//img.uscri.be/pth/921ae50756eeef9224320ee583facfbc60b41d77
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,89 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La Mauritanie

248 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 212
EAN13 : 9782296277731
Signaler un abus

LA MAURITANIE

Collection «A la rencontre de... » animée par Éric MAKÉDONSKY

Déjà parus:

-

Le Sénégal, la Sénégambie, par Éric Makédonsky Le Mali, par Joseph-Roger de Benoist Le Cameroun, par Philippe Gaillard

A paraître:

-

Le Togo, par Jean de Menthon Le Centrafrique DU MÊME AUTEUR

-

Rencontres avec le Maroc (sous le nom de Claude Ariam), La découverte, Paris, 1986. - Nouvelle édition de ce livre, réactualisée, chez le même éditeur, en 1988. Tazmamart, une prison de la mort au Maroc (signé Christine Daure-Serfaty), Stock, Paris, 1992.

En couverture: Dans une ville ancienne de Mauritanie. Collection et photo UNESCO (Direction du patrimoine culturel - Campagne de soutien aux villes anciennes), Paris.

@ L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-1911-9

CHRISTINE DAURE-SERF ATY

LA MAURITANIE

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Ce livre n'aurait jamais été écrit sans r exigence et la compétence d'Éric Makedonsky

.~. 0+. ~'+'-4-'
TERRITOIRE

MAROC

,
ALGÉRIE
I

-+-+.-+. ...,.-!-..... . ,

r-'-'-'-'-'.
I
DU

i.... " i . I

, " ....

". ...

, ,
I
.., '. I I .:,j. ...

i .

~

.....

TIRIS ZEMMOUR

i-'-'-'-'
I
I I ..,

'

11' RÉGION ...
TROPIQUE DU CANCER

..

.,
OCCIDENTAL

.
ZOUÉRATE

i

I

.-

- __ - - __I
ADRAR

\ /.
I

~
1

MALI

l I /
7' RÉGION

' I

,
1
I

DAKHLET' NOUADHIBOU

INCHIRI'

I / / / /
HODH EL.GHARBI

,,\e'/
REGION/ 12' RÉGION

I
I

/

, OUJEFT ",
,;"

_ -L _ _
TRARZA
6'REGION NOUAKCHOTT"
BOUTILlMI{

(J

-- -. ~.."..I'''''' TAGANT ;' :
',_
'p

i

I

\.
I

TIDJIKJA
'..,,'

"\ /'~. l'\~

"/'I

'--',

BRAKNA

---"
/~\ '.

G\O~

,,-"
'~
_
OV

l

_,' '

_J

I \

~'
)

-,

TICHIT 10' RÉGION

.

-.." I I

1" RÉGION

'-_ -~
"

/
/

/

,

,
\

ALEG

I ...

'0«-0_ (j i.. ASSABA 1.ii;fJ" \4' RÉGION~~~';

KIFFA ~O.,

'HODH -- -......L.! EL-CHARGUI """) \ AfoUN EL-ATROUSS/

,

'_,
',! "'-9 BASSIKOUNOU

~ I

....
'

'.

SÉNÉGAL

./.;'J."f (j

~*' ~~~<v(j "REGION.__ '
'00 SELl8ABY

3'

l I

2" RÉGION

...,."
\"

-'-.

. ,'t,

L._._._._._._._._._ i

~

\ i

MALI

FRONTIÈRE CONTESTEE FRONTIERE RÉGION ROUTE PISTE +++++++ CHEMIN DE FER TROP/QUE

+.+.+.

CARTE P RICHE

MAURITANIE: RÉGIONS et VILLES

I LA RÉPUBLIQUE DES SABLES

Dans l'avion, après le survol d'Agadir, le pilote annonce Dakhla, l'ancienne Villa Cisneros espagnole, puis Nouadhibou grand port mauritanien du nord, et enfin Nouakchott, la capitale où l'on s'apprête à atterrir. Mais on n'aperçoit généralement rien de la Mauritanie: la terre semble couverte de brume, tant le sable y est remué par le vent. Que ce brouillard minéral soit moins dense et d'extraordinaires couleurs apparaissent, des roses, des dorés, des marrons très doux, soulignés par l'éclat métallique de l'océan. La découverte du pays, c'est plutôt par le sud, par la route de Dakar et Saint-Louis qu'il faudrait la faire, comme cela se pratiquait fréquemment avant le dramatique mois d'avril 1989 (1). Tôt parti le matin de la capitale sénégalaise, le taxi-brousse déposait vers l'heure du déjeuner ses clients à la ville frontalière de Rosso, traversée par le fleuve Sénégal. Là, douane et bac s'accordaient justement une pause entre midi et deux heures et rien n'était prévu pour s'asseoir ou s'abriter du soleil cuisant: pas un café, pas un coin d'ombre, pas d'autre possibilité que de rester à mariner dans les voitures ou d'errer parmi les petits vendeurs qui se livraient à de modestes échanges: ouguiyas contre francs CFA(2), mangues contre boîtes de sauce tomate... Mais il y avait le spectacle du Fleuve, bas et tranquille pendant la saison sèche, agité en fin d'hivernage (3), toujours boueux et néanmoins majestueux - son cours et son niveau sont 7

désormais régularisés par des barrages. Amarré, le bac attendait le plein de son chargement, les pirogues embarquant déjà, pour leur part, les voyageurs "sans véhicule" ; comprenez sans camion, sans voiture ou sans chameau... A l'ouverture de la douane, brusquement tout s'animait. Les pirogues, simples troncs de rônier creusés, finissaient de s'emplir, les "bagaux", comme on dit ici pour "bagages", passaient de main en main et les petits moteurs poussifs se décidaient à démarrer. Les véhicules montaient sur le bac, lequel s'ébranlait enfin. La rive mauritanienne approchait, fangeuse, identique, avec d'autres gamins affairés qui proposaient leurs services ou ceux des "calèches", vieilles carrioles à chevaux, pour porter les chargements jusqu'à la gare routière, un terrain vague astucieusement situé à quelque 300 mètres, où se tenaient les taxis-brousse mauritaniens. Epuisés par la chaleur, bien peu de voyageurs résistaient à leurs offres. Hélas! après les morts, l'exode et les expulsions qui ont créé une si forte tension entre les deux pays riverains; il a fallu attendre 1992 pour qu'une vie un peu normale commence à reprendre sur les bords du fleuve Sénégal... Rosso-Mauritanie est une assez grande ville, à l'échelle du Sahel, avec un lycée, un périmètre irrigué, une conserverie de tomates et une réputation de prospérité, car c'est ici qu'il pleut le plus, que le fleuve est le plus large, et que la route goudronnée rejoint le bac du Sénégal; pourtant, en traversant la ville en direction de Nouakchott, on se croirait au Far-West: pistes poussiéreuses au tracé incertain, baraques, bâtiments déjà croulants ou pas encore achevés; mais il y a des bougainvillées aux couleurs éclatantes, et des arbres, c'est vrai. Le taxi-brousse ne part que plein, avec neuf voyageurs. Quand nous l'avions pris la dernière fois, il s'était rempli sans hâte: une femme noire superbe, au somptueux boubou de couleur - une simple cotonnade, en fait -, des boucles d'or tout le long du bord des oreilles et, à chaque lobe, un pendant si lourd que des fils de secours le soutenaient ; ses deux enfants, pétrifiés d'étonnement par l'aventure, attentifs, immobiles; un étudiant noir, et trois Maures blancs, dont un vieux qui ne voulait pas qu'on parle - en voyage, cela ne se fait pas, cela porte malheur. En revanche, dès les premiers tours de roue, son voisin entamait une mélopée répétitive, où revenait sans cesse le nom de Dieu: "La ilaha illa allah..." (4) 8

Les 250 km de Rosso à Nouakchott se déroulent sur une étroite voie bitumée, à travers un relief à peine ondulé pour commencer résolument plat ensuite, dans les cent demiers kilomètres. Quant aux différences de végétation, elles sont exactement proportionnelles à la densité des tentes que l'on aperçoit: importante au début dans le sud, quasiment nulle plus au nord. D'abord, c'est le Sahel* : des touffes de végétation basse, noire, grise ou verte, se détachent sur l'ocre du sol. Des milliers de tentes se sont installées dans la région au cours des années de sécheresse; diverses de taille - certaines semblent immenses -, toutes sont blanches avec, au sommet, des dessins géométriques de couleur sombre. Souvent les pans sont relevés pour laisser passer l'air, et les toits souples évoquent alors les battements d'ailes de grands oiseaux planant; on dirait d'ailleurs qu'elles sont groupées par vols, disposées comme elles le sont en rassemblements de plusieurs dizaines. Des troupeaux de chameaux traversent lentement la route, forçant le taxi à freiner; à son approche, les bêtes se hâtent quelque peu, autant que le permettent leurs entraves, la tête relevée, la lippe dédaigneuse. Et puis les épineux deviennent plus clairsemés, il n'en reste plus que quelques touffes, qui souvent s'arrachent au vent et partent avec lui. Les tentes se font plus rares, elles aussi, disparaissent. Sur des dizaines de kilomètres, c'est maintenant le désert, plat comme une table, mêlant ciel et terre dans le même poudroiement, jusqu'à ce qu'au loin la ligne brillante de l'océan vienne recréer l'horizon. Croiraiton se diriger vers une capitale? On s'en approche pourtant, croisant quelques taxis, passant deux ou trois postes de garde; des bâtiments se dessinent dans les vibrations de l'air surchauffé et l'épaisse poussière: Nouakchott. Devinés du taxi-brousse, reste au voyageur à découvrir les quatre visages de la Mauritanie: un immense désert, la côte atlantique, le fleuve, et une capitale juste sortie des sables.
Une imrrœn..<;ité

désertique

en continuelle

expansion

A l'exception de la mince bande de son territoire située au sud du 16e parallèle de latitude nord et de la vallée du fleuve Sénégal, la Mauritanie, justement sumommée la République des Sables, n'est qu'une partie du désert le plus 9

grand et le plus absolu du monde, le Sahara. Nulle part au nord de cette limite la pluviométrie ne dépasse 100 mm par an, alors qu'en climat chaud le désert commence à 250 mm. C'est donc le climat qui fait l'unité de ce pays de 1 030 700 km2, soit près de deux fois la France. Fortes amplitudes, chaleur et sécheresse en sont les caractéristiques. Les différences de température sont saisissantes. Côté froid, pendant l'hiver de l'hémisphère boréal, le thermomètre peut descendre à zéro, et l'écart entre le lever du jour et midi atteindre 30 degrés. Côté chaud, on frôle des records du monde: 50 degrés à l'ombre en juillet dans le Sud-Est. L'été, même les nuits sont étouffantes, une chaleur de four écrase tout; les tentes se vident et leurs habitants dorment sous les étoiles, devant les pans de tissu largement relevés. Pourtant, le sable est moins chaud que la roche, qui diffuse jusqu'au matin la terrible chaleur du soleil qu'elle a emmagasinée. Le sol surchauffé peut atteindre 70° en surface; impossible d'y poser les pieds - les sandales sahariennes de cuir rouge décoré de noir sont dotées de larges semelles pour éviter tout contact. La chaleur, bien sûr, l'emporte sur le froid relatif des nuits hivernales: les moyennes annuelles ne sont jamais inférieures à 25 degrés. Le manque d'eau constitue le problème essentiel. Dix ans sans une seule pluie est en certains lieux chose courante ; en 1985, le quotidien "ChaabJJ* annonçait qu'il avait enfin plu à Zouérate, la ville minière du nord où la dernière averse remontait au début des années soixante-dix! Les gamins surexcités regardaient tomber les gouttes, pour la première fois de leur jeune existence, et jouaient dans les flaques éphémères, spectacle extraordinaire qu'ils ne reverraient peut-être plus enfants. Trop souvent, encore, un accident vient rappeler cette réalité dramatique du désert: si un véhicule tombe en panne ou s'égare, les voyageurs risquent de mourir de soif. Certains ne doivent leur salut qu'à la vieille recette traditionnelle: le liquide épais et verdâtre contenu dans la panse des antilopes - encore faut-il pouvoir en abattre une! Plus couramment consommé par les chameaux, ce breuvage peut aussi être absorbé par les hommes... il est même considéré comme un reconstituant des forces défaillantes! Cette quasi-inexistence des pluies a une explication scientifique: le tropique du Cancer traverse la Mauritanie un peu au nord de Zouérate; or, au niveau des tropiques, 10

des masses d'air lourdes et surchauffées se tassent au sol, formant l'anticyclone tropical qui, loin de rendre possible le phénomène de la condensation - et donc des pluies -, absorbe au contraire toute trace d'humidité. De cet anticyclone, attirés par les basses pressions équatoriales situées plus au sud, des vents se forment, les alizés. Pour des raisons conjoncturelles, leur direction peut varier faiblement, mais cela suffit à modifier les conditions climatiques en Mauritanie: l'alizé souffle-t-il du nord-no rd-est, parallèlement à la côte, il apporte une relative fraîcheur et l'air sera limpide, le temps agréable; le souffle provient-il d'un point situé plus à l'est, il soulève alors et transporte le sable du désert. Ce dernier alizé se fait plus chaud et plus sec lorsqu'il est capté par l'harmattan, courant équatorial de circulation générale, qui arrive du Soudan oriental après avoir traversé dans toute sa largeur le continent africain; on a ainsi un vent de sable brûlant, dont chacun parle pour s'en plaindre: il va encore se lever... il est bien plus fréquent qu'autrefois... quand cessera-t-il enfin? Ces dernières années, à Nouakchott, on comptait plus de 200 jours de vent de sable par an ! Mais la Terre tourne inclinée sur son axe. Aussi les masses d'air formant les haute et passe pressions se déplacent-elles lentement avec les saisons. L'hiver, quand les centres de haute pression se trouvent sur les régions sahariennes et ceux de basse pression au sud des régions équatoriales, les dépressions tempérées qui circulent d'ouest en est sur l'Europe et le nord de l'Afrique peuvent s'égarer, laissant tomber une averse ou deux dans la partie la plus septentrionale de la Mauritanie, malgré la saison dite sèche. L'été, de juillet à septembre, les masses de basse pression quittent l'Equateur pour aller s'installer au Sahara. Pendant cette période, le sud de la Mauritanie voit le vent s'inverser complètement: prenant le nom de mousson, comme en Asie, il souffle du sud-est vers le nord-est, en décrivant un demi-cercle à l'ouest, aspiré par la basse pression du désert; sur la barre nuageuse sombre qui monte de l'horizon naît alors une brève tornade, avec éclairs, vents violents et pluie. Le pays reçoit de la sorte, les bonnes années, les reliquats des pluies d'origine équatoriale; éest l'hivernage, espoir de tout le Sahel: a-t-il plu pendant l'hivernage? combien de fois et combien de temps, à quel intervalle? Ce sont ici des questions de vie ou de mort... Ainsi, donc, trois types de temps existent en Mauritanie, 11

celui des alizés et celui de l'harmattan pendant la saison sèche, celui de la mousson pendant l'hivernage; et deux sortes de pluies y sont possibles: quelques gouttes, parfois, l'hiver dans l'extrême-nord, deux ou trois averses pendant l'hivernage au sud, et pratiquement rien dans tout le centre du teITitoire. De ce régime découlent paysages, végétation et modes de vie. Les hauteurs sont modestes, comparées à celles du Hoggar ou du Tibesti: 917 mètres à la Kédia * d'Idjil, tout près de Zouérate. Le relief est néanmoins multiforme, souvent accidenté, sculpté par les caprices de l'érosion désertique; les paysages du film "Port Saganne" (5) en donnent un aperçu. En fait, hamadas* rocheuses, regs caillouteux, ergs aux dunes mouvantes varient indéfiniment les paysages des régions: immensités, reliefs tabulaires, gorges soudaines, roches aux formes étranges. Les couleurs changent tout autant: des vernis désertiques très sombres, marrons ou noirs, des remontées minérales violettes, rouges, vertes viennent couper brusquement les ocres, les beiges, les blancs aussi, des sables. La végétation - ou son absence - est également un facteur de multiplicité dans le détail du paysage mauritanien ; elle apparaît au rythme des pluies. Ainsi peut-on voir, dans les régions désertiques les moins éloignées de l'Atlantique, telle vallée, entièrement minérale pendant des mois ou des années, se couvrir soudain, quand l'hivernage est bon, d'un pâturage temporaire, un asheb. Un proverbe arabe le dit bien joliment: "un mois de teITe mouillée, mois de beauté, le pâturage ensuite"... Verdoiement bien éphémère! quelques jours de soleil le jaunissent, quelques semaines en ont raison, et tout retourne au roc et au sable. Aux rives du désert, des épineux subsistent. Ils sont la forme extrême de l'adaptation du végétal au climat sec: racines longues qui vont chercher la moindre trace d'humidité, feuilles réduites aux épines pour lutter contre l'évaporation; on ramasse encore sur certains d'entre eux la gomme arabique* que se disputaient autrefois les compagnies européennes. Des buissons secs marquent les lits anciens de cours d'eau disparus, des coloquintes étalent à même le sable leurs fruits ronds et lisses comme des œufs, et les "arbres à soie" aux larges feuilles vert vif, illusoires parce qu'immangeables, gonflent leurs gousses pleines de bourre douce, brillante et nacrée... Agressif et sournois, car presque invisible dans le sable, le "cram-cram"* accroche 12

aux jambes du voyageur ses petites bollies aux piquants redoutables. La diversité des paysages est grande. Au nord, l'Adrar, massif ancien si sombre qu'il est surnommé "le pays noir", est cerné sur mille kilomètres de dunes d'une blancheur éblouissante; il est aussi, souvent, coupé dans les fonds de vallées d'un ruisseau, d'un petit lac, autant de coins de paradis, avec leurs arbustes et leurs mousses générateurs d'ombre et de fraîcheur... Les "dhar" - échine en hassania* - qui donnent leur nom à ce massif, sont des revers de côte, fort raides, et le plus vaste, le "grand dhar", forme à l'est d'Atar une barrière spectaculaire et presque infranchissable. Sur le plateau de Chinguetti, sommet de l'Adrar, s'élèvent d'étranges formes, les "guelb er Richat", attribuées soit à l'impact d'un météore, soit, et c'est le plus probable, à un accident volcanique; elles sont d'un effet saisissant: des auréoles parfaitement circulaires, la plus grande de quelque 40 km de diamètre, dessinent des reliefs concentriques propres à éveiller curiosité et imagination! Plus simples, mais prodigieusement nuancés, sont les paysages de sable, surtout quand aux ocres rouges des dunes fossiles, oxydées par une longue exposition au soleil, viennent s'ajouter le blanc et le jaune des dunes vives et mouvantes, nées de la grande sécheresse des dernières années... Au nord de Oualata, dans la région orientale du Hodh, s'étend le plus absolu des déserts mauritaniens, le Méréié : 1 000 km de long sur 500 de large ; c'est un immense territoire, assez plat, où alternent regs et ergs, sans pâturage et sans le moindre point d'eau. Seuls les mirages, tremblant à l'horizon, animent en trompe-l'œil ces étendues que l'homme ne maîtrise pas, et qu'il contourne sans se risquer à les traverser; même les Némadi chasseurs d'addax n'y font, comme nous le verrons plus loin, que des incursions, à la recherche de leurs proies. C'est dans ce cadre uniformément hostile et pourtant varié que se déroule la vie des hommes du désert; les vies, plutôt, étroitement liées l'une à l'autre, celle des sédentaires, dans les oasis ou dans les villes, et celle des nomades qui subsistent, au bord de l'effacement, dans la grande offensive des vents de sable. Car il y a encore des nomades dans le Sahara mauritanien, nettement moins nombreux qu'autrefois, il est vrai, et appauvris jusqu'à la misère par la terrible sécheresse de ces dernières décennies et par la guerre, qui les a frappés pendant plus de trois ans et demi et 13

qui barre toujours leurs déplacements vers les frontières nord. Les hivernages qui se sont montrés plus cléments depuis 1985 ont en effet permis à certains de repartir vers les lieux de parcours traditionnels qu'ils avaient fuis. En apparence, les campements nomades n'ont pas chan. gé : un groupe de tentes, les unes vastes et belles, les pans relevés laissant voir leur doublure multicolore et les deux piliers porteurs, gros et lourds; les autres plus petites, souvent rapiécées. Chacune d'elles abrite une famille, et leurs différences marquent les inégalités sociales. Les hommes s'occupent des troupeaux, guettent les nuages et le vent; les femmes vaquent aux tâches domestiques, veillent aux enfants, à l'eau, au combustible, à la nourriture. Mais les signes de la misère générale apparaissent vite à l'observa. teur : troupeaux décimés, bêtes efflanquées, tentes râpées, vêtements élimés, usés jusqu'à la trame, visages maigres, épuisés, parfois creusés par la toux, la fièvre... Les trajets traditionnels aussi ont changé; on suit davantage les pistes et même le "goudron", celui de l'axe nord.sud qui relie Nouakchott à Rosso et celui, plus récent, qui va de Néma, à l'extrême.sud.est, jusqu'à la côte: on veut se rapprocher des villes, où se trouvent les parents plus fortunés, où on pourra bénéficier des distributions de l'aide alimentaire. Certaines scènes en disent plus que bien des discours. Ainsi de cette vieille femme rencontrée au petit matin; sa chèvre s'étant écartée à la recherche de nourriture, un cha. cal l'a attaquée; elle est blessée, à demi.dévorée, mourante. Un vautour affamé trace déjà des ronds dans le ciel, se pose à faible distance pour guetter sa proie; la vieille attend, un couteau à la main: si la bête meurt, il faudra, avant son dernier souffle, qu'un homme l'égorge selon le rite musul. man pour qu'elle soit consommable; faute d'homme aux alentours, la femme devra le faire, c'est permis. Faim, mort, vie. Ses petits.fils passent, sans s'attarder, pour se rendre à plusieurs kilomètres de là dans un autre campement de la tribu, chez un marabout* qui leur fait l'école coranique et leur enseigne à lire et écrire l'arabe, à connaître les volon. tés de Dieu et du Prophète et les lois de la société, une société au bord de la disparition mais curieusement intac. te. Comme de soudains mirages, les oasis surprennent tou. jours, au détour de l'aridité presque absolue. Franchie la ligne des roches étrangement découpées qui l'annoncent de loin, Aïoun el Atrouss découvre ses palmiers.dattiers et ses
14

cultures luxuriantes, irriguées par des sources vives. Atar, longue coulée de palmiers sur le lit ancien d'un oued*, s'anime une fois l'an: c'est la guetna *, la récolte des dattes; les alentours de la ville fleurissent soudain des tentes de tous ceux qui sont venus faire une cure de ces fruits à peine mûrs, auxquels on accorde des vertus médicinales. Surgissant comme cette dernière au cœur de l'Adrar, l'éblouissante oasis de Terjit contribue quant à elle à l'action curative en offrant ses cures thermales. Mais des cités au riche passé, dont certaines ont assuré le commerce caravanier entre le Maghreb et le Sahel, qui s'est établi au VIllesiècle, sont en passe de mourir, car le désert s'étend et s'accentue à la fois; il faudrait plus d'un hivernage heureux pour l'arrêter en chemin. Les dunes avancent au rythme de plusieurs kilomètres par an, les palmeraies s'ensablent et s'étouffent. Ouadane, dans l'Adrar à l'est d'Atar, n'est ainsi plus sur son piton rocheux qu'un ensemble de murs aux toits éboulés. Voici sept siècles, au croisement des "oueds de la Connaissance et de la Richesse", au commerce du sel et de l'or, elle a connu son heure de gloire grâce à ses savants et à ses commerçants; il ne lui reste désormais à offrir au visiteur que les traces de ses puits fortifiés, et les meilleures dattes de la région... Cent kilomètres plus au sud, au cœur même de la Mauritanie, voici Chinguetti, dont le nom (issu de shingît : source aux chevaux) désignait jadis le pays tout entier. Septième ville de l'Islam, elle comptait une palmeraie immense, onze mosquées nichées dans la verdure, de nombreux savants, une bibliothèque connue de par le monde. Depuis le XIIIesiècle, ses habitants y vivaient de l'exploitation des mines de sel d'Idjil, de leurs dattes "falha", incomparables, de leurs troupeaux de bœufs et de moutons; elle est devenue une pauvre bourgade de 3 000 habitants, qui garde cependant du passé 1 300 vieux manuscrits, des portes à beaux linteaux triangulaires, et sa mosquée au minaret de pierres sèches, surmonté de cinq pointes portant chacune un œuf d'autruche, au pied duquel se réunissaient une fois l'an les pélerins en route pour La Mecque. Située plus à l'est, au bord de l'Aouker, ancien lac qu'elle domine du haut du Dhar Tichitt - morceau de la longue falaise courant en arc de cercle du nord de Sélibaby au sud de Néma - et qui a aujourd'hui disparu alors qu'il fut un haut lieu de la préhistoire, la ville de Tichitt 15

était un relais de la piste du sel vers Tombouctou. Contrôlant un axe montagneux de circulation, ce grand marché avait encore 6 000 habitants en 1912 ; leur nombre est maintenant réduit à un millier. Ses maisons, tombées en ruines, utilisaient en décoration les couleurs vives des pierres du désert; leurs arrondis, encorbellements et incrustations témoignent de leur grande beauté d'alors. Etrange survivance de ces temps: des familles parlent toujours 1'"azeir", un dialecte soninké qui rappelle l'ancien peuplement négro-africain de la région. Oualata est la plus lointaine de ces cités, à trois heures de la piste de Néma, dans le Hodh oriental, laquelle est ellemême distante de plus de 1 000 km de Nouakchott par la nouvelle voie bitumée, appelée "route de l'espoir" par les officiels et, par dérision amère, "route du désespoir" par les réfugiés de la sécheresse. Oualata est la plus ancienne aussi; fondée au VII' siècle, elle faisait partie de l'empire soninké du Ghana et s'appelait Birou. Le commerce caravanier fit sa fortune: elle fut même, du XIe (probablement) au XVIesiècle, la première escale au sud après la longue et épuisante traversée saharienne. Une famille de Tlemcen, les Maqqari, y domina un moment les échanges; elle fit creuser des puits tout le long de la piste, installa des correspondants sur place. Peu à peu, Oualata devint le relais de tout ce qui transitait du sud du Maroc et de l'ouest algérien vers l'Afrique noire: on y troquait or, ivoire, peaux, sel, bijoux, esclaves, chevaux, tissus. Les grandes découvertes ont ruiné ce commerce caravanier et la colonisation allait découper, pour mieux les contrôler, ces immensités sahariennes. Le rôle religieux qu'avait assumé Oualata à côté de ses activités de négoce a cependant pris en partie leur relais. La ville avait en effet été le principal centre d'islamisation de l'empire du Mali et un important centre de transit pour le pélerinage à La Mecque; au xV" siècle, elle avait d'ailleurs servi de refuge aux savants musulmans de Tombouctou qui fuyaient les raids des Touareg. Aujourd'hui encore, c'est grâce à l'enseignement islamique de qualité qu'on y dispense que la vieille cité conserve quelques centaines d'habitants. Oualata est aussi la plus belle, dans mon souvenir. Les murs de ses demeures sont de banco* ocre, pétris à la main, doux, indécis. Les pièces étant disposées autour de la haute cour fermée, on y accède souvent de la rue par un perron de quelques marches et une porte décorée de métal 16

rouge et jaune. Chaque ouverture, porte ou fenêtre, est encadrée de dessins blancs, composés de larges entrelacs, comme de la dentelle, peints par les femmes, gardiennes de la tradition. Ce sont aussi les femmes, le soir, à la lumière des chandelles, qui veillent avec les enfants dans la chaleur enfin apaisée. L'argent des bijoux brille sous les grands voiles des mellafah*, les voix chantent; en hassania*, toutes les phrases finissent dans l'aigu et, s'élevant dans le grand silence, ces chants perçants troublent le cœur... Mais tant d'habitants s'en sont allés que cette antique culture de Oualata est menacée de disparition, tout autant que la ville. Ici le sable recouvre tout, comme une neige douce et pérenne: les ruelles, où il absorbe le bruit des pas, les murs, enfouis à mi-hauteur, l'intérieur de la mosquée, où il s'insinue sans relâche, se moquant des continuelles opérations de dégagement, des arbustes et des épineux qui fixaient le sol et constituaient les dernières défenses de la cité. Si l'Unesco qui protège le site ne se presse, Oualata sera bientôt submergée par cette marée silencieuse, car il n'y a plus assez d'hommes pour lutter contre la dune vive. Au nord de Oualata, adossé à la frontière malienne, commence le Méréié, cette partie de désert presque absolu qu'on ne peut traverser; c'est le pays des Némadi, les plus étranges des Mauritaniens. Au premier abord, il ressemblent à tous les Maures: ils sont musulmans, parlent le hassania, sont vêtus de draa * et de mellafah *, et ne sont ni plus ni moins foncés que les rares habitants de la région. lis sont différents, pourtant. Leur origine, légendaire, laisse planer un mystère: selon les uns, ils seraient des métis de Canariens jetés autrefois sur la côte par la tempête, ou de naufragés européens, partis se réfugier jusque-là; pour d'autres, ils seraient les descendants de réprouvés qui, ayant transgressé les lois, auraient quitté leurs tribus pour échapper au châtiment. Un point commun à ces légendes: pour conserver la vie et la liberté, leurs ancêtres n'ont eu comme possibilité que la fuite vers ce désert inabordable, aux marges duquel ils se sont fixés. Aujourd'hui, les Némadi sont sédentarisés aux environs de Oualata, dans les huttes regroupées en villages; ils s'emploient à des travaux subalternes, domestiques ou artisans qui les maintiennent péniblement en vie, habités par le regret permanent du passé. li y a quelques années encore, ils n'avaient de bien au monde que leurs chiens, des sloughis efflanqués et rapides. 17

Là où toute culture, tout élevage sont impossibles, les Némadi chassaient, à la course, avec leurs lévriers: fennecs, outardes, lièvres, lézards même, tout leur était bon. Le but secret de leur chasse n'était toutefois par ce menu gibier. Les Némadi sont des chasseurs d'addax, une grande antilope aux cornes torsadées, dont la viande fait le meilleur "tichtar"* du monde, cette viande séchée au soleil qui se conserve très longtemps. Mais les addax, eux aussi sont entrés dans la légende; la sécheresse a fait mourir la maigre végétation dont ils se nourrissaient et, à l'évidence, il n'y a plus d'addax... Certains Némadi les cherchent pourtant toujours (6), jusqu'à la dernière limite de leurs forces, jusqu'aux ultimes gouttes d'eau de leurs guerba*, qu'ils partagent parcimonieusement avec leurs chiens: le chasseur prend une gorgée dans sa bouche, puis crache adroitement quelques gouttes dans la gueule desséchée de chaque lévrier. Ils entretiennent ainsi leurs mythes, au milieu des mirages où de grands addax de rêve peuplent leurs horizons, comme le capitaine Achab de Mohy Dick continue de poursuivre sa baleine blanche sur tous les océans.
Un autre horizon infini, l'océan

L'océan n'est en Mauritanie que tumulte. Heurtant le banc de sable qu'elle amasse près du rivage, la houle forme devant lui une "barre" de lames, et sa violence rend dangereux l'accès de la côte. Longue de 700 km, celle-ci offre un paysage peu varié, composé de dunes blanches semblables à celles du désert. Le mur de sable est seulement coupé par endroits de falaises basses et, dans la moitié nord du littoral, des trois baies de Saint-Jean, d'Arguin et du Lévrier, anciennes vallées envahies par la mer (ou rias), qui sont ses seuls abris naturels. Froides sont toujours les eaux, à cause du courant des Canaries qui pousse ce qui reste de la dérive nord-atlantique jusqu'au niveau de l'équateur. Il fait paradoxalement de la côte, avec six jours de pluie pour 24 mm d'eau dans les bonnes années, la région la moins arrosée du pays. C'est que la vapeur d'eau se réchauffe d'autant plus au contact de l'air chaud qu'elle est au départ plus froide, ce qui rend difficile sa condensation. Le courant froid crée tout de même sur les plages, abritées des vents de sable, une fraîcheur 18

vespérale qu'aiment à goûter les citadins. Plus d'un, par temps caniculaire, plante une tente dans un creux de dune. D'autres préfèrent, à marée basse, longer en voiture la plage, laquelle offre d'ailleurs la voie la meilleure et la plus belle entre Nouakchott et Nouadhibou. Près de ce grand port du nord, des amateurs européens fréquentent un club de pêche au gros qui peut être approvisionné en eau par camion-citerne, même quand ailleurs sévit la sécheresse grâce à l'usine proche de dessalinisation. Quant au promeneur africain, c'est plutôt le yet qui l'attire. La coquille à l'intérieur couleur de corail rose de ce mollusque caoutchouteux, jeté sur le rivage par la marée, est si dure qu'elle doit être brisée à la hache. Laissé faisander dans un trou d'eau puis, une fois attendri, fumé en plein air, le yet dégage une odeur redoutable pour le profane, mais délicieuse pour l'amateur, lequel sait qu'il ajoute une saveur subtile au "tiéboudiène" ou riz au poisson, régal des Sénégalais et de bien des Mauritaniens. Les débris de yets jonchent donc le sable, où des crabes grouillants se disputent les cadavres des "poissons-lune", ces habitants des eaux tropicales, tout hérissés de piquants, qui se gonflent d'air à en mourir pour effrayer l'ennemi: quand ils finissent sur le sable, ils sont vidés de l'intérieur par les crustacés, et leurs peaux soufflées sèchent au soleil jusqu'à devenir comme de vieux parchemins. Qualifiés de "violonistes" parce qu'une de leurs pinces est anormalement développée, les crabes ne dédaignent pas non plus de se nourrir des vésicules de physalies portées là par le courant, et ils en prennent alors l'étonnante couleur cyclamen. Si, hors les amateurs de yet ou de fraîcheur, les Mauritaniens ne sont pas de grands habitués du rivage, les Noirs peuplant les rives du Fleuve et les Maures tournant le dos à la mer, il existe pourtant parmi eux, près du Cap Timiris, un groupe de trois mille pêcheurs nomades, les Imraguen, qui ne vivent que de la mer. Depuis le départ, en 1989, des pêcheurs wolofs sénégalais, ils constituent même le seul noyau important d'artisans-pêcheurs maritimes du pays. Leur communauté est très homogène et certains pensent qu'ils descendent des pêcheurs noirs des temps préhistoriques. Aujourd'hui les Imraguen sont des hommes libres, mais tributaires des Maures, dont ils partagent la culture et avec lesquels ils entretiennent des relations de bon voisinage. Ainsi, certaines tribus nomades d'éleveurs ont-elles coutume d'aller faire une cure de poisson auprès d'eux, qui en 19

revanche en suivent une de dattes dans les oasis appartenant à ces chameliers, à l'occasion de la guetna *. Les Imraguen pêchent le mulet jaune, de préférence aux autres espèces, moins faciles à conserver, donc à vendre, qui prolifèrent sur cette côte très poissonneuse. Tout autant que ce choix, leur technique est originale: lorsque - deux fois par an, au printemps et à l'automne - apparaissent les bancs de mulets, un Imraguen entre dans l'eau qu'il frappe à coups de bâton. Ainsi imite-t-ille bruit fait par le poisson quand il saute hors de l'eau et qu'il y retombe en claquant la vague. Trompés par ce bruitage, les dauphins des alentours se rapprochent de la côte en poussant .les mulets devant eux, dans l'espoir d'en faire un festin; les Imraguen entrent alors dans l'océan munis d'un long filet à flotteurs de latex blancs et à poids de terre cuite. Pris en tenaille entre prédateurs et pêcheurs, les poissons viennent s'y jeter, tandis qu'à terre se massent les femmes, les enfants, les vieillards, dans une attente quasi religieuse. Les mulets qui réussissent à fuir font le déjeuner des dauphins; parmi ceux qui sont pris, les plus beaux sont séchés au soleil, sans sel. C'est le "tichtar" de poisson: il remplacera chez les éleveurs nomades l'ancien "tichtar", celui de viande boucanée, qui du fait de l'appauvrissement du troupeau s'est fait plus rare. Une autre partie du poisson, salée et séchée, est exportée vers des pays d'Afrique noire. Reste à préparer la poutargue, spécialité des Imraguen : les ovaires prélevés sont salés puis séchés à l'ombre, entre des planches afin de leur donner une forme légèrement aplatie. Chaque poche est plus tard enduite, à maintes reprises, de cire et de paraffine, qui laisseront apparaître sa belle couleur orangée. La poutargue est prête. Fraîche, encore molle, c'est un véritable régal; conservée, durcie, on peut la servir coupée en tranches fines ou sous forme de pâte ramollie à l'huile ou à la crème fraîche, et ce n'est pas mal non plus! Les consommateurs français ont appris à l'apprécier, agrémentée d'un jus de citron... Malgré ce succès récent de leur production, les Imraguen souffrent d'une insuffisance de débouchés, limités qu'ils sont par leurs difficultés de communication avec l'arrière-pays. Aussi vivent-ils dans le dénuement, sous des abris faits d'algues, d'épaves, d'ossements de cétacés, tenus ensemble par de grandes arêtes de poissons. Dispensaires, écoles, points de vente et même l'indispensable eau douce manquent cruellement. Pratiqué un temps, le ravitaillement 20

par bateau ou par camion le long de la plage a été abandonné. Un seul progrès a été accompli: des petits capteurs solaires, don d'organisations non gouvernementales (7), donnent chacun dix litres d'eau douce par jour, en utilisant l'eau de mer, le soleil et la condensation. Rudimentaire est aussi la nourriture de ces pêcheurs : du poisson, du riz acheté pendant les périodes de bonne vente, de l'eau douce et du thé strictement mesurés. Parlais, un festin: un gros mulet jaune cuit à l'étouffé dans le sable brûlant, préalablement chauffé par un bon feu de braise; un luxe, tant le combustible est rare ! Les villages des Imraguen sont construits sur des côtes voisines de hauts fonds, lesquels conviennent à leur technique de pêche. Ce sont les courants côtiers qui ont construit ces flèches de sable, orientées vers le sud, parfois invisibles sous l'eau et dangereuses pour la navigation, comme celle du banc d'Arguin, situé au nord du cap Timiris, où vint s'échouer le 2 juillet 1816 la frégate "La Méduse", dont l'épave vient d'être retrouvée (8).
A l'époque - c'était en France celle de la Restauration - l'affaire fit grand bruit: dans les milieux politiques de Paris, elle servit de cheval de bataille à l'opposition libérale, nostalgique de la Révolution et de l'Empire, contre les royalistes triomphants. Plus tard, le peintre Géricault rendit le radeaux célèbre dans un tableau qui marque le début de l'école romantique en France. Mais bien peu savent que le drame eut lieu le long des côtes de la Mauritanie actuelle, et ce n'est pas le film, tourné aux Antilles, qui donnera une idée plus précise de l'endroit où il se déroula. La Méduse transportait des Français, tant civils que militaires, qui partaient pour reprendre possession de Saint-Louis, rétrocédé à la France par l'Angleterre en vertu du Traité de Vienne de 1815, lequel mettait fin aux guerres napoléoniennes; parmi eux, Schmaltz, nommé administarteur des possessions du Sénégal. Le souci du commandant de La Méduse était de le faire parvenir à bon port, et dans les meilleurs délais, avec ses principaux adjoints. Ce fameux 2 juillet, une erreur de navigation envoie la frégate droit sur le banc d'Arguin. Tous les efforts pour la remettre à flot sont vains; il faut se rendre à l'évidence et mettre les canots à la mer; mais le navire était surchargé et cent quarante-sept passagers restent sur le pont!
21

Depuis le départ, les sujets de friction n'avaient pas manqué sur La Méduse où, aux problèmes de personnes, étaient venus s'ajouter les conflits sociaux d'une Europe bouleversée par les guerres et les révolutions: entassés sur le bateau, on trouve un groupe de "bataillonnaires" composé d'anciens soldats de l'Empire et d'Africains, leurs femmes, dont une cantinière rescapée de la campagne de Russie - ces hommes étaient destinés à former la troupe de la colonie retrouvée - ; puis un groupe d'officiers, fonctionnaires, savants (botanistes, minéralogistes, géographes), de familles bourgeoises qui doivent tout aux mutations de la période révolutionnaire ; et enfin quelques aristocrates, dont le Commandant, le capitaine de frégate Duroy de Chaumareys ; c'est un ancien émigré, de ceux qui n'ont rien appris ni rien oublié, et il se montre souvent cassant et méprisant. Les tensions sont vives entre ces groupes disparates, ballottés sur l'océan. Elles le deviennent bien davantage lorsque l'échouement met tragiquement en évidence le surnombre des passagers. Un radeau est construit, de cent mètres carrés, qui doit être remorqué par les canots dans un desquels, contrairement à toutes les traditions, le Commandant lui-même a pris place... Mais le radeau s'enfonce sous le poids des passagers, qui ont très vite de l'eau jusqu'à la ceinture; dans les instants qui suivent, la remorque casse; coupée volontairement? arrachée par la force des vagues? Les canots, en tout cas, s'éloignent... Sur le radeau à la dérive, le drame a commencé; les provisions ont été emportées et l'embarcation continue de s'enfoncer lentement, sous les rayons meurtriers du soleil. Fallut-il alors y mater une rébellion, comme certains l'affirmeront plus tard, ou bien les officiers se débarrassèrent-ils délibérément des soldats, pour alléger le radeau? mystère! Quelques jours plus tard, il ne reste que trente survivants, qui mangent des cadavres débités en tranches minces, "salées et séchées" (9) ; une quinzaine de ces naufragés, les plus affaiblis, sera encore la proie de la mer et des requins. Ce sont donc seulement quinze hommes, dont cinq mourront aussitôt, que l'Argus, un autre bateau de l'escale, recueillera le 17 juillet 1816. Le 26 août, on découvrira sur l'épave même de la Méduse 'trois hommes squelettiques, devenus fous... La cantinière, jetée à la côte par le flot avec quelques hommes, dont le sien, réussira à rejoindre Saint-Louis à pied, portant sous son bras la tête de son mari, à demi dévoré par un lion; elle l'avait tranchée pour partir l'ensevelir en terre chrétienne...

22

Un rapport sera. fait par quelques. rescapés du groupe des officiers et savants; bien sûr, ils chargeront le Commandant, coupable de n'avoir pas quitté son navire le dernier, mais également la troupe, qu'ils décriront comme un ramassis de bandits, légitimant en quelque sorte leur fin.

Aujourd'hui, le banc d'Arguin est un paisible centre de recherche, où l'on étudie la flore marine et d'innombrables espèces d'oiseaux. Seul, parmi les nombreuses îles de la région, il possède un point d'eau, ce qui explique la permanence de la présence humaine, de la préhistoire à nos jours. Ce minuscule îlot, de 6 km de long sur 4 de large, a d'ailleurs été âprement disputé par les puissances européennes pendant plus de deux siècles, autour d'un fort célèbre (l0), maintenant réduit à un tas de cailloux. La paix règne à nouveau sur Arguin : à part les chercheurs et quelques pêcheurs locaux, on ne rencontre que flamants roses, aigrettes, hérons, cormorans et pélicans, et le souffle constant de l'alizé... L'extrémité septentrionale de la côte mauritanienne est marquée par le Cap Blanc. Comme Timiris et Arguin, il a été formé par une flèche de sable, qui est quant à elle rattachée au continent. Ce "fini stère" abrite de sa barre la baie du Lévrier, y permettant une bonne évolution des navires. Ainsi privilégiés par rapport à leurs frères de Timiris, les Imraguen venus se fixer dans la baie peuvent même utiliser des bateaux pour prendre le mulet. La première de leurs embarcations fut, dit-on, fabriquée par un habile artisan de la caste des forgerons; puis le modèle a été peu à peu amélioré, copiant les ''lanches'' canariennes : une coque de bois et une voile. Au temps colonial, le Cap Blanc fut coupé en deux dans le sens de la longueur par la France et l'Espagne, détentrice du voisin Sahara occidental, laquelle a édifié dans la partie ouest de la péninsule le port-wharf de La Guëra, consacré à la pêche. La Mauritanie, qui a un temps annexé, conjointement avec le Maroc, le territoire toujours en litige du Sahara espagnol, a continué après s'en être retiré d'occuper cette ville cotière. C'est que La Guëra constitue la couverture stratégique de Nouadhibou, l'ancien Port-Etienne des Français, qui avaient choisi ce site remarquablement protégé, au creu.x de la baie de Lévrier, pour en faire l'unique port d'une côte résolument inhospitalière. 23

Une position géographique aussi privilégiée a évidemment fait de Nouadhibou un lieu de pêche, fréquenté longtemps par les voiliers canariens et aujourd'hui par des navires plus modernes. Le port de pêche jouxte des quais de commerce, ainsi que le dock de "Point central", où une bande transporteuse charge les cargos minéraliers. C'est en effet là que des trains de 2,2 km - les plus longs du monde -, tirés par quatre motrices, viennent déverser chacun les 2 000 tonnes de minerai de fer contenues dans leurs 200 wagons; remplis dans la zone de Zouérate, en plein désert, ils ont parcouru 650 km pour y arriver. Etrange situation que celle de ce Cap Blanc, où entre ciel et mer cohabitent quatre ports, largement ouvert sur le monde par l'incessant mouvement des bateaux, mais en revanche presque coupé du reste de la Mauritanie tant les axes rouûers sont insuffisants! Faiblesse des communications qui n'a pourtant pas empêché les Africains de divers pays, de travailleurs aux contrebandiers - les îles Canaries sont toute proches, avec leur régime douanier si avantageux ! -, en passant par les candidats à l'émigration en quête d'un cargo pour l'Europe (11), d'arriver jusqu'à ce lieu du bout du monde. Les baraques où ils ont trouvé refuge jurent avec les loûssements, la plage et la boîte de nuit de Cansado, la cité construite par la compagnie des mines de fer "Miferma", occupée successivement par ses personnels européen et mauritanien. Et le modernisme d'un tel centre fait à son tour un fort contraste avec le vieux marché fortifié de Nouadhibou, ses antiques hangars uûlisés par les pionniers de l'aéropostale et, plus encore, avec les maisons abandonnées et emplies de sable de La Guëra ; dans l'ancienne ville espagnole, seul le sommet des poteaux télégraphiques émerge par endroit de la dune. Cet isolement entre deux immensités, celle de l'Atlantique et celle du Sahara, l'accumulation désordonnée des constructions, le giganûsme des structures minéralières, les allées et venues de marins de tout bord, les pavillons du monde entier claquant au grand vent du large provoquent toujours chez le visiteur le choc de l'étonnement; une réacûon que la persistance de la guerre du Sahara entre le Maroc et le Front Polisario (12), si proche, n'est pas sans nuancer d'un soupçon d'inquiétude.

24