Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,51 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La malle Beaugendre ou la passion d'Augusta - "Mes cousins de l'île de la Réunion "

152 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 249
EAN13 : 9782296201163
Signaler un abus

Vous aimerez aussi

L'Or du lin

de calmann-levy

Malheur est bon

de collection-xix

Les petites filles modèles

de fleurus-numerique

La malle Beaugendre
ou

la passion d'Augusta

Déjà

parus dans la même Collection de Gilbert AUBRY

Poétique Mascarine

Némésis et autres humeurs noires de Monique SEVERIN Au soleil des dodos de Jean AZEMA A paraître Gillot, mon amour d'Albert WEBER

Maquette de couverture: Guy Darbon. Photographie: Philippe Sion.

@ Editions Tous droits

CARIBEENNES,

1990

de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays. ISBN 2-87679-059-9

Ludovic de BEAUGENDRE

La malle Beaugendre
ou

la passion d'Augusta

L'aribeennes

,ç:- ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

Collection

Mascareignes

Dirigée par Annie DARENCOURT et Albert WEBER
Les Mascareignes? Près de deux millions d'insulaires répartis entre Réunion, Maurice et Rodrigues. Des peuples profondément métissés, à l'image des continents qui les entourent dans l'immensité de l'océan Indien. Leur langue commune, le créole, différente selon les îles, a évolué au gré de leur histoire tourmentée, entre traite des Noirs et abolition de l'esclavage. L'empreinte anglaise puis française n'a pas empêché pourtant l'émergence des cultures réunionnaise, mauricienne et rodriguaise, où les apports afro-malgaches, européens, asiatiques et indiens se côtoient souvent avec bonheur et parfois aussi, avec tension. Derrière les cartes postales exotiques, les Mascareignes vivent une mutation délicate, marquée notamment par le chômage et l'émigration vers des continents et des métropoles trop longtemps idéalisés. Le temps n'est plus aux poésies doudouistes et aux romans qui folklorisent les hommes et les cultures. Une nouvelle génération de créateurs cherche à s'imposer depuis le début des années 80. Ils délaissent enfin les modes de pensée venus d'ailleurs, pour revivre, avec de nouvelles armes, leur abolition de l'esclavage. Grâce à ces Réunionnais, Mauriciens et Rodriguais, fiers de leur métissage et capables de créer sans imiter, la Collection MASCAREIGNES met en lumière, dans divers genres littéraires, des vérités trop souvent enfouies.

A Tante Anna

PRÉFACE
Dans notre temps où la subversion des idées commence souvent par une atteinte insidieuse et subreptice au sens des mots, il est indispensable de correctement définir les concepts. Ainsi en est-il du mot identité qui ne désigne plus seulement la qualité de ce qui fait qu'une chose est la même qu'une autre, mais de plus en plus souvent son contraire: l'identité exprime alors l'originalité irréductible d'une communauté ou d'une personne, ce qui la constitue ce qu'elle est, dans sa différence par rapport aux autres communautés ou aux autres personnes. Et c'est ainsi qu'on peut dire que la sauvegarde de l'identité menacée, ou la quête de l'identité perdue, manifestent aujourd'hui l'angoisse grandissante des peuples que menace l'uniformité réductrice. C'est un sursaut contre la dépossession de soi, l'abolition de la mémoire, la confusion des valeurs. C'est aussi une revendication presque viscérale d'une reconnaissance de chacune de nos histoires particulières, de notre enracinement, au sens tout à la fois réaliste et mystique que Simone Weil donnait à ce mot qui résume, à soi seul, toute la force, et la permanence, et le développement de la tradition. «La Malle Beaugendre ou la passion d'Augusta », que le descendant des Beaugendre offre comme une offrande propitiatoire à la mémoire d'une famille qu'on aurait pu croire abolie, dans la conscience qu'elle a d'elle-même, mais qui, contre toute attente, est réveillée par la volonté 7

