent le pont, je suis arrêté avec dix militants et ramené à la légion de gendarmerie de Douala. Sur intervention de certains amis, notamment de Paul Soppo Priso, mes collèges et moi sommes libérés à la tombée de la nuit. Après nous être déguisés, nous reprenons la route et, après avoir franchi difficilement plusieurs barrages, nous sommes refoulés à 23 heurs, à 120 kilomètres de Yaoundé, peu avant la bourgade de Sombo, en même temps que la première partie du cortège, par un imposant barrage de militaires surexcités, peutêtre drogués, l'arme au poing, et menaçant de tirer à la moindre résistance: "Nous exécutons des ordres; Le jour où vous serez au pouvoir, nous exécutons les vôtres. Si dans la minute qui vient, vous êtes encore là, nous tirons. Et à cette heure, sur cette route non éclairée, nul ne répondra de rien... ?", grognent-ils. Devant le succès grandissant des « villes mortes », l'opposition se rend compte que la victoire est possible. Et proche. Mais elle constate qu'elle n'est pas prête pour gouverner si le changement intervient. Seuls quelques partis ont un véritable programme politique. Très peu ont réfléchi sur ce qu'on ferait de la conférence nationale souveraine si elle était obtenue. Seule la Convention libérale a publié dans la presse au mois de mai, un projet d'organisation et de programme de la conférence nationale souveraine. C'est autour de ce projet que la Coordination élaborera plus tard son propre projet qui sera diffusé en août sous la forme d'un mémorandum adressé au chef de l'Etat. De meeting en meeting, de ville en ville, de mots d'ordre en mots d'ordre, tous bâtis autour du thème central de « villes mortes et désobéissance civile », le pouvoir reçoit des coups de boutoir. L'opposition gagne du terrain dans le pays. Personne n'entend plus parler du RDPC. Au cours de la session parlementaire de juin 1991, au moment où l'on croit que le pouvoir n'a plus les moyens de tenir, le 27 juin précisément, le chef de l'Etat monte à la tribune de l'Assemblée nationale réunie en session ordinaire et lance en plein milieu de son discours: « Je l'ai dit et le maintiens: la conférence nationale est sans objet pour le Cameroun ».

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Le divorce est consommé entre le pouvoir et le peuple. Le pays s'embrase, dans tous les sens du mot. La victime la plus spectaculaire est Dagobert Fampou, maire de New Bell, l'un des quartiers les plus mal famés de la métropole économique et qui est, avec Bepanda et Deido, des plus chauds. La résidence du bouillant Fampou, défenseur par trop zélé du RDPC, est entièrement brûlée. La lutte se radicalise. Les « villes mortes» et la « désobéissance civile» s'intensifient. Pendant cette phase de la lutte, l'arme majeure de Paul Biya est ce décret du 16 mai 1991 qu'il a pris pour instituer des commandements militaires opérationnels dans les sept provinces les plus hostiles au régime: le Sud-ouest, le Nordouest, le Littoral, l'Ouest, l'Adamaoua, le Nord et l'Extrêmenord. Sont exempts le Centre, le Sud et l'Est, considérés comme fiefs sûrs du pouvoir. Les généraux et les officiers supérieurs qui sont nommés à la tête de ces commandements opérationnels sont les véritables gouverneurs de province. C'est l'état d'urgence de fait. Le général Youmba d'abord, puis le colonel Meka ensuite, maintiennent la terreur dans la province la plus rebelle: le Littoral, dont le chef-lieu est Douala. Le gouverneur de cette province, Albert Ekono Nna, jugé trop mou pour la tâche, et même complaisant à l'égard de l'opposition (il délivre à tours de bras les autorisations de manifestations) est rapidement
remplacé par un homme soit-disant à poigne, le préfet

- pourtant

retraité - Ferdinand Koungou Edima, dont la mission est d' "assurer la loi et l'ordre, par tpous les moyens". Les militaires effectuent des rafles quotidiennes. Ils tirent au moindre énervement. A quelques mètres de nous, alors que des camarades et moi faisons une ronde d'inspection des « villes mortes» à Bepanda, Eric Taku, quinze ans, est fauché par un policier. Deux jours plus tard, au rond-point Deido, le jeune Koko, dix-sept ans, est tué à bout portant lors d'une marche de la Coordination. En trois mois, on dénombre plus de deux cents victimes parmi les militants de l'opposition, tuées par balles. Le sang n'arrête de couler. C'est l'engrenage. Car plus les militaires sévissent, plus les populations se rebellent. Le combat devient sans merci. Les caisses de l'Etat continuent de s'assécher. Début juillet, Paul Biya propose à la Coordination de rencontrer ses leaders un à un. Sentant le piège (de la

