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LA FRANCOPHONIE LITTERAIRE

De
464 pages
L'étude de la littérature en français(s) permet ainsi de mieux saisir les relations des phénomènes littéraires avec leur contexte socio-culturel et de comprendre quelles peuvent être les " lois " du développement de la littérature vers une plus grande autonomie. Le projet de cet essai est donc de s'interroger sur l'histoire scientifique des " études francophones ".
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LA FRANCOPHONIE
LITTÉRAIRE

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7813-1

Michel BENIAMINO Laboratoire de recherche sur les espaces créolophones et francophones UPRESA 6058 du CNRS - Université de la Réunion

LA FRANCOPHONIE ,
LITTERAIRE

ESSAI POUR , UNE THEORIE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

COLLECTION Espaces
-

francophones

Dirigée par Daniel Baggioni et Didier de Robillard
D. Baggioni : Francophonie et multiculturalisme en Australie. E. Martinez: Le département français de la Réunion et la coopération internationale dans l'Océan indien.

-

D. Baggioni et D. de Robillard:

lIe Maurice: une francophonie

paradoxale. - R. Chaudenson : Créoles et enseignement du français. - G. Manessy : Le français en Afrique noire. Articles colligés et publiés par M. Beniamino et C. Bavoux.

à R.-C. G.
à la mémoire de Daniel Baggioni

Remerciements Cet ouvrage résulte d'un programme de recherche du Laboratoire de recherche sur les espaces créolophones et francophones (LCF UPRESA 6058 du CNRS - Université de la Réunion), programme intitulé «Théorie des littératures en situation de contacts de langue». Il n'aurait pas vu le jour sans de nombreuses contributions. Mes remerciements vont naturellement d'abord aux directeurs successifs du LCF et à l'ensemble de mes collègues pour leurs encouragements et leur aide dans les discussions et séminaires qui ont entouré et encouragé la réalisation de cette recherche. Mes remerciements vont particulièrement à Jean-Claude Carpanin Marimoutou, actuel directeur du LCF. Les échanges soutenus que nous avons eus sur ce sujet qui nous passionne tous deux et son amitié constante m'ont encouragé dans la phase difficile de l'achèvement de ce livre. Une mention particulière aussi pour mes amis sociolinguistes du LCF, Didier de Robillard et Claudine Bavoux qui, en m'associant à leurs recherches sur la francophonie, m'ont donné l'idée de ce travail et m'ont aidé à le réaliser. Depuis 1994, une série de rencontres organisées dans le cadre de cette recherche ont conforté ou infléchi mes hypothèses de travail. Je tiens à remercier ici tous ceux qui y ont participé ou qui les ont organisées, particulièrement Alain Ricard du CNRS et Janos Riesz de l'Université de Bayreuth, sans oublier Jean-Louis Joubert et Martine Mathieu, Peter Hawkins de l'Université de Bristol, Gérard Fanchain, Vinesh Hookoomsing, Kummari Issur de l'Université de Maurice, Liliane Ramarosoa et Velomihanta Ranaivo de l'Université d'Anatananarivo. À l'égard des uns et des autres ma dette est grande. Cet ouvrage, dans sa forme (presque) finale a été lu par différents collègues: que Jean-Claude Carpanin Marimoutou, Michel Carayol, Robert Jouanny et Lise Gauvin soient ici remerciés. Enfin, l'ensemble de cette recherche n'aurait pas été possible sans l'aide souriante et efficace de Patricia Sitalaprésad.

INTRODUCTION

Peu nieront, en effet, qu'il soit nécessaire de s'interroger sur le type d'objet que nous «'littéraires», étudions, mais le consensus n'est qu'apparent et, une fois cette nécessité admise, beaucoup retourneront à leurs occupations sans vouloir admettre, le plus souvent que [...] la question fondamentale est à chaque instant inévitable et surtout qu'à chaque instant elle informe toutes les analyses.l

Il ne semble plus aujourd'hui possible que l'on puisse reproduire l'effort solitaire d'Auguste Viatte proposant en 1980 une Histoire comparée des littératures francophones. C'est d'abord un signe encourageant: cela signifie sans doute qu'il est désormais impossible aujourd'hui de prétendre embrasser d'un seul regard ce domaine. Cela pourrait aussi signifier - et c'est alors préoccupant - une crise des méthodes dans l'approche des littératures francophones. Un double constat s'impose en effet: d'une part l'existence des littératures francophones, à de trop rares exceptions près, n'a guère donné lieu à des entreprises théoriques; d'autre part, le corpus des études francophones n'évolue, le plus souvent, que sous l'influence de facteurs extérieurs que l'on n'interroge pas. Faut-il qu'un écrivain francophone obtienne le Goncourt (dont en consultant la liste des récipiendaires on s'aperçoit qu'il a souvent consacré des gloires bien
éphémères

- ce

que nous ne souhaitons

pas à Patrick

Chamoiseau,

bien

sûr-) pour qu'il soit soudainement au programme des enseignements? Pour quoi faire? Pour quoi dire? Depuis quand l'Université française construit-elle ainsi le savoir qu'elle dispense? L'analyse et l'enseignement des littératures francophones posent à l'évidence de nombreux problèmes qui tiennent à des ambiguïtés provenant tout autant des insuffisances de la réflexion théorique sur ces littératures que des difficultés à définir la francophonie, qui est pourtant ce qui entend justifier l'existence même de ce domaine de recherche. La notion de francophonie est souvent appréciée comme un concept «non stabilisé», hésitant entre le culturel et l'économique. Tandis que L. S. Senghor affirmait dans la revue Esprit, en 1962, que «la principale raison de l'expansion du français hors de l'hexagone, de la naissance d'une Francophonie est d'ordre culturel», conduisant à orienter les études francophones vers la production d'un discours rendant compte des «spécificités de la Francophonie propres à chacune des aires culturelles»2, un Président de la République française affirmait qu'il existait: un lien d'interdépendance entre la puissance économiqued'une nation et le rayonnementde sa culture... Non seulementla présence matérielled'une nation ouvrela voie à sa présencespirituelle,mais cette dernière,grâce principalement au véhiculede la langue,contribueau dynamismeéconomiquesur les
marchés extérieurs.3

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Dans la mesure où l'on ne parvient pas à établir de manière claire le niveau auquel la notion de francophonie peut être pertinente, la réflexion sur les littératures francophones ne peut donc que rester balbutiante. L'un des meilleurs révélateurs de ces difficultés est la place et le statut des études francophones dans l'enseignement universitaire. Dès les débuts de l'analyse des textes africains, J. Jahn notait que: dans l'enseignement actuel encore, on aime répartir les littératures suivant le critère des langues. C'est là un principe de classementtrès commode; il pouvait se justifier jusqu'au tournantdu siècle. La littératureétait alors une littérature nationale; au sens littéraire, la nation correspondaitau territoire délimité par la langue.Ainsi la littératuresuissede langue allemandefaisaitpartie de la littératureallemande,qui constituaitune unité culturellebien avant que n'apparaisse en Allemagne l'idée d'une quelconque unité nationale d'ordre politique.4 Si la littérature nationale pouvait donc comprendre tous les ouvrages littéraires écrits dans la langue de la nation, comme le notait J. Jahn, ce principe devait subir une première entorse à la suite de la naissance de la littérature de langue anglaise en Amérique du Nords. C'est là un point qui nous paraît particulièrement important car il s'agit d'un problème général des études littéraires: S'il est difficile, par exemple,de détermineren quoi la littératureaméricaine est américaine,c'est entre autresparceque nous ignoronsen quoi la littérature anglaise est anglaise. [...] Et qu'est-il arrivé, après tout, quand l'imaginaire des Anglo-Saxonsa dû s'exprimer dans un mélange de moyen-anglaiset de franco-normand en même temps que dans des formes littéraires non inhérentes à l'anglais ?6 L'attitude pour le moins circonspecte de l'institution universitaire ou de certains de ses représentants par rapport aux études francophones trouve alors son véritable sens: elle relève aussi de ce que le «questionnement francophone» pourrait, en construisant un nouveau paradigme d'interprétation de la littérature en français, contribuer à mettre au jour des difficultés d'ordre théorique, jusqu'alors tues ou masquées derrière la sécurité qu'offre l'apparence monumentale de notre littérature nationale7. Le projet de cet essai est donc d'examiner l'opportunité d'une réflexion sur un champ disciplinaire spécifique qui définirait son objet et ses méthodes. S'il s'agit, dans cette réflexion sur les littératures francophones, d'affirmer la nécessité d'une «réécriture de l'histoire littéraire et de l'expansion du canon afin d'inclure des apports culturels différents, mais aussi d'une reconceptualisation d'une littérature particulière comme culturellement hybride»8, une telle réflexion ne peut pas être séparée de l'analyse des contraintes institutionnelles liées à une éventuelle transformation du champ scientifique9. Dans cette mesure, il est nécessaire de s'interroger sur notre «histoire scientifique» et d'envisager

INTRODUCTION

Il

comment les études francophones pourraient se constituer en discipline universitaire, quelles mutations séraient nécessaires «de façon à constituer un champ du savoir à la fois intellectuellement autonome, socialement nécessaire et techniquement enseignable»lO. Cette question nous paraît d'autant plus pertinente que d'autres chercheurs ont déjà souligné l'intérêt théorique de l'étude des littératures francophones. Pour R. Fayolle, il s'agit de littératures «dont l'apparition, l'histoire, les transformations successives représentent, comme dans une expérience de laboratoire, le fonctionnement même du phénomène littéraire» 11.Et ajoute-t-il, l'étude de la littérature de langue française: offre donc d'abord un grand intérêt historiqueet scientifiquecar elle permet de mieux saisir les relations des phénomènes littéraires avec leur contexte socio-culturel et de percevoir aussi quelles peuvent être les «lois» ou, du moins, les orientations et les étapes du développementde la littérature vers
une plus grande autonomie.12

L'intérêt de ce «terrain d'observation privilégié pour l'étude de la relation entre littérature et société» est aussi souligné par J. Chevrier pour qui l'approche des littératures émergentes permet «de s'interroger avec profit sur la notion même de littérature»13. Ces propos corrèlent avec les résultats de différentes rencontres organisées dans le cadre de l'AUPELF-UREF. On rappellera ici que la première rencontre internationale des départements d'études françaises, organisée au Québec en 1972, avait émis le vœu «qu'en France, les littératures d'expression française fassent l'objet d'un enseignement intégré aux programmes» 14. u cours de cette même réunion, R. Mane formulait A le souhait de voir se créer «des postes de directeur de recherche en littérature francophone au Comité national de la recherche scientifique ou à l'Institut des Hautes Études»ls. On est donc conduit à s'interroger soit sur le peu de cas qui est fait des propos de ces chercheurs soit, plus sûrement sans doute, sur les blocages institutionnels et intellectuels16 d'un système universitaire où ces littératures émergentes n'ont aucune spécificité et où, comme le remarque C. Bonn, de nombreux enseignants n'imaginent même pas qu'il faille être spécialiste de la question pour diriger une thèse, ce qui ne serait jamais admis pour une thèse de littérature française ou comparée!7. Il y a sans doute une certaine naïveté de notre part à croire que revendiquer une «place» aux littératures francophones dans l'enseignement supérieur sera facilement entendu. La «sociologie scientifique» est têtue et le problème n'est pas nouveau: Les programmes d'enseignement, les méthodes pédagogiques, les finalités professionnelleset culturellesdu systèmescolairecristallisentpour ainsi dire les lignes de force de l' autoreprésentationfrançaise. Et à ce sujet, les dif-

