La périlleuse mémoire de Tito Perrochet

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296268203
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LES PERILLEUSES MEMOIRES DE TITO PERROCHET (Roman)

Collection L'AUTRE AMERIQUE

- Un jour comme tant d'autres, Manlio Argueta, 1986.

- Anthologie de la nouvelle poésie brésilienne,
présentée par Serge Bourjea, 1988. - La situation, Lisandro Otero, 1988. - Du cruel au chaste, Dorita Nouhaud, 1989. - Souvenirs d'un gratte-papier, Lima Baretto, 1989.

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L'Harmattan,1992 ISBN: 2-7384-1359-5

Ricardo MONTSERRAT

I

LES PERILLEUSES MEMOIRES DE TITO PERROCHET
(Roman)

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

A René Gouédic.

A Eduardo Meissner.

«L'Amérique Latine et les Caratbes ont en réserve une énergie capable de mouvoir le monde: LA PERIlLEUSE MEMOIRE DE NOS PEUPLES.» Gabriel GARCIA MARQUEZ.

«Aucun personnage n'est réel. Aucun lien n'est véritable. Toute ressemblance n'est que pure corncidence. Nous parlons d'un Chili qui n'est pas le Chili. Nous décrivons un univers parallèle. Un pays si long qu'on aurait dit une EPEE.» ln «Le paradis des perroquets». Alexandro JODOROWSKI. Flammarion. 1984.

<<.le suis pas historien. ne

Je suis un écrivain qui a l'obsession de la mémoire, celle de l'Amérique Latine par-dessus tout, terre tendre et intime, condamnée à l'amnésie.» ln «La découverte de l'Amérique qui n'a toujours pas eu lieu». Eduardo GALEANO. Ed. Laia. Barcelona.

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Avertissement

Dans un méchant conte de fées comme celui-ci, qui se situe dans un passé indéterminé, il me semble superflu de nier que mes personnages aient quelque rapport avec des personnes vivantes ou décédées.

J aimerais toutefois préciser que pas un seul de ces personnages n'est le portrait d'une personne réelle. Je ne crois pas non plus qu aucun Général en Chef d aucune Armée Latino-américaine ait, ou ait eu, la moindre ressemblance avec mon personnage mythique. Il en va de même pour les autres personnages, lesquels auraient pourtant mérité d exister.. .et de vivre vieux. Je me suis permis toutefois quelques emprunts à la réalité. Ce sont les poèmes: - Farewell - Los hombres del Nitrato - Siempre - Poema I - Aqui viene el arbol... de Monsieur Pablo NERUDA, poèmes que j'ai traduits librement, ou auxquels j'ai emprunté quelques vers.
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Les chansons recueillies ou écrites par Madame Violeta PARRA: Adios coraz6n amante, recueillie. Por la mafianita. Que pena siente el alma. Maldigo del alto cielo. Porque la mar... Gracias a la vida. (Odéon Santiago). que j'ai traduites avec encore plus de liberté, ou dont je me suis inspiré, m'en rapprochant ou m'en éloignant selon les besoins de l 'histoire. Ainsi que les tangos AMARGURA de GARDEL et LE PERA, et MOCOSIT A de SOLINO et RODRIGUEZ, dans une traduction très personnelle. Violeta Parra, Pablo Neruda et Carlos Gardel font partie du pays mythique que je décris, de façon si intime et profonde, qu'ils ne pouvaient en être absents, sous peine de participer a la borratina general de la memoria colectiva -comme le dit si bien Eduardo Galeano- effacement dicté par les dictatures de tout ordre. A eux, tout mon humble respect, mon admiration, et ma douleur. Je souhaite avoir réussi à transmettre la tendresse que j'éprouve à leur égard. Un hommage ému à l'extraordinaire dirigeant Luis Emilio RECABARREN,(LER), et aux vaillants Présidents de la République du Chili, Jose Manuel BALMACEDA et Salvador ALLENDE. Ricardo MONTSERRAT

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CHAPITRE

PREMIER

L'EPEE BRISEE...

A cet âge-là, j'avais peur. Ce matin-là, j' avais peur. Cette peur m'était sortie du corps durant toute la nuit, souillant de sueur et de sperme les draps jaunes et rêches, clouant ma peau de furoncles et boutons livides. Sans me laver, j'enduisis de graisse la paille de mes cheveux et revêtis l'uniforme gris du collège. Je fuis par la porte arrière les discours de mon père et les prières de ma mère, emportai un caqui du jardin après avoir relevé les trois jupons de Frésia, la petite bonne mapuche que mon père avait fait venir de son fundo de Meltuche et qu'il renverrait après l'avoir engrossée. Je lui palpai les fesses et les seins qu'elle avait encore verts. Elle riait d'un rire aigu pour dissimuler la peur que nous surprît la sévère et prude Madamé. Elle suait cette peur en une moite fermentation de crasse et d'urine, qui se renforçait du parfum écrasé du pino d'oignons et d'abats faisandés avec lequel elle fourrait les empanadas du déjeuner. Le caqui ajouta à l'amertume de l'angoisse qui me séchait la bouche à peine eus~je mis les pieds dans le tram de la rue Arturo Prato Il descendait vertigineusement les tilles étriquées du hautport, les fonctionnaires en chapeau, les grosses nanas poilues et leurs garçonnets obèses aux cheveux humides et au cou étranglé par la cravate du collège, pour les noyer dans le grouillis du basport, les mêlant aux maquerelles des maisons faisant leur marché accompagnées des cocottes françaises ou des juives polonaises qui protégeaient leur blancheur sous des ombrelles lie-de-vin, aux dockers en chômage agitant leurs moustaches et leurs doigts 11

mutilés devant les portes closes des syndicats, aux militaires désoeuvrés, à l'uniforme froissé et couvert de vomissure, aux huasos poussiéreux et arrogants, leurs courtes pattes juchées sur des étriers d'argent, aux vendeurs de charbon de bois ou de cochayuyo qui marchaient endormis à côté de leurs boeufs. Tous repartaient bientôt à l'assaut des collines multicolores où dominaient le rose et l'orange depuis que les Douanes avaient revendu aux enchères un stock de peinture de ces deux couleurs à l'unique droguiste de la baie. La peur me maintenait debout. Je respirais son odeur de

poisson en décomposition qui s I échappait en lourds tourbillons
blancs par les cheminées des fabriques de farine au bord de la lagune morte. Elle épaississait l'air et donnait la nausée aux ivrognes du port, allongés devant la Bourse du Travail, et aux femmes éternellement ballonnées qui portaient dégoûtées le linge de la patronne et le bâtard du patron tout en marmonnant la pénitence du curé: Ave Maria pleine de grâces... Auxquelles elles ajoutaient: Maudit soit le patron! Et maudite soit ma mère qui m'a vendue à lui! Béni soit Saint Antoine le marieur! Qu 'i! me trouve un petit mari bien genti!! Avant que naisse celui-ci! Quand je descendis du tram, étourdi par le vacarme de ferraille qui couvrait les appels des vendeurs ambulants, le soleil piquait déjà les peaux tannées des indiennes assises devant les dames-jeannes pleines d'eau miraculeuse, excitait les milliers de mouches assoupies sur les viscères des poissons pêchés le matin, vidés à même le caniveau, faisait bouillir ma peur et celle de la tourbe humaine qui me bousculait, creusant les yeux, mouillant les aisselles, nouant les estomacs mal remplis, étouffant les espoirs nés de l'aube. La Baie des Orages, recouverte d'une couche visqueuse d 'huiles et de déchets graisseux rejetés par la vieille savonnerie qui clapotait en plein milieu de la rade, brûlait les yeux, évaporait des gaz qui tremblaient dans l'air. Et cette puante transpiration

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coupait les jambes, éteignait les sourires, et assombrissait l 'humeur déjà triste du petit peuple portègne. *** La matinée passa vite au travers du brouillard ouaté de ma peur qui m'isolait des fils de paysans à la peau obscure que j'avais pour voisins de banc. Ils me méprisaient et me maintenaient dans une quarantaine tacite que personne, pas même les maîtres aux cols élimés et aux manchettes sales, qui saluaient pourtant obséquieusement mes parents le jour de la fête du collège, ne rompait. Ils détestaient en moi la peau blanche et fragile du gringo, les manières importées, par trop ambiguës, la voix haut perchée qui aboyait du nez, l'impossibilité physique de rire de bon coeur, et cette gravité sournoise derrière laquelle je dissimulais mes rancoeurs. Je me réfugiais dans les livres d'Histoire que j'empruntais à la bibliothèque du collège, vénérant les blancs Almagro, Valdivia, O'Higgins, et haïssant les noirs indiens, Lautaro, Caupolican et Pelentaro, auxquels je donnais les traits de mes compagnons. Ils en avaient la couleur de la peau, la touffe de crins plantés drus sur le crâne, les sourcils qui se rejoignaient et surmontaient un mufle aux lèvres goulues, l'absence de cou, le cul proéminent, et les jambes si courtes qu'elles paraissaient enterrées dans la terre dont ils se disaient le peuple, Mapuches, hommes de la terre. En harmonie avec le monde qu'il leur fût bon ou mauvais, portés par une humeur allègre et un orgueil ancien, ils traversaient paresseusement la vie et ses adversités. Cependant, le fait que nous, les Blancs, triomphions, parce que plus rusés, plus méchants et avides de gloire que nos placides adversaires, me rassurait. Le maître n'eut pas le temps de frapper de ses mains farineuses la fin de la classe que j'étais déjà dehors, courant pour prendre de l'avance sur la «bande». Elle m'avait choisi comme victime privilégiée, depuis que mon père, l'administrateur des douanes, avait surpris trois des «bandits» qui emportaient des caisses d Ialcool, saisies sur un navire colombien. Il avait condamné les chapardeurs qui n'en étaient pas à leur premier coup, à une 13

correction au gourdin que les vigiles du port leur avaient assénée sous son regard satisfait. Il avait lui-même corrigé l'unique fille de la bande qui avait osé le traiter de cocu. Depuis, j'étais «l'ennemi» . La bande était formée de morts-de-faim et de trompe-lamisère, cireurs de chaussures de la place d'Armes, « chats », voleurs acrobatiques du poisson transporté vers les conserveries, récupérateurs de charbon sur le train de la mine, bâtards des putains itinérantes qui suivaient de port en port le déplacement des escadres américaines, fils d'imprimeurs anarchistes ou de grévistes de l'aciérie qui croupissaient dans la prison construite dans l'îlot qui verrouillait la baie, enfants de matelots poignardés les jours de pardon. Il y avait entin la Negra, que mon père avait battue, la fille de l'épicerie de la rue du haut, la protégée de Dona Rosita. La bande était née l 'hiver dernier, lorsque le tremblement de terre et la mévente du guano avaient plongé le port dans un chaos de ruines, d'épidémies, de disettes, d'émeutes, de grèves et de fusillades, auquel succéda un calme proche de l'agonie. On avait alors vu sortir des décombres en même temps que les rats, ces enfants maigres et efflanqués qui semblaient n'avoir plus peur de rien, fumant, buvant, renitlant les drogues et surtout volant avec la joie féroce des survivants tout ce qui pouvait être volé. Dans une guerre ouverte contre le malheur et la police, ils s'étaient taillés rapidement un territoire où ils régnaient sans partage. Connaissant tous les secrets du labyrinthe portuaire, ils jouaient entre les pilotis qui soulevaient les maisons de bois audessus des tonnes d'immondices et d'excréments qu'emportaient les pluies de juillet, rouvraient les chemins souterrains de la Guerre du Pacifique, visitaient les caches de contrebandiers, et dormaient dans les patios débraillés des bordels à marins, les cales des bateaux échoués sur les plages, ou les chaudrons renversés des usines baleinières. M'avaient-ils vu sortir de l'école depuis l'une de ces cachettes?

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Poussé par la peur autant que par l'espoir de leur échapper, je dévalais la rue qui dégringolait vers le port. Je trébuchais dans les jambes variqueuses des femmes difformes aux cheveux filasse qui ravaudaient en chantant une tonada mélancolique, les filets déchirés, renversais les bassines d'eau salée dans lesquelles les entraîneuses dégonflaient leurs pieds lassés d'avoir été écrasés par les gringos en goguette et dont les orteils ressemblaient à des saucisses au piment. Elles buvaient à petites gorgées un ponch fait d'oursins et de picorocos marinés dans l'alcool de raisin, auquel la tradition populaire attribuait des pouvoirs aphrodisiaques, brodant à l'infini, peu à peu fouettées par Je breuvage, sur les malheurs amoureux des unes et des uns, s'échauffant l' imagination à décrire à haute voix les possibles et toujours tragiques finales de ces drames. En m'insultant au passage, elles ne devinaient pas que bientôt elles commenteraient le mien. Eh! Perroché! T'es bienpressé. C'est après ta petite amie que tu cours comme ça?Je veuxpas me trompermaisj 'ai l'impression qu'Uy apas mal de chiots qui veulentte la lever. Tant quej 'ypense, ta mère,
Madamè Avelineu, on 11'1 'afait dire qu'elle aurait besoin de quelqu'un pour lui ramoner la cheminée. Rude boulot... Monjules ne demanderait

pas mieux que de lui faire le service! Mon jules, c'est un homme... Madamé sera heureuse!
Ne pas écouter, courir. Aujourd 'hui, ils ne me rattraperont pas. Elle ne me verra pas me rouler dans la vase. Elle ne rira pas. Elle ne chantera pas avec les autres cette ritournelle qu'elle a inventée et que tout le bas-port a reprise et dansée: Perroché, cochino, Franchute y huevon! Tu padre es maricon, Tu madre marimacho! Perroché, cochine, Pauvre con defrançouse! Ton père est une tantouze, Et ta mère une gouine! Je m'étalai soudain au milieu des jambes lourdes des conducteurs de chars à boeufs, affalés à la porte de l'épicerie qui vendait le pisco au détail, mais dans laquelle ils ne pouvaient plus

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entrer car ils avaient déjà séché la paie du dernier chargement.

Ils

attendraient ainsi un nouveau chargement sans boire ni manger,
cuvant les litres de mauvaise eau-de-vie et les tïlles qu'ils s'étaient payées à crédit. Le cou enfoncé dans un torse qui leur descendait quasiment

jusqu'aux pieds comme si leurs corps se fussent tassés sous le
poids des sacs qu'ils chargeaient et déchargeaient à longueur d'année, ils se passaient de l'un à l'autre une pipe ronde pleine d'un maté qu'ils réchauffaient sur un brasero qu'il fallait maintenir allumé, de peur que leur vie ne s'éteignît en même temps que le feu s'ils s'assoupissaient. L'un d'eux, au visage lunaire aussi rond et cuit qu'une cruche de Quinchamali, me tendit la pipe ciselée de signes énigmatiques. Suce, chico! c'est du bon. On l'a fauché à ton paternel pendant qu 'ilfaisait du gringue à lafille du grossiste, le sagouin. Elle n'a pas onze ans. Faut-il que vous autres, Français, soyez dégénérés, tout de même! C'était pas la peine que vous fassiez la Révolution pour nous envoyer des cochons comme ça! Et pas francs avec ça! Peut-être qu'ils n'en voulaient plus là-bas, et que c'est pour ça qu'ils nous l'ont envoyé, au cul du monde, comme qui dirait! Ce ne seraient pas plutôt nos voisin~',les che argentins qui seraient au cul du monde, avec leurs façons de mariquita, nous, je crois bien qu'avec nos volcans et nos tremblements, Dieu a voulu qu'on en soit les couilles, à son monde! ***

J'aperçus enfin les drapeaux étoilés de la base navale qui agitaient paresseusement l'orgueil de la ville dans le ciel crémeux. A travers la sueur qui baignait mon visage, deux cadets aux cheveux ras levaient la jambe comme des automates, se saluant au pied des mâts, de leurs sabres qui m'envoyaient dans les yeux des étincelles qui ravivaient mes faibles espérances d'échapper au châtiment. (Je me jetterai à leurs pieds. Je les supplierai:
Sauvez-moi je vous en conjure, je suis Tito Perrochet,le fils de l'administrateur des douanes. Ils me poursuivent. Ils veulent me tuer.

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Et je désignerai du doigt mes poursuivants qui se seront arrêtés, stupéfaits de mon audace, hésitant sur l'attitude à adopter. Ils baisseront leurs yeux globuleux, me maudiront à voix basse. Ce sont des traîtres et des espions à la solde du Pérou et de la Bolivie. Ils veulent mefaire taire parce queje les ai surpris! Alors ils s'enfuiront, lorsque les cadets les menaceront de leurs armes, et me traiteront désormais avec respect. A moins qu'ils ne...) *** Je sentis une haleine chaude contre ma jambe. La chienne sale et pelée qui les accompagnait dans leurs méfaits quotidiens, m'avait retrouvé. Elle me faisait fête malgré les coups de pieds que je lui donnais, et me dénonçait en aboyant joyeusement. Ils arrivèrent, l'un après l'autre, riant et hurlant des obscénités. Elle t'aime, Perroché! C'est ta queue de chien qu'elle veut, ta
queue de perro, che...

Elle arriva la dernière faisant tournoyer au-dessus d'elle une ombrelle d'un jaune vif. Elle était vêtue d'une mantille noire, toute neuve, qu'elle avait dû voler, de même qu'elle avait sans doute volé la robe trop grande pour elle, que l'on avait taillée dans un rideau fleuri de mauve et rouge sang. Ses cheveux étaient ramassés en un chignon fixé par un large peigne nacré. Je ne voyais plus qu'elle. Ainsi attifée, elle était tout à coup à mes yeux la princesse LIacolène qui trahit les siens par amour d'un soldat étranger.
Pour toi, unjour,je serai soldat, Llacolène, tu abandonneras tes frères par amour de moi. Nous mourrons, unis, noyés dans la lagune morte qui portera notre nom. J'entendais les claquements secs des talons des cadets mais je ne pensais plus à répondre aux appels lumineux de leurs sabres. Pour elle, j'étais maintenant prêt à céder, à trahir la patrie, à tout abandonner, même l 'honneur des Perrochet.

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