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manipulation ou de la corruption), la Coordination, réunie à Buea le 12 juiUet, refuse cette offre et exige d'être reçue collectivement. Blessé dans son amour-propre, Paul Biya, à son tour, oppose une fin de non recevoir à cette contre-proposition. Le président de l'UPC, le prince Dika Akwa, violera la décision de la Coordination et rencontrera secrètement Paul Biya. En réaction à l'affront de la Coordination qui a osé décliner son invitation, le président de la République, dans un premier temps, choisit la radicalisation. Il interdit, le 13 juillet, les associations les plus actives de la Coordination, notamment Cap Liberté, OCDH et Human Rights Watch. Les deux premières, les plus en vue, avaient d'ailleurs fait dans la surenchère de l'activisme au cours des trois derniers mois, sur fond de recherche de leadership entre les associations, en raison du charisme de leurs principaux animateurs: à Cap Liberté, Djeukam Tchameni et Léandre Djino, et à l'OCDH, Charles Tchoungang et le chanteur adulé du petit peuple Lapiro de Mbanga qui, politiquement mal préparé, ruinera sa carrière musicale en se mettant à dos ce même petit peuple par un revirement spectaculaire de position fin juin 1991. Le 23 juillet, à Bafoussam, la Coordination décide dans son plan d'action de bloquer le port et l'aéroport de Douala. EUe n'y parviendra que partieUement, en raison non seulement des mesures spéciales de sécurité prises par les autorités, mais surtout de la complexité de l'opération et de l'amateurisme du comité de suivi des plans d'action de la Coordination dans des opérations aussi délicates. Le 21 août, la Coordination, réunie à Bamenda, envoie une mission d'explication et de sensibilisation de la France à Paris. Cette mission est composée de président de la Coordination, Samuel Eboua, du secrétaire général de l'UPC, Augustin Kodock, du présedfent de l'OCDH, Charles Tchoungang et du conseiUer du président du SDF, Alexander Taku. Le climat socio-politique continue de se détériorer. Paul Biya contrôle de moins en moins la situation. L'opposition a le vent en poupe. EUe croit pouvoir tout se permettre. C'est ainsi que lors de la réunion de la Coordination de septembre 1991 à Bamenda elle prend deux décisions osées. D'abord eUe exclut l'UPC pour avoir enfreint la décision de ne point donner suite à la demande de Paul Biya de recevoir individueUement les chefs de partis pour trouver une issue à la

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crise politique. Puis elle décrète « rentrée morte », demandant aux parents de ne pas envoyer leurs enfants à l'école à la rentrée scolaire de septembre. En réplique, par médias interposés, à l'opposition, dans l'une des formules qu'il affectionne, Paul Biya, après avoir stigmatisé ce mot d'ordre, conclut: « la politique aux politiciens, l'école aux écoliers ». Mais avec ces centaines de morts qui ne font qu'attiser la rancoeur du peuple, Paul Biya commence à comprendre qu'il lui faudra déployer beaucoup plus d'énergie et accentuer la répression pour maintenir la survie de son régime. Il n'est pas sûr d'y parvenir avant que les caisses de l'Etat ne soient complètement épuisées. Malgré le soutien que lui apporte ostensiblement la France, il sent qu'il ne pourra pas tenir aussi longtemps que le peuple. C'est alors qu'il lui vient une idée qui, de coup de poker, s'avérera salvatrice pour son pouvoir. Il organise le « piège de la Tripartite ». Dans une allocution télévisée le Il octobre 1991, Paul Biya déclare qu'il a décidé de convoquer dans les prochaines semaines une rencontre qui discutera de la loi électorale et des conditions d'accès des partis politiques aux médias publics. Une petite phrase de son allocution fait croire qu'il a cédé à l'opposition et que ce qu'il appelle « rencontre tripartite» n'est que l'autre nom de la conférence nationale souveraine qu'il ne veut pas prononcer pour ne pas paraître perdre la face. Lorsqu'en effet il déclare que « les décisions de cette rencontre s'imposeront à tous », on croit comprendre que la rencontre sera « souveraine». Alors, entre une «conférence nationale» souveraine et une « rencontre» souveraine, on se dit qu'on ne va pas chipoter sur les mots. Malgré les précautions prises par la Coordination à travers un mémorandum adressé au premier ministre à la veille de cette rencontre et énumérant les préalables à sa participation - preuve qu'elle sentait bien un piège -la Coordination va à la Tripartite. Le piège se referme. La Coordination négocie avec le pouvoir et signe un marché de dupes dans lequel elle lâche sa seule arme: « les villes mortes », en échange de « promesses ». Les promesses signées devant les 300 participants de la Tripartite représentant les partis politiques, les pouvoirs publics et les personnalités dites indépendantes, ne seront pas tenues.

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Même celles faites nuitamment à certains chefs de partis, contre le retournement de leurs vestes, ne seront que partiellement tenues. Le peuple a été trompé. Trahi, selon l'expression alors consacrée. « Pour une poignée de dollars », comme titre, le lendemain de la Tripartite, sur cinq colonnes barrant toute sa « une », en une formule aussi réductrice qu'évocatrice, l'hebdomadaire Challenge Hebdo de Benjamin Zébazé, citant Samuel Eboua, président de l'UNDP, Adamaou Ndam Njoya, président de l'UDC, et moi. J'étais au coeur de l'événement. Voici ce que j'ai vu. Voici ce que j'ai entendu. Voici ce que j'ai dit. Voici ce que j'ai fait. Voici ce que j'ai vécu. Une page dramatique de l'histoire politique contemporaine du Cameroun, qui continue toujours de peser sur le processus démocratique du pays.

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PREMIERE PARTIE

AU COEUR DE LA TRIPARTITE

ACTE 1er

ALLER OU NON A LA TRIPARTITE? LA COORDINATION TERGIVERSE

Dès le lendemain de l'allocution télévisée de Paul Biya le Il octobre 1991 invitant les partis politiques à une rencontre tripartite, le président du directoire de la Coordination de l'opposition, Samuel Eboua, convoque une réunion extraordinaire de la Coordination à l'effet de prendre position sur cet appel.

1- La réunion préparatoire

de Nkongsamba

21 partis politiques et 9 associations se retrouvent ainsi le 17 octobre 1991 au domicile de Samuel Eboua à Nkongsamba transformée en quartier général de l'opposition. Les partis politiques présents sont, suivant l'ordre de la feuille de présence signée par les présidents: l'UNDP de Samuel Eboua, le MP de Jean-Jacques Ekindi, le LDP de Njoh Litumbe, l'USD de Jean-Pierre De Mbelé, l'UFDC de Victorin Hameni Bieleu, le SDF de John Fm Ndi, le PS de David Diffoum, le MSND de Black Yondo, la DIC de Gustave Essaka, l'UDC d'Adamou Ndam Njoya, le RUN de François Seunkam, le PVDC de Justin Fogoum, le PSLD de Mboua Massok, la Convention libérale de Pierre Flambeau Ngayap, le RFN de Richard Polog.

Les associations représentées sont: Cap Liberté de Djeukam Tchameni, la PEPEC de Tame Soumedjong, 1'OCDH de Charles Tchoungang, le CNRU (Comité national de réconciliation de l'UPC) d'Anicet Ekane, l'A TUC (Association des transporteurs urbains du Cameroun) de Victor Djietcheu, le « Parlement» estudiantin de Senfo Tonkam et Corentin TalIa, l'ASAPE (Association d'appui à la femme entrepreneur) de Gisèle Yitamben, l' ADELIDE de Saker Ebongue, Synthèse Club de Dale Kingue. L'ambiance générale des débats est à la pause dans l'affrontement avec le pouvoir. Un consensus est rapidement obtenu sur un accord de principe de répondre favorablement à l'invitation du chef de l'Etat pour la rencontre tripartite. Voici le communiqué de presse qui est publié à l'issue de cette réunion. « Coordination nationale des partis d'opposition et associations. « Communiqué de presse. « L'assemblée générale extraordinaire de la Coordination nationale des partis d'opposition et associations, réunie à Nkongsamba le 17 octobre 1991, a examiné avec beaucoup d'attention le dernier message à la nation du chef de l'Etat du 11 octobre 1991. « La Coordination nationale des partis d'opposition et associations prend acte avec un certain intérêt du changement de ton dans les propos du chef de l'Etat et de la proposition de la rencontre à organiser par le premier ministre dans le cadre du dialogue et de la concertation. « Ces changements dans l'attitude du pouvoir, notamment la proposition d'une rencontre sans condition avec l'opposition camerounaise et la société civile, et le caractère souverain des décisions issues de cette rencontre, n'ont été possibles que grâce à la mobilisation de notre peuple autour des plans d'action de la Coordination et aux énormes sacrifices consentis par le peuple camerounais pour l'objectif stratégique de la conférence nationale souveraine, montrant ainsi sa détermination sans faille dans la lutte pour la liberté et la démocratie. « Ainsi, le renforcement des "villes mortes" et la désobéissance civile sont donc toujours à l'ordre du jour.

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Toutefois, la Coordination demande au pouvoir de tout mettre en oeuvre pour créer un contexte politique propice au dialogue, notamment par la levée des suspensions frappant les associations démocratiques et la presse indépendante, la levée des commandements opérationnels et la démilitarisation des campus universitaires et des lieux publics, la levée des interdictions frappant les meetings et les manifestations politiques. « Pour sa part, dans le souci de montrer sa disponibilité au dialogue, la Coordination a décidé de lever le mot d'ordre de "rentrée morte". Elle espère donc vivement que le pouvoir de Monsieur Biya saura saisir cette chance qui lui est offerte et permettre ainsi à notre cher pays, le Cameroun, de sortir de l'impasse dans laquelle il se trouve. « La conférence nationale souveraine, revendication fondamentale de l'écrasante majorité de notre peuple, reste cependant le cadre le plus approprié pour tracer les contours de la société camerounaise de demain, une société de liberté et de démocratie.

« Fait à Nkongsamba, le 17 octobre 1991. »
Visiblement, la Coordination s'est ramollie. Elle est fatiguée d'une lutte dont l'issue escomptée n'est plus certaine. Elle n'a plus l'initiative politique. Elle réagit plutôt face aux initiatives du pouvoir. Elle n'a plus les ressources qui lui permettaient il y a encore deux mois de défier le pouvoir et de rejeter toute proposition de celui-ci sans capitulation préalable, c'est-à-dire tant qu'il n'acceptait pas sans condition de convoquer la conférence nationale souveraine.

2- La lettre-piège du premier ministre
Le 22 octobr.e 1991, les partis politiques reçoivent la lettre d'invitation du premier ministre qui fixe la rencontre tripartite du 30 octobre au 9 novembre 1991, détermine le nombre et la qualité des participants et en limite l'ordre du jour à l'examen de la loi électorale sur les législatives et des conditions d'accès des partis politiques aux médias publics. La lettre d'invitation que je reçois est ainsi libellée: 27

« Le premier ministre, chef du gouvernement, « A Monsieur Pierre Flambeau Ngayap, président de la Convention libérale. SIC Monsieur le gouverneur du Littoral, Douala. « Objet: Invitation. « Monsieur le président et cher compatriote, Dans le cadre de la recherche des solutions consensuelles aux problèmes qui se posent actuellement à notre pays et conformément au message ducChef de l'Etat à la nation le 11 octobre 1991, « J'ai l 'honneur de vous convier à la rencontre que j'organise du 30 octobre au 9 novembre 1991 au palais des congrès à Yaoundé à l'effet de procéder à l'élaboration d'un avant-projet de code électoral et de définir les modalités d'accès aux médias publics pour tous les partis politiques dans la perspective des élections législatives anticipées du 16 février 1992. Je me réjouis de l'occasion qui nous est ainsi donnée, en ce tournant décisif de l 'histoire de notre jeune démocratie, de pouvoir débattre ensemble de ces problèmes d'intérêt national, dans un esprit d'apaisement, de conciliation et de consensus. « ... Il vous est loisible de vous faire assister à ces travaux par un de vos collaborateurs. « Je vous prie d'agréer, Monsieur le président et cher compatriote, l'expression de ma considération distinguée. « Signé: Sadou Hayatou. » Le 25 octobre 1991, le premier ministre Sadou Hayatou accorde une interview à Radio france internationale dans laquelle il confirme les termes de sa lettre d'invitation adressée aux partis politiques et fait connaître que c'est lui-même qui présidera la rencontre et que celle-ci n'aura de vocation que consultative. La rencontre ne sera donc pas souveraine! La Coordination est perplexe. Elle sent le piège. Les propos du premier ministre sont en contradiction avec ce qu'on avait cru comprendre dans ceux du président de la République. La Coordination qui avait convenu de se retrouver à Yaoundé le 26 octobre réalise que cette prochaine réunion sera salutaire pour tirer les leçons de cette contradiction.

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3- Le conseil de crise du 26 octobre 1991
La Coordination se retrouve donc ce samedi 26 octobre 1991 dans une des salles de réunion du palais des congrès de Yaoundé. C'est la première fois que la Coordination se réunit au palais des congrès. Signe prémonitoire? C'est en effet dans ce palais que se tiendra quelques jours plus tard la rencontre tripartite. Cette fois-ci, et contrairement à la réunion de Nkongsamba dix jours plus tôt, les débats sont extrêmement houleux. Les majorités se font et se défont. Les uns soutiennent qu'il faut s'en tenir à la résolution de Nkongsamba, qui répond favorablement à l'invitation du chef de l'Etat. Les autres font valoir qu'il y a deux éléments nouveaux, la lettre d'invitation et l'interview à RF! du premier ministre, qui remettent fondamentalement en cause le principe de la participation. A la fin, le principe d'aller à la Tripartite est maintenu, mais il est assorti de conditions qui feront l'objet d'un mémorandum adressé au premier ministre. Un profond désaccord subsiste cependant sur le sort du mémorandum. Faut-il attendre que le premier ministre réponde aux préalables du mémorandum avant d'aller à la Tripartite? Ou bien la Coordination doit-elle aller à la rencontre dans tous les cas, avec la réserve que si elle y va sans avoir obtenu de réponse du premier ministre, elle reposera les préalables contenus dans son mémorandum dès l'ouverture de la Tripartite et subordonnera la poursuite de sa participation à l'obtention de réponses satisfaisantes à ces préalables? Cette seconde hypothèse est envisagée car on se rend bien compte qu'il y a de fortes chances que le premier ministre ne réponde pas aux préalables de la Coordination avant l'ouverture de la rencontre, principalement pour des contraintes de temps. On est en effet au soir du samedi 26 octobre. Le mémorandum ne sera prêt que dimanche 27 octobre, la réunion de la Coordination ne devant s'achever, comme d'habitude, que le lendemain au petit matin. Le mémorandum ne sera remis au premier ministre que lundi 28 octobre. Et la Tripartite commence mercredi 30 octobre. Dans les débats, on perçoit nettement que la majorité des partis politiques est favorable à cette seconde hypothèse. Elle

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est prête à aller poser les préalables à l'ouverture de la rencontre si le premier ministre n'y répond pas auparavant. En revanche, toutes les associations - à l'exception de la

FEPEC - sont radicales. Pour elles, pas de participation de la Coordination à la rencontre tant que des réponses satisfaisantes ne sont pas apportées aux préalables contenus dans le mémorandum. Lors d'apartés dans la salle même des débats, plus nettement encore dans les couloirs et à l'issue de la réunion, de nombreux responsables de partis politiques se plaignent de ce que ce soit les associations qui dictent leur conduite aux partis politiques alors que la lutte a atteint un stade essentiellement politique. A preuve, précisent-ils, parmi les organisations membres de la Coordination, seuls les partis politiques ont été invités à la rencontre. Certains ajoutent même que les associations sont aussi radicales précisément parce qu'elles ne sont pas invitées à la rencontre tripartite. Toujours est-il que les voix des associations s'ajoutent à celles de la minorité des partis politiques (parmi lesquels la Convention Libérale, l'UFDC, le MP, la DrC) favorables à la ligne dure pour constituer une majorité qui adopte qu'il n'y aura pas de participation à la rencontre tant que des réponses satisfaisantes n'auront pas été apportées aux préalables contenus dans le mémorandum. Pas question donc d'aller poser les préalables à l'ouverture de la Tripartite. C'est ce que confirme la résolution publiée à l'issue de la réunion. Cette résolution est ainsi rédigée:
« Résolution. « Sur la rencontre de Yaoundé convoquée par le premier ministre. « Après le discours du 11 octobre 1991 dans lequel le président Biya déclarait à propos de la rencontre dont il confiait l'organisation au premier ministre: "... pour qu'ensemble nous préparions sereinement les règles du jeu de l'avenir démocratique de notre pays".. et plus loin: "... les décisions... s'imposeront à tous", « L'opposition, toujours prompte à saisir toute possibilité de dialogue, a accepté de rencontrer le premier ministre et l'a

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