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ficultés considérables qu'ont eues les langues vivantes pour se faire une place, face aux courants dominants de la culture classique et, dans une moindre mesure, des mathématiques ou des sciences sont tout à fait révélatrices. Car le territoire que les nouvelles disciplines devaient conquérir ne pouvait l'être que sur les disciplines établies, en premier lieu la grammaire et les lettres, ces formidables bastions de la culture française. Autant dire que la lutte était fort inégale, pour ne pas dire sans espoir.t8

Une autre obstacle existe, du point de vue de la sociologie de la littérature. Si l'on admet que la valeur littéraire, «qui délimite le corpus des œuvres reconnues comme littéraires [...] fonde ainsi l'illusion de l'unité du corpus, de la "littérarité", en justifiant à la fois la production, le commentaire et la consommation de récits littéraires»19 :
la vérité de la valeur réside dans les usages sociaux davantage que dans les systématisations théoriques dont ils font l'objet, la discrimination à l'encontre des œuvres déclassées prouve à quel point l'idée de littérature est inséparable d'un classement, au double sens de délimitation d'un corpus de récits qualifiés de littéraires et de valorisation de ces récits, à l'exclusion d'autres fictions qui ne correspondent pas à la définition dominante de l'art littéraire.20

Dans cette mesure, il ne sert vraisemblablement à rien de s'obstiner à entendre «promouvoir» les littératures francophones en se plaignant de l'indifférence de la critique21 ou en plaidant sa cause auprès des institutions, le lien organique entre les représentations érudites de la langue, l'enseignement et l'idéologie esthétique de la littérature dans l'appareil scolaire français expliquant pourquoi l'institution fonctionne sur un corpus littéraire extrêmement étroit et sans renouvellement véritable22. Il est plus productif de se demander grâce à quel travail théorique les études francophones ont quelque chance de parvenir à ce qui semble être leur objectif consensuel: assurer une place plus «juste» aux littératures francophones dans la recherche et l'enseignement. Or, aussi bien la situation particulière des écrivains francophones que l'histoire des études francophones n'a guère contribué ni à permettre une réflexion théorique pertinente dans le champ ni à faire que cette réflexion puisse être mise en relation avec d'autres domaines de la réflexion sur la littérature.
* * *

Il Y a sûrement différentes manières d'aborder les problèmes que nous posons. Une question qui relève en apparence de l'autobiographie porte sur la question de savoir pourquoi notre recherche s'est inscrite dans le champ des études francophones. Longtemps, nous nous sommes demandé s'il était possible de rendre compte, autrement qu'a posteriori de ce que nos recherches se menaient dans le cadre de la littérature de

INTRODUCTION

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l'Océan indien, là où nous résidions. Or, la rencontre d'autres chercheurs et la comparaison avec d'autres situations nous ont convaincu qu'il ne s'agissait pas là d'un phénomène insignifiant mais tout au contraire de ce qui définissait encore, dans une large mesure, les conditions de la recherche francophone. Dans l'Université française, comme le remarque A. Ricard, l'enseignement des littératures africaines «depends on the availability of somebody who has been, or has hopes to be, in Africa, and also upon the demands coming from African students»23. Il existe donc un lien entre les études francophones et les activités de la coopération française: African literaturewas started in France due to a double demand: that of providing instructionfor future coopérants (studentsdoing a form of service as civilian assistants in a variety of French aid programs in Africa) and that of makingAfricanstudentsfamiliarwith their own literatures.
Et A. Ricard indique que cette situation a déterminé paradigmes d'interprétation de ces littératures: pour un temps les

these outside demands made it difficult for the teaching of African literature to dissociate itself at the beginning from the wiews espoused by the advocates of négritude and later francophonie, who curiously enough appear to be the same. In short, a paradigm has been established of what constitutes African literature, and it has been very difficult to get away from that tradition.24

La lecture de la table des matières d'une revue comme Notre librairie montre en effet que le personnel de la coopération française a joué un rôle important dans la manière dont s'est organisé le champ des études francophones. D'une part, à la différence d'autres «traditions universitaires», le recrutement de personnes qualifiées parmi les «indigènes» ou bien le facteur ethnique n'ont que peu joué. Signe de la centralisation française? Différence des institutions? etc. tous ces facteurs ont sans doute concouru aux mêmes effets. Il n'en reste pas moins qu'il y a là une tradition universitaire spécifiquement française. D'autre part, il faut se demander si les chercheurs-coopérants ont toujours exactement mesuré le pouvoir performatif qu'ils se sont attribué, du fait de leur position, en «imposant» un label nationaliste à des productions littéraires sous l'influence des gouvernements, de la coopération française ou du seul plaisir d'être l'«inventeur» d'une littérature25. Enfin, une partie
importante des recherches

- particulièrement

dans

les situations

afri-

caines -, est le fait de personnes sans doute de bonne volonté mais dépourvues de toute qualification en tant que chercheurs et soumises à des contraintes institutionnelles très fortes, du fait de la fragilité de leur capital symbolique. C'est un instituteur en coopération qui a produit, en 1971, une anthologie de la poésie nigérienne26. Cette dernière remarque conduit à se poser la question de la «qualité» de certains travaux

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aucune raison d'être différente de celle d'autres champs de recherche mais bien de la situation institutionnelle qui est caractérisée par l'ambiguïté des relations entre la recherche et la «politique francophone» menée par l'état français. Ce qui est en jeu relève de l'organisation d'un milieu scientifique capable de définir certains objectifs et de les promouvoir. Dans l'état actuel des choses, il me paraît que nous sommes loin de cette situation. Seule l'absence de milieu scientifique peut en effet expliquer que ce soit dans le champ des études francophones que se perpétuent un certain nombre de pratiques. On ne peut être que frappé, en particulier, par la confusion persistante entre la critique journalistique, émettant des jugements de valeur, et l'approche scientifique des textes. Quant à la qualité, je citerai l'exemple d'un travail, signé pourtant par un universitaire prestigieux qui, en 24 pages (de 44lignes en moyenne) réussit à parler de 221 romans, ce qui fait, si mes calculs sont bons, que chaque roman est «expédié» en 4,5 lignes en moyenne... On regrette presque de devoir être en accord avec la remarque de R. Comevin.:
Il suffit de lire les divers ouvrages de compilation ou les anthologies pour voir combien l'information des auteurs est inégale. Trop souvent des thèses sont bâclées dans l'idée hélas! fréquemment exacte que les professeurs membres du jury, ignorant le sujet, le pays, les hommes... et la bibliographie, jugeront le travail sur ses qualités de présentation et de style.27

pas de qualités individuelles - dans ce cadre, la situation n'aurait a priori

scientifiques portant sur les littératures francophones. Celle-ci ne dépend

-

-

Et J. Corzani parlait de «sous-développement critique» en notant que nous ne disposions pas, outre d'ouvrages d'initiation, d'anthologies et de bibliographies, de manuel d'histoire littéraire dignes de ce nom28.
,.. ,.. ,..

La question des études francophones se complique du fait de l'existence d'un certain nombre de discours francolâtres29. Ainsi, R. Comevin - dans le but de «défendre»le français - après avoir violemment attaqué en conclusion de son ouvrage les «professeurs de langues africaines soucieux de placer leurs diplômés dans un système universitaire où ils n'ont à l'heure actuelle que peu de possibilités de monnayer leurs parchemins», souligne-t-il que les œuvres des écrivains africains apportent un «sang nouveau», enrichissent «notre langue» et notre «littérature étendue aux limites du monde»30.De la même manière, l'appel à des notions extrêmement vagues comme celle de «civilisation francophone», qui sonne bien dans un colloque officiel consacré à la franco-

INTRODUCTION

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phonie institutionnelle, n'est d'aucun secours pour notre réflexion. Le plus grave en l'occurrence étant de remarquer que certaines personnalités scientifiques s'aventurent aujourd'hui à lancer un appel à une «patrie francophone» : si lang'ue et patrie françaises peuvent être pensées solidairement par les Français, tel n'est pas le cas pour les autres pays francophones.C'est pourquoi la notion de patrie devrait prendreici un contenu culturelet linguistique plutôtque politique.C'est d'une patriefrancophonequ'il doit s'agir. Elle correspond non à une entité politique, mais à un vaste espace géographique et
culturel, auquel participent tous les francophones du monde.31

Cette francolâtrie ne doit pas être simplement considérée comme une rémanence de l'impérialisme linguistico-littéraire propre à la tradition française - ce qu'elle est aussi sans aucun doute possible - mais comme

l'expression indirecte de problèmes réels que la théorie (littéraire ici) ne peut pas, en l'état actuel des choses, penser. Faire observer qu'une recherche scientifique s'inscrit dans un ensemble complexe où se mêlent préoccupations scientifiques et prises de position idéologiques plus ou moins perçues par les chercheurs n'est pas suffisant32. Si l'on se penche sur l'histoire de toutes les disciplines des sciences humaines, on s'aperçoit que la recherche est toujours profondément engagée dans son temps et personne ne peut donc donner de leçon ni arguer d'un point de vue totalement dégagé de ce type de contraintes. De manière générale, les questions que se pose ou surtout ne se pose pas une discipline, aussi bien que la manière dont sont posées ces questions . ne tombent pas du firmament pur d'une épistémologie dégagée des contraintes sociales: elles sont enracinées dans la société d'où le chercheur se pose ces questions et reçoivent de celle-ci une légitimité qui se mesure, entre autres, aux crédits obtenus et aux postes occupés dans les institu tions scientifiques33. Littératures écrites en français, les littératures francophones sont encore parfois, par une sorte de pesanteur historique tenant à l'imaginaire de la langue française, ce qui marque le rayonnement de la langue française et son «génie» propre... Discours archaïque peut-être, mais depuis quand, et dans quelle mesure? Discours ambigu aussi, mais qui n'est pas uniquement originé depuis le «centre» de la francophonie, il serait aisé de multiplier les exemples. Discours, surtout, dont il importe de questionner l'épistémologie, sans feindre d'ignorer que l'invention même
du terme «francophonie» est directement lié

- chez o. Reclus - à des

considérations liées au tellectuel fort soucieux Mais, plus récemment, tique des pays utilisant

«pouvoir colonisateur» de la langue pour un inde la puissance de l'Empire colonial français34... la prise en considération de la situation linguisle français et l'apparition des nationalismes a fait

