LA POLICE DE LA PENSÉE

De
Publié par

Ce n'est un secret pour personne : nous sommes passés de l'époque de la contrainte à celle de la persuasion. Pour maintenir l'ordre et la cohésion sociale, les dictatures ont la violence et la terreur. Les démocraties, elles, disposent d'une arme d'autant plus efficace qu'elle est moins visible : la manipulation. Le temps n'est plus à la propagande " noire " de la guerre froide, à ses stratégies de désinformation et d'intoxication ; il s'agit plutôt d'une " propagande blanche " qui n'impose pas ce qui doit être pensé mais dissimule ce qui ne doit pas l'être. Comme les pire visions d'Orwell, nous assisterions ni plus ni moins qu'à une réduction du pensable.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 79
Tags :
EAN13 : 9782296252929
Nombre de pages : 146
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA POLICE DE LA PENSÉE
Propagande blanche et nouvel ordre mondial

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B.PéquignotetD.Rolland

Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Thierry BENOIT, Parle-moi de l'emploi... d'une nécessaire réflexion sur le chômage à des expériences pratiques pour l'emploi, 2001. Lauriane d'ESTE, La planète hypothéquée ou l'écologie nécessaire, 2001. Christian BÉGIN, Pour une politique des jeux, 2001. Alia RONDEAUX, Catégories sociales et genres ou comment y échapper, 2001. Jacques LANGLOIS, Le libéralisme totalitaire, 2001. Vincent PETIT, Les continentales, 2001.

Gérard LARNAC

LA POLICE DE LA PENSÉE
Propagande blanche et nouvel ordre mondial

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Q L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1153-7

« L'extase de la volonté de puissance peut être atteinte tout aussi efficacement par le spectacle d'hommes et de femmes conditionnés en vue d'aimer leur servitude que par le spectacle d'hommes et de femmes contraints à l'obéissance par la peur».

- Aldous Huxley -

Du même auteur

Après la Shoah - raison instrumentale et barbarie (Ellipses, 1997). La Tentation des Dehors (Ellipses, 1999).

- petit

traité d'ontologie nomade

Introduction
« Rares sont ceux qui ont interrogé ou scruté les correspondances étroites qui existent entre les structures de l'inhumain et la matrice environnante des civilisation avancées». - George Steiner -

La production désormais industrielle de nos imaginaires collectifs renvoie sur ceux-ci les valeurs qui lui sont propres. Ce qui ne devait être qu'un moyen s'affirme comme une fin en soi. Imposant ses règles, ses signes, son arbitraire, un morne positivisme de négociant règne d'un bout à l'autre de la planète. La pensée se réduit comme peau de chagrin. Elle est sommée de se définir par rapport à ce nouvel ordre global. C'en est fini de la belle autonomie prônée par les Lumières. Chaque jour un peu plus la raison instrumentale, machinale, produit de l'efficace, quand c'est de sens que se nourrit la raison véritable. Le désarroi contemporain n'est sans doute pas étranger à cette attente déçue. La marchandisation de notre communauté de destins restera vraisemblablement le fait saillant de ce tournant de millénaire. Parfaitement ethnocentriquel , terriblement sûre
1 A l'image d'un Fukuyama déclarant sans ciller: « Je ne pense pas qu'il soit possible d'assister au développement économique sans une certaine

d'elle, la « globalisation» relève d'un nouveau messianisme dont les gardes rouges sont à Wall Street et les missionnaires à Hollywood2 ou sur les plateaux de CNN. Un monde lisse, éperdument horizontal, s'impose progressivement à tous. Pour autant cette évolution ne va pas de soi. Ce triomphalisme affairé poursuit avec détermination une épuration sociale digne des premiers âges de l'industrialisation. Aux Etats-Unis, le carcéral a déjà remplacé le traitement social3. L'ordre règne dans les allées de la mondialisation. Quand on en est là, on se dit que décidément, la Police de la Pensée décrite par Orwell n'est pas très loin. La réappropriation de nos enjeux collectifs se heurte au monopole de la parole publique et de la production de symboles dont seule bénéficie l'infime minorité qui en a le contrôle. Cette élite auto-proclamée (animateurs TV élevés au rang d'intellectuels, faux philosophes et vrais courtisans, bateleurs de foire médiatique, experts ès-bidonnages se prévalant encore d'une carte de presse, la liste n'est pas close. . .) se caractérise davantage par sa suffisance, son mépris et son conformisme que par la profondeur et l'audace de ses vues. La seule chose qui assemble ces nouveaux olympiens de la société du spectacle, c'est la certitude de détenir un pouvoir infini et d'avoir le privilège d'en jouir en toute impunité jusqu'à la fin des temps. Toute parole publique devrait d'abord rendre celui qui l'écoute libre d'elle-même. En ignorant délibérément un tel principe de bon sens démocratique, la sphère médiatique assure plus ou moins consciemment la permanence de la
occidentalisation des valeurs» (La post-humanité est pour demain, in Le Monde des Débats n05, juillet-août 1999). 2 En 1999, la part des films américains en France est de 73%, quand elle était de 55% dix ans auparavant. 3 On lira, de Loïc Wacquant, Les prisons de la misère (Liber-raisons d'agir, 1999). 8

domination. Le « contre-pouvoir» dont elle se targue encore n'est qu'un leurre auquel elle ne croit plus elle-même depuis déjà longtemps. De fait, elle se voue corps et âme aux puissants et aux oligarques. Cela n'est pas nouveau: Richelieu ne permit à Théophraste Renaudot de lancer sa Gazette que pour mieux asservir l'information au pouvoir de son roi. Il s'agissait d'imposer un discours officiel susceptible de faire oublier les nombreuses, incontrôlables et contestataires petites feuilles qui circulaient alors sous le manteau4. L'histoire du journalisme est liée, par son origine même, à l'histoire de la propagande. On a pu le constater lors des grèves de décembre 1995: les médias, toutes tendances politiques confondues,

n'ont pris conscience que bien tardivement - et encore, à
contrecœur - de l'ampleur et de la légitimité des revendications ainsi que des enseignements qu'il convenait d'en tirer5. Ces mêmes médias se montrent aujourd'hui tout aussi réticents à opter pour un minimum de distance critique vis-à-vis de l'idéologie dominante que constitue la mondialisation. Il a fallu le grand raout anti-OMC de décembre 1999 à Seattle pour concevoir enfin dans toute sa

plénitude ce retour de la citoyenneté l'exaspération populaire généralisée à nouveaux fétiches de l'époque globalitaire.

et au-delà,
des

l'encontre

En 1985, l'ensemble des communications représentait à peine 10% de ce qu'il est aujourd'hui. L'information est
4 Mais avec Internet, n'assistons-nous pas au retour de ces "petites feuilles contestataires", qui s'inscrivent en rupture avec la pensée officielle? 5 Voir, par J.Duval, C.Gaubert, F.Lebaron, D.Marchetti, F.Pavis Le « décembre» des intellectuels (Liber- raisons d'agir, 1998). 9

devenue à la fois la nouvelle monnaie de ce temps, sa plus forte symbolique et son arme la plus redoutable. De fait, sa libre circulation, qui aurait pu être la plus belle promesse faite à la démocratie, sert avant tout aux pays dominants pour écouler, en plus de leurs stocks de marchandises, une vision du monde favorable à la promotion de ces mêmes marchandises. Personne ne s'étonnera donc de ce que la suprématie informationnelle soit désormais au cœur des stratégies nouvelles de conquête du pouvoir. Un ancien responsable de l'administration Clinton s'en félicitait: « Pour les Etats-Unis, l'objectif central d'une politique étrangère de l'ère de l'information doit être de gagner la bataille des flux de l'information mondiale, en dominant les ondes, tout comme la Grande- Bretagne régnait autrefois sur les mers» 6. Les sommes engagées sont à la hauteur des enjeux: considérables. Afin d'asseoir cette suprématie, l'Etat, outreAtlantique, n'a pas hésité depuis 1945 à investir plus de 1000 milliards de dollars. L'ère des réseaux, qui voit la fusion de trois activités jusque-là séparées, la télévision, la téléphonie et l'informatique, accélère encore cette euphorie communicationnelle. Cela n'est pas sans conséquence sur nos modalités d'accès aux connaissances. L'hypertextualité rompt avec l'ancestrale linéarité qui structurait la lecture traditionnelle. L'accès compte désormais davantage que le sens. Le mouvement prime qui, seul, échappe à ce processus de fragmentation progressive du sens; le «surf» dit assez ce
6 David Rothkopf cité par Herbert I. Schiller dans Vers un siècle d'impérialisme américain, Le Monde diplomatique, août 1998. Avec la mise en place du système Echelon dont il sera question plus loin, on peut estimer en effet que les Etats-Unis ont parfaitement réussi leur OPA sur la communication mondiale. 10

glissement de surface qui s'impose à chaque visiteur du web. Cette liberté-là ne sera jamais contestée; elle s'apparente plutôt à l'hypnose et ne présente aucun danger. Un espace public d'échanges et d'information demeure plus que jamais un rêve à construire. De concentrations en méga-fusions (American OnLine s'offrant Time Warner, luimême absorbant EM! ; le britannique Vodafone-AirTouch s'associant avec Vivendi pour réussir une OPA sur le géant allemand Mannesmann), l'information a fait un pacte contre nature avec la communication, de plus en plus puissante. Avec un nouvel objectif: celui de rentabilité. Que vaut, comptablement, la vérité? Hélas rien de comparable avec l'émotionnel, le fusionnel, le superficiel. Il se pourrait bien que la société dite de communication soit avant tout le théâtre d'un formidable silence et d'un colossal oubli; un oubli digne de celui dont parlait Heidegger à propos de la technique 7 . Pour maintenir l'ordre et la cohésion sociale, les dictatures ont la violence et la terreur; les démocraties, elles, disposent d'une arme d'autant plus efficace qu'elle est moins visible: la manipulation. Les idéologies triomphantes d'hier ont cédé la place à des idéologies rampantes qui ne disent pas leur nom. Celles-ci se définissent moins par les credo qu'elles professent que par les réalités qu'elles escamotent. Les mythes ne s'effondrent que pour être remplacés par d'autres, tout aussi illusoires. Que l'un vienne à défaillir, on se contente de le laisser tomber pour passer au suivant. De mirage en mirage, l'individu égare sa conscience à mesure qu'il s'éloigne du réel. Et c'est chaque fois la même histoire, la même certitude, la même foi aveugle dans la nouvelle mythologie du jour. Mais si le mythe est devenu global et
7

Sur ce sujet on se reportera à mes précédents ouvrages, notamment

Après la Shoah

- raison

instrumentale

et barbarie (Ellipses,

1997).

Il

l'erreur planétaire, l'esprit libre, toujours, revient à son questionnement.

12

I
Déconstruire la réalité

"Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous gênent, mais les opinions que nous en avons".

- Epictète-

Toute technique d'influence a à voir avec la complexité humaine. Sans entrer dans les détails, il faut bien garder à l'esprit que ce que nous appelons notre réalité est un subtil mélange de média et d'immédiat, de sensations et