plein et franc (( semper pulcher esto» 1) -, car comme l'écrit notre jeune auteur, « ce nom (Beaugendre) désigne la beauté et la race en deux syllabes». Certes les noms ont leur importance et puisque l'histoire des Beaugendre se déroule aux Mascareignes, sans doute n'est-il pas indifférent de rappeler que, lorsqu'en octobre 1649, M. de Flacourt, gouverneur à Fort-Dauphin, fit prendre possession au nom du Roi de France de l'île qu'on appelle aujourd'hui la Réunion, il en chargea un certain capitaine nommé Roger Le Bourg. Ce pourquoi, «en pouvant trouver un nom qui pût mieux cadrer à sa beauté et fertilité, et qui lui appartînt mieux que celui-là », Flacourt lui donna le nom d'île... Bourbon! Ingénieux calembour qui tout en flattant l'obscur capitaine ne pouvait déplaire à Louis XIV enfant. Ludovic de Beaugendre, qui a repris la particule abandonnée au XVIII"siècle, sans doute pour mieux se fondre au génie d'une famille dont l'écho assourdi n'était plus pour lui qu'un lancinant souvenir, a su tel un sourcier maniant sa baguette, libérer les eaux vives, enfouies et grondantes, de la mémoire. Avec un bonheur d'écriture, qui révèle l'écrivain de bonne race, il se présente en moissonneur: «Cette mémoire familiale en friche attendait son moissonneur. J'ai restauré un nom qui m'est propre, comme on aiguise une lame.» Tout concourt dans ce bref ouvrage à l'enchantement du lecteur. Ayant lu ces pages un jour de soleil ardent, réfugié dans un grenier fleurant les vieux papiers et la poussière, j'ai cru rêver que je venais d'extraire ces lettres lacunaires et éparses d'une malle oubliée, les compulsant d'un geste précautionneux, tant elles sont usées et fragiles. Comment réfréner la sorte de malaise qui m'a saisi en découvrant la vie de ces êtres qui ont aimé, qui ont souffert, et dont j'ai percé les pauvres
fier» - «sois toujours bel» me paraît mieux correspondre sens latin... et à la tradition familiale, ce qui n'exclut d'ailleurs la bravoure!

de savoir, de comprendre et d'aimer d'un héritier tenace, s'inscrit dans le courant qui, avec force, veut affirmer l'indispensable enracinement, l'inaliénable identité. Ce patronyme vaut mieux qu'une devise - quoique celle de la famille dans sa simplicité lapidaire sonne

1. Notre auteur traduit la devise familiale par

«

Sois toujours
au pas

8

secrets comme par effraction? Et cette impression étrange de futur antérieur: tout est encore possible pour eux puisqu'au travers de leurs lettres ils projettent leurs espoirs dans un avenir inconnaissable, et pourtant tout est irréformable puisque le temps a rendu son arrêt... Par-delà le dépaysement des îles, les senteurs d'épices, la beauté des femmes créoles ou métisses, par-delà cette illusion, à laquelle on veut croire, d'un état de' nature préservé qui, comme chez Bernardin, n'abolit certes ni la souffrance, ni la mort, mais leur confère une sorte de dignité froide, et comme de l'indifférence,. je veux surtout retenir les accents poignants qui marquent l'ultime confession d'Anna. Cette quête des racines qui tant pousse Ludovic de Beaugendre jusqu'à vouloir restituer le déclin d'une famille dont le xx' siècle précipitera le cours, associe en effet la modeste aventure des siens à l'épreuve que tant de « coloniaux» auront vécu au cours de la récente et douloureuse mutation de notre histoire. La Tante Anna lui écrit: «La France, finalement, je ne l'ai connue que sous le jour des blessures, des injustices, de cette vilaine incompréhension dont nous fûmes victimes en rentrant chez elle.» Expérience cruelle que beaucoup d'autres ont faite et qu'il faut avoir le courage de regarder en face, comme Ludovic de Beaugendre a su le faire non seulement pour
reprendre

des siens mais pour se préparer dans la pleine conscience de soi à l'avenir qui aura besoin de lui. Commissaire général de la langue française Bernard BILLAUD

-

son bien

-

l'histoire

de son nom, la mémoire

Moi pas gagné sommeil Tambour, violon dans mon z'oreille Tia tia tia ton soulier godille Ton chapeau la paille Gagne la vie, gagne pas manger.

(Refrain créole - Ile de la Réunion)

Bourbon, île charmante, Amphitrite, ta mère, N'environne point d'île à ses yeux aussi chère: Paphos, Cnide, ont perdu ce renom si vanté C'est chez toi que l'amour, la grâce et la beauté, La jeunesse ont fixé leurs demeures fidèles. Berceau délicieux des plus belles mortelles, Les cieux ont plus d'éclat, ton sol plus de chaleur, Ton soleil est plus pur, plus suave tes fleurs. (Attribué à André Chénier Elégies)

LETTRE AU LECTEUR Voici quelques lettres, des extraits de journaux personnels, présentés par ordre chronologique, d'Antoine Beaugendre, Capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes en 1746, à Joseph Léon Beaugendre, navigateur, préparateur de vanille, premier du nom à revenir en France en 1930. Les personnages sont vrais. Ils vécurent aux époques citées. Les actes de catholicité, les contrats notariaux de mariage, quelques notices généalogiques en font foi. Les noms de lieux, de villes, villages, les noms de terres, d'îles ont été respectés. Nommés comme tout un chacun le faisait à l'époque. Je me suis permis quelques libertés, dont celle de baptiser les vaisseaux de noms que ceux-ci auraient pu porter. Les Beaugendre appartenaient à la noblesse normande jusqu'à la fin du XVIIIe siècle pour la branche aînée maintenue. Celle-ci portait la particule avec Pierre Félix de Beaugendre, disparu sous la Révolution française. Les autres branches, dont nous descendons, dérogèrent dès la fin du XVII"siècle pour aller se fondre dans l'état de bourgeoisie, dans les villes de Caen, Saint-Malo, Brest. Je me suis attaché, avec plus ou moins de bonheur, à reconstituer une partie de leur correspondance. Que les puristes et les spécialistes du français du XVIII" siècle, les férus de parlers créoles et mascarins, trouvent ici les humbles excuses d'un néophyte. 13

* *.

