La geste éphémère de Ranavalona Ire

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296333369
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LA GESTE ÉPHÉMÈRE DE RANAVALONA 1ÈRE
L'expédition diplomatique malgache en Europe 1836-1837

@ L'Harlnattan, 1997 ISBN: 2-7384-5028-8

Jean-Pierre RAZAFY-ANDRIAMIHAINGO

" " LA GESTE EPHEMERE DE RANAVALONA 1ÈRE

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L'expédition diplomatique malgache en Europe 1836-1837

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

A mes parents, avec ma grande affection et tout mon respect filial pour ce qu'ils ont fait pour leurs enfants, pour leur pays, A mes enfants, acteurs de notre futur, A mon épouse, à mes soeurs, à mon frère A mon neveu.

"Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d'action"
Henri BERGSON

REMERCIEMENTS

Ils vont à Madame E. Rabut, Conservateur Général du Centre des Archives d'Outre-Mer à Aix-en-Provence, pour son aide efficace dans la sélection des archives; à Monsieur Christophe Wondji, Chef de Division à l'UNESCO, pour ses conseils; à mon épouse, pour sa grande patience et son aide; à mes parents, pour leurs encouragements constants; et à tous ceux, nombreux, qui me pardonneront de ne pas les nommer individuellement mais qui se reconnaÎtron t.

NOTE INTRODUCTIVE

En introduction de notre entretien radiophonique enregistré sur Radio France Internationale le 2 mars 1994 consacré à "La fin de la monarchie à Madagascar", feu le Professeur Ibrahim Baba-Kake déclarait: "On peut affirmer que le XIXème siècle est celui de Madagascar... " En effet, on peut l'affirmer tant les éV.ènements se sont succédés à une cadence accélérée et tant Madagascar était à la pointe de certaines initiatives, plus ou moins maîtrisées, qui, mesurées a posteriori à l'aune des faits historiques, ont acquis une dimension certaine. De leur côté, les principales puissances du moment, l'Angleterre et la France, étaient en pleine compétition dans l'Océan-Indien, lieu d'intenses activités commerciales et maritimes pour leurs nombreux projets coloniaux et pour le développement de leur commerce international, de sorte que tout ce qui avait trait à Madagascar, pièce maîtresse de toute évolution dans cette région stratégique, les intéressait au premier chef. L'éveil du royaume malgache aux réalités internationales et la prospérité naissante du pays, qui prennent racine avec le grand roi Andrianampoinimerina et qui trouvent leur apogée avec son fils et successeur, l'autre grand roi Radama 1er, occupent une période qui ne durera que trente cinq ans, de 1793 à 1828. Car, à la mort de Radama et avec l'avènement et le trop long règne de la reine Ranavalona 1ère, Madagascar et son peuple, soudain frustrés et engagés dans un tunnel sans issue, connaissent une lente et inéxorable déscente aux enfers, faite d'ombres puis de lumières éphémères, de 1828 à 1863.1 C'est que, pour une grande part, c'est la question internationale, c'est à dire l'ouverture ou la fermeture de Madagascar au monde extérieur, qui va être au centre de toute l'évolution malgache intérieure tout au long du XIXème siècle.

1 Sur cette évolution générale, voir l'ouvrage de S. Razafy-Andriamihaingo: "Le Rova d'Antananarivo, Colline sacrée des souverains de Madagascar", Editions L'Harmattan, Paris 1989, chapitre I: "Traversée de siècles". 5

Andrianampoinimerina, l'initiateur du royaume de Madagascar en devenir et bâtisseur des structures nouvelles de la société malgache, déclarait que "la mer sera la limite de (sa) rizière", c'est à dire la limite extérieure de son royaume. En visionnaire éclairé, il entendait assigner à son royaume et à son peuple une ouverture sur le monde extérieur et, par conséquent, envisageait d'établir avec les puissances étrangères des relations dignes d'un pays soucieux de son insertion dans un contexte international. Radama 1er, son fils et successeur, réalisera avec brio l'oeuvre interne et externe dessinée par son illustre père. Madagascar fascine les puissances étrangères, lesquelles se bousculent pour être en position privilégiée aux portes de la Grande lIe. L'ouverture internationale de Madagascar se traduit concrètement par l'introduction en terre malgache des outils du progrès matériel et intellectuel, mais également des préceptes spirituels et religieux européens. La cadence qu'il impose à son peuple est accélérée, mais Radama sait doser et sélectionner les apports extérieurs étant pleinement convaincu que, ainsi versés dans le creuset d'une civilisation malgache qui a incontestablement besoin de sang nouveau, ils ne peuvent qu'être immédiatement et nécessairement assimilés. Par ailleurs, il était sans concession à l'encontre de toute manoeuvre étrangère tendant à porter atteinte, si peu que ce soit, à la souveraineté ou à l'indépendance de Madagascar2 . L'Histoire et la Raison lui font amplement justice de son audace salvatrice et de cette inébranlable confiance dans les capacités de sa civilisation, et gageons que sa profonde considération trouvera bien un jour encore sa traduction pour Madagascar à l'aube du XXIème siècle tant ce pays, actuellement en perdition, a besoin de retrouver semblable volonté éclairée. Seules les basses oeuvres de ses irréductibles ennemis, qui se recrutent parmi les anciens conseillers d'Andrianampoinimerina, vont mettre un terme à cette expérience enrichissante. Ceux-là considèrent en effet que Radama 1er va trop loin et qu'au rythme imposé le peuple malgache perdrait son âme et Madagascar son indépendance. Sous couvert d"'authentification
2 Sur cette oeuvre enrichissante, voir les précieuses observations de J. Sibree dans "Madagascar and its people", pages 404 et suivantes, Archives de la London Missionary Society, Londres, 1870. Voir aussi les lumineuses analyses de H. Deschamps dans son excellent ouvrage "Histoire de Madagascar", pages 121 à 127 sur l'oeuvre fondatrice de Andrianampoinimerina et sur l'esprit novateur et conquérant de son fils Radama 1er, pages 153à 164. 6

