La migration des zombis (survivances de la magie antillaise en France)

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296412859
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LA MIGRATION DES ZOMBIS

Héléne

MIGEREL

LA MIGRATION DES ZOMBIS
Survivances de la magie antillaise en France

~

L'aribeennes

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

Photo de couverture: Maquette: Myline

Serge Alan GUIOLET
CARIBEENNES, 1987

@ Editions

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays. ISBN: 2-903033-92-7

AVANT-PROPOS
Certains qualifient les pratiques magiques de supersti-

tions naives et culturellement négligeables, mais la recherche contemporaine a dévoilé la cohérente signification religieuse et la fonction culturelle d'un grand nombre de croyances, de pratiques et théories occultes 1.Elles sont inscrites dans bien des civilisations en Europe et à tous les niveaux de la culture, allant des rites populaires - magie et sorcellerie - aux techniques secrètes les plus raffinées. Nous sommes témoins d'un engouement en France depuis des années, d'une vogue de l'ésotérisme qui touche l'astrologie, l'hermétisme et la divination. Les centres d'enseignement de la voyance fleurissent et alimentent le marché de l'irrationnel sous couvert d'un caractère pseudo-scientifique. Des médecins, des psychiatres, des physiciens et des géographes ont formé le Groupement d'Etudes et de Recherche en parapsychologie. Un comité français pour l'étude des phénomènes para-normaux s'est créé en 1979. Ils disposent de moyens financiers considérables si on se réfère à la vente de périodiques bénéficiant. du support d'une
1. Eliade M., Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase. Paris, Payot, 1951. Greely A., «Implications for the sociology of religion of occult behavior in the youth culture. ~ Youth and Society, 2, 1970. 7

large publicité 2. Cette quête de connaissance de l'avenir est-elle le fait d'une société inquiète à la recherche de consolations? «Les sciences occultes ne tiennent pas leurs promesses, mais elles sont nécessaires à l'équi3 ». Le libre de la société et à son bon fonctionnement monde de l'étrange existe dans la société de consommation et la question primordiale à tous les niveaux d'activité se pose ainsi: «Que puis-je avoir? », fortune, chance, succès amoureux, réussite. On peut parler de nostalgie inconsciente d'une existence, fabuleuse et paradisiaque, où la parapsychologie ouvre les portes de l'espoir et de l'optimisme. Les travaux relatifs à la magie au cours de ces dernières années n'ont pas été orientés du point de vue de la psychologie de groupe migrant. Rien ou presque ne rend compte de la survivance de traits culturels spécifiques dans un pays de technologie avancée où des éléments divergents, socio-économiques, socioculturels, différences épidermiques se côtoient. Ces contrastes donnent une assise favorable à des situations de conflits, de crises, de compromis, mais aussi de négociation avec le nouvel environnement. L'impact de la magie dans la vie quotidienne aux Antilles sous-tend des conflits psychologiques entre cliques d'un microcosme; on peut les resituer dans le contexte d'ensemble de la société antillaise et donc les relier aux problèmes spécifiques posés par l'origine coloniale. Mais il se trouve que le migrant arrive dans un pays d'accueil, celui du colonisateur, en situation de dépendance économique, au contact d'une aire culturelle différente. Cette mise en rapport devrait nous permettre de comprendre en fonction de quels critères sociaux et psychologiques se manifestent les clivages existant dans la migration, du choix et du rejet
2. Horoscope (110000 exemplaires). Astres (80 000 exemplaires). 3. Desmond-Goulène, Enquête chez les voyants. Ed. Moreau, Paris, 1978, p. 22. 8

de la consultation magique, le contexte et la situation dans et pour lesquels s'effectuent ce choix ou ce rejet. Etre antillais en France, c'est recevoir sa différence de l'extérieur en tant qu'homme de couleur vivant dans une société blanche. Or dans les rues, ou les transports publics, ce dernier est souvent sollicité par des démarcheurs d'origines diverses, qui lui remettent des cartes publicitaires prometteuses de bonheur par le biais du magique. Marabouts africains, séanciers antillais, voyants français, tous le figent dans cette relation d'enracinement au monde surnaturel en le désignant prioritairement dans la foule. Est-ce là une mise en évidence d'une personnalité ethnique marquée du sceau de ses coutumes? Voulant en savoir plus, nous avons passé en revue les salles d'attente de ces vendeurs de rêve et rencontré des migrants antillais qui relatant des faits à ce sujet, nous ont amené à une réflexion sur le rôle et l'influence des pratiques magiques à l'intérieur du vécu migratoire. Le proverbe «Socié pa ka jambé Ian mê »4 ne signifie plus rien car le migrant débarque avec ses valises et ses «esprits ». La prescription de ces coutumes ne peut rendre logique la seule formulation de caractère superstitieux. Il ne satisfait en rien une motivation réelle de sorte qu'il nous faut en rechercher les motifs cachés et leurs sources justificatrices. En y regardant de plus près, la cohésion entre les faits réels et le processus psychique qui en découle, abolit l'échafaudage de nature superstitieuse simpliste de l'Antillais. Que dissimule la démarche magique selon le point de vue duquel on se place? Il est illusoire de penser qu'une population est uniforme, elle comprend de nombreux types d'individus qui ont des traits communs mais aussi des différences de comportement. C'est à partir de ces différences que nous devons découvrir ce que voile la perpétuation de certaines coutumes, à l'intérieur de la migration.
4. Les sortilèges ne franchissent pas l'océan. 9

Notre expérience de thérapeute nous situe hors du champ de ceux qui enferment l'Antillais et son histoire magique dans le schéma de la névrose obsessionnelle. Dans «Totem et tabou », Freud écrit: «Même les formules de la défense de la névrose obsessionnelle trouvent leur pendant dans les formules de sorcellerie et de magie 5.» Ces formules existent dans cette névrose dont les symptômes « idées obsédantes, compulsion à accomplir des actes indésirables, lutte contre ces pensées et ces tendances, rites con juratoires » ne s'appliquent pas de façon automatique à ceux qui, parmi les Antillais, consultent. De notre point de vue l'expression magique est en quelque sorte un langage à travers lequel s'expriment et se cachent à la fois, des rapports de domination entre des groupes sociaux antagonistes; elle n'est pas une fin mais un moment, voire même une condition nécessaire pour la suppression de cette domination. Elle aide à la saisie d'un type de comportement, d'où la nécessité d'une approche sociologique et psychologique sur un groupe de migrants antillais, avec la conscience des dangers d'atomisme qu'encoure cette étude.

5. Freud S., Totem et tabou, Payot, Paris, 1977, p. 103.

INTRODUCTION La société antillaise s'est formée à partir de la fusion, durant des siècles d'histoire de peuples, d'ethnies d'origines diverses. La rencontre d'éléments africain, français et indien, leur brassage, a donné naissance à une culture spécifique dont l'une des composantes et pas des moindres est le phénomène magique. L'Antillais est dans sa grande majorité catholique. La prévalence de cette religion s'explique par l'évangélisation à outrance qui permettait, dans un contexte de situation coloniale, une ascension sociale rapide, dotant ainsi l'Eglise d'un important quota d'âmes et ouvrant la voie à la miscégénation cultuelle. L'obligation d'enfouir le passé africain de ses pères, jugé primitif, n'a nullement empêché la cohabitation d'habitudes transmises oralement avec le nouveau modèle existentiel imposé. Mais l'Eglise elle-même avec les notions de bien et de mal et l'existence du Diable, ne met-elle pas l'accent sur le magico-religieux? Le phénomène magique ne peut être analysé isolément, comme s'il contenait en lui-même le principe de son explication. Il faut au contraire l'inscrire dans la structure des classes sociales où résident ses significations essentielles: «Toute étude concrète des sociétés affectées par la colonisation, s'efforçant à une saisie 11

complète, ne peut s'accomplir que par référence à ce complexe qualifié de situation coloniale 8.» Cette « situation coloniale» peut être ressentie différemment par les classes sociales, du fait du conditionnement de l'individu par son milieu traditionnel et de la plasticité dont il témoigne à l'égard de ce même conditionnement. La connaissance du passé sans laquelle l'étude d'un groupe social est illusoire - «Quand on se limite à l'instant présent de la vie d'une société... on se condamne à ne pas connaître le présent car seul le développement historique permet de soupeser et d'évaluer dans leurs rapports respectifs les éléments du présent 7 » -, nous aide à mieux comprendre le débarquement des esprits dans les bagages des Guadeloupéens et des Martiniquais migrants. Ce passé magique nous le retrouvons dans le «Quatrième siècle» d'Edouard Glissant 8 où il fait de Mathieu le héros qui rejoint son aïeul dans la montagne, Papa Longué, le vieux quimboiseur dépositaire de l'inestimable vérité. Le quimboiseur revit en région parisienne sous les traits actuels du « gadé-zafè »9 antillais, du marabout africain et du voyant français. Les rapports entretenus par le pays d'accueil avec le monde du surnaturel et de l'étrange favorisent une disposition sociocentrique. Atavisme africain, affirment certains qui méconnaissent l'Histoire, les rites et l'empreinte indélébile de l'influence de la magie française sur la terre antillaise, au moment de l'arrivée des colons. Ce qui nous questionne, ce sont ces pratiques magiques dans la migration ainsi que leur mode de fonctionnement, leur signification dans le contexte de l'identité culturelle et leur capacité d'intégrer l'individu dans le cercle socialisation/adaptation.
6. Balandier G., Sociologie actuelle de l'Afrique Noire, p. 19, Paris, P.U.F., 1963. 7. Levi-Strauss C., Anthropologie structurale, Plon, Paris, 1958, p. 19. 8. Glissant E., Le quatrième siècle, Seuil, Paris, 1981. 9. Gadé-Zafè : détenteur de pouvoirs magiques. 12

Cette recherche se limite à essayer de mieux comprendre le migrant dans sa démarche magique face aux agressions ou aux situations ressenties comme telles dans un pays nouveau, doté de mécanismes culturels différents. Migrer c'est être confronté à une grande inconnue qui mobilise des ressources psychiques. Cette permanence du psychique en éveil imprime une inscription sur deux registres opposés. L'un positif donnant accès à l'adoption d'un nouveau centre d'intérêt, l'autre négatif pouvant engendrer repli et angoisse. Le phénomène migratoire véhicule la conscience collective de ce passé d'esclavage et de déportation, et certains migrants mentionnent cette dimension à laquelle s'ajoute une crise économique avec son cortège de chômage et de misère. L'Antillais subit une seconde déportation plus insidieuse, qui comporte souvent une souffrance réelle. Etudier le complexe magique sans tenir compte des variables socio-économiques, socio-culturelles et psychologiques serait le cantonner dans un système tronqué, sans possibilité de déboucher sur une transformation. Les conditions sociales dans lesquelles vivent les migrants, la sous-qualification, l'isolement culturel et familial, l'agression climatique ou, au contraire, la possibilité d'épanouissement, la valorisation de soi, influeront sur leur psychique de manière autre, selon qu'ils se retrouvent dans un milieu ouvert ou fermé, hostile ou bienveillant. Nous aurons donc à déterminer l'impact de l'entourage dans la transformation des personnalités, la réponse par des conduites adaptées ou non à ces nouvelles conditions de vie et le rôle adaptatif/intégratif des pratiques magiques en fonction des besoins. Notre étude porte sur deux groupes de migrants antillais. Un groupe demandeur de consultations magiques et un autre s'y refusant. L'échantillon dans son ensemble est composé de catholiques, les témoins de Jéhovah et les protestants, éliminant d'emblée le support magi13

que. Mais une même conviction les anime, l'existence du « mal» 10. Min de mettre en relief l'écart entre les deux groupes, la nécessité de procéder à des études psychologiques sur la motivation des individus vis-à-vis de situations qui impliquent à la fois un certain détachement envers des structures comportementales coutumières et l'introjection d'un nouveau système normatif d'existence, nous est apparue indispensable. Pour ce faire, l'emploi de 1'« aperception thématic test» de Murray adapté à la problématique de la recherche, nous a semblé la méthode la plus conforme à notre interrogation. Nous ne nous bornerons pas seulement à la phénoménalité des conflits de syncrétisme et d'adaptation ou d'assimilation mais à la constitution d'une nouvelle forme de magie en région parisienne, où toutes les anciennes valeurs de rite d'accompagnement ont tendance à perdre leur signification. La difficulté de reproduire en plein Paris ou en banlieue proche les lieux magiques (la croisée de trois ou de quatre chemins), la disparition des signes (animaux morts devant la porte), le remplacement progressif des plantes antillaises par des plantes françaises dans les bains, pour ne citer que ceux-là, oblige la magie à s'intégrer dans le champ adaptatif de la réalité française. Cette substitution opérante, quoique mise en place avec habileté ne comble pas l'attente de certains demandeurs, qui, à l'occasion de vacances aux Antilles, consultent sur place. D'autres effectueront un voyage en Mrique Noire: démarche mythique du retour aux sources, donnant lieu à des supervisions ignorées des consultés. Cette supervision, appelée contrôle de fidélité, n'entrave aucunement la bonne marche du commerce magique à l'intérieur de la migration. Ce qui s'exprime à travers la demande magique, ne fait-il pas état d'inquiétudes et de conflits? C'est ici que
10. Mal - sorcellerie.

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doit se porter le regard du psychologue qui, tout en tenant compte de la société et de la culture, a le devoir de considérer l'existence des individus réels en élaborant un type de personnalité m.odale conforme à la situation socio-culturelle prévalente. Cette double démarche, sociologique et psychologique, employée dans le cadre de motifs instrumentaux donnera une explication concrète et éventuellement opérante de l'actualisation des comportements qui visent à gratifier des besoins subjectifs. Le dépistage des facteurs de différenciation au sein d'un groupe doté d'une mentalité en apparence homogène, par une méthode d'investigation individuelle, permettra d'estimer l'écart existant entre la personnalité des individus et un système institutionnalisé d'attitudes collectives.

LA MAGIE

Définition Magie. Celui qui prononce ce mot installe le silence au sein d'une conversation, illumine de curiosité le regard de l'assemblée qui finit inévitablement par assaillir de questions l'orateur. Mais qu'est-ce que la magie? «La magie désigne l'art des mages, caste sacerdotale des Mèdes, qui cultivaient l'astrologie et autres sciences ésotériques. Mais le mot a pris un sens plus vaste pour désigner les croyances et les pratiques qui ne rentrent pas dans les rites des cultes organisés, et qui supposent la croyance en une force surnaturelle immanente à la nature. » C'est une définition vague de

Alleau R. 1 dont l'accent porte sur la croyance en une
force surnaturelle. Elle ne révèle aucun particularisme de rituel bien structuré et l'omission de son utilisation et de son but est flagrante. Nous préférons en cela

ce qu'en dit Bastide R. 2 : «La magie est une techni-

que de domestication des forces occultes du monde surnaturel à des fins secrètes et personnelles.» Et Métraux A., dans ce même ordre d'idées, écrit: «Nous considérons comme magique toute manipulation des forces occultes, toute utilisation des vertus ou proprié1. Encyclopedia Universalis, v. 10, p. 295. 2. Bastide R., Structures sociales et religions afro-brésiliennes. Renaissance, New York, v. 2 et 3, 1945. 19

tés immanentes aux choses et aux êtres, toute technique par laquelle le monde surnaturel se laisse dominer, régenter et utiliser à des fins personnelles 3.» Le fondement de ces trois énoncés a en commun la mainmise de l'homme (la technique) sur la nature alors qu'il est fort difficile de se prononcer sur l'efficacité réelle de la technique magique et de sa domination du monde surnaturel: rien n'évoque sa fonction sans laquelle elle serait amenée à disparaître. Cette conception est dépassée puisque les travaux qui utilisent les données de la psychanalyse établissent un rapport entre magie et anxiété 4. Aujourd'hui il faudrait repenser la magie en d'autres termes, y inclure la dimension psychologique et sociologique; ne plus la limiter à une manifestation des forces occultes sans préciser qu'elle sert de déversoir à quelque chose de plus prodigieux: cette chose prodigieuse étant l'homme avec ses peurs, ses besoins et ses souffrances. Notre réflexion nous mène à l'aboutissement d'une reformulation conforme à notre étude: à savoir que la magie est un système de rites et de croyances grâce auquel l'homme attend la disparition de ses conflits réels ou supposés, présents et futurs, avec comme finalité le bonheur et la satisfaction de ses désirs. En général, la magie s'oriente vers deux pôles. D'un côté, la magie blanche (théurgie) bénéfique, dite magie de la main droite, et de l'autre, la sorcellerie, magie noire (goétie) maléfique, dite de la main gauche. La frontière entre les deux est mal délimitée, le sorcier pouvant s'octroyer le rôle de guérisseur.

3. Métraux A., Le vaudou haïtien, Paris, Gallimard, 1977, p. 236. 4. Malinowski B., Les argonautes du Pacifique Occidental, Paris, Gallimard, 1963. 4. Roheim G., Animism, magic and the Divine King, Londres, 1930. 20

La magie blanche Préventive et curative, elle focalise l'idée d'une magie naturelle et positive. Elle a ses lois et ses rites 5. Un exemple de magie sympathique, dans sa complexité rituelle qui trouve son fondement dans la puissance de la nature reléguée à l'homme, est le culte rendu à l'arbre. Jadis dans un grand nombre de civilisations, tout enfant qui naissait était voué à un arbre, que l'on plantait lors de sa reconnaissance par la communauté. Selon les traditions, l'essence en variait et une espèce pouvait être consacrée à l'un ou à l'autre sexe, de manière particulière. Le rite était loin d'être vain. D'abord il symbolisait les liens magiques entre tout ce qui vit, et à travers son arbre l'enfant entrait dans le grand cycle cosmique. Il en tirait des avantages divers (protection, santé, bonheur) et lui-même par cette intégration, participait à ce que Victor Hugo appelait le Grand Tout, qui n'est rien d'autre que la vie universelle. On plantait le végétal en lieu sûr, en un point que la tribu pouvait aisément protéger afin qu'il n'arrive rien de fâcheux à l'un de ses membres. On lui rendait un véritable culte, et en particulier l'individu qui venait y puiser la force nécessaire pour affronter la vie. Avant de partir en guerre ou en

expédition, comme le signale l'ethnologue Frazer

6,

les

anciens Germains ou les nordiques allaient se recueillir auprès de leur tronc. Lorsqu'un homme mourait chez les Slaves, par exemple, on lui rendait des hommages posthumes à travers le bouleau qui lui avait été voué. L'âme du défunt était censée habiter, du moins partiellement, la sève du végétal. La veuve pratiquait des inci5. Rite: acte individuel ou collectif qui, reproduit identiquement à lui-même, possède une efficacité irréductible aux enchaînements de causalités empiriques. 6. Frazer, Le rameau d'or, Paris, Laffont, 1981. 21

sions dans l'écorce et buvait à termes fixes ce liquide nourricier pour y trouver la force de lutter, après la disparition terrestre de son mari. Les traces de cette coutume se retrouvent dans la magie traditionnelle de certaines des campagnes françaises. Lorsque quelqu'un est malade, le sorcier local choisit un arbre qu'il aime particulièrement. Il incise l'écorce et sous elle, à même l'aubier, glisse une mèche de cheveux, des rognures d'ongles ou simplement un linge du patient. L'utilisation de cette technique s'étend aux animaux. Le guérisseur d'étables coupe quelques poils sur le front de la bête malade, HIes inclut de la même manière sous l'écorce. L'aspect magique du monde végétal a été abondamment étudié. Dans la magie d'amour, les essences occupent une place importante. Les différentes catégories classificatoires de la magie blanche sont énumérées selon des lois en rapport avec les plantes, les minéraux, les corps physiques et humains. La magie noire Elle est secrète et prohibée: en opposition à la magie blanche, elle apparaît redoutable. Les procès de sorcellerie du xvrr siècle, témoignent de la crainte qu'elle peut inspirer. Elle aussi est régie par des lois. Prenons la loi de la contiguité : on peut envoûter avec un arbre ou une simple plante ordinaire. Il suffit au sorcier de savoir avec certitude que ce végétal a fait l'objet de soins attentifs de la part de la personne à laquelle il désire nuire. D'après les grimoires, il procède de la manière suivante: il «reconnaît» d'abord l'arbre ou la plante en question. Pour ce faire, il va la visiter nuitamment à l'heure astrologique voulue, c'est-à-dire à celle qui correspond au moment de la naissance de son ennemi. Il prononce sur la plante certaines formules de haine qui ressemblent à peu près aux injonctions habituelles de l'envoûtement. Il en prélève une feuille ou 22

une branche et la traite comme une poupée de cire qui sert ordinairement de voult 1. Il retourne auprès du végétal le jour où il désire tourmenter ou tuer définitivement son adversaire. Une prudence élémentaire s'impose quand on craint le mauvais sorcier dans SOIl voisinage: rentrer ses plantes vertes ou faire clore son potager de fils barbelés I Les théories anthropologiques qui se sont développées autour des larges techniques étiquetées comme magiques et les pratiques telles que la sorcellerie ont été déformées par l'acceptation d'hypothèses fondamentales établies sur les croyances magiques ou par l'affirmation que les croyances magiques sont empiriquement insoutenables et qu'elles ne peuvent avoir les relations de cause à effet qu'elles impliquent. Nous ne déposerons aucune de ces théories sur l'autel des illusions collectives, mais la dynamique du phénomène d'influence nécessite une remarque. Nous entendons par phénomène d'influence la perception qu'a le sujet d'éléments maléfiques orientés vers lui, le sentiment qu'il possède de se trouver dans un état de conscience différent, et qui se traduit en particulier par des modifications du vécu corporel. Des modifications peuvent prendre des formes variées, l'important est qu'il s'opère une distorsion par rapport au vécu habituel du sujet, lequel se sent téléguidé, passif, sans volonté propre. Alors que la suggestibilité désigne une aptitude à être manipulée de façon plus ou moins consciente, par des stimulations venues de l'extérieur, l'influence porte la marque de l'inéluctable. Les deux phénomènes se recoupent dans la mesure où ils impliquent une modification des rapports à l'environnement. Si le sorcier a un pouvoir, c'est celui que la victime choisit de lui déléguer et elle le fait dans la mesure où son économie le lui permet. Nous sommes à la racine du processus relationnel.
7. Voult : effigie grossière servant de base à l'envoûtement. 23

L'influence, de notre point de vue, prend sa source dans une multiplicité de données issues de la rencontre de la prédisposition avec des facteurs de l'environnement, celui qui conditionne le développement du sujet: famille, groupe social, données culturelles.

LA DIMENSION HISTORIQUE DE LA MAGIE
La magie el1t-elle pour berceau la Perse ou l'Egypte? Les opinions divergent. L'ensemble des auteurs assigne malgré tout la Perse comme point de départ des mystères de Zoroastre, ce prophète législateur de la magie, aux contours ambigus - «les uns en font un roi de la Bactriane, les autres affirment l'existence de deux

ou trois zoroastres différents



miers à avoir formulé de manière nette et précise les oracles rapportés dans les livres des Platoniciens et dans la Théurgie de Proclus. Dans l'Antiquité

-

qui fut un des pre-

Chaldéens et Assyriens ont considéré les astres comme des divinités. Babylone a donné naissance aux premiers magiciens, astrologues, devins, dont la renommée en matière d'interprétation des songes dépassa ses frontières. Certaines de leurs connaissances, telles l'influence du soleil et de la lune selon leurs positions par rapport aux constellations du zodiaque, l'attribution d'un signe et l'influence des planètes sur les métaux
1. Eliphas-Levi, Histoire de la magie, éditions de la Maisne, Paris, 1976, p. 55. 25

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