LA NAISSANCE DE L'ÉLITE POLITIQUE COMORIENNE (1945-1975)

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Depuis juillet 1997, l'Etat comorien est plongé dans une crise institutionnelle. On pourrait dire que depuis l'indépendance en 1975, les Comores n'ont pas réussi à trouver une forme constitutionnelle durable, et conforme aux aspirations démocratiques des Comoriens. Comment comprendre que la démocratie ne réussisse jamais à prendre racine dans cet archipel après vingt-trois ans d'indépendance ? L'auteur étudie ici trente années (1945-1975) qui ont vu l'émergence de l'élite politique comorienne, et analyse ses caractéristiques afin de nous amener vers une meilleure compréhension de l'Etat comorien actuel.
Publié le : vendredi 1 septembre 2000
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EAN13 : 9782296419827
Nombre de pages : 205
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LA NAISSANCE POLITIQUE

DE L'ÉLITE

COMORIENNE

(1945-1975)

ARCHIPEL

DES

COMORES

Collection dirigée par Pierre Vérin, Mohamed Ahmed-Chamanga et Sophie Blanchy Centre d'Études et de Recherche sur l'Océan Indien (CEROI)

Déjà parus dans cette collection:
Sultan CHOUZOUR, 1994, Le Pouvoir de l'honneur: contestation en Grande Comore, 284 p. tradition et

Michel LAFON, 1995, L'Éloquence comorienne au secours de la révolution: les discours d'Ali Soilihi (1975-1978), 224 p. Mohamed AHMED-CHAMANGA, 1996, Dictionnaire françaiscomorien, 240 p. Mahmoud IBRAHIME, 1997, État français et colons aux Comores, 1912-1946, 224 p. Ainouddine SIDI, 1998, Anjouan: l'histoire d'une crise foncière, 340 p. Mohamed AHMED-CHAMANGA Ahmed ALIMROIMANA,1999, Contes et comoriens de Ngazidja: Au-delà des mers, 200 p. Emmanuel et Pierre VÉRIN, 1999, Histoire de la révolution comorienne. Décolonisation, idéologie et séisme social, 154 p. Emmanuel et Pierre VÉRIN, 1999, Archives de la révolution comorienne: le verbe contre la coutume, 358 p. Claude CHANUDET et Jean-Aimé RAKOTOARISOA, Mohéli: comorienne à la recherche de son identité, 2000, 260 p. une île

Prochaines Moussa SAID AHMED, Guerriers, dans la littérature orale

parutions:
Princes et Poètes aux Comores

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9559-1

INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES CENTRE D'ÉTUDES ET DE RECHERCHE SUR L'OCÉAN INDIEN

Mah1lloud

IBRAHIME

LA NAISSANCE DE L'ÉLITE POLITIQUE COMORIENNE

(1945-1975)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Archipel des Comores
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REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont à tous ceux qui ont répondu à mes interrogations, et d'abord à M. P. Vérin et Mme F. RAISON qui par leurs conseils m'ont encouragé à aller plus loin dans mon travail. A M. N. Gueunier qui a accepté de lire une première version de cet ouvrage, j'exprime ici ma profonde reconnaissance. Je remercie également Laurent DUCaL et ABDOU RAOUF (Aladine) qui m'ont apporté leur concours dans la recherche de documents au Centre national de Documentation et de Recherches scientifiques (CNDRS). De nombreux hommes politiques comoriens ont bien voulu répondre à mon enquête, certains ont fait plus en éclairant mes recherches. Qu'ils trouvent ici l'expression de ma gratitude. Il s'agit de :
Youssouf ABDOULMADJID Mohamed ABDOUL WAHAB Ben Saïd Salim ABOUBACAR Aboubakar AFRAITANE Abdou BAKARI BOINA Sultan CHOUZOUR Mohamed DJIMBANAO Abbas DJOUSSOUF Jacques GRIMALDI Ali HARIBOU Salim HIMIDI Badoro ISSIMAILI Mohamed Ali MBALIA Ali Toihir MOHAMED Mohamed MOINJOIN Mohamed MOUSSA MOINDJIE Saïd Cheikh MOUSTOIFA Ali MROUDJAE Mouhtar RACHIDE Ali SAANDI Kémal SAÏD ALI S. Ahmed SAÏD ATHOUMAN S. Ali SAÏD TOURQUI S. Mohamed SAÏD TOURQUI S. Bakar SAÏD TOURQUI Omar TAMOU

«

Mon métier consiste à poser des

questions, sur l'homme d'aujourd'hui, à tenter dy donner réponse en considérant le comportement de notre propre société dans une étape antérieure de sa durée». G. Duby, Dialogue avec Guy Lardreau

INT ROD VCT I ON

En 1996, Mohamed Taki, ingénieur des Travaux Publics est élu président des Comores. Comme son prédécesseur, il entend mener son pays à la démocratie. Pourtant, une fois passée l'euphorie des élections, les institutions semblent de nouveau bloquées. L'opposition ne participe pas à l'élaboration de ]a nouvelle constitution, accusant le président de la tailler à sa mesure; de surcroît elle ne présente pas de candidats aux élections législatives. Deux ans après Taki disparaît. Le pays connaît une crise nationale et risque une seconde partition, et la constitution est inapplicable. De nouveau les Comores sont au bord du gouffre politique. Comment comprendre que la démocratie ne réussisse jamais à prendre racines aux Comores après vingt-trois ans d'indépendance? Faut-il comme le fait E. Mbokolo1 pour l'ensemble de l'Afrique, imputer ces échecs à la manière dont l'État colonial a dirigé le pays jusqu'à l'indépendance? Pour les Comores, la question est d'autant plus légitime que les hommes qui se succèdent aux hautes sphères du pouvoir ont tous ou presque été formés par l'État colonial qui a perduré jusqu'en 1975. Pourtant à partir de 1945, le pouvoir colonial prend lU1 nouveau visage. Dès 1946, l'archipel des Comores est détaché de Madagascar dont il avait été une dépendance depuis le début de la colonisation 2. Dans la foulée, les Comores deviennent un Territoire d'outre-mer, et leurs habitants acquièrent le droit de vote3 au sein de l'Union française, qui entend regrouper l'ensemble de l'empire et établir de nouvelles relations avec la Métropole.

1 E. Mbokolo, 1985. 2 Si Mayotte est colonisée officiellement depuis 1843, les autres îles sont d'abord sous protectorat à partir de 1886, avant d'être réellement colonisées en 1912. 3 On verra plus loin que ce droit est très limité.

12

La naissance

de l'élite politique

comorienne

Cet acte qui paraît de prime abord être un progrès pour les îles Comores, se présente aujourd'hui à l'historien comme l'enregistrement du retard politique de l'archipel. La question qu'on peut se poser est celle de l'absence de mouvement indépendantiste jusqu'aux années 1960. Pourquoi aux Comores la revendication de l'indépendance est-elle si tardive, alors que par exemple à Madagascar une insurrection indépendantiste éclate dès 1947 ? C'était déjà une des questions que nous nous posions lorsque nous avons étudié la période qui va de 1912 à 19461. Elle est encore plus justifiée dans ce travail. Sans doute faut-il tenir compte du fait qu'au moment de la conquête de Madagascar une modernisation de l'État était entreprise. Mais c'est aussi parce qu'il existait depuis les années 1930 une véritable élite politique. L'influence des missionnaires chrétiens dans l'île a permis l'apparition des écoles françaises et l'alphabétisation. Cela a eu pour conséquence que Madagascar a connu entre les deux guerres un développement de la conscience de la citoyenneté et des revendications politiques dont les journalistes ont été les hérauts. Les rédacteurs des journaux malgaches ne sont pourtant pas des indépendantistes, mais des Républicains convaincus. De plus, depuis la Première Guerre mondiale sont apparues les sociétés secrètes qui, elles, ont des visées indépendantistes, et ont joué un rôle important même si bon nombre d'entre elles ont été démantelées par l'administration coloniale. Pendant cette première période de la colonisation (19121946), l'élite comorienne est bien silencieuse. Mais y a-t-il alors une élite politique? Qu'appelle-t-on une élite? « Les personnes qui occupent le premier rang, de par leur formation, leur culture », répond le Petit Robert; tandis que le Littré reste dans la généralité en disant que c'est un « groupe choisi ». La notion a été introduite dans les sciences sociales par Vilfredo Pareto (1848-1923). Économiste et sociologue, Pareto fait une distinction entre l'élite dirigeante qui prend des décisions engageant toute la collectivité et l'élite non dirigeante, qui peut influencer la première. L'historien Christophe Charles, étudiant la société française

du XIxe siècle note quant à lui « l'enchevêtrement
formes
1

des diverses

de

pouvoir
1997~

qui

définissent

les élites:

pouvoir

M. Ibrahime,

Introduction

13
pouvoir administratif de

économique

largement

autonome,

certains corps, pouvoir culturel et religieux » 1. Il ajoute que le mot « élite » désigne «les hommes occupant les positions au
sommet des hiérarchies politique et administrative »2. Il est bien entendu que ce qui nous intéresse ici, c'est l'élite politique, c'està-dire selon cet historien, l'élite gouvernementale et parlementaire. Il existe bien aux Comores un groupe qui avant 1945 occupe le premier rang, mais c'est une élite d'honneur, qui ne dirige pas la communauté, puisque l'administration coloniale occupe toutes les fonctions de direction. C'est aussi une élite qui valide sa domination dans des processus purement internes à ]a communauté. Même s'il est vrai qu'une grande partie de cette élite traditionnelle justifie sa domination par le fait qu'elle ait une origine arabe, et la maintient grâce à un réseau d'échanges (voyages, études en sciences religieuses, commerce) avec certains pays arabes. Elle détient son pouvoir essentiellement des coutumes et de la religion musulmane. Elle est donc dans son ensemble très peu ouverte vers l'enseignement occidental, qui est perçu par la majorité des Comoriens comme l'enseignement de l'étranger chrétien. Et par conséquent, contrairement à Madagascar, l'élite traditionnelle aux Comores est très peu formée à la rhétorique républicaine et égalitaire, avant 1945. Pourtant au sein de cette élite non dirigeante ou élite traditionnelle, il convient de différencier plusieurs groupes, qui sont loin d'être cloisonnés. On y trouve regroupés sous le terme de «notables», les hommes les plus en vue dans les communautés villageoises de par leur prestige personnel, leurs connaissances de la religion musulmane (mwalimu) ou leur naissance (les nobles). Traditionnellement, depuis la colonisation, ces derniers envoient leurs enfants dans l'école française, aux Comores puis à Madagascar. En plus des
«

disponibilités

financières»

et des « réseaux

d'influence»

par

lesquels C. Charles définit les notables, ils ajoutent plus tardivement l'instruction. Pour l'historien, les notables « gardent toute leur importance tant que n'ont pas émergé des groupes nouveaux pour encadrer les masses rurales »3. Cela a toujours été
1 2 3 C. Charle, 1991, p. 228. Ibid, p. 255. Ibid, p. 97.

14

La naissance

de l'élite politique

comorienne

vrai aux Comores, sauf pendant la période révolutionnaire (19751978). Mais rien de tout ce qui permet le développement de la conscience politique et nationale à Madagascar n'existe vraiment aux Comores depuis le protectorat jusqu'en 1946. L'élite politique est inexistante, ou en sommeil. Dans les années 1930, le
«

docteur

»

Saïd Mohamed Cheikh n'exerce que son métier, et de

plus au service du colonisateur. Et lorsqu'il essaie de se mêler de politique en influençant un certain chef de canton, les foudres de l'administration s'abattent sur lui, et il est exilé1. L'élite de la société comorienne est une élite traditionnelle formée par des notables. C'est une élite « à la botte » de l'administration qui la remercie en nommant ses membres ou leurs fils à des postes de chef de village ou de chef de canton, postes qu'ils occupent d'une façon honorifique et dans lesquels ils sont très peu efficaces pour la grande majorité. C'est une élite monolithique, non pas qu'il n'y a pas de conflits internes, mais ils sont réglés par le consensus et clos par la lecture d'un verset du Coran. Les récalcitrants sont réduits au silence. L'inexistence d'une vie politique et de tout cadre permettant la confrontation des idées (partis, syndicats, presse,...) jusqu'en 1946 a accentué ces caractéristiques de l'élite comorienne. La concentration des pouvoirs entre les mains de l'administration a amené les Comoriens à se replier sur euxmêmes. Avec l'apparition du système électoral en 1945, les notables (car ce sont eux qui sont tout d'abord concernés, parce que plus proches du colonisateur) font l'expérience de l'affrontement par le suffrage, et par la suite la lutte pour le pouvoir. Des hommes politiques comoriens apparaissent à ce moment même où le colonisateur prétend (notamment à l'ONU, en envoyant des rapports réguliers pendant un temps) vouloir que les colonisés apprennent à gérer leurs affaires, en vue de pouvoir diriger leur pays après l'indépendance. La théorie coloniale française change de visage sous l'influence des idées universalistes de l'Organisation des Nations Unies: la colonisation doit permettre le développement d'élites capables de prendre en mains les destinées de leurs pays. C'est une option que les théoriciens français de la colonisation d'Arthur Girault à Albert Sarraut, en passant par Jules Harmand n'avaient envisagé que
1 M. Ibrahime, 1997.

Introduction

15

dans un temps très éloigné, et même incertain. Pourtant, tous donnent à la colonisation un but éducatif. Ainsi, Girault écrit à propos du concept d'autonomie:
De même que le but de l'éducation est de faire des hommes capables de se conduire eux-mêmes et destinés à sortir de la puissance paternelle à leur majorité, de même le but de la colonisation est de former des sociétés aptes à se gouverner elles-mêmes et à se constituer une fois mûres en États indépendants. On peut répéter de la mère-patrie ce que l'on a dit quelquefois du tuteur romain: elle doit travailler à se rendre inutile. Son rôle est de préparer l'émancipation inévitable, de manière que la séparation s'opère sans secousse et sans aigreur ['..J On ne peut pas dire que cette conception des rapports de métropole à colonie soit absolument étrangère à notre pays )) .
«

Mais, l'auteur reconnaît que c'est la conception Angleterre. Il ajoute un peu plus loin:

dominante

en

« L'autonomie convient à des Anglo-Saxons. Nous, Français, nous sommes des Latins. L'influence de Rome a pétri nos esprits pendant des siècles. Nous ne pouvons nous soustraire à cette obsession et ce serait forcer notre nature que de sortir de la voie qu'elle nous a tracée. Nous ne savons faire, et par suite nous ne devons faire que de l'assimilation ))2. Sarraut est plus explicite quant à ce but éducatif de la colonisation: l'éducation doit se faire pour resserrer les liens entre la colonie et la métropole. Il écrit: Les colonies ne sont pas que des « marchés : ce sont des entités vivantes, des créations d'humanité, des parties solidaires de l'État français dont on va, par le progrès scientifique, économique, moral et politique, favoriser l'accès à des plus hauts destins, au même titre que les autres parties du territoire national ))3.
«
))

Ainsi dans la théorie française de la colonisation, la colonisation est conçue comme un moyen d'éduquer les autochtones, mais l'indépendance est peu entrevue. Pourtant, dans la période que nous avons choisi, le terme d'autonomie, tel qu'il est défini par Girault est repris; et il est
1 A. Girault, 1894-1927, p. 72. 2 op. cité p. 107. 3 A. Sarraut, 1923, p. 88.

16

La naissance

de l'élite politique

comorienne

notamment appliqué aux Comores qui obtiennent en 1946 « l'autonomie administrative », puis «l'autonomie interne)) en 1961, et enfin « l'élargissement de l'autonomie interne ). A chaque fois, l'autorité coloniale promet l'indépendance au terme d'un processus de formation des élites. C'est à partir de 1945 que commence l'émergence d'une élite politique aux Comores. Pourtant le retard est important, et cette élite n'apparaît véritablement que vingt ans après. En 1975, les Comores acquièrent l'indépendance avec un groupe de dirigeants qui a de l'expérience. Est-ce à dire que le colonisateur est arrivé à ses fins, que la théorie coloniale française, celle qui est énoncée dans toutes les grandes lois concernant les colonies

comme étant

«

la mission traditionnelle

))

de la France se révèle

être une vérité? La France se détache-t-elle d'un pays où elle a formé des cadres capables de diriger le pays? Pour élaborer ce mémoire, nous nous sommes quelque peu laissé guider par les interrogations d'un spécialiste des études sur les élites, Giovanni Busino, qui écrit:
«

Il s'ensuit que les questions fondamentales,

celles qu'il

importera désormais d'étudier, sont celles-ci: comment se forment les groupes dominants, comment se transforment-ils, par quelles voies parvient-on à les remplacer, quels sont les rapports entre ces groupes et les masses? Par la suite, on se posera aussi la question de la nécessité des élites, de leur apport à l'élaboration de nouvelles valeurs ou de leur contribution au changement social et à la construction des jeunes nations. »1

A cette différence près que G. Busino a une démarche de sociologue, et que nous avons choisi de travailler en historien. Il ne s'agit donc pas d'étudier la manière dont la société comorienne est dirigée; mais de voir l'apparition à des moments précis de l'histoire de différents groupes ou d'hommes politiques qui ont des prétentions à la direction de cet État colonisé, et d'essayer d'expliquer le rôle que joue le colonisateur dans l'émergence de cette élite de 1945 à 1975. La consultation de ces différents documents nous a amené à préciser nos interrogations. Quelle situation crée l'introduction d'une vie politique dans l'archipel? Quels sont les hommes qui constituent les premiers éléments d'une élite politique?
1 G. Busino, 1992.

Introduction

17

Pourquoi la conscience politique n'apparaît aux Comores que si tardivement? Nous essayerons de répondre à ces questions en étudiant dans une première partie l'entrée des notables en politique de 1945 à 1956. Dans une seconde partie, nous verrons que cette élite monolithique des notables se scinde à partir des premières véritables luttes électorales (1956-1968). Dans une troisième partie, nous montrerons qu'une autre génération d'hommes politiques, issue de jeunes étudiants formés à l'étranger est venue bouleverser l'ordre des notables politiciens, et par conséquent sa vision du monde, et des rapports avec le colonisateur (19681975).

L'«

ÉLITE»
AVANT

COMORIENNE

1945

(( L'organisation des pouvoirs à la Grande Comore, en cette fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle, nous paraît donc avoir été caractérisée, en comparaison d'Anjouan, par un certain archaïsme. La hiérarchie pyramidale des autorités politiques, un suzerain et des vassaux, l'atomisation de la puissance publique entre des principautés minuscules ('..J nous ont amené à parler de féodalité comorienne
)).

J.

MARTIN: Les Comores, quatre îles entre pirates et planteurs.

Le pouvoir

politique

dans la période

précoloniale

Les influences africaine et arabe De nombreux historiens, qui ont souvent eu recours aux traditions orales pensent que les îles qui composent aujourd'hui l'archipel des Comores étaient habitées bien avant l'arrivée des Arabes au xe sièclel. C'est ce qu'ont permis de démontrer les fouilles de nombreux archéologues depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et parmi eux Kirkman, Chittick, Vérin, Horton, Allibert, Chanudet et Wright. Récemment, l'archéologue ALI
1 Le développement qui suit se nourrit des écrits de J. Martin et de el. Robineau, et de B. A. Damir et des archéologues el. Allibert et M.G. Ali.

20

La naissance

de l'élite politique

comorienne

Mohamed Gou a montré que dans ces îles s'installent au VIlle siècle « des marins bantous venant de l'Afrique de l'Est 1 ». Il note également que si ces Africains étaient en contact avec des Arabes, ils n'avaient pas de pratiques proprement musulmanes. Cette période pré-islamique est très peu considérée par les érudits locaux, comme par les simples gens qui cherchent à tout prix à minimiser leurs origines africaines, et à accentuer leur
«

arabité

».

Mais il faut sans doute penser avec les archéologues

qu'à leur arrivée, les Arabes trouvent sur place, aux Comores, une organisation politique et sociale africaine. Toujours selon ces historiens, à la Grande Comore, il eut d'abord un système régi par les Male2, ancêtres ou doyens qui seraient des chefs de clans familiaux, ou villageois. Le règne des Male aurait été, selon la tradition orale, de courte durée. Ils sont remplacés par les Mabedja qui forment une chefferie dirigeant chaque village. A ces Mabedja succèdent les sultans (ou walaume) avec l'arrivée massive des arabo-chiraziens au XIVe siècle. Dans les trois autres îles, il semble qu'on trouve à peu près la même organisation africaine. A Anjouan, l'île est divisée en plusieurs principautés, à la tête desquelles se trouvent des Malani, terme qui selon Allibert3 recouvre la même réalité que celui de Male. Mayotte, comme Mohéli se trouvent sous la domination des chefs d'Anjouan. D'ailleurs à Mohéli, on ne trouve à l'époque des Mafani que quelques paysans qui travaillent la terre pour des propriétaires anjouannais. A Anjouan, celui qui donne une unification à l'île est un prince chirazien (Hassan ou Hussein). Dès le XVIe siècle, Anjouan est

une

«

monarchie musulmane classique

»4.

Mais le pouvoir reste

partagé entre trois lignages royaux implantés dans les trois principales villes: Mutsamudu, Ouani, et Domoni. La véritable unification de l'autorité est réalisée au XVIIIe siècle. Toutefois le sultan n'a pas tous les pouvoirs. Son pouvoir est limité par un Grand Conseil (Mandjelissa) réunissant les principaux notables, recrutés dans les grandes familles. Ce Grand Conseil intervient dans toutes les affaires politiques
1 M.G. Ali, 1996. 2 Pluriel du mot « Fey». Titre de chef répandu en pays de langue Bantou, et surtout sur la côte orientale de l'Afrique. 3 el. Allibert, 1987. 4 J. Martin, 1983.

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