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malgache", les conseillers de la reine Ranavalona 1ère engagent Madagascar dans une quête impossible et suicidaire: l'autosuffisance de Madagascar dans tous les termes que cette maxime peut recouvrir pourvu qu'elle signifie l'exclusion de tout rapport extérieur ou de tout apport extérieur. C'est que, en réalité, l'ouverture prônée par Radama 1er met directement en cause les privilèges exorbitants que lesdits conseillers s'étaient accordés et partagés pour l'éternelle prospérité des leurs. Certes, à l'époque de Radama modernité et ouverture ne signifiaient pas encore et nécessairement richesse et pouvoir mieux répartis et introduction de règles de jeu clairement définies, mais la menace était bien réelle et, en tout cas, la possibilité accordée aux étrangers de commercer à Madagascar et d'exercer leur ministèr~ ou leur expertise dans quelques métiers choisis était considérée comme une atteinte intolérable, voire même sacrilège, à ces privilèges que ces roturiers avides tenaient pour permanents parce-que prétendument hérités de la tradition. Pour eux, la seule politique qui vaille est celle qui écarte les étrangers de toute activité lucrative, professionnelle, intellectuelle ou spirituelle, à l'exception notable de ceux grâce auxquels ils vont pouvoir augmenter encore leur enrichissement personnel: ainsi des Français de Lastelle (négoce de produits de luxe et industrie sucrière) à Tamatave et Laborde (industries d'armement et de travaux publics) à Antananarivo, et de l'Américain Marks (commerce du bétail et transport maritime) à Majunga qui seront les seuls Etrangers à bénéficier des faveurs des autorités malgaches parce-qu'ils avaient accepté de travailler pour elles et pour les dignitaires du régime, tous économiquement impliqués, liés et intéressés dans ces affaires juteuses3 .
3 Dans son ouvrage précité "Histoire de Madagascar", H. Deschamps démontre parfaitement la façon dont cette oligarchie hova use pour accaparer le pouvoir par le moyen d'une politique réactionnaire et d'isolement de Madagascar. Avant lui, des observateurs anglais l'ont souligné dans un ouvrage conten1porain du règne de Ranavalona 1ère puisqu'il a été édité en 1847 et intitulé: "Madagascar, past and present, by a resident", Richard Bentley, New Birmingham street. London. (disponible à la Bibliothèque Nationale, à Paris, sous les références: Madagascar 8e. Supplément L11K 139). Ce "resident" anonyme sont, vraisemblablement, les révérends Freeman et Johns, expulsés de Madagascar par Ranavalona une dizaine d'années auparavant. Beaucoup d'autres historiens, étrangers comme malgaches, établissent avec objectivité ce bilan négatif du règne de Ranavalona 1ère. Pour sa part, fidèle à un certain esprit conventionnel animé par une mémoire encore vivace de privilèges passés, un courant d'opinion puissant, qui sous7

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Cette conception avait naturellement sa traduction en politique étrangère et ce qui suit l'illustre parfaitement, à une époque transitoire où le nouveau régime malgache, pourtant en place depuis près de huit ans, hésite encore à plonger dans un splendide mais suicidaire isolement.

tend les thèses du "nationalisme ombrageux" malgache, et semble-t-il soutenu par cert!:Ünshistoriens m~dgaches, préfère, dans un souci déclaré de "réévaluer" l'oeuvre de Ranavalona 1ère..voir dans le phénomènal gachis de ... son règne un retour aux sources "utile" sinon "nécessaire"....

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GENERIQUE

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Grâce à la clairvoyance de ses souverains successifs au début de sa fondation, le Royaume de Madagascar - ou plus précisément, au commencement: le Royaume Merina - a su s'ouvrir sur l'extérieur et a toujours entretenu avec ses voisins régionaux et avec les puissances étrangères des rapports normaux de respect mutuel, basés tout d'abord sur le commerce, attitude qui leur faisait gagner la considération des étrangers. Par la suite, est très vite venue dans l'esprit des dirigeants malgaches la conscience de la nécessité de développer un courant d'échanges commerciaux et des échanges culturels, techniques et économiques, induite par une extraordinaire percée de la société malgache dans la modernité, oeuvre essentielle du Roi Radama 1er dont chacun regrettera la brièveté relative du règne par rapport à celui, trop long et combien frustratoire, de son successeur, la Reine Ranavalona 1ère. En effet, du temps de Radama 1er les rapports avec les puissances étrangères étaient placés sous les meilleurs auspices alors même que le souverain malgache, comme il en manifestera, à juste titre, le regret au début de son règne, ne pouvait que trop rarement être en relation directe avec ses pairs, les souverains des principales grandes puissances. C'est que, d'une part, ceux-ci ignoraient la réalité même d'un royaume malgache fort et structuré et que, d'autre part, les gouverneurs anglais de l'lIe Maurice et français de l'lIe Bourbon (actuelle lIe de la Réunion) ne souhaitaient pas trop que le souverain malgache acquière, grâce à sa reconnai ssance par ses pairs européens, une stature internationale qui, nécessairement leur ferait de l'ombre. Mais, la détermination de Radama 1er aura raison de ces réserves
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mesquines et, ayant lui-même fait la preuve de ses capacités d'homme de progrès, inexorablement il fut tôt reconnu dans ses prérogatives et privilèges de Roi de Madagascar par les grandes puissances. Les souverains de celles-ci ne tarderont pas à souhaiter établir des relations personnelles et étatiques suivies et durables avec ce très intéressant Radama 1er et avec son royaume; bref, à établir des relations diplomatiques en bonne et due forme dignes de nations qui se respectent mutuellement. Les tractations entre la monarchie merina et les représentants de l'Angleterre et de la France étaient nombreuses, aboutissant souvent sur des traités dont Radama 1er attendait de sérieux résultats pour l'avancement de son peuple. En particulier, en Août 1816, une convention politique et commerciale est conclue avec le gouverneur de l'lIe Maurice, possession anglaise. La portée de ce traité se mesure moins par son contenu que par son caractère novateur dans les relations pouvant exister entre une superpuissance et une nation en émergence, et donc par son impact politique. En effet, Madagascar entre dans le cercle restreint des nations reconnues et désormais des liens privilégiés et d'une intensité remarquable se nouent entre le royaume malgache et l'Angleterre, débouchant sur une alliance régionale et sur une véritable coopération technique en vertu de laquelle les Anglais participent activement à la modernisation de la Grande lie. Dès l'année suivante, en 1817, Radama 1er conclut avec l'Angleterre un autre traité d'une grande portée puisque, en échange d'avantages matériels et d'une promesse de soutien pour sa politique d'extension à Madagascar, il s'engage à supprimer le commerce extérieur des esclaves. Un ambassadeur, Ratsilikanina, propre frère de Radama 1er, est le représentant personnel du roi malgache lors de la signature du traité à Tamatave 4. Enfin, le 19 octobre 1820 constitue une autre date majeure de l'histoire diplomatique malgache: ce jour-là, résultat tangible des liens directs qui s'étaient établis entre Radama 1er et le Roi George IV d'Angleterre, et consécration de la position privilégiée désormais reconnue à Madagascar, la première ambassade malgache, certes de pure représentation et sans mission véritable de négociation en ce temps de concorde relationnelle, quitte Antananarivo pour l'lIe Maurice à destination de l'Angleterre. La délégation malgache entend cependant redonner toute sa vigueur au traité signé en 1817 et qui, en ce qui concerne surtout les
"\'aleUe reproouil dans son fascicule sur "Les relalions exlérieures de ~v1adagascar au XIXème siècle", page 4, (Imprimerie officielle de ~v1adagascar. 3e trimestre 1960) les deux principales dispositions (arts. 2 et 3) du traité anglo-mal ..... gache.
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avantages matériels attendus par la partie malgache, semblait rester lettre-morte. Les ambassadeurs malgaches parviennent à réactiver cette clause du traité et l'ambassade est fort bien accueillie dans la capitale anglaise. Le Roi d'Angleterre et sa Cour la reçoivent le 21 avril 1821. Cette ambassade était composée, en particulier, du prince Ratefinanahary (ou Ratefy) et de Andriamahazonoro,prince Antemoro qui a appris l'écriture arabe à Radama 1er, qui savait suffisamment l'anglais et qui jouissait, tout comme Ratsilikanina, de toute la confiance du roi pour son savoir, son intelligence, son ouverture d'esprit 5 . La France semble alors marquer le pas, mais elle n'est cependant pas en reste. Tout d'abord, Radama 1er a tôt choisi son modèle en France: Napoléon 1er. Toute la symbolique de la grandeur et du rayonnement prend, chez lui, sa source dans ce modèle unique. Leur destin, pourtant, ne se croise pas: sortant à peine de la chambre nuptiale qui avait abrité ses ébats avec Marie-Louise, fille de la Maison des Habsbourgs, en Avril 1810 l'empereur français épouse Marie-Louise dans un élan de défi à l'Europe entière et à l'Eglise de Rome, étant pleinement conscient de sa toute-puissance. A la même époque, Radama 1er, pleurant son père Andrianampoinimerina qui venait de décéder, lui succède sur le trône malgache en mesurant tout le poids de ses responsabilités; après sa défaite à Waterloo, Napoléon 1er est définitivement écarté de la scène européenne et amorce sa descente aux enfers, alors que Radama 1er entre en scène non point, certes, en Europe continentale dominée par la mystique de la Sainte-Alliance, mais par la grande porte quand même puisqu'il s'agit de l'Angleterre; dès 1820, c'est un Napoléon mourant qui gît sur son lit au mépris du gouverneur anglais de l'île Ste. Hélène, tandis qu'à Madagascar Radama 1er est au faîte de sa puissance. En dépit des efforts britanniques à vouloir écarter la France à Madagascar et dans l'Océan Indien, le Roi malgache a l'intelligence de ne pas froisser cette puissance majeure et lui montre ses meilleures dispositions en s'attachant les services éminents de Robin
5 Dans son ouvrage précité, J. Valette indique à tort que l'ambassade malgache de 1836 est "la première" dans un pays étranger. C'est celle de 1820 qui est la première, d'ailleurs constitutive d'un fait majeur: l'entrée de Madagascar par la grande porte sur la scène diplomatique (voir notamment:

les ouvrages précités, le "Rova d'Antananarivo"

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de S. Razafy-

Andriamihaingo, page 30 , et "Madagascar, past and present, by a resident"; également: "Daty malaza" de Rabary, boky I, page 98 et s.

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sous-officier, au grade de sergent, de l'armée -.. et tout particulièrement en ouvrant des écoles françaÎsesu.D'autre part, les efforts français visant à contrebalancer une influence anglaise par trop voyante, et que Radama 1er sait accueillir, sont réels: en 1820 le gouverneur de l'lIe Bourbon., au nonl de son Roi., Louis XVIII, se met en devoir de faire parvenir au roi malgache des présents aussi variés que précieux., témoignage d'une grande sollicitude et geste spontané que Radama 1er a plaisir à recevoir. Bref., le Royaume malgache, sollicité par les deux plus grandes nations du nl0nlent, est engagé dans le concert des nations, ce qui implique de sa part une activité diplomatique digne de ses ambitions. Cependant, brusquement, l'élan s'alTête avec Ranavalona 1ère. Il est vrai qu'un tel arrêt n'est pas de son seul fait. Les visées coloniales des puissances européennes y sont aussi pour beaucoup. Il est donc autant remarquable que paradoxal que la première "vraie" ambassade malgache, chargée - contrairement à celle de 1820/21 - d'une très délicate mission de négociation et de reconnaissance globale de la souveraineté malgache sur toute l'étendue de l'île de Madagascar, envoyée en Europe en Septembre 1836., principalement en Angleterre auprès du Roi Guillaume IV et en France auprès du Roi Louis-Philippe 1er, ait été l'oeuvre de la Reine Ranavalona 1ère, la plus hermétique des souverains malgaches aux influences étrangères. En fait, ayant mesuré la réalité du danger des visées colonialistes européennes ainsi que les effets de sa politique d"'authentification" malgache à l'extérieur., qui menaçaient directement l'intégrité territoriale de son royaurne et dont l'éclatement de l'intérieur était d'ailleurs à craindre depuis la mort du roi Radama 1er., Ranavalona 1ère - ou plus exactement: le gouvernement malgache; et plus précisément encore: le généralissime Rainiharo - entreprit de faire confirmer l'inviolabilité de son territoire par les grandes puissances. La reine malgache voulait également, par voie de conséquence, que les grandes puissances reconnaissent ce que nous appellerions aujourd'hui la "légitimité" du nouveau régime malgache comme étant le seul gouvernement devant être internationalement reconnu. Cette vaste ambition, qu'il faut saluer en soi, ne manque pas de hardiesse et de panache puisqu'il s'agit de lancer, à l'endroit des deux Grands de l'époque, une véritable offensive diplomatique. Mieux encore: les Malgaches mettent là en pratique la diplomatie préventive! Cette initiative malgache est donc extraordinaire en soi compte tenu de l'état d'avancement de ce royaume unitaire malgache surgi d'un passé récent où les "royaumes combattants" établissaient en ordre dispersé des relations avec des traitants