Je n'aurais pu rester muet sur nos origines créoles. Pas une minute de ma vie ne s'écoule que je ne ressente violemment l'appel de la mer, que ne résonnent dans mes z'oreilles * le bruissement des palmeraies, le zézaiement de nos sombres nénés *, le choc des pirogues à balancier, bois marin de l'onde, les secousses du filanzane * aux bourjanes * cuivrés, que ne brûle la séga * incandescente des Mascareignes *. Le passé de ma tribu déferle dans la conque de ma tête. Et depuis ma naissance j'ai faim d'exotisme et de riz. J'ai découvert l'héritage Beaugendre bien loin après la mort de mon grand-père Léon Joseph. Beaugendre est notre nom, qui désigne la beauté et la race en deux syllabes. Nous fûmes, tour à tour, aristocrates normands, bourgeois de Brest sous Louis XV, officiers de la Compagnie des Indes, créoles, propriétaires de terres à café et de terres à sucre, préparateurs de vanille, botanistes d'Afrique, marchands de café, flibustiers des côtes malgaches, écrivains pour le Roi en ses colonies, commissaires des hôpitaux de France et Bourbon par brevet de Sa Majesté Louis XVI, navigateurs indiens des côtes de Coromandel, pêcheurs aux boutres * comoriens, à la recherche du djumbé *, vacanciers à Dar Es Salam, braconniers de caimans, «Malgaches» de Sa Majesté Ranavalona III, reine de Madagascar, sakalaves * des hauts plateaux, marins à Mohély *, chefs de culture à la Bambao *, auteurs de la vanille Beaugendre, employés d'usines à sucre réunionnais, combattants en Indochine, migrants aux Seychelles, colons aux Nouvelles Hébrides, réfugiés au Cap, ouvriers mécaniciens, comptables, graisseurs à bord d'un vapeur des Messageries *. L'océan Indien, les Mascareignes sont le grand cimetière de nos dépouilles. Survivants exténués de cette longue aventure au soleil, nous portons, malgré nous, l'étendard bariolé, racé des sangs qui hantent nos corps. De mariages mixtes et sec* Les mots saire. suivis d'un astérisque sont expliqués au glos-

14

taires à la fois nous descendons, laminés par ce soleil indien aux filaments rougis, enflammés de piments, nourris de sosso *, secoués par la mousson, révulsés de cyclones. Nous voici retournés en terre de France à l'aube de ce siècle. Antoine Denis, Louis Victor, François Denis, Benoist, Joseph, Louis Antoine, Jules Auguste, Philippe, Jeanne Marie, Marie Antoinette, Marie Charlotte, Coralie,. Geoffroy pour quelques-uns de nos prénoms. Bédier, Duhamel, Ginguay, Tarby, Techer, La Roche du Ronzet, Fortier, Marrier d'Unienville, Réminiac, Chappuys, Balbani de Saint-Romain, Némoli, Virieux, Le Borgne, pour une partie de nos alliances. Et, me direz-vous, vos propriétés, vos exploitations, vos bijoux de perles fines et d'ambre, vos portraits de poudre de pastel, vos meubles de bois exotiques, vos livres, piastres, doudous * et demi-doudous et autres, billets de caisse * ? Rien. Il ne subsiste rien. Hors un lancinant souvenir. Point de beau portrait d'Antoine, aux cheveux longs, serrés au katogan. Quels étaient ses traits? La courbe de son nez? L'iris de ses yeux? Lèvres pincées ou moue insolente? Aimait-il son habit d'officier, d'azur aux boutons d'argent, retroussé de gueules? Et quelle façon de s'embarquer pour les Mascareignes! Six mois de traversée pour guigner l'arriver au Port-Louis de l'Isle de France *! Plus qu'une aventure, un péril de tous les instants. Même à la table du Capitaine les bouches pouvaient s'ensanglanter de scorbut. A la mort de mon grand-père Beaugendre au Havre en mille neuf cent soixante-sept, aucun de nous ne pouvait présager du réveil de notre mémoire, nous ne pouvions encore moins expliquer de façon précise cette origine créole. La lecture de son acte d'état civil fut l'objet d'un hasard que l'on peut qualifier d'archéologique. L'héritage de Léon Joseph se résumait principalement au léger poids d'un portefeuille délabré que personne n'eut la curiosité d'inspecter. Ce que je fis un jour d'indiscrétion adolescente. Je dépliais alors un acte de naissance timbré de couleurs vives du pays de Madagascar et dépen15

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin