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LA CRISE CALÉDONIENNE RÉMISSION OU GUÉRISON?

Daniel DOMl\1EL

LA CRISE CALÉDONIENNE RÉMISSION OU GUÉRISON?

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

~ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1954-2

A V ANT-PROPOS

Longtemps méconnue, pour ne pas dire ignorée, par les Français de métropole, la Nouvelle-Calédonie a fait maintes fois la première page des journaux dans les années 1980. Il s'est trouvé que j'ai été appelé à m'y rendre à de nombreuses reprises au cours de cette période troublée. Sans être personnellement mêlé aux événements politiques, j'en ai été le témoin et j'ai rencontré une bonne partie des acteurs du drame qui s'est joué làbas. Je me suis demandé comment, instruite par la longue expérience d'une décolonisation qui a connu des épisodes réussis et d'autres désastreux, la France n'avait pas su trouver une façon de faire évoluer ce petit territoire sans l'exposer à une crise aussi grave. Je me suis demandé surtout pourquoi certaines tentatives pour dénouer la crise avaient échoué, pourquoi d'autres semblaient au contraire avoir touché juste. L'analyse que livrent ces pages n'a pas d'autre prétention que d'essayer de répondre à ces questions et ce faisant, peut-être, de contribuer à éclairer les chemins d' aujourd 'hui . «Avoir signalé nos torts, c Iest prendre la promesse de les éviter désormais», écrivait déjà le général Trentinian dans son rapport d'enquête sur les causes de l' insurrection de 1878, conduite par le grand chef Ataï. Cette analyse n'est pas infaillible et sera sans nul doute contestée sur plus d'un point. Le sujet est chargé de passion, les avis contrastés et souvent tranchés. L'histoire du «Caillou», telle qu'elle a été relatée dans divers ouvrages ou publications, prend une coloration toute différente selon la plume qui l'a écrite. Il n'en sera ici rappelé que ce qui est nécessaire pour 5

comprendre les toutes dernières années, les seules dont je me sente à même de parler. Ne seront de même évoquées que très brièvement un certain nombre de données structurelles, en particulier d 'ordre économique, qui conditionnent l'avenir du territoire. Sur ces questions, qui ont déjà été traitées ailleurs, des notes bibliographiques s I attachent à guider les lecteurs qui souhaiteront en savoir davantage.

D.D. Février 1993

6

SOMMAIRE

Quelques points de repère
en guise d I introduction........................................

. Une mosaïque de groupes ethniques ................ . Une cascade de lois statutaires......................
Première partie
Des tentatives sans lendemain

11 11 21

................................

31 33 33 37 45 49 55 56 58 69 71 73 76

I Une occasion manquée :
Nainville les Roches

-

....................................

. Une détente inespérée................................ . Une série d'erreurs .. .. ... ... .. ... . . Une situation bloquée.................................. . Une explosion ... ........... II - Un dessein avorté: Ie plan Pisani d'indépendance-association ........ . L'esprit du plan........................................ . L'échec du plan ........................................ III - Une démarche temporisatrice: le statut Fabius-Pisani ................................ . Le jeu des institutions est rétabli .................... . Le retour à une gestion plus normale s'amorce.. . Des écueils menaçants subsistent....................

7

Deuxième partie
Un renversement de politique

................................

85

I

- Un nouveau

dispositif

..............................

. Les mesures économiqueset financières.......... . Le scrutin sur l'avenir du territoire................ . Le statut Pons... ..........

87 88 90 94

II - Une nouvelle impasse 99 . Après la loi du 17juillet 1986 : dégradation lente 100 . Après le scrutin du 13 septembre 1987: dégradation accélérée 107
Troisième partie Une autre chance?

.

117 119 119 129 134 137 137 140 144 149 149 160

I Retournement . La mission du dialogue . Les négociations de l'Hôtel Matignon et de la rue Oudinot . Le contenu des accords conclus

-

II Remous
. Des accords de Matignon au référendum: contestation et controverses . Du référendum aux élections municipales: élan et doute ... . Des élections municipales aux élections provinciales: crime et sursaut III Relance . Une dynamique positive . Des interrogations persistantes Quelques questions en guise de conclusion

-

-

177

8

TABLE DES ANNEXES

183

Annexe 1. Annexe 2.

Carte de la Nouvelle-Calédonie Lettre adressée le 17 juillet 1972 par Pierre Messmer, premier ministre, à Xavier Deniau, secrétaire d'Etat chargé des DOM-TOM Annexe 3. Palabres et pinus Annexe 4. Chronologie des années 1981 à 1993 Annexe 5. Déclaration commune de Nainville les Roches (12 juillet 1983) Annexe 6. Charte du FLNKS (24 septembre 1984) Annexe 7. Convention de Vienne sur les droits et traités Annexe 8. Circonstances de la mort d'Eloi Machoro .. Annexe 9. Découpage régional du statut Fabius-Pisani Annexe JO. Extraits d'un éditorial de Bwenando (11 avril 1986) Annexe Il. Lettre ouverte aux Français de Jean-Marie Tjibaou ( avril 1987) Annexe 12. Découpage régional du statut Pons Annexe 13. «Evolution de la revendication Kanak» (document duFLNKS du 11 mai 1986) Annexe 14. Article paru le 17 février 1988 dans l'Avenir Calédonien Annexe 15. Lettre des trois présidents de région indépendantistes au premier ministre (12 février 1987) Annexe 16. Réponse du premier ministre aux trois présidents (2 mars 1987) Annexe 17. Nouvelle lettre des trois présidents au premier ministre (20 mars 1987) Annexe 18. Extrait de la lettre à tous les Français de François Mitterrand (AvriI 1988) . Annexe 19. Accords de Matignon (26 juin 1988)

184

186 187 188 193 194 198 200 205 206 210 215 216 219

221 224 227 230 232

9

Annexe 20. Découpage provincial prévu par les accords
de Matignon 237 238 239

Annexe 21. Motion finale de la convention FLNKS
de Gossanah (23 juillet 1988)

Annexe 22. Glossaire des sigles NOTES BIBLIOGRAPHIQUES ET REFERENCES..

241

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QUELQUES POINTS DE REPERE EN GUISE D'INTRODUCTION (1)

Une mosaïque de groupes ethniques

Cent soixante quatre mille habitants au recensement de 1989 : la Nouvelle-Calédonie est moins peuplée que l'agglomération d tAvignon ou celle de Mantes la Jolie. Ils n'étaient que cent mille vingt ans plus tôt. Cela aide à comprendre que la métropole ait paru, pendant de si longues périodes, oublier ce territoire des antipodes (*). De cette population les Mélanésiens représentent aujourd 'hui 45 % et les Européens un tiers. Le reste, un peu plus de 20 %, se compose de Wallisiens et Futuniens, suivis de loin par des Indonésiens, des Tahitiens, des Vietnamiens, des Ni-Vanuatu... : une multiplicité d'ethnies, dont la coexistence poserait moins de problèmes si leurs spécificités ne se doublait de grandes inégalités.
Multiplicité (2)

Les proportions ont évolué. Après avoir pris possession de la Grande Terre - l'île principale - en 1853 et des îles Loyauté en 1864-65, la France a commencé par installer là-bas un établissement pénitentiaire. La colonisation agricole s'est développée au tournant du siècle, surtout sur la côte ouest. Les populations mélanésiennes d'origine ont été repoussées vers l'intérieur de la Grande Terre. Minées par l'alcool et par des maladies apportées par les Blancs (tuberculose, variole, lèpre.. .), frappées par une
Voir en annexe 1 une carte de la Nouvelle-Calédonie (établie par l'Institut * d'Emission d'Outre-Mer). 11

sorte de désespérance, elles ont semblé un moment vouées à s'étioler et à disparaître. Puis, aidées par des missionnaires, au premier rang desquels le pasteur et ethnologue Maurice LEENHARDT, elles ont retrouvé leurs racines culturelles et leur vitalité. La croissance démographique a repris. En 1950 les Mélanésiens dépassaient encore de peu la moitié de la population. Un des griefs qu'ils articulent souvent est d'avoir été rendus depuis lors minoritaires dans leur propre pays par la politique du pouvoir central. Il est exact que le gouvernement français a encore manifesté l'intention, à une époque assez récente, de faire de la Nouvelle-Calédonie une colonie de peuplement. En témoigne une lettre, fréquemment citée, écrite en juillet 1972 par Pierre Messmer, alors premier ministre, à Xavier Deniau, secrétaire d'Etat chargé des départements et territoires d'outre-mer (*). On retrouve à nouveau cette idée dans le programme que le RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République) déclare, en février 1986, vouloir appliquer en cas de victoire aux élections législatives du mois suivant, avec pour objectif de porter la population du territoire à 4 ou 500.000 habitants. Mais cette politique n'aura pas dépassé le stade des vélléités. C'est bien davantage le boom du nickel qui, à la fin des années 60 et au début des années 70, a attiré de nombreux immigrants et ramené les Mélanésiens au voisinage de 40 % de la population totale, avant qu'une reprise de la natalité ne fit remonter progressivement le pourcentage de ces derniers depuis vingt ans. Les Européens ne sont pas seuls à arriver dans les années 50 et 60. Des Polynésiens, venus de Wallis et Futuna et de Polynésie française, affluent pendant cette période dans le Sud de la GrandeTerre pour travailler à la mine et à la construction du barrage de Yaté, qui alimente en électricité la métallurgie du nickel. Au départ ces migrants ne sont pas mal reçus par les Canaques. Mais une fois que le boom est passé et qu'apparait le chômage, ils restent là et occupent des emplois. A Thio, centre minier de la
* Voir annexe 2.

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côte est, qui sera un point chaud tout au long de la crise des années 1980, les Mélanésiens constatent que l'exploitation de la mine pollue la rivière, que le rejet des stériles en fait monter le cours, que leurs habitations sont inondées, tandis que l'on construit des maisons sur les hauteurs pour les ouvriers wallisiens. Ces derniers, pour la plupart, sont venus sans esprit de retour: leur tout petit archipel ne leur offre aucune chance de réinsertion et ils sont aujourd 'hui plus nombreux en Nouvelle-Calédonie que dans leurs îles d'origine. L'implantation des communautés indonésienne et vietnamienne est à la fois plus limitée et plus ancienne. Les événements économiques ou politiques leur ont imprimé des mouvements brutaux d'arrivées ou de rapatriements mais elles sont aujourd 'hui bien intégrées dans la société calédonienne. Les immigrés asiatiques et polynésiens n'en auront pas moins été touchés, notamment sur la côte est, où leur présence était d'ailleurs limitée, par les troubles de 1984-85. En plus d'un siècle il y a eu, bien sûr, pas mal de métissage. Le recensement a inscrit chacun dans l'ethnie à laquelle il déclarait appartenir (Ie classement par ethnie a été autorisé après maints avis de juristes). Les métis qui refusent de se classer sont l'exception. La plupart ou bien se sentent résolument caldoches, ou revendiquent au contraire leur origine canaque (*). Les croisements n'ont finalement mêlé qu'à la marge les deux principales communautés, qui sont demeurées très distinctes sur le plan social. Comme on a pu l'écrire, il y a bien eu métissage
* Le tenne de Caldoche désigne les descendants des premiers immigrés européens en Nouvelle-Calédonie, celui de Canaque les Mélanésiens du territoire. L'un et l'autre ont eu une connotation péjorative. Le second l'a perdue depuis que les Canaques eux-mêmes se le sont approprié, en l'orthographiant «kanak>-.Le premier l'a conservée jusqu'à une époque plus récente, où il était un peu considéré par les intéressés comme l'homologue de «franchouillard- en métropole. Les Caldoches préfèrent se faire appeler Calédoniens. Mais il n'y a pas d'autre mot générique que ce dernier pour désigner l'ensemble des habitants de la Nouvelle-Calédonie, si bien que, faute de mieux, «caldoche- s'est imposé au point de faire son entrée dans le Petit Larousse et est aujourd 'hui couramment utilisé sans aucune nuance condescendante. 13

biologique mais point de métissage culturel (3). Deux, voire plusieurs sociétés vivent côte à côte, chacune avec son style et ses usages.

Spécificités
La société européenne est elle-même composite: les Calédoniens nés sur le territoire, descendants des «transportés» (de droit commun), des «déportés» (de la Commune ou de l'insurrection kabyle de 1871) ou des «colons Feillet», ainsi désignés du nom du gouverneur qui fit fermer le bagne en 1887 et qui donna une impulsion à la colonisation agricole, ne se confondent pas avec les immigrés de fraîche date et les fonctionnaires ou les cadres du secteur privé détachés de métropole, que les premiers, les vrais Caldoches, affublent du sobriquet de «z'oreilles». Héritée des années rudes du défrichage et de la création des grandes stations d'élevage, l'image traditionnelle du Caldoche est celle du pionnier dur à la tâche, seigneur de la brousse, qui parcourt ses domaines à cheval ou en 4/4, chasseur de gros gibier. La réalité est dans bien des cas fort différente. Elle fait alors découvrir un exploitant rural qui vit une existence fruste, pauvre, sans confort, matériellement précaire. Ses enfants ont souvent cédé, aujourd 'hui, aux attraits de la ville et ont émigré vers Nouméa, où s'est constituée une bourgeoisie caldoche qui jouit de conditions de vie très supérieures (4). Mais certains traits de caractère du cow-boy ont perduré: le goût de l'aventure, de «faire des coups», dont le boom du nickel fut le plus prodigieux; un penchant aussi pour s'en remettre à la force plutôt qu'à la règle de droit. Les Européens plus récemment arrivés de métropole habitent pour la plupart l'agglomération de Nouméa. Beaucoup d'entre eux ont une situation aisée, qui prend appui notamment sur les avantages matériels attachés au statut très favorable de la fonction publique et sur les indemnités allouées aux expatriés. Leur vie facile les met peu au contact des broussards et des tribus canaques. A mesure que leur séjour sur le territoire se prolonge,

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les liens qu'ils établissent se créent principalement avec la communauté caldoche citadine. Les revendications d'indépen~ dance canaque et les tensions puis les désordres qu'elles ont engendrés renforcent d'autre part la cohésion entre les petits Blancs (souvent métissés) des zones rurales et la bourgeoisie de Nouméa, si bien que la plupart des Européens se rejoignent quand il s'agit de voter. Elles ont également rapproché de la communauté européenne les autres ethnies immigrées, en particulier la communauté wallisienne, elle aussi largement regroupée dans la région de Nouméa. C'est surtout vrai pour la première génération, moins pour la seconde, qui grandit vite. Ces immigrants de Wallis et Futuna, très catholiques, ont des familles fort nombreuses. Leurs enfants nés en Calédonie, plus ou moins coupés de leur culture d'origine, qui ne sont intégrés ni à la société blanche ni à la société canaque, ont du mal à trouver leur place. Ce sont en quelque sorte les beurs du territoire. Leur situation n'est pas sans analogie avec celle des enfants de harkis en métropole, dans la mesure où leurs aînés ont servi de troupes de choc dans les «services d'ordre» antiindépendantistes. Leurs parents n'ont le plus souvent pas de terres. Eux -mêmes n'ont souvent guère reçu de formation et sont particulièrement défavorisés pour trouver un emploi. Un certain nombre d'entre eux ont le sentiment de n'avoir rien à perdre et constituent une masse disponible pour toutes les aventures. Quant à la société canaque, elle appelle des commentaires un peu plus développés si l'on veut comprendre les événements qui ont secoué la Nouvelle-Calédonie ces dernières années (5). Ce qui lui donne son caractère original c'est la coutume, un mot dont le contenu est infiniment plus ample et plus fort dans le monde mélanésien que chez nous. La coutume, en Nouvelle-Calédonie, c'est ce qui régit l'ensemble des rapports au sein de la société canaque traditionnelle. Elle comporte un aspect institutionnel, tel que l'organisation des chefferies; une codification des rapports familiaux, que caractérise notamment le rôle éminent de l'oncle maternel; une série de règles de conduite, comme celle de «faire la coutume», c'est-à-dire d'accomplir les démarches et de remet-

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tre les dons imposés par l'usage à l'occasion de certaines cérémonies ou circonstances. Celui, par exemple, qui souhaite rendre visite à une tribu sollicite l'autorisation d'entrer en apportant un cadeau symbolique, composé en général d'une pièce d'étoffe, d'une cartouche de cigarettes et de quelques billets de banque. Mais on «fait la coutume» également à l'occasion d'un deuil, ou encore pour réparer un affront. «Le précepte le plus important, écrit Jean-Marie Doumenge (6), est qu'un homme n'est rien en dehors de son groupe d'origine et que celui-ci ne peut se développer s'il ne contrôle et ne met en valeur une terre de culture. Statut social et droit foncier sont donc étroitement liés.» Ainsi la coutume retentit sur la vie économique. Elle le fait d'abord à travers le mode de tenure des terres, qui sont inaliénables dans les réserves tribales mais qui, par le fait même, deviennent inaptes à gager un crédit. Elle le fait aussi en posant un principe de solidarité au sein du clan, si bien que l'on n'est jamais pauvre parmi les siens et que le retour en tribu demeure une sauvegarde pour celui qui perd son emploi. Mais elle peut aussi mettre un frein aux initiatives: va-t-on travailler dur pour gagner un bon salaire avec un bon logement si l'on s'oblige à venir en aide aux membres du clan demeurés en brousse, à les héberger et à les nourrir quand ils viennent en ville, fût-ce pendant plusieurs semaines? Va-t-on ouvrir un commerce près de chez soi s'il faut servir les siens même sans être payé? Au moins faudrait-il tenir des comptes clairs, savoir où l'on en est et quand il devient impératif de cesser de faire crédit. Mais la coutume, c'est aussi ce que les Canaques ont en propre, ce qui les distingue et leur permet de s'affirmer. C'est du même coup pour eux un instrument de revendication politique, un levier pour appuyer, en particulier, leurs réclamations dans le domaine foncier. Si bien que le mouvement indépendantiste a depuis l'origine à l'égard de la coutume une attitude ambivalente, l'invoquant comme un signe de ralliement et un fondement de ses

droits tout en ayant consciencedes entraves qu'elle peut mettre sur la voie du développement (7).
16

En tant qu'elle est un mode de vie, elle contribue à rendre plus difficile l'interpénétration des deux sociétés européenne et mélanésienne. La communauté blanche, il faut bien le dire, n'a guère fait d'effort pour comprendre l'univers canaque, mais ce n'est pas toujours chose facile à l'égard d'un monde aussi différent, où le temps ne se compte pas, où la terre ne s'achète pas. Quand vous avez été invité en tribu, où vous avez été chaleureusement accueilli mais avez passé la journée à ne pas faire grand' chose, ou encore quand vous avez convié à diner des amis mélanésiens qui, sans penser à s'excuser, ne sont pas venus parce que de la famille est arrivée chez eux, vous hésitez à recommencer. Et pourtant, on ne peut exiger que l'adaptation des façons de vivre l'une à l'autre soit entièrement à sens unique... Cette perception différente du temps n'est pas limitée à la vie privée. Elle retentit sur la vie collective et elle n'est pas sans lien avec la façon dont les Canaques conçoivent le rapport de la personne à la société. Jean-Marie Tjibaou l'a expliqué un jour dans une conférence donnée à l'université de Genève (8):

«.. .dans les tribus... on ne parle pas du temps. Si, on parle des saisons. Mais non de l'heure... ce qui joue le rôle de l'aiguille, dela montre, c'est les plantes... Pour nous, c'est l'igname qui fait le calendrier de l'année.

...........................................................................
«Ce découpage du temps... c'est aussi une source de conflit pour les hommes qui sortent de la tribu et qui rentrent dans l'industrie. On a constaté à un momentbeaucoup d'absentéisme à cause de cela... chez nous le code du travail donne un jour de congé pour les enterrements. Un jour, cela veut dire que vous avez droit à cette journée. .. Mais demain vous êtes au boulot. Dans notre système... il faut faire des cérémonies... et on passe du temps, quelquefois beaucoup de temps. Le code du travail donne une journée; nous on prend une semaine pour faire la coutume. Alors ça ne peut pas aller ensemble.»

...

.......

............

...

........

............ .

«Je ne suis jamais moi. Moi, c'est lié à l'individu. Je suis toujours quelqu'un en référence à. En référence à mes pères, en

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référence à mes oncles. Cela c'est très grave dans la société moderne, pour prendre des décisions et surtout des décisions rapides. Alors, nous sommes toujours en train de consulter, faire des conseils, des palabres. Et on a des problèmes parce qu'on n'est pas assez rapide.» Les palabres, la métropole commence à les redécouvrir, sous le nom de concertation. Mais l'homme blanc préfère s'en passer, s'il croit pouvoir le faire. Cela permet d'aller plus vite. Il arrive aussi que cela se paye d'erreurs, voire de révoltes, comme lorsque les opérations de reboisement, utiles dans leur principe mais insuffisamment expliquées, de la fin des années 1970 ont abouti à ce qu'en 1983 des Canaques mettent le feu aux plantations (*). Inégalités Mais les révoltes ont d'autres ferments. L'un des plus lancinants, qui est à l'origine des grandes insurrections de 1878 et de 1917, touche à la revendication des terres dont les tribus canaques ont été chassées par la colonisation (9). L'existence d'un problème agraire semble paradoxale sur un territoire qui compte quelque huit habitants au kilomètre carré et seulement quatre si l'on exclut le grand Nouméa. Mais d'une part une fraction importante de la superficie du pays est montagneuse et, sauf aux îles Loyauté et à l'île des Pins, la répartition des terres arables était, avant le début de l'action foncière des pouvoirs publics, extrêmement favorable aux Européens: au 1er janvier 1978 ceux-ci en détenaient 70 % bien qu'ils fussent infiniment moins nombreux que les Mélanésiens à vivre de l'agriculture et de l'élevage. D'autre part la revendication canaque est plus politique et culturelle qu'économique, c'est celle de la terre dont ils se sentent issus, à laquelle les rattache un lien existentiel, de la terre des ancêtres; c'est aussi une revendication compliquée par les migrations successives de tribus plusieurs fois refoulées, si bien que les mêmes terres sont souvent réclamées de plusieurs côtés. Les agences foncières qui se sont employées à résoudre ce problème ont eu ainsi à surmonter trois difficultés: trouver des
* Voir annexe 3.

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crédits pour racheter des terres aux colons - c'est la moindre des trois -, procéder à des attributions non contestées, parvenir enfin à ce que les terres redistribuées soient mises en valeur dans de bonnes conditions. L'une de ces conditions réside dans la formation des hommes. Un grand écart dans le niveau d'éducation reste à combler entre les différentes communautés. Il s'atténue mais demeure important (*). Il explique que les Européens assurent les fonctions d'encadrement dans tous les domaines avec une prépondérance écrasante, qu'il s'agisse des affaires, de l'administration, de l'enseignement, de la justice. Seules font exception les fonctions électives et les églises protestantes. Au cours d'un débat à l'Assemblée nationale, le 29 novembre 1984, le premier ministre citait des chiffres accablants: dans la fonction publique territoriale, sur 972 cadres supérieurs (catégorie A) 6 Mélanésiens et en catégorie B, 90 sur 1840 ; parmi les fonctionnaires d'Etat un seul Canaque sur 159 dans le cadre A et aucun sur 199 dans le cadre B. La situation n'était pas meilleure dans l'enseignement: sur 1600 instituteurs et professeurs, 44 Canaques (11). La nécessité d'une promotion mélanésienne accélérée est aujourd 'hui largement reconnue. Elle se manifeste dans les efforts de formation,
mais elle ne peut se traduire du jour au lendemain sur une échelle

significative dans le partage des postes de responsabilité.
Le fossé qui subsiste se traduit bien entendu sur le plan des revenus. Alors qu'une grande partie de la population mélanésienne vit en tribu dans ce qui s'apparente encore souvent à une économie de subsistance, celle qui habite en ville et travaille dans
* Si la fraction de la population de plus de 6 ans accédant aux études universitaires demeure inférieure à 1 % chez les Mélanésiens et les Wallisiens, contre 10,8 % chez les Européens, celle qui atteint ou dépasse le niveau secondaire est passée, de 1983 à 1989, de 15,3 % à 27,6 % chez les Mélanésiens, de 22,1 % à 34,4 % chez les Wallisiens, et de 49,8 % à 61,8 % chez les Européens (10). Le décalage entre les Européens et les autres serait sans doute sensiblement moindre si aux enfants des vieilles familles caldoches les statistiques n ajoutaient parmi les Européens, sans les distinguer, les enfants des métropolitains expatriés.

.

19

le secteur secondaire ou tertiaire, occupe essentiellement des emplois subalternes. Si nombre de broussards ont des conditions d'existence qui ne sont pas très différentes de celles des tribus canaques environnantes, il y a dans l'ensemble une forte disparité de revenus entre la communauté européenne et les autres (*), de même qu'entre les habitants de Nouméa et ceux des zônes rurales: les deux distinctions se recoupent largement. L'inégale répartition du produit de l'activité économique n'est que le reflet de celle des populations, qui conduit à la «juxtaposition d'un pôle urbain et d'immensités sans hommes» (13). La Nouvelle-Calédonie ne se range pas moins parmi les pays relativement riches, avec un produit intérieur brut par habitant intermédiaire entre celui de l'Autriche et celui de l'Espagne, supérieur à celui de la Nouvelle-Zélande (14). On n'y meurt pas de faim. L'industrie minière et métallurgique du nickel, qui fournit de très loin la principale ressource d'exportation, y est pour beaucoup. Sa brusque expansion, il y a vingt-cinq ans, a en partie détourné la main d'oeuvre d'autres activités productives, notamment agricoles, qui n'ont jamais connu un très grand développement et qu'on s'attache aujourd'hui à relancer, en même temps qu'on s'efforce d'en promouvoir de nouvelles (tourisme, aquaculture,...). Mais la progression la plus marquée a été celle de la part revenant aux administrations dans la formation du produit intérieur brut (12) avec ses effets pervers: les rémunérations des fonctionnaires expatriés aspirent celles des agents publics locaux, qui aspirent à leur tour celles de la main d'oeuvre du secteur privé. Le niveau de vie moyen s'élève mais la position concurrentielle des entreprises du territoire s'affaiblit. Aussi le territoire vit-il aujourd 'hui autant de ce qu'il reçoit que de ce qu Iil produit: son déficit commercial n'est compensé
Selon une enquête socio-économique de 1980-81 - portant, il faut le dire, * sur un échantillon assez réduit et sur des déclarations non vérifiées - le revenu global moyen d'un ménage mélanésien et d'un ménage wallisien était respectivement égal à 39 % et 70 % de celui d'un ménage européen. Mais les familles européennes sont moins nombreuses et si l'on considère le revenu par personne, les pourcentages ci-dessus tombent à 25 et 28 % (12). 20

et son niveau de vie assuré que par de très importants transferts publics de métropole qui couvrent les dépenses civiles et militaires de l'Etat, les subventions que ce dernier verse au Territoire, aux provinces et aux communes et les contributions qu'il apporte, directement ou par l'intermédiaire d'établissements publics, à des projets de développement. Son économie, a-t-on pu dire, est passée «de la subsistance à la subvention» (15). Malgré l' exploitation du nickel l'appareil productif local n'est pas en mesure d'assurer l'équilibre des échanges extérieurs de biens et de services (16). Ainsi lorsque, nourrie par une série de frustrations - le sentiment des Mélanésiens d'être submergés par le nombre, déphasés dans le monde moderne, spoliés de leurs terres, dominés par le savoir, défavorisés au plan des revenus -, la revendication canaque d'indépendance est apparue, elle s'est trouvée confrontée, entre autres données, à une économie calédonienne extrêmement dépendante de la métropole. Une cascade de lois statutaires (17) La revendication d'indépendance est récente: elle est explicitement formulée depuis 1975. Dotée en 1885 d'un conseil général aux pouvoirs importants - plus étendus que ceux d'un conseil général en métropole - la Nouvelle-Calédonie a conservé le même régime jusqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale. C'est à la fin de la guerre, en 1945, qu'il a été mis fin au régime de l'indigénat, qui permettait à l'administration des affaires indigènes de rendre la justice et imposait aux autochtones d'obtenir des permis pour se déplacer. Au même moment ont été abolies les «prestations», impôt en travail de quinze jours par an sur des chantiers d'intérêt public, ainsi que la capitation, impôt en espèces dû par toute personne majeure. En vertu de la constitution de 1946, la Nouvelle- Calédonie devient un territoire d'Outre-Mer et, dans les années qui suivent, 21

les Mélanésiensacquièrent progressivement les droits civiques.
Elle est représentée au Conseil de la République (Ie Sénat d'alors) dès 1947, à l'Assemblée Nationale à partir de 1951. La loi Defferre Le premier changement institutionnel important résulte d'un décret du 27 Juillet 1957, qui applique à la Nouvelle-Calédonie la loi-cadre pour les territoires d'outre-mer du 23 juin 1956, dite loi Defferre. A côté du gouverneur ou haut-commissaire, exécutif pour les affaires de l'Etat, sont instaurés une assemblée territoriale et un conseil de gouvernement, exécutif territorial présidé par le haut-commissaire mais dont le vice-président et les membres, qui portent le titre de ministre, sont élus par l'assemblée. Les compétences dévolues au Territoire sont importantes. Les ministres sont chacun responsables d'un secteur défini. Si le pouvoir hiérarchique sur les services territoriaux appartient au haut-commissaire, ce dernier le délègue en pratique au conseil de gouvernement. Les élections qui suivent immédiatement la publication de ce nouveau statut portent au pouvoir le seul parti bien structuré existant à ce moment-là: l'Union Calédonienne (UC), formée en 1953 par des membres d'associations politico-confessionnelles avec une participation canaque importante. Ce parti, non encore autonomiste mais hostile à la centralisation, s'est donné pour devise : ~Deux couleurs, un seul peuple». Il est présidé par un Européen marié à une Mélanésienne, Maurice Lenormand. Détentrice des deux mandats parlementaires, de la majorité de l'assemblée territoriale, de l'intégralité du conseil de gouvernement, de l'autorité sur les services territoriaux, l'Union Calédonienne ne tarde pas à susciter des critiques par l'usage qu'elle fait de ses pouvoirs. Ces critiques trouvent davantage d'écho à Paris à partir de 1958 auprès des gouvernements de la Cinquième République. Cette année-là, le 18 juin, une manifestation de 22

broussards et de Nouméens hostiles à Maurice Lenormand conduit le gouverneur à suspendre le conseil de gouvernement. Quelques semaines plus tard, Henri Lafleur crée le Rassemblement Calédonien, d'inspiration gaulliste, face à une Union Calédonienne devenue officiellement autonomiste mais qui se déclare encore opposée à l'indépendance (*). En vertu de la nouvelle constitution française, approuvée à 98 % sur le territoire, celui-ci doit opter entre le statut de département, de territoire d'outre-mer ou d'Etat-associé. La nouvelle assemblée territoriale élue à cet effet, où l'Union Calédonienne se retrouve majoritaire, choisit le statut de TOM, qui lui convient tel que l'a établi la loi Defferre. Cependant les rapports de Maurice Lenormand avec les autorités de l'Etat se tendent. Le nouveau gouverneur refuse d'accorder la délégation donnant au conseil de gouvernement autorité sur les fonctionnaires territoriaux. Le vice-président présente de nouvelles revendications de pouvoirs, qui sont rejetées. En 1962 le local de l'Union Calédonienne est l'objet d'un attentat à la dynamite, dont la justice attribuera la responsabilité à des provocateurs. Maurice Lenormand sera lui-même condamné en 1964 et déchu de ses droits civiques. Entre temps une série d'exclusions et de défections commencent à affecter l'Union Calédonienne. Les lois Jacquinot et Billotte Plusieurs lois vont alors restreindre la forte dose d'autonomie que le statut de 1957 avait donnée au Territoire.

A l'issue de son troisième congrès, les 25 et 26 octobre 1958, l'UC publie * un communiqué par lequel elle «déclare solennellement ne jamais demander l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie et exclure du Groupement toute personne qui la demanderaib. 23

La loi du 21 décembre 1963, dite loi Jacquinot, supprime la fonction de vice-président du conseil de gouvernement, le titre de ministre et les cabinets ministériels. Le conseil est désormais élu à la proportionnelle et ses attributions sont exercées collégialement. Il devient consultatif. La loi du 30 décembre 1965 transfère à l'Etat la responsabilité - et aussi la charge, fort lourde, il faut le dire - de l'enseignement secondaire. Un dernier train de mesures législatives - dites lois Billotte va, le 3 janvier 1969, s'attacher à renforcer les pouvoirs de l'Etat dans deux domaines: - l'administration locale. La loi crée des communes (seule existait jusqu'alors celle de Nouméa), placées sous la tutelle de l'Etat, et des subdivisions administratives, inspirées des souspréfectures. -les investissements miniers. Plus sensible aux risques qu'aux promesses d'une implantation des grands groupes étrangers qui s'intéressent à cette époque aux minerais calédoniens, le gouvernement central entend se réserver la délivrance de tous les titres miniers en matière de nickel, de cobalt et de chrome et l'attribution d'avantages fiscaux en faveur des investissements importants. L'implantation du Centre d'Expérimentation du Pacifique à Mururoa, où les essais nucléaires commencent en 1966, n'est pas étrangère à la reprise en main du domino calédonien. Le souci de prévenir toute contagion à la Polynésie française restera présent, au long des années suivantes, dans la politique française en Nouvelle-Calédonie. Ce rétrécissement des pouvoirs du Territoire se produit au moment où plusieurs petits Etats de la région accèdent à l'indépendance. Il est bientôt suivi par la récession du nickel. La fin de l'euphorie met en relief aux yeux des Canaques les 24

contreparties du boom: afflux d'immigrants, dépérissement des activités que le nickel a fait négliger, fortunes rapides dont ils ne sont pas les bénéficiaires. Mai 68 déteint en Nouvelle-Calédonie avec la création l'année suivante des «Foulards rouges» par Nidoish Naisseline, fils d'un grand chef de Maré, qui a fait des études supérieures en métropole. Mais il faut attendre février 1975 pour qu'un autre mouvement anticolonialiste, le «groupe 1878» - ainsi nommépar référence à la révolte du grand chef AtaÏ -énoncepour la première fois le mot d'ordre d'«indépendance canaque». Yann Céléné Uregei, président de l'assemblée territoriale, qui vient de rentrer d'un voyage à Paris où il n'a pas obtenu du président de la République dans le délai souhaité l'audience qu'il sollicitait pour demander la mise en place d'un statut d'autonomie interne, prend à son tour parti pour l'indépendance et fait officiellement proclamer la revendication d'indépendance canaque par une quarantaine de responsables de mouvements contestataires. En septembre de la même année, le festival Melanesia 2000, à la tête duquel apparaît Jean-Marie Tjibaou, contribue sous l'angle culturel à cristalliser une conscience indépendantiste.
Les lois Stirn et Dijoud

C'est dans cet environnement que le secrétaire d'Etat chargé des départements et territoires d'outre-mer, Olivier Stirn, fait voter une nouvelle loi statutaire le 28 décembre 1976. Sans aller aussi loin que la loi Defferre, ce texte refait un pas vers davantage d'autonomie en rétablissant notamment le vice-président du conseil de gouvernement et les compétences individuelles de ses membres et en retirant au haut-commissaire, qui préside toujours le conseil, le droit d 'y voter. Cela n'arrête pas le glissement progressif de l'Union Calédonienne vers une position indépendantiste et vers la proclamation d'une prééminence des droits politiques des Canaques. Le tournant est officiellement pris au congrès de Bouraille 22 mai 1977 : l 'UC s'y prononce «pour l'autonomie, première étape sur 25

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