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napoléonienne

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étrangers6, COlllpte tenu aussi du contexte géopolitique et de la conjoncture internationale du moment. Elle était à la mesure tant de la forte personnalité de la souveraine malgache que des prédispositions d'un peuple neuf qui semblait avoir réuni tous les atouts pour être promis à un grand destin. Parmi les lointaines nations de civilisation millénaire et parmi les non moins lointaines nations avérées ou émergentes, aucune, à notre connaissance, n'a eu l'audace équivalente à celle dont les Malgaches ont fait preuve. La Chine déclinante voit avec frayeur les poussées agressives des puissances occidentales sans pouvoir s'y opposer efficacement; le puissant Japon des Tokugawa, retranché comme une citadelle imprenable, hésite encore à établir des relations normales avec les puissances occidentales, à l'exception notable des Pays-Bas; le puissant empire du Siam qui avait envoyé des ambassadeurs auprès du Roi Soleil Louis XIV en 1684, avait certes, dès les années 1820, obtenu des Anglais, par des accords négociés localement, des garanties pour son intégrité territoriale menacée à l'ouest et au sud; le Cambodge, tôt arraché à l'épopée khmère d'Angkor, pris en tenaille entre le Siam et le Vietnam, est sous le joug vietnamien sans pouvoir émerger sur le plan international; la Birmanie aussi est sous le joug, anglais cette foisCI... Mais, la geste malgache fait long feu. Elle n'a été ni méditée, ni inspirée, ni sérieusement préparée. De plus, l'ambition de la reine malgache est mal mise en oeuvre de par ses propres erreurs de jugement et de par celles de ses conseillers, au premier rang desquels le général Rainiharo, mais aussi de par le choix de ceux qui allaient porter en Europe la parole de la souveraine. Ceux-ci, démunis de pouvoirs étendus, sont avant tout des militaires et non des diplomates, c'est à dire des agents plus portés à l'obéissance aux ordres donnés - comme on le leur a d'ailleurs demandé - qu'aux formules porteuses. Cette ambassade ressemble donc davantage à une expédition quasi militaire qu'à une véritable mission diplomatique.
6Voir, à ce sujet, les récits inédits et de valeur inestimable établis par Flacourt dans son "Histoire de la Grande île Madagascar" dont la dernière édition (Khartala, 1995) est présentée et annotée par C. Allibert. Au XVIIème siècle, les Français réussissent tant bien que mal à nouer des relations avec les chefs et roitelets de la côte sud-est et à n1arquer de leur empreinte la vie locale, et les incursions à l'intérieur des terres malgaches ou les influences qui y trouvent leur origine laissent déjà poindre l'existence, sur les hauts-plateaux, d'une civilsation avancée, l'Imerina, qui se développe à l'abri d'incursions extérieures et qui ne sera connue des Européens que plus tard au début du XVlllème si~cle, notamment de Mayeur.

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LAFRANCE ET L'ANGLETERRE SE LIGUENT-ELLES POUR REPRENDR.E PIED A MADAGASCAR?

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Certes, Radama 1er, malgré ses immenses qualités, avait deux faiblesses qui lui seront fatales: il aimait trop les femmes, l'alcool et tous les plaisirs de la vie. Ses excès, d'après une version officielle des événements qui perdure, l'ont conduit droit vers la mort. Ce qui intervint le 2 août 1828 après une maladie qui acheva vite - trop vite - son oeuvre, ce qui n'a pas manqué d'étonner son entourage, car compte tenu de son âge - il avait seulement 35 ans - et de la vigueur tant de son corps que de son caractère, une telle issue ne pouvait pas être dans l'ordre normal des choses. Un an avant sa mort prématurée, le grand-roi avait senti le mauvais vent. Il s'employa à expliquer à son ami Lyall, ambassadeur britannique auprès de lui, qu'il rencontrait de plus en plus d'opposition dans l'exécution de ses desseins: "Mon peuple, dit-il, me reproche encore d'avoir laissé de côté les coutumes et la tradition des ancêtres...et de m'écarter en bien des façons des méthodes d'autrefois. On me supplie de laisser tout cela et de revenir aux usages antiques". Pour le roi, ce fut là une façon de ne pas viser trop directement, aux yeux d'un représentant étranger, certains de ses vieux ministres, par ailleurs chefs des clans hova de l'.i\varadrano (nord d'Antananarivo), lesquels, en réalité, avaient réussi à dresser une partie du peuple contre les réformes qu'il imposa. Mais ceux-ci, par de discrets canaux, n'hésitaient plus à discréditer leur roi, en particulier à l'extérieur. Si l'on en croit le témoignage étonné de Morgan, dépêché par Lyall auprès de Radama 1er lors de son débarquement à Tamatave, d'après ces gens Radama 1er, parait-il, "avait pris un ton et un maintien hautains,

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indépendants., autoritaires, s'imaginant être le plus grand monarque du monde., entièrement gonflé de son pouvoir à l'intérieur et de sa renommée extérieure..." Mais., ayant par la suite quasiquotidiennement fréquenté le roi malgache, Lyall ne pouvait que s'inscrire en faux devant de telles allégations. Par ailleurs, il était reproché au roi ses choix modernistes que ses ennemis traitèrent d'inventions ruineuses 7 . Pourtant, officiellement et pour l'usage du peuple, c'est moins sa politique jugée contraire aux traditions malgaches que les comploteurs attaquèrent, mais plus hypocritement sa conduite personnelle jugée indigne. C'est ce qui ressort d'un grand discours public prononcé le 3 août 1828 par l'ensemble des plus hauts dignitaires du nouveau régime, soit un jour seulement après le décès du grand-roi. En effet, il était expliqué au peuple que Radama avait suivi servilement les usages des Blancs, avait bu des liqueurs fortes, ce qui aurait précipité sa mort...! Mais ils auraient pu ajouter, pour mieux discréditer le roi, que par sa conduite Radama 1er s'était attiré la colère des ancêtres, le prix à payer étant sa mort. Une telle haine envers la personne du roi était d'ailleurs déjà perceptible au début des années 1820, du temps oÙ il s'ouvrait bien volontiers aux conseils de Hastie, représentant britannique auprès du roi, cet anglais devant d'ailleurs être anobli par Radama par la suite, fait inédit à l'époque. De l'aveu de Robin et de Coroller, certains ministres et officiers s'en offusquaient, et reprochaient ouvertement au roi la trop grande ascendance que prenait ce "Blanc". Ils en étaient même venus à avertir solennellement le roi: devaient-ils se laisser mener par un Blanc et se soumettre à un Blanc? Radama 1er fut réellement troublé et gêné par de telles pressions mais, au nom de l'intérêt supérieur de son peuple, tint bon, attisant ainsi définitivement la rancune de ses ministres et celle de ses officiers les plus viscéralement attachés aux traditions7. Une mort aussi brutale qu'inattendue (sauf pour ses ennen1is) survenue dans de telles circonstances ne peut qu'intriguer. Ce d'autant plus que, si l'on en croit le témoignage de Lyall, arrivé le 31 juillet 1828 à i\ntananarivo pour être au chevet du roi et lui prodiguer ses soins, Lyall étant médecin de profession, l'accès au lit de son ami le roi lui fut strictement interdit. Or, personne n'ignorait., dans l'entourage du roi, que Lyall avait déjà eu l'occasion de prodiguer ses soins à Radama 1er lors du séjour du
7 Sur tous ces faits, voir les ténl0ignages directs de Lyall dans "Le journal de Robert Lyall", par Chapus et Mondain, Collection de documents concernant Madagascar (février 1954), Tome Sème, Académie Malgache, Antananarivo, pages 56, 74, 102, 123.