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des littératures francophones le lieu où se révéleraient toutes les difficultés de la situation du français dans l'«espace francophone», dès lors que la production littéraire est mise en relation avec les réalités de l'usage de la langue. Commence alors une période que l'on pourrait appeler celle de la «mauvaise conscience»35. Dès lors ont fleuri des discours programmatiques tendant à imposer l'usage de l'une ou l'autre langue dans une littérature. A-t-on pour autant gagné au change? Que l'on considère que les littératures francophones illustrent le rayonnement de la langue française ou que, considérant qu'elles pérennisent l'aliénation coloniale, on leur prédise une belle mort - préférant que la littérature illustre, selon les périodes, l' «âme nègre» ou l' «identité nationale», dans la (les) langue(s) vemaculaire(s) - se prépare-t-on à mieux comprendre ce qui est indubitablement un phénomène social, vivant, et non le simple précipité d'un passé, que l'on aurait certes toutes les raisons de condamner? Dans tous les cas, c'est bien autour de cette notion d' «illustration» que sont évacués les problèmes de la littérature et de sa valeur socio-symbolique dans le processus de constitution des élites dans une société36. Rien de plus significatif du vide théorique existant que la question de l'avenir des littératures francophones. Lorsqu'iJ en est débattu, il apparaît que le seul modèle théorique disponible en histoire littéraire pour penser la coexistence sur un même sol de littératures écrites en langues différentes semble être celui de la latinité gauloise37. On admettra sans peine que le parallélisme des situations trouve rapidement ses limites... La francolâtrie dont nous parlions relève donc bien sûr de la tradition de la culture de la langue française. Mais elle marque aussi une inquiétude profonde qu'il n'y a aucune raison de mépriser en ce qu'elle pointe un problème commun aux approches linguistiques et littéraires, celui d'un modèle de la variation (des langues, des littératures) qui nous paraît, à l'heure actuelle, pour ce qui est des études littéraires en particulier, limité à des parallélismes historiques qui ne sont pas sans intérêt mais dont on admettra le faible potentiel théorique. Enfin, un concept - en admettant par hypothèse que celui de francophonie puisse en devenir un - n'émerge pas sans raisons: il a une histoire, scientifique et politique, sert à résoudre des problèmes de description scientifique et des problèmes socio-politiques. L'apparition du concept d'ethnicity dans les sciences sociales américaines, dans les années 70, n'est pas la lubie de quelques savants38. L'anthropologie ne l'a pas rejeté au prétexte que l'apparition du concept corrélait avec l'apparition de conflits dits ethniques. La seule attitude possible face à une réalité n'est pas de la nier au nom de nous ne savons trop quel principe mais de travailler sur les différentes théorisations existantes, de faire le point sur les

INTRODUCTION

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débats scientifiques et de mieux définir le domaine de recherche39. Il paraît donc utile de reprendre la distinction proposée par M. Banton entre concept populaire (qui relève des usages socio-politiques du terme «francophonie») et concept analytique (qui serait un terme technique à définir selon les différentes sciences sociales qui ont à l'utiliser)40. Il nous paraît en somme profondément anti-scientifique - et même de mauvaise foi - de feindre de considérer que la francophonie se limite aux discours officiels sur ce sujet. De ce point de vue, on peut rappeler que les principes de l'analyse de G. Balandier en 1971 dans sa Sociologie actuelle de l'Afrique noire conduisaient à mettre en évidence l'importance de l'analyse du «jeu des variations internes référées à une même "situation de contact"» constituant une des seules (sinon la seule) modalités possibles d' «expérimentation» dans le champ des sciences humaines, c'est-à-dire l'impérieuse nécessité de procéder par des méthodes comparatives41. Ceci est en général assez bien entendu, sinon pratiqué, sauf à remarquer que la délimitation de la «francophonie littéraire» en zones de spécialité ignorantes les unes des autres conduit à rejeter de facto hors de l'investigation scientifique le rôle éventuel que la francophonie pourrait jouer. La tendance actuelle dans l'analyse des littératures francophones paraît en effet être la spécialisation qui possède l'avantage non négligeable de limiter le champ des investigations à des dimensions raisonnables pour un
chercheur isolé, et de leur fournir un socle théorique

-

indirectement

le

plus souvent d'ailleurs puisqu'il est principalement élaboré par d'autres disciplines des sciences humaines. Ainsi les études des littératures africaines s'adossent-elles volontiers sur le champ de l'africanisme et celles des littératures en zone créolophone sur celui de la créolistique. Enfin, un dernier facteur dans cette tendance à la spécialisation est la «problématique des littératures nationales». B. Mouralis s'interroge prudemment sur cette question dans un article intitulé «L'évolution du concept de littérature nationale en Afrique»42 sans assez insister, à notre sens, sur un fait qui nous paraît essentiel, c'est qu'il ne s'agit pas là d'un concept mais d'une notion, d'une représentation, d'une idéologie, etc. qui peut être analysée, mais qui présente l'inconvénient majeur du point de vue scientifique de conduire à isoler des éléments dont on peut penser en toute hypothèse qu'ils sont liés historiquement43. Pour en revenir à G. Balandier, celui-ci notait en outre que la perspective comparative devait permettre de :
repérer comment interviennent

- dans

quel sens et à quel degré - le facteur

«interne»,la structureet l'organisation de ces sociétésdans ce qu'elles ont de plus spécifique,et le facteur «externe»qui leur est commun, l'action du colonisateurqui soumetl'une et l'autre aux influencesextérieures.44

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Il souligne là quelque chose d'essentiel qui consiste à distinguer entre facteurs internes (dont le «nationalisme littéraire» est par exemple un élément à prendre en compte, tout autant que les littératures écrites en langues africaines) et facteurs externes45, que l'on tend trop souvent à considérer - pour des intérêts idéologiques évidents - comme relevant, dans le meilleur des cas, de l'analyse du rôle oppresseur du modèle franco-centré de la francophonie et, dans le pire, de celle de la «glottophagie» impénitente du français quand ce n'est pas de l'atavisme colonialiste des chercheurs européens. L'expression «francophonie littéraire» - dont nous ne tenons pas absolument à faire un concept - semble être apparue en 1973, dans un ouvrage de G. Tougas, Les écrivains d'expression française et la France46. Cette notion que nous sommes prêts à abandonner si l'on nous en propose une meilleure, est utilisée ici de manière heuristique. Il s'agit pour nous de mettre l'accent sur ce qui constitue l'unité et la diversité des littératures en français. Ce que nous appelons francophonie littéraire constitue donc le facteur externe dans les situations de contacts de langues et de cultures qui nous semble pouvoir être mis en évidence de différents points de vue que l'on retrouvera dans la première partie du présent ouvrage. * * *
Le rapport entre facteurs externes et internes dans l'approche des littératures francophones nous paraît essentiel47. La réflexion actuelle tend à les opposer. D'une part, certains rêvent d'une même littérature dans le monde francophone, d'une littérature qui s'écrirait dans un français à la fois multiforme et unique. À l'inverse, J. Corzani plaide vigoureusement pour ce qu'il appelle une «nationalisation» de l'approche des littératures africaines permettant de «remettre les œuvres

littéraires africaines en

Il situation"»

:

Les histoires littéraires actuelles de l'Afrique me font songer à nos musées où se côtoient la Vénus de Milo, la Joconde et la Reine Karamama, toutes hors de leur milieu naturel, dans une sorte d'univers onirique aseptisé. Il est temps de rendre la Vénus hottentote à son univers hottentot qui, seul, lui donne son vrai visage, il est temps de replacer les œuvres littéraires dans leur «contexte»48.

Il critique donc ce qu'il appelle la «perspective francophoniste» d'A. Baudot, luttant contre la balkanisation des études francophones et qui prônerait «une sorte de fusion des études africaines, antillaises, maghrébines, québecoises, etc.», et J. Corzani se demandait quel «risque

INTRODUCTION

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de balkanisation pourrait courir un ensemble qui n'a de réalité vivante que dans quelques colloques ou centres de recherches»49 ? Le propos de cet ouvrage paraît à première vue s'opposer à cette analyse de J.Corzani pour qui il semble que la prise en considération des limites nationales ou géo-culturelles soit la condition sine qua non permettant de sortir du «sous-développement critique» 50. Mais il y a là

un débat essentiel qui ne se réduit pas à une prise de position plus ou moins polémique (si les uns sont «francophonistes», comment nommer
les autres? les «francophobes» ?), mais qui tient aux réserves - d'ailleurs pour la plupart légitimes en l'état actuel des choses - sur le «concept» de francophonie5! et à des questions de méthode mal résolues. Jusque et y compris la littérature comparée, dont on pouvait penser a priori qu'elle serait plus accueillante aux voix venues d'ailleurs, s'en est souvent tenu à «un univers tristement limité à la culture occidentale»52. Et J. Chevrier fait observer que jusqu'au Précis de littérature comparée, ouvrage dirigé par P. BruneI et Y. Chevrel en 1989, tous les manuels de littérature comparée ignoraient la littérature africaine. Le plaidoyer pro domo ne va pas jusqu'au bout et l'on pourrait faire observer que l'ouvrage en question ne règle pas la question des littératures francophones, même si Y. Chevrel aborde indirectement la question dans sa réflexion sur les études de réception. Faut-il alors s'engager dans la voie d'un «comparatisme francophone» entre espaces littéraires permettant, «en soulignant communautés et différences, de dégager l'enseignement des littératures de langue

française de la tutelle de la littérature française» 53. Faut-il élargir à toutes
les littératures francophones la proposition de J.-M. Grassin au XVe Congrès de Société Française de Littérature Générale et Comparée, en 1977, d'un «afro-comparatisme littéraire et artistique»54 afin de «recomposer l'historiographie littéraire indépendamment des positions nationales dominantes». Le comparatisme permettrait alors de faire que ces littératures trouvent leur juste place «dans le cadre de la théorie littéraire plutôt que dans celui qu'imposerait une littérature "mère" ou une littérature dominante»55, même si un tel programme se heurte aux «déficiences de la spécialisation académique», à l'inadaptation des manuels et des ouvrages de référence et au cloisonnement des corpus des littératures europhones56. Dans le Précis de littérature comparée de P. Brunei et Y. Chevrel, cette question est examinée à la lumière des problèmes théoriques du comparatisme. P. BruneI note que «parler de "littératures européennes comparées" permet de «dépasser les particularismes nationaux» mais remarque aussi qu'un tel projet pourrait se réduire, comme dans le cas des «littératures africaines comparées» à un «provincialisme élargi»57 puisqu'il ne s'agit au fond que d'élargir

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quelque peu le cadre géographique où s'exerce le déterminisme de la naissance58. De nombreux problèmes restent donc en suspens. Il est à craindre que la question de la reconnaissance institutionnelle des littératures africaines (ou pour notre propos des littératures francophones), du fait de l'action de certains pionniers tels Étiemble, n'ait sans doute été que «déplacé» de la littérature française à la littérature générale et comparée, sans que le problème n'ait été vraiment résolu d'un point de vue théorique59. Un autre problème est de savoir quel sera le contenu de ce comparatisme car, le plus souvent, celui-ci tend à poser l'existence de littératures nationales distinctes, puis à dépasser cette opposition en postulant un niveau métanational, où se dévoilent des thèmes communs. Or, la définition d'une littérature nationale n'est guère possible sans le recours à des éléments de culture étrangère. Le comparatisme part souvent de l'idée d'une «essence» nationale, de l'idée romantique d'un «esprit» animant une totalité, dont les parties ne prendraient sens que par leur rapport au tout. «La personnification de la nation qui en résulte fait d'une part de celle-ci un des principaux acteurs de l'histoire et, de l'autre, lui assigne des qualités intrinsèques, pour ainsi dire immuables»60. S'agissant de la littérature, les comparatistes ont depuis longtemps postulé l'existence d'échanges entre traditions nationales, l'idée même de littérature nationale étant concomitantede celle de son dépassement.Et l'histoire littéraire de démontrer, pièces à l'appui, la réalité de ces échanges. Mais là encore, il convient de ne pas en rester à ce type de constat. En lui-même, l'échange transnational - qu'on peut aussi définir en termes d'intertextualité, de filiation littéraire, voire de légitimation par l'extérieur ne révèle que, d'une part, l'existence d'ensembles qui sont en relation les uns avec les autres, et, de l'autre, le simple fait que ces relations peuvent s'appréhender sous la forme de transferts d'informations. Pour être pertinente, l'étude du transfert doit prendre en compte la logique et la situation de la réception qui entraînent une réinterprétationet une transformationpermanentesde l'objet

-

du transfert61.

Si l'on considère que le fait national n'épuise pas l'analyse du fait littéraire, si tout cadre géographique entraîne une limitation, il apparaît donc que, sans considérer par ailleurs que cela épuise le «fait francophone», en l'espèce, une des dimensions pertinentes de l'analyse des littératures francophones est bien l'emploi d'une même langue, surtout dans le cas où elle s'est répandue à travers le monde.

PREMIÈRE PARTIE LA FRANCOPHONIE ET LA LITTÉRATURE

Cette première partie sera consacrée à l'examen des différentes possibilités d'aborder de manière raisonnée l'analyse des littératures francophones à travers l'examen critique des typologies des situations francophones produites par différentes disciplines des sciences humaines, la linguistique dans le premier chapitre, l'anthropologie dans le second, telles qu'elles sont réemployées dans les études littéraires, mais aussi celles que la «recherche francophone» a élaboré, dans les chapitres III et IV. Le choix des critères employés dans une typologie est défini par la représentation de l'objet du travail construite par le chercheur. A. Ricard rappelle par exemple que, dans le cadre des littératures africaines: Bemth Lindfors classait les critiques littéraires en trois catégories: les ethnistes (<<racialists», anglais),les nationalisteset les individualistes.Le crien tère de classement était l'utilisation privilégiée, dans l'analyse littéraire, de certainsconcepts: les ethnistesréunissaientles œuvresde tous les Noirs dans un même ensemble, les nationalistes croyaient à l' histoire et à la politique, quant aux individualistes,ils récusaienttoute possibilitéde généralisation.! Ces recherches peuvent être rapprochées parce qu'elles appliquent à un corpus un critère comme les notions d'ethnicité, de nationalisme ou... refusent de choisir explicitem~nt un critère distinctif. Toutes ces démarches critiques découlent d'un choix impliquant la sélection d'un ou de plusieurs aspects de l'objet de la recherche auquel des caractéristiques générales (ethniques, nationales...) sont attribuées par hypothèse. Dans le cas de ceux que Lindfors appelle les «individualistes», malgré le refus de la théorisation du domaine, la recherche aboutit à ajouter au corpus de la littérature universelle un nouvel écrivain. C'est encore une représentation de l'objet de la recherche qui est mise en œuvre2. Entreprendre une analyse de la francophonie littéraire est une entreprise qui peut sembler désespérée, tant l'approche des textes francophones est aujourd'hui confrontée à une hyper-spécialisation - parfois qualifiée de «schizophrénique»3 - qui pose la question de l'explicitation de ses principes et de leur assise théorique. D. Deltel constate par exemple, dans sa présentation du volume intitulé Convergences et divergences dans les littératures francophones, que «le partage des études francophones est géographique: chaque chercheur est spécialiste d'un secteur»4. Cette affirmation pose à la fois la question de l'origine de cette répartition, de sa justification et, éventuellement, de son articulation avec des disciplines voisines, littéraires ou non - on peut ici penser en particulier à l'africanisme ou à la créolistique. Mais, le même auteur affirme

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aussi qu'une «perspective francophone» reste légitime autour d' «axes communs de réflexion» portant sur l'institution littéraire française, la quête identitaire et l'écriture dans la langue de l'Autre. À l'inverse, et dans le même volume, G. Dugas affirme quant à lui qu'une problématique «francophone» est trop globale et indifférenciée»5. L'articulation entre un corpus défini par la géographie, la culture, l'ethnie ou encore la nation et l'ensemble mal défini que serait la francophonie est donc encore un problème en suspens. En outre, tout discours à prétention quelque peu générale sur la francophonie littéraire se heurte à la difficulté de définir les distinctions opératoires dont il a besoin, tant la «diversité des situations linguistiques et des patrimoines culturels nationaux paraît défier une réflexion globale sur la francophonie littéraire comme telle»6. Cette difficulté est parfois esquivée par la métaphore lorsqu'il est affirmé, devant la complexité des situations africaines qu' «un peu, beaucoup, passionnément: les situations linguistiques effeuillent la marguerite»7. Elle est esquivée aussi par le renvoi à la «condition babélienne» de l'humanité, qui ferait que chaque écrivain se trouverait en face d'une situation à chaque fois particulière, les francophonies étant par définition «plurielles» et renvoyant à l'intrication de «critères psychologiques, sociologiques, politiques et linguistiques»8 qui gêneraient ou même empêcheraient qu'un propos général sur la francophonie littéraire puisse être tenu. Il reste enfin la difficulté inhérente à toute entreprise typologique. D. Maingueneau soulignait que: les typologies,dès qu'on les scrute d'un peu près et qu'on veut les appliquer, volent en éclats, laissant apparaîtreun immenseentrelacs de textes dans lesquels seules les grilles idéologiquesd'une époque, d'un lieu donnés, ou les
hypothèses qui fondent une recherche peuvent introduire un ordre. Comme les

«intérêts»qui guident ces recherchespeuvent eux-mêmesêtre très divers, les grilles typologiques tendent à varier en conséquence.En outre, si l'on veut prendre en compte les facteurs de variation spatio-temporellequi spécifient les typologies[...] on conçoitaisémentque l'on se trouveconfrontéà quelque chose d'insensé dès que l'on entendaccéderà un peu de généralité.9 Mais cette remarque, juste quant au fond, n'implique pas cependant que l'on doive nécessairement se replier sur cet empirisme méthodologique qui règne trop souvent dans les études littéraires et que M. Charles analysait en 1995 dans son Introduction à l'étude des texteslO. Sans prétendre régler l'ensemble de ces difficultés, on peut du moins tenter d'examiner quelques uns des avantages que l'on pourrait tirer d'une réflexion générale sur la francophonie littéraire à partir d'une réflexion inspirée par la comparaison avec le point de vue d'autres disciplines des sciences humaines.

INTRODUCTION

DE LA PREMIÈRE PARTIE

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Un premier point nous paraît être de parvenir à définir les limites de l'objet de la recherche. Est-il possible par exemple, et à quelles conditions, de parler de la «francophonie d'Europe centrale et orientale», au simple prétexte de Milosz, d'Istrati, de Kundera et d'Agota Kristofll ? Et de quelle francophonie s'agit-il? La difficulté apparaît clairement lorsque, dans un colloque, est prononcée une communication sur Cioran - certes intéressante, là n'est pas la question - mais qui ajoute, avec un humour peut-être involontaire, au stéréotype du «voleur de langue» le portrait du «vampire de la langue»12. D. Combe s'élève contre le postulat selon lequel «il n'est de francophonie que collective», tout en ne faisant qu'opposer un autre postulat, celui de l'intérêt scientifique de l'étude d'une «francophonie individuelle» qui renvoie à la pratique du changement de langue dans une culture humaniste13. Or, cette problématique conduit à une restriction méthodologique car: elle exclut par conséquentla diglossie[...] de la réflexionsur le changement: passer du créole au français, pour un écrivain antillais ou mascarin, du joual
au français, pour un montréalais, ce n'est pas à proprement parler «changer de

langue»,mais plutôt prendreacte d'une diglossieinscrite dans la société ellemême.14 D'une manière très paradoxale, cette problématique explicitement fondée sur la prise en compte des phénomènes de «francophonie individuelle» ~roduit l'exclusion de bon nombre d'écrivains du «corpus francophone». A commencer, par exemple, par les auteurs mauriciens dont la production romanesque commence avec Barthélémy Huet de Froberville qui fait paraître en 1803, un roman épistolaire, Sidner ou les dangers de l'imagination publié à Port-Louis et qui peut être considéré comme une production d'avant-garde dans la francophonie puisque bien que certains pays européens passent pour posséder une littérature qui «remonte, pour se confondre avec elle, aux mêmes sources que la littérature française»15, la production romanesque ne débutera que vingt ou trente ans plus tard 16. Un second point est sans doute qu'une telle réflexion permettrait de réexaminer d'un point de vue différent un certain nombre de concepts ou de notions dont la validité a été discutée. De nombreux linguistes ont souligné que c'est l'Afrique «qui connaît les situations les plus variées et les plus complexes» dépendant «de la nature précise du plurilinguisme que l'on retrouve dans une zone ou un État particulier: le nombre de langues vernaculaires distinctes et l'importance et la diffusion des langues véhiculaires locales»17. Cependant, comme nous allons le voir dans l'analyse de la typologie du français proposée par W. Bal, ces situations très diverses n'empêchent pas qu'il puisse exister des facteurs d'unité. Dans le cas de l'Afrique, A. Valdman rappelle que, selon certains

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chercheurs, «il existe à un niveau relativement profond une structure conceptuelle commune à de nombreuses ethnies d'Afrique noire s'exprimant par une organisation des couleurs, une mesure de l'espace, une appréhension du temps, etc., particulières»18. L'auteur fait ici référence à l'hypothèse sémantactique proposée par G. Manessy19, hypothèse sur laquelle nous reviendrons puisqu'elle conduit à poser d'une manière différente, et sans aucun doute plus rigoureuse, la possibilité de l'existence d'une ou du moins de littérature(s) «négro-africaine(s)>>, hypothèse peutêtre trop vite abandonnée après qu'elle ait été disqualifiée par les promoteurs de la Négritude et leurs épigones critiques, ainsi que par l'inconsistance des recherches sur l'africanité des textes littéraires2o. Un troisième point enfin est qu'une réflexion générale peut être l'occasion de résoudre le problème des principes taxinomiques utilisés, que ce soit du point de vue des littératures, des genres ou des écoles tant les principales difficultés dans ce domaine «semblent tenir au fait qu'en matière de littératures hors de France, on en revient constamment à un lexique établi en France même, et pas toujours adapté à sa périphérie [...] »21. Certes, dans cette entreprise qui constituera notre première partie, on pourra nous reprocher de travailler «au génie près», selon la formule de Lanson22, mais il s'agit ici d'un préalable indispensable à nos yeux.

Chapitre Premier Typologies et littératures linguistiques francophones

Un linguiste sourd à la fonction poétique comme un spécialiste de la littérature indifférent aux problèmes et ignorant des méthodes linguistiques sont d'ores et déjà, l'un et

l'autre, de flagrants anachronismes.

1

La relation entre la langue et la littérature pose une question essentielle à notre discipline. En effet, les études francophones, même si elles sont, dans leur principe, fondées sur l'analyse d'une littérature écrite dans une langue, se préoccupent en fait de littératures écrites en situation de contacts de langues, de cultures et de littératures, orales ou écrites, en langue autre. Or, de ce point de vue, il paraît évident que se contenter de noter la variété des situations linguistiques, certes difficiles à cerner, comme nous allons le voir, constitue une réponse qui n'est pas satisfaisante dans la mesure où l'on voit mal comment on pourrait fonder une entreprise quelque peu scientifique qui ignorerait l'un des paramètres essentiels de l'analyse de l'objet de son activité: De même que les languespeuventêtre regroupéesen famillesà partir de leurs ressemblancessémantiquesou syntaxiques,de même les littératures,qui sont la principaleincarnationdes systèmeslinguistiques,peuvent-ellesêtre disposées selon ces mêmesproximitéslinguistiques.2 Mais l'importance du paramètre linguistique n'est pas toujours admis: Jahnheinz Jahn, dans l'introduction de son Manuel de littérature
néo-africaine du 16e siècle à nos jours de l'Afrique à l'Amérique affirmait que,

du fait de l'extension de l'aire d'emploi des langues européennes (et de l'arabe), il n'était plus possible de «classer les littératures d'après les langues». La production littéraire africaine lui paraissait déterminée par le style, c'est-à-dire les «schèmes idéaux, littéraires et formels de pensée et d'expression» manifestés par l'œuvre, et ajoutait-il: Seulela recherchedu topos (caractéristiquesgénéralesqui constituentune appartenancelittéraire,un «lien»littéraire)peut permettrede répartirles œuvres littéraires dans des groupes significatifs pour l'histoire littéraire; ce n'est qu'après l'avoir analyséqu'on peut savoirà quelle littératureappartienttel ou
tel ouvrage.3

En outre, la difficulté à proposer une typologie des littératures à partir de la seule prise en compte des phénomènes linguistiques tient aussi aux rapports complexes qu'entretient la linguistique avec l'histoire. La représentation de l'histoire en linguistique est souvent assimilée à la diachronie, c'est-à-dire à une succession, à une somme de synchronies, alors qu'elle implique la dynamique du changement, c'est-à-dire une re-

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présentation du temps continue et en même temps dialectique. L'opposition entre la synchronie et la diachronie ne se superpose pas à la notion de changement, ni à celle de transformation, qui impliquerait une réflexion sur l'opposition entre structure et événement4. D. Rey Hulman notait d'ailleurs que, dans la linguistique africaniste: les empruntsqui sont en quelquesortemarquede l'histoire,même dans le cas des contacts entre le français langue écrite et les langues africaines non écrites, ne sont pas un objet de recherchetrès apprécié.[...] La variationtemporelledes languesn'étant pas elle-mêmeobjetde description,elle n'a pas été confrontéeà la différenciationsociale.5 Cependant, une réflexion sur la relation entre les aires linguistiques et le phénomène littéraire nous paraît nécessaire afin de fixer un certain nombre de cadres à la réflexion et éviter de se perdre dans des apories. Ainsi, G. O. Midiohouan qui commence par affirmer que «les œuvres [africaines] elles-mêmes circulent difficilement d'une aire linguistique à l'autre» et, après avoir accusé les «langues des colonisateurs» de créer des «cloisonnements fictifs», finit-il par remarquer que «les productions en langues africaines n'ont qu'une possibilité limitée d'audience en dehors de leur zone de création». C'est sans doute vrai, mais on ne voit pas très bien en quoi les «langues du colonisateur» seraient responsables de cette situation, un ouvrage écrit en acoli ne pouvant par définition être lu que par des acoliphones6. Il semble en tout cas de bonne méthode d'essayer d'y voir plus clair. On peut ainsi penser, non pas faire servir les typologies linguistiques à un quelconque classement des productions littéraires et des écrivains, mais tenter de parvenir à mieux comprendre le rôle du facteur linguistique dans la production littéraire francophone et produire les concepts adéquats pour la décrire. Il nous apparaît évident que, plutôt que de se contenter de banalités sur le «vol de langue», il faut analyser les choses d'un peu plus près. Prenons l'exemple de la situation du Cameroun. En 1986, dans un développement intitulé «le français, une langue camerounaise», P. Renaud écrit qu'il est clair que «les populations camerounaises des provinces à fort taux de scolarisation sont en train de s'approprier le français, aux dépens même de véhiculaires plus anciens comme l'ewondo»7. Ajoutons-y le cas du Congo qui, avec «une population francophone évaluée à 68,6% de la population totale» est «le premier et le seul pays d'Afrique à compter dans sa population plus de la moitié de francophones»8. Quitte à passer pour un indécrottable «francophoniste» aux yeux de J. Corzani9, on ne nous fera jamais croire que les littératures écrites dans ces situations - et quelles que puissent être par ailleurs les déclarations des écrivains dont on a l'habitude de faire grand cas - ne

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portent pas trace des situations ainsi décriteslo, que l'on pourrait - et devrait - opposer à d'autres situations où l'«avenir» du français est moins assuré Il. De ce point de vue, la sociolinguistique offre les ressources théoriques permettant de penser la situation linguistique par rapport à laquelle l'écrivain construit sa représentation des langues. Ainsi, D. Turcotte, dans une perspective liée à l'analyse des politiques d'aménagement linguistique, s'est proposé de comparer la Côte d'Ivoire, «véritable mosaïque puisqu'on y dénombre pas moins d'une cinquantaine de groupes ethniques dont aucun ne représente plus du quart de l'ensemble de la population» et qui, à ce titre, «ne diffère pas beaucoup d'autres pays africains tels le Cameroun, le Tchad, le Zaïre, etc.» et, à l'opposé, Madagascar qui possède «une grande homogénéité linguistique», que seuls possèdent quelques pays comme le Rwanda, le Burundi, la Tunisie, par exemple12. L'auteur pense ainsi pouvoir illustrer «deux des principales voies qu'emprunteront les divers pays de l'Afrique francophone à l'avenir», c'est-à-dire un «bilinguisme eurafricain généralisé» pour la Côte d'Ivoire et l'unilinguisme dans le cas de Madagascar13. On peut donc envisager, à titre d'hypothèse, que le critère linguistique puisse fonder des 'comparaisons sur des critères explicites et surtout éviter que l'idéologie pro ou anti-francophone ne vienne interférer dans les analyses comme cela est trop souvent le casI4. C'est en quelque sorte - faut-il l'avouer ? -le programme lansonien d'examen des déterminations de l'œuvre qui nous paraît devoir être mis en œuvre. Un tel programme implique nécessairement une perspective comparative qui outre la prise en compte des facteurs historiques tenterait de rapprocher certaines situations en synchronie pour leur similitude ou, tout au contraire parce qu'elles représentent, du point de vue linguistique, des situations diamétralement opposées. Ceci ouvrirait la voie - dans le cadre de notre discipline encore trop souvent marquée par le militantisme francophone ou, à l'inverse, fascinée par le risque de voir l'objet de sa recherche s'évanouirI5 - à une sociolittérature qui disposerait des instruments permettant d'analyser la conscience linguistique des écrivains dans ces situationsI6. 1. LA TYPOLOGIE DE WILLY BAL Les approches du phénomène francophone relèvent d'abord de son archéologie, c'est-à-dire des perspectives directement et explicitement déterminées par l'existence de l'empire colonial français. Comme l'indique G. Manessy «le colonisateur [a] toujours mesuré aux progrès de sa langue l'importance de son emprise sur le pays»I? Il faut rappeler

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qu'Onésime Reclus (1837-1916), l'inventeur du terme «francophonie», proposait déjà la toute première typologie en distinguant francophones de naissance et francophones de destination, c'est-à-dire ceux pour qui le français n'était pas langue matemelle18 : Nous mettons aussi de côté quatre grands pays, le Sénégal, le Gabon, la Cochinchine, le Cambodge dont l'avenir au point de vue «francophone» est encore très douteux sauf peut-être pour le Sénégal. Par contre, nous acceptons comme francophones tous ceux qui sont ou semblent destinés à rester ou à devenir participants de notre langue: Bretons et Basques de France, Arabes et Berbères du Tell dont nous sommes déjà les maîtres. Toutefois nous n'englobons pas tous les Belges dans la «francophonie» bien que l'avenir des Flamingants soit vraisemblablement d'être un jour des Franquillons.19

Mais, à notre connaissance, c'est Willy Bal qui le premier, dans un article paru en 1977 et intitulé «Unité et diversité de la langue française», a proposé une typologie des situations de francophonie s'appuyant sur une analyse linguistique de la variation du français. 1.1. La dialectique unité I diversité Une perspective fondée sur la dialectique de l'unité et de la diversité de la langue française permet d'éviter le piège de l'idéologie puriste et d'échapper à l'alternative évoquée par C. Hagège :
y a-t-il une conciliation possible entre la normalisation que les plus puristes considèrent comme une nécessité faute de laquelle le français se dissoudrait dans la multiplicité, et l'ouverture à la vie telle que la représentent les francophonies multiples du monde d'aujourd'hui 120

W. Bal commence en effet par faire observer que la «diversité interne d'une langue est un fait normal, qui n'est nullement incompatible avec l'unité»21. Et l'auteur montre que la langue française, aussi bien en diachronie qu'en synchronie, c'est-à-dire aussi bien du point de vue de l'histoire que du fait qu'elle est parlée dans différents pays du monde, s'est différencié en différentes variétés qui sont néanmoins du français employé par des communautés linguistiques diversifiées. Cela signifie qu'une langue «dans son utilisation pratique, s'accommode fort bien d'une grammaire Upolylectale" et [que] le mythe du code linguistique commun à tous les membres d'une communauté, d'une grammaire umonolithique" [...] s'en trouve bien affaibli»22. Dans cette perspective «la langue est conçue comme un assemblage historique de zones stables, homogènes, non soumises à variation, et de zones instables hétérogènes et variables. Le problème est alors de déterminer l'importance relative de ces deux aspects23. Mais la dialectique unité / diversité explique la remarque de G. Manessy qui, en analysant le français d'Afrique, observait que le

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«répertoire des paradigmes verbaux communs à la majorité des locuteurs du français populaire africain n'est donc guère différent de celui dont disposent les usagers de variétés soustraites, pour des raisons diverses, à la pression de la norme académique»24. L'existence de caractéristiques communes «aux français d'Amérique, d'Afrique et dans une certaine mesure au français populaire de France»25 est un problème linguistique qui concerne bien évidemment la littérature: que ce soit d'un point de vue strictement stylistique ou du point de vue de l'analyse des particularismes, cela conduit à revoir les démarches fondées sur l'écart stylistique ou sur les marqueurs d'identité26 : La littérature est le parent pauvre des études francophones,où prévalent le
plus souvent les préoccupations idéologiques, sociologiques, ethnographiques.

Certes, les données fournies par l'histoire et les sciences humaines [...] sont indispensables. Mais, de même que l'étude des sources pour la philologie, elles ne constituentjamais qu'un préalable à l'analyse littéraire. Il s'agit de s'interroger sur la dimension proprement littéraire des œuvres en langue
française

- sur le fait littéraire francophone

lui-même.27

Mais le paramètre linguistique ne peut être ignoré par les chercheurs en littérature et il n'est pas certain que l'on puisse distinguer de manière très nette entre ce qui serait un préalable à l'analyse des littératures francophones et ce qui relèverait de l'analyse littéraire proprement dite. 1.2. Diversité de la langue française Le plus important pour notre propos est d'analyser les facteurs de variation du français à travers le monde. Cette variation s'explique, selon w. Bal, par différents paramètres qui relèvent de facteurs sociologiques, sociolinguistiques ou communicationnels. La variation découle, par exemple, de l'existence de groupes sociaux produisant un sentiment d'appartenance provenant de la définition de la communauté par sa localisation (la langue du pays) et / ou par son compartimentage social et / ou racial28. Une autre cause de variation réside dans la diversité des fonctions sociales remplies par une langue. Enfin, du point de vue de la communication, la diversité du français dans les zones où il est utilisé provient des situations dans lesquelles intervient l'acte de parole ainsi que des modalités de la communication. La perspective de W. Bal est cependant essentiellement fondée sur une démarche historique qui lui permet de poser une première opposition entre tradition et expansion. Selon W. Bal, les pays où la francophonie est «de tradition» sont ceux dont le français' est dès l'origine la langue: la France d'oïl, la Wallonie et la Suisse romande:

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Par une série d'accidents géographiques,historiqueset sociaux, la Suisse romande, soudée au bloc linguistique francophone d'Europe, s'est très lentement forgé une personnalitédans l'isolement. Sa littératureremonte, pour se confondreavec elle, aux mêmessourcesque la littératurefrançaise.29 Le phénomène d'expansion concerne le reste de la francophonie, y compris donc la partie de la France où se parlait la langue d'oc et qui, il est vrai, dût être réduite par la force des armes. On ne saurait évidemment considérer le sud de la France de la même façon qu'un pays africain. Mais, si cette analyse a parfois été mise au compte du fait que W. Bal était Belge, elle a néanmoins l'intérêt pour nous de souligner qu'il existe des relations typologiques entre les situations de régionalité et de francophonie littéraires. Dans le cadre de ce que Bal appelle l'expansion, quatre types de phénomènes différents peuvent intervenir successivement ou en même temps: la superposition, l'importation, le rayonnement culturel et l'implantation. La superposition intervient quand, généralement pour des raisons politiques, «une langue en vient à assumer partiellement ou exclusivement dans un territoire alloglotte des fonctions sociales considérées comme supérieures (telles que l'administration, l'enseignement, les relations internationales, etc.)>>30. n peut prendre comme exemple le rôle O qu'a pu jouer le français en tant que langue diplomatique et langue des élites en Europe à partir de la fin du XVIIe siècle31. Mais on voit tout de suite la «fragilité» du phénomène et, de fait, la superposition n'est pérenne que dans la mesure où elle s'effectue dans toutes les fonctions sociales de prestige et où cette langue finit par devenir langue maternelle d'un nombre suffisamment important d'habitants d'un territoire donné, comme dans le cas de la région de Bruxelles par exemple. L'importation du français est liée à un «déplacement de population», à l'immigration dans un pays d'un groupe de locuteurs français comme au Maghreb, au Canada ou dans les Mascareignes. P. Martino, en s'interrogeant sur la question de savoir si, au moment de célébrer le centenaire de l'Algérie (c'est-à-dire de sa colonisation bien sûr), une littérature «algérienne» était née, posait le problème en termes d' «importation linguistique ou littéraire», correspondant à une colonisation donnant naissance à ce qu'il n'hésitait pas à appeler une «seconde Nouvelle France»32. À l'inverse, cette importation du français, comme dans le cas du Québec et de Maurice, peut résister aux avatars de la colonisation. Le rayonnement culturel fait qu'une langue, «le plus souvent sous sa forme littéraire, est étudiée en dehors de son domaine et qu'en tant que langue étrangère elle est pratiquée par des alloglottes d'un certain niveau socio-culturel»33. C'est ce phénomène qui explique que des écri-

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vains étrangers choisissent le français pour écrire. Ltintroduction du Guide culturel - écrite par Eugène Ionesco rappelle que l'avant-garde théâtrale française dans les années 50 était constituée de Samuel Beckett (né à Dublin), d'Arthur Adamov (né à Kislovotsk, dans le Caucase) et d'Eugène Ionesco lui-même (né à Slatina en Roumanie)34. Mais, ce qui différencie cette «francophonie d' appel», selon les termes retenus par les institutions francophones, est qu'il existe une opposition nette entre la référence à une «norme raffinée du français» qui sert de marqueur de statut intellectuel et le reste de la francophonie où se développent des phénomènes d'appropriation du français3s. Enfin, l'expansion prend la forme de l'implantation «lorsqu'une langue étrangère devient langue maternelle d'un grand nombre d'habitants d'un territoire donné»36. Ces différents facteurs historiques qui, rappelons-le, interviennent conjointement et / ou successivement dans le processus d'expansion du français, ne sont pas les seuls. W. Bal fait observer que les facteurs géopolitiques sont eux aussi importants et que l'on doit distinguer les situations où la communauté francophone est isolée par rapport à un «centre directeur» de la langue, se trouve donc à proximité dtun centre de rayonnement d'une autre langue, des situations où une communauté linguistique francophone se trouve en continuité territoriale avec la France. Ce «centre directeur» correspond au concept de «centre vital» défini chez J. A. Laponce comme le «lieu idéal où s'articulent les fonctions de commandement, d'intégration sociale, d'adaptation économique et de continuité historique», c'està-dire le «point de l'espace physique où se concentrent les hautes fonctions, les fonctions non spécialisées, les centres vitaux de la communication de l'ensemble ethnique»37. L'exemple le plus clair de cette différence serait l'opposition entre la situation belge ou suisse et celle du Québec, complètement coupé de la France entre 1763 (Traité de Paris cédant la Nouvelle-France à l'Angleterre) et le milieu du XIXe siècle, isolé dans un continent anglophone38. Dans le cas de la Belgique ou de la Suisse, le problème des écrivains serait plutôt de ne pas être directement intégré au corpus de la littérature française. Le problème de la langue d'écriture, notait J.-M. Klinkenberg, «n'a jamais été explicitement posé en Belgique. Il a toujours été immédiatement occulté par le mythe d'une participation immédiate et totale à la culture et à la littérature française»39. À l'inverse, dans le cas des communautés francophones nord-américaines, l'écrivain se trouve dans une situation d'étiolement linguistique dont le cas extrême serait celui d'écrivains utilisant le français dans la sphère familiale et l'anglais comme langue littéraire. C'est dans cette situation

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que se trouvait par exemple Grace Metalious ou Jean-Louis Kerouac, plus connu sous le nom de Jack Kerouac:

Lebris

de

Quant à la littérature, encore très florissante jusqu'à la deuxième guerre mondiale, elle a beaucoup souffert du dédain de certains Francos, pour leur langue et de leur option pour l'anglais, avec les exemplesles plus éclatants de Grace Metalious (1925-1964), née Marie-Antoinette Jeanne d'Arc de Repentigny, romancière à succès (Peyton Place, 1956), native de Manchester, et surtout, du grand Jack Kerouac (1922-1969), de Lowell, qui n'écrivit qu'en anglais tout en ne parlant que français à sa mère.4O

L'étude de la francophonie littéraire implique donc sans doute à la fois l'analyse de l'émergence et de la «mort» de certaines littératures41. W. Bal souligne le rôle d'autres facteurs permettant de rendre compte de la variation du français. Nous ne ferons que les signaler dans la mesure où nous les retrouverons plus loin dans l'analyse. Du point de vue linguistique, les situations unilingues (de principe) s'opposent aux situations plurilingues que l'on peut par ailleurs analyser du point de vue de la législation42 aussi bien que du point de vue des relations existantes entre les variétés de langue en contact selon qu'elles sont plus ou moins apparentées43. Les facteurs sociolinguistiques déterminent l'étendue du phénomène de bi- ou de plurilinguisme selon des variables sociales très diverses (opposition urbain / rural; sexe; âge; religion, etc.), ceci aboutissant au fait que le français peut être dans une situation différenciée à l'intérieur d'une société. Enfin, l'emploi du français dans des milieux naturels et socio-culturels très différents entraîne une «indigénisation» du français au plan lexico-sémantique44. Willy Bal aboutit donc «au prix d'une assez forte schématisation» à une typologie des situations de francophonie fondée essentiellement sur le paramètre historique. Celle-ci est reproduite à la page suivante dans le tableau n° 145. Cette typologie a été critiquée par certains linguistes, le reproche essentiel à retenir étant qu'elle ne prend en compte que la situation du français46. Mais ce qui nous importe ici sera d'analyser son intérêt pour une approche des littératures francophones. De ce point de vue, il n'est pas sans intérêt de comparer la typologie proposée à la manière dont le Guide culturel rend compte des «littératures et civilisations d'expression française», même si, dans le projet des concepteurs de l'ouvrage, cette cohérence n'était peut-être pas recherchée.

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1. France

2. Zones hors de France 3. Territoires d'Outre-mer 4. Zones de superposition

la Zone des parlers d'oïl et villes de l'ensemble du pays à part l'Alsace lb Milieu rural occitan lc Milieux ruraux catalan, corse, breton, flamand Id Alsace 2a Belgique francophone, Suisse romande, Val d'Aoste 2b Canada francais 3 Haïti, Antilles, Mascarei~nes 4a Afrique noire et Madagascar 4b Ma~hreb 4c Ancienne Indochine française 5 Proche et Moyen-Orient

Tradition d'on ou implantation Tradition, immigration, mélange de races et fonnation de créoles Protectorats et colonies francais et belges

S. Zones de rayonnement culturel

Tableau n° 1 : Typologie linguistique des situations de francophonie selon W. Bal (op. cit., 1977). Comme on le voit dans la troisième colonne du tableau n° 2, il existe des correspondances entre la typologie linguistique proposée par w. Bal et les découpages procédant de considérations sur les «civilisations et littératures d'expression française». Ces notions, il faut d'ailleurs le noter, sont problématiques: la notion de «littérature d'expression française» est en concurrence avec celle de «littérature francophone» et pose les mêmes problèmes de terminologie. Surtout, on ne peut que s'interroger sur le sens d'une expression telle que «civilisation d'expression française». Quoi qu'il en soit, Belgique et Suisse romande figurent bien dans la zone «hors de France», définie du point de vue linguistique, ce qui signifie sans doute qu'il y a homologie entre la situation de ces deux pays, qu'il est légitime de tenter d'en comparer les productions littéraires et qu'il s'agit d'un sous-ensemble de la francophonie pertinent d'un point de vue disciplinaire47. Le Canada pose un autre problème dans la mesure où il semble que les concepteurs des monographies aient davantage discriminé les situations puisqu'ils séparent le cas du Québec, de celui de l'Acadie et de l'Ontario (ce dernier cas étant d'ailleurs traité par un simple guide biblio-

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graphique). S'il faut écarter l'hypothèse selon laquelle la typologie de W. Bal est trop peu précise - celui-ci le justifie par l'inévitable schématisation qu'entraîne la construction d'une typologie présentée sous forme de tableau - on peut donc penser que les distinctions proposées par les auteurs des monographies (ou par les concepteurs du Guide culturel) sont fondées sur le postulat selon lequel l'existence d'un groupe humain possédant son histoire propre serait suffisant à fonder l'autonomie d'une littérature. On remarquera en outre que la question des relations entre les situations belge, suisse et canadienne n'est pas abordée48. Ty ~olo2iede W. Bal la Zone des parlers d'oi1 1. France et villes de l'ensemble du pays à part l'Alsace tb Milieu rural occitan tc Milieux ruraux catalan, corse, breton, flamand Id Alsace 2. Zones hors 2a Belgique francophone, Suisse romande, Val d'Aoste de France 2b Canada français Articles du Guide culturel

3. Territoires d'Outre-mer 4. Zones de superposition

3 Haïti, Antilles, Mascareignes 4a Afrique noire et Madagascar 4b Ma~hreb 4c Ancienne Indochine française 5 Proche et Moyen-Orient

Articles sur la Belgique, la Suisse romande Articles sur le Canada (distinguant le Québec, l'Acadie, l'Ontario) Articles sur les AntillesGuyane Article sur l'Océan indien (y compris Madagascar) Article sur l'Afrique noire Article sur le Ma~hreb

5. Zones de rayonnement culturel

Article sur le Liban

Tableau n° 2 : Correspondance entre la typologie linguistique de W. Bal et les situations littéraires (Source: A. Reboullet et M. Tétu, op. cit., 1977). Mais la perspective littéraire s'écarte le plus nettement du classement linguistique en ce qui concerne l'Afrique et les «Territoires d'Outremer». En effet, tandis que W. Bal classe Madagascar dans les pays d'Afrique noire, du point de vue littéraire, la situation de ce pays est analysée en tant que partie d'un ensemble appelé «Océan indien», ce qui fait

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que la catégorie des «territoires d'Outre-mer» devient hétérogène puisque Madagascar n'est pas une île créolophone. Cela signifie donc que d'autres critères sont apparus pertinents pour l'étude de l'Océan indien (critères géographiques, historiques, etc.) et que l'emploi d'un seul critère dans une perspective littéraire est impossible. On peut ici développer l'exemple de la littérature de l'Océan indien. Il est clair que, dans le cas de Madagascar, jouent en même temps des relations indianocéaniques pérennes (historiques ou littéraires comme la circulation des textes entre les îles de la région par exemple) et, au moment de la décolonisation, des solidarités africaines. A. Viatte pense même que l'œuvre de Jacques Rabemananjara et de Flavien Ranaivo s'apparente à celle de Léopold Sédar Senghor exaltant la négritude et qu'en conséquence, «par la chronologie et la nature de ses contacts avec l'esprit français, Madagascar, en dépit de ses affinités indonésiennes, se rapproche de l'Afrique plus que des archipels voisins»49. Mais l'insularité commune aux pays de la zone ouest de l'Océan indien ne doit pas masquer la différence entre les Mascareignes et Madagascar (la «Grande lie») et, par conséquent, le fait que, si cette insularité peut être «vécue» comine telle par les habitants des Mascareignes ou des Seychelles, il n'en est sûrement pas de même pour Madagascar. D'où la remarque de J.-L. Joubert: «On parle français dans les îles de l'océan indien au sud 'de l'équateur. Mais cette affirmation recouvre des situations linguistiques fort dissemblables. La place du français dans la vie sociale et culturelle varie d'une île à l'autre.»50. Dans le cas de l'Océan Indien, il y a eu en effet des périodes d'isolement au début de la colonisation, ce qui a été l'un des facteurs ayant entraîné la naissance des créoles et tous les pays de la zone ont subi l'influence de la langue coloniale. Mais cette influence a joué de manière différente selon les situations du fait de la différence entre les dates de la colonisation (XVIIe et XVIIIe pour les îles, XIXe pour Madagascar, même si l'influence française a précédé la colonisation)51 mais aussi du fait qu'à partir de 1810 la zone a été partagée entre deux empires coloniaux, ce qui modifie la position par rapport à la langue: le français à Maurice sera défendu avec d'autant plus de vigueur qu'il s'inscrit dans une perspective de revendication d'une francité que la fraction blanche de la population prend comme emblème52. Ceci, comme l'a noté A. Viatte, n'est pas sans conséquences sur la situation littéraire à Maurice: Par l'abondance et la qualité de ses ouvrages, Maurice semble privilégiée. Occupéepar les Britanniquesen 1810,annexéeen 1814,elle a moins que ses
voisins apporté ses talents vers Paris, et la défense et illustration du français y prend l'aspect d'un devoir patriotique. 53

40 Et citant Malcolm peut-être

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l'exemple de Robert Edward Hart, de Loys Masson et de de Chazal, il parle d'une «densité littéraire qui ne se retrouve nulle part ailleurs»S4. En 1969, il reviendra sur ce sujet: On voit pourtant les différences avec la Réunion. Alors que les Réunionnais trouvent leurs débouchés en France et que leurs productions littéraires sont véhiculées sans effort par le grand courant des lettres françaises, les Mauriciens, coupés politiquement de leur ancienne mère patrie, doivent vivre davantage sur eux-mêmes.SS

De cet examen, il ressort que l'on peut penser que la prise en compte des facteurs linguistiques dans une typologie de la francophonie littéraire permet d'organiser le champ et de déterminer autour de critères explicites des perspectives comparatives. L'analyse de W. Bal inscrit cette typologie dans une sorte de continuum dont les deux pôles seraient d'une part le «centre directeur de la langue» que constituerait Paris jusqu'aux limites du phénomène francophone. Ces limites seraient de deux ordres bien différents: d'une part une première limite serait constituée par ce que W. Bal appelle les phénomènes de rayonnement culturel dont relèvent par exemple les écrivains d'Europe de l'Est; d'autre part, elles relèveraient des phénomènes d'étiolement linguistique aboutissant à l'abandon de l'usage littéraire du français comme dans le cas des écrivains issus des communautés francophones américaines. Nous parlons de continuum dans la mesure où il nous paraît évident que distinguer des situations construites autour de la sociologie des langues n'implique nullement à nos yeux que celles-ci ne puissent être comparées. Il reste que les propositions de W. Bal posent le problème des situations africaines. Celles-ci sont en effet présentées comme un ensemble dans lequel il ne parvient pas à introduire de distinctions, ce qui, compte tenu de la diversité des situations, indique qu'il convient de faire appel à d'autres concepts que ceux mis en avant jusqu'alors.
2. LA TYPOLOGIE D' ALBERT V ALDMAN Albert Valdman, dans l'avant-propos du Français hors de France publié en 1979, a repris cette question en proposant de remplacer le critère historique proposé par W. Bal (tradition vs expansion) par une opposition fondée en synchronie sur le statut du français, c'est-à-dire la distinction entre des situations où le français est langue vernaculaire et celles où il est langue officielle ou véhiculaires6. Dans le cas où le français est langue vernaculaire, la variation présente deux traits essentiels: d'une part il existe un lien affectif entre le locuteur et la langue et d'autre part cette langue est acquise au foyer ou à l'intérieur de groupes sociaux. Dans le cas où le français sert de langue

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officielle et / ou véhiculaire, la variation s'explique par le fait que ses locuteurs connaissent une ou plusieurs autres langues maternelles ou véhiculaires, que le français est acquis à l'école et que différentes stratégies de communication sont possibles, en particulier quant au choix assumé ou refusé de «métisser» le français. A. Valdman aboutit à une typologie que nous résumons dans le tableau n° 3. français vernaculaire + langue officielle seule ou avec d'autres fonction vernaculaire seule Langue officielle unique Lan ue officielle secondaire avec langues nationales devenues des véhiculaires rinci al véhiculaire Belgique, Suisse romande, uébec Val d'Aoste, Provinces canadiennes, Louisiane, NouvelleAn leterre, États- Unis DOM. / TOM. Territoires créolo hones Ma hreb et Mada ascar Afrique noire (certains pays)

français véhiculaire

Tableau n° 3 : Typologie des situations de francophonie selon A. Valdman (op. cit., 1979). Cette typologie, un peu comme celle de W. Bal, présente des caractéristiques intéressantes pour notre propos. Belgique et Suisse romande sont encore 1:1nefois rapprochées, ce qui semble prouver que la situation est analysable en fonction des propositions de W. Bal liées au facteur géopolitique, c'est-à-dire à la situation de francophonie homogène adossée à la Frances7. Le problème, encore une fois, est de distinguer véritablement ce type de situation de celles des littératures régionales, tant la force du «rayonnement» du «centre directeur» de la langue peut en effet arriver à faire considérer les écrivains de ces zones comme des écrivains français. Mais il convient cependant de nuancer l'importance de ce phénomène, la reconnaissance de l'institution littéraire française n'ayant pas été sans ambiguïtés au cours de l'histoire. Ainsi pour J.-J. Rousseau dont G. Lanson écrivait qu'il était «essentiellement un Genevois protestant qui n'a pas pu s'adapter à la société française», ou pour Verhaeren ce «grand poète français de Belgique» dont l'œuvre est «une des expressions suprêmes du génie flamand» malgré des «rugosités et des inélégances qui écorchent nos délicatesses de lettrés»s8. Pour ce qui est des «territoires créolophones», on peut penser qu'existe effectivement, du fait même de l'usage des créoles français, une certaine homogénéité du «monde créole» possédant «une forme d'unité linguistique et culturelle qui ne doit pas toutefois faire perdre de vue que chacune des composantes de ce monde garde par ailleurs sa spécifi-

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LITTÉRAIRE

cité»59. On pourrait donc mettre en évidence dans les zones créolophones un type de solidarité que l'on pourrait qualifier de transversale qui s'opposerait à d'autres types de représentations, davantage ancrées géographiquement comme l'africanité, l'indianocéanéité, la belgitude, etc. En revanche, le rapprochement entre le Maghreb et Madagascar dans la typologie d'A. Valdman pose un problème important. L'existence d'une langue nationale (l'arabe dit «littéraire» et le mérina) ne peut masquer la différence qui existe entre une langue pourvue d'une tradition littéraire prestigieuse et une langue instituée langue nationale au XIXe par une aristocratie triomphante, même si l'on se trouve, dans les deux cas, dans une situation où il existe une langue littéraire soutenue par des structures étatiques. La prise en compte de la dimension synchronique dans le phénomène francophone conduit donc à des résultats qui ne sont pas sensiblement différents de ceux obtenus à partir d'entreprises privilégiant la diachronie. Mais cela vaut surtout pour les littératures occidentales et dans le cas du monde créole. Dans le cas du continent africain, la situation est beaucoup plus complexe. La tentation est grande de faire de l'Afrique sub-saharienne une situation pensée dans sa globalité et l'appel à la notion de littérature négro-africaine est sans doute une autre manière d'enregistrer une telle difficulté. 3. Df AUTRES TYPOLOGIES Ces typologies sont partielles mais elles sont néanmoins intéressantes pour notre propos parce qu'elles vont nous permettre de résoudre les difficultés rencontrées jusqu'alors dans l'analyse de la situation africaine60. 3.1. La typologie de Robert Chaudenson Une autre proposition de typologie a été avancée par R. Chaudenson qui remarque que, aussi bien W. Bal qu'A. Valdman ont proposé des classifications reposant exclusivement sur la situation de la langue française. Dans une perspective visant à construire un instrument d'aide à la décision en matière de coopération et de politique linguistiques, le projet de R. Chaudenson est de prendre en compte l'ensemble des composantes linguistiques des situations francophones et d'aboutir à une typologie du plurilinguisme d'inspiration sociolinguistique61. Cette typologie est construite autour des deux paramètres que sont le status et le corpus. Le status d'une langue est défini par différents paramètres tels l'officialité et / ou la nationalité (le statut juridique), les usages institutionnalisés, le rôle dans l'éducation, dans les médias ainsi

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que dans la promotion sociale. Le corpus d'une langue est constitué par la production linguistique dans une langue saisie sous l'aspect de ses modes d'appropriation, de sa vemacularisation ou de sa véhicularisation, des compétences aussi bien que de la production et de la consommation langagi~res (voir tableau n° 4)62.Comme le note l'auteur:
Un simple coup d' œil sur cette représentation révèle, dans la quasi-totalité des états francophones, un déficit de «corpus» puisque presque tous se trouvent regroupés dans la moitié supérieure gauche du carré; il apparaît donc clairement que dans la plupart des États où le français est langue officielle, langue de l'école, de la justice, de l'administration (d'où son «status» élevé que marque la position dans la partie supérieure du carré), le français n'est connu que d'une très faible minorité de citoyens.63

Dans la perspective qui nous préoccupe, la grille d'analyse proposée par R. Chaudenson a surtout l'avantage d'offrir enfin la possibilité de dépasser la globalisation des situations africaines, comme c'était le cas dans la typologie de W. Bal et d'A. Valdman. La grille proposée indique des rapprochements possibles entre des situations africaines (le Sénégal et le Congo ou bien le Gabon, la Côte d'Ivoire, le Bénin et le Zaïre) où il serait possible d'étudier sur la base de critères explicites, s'il existe une relation et laquelle entre la situation sociolinguistique et la production littéraire. De ce point de vue, les analyses de B. Maurer permettent d'aller plus loin. 3.2. La typologie de Bruno Maurer B. Maurer a entrepris de redéfinir le concept de continuum linguistique à la lumière des situations africaines. À l'origine, chez D. Bickerton, le concept sert à désigner des situations de continuité linguistique «par le bas» entre une variété prestigieuse de langue (français, anglais essentiellement) et un créole. Dans une synthèse de quelques recherches sur les français d'Afrique, B. Maurer montre qu'il existe de notables différences entre des situations proches des situations créolophones, où apparaissent des formes de communication hybrides pouvant aller jusqu'à une pidginisation64, et des situations où l'existence d'une langue véhiculaire africaine concurrente du français conduit à maintenir un français standard qui n'occupe que des secteurs restreints de la communication. L'auteur fait observer en outre que les recherches sur les français d'Afrique ont fait apparaître, à l'intérieur de ce français, un continuum de productions langagières allant du .français normé à des formes plus difficilement identifiables présentant des écarts importants avec le français de référence et pouvant se trouver en situation de continuité interlinguistique avec les langues africaines.

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GAB. .CD I BEN- ZA I

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.

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40

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20
40 BEN: Bénin BUR: Burundi CON: Congo HAl: Haïti MAR: Maroc RCA : Rép. Centre Africaine SEN Sénégal TCH: Tchad ZAI : Zaïre 60 80 BFA: Burkina Faso CAM : Cameroun FLA : Flandre MAD: Madagascar MAU: Maurice ROD Roumanie SEY : Seychelles TEN : Canada (Terre N.) 100

BCF: Belgique (Com. Fr.) BRU: Belgique (Bruxelles) CDI : Côte d'Ivoire GAB : Gabon MAL : Mali QUE : Canada (Québec) RWA: Rwanda STL : Sainte-Lucie VAN : Vanuatu

Tableau n° 4 : Représentation graphique des situations de francophonie (Source R. Chaudenson et alii., op. cit., 1991 : 194).

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Il existe donc, selon B. Maurer, dans de nombreuses situations africaines (Burkina-Faso, Centrafrique, Zaïre, Sénégal, Cameroun, Madagascar65), d'importants phénomènes d'alternance codique ne relevant pas de la continuité linguistique «par le bas» puisque caractérisant les productions langagières de locuteurs scolarisés, lettrés. Dans ce cas, il n'y a plus continuité mais «convivialité», c'est-à-dire partage d'un même espace discursif par des formes acrolectales ou mésolectales du français et les langues africaines, partage qui est la conséquence de l'apprentissage scolaire. B. Maurer propose donc au terme de son analyse, «un nouveau classement des situations de francophonie, une typologie sociolinguistique tenant compte des rapports entretenus avec les langues africaines en termes de continuité, de partage d'un même marché linguistique»66. Cette typologie est résumée dans le tableau n° 5. 1 continuité + 2 continuité 3 continuité + ~4 continuité convivialité + convivialité + convivialité convivialité Côte d'ivoire, Réunion, Maurice Diibouti, Zaïre, Centrafrique, Sénégal Mali, Guinée

Tableau 5 : Typologie des situations de francophonie africaine selon B. Maurer (1996). Le travail de B. Maurer permet donc d'approfondir les remarques d'A. Valdman sur la variation du français. Quand le français n'est pas langue vernaculaire, le phénomène de convivialité linguistique est un élément important - mais sans doute pas le seul- dans les déterminations de la conscience linguistique d'un écrivain. C'est en tout cas ce type d'analyse qui permet de comprendre comment le français peut être pour certains écrivains une «langue africaine» et la littérature en français constituer l'une des manifestations modernes de l'héritage occidental gréco-latin constitutif de la culture plurielle de l'Afrique67. 4. LE DEGRÉ D' ADHÉSION À LA FRANCITÉ On pourrait nous objecter que cette étude des typologies proposées par les linguistes risque de conduire à les faire servir à des fins pour lesquelles elles n'ont à l'évidence pas été conçues. Nous aborderons donc la même question à partir de l'ouvrage de G. Tougas Les écrivains d'expression française et la France, publié en 1973 qui nous servira aussi à montrer les dangers qu'il y a à fonder l'analyse des littératures francophones sur une doxa linguistique. G. Tougas, dans un des rares ouvrages généraux consacrés au phénomène littéraire dans la francophonie, propose de répartir les pays

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francophones «selon leur degré d'adhésion à la francité» en quatre catégories distinctes qu'il appelle des «cercles»68. Ce «degré d'adhésion à la francité» est indubitablement d'ordre linguistique, l'auteur précisant en note que sa «nomenclature» est fondée sur «un ordre dégressif d'appartenance à la langue française»69, même si par ailleurs il ne cite aucune source bibliographique à ce sujet et qu'en fait d'autres considérations interviennent. En effet, le premier cercle regroupe «trois pays de race [sic] blanche» (Canada, Belgique et Suisse) en situation de «relative sécurité linguistique». Dans un second cercle, se situent l'ensemble des pays créolophones où l'existence des créoles exercerait «une profonde influence sur la démarche intellectuelle des écrivains». Le troisième cercle serait constitué par les pays africains francophones où l'écrivain «peut tout aussi bien sortir agrandi que spirituellement écartelé» de son expérience bilingue, étant paradoxalement plus libre de se forger une langue littéraire que l'écrivain canadien guetté par les anglicismes et plus sécure que les écrivains wallons hantés par le belgicisme ou bien les écrivains suisses guettés par le style... suisse70. Le quatrième cercle serait réservé à Madagascar du fait de l'unification linguistique malgache7l. Quant aux pays du Maghreb, selon l'auteur, l'avenir du français y est incertain72. Il s'agit donc là d'une typologie établie à des fins pratiques, visant à fournir un cadre permettant d'examiner «comment, par l'entremise de leurs écrivains, les pays formant les cercles dégressifs mentionnés plus haut, s'insèrent dans la francophonie littéraire»73. Une vision similaire est développée dans la préface du Dictionnaire général de lafrancophonie de J.-J. Luthi, A. Viatte et G. Zananiri : Il conviendrait aussi de distinguer dès l'abord les différents niveaux de la francophonie.Citons d'abord les pays de languejrançaise (France,Wallonie, Suisse romande, Québec...) puis les États qui ont choisi le français comme langue nationale à côté des idiomes autochtones,on dit alors que ce sont des contrées d'expressionjrançaise (Liban, Sénégal, Zaïre...), enfin les nations dont une minorité plus ou moins importante se sert du français comme instrument d'échange et de culture (Maghreb, Égypte.. .).74

Le poids de l'institution (l'ouvrage est publié sous le patronage du Haut Comité de la Francophonie et du Secrétariat Général de la Langue Française) paraît ici important. Pour en revenir à la démarche de G. Tougas, celle-ci pose à l'évidence problème de deux points de vue. D'une part, du point de vue de son pouvoir explicatif puisque l'auteur entreprend de démontrer, après l'établissement de sa typologie, que les deux seuls pays pouvant s'enorgueillir de posséder une littérature nationale sont Haïti et le Canada... qui n'appartiennent justement pas au même «cercle» ; d'autre part et sur-