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roi à Tamatave l'année d'avant et que si l'on voulait vraiment réunir tous les moyens de le guérir, si tant est qu'il était gravement malade ou même mourant, il était facile d'appeler d'urgence un médecin parmi les missionnaires présents à la capitale ou de profiter de la présence aussi inopinée que providentielle de Lyall. Mais, les colonels Ratsiambo et Ramanandafy, qui interdirent tout accès à la personne du roi, dirent simplement à'Lyall que le malade - le roi avait été remis aux soins des Ambaniandro - des Merina - (c'est à dire, en fait, des chefs des clans hova) pour une durée de trois jours avant l'expiration desquels il ne pouvait le voir7. Or, le jour précédant la date ainsi fixée, Radama 1er expira. Le médecin Lyall ne put bien entendu pas revoir le désormais défunt roi et aucune autre personne neutre ou médicalement qualifiée ne put l'examiner, de sorte qu'en réalité on ne saura jamais de quoi ou de quelle maladie incurable exactement ce jeune roi plein de talent et d'énergie est mort. Par contre, on l'a vu, ses ennemis s'étaient parfaitement préparés à cette issue fatale qui vint assurément à point nommé pour eux... C'est pourquoi, il est tout à fait permis de considérer que les ennemis de Radama 1er avaient sciemment hâté, voire provoqué sa mortS . En tout cas, prêts à la relève depuis longtemps, les comploteurs profitèrent de la courte maladie qui précédait la mort du grand roi pour finaliser un projet longtemps mûri et qui fut aussitôt mis en oeuvre à l'heure dite. Parmi eux figuraient deux conseillers influents du gouvernement de Radama: le noble Andriamambavola et le roturier Rainimahay à qui on promit maints privilèges. Il s'agissait d'installer sur le trône Ramavo, l'une des épouses de Radama 1er. Il furent efficacement aidés par Rainiharo, Rainijohary et par Andriamihaja. Rainimahay et i\.ndriamihaja étaient les amants de Ramavo alors même qu'elle s'apprêtait à monter sur le trône malgache. Leur influence fut, de ce fait, grande au sein du gouvernement malgache au tout début du règne de Ranavalona. Mais, c'est le jeune Andriamihaja qui s'occupera personnellement de la basse besogne, celle d'éliminer physiquement tous les prétendants dynastiques et tous les opposants avérés ou supposés de Ranavalona. Il y a mis toute son énergie et tout son acharnement. Il s'acquitta de sa mission avec un t
. 8 A notre connaissance, ce point capital et crucial de la fin tragique de Radama 1er n'a jamais été soulevé par les historiens. Or, il est assurément primordial qu'il le soit afin de lever une zone d'ombre qui hypothèque lourdement la claire vision que tout Malgache doit avoir du devenir et de l'avenir de son pays.

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total succès, ce qui lui permettra très vite de réclamer et d'obtenir son dû: avoir la haute main sur le gouvernement et l'armée. Ce qui lui fut accordé, mais pas pour longtemps, car derrière les vrais commanditaires et profiteurs de ce vaste complot, Rainiharo et Rainijohary, ne tarderont pas à officiellement entrer en scène... Ranavalona 1ère, quant à elle, est suffisamment rassurée: les deux prétendants désignés par Radama pour lui succéder, Rakotobe, son neveu, et Raketaka, la fille de Radama issue de son mariage avec la princesse Rasalimo, ainsi que tous les autres prétendants au trône sont éliminés...Tous, sauf Razaka et, surtout, Ramanetaka, cousin de Radama 1er, qui, par chance pour lui, se trouve à Majunga au moment où sa tante prend possession du trône malgache. "Mamy ny aina !": "La vie est trop précieuse et trop belle, dit-il; je sauve la mienne !". Par cette formule sacrée bien dans la tradition malgache, qui traduit non pas la fuite lâche mais la sauvegarde responsable de la vie pour se préserver en vue d'actions futures, le prince malgache prend date. Ainsi part-il aux Comores avec quelques uns de ses partisans. Tant pour survivre que pour ne pas être rejeté, il guerroye dans la région, menace sa tante...Mais de guerre lasse, ayant réussi à s'imposer sur sa nouvelle terre d'accueil et abandonnant définitivement., semble-t-il, l'idée de retourner un jour à Madagascar - en tout cas, c'est ce qu'il laisse croire -., Ramanetaka., perçu par ses amis comme un second Radama tant il s'imprégna des méthodes et des qualités guerrières de son illustre cousin, s'installe aux Comores, devient même Roi de l'île comorienne de Moheli et y fonde sa propre dynastie9 . Quant au jeune Razaka, fils de Ratefinanahary., beau-frère de Radama 1el",et frère de Rakotobe., successeur désigné par Radama 1er pour occuper le trône de Madagascar après lui, il parvint non sans mal à rejoindre les siens dans les territoires de l'ancien royaume des Antimaroa sur la côte Est de Madagascar où, se cachant sous un surnom local, il ne fut jamais inquiété mais ne put non plus concevoir quelque plan de "reconquête" du pouvoir que ce soit pour tenter d'évincer l"'usurpatrice" Ranavalona 1ère. La reine malgache peut donc renforcer son assise. L'oligarchie qui s'est formée autour d'elle est largement composée de chefs de clans hova d'Ambohimanga et d'Ilafy (ceux de l'Avaradrano, au nord de la capitale)., ceux-là mêmes grâce auxquels Andrianampoinimerina avait su s'imposer à la nation Merina en 1793. Ils inculquent l'idée que Madagascar a besoin de
9 Voir notamment l'ouvrage précité "Madagascar, past and present" et "Le Journal de Robert Lyall" précité, page 225, 227 et 231. Voir également: "Histoire de Madagascar" de H. Deschamps (précité), pages 160 et 165.

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s'isoler du monde extérieur pour se concentrer sur ses forces et se développer à l'abri d'influences étrangères jugées néfastes. En celà, Ranavalona 1ère peut compter sur la fidélité de son amant du moment, Andriamihaja, dit-on père du prince Rakoto, futur Roi de Madagascar sous le nom de Radama II, et sur la loyauté de ses principaux soutiens et conseillers menés par Rainiharo, le libéral, et Rainijohary, le conservateur. Mais le "libéralisme" de Rainiharo est tout relatif dans le contexte ambiant d'une société animée par un sentiment permanent de méfiance, voire de haine, pour tout ce qui n'est pas considéré comme foncièrement traditionnel malgache. Cependant, ceci n'empêche pas que les futilités étrangères, en particulier les beaux habits européens de la dernière mode, introduits à la Cour par de riches marchands au premier rang desquels se trouve de Lastelle, fassent recette tant chez les hommes que chez les femmes. Les hauts dignitaires s'entourent aussi d'une multitude d'aidesde-camp, se font construire de belles demeures sur les hauteurs d'Antananarivo et de ses environs, tandis que la classe noble des Andriana, reléguée dans un rôle secondaire, est marginalisée et doit s'intégrer parmi les différents groupes claniques Hova, la seule chance offerte à ces nobles de compter et de garder quelque influence est de s'activer au sein de l'armée et de s'intégrer dans le corps des officiers du palais royal, à condition toutefois de plaire à ces messieurs les proches conseillers de la reine. Rares cependant sont ceux qui parviennent à se faire une place de choix parmi ce premier cercle des conseillers politiques de la Reine. Après l'assassinat de tous les proches de Radama 1er, le seul Andriana à bénéficier d'une position privilégiée à la Cour est le prince Ramboasalama, neveu et fils adoptif de Ranavalona. Tant que Rakoto, fils légitime de la Reine (dont Andriamihaja serait le père) 10 , était trop jeune, Ramboasalama pouvait se considérer comme l'héritier présomptif de la couronne. Mais, aux yeux de tous, il ne présente aucun intérêt tant il est cupide et politiquement isolé. En outre, il convient de préciser que seuls les deux clans hova du nord de l'Imerina, les Tsimiamboholahy et les Tsimahafotsy, réussirent progressivement mais rapidement à s'imposer à tous. Parmi les clans hova, ce sont en effet ceux-là, les "Avaradrano", qui dominent tout au détriment de ceux du sud, les hova d'''Antsimo''. Ces derniers, comme les nobles, sont également écartés de tout; cependant, ils trouveront plus tard, à la faveur de la montée sur le

10 Voir le témoignage de Lyall dans "Le Journal de Robert Lyall" précité, page 235. Cette filiation parternelle semble ne faire aucun doute.

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trône du Roi Radama II, l'occasion de prendre leur revanche sur leurs homologues du nord... Ranavalona 1ère elle-même - littéralement, "celle qui est enveloppée" ou "empaquetée" ou "préservée" n'est pas libre de ses mouvements, loin de là. Ses faits et gestes sont soigneusement programmés par ses plus proches conseillers, pour tout dire, par ses deux hommes liges que sont Rainiharo et Rainijohary. Un moment, elle avait songé prendre officiellement époux, dans le respect des traditions familiales, chez les Andrianteloray, c'est à dire chez les Andriana des ordres Andriantompokoindrindra, Andrianamboninolona et Andriandranando, plutôt que chez les Andriana des ordres Zanak'Andriana, Zazamarolahy, Andriamasinavalona ou Zanadralambo. Parmi les Andrianteloray, c'est Andriamambavola, un vieux noble issu du cercle des anciens conseillers de Radama 1er, qui pensait être le favori. Mais, la pression des notables hova a eu raison des vélléités de Ranavalona et des illusions de Andriamambavola. Mais, en compensation, la Reine était tout de même autorisée à avoir tous les amants qu'elle pouvait désirer. En fait de compensation, Ranavalona 1ère ne s'en est pas privée et, allant au-delà du plaisir charnel, elle usera et abusera de ce privilège pour en faire un outil politique redoutable, cependant que, poussant loin leur ambition et leur arrogance et profitant de la disgrâce de Andriamihaja, tour à tour Rainijohary et Rainiharo n'hésiteront plus à partager le lit de la Reine puisque désormais la voie leur était totalement libre et qu'ils ne craignaient plus personne. Dans cette compétition malsaine, c'est ,finalement Rainiharo qui aura le dernier mot puisque, sûr de s<)'npouvoir absolu, il se proclamera l'époux morganatique de la Reine. De là l'origine d'une pratique familiale qui ne se démentira plus, puisqu'à sa suite, ses fils prendront eux aussi toutes les rênes du pouvoir, notamment en s'imposant comme époux morganatiques des trois autres reines successives que Madagascar connaîtra plus tard et qui seront choisies par eux seuls, ceci malgré l'indignation de la famille royale, des nobles et du peuple !... Le front intérieur est ainsi contrôlé. Reste le front extérieur. Ce qui est une autre affaire... La France veut reprendre pied à Madagascar. En l'apprenant, Ranavalona 1ère fait une levée de 14.000 hommes pour empêcher les Français de se rétablir en un point quelconque du littoral malgache, mais en vain. Car en Eté 1829, le Roi Charles X envoie une flotille et cinq cents hommes de troupe sous le commandement du capitaine de vaisseau Gourbeyre, qui rétablit pour un court temps la France sur le fort de Tintingue et occupe brièvement Tamatave. Craignant que ce coup de force ne soit le prélude à une opération de plus large envergure, Ranavalona 1ère suit les conseils 20

de Rainiharo et engage des négociations en déléguant deux ambassadeurs, ou plutôt émissaires, car leur pouvoir de représentation ou de négociation étant fort limité, on leur demande essentiellement de transmettre des missives. Il s'agit du prince Coroller (cousin métis de l'ancien roi Betsimisaraka Jean-René) et du général Ratsitohaina (proche, par le sang, de Radama 1er, mais très tôt rallié à Ranavalona 1ère). Mais, l'élan français est stoppé net, car dès après son avènement sur le trône de France le Roi Louis-Philippe 1er, soucieux de ménager les Anglais inquiets de l'avancée militaire française: dans l'Océan Indien et à Madagascar, donne l'ordre d'évacuer Tintingue. Il faut dire aussi que cet ordre d'évacuation fondé sur ce motif politique était le bienvenu étant donné la situation plus que précaire dans laquelle se trouvaient les troupes françaises sans cesse harcelées par des vagues successives de soldats malgaches qui, à la longue, pouvaient parvenir à submerger le fort. Belle aubaine pour Ranavalona 1ère et pour le Général Rainiharo - bientôt autopromu Maréchal pour bien montrer sa suprématie aux yeux de tous - qui ont l'impression qu'ils ont vaincu et, en tout cas, en convainquent le peuple malgache dans toutes ses composantes. Mais les vélléités françaises sur Madagascar ne sont pas pour autant éteintes. Ceux des colonialistes qui n'oublient pas l'ambition suprême d'une France dominatrice gardent en mémoire les courtes et fortes paroles prononcées par le Roi-soleil Louis XIV en 1669: "Madagascar sera la France Orientale!...". Les mêmes rappellent les stipulations de l'article 8 du traité de Paris du 30 mai 1814 conclu avec l'Angleterre qui reconnaissaient à la France ses droits, c'est à dire "ses pêcheries, comptoires et établissements de tout genre" qu'elle possédait au 1er janvier 1792 "dans les mers et sur les continents...de l'île de France et de ses dépendances..." Il. De fait, des projets pour conquérir et coloniser Madagascar, ou tout au moins une portion "utile" de son territoire., sont d'actualité, comme celui qu'un certain Frappaz remet très officiellement en Janvier 1831 au Ministre français des Affaires Etrangères, le Maréchal de Sebastiani, cependant que, sur place à Madagascar., les pourparlers vont bon train entre Coroller et Du Val d'Ailly, le Gouverneur de l'lIe Bourbon. En Mars 1831, les Français proposent aux Malgaches un traité de paix mais, en définitive, les négociations, qui ont lieu en différents endroits, soit à Tintingue, soit à Bourbon., soit à bord du navire français "L'Héroïne", piètinent malgré
Il Voir: "La question de Madagascar après la question d'Orient" de Gaalon de Barzay, Edition Amyot, 1856, Paris, chapitre sur "les droits de la France sur Madagascar" (Académie des Sciences d'Outre-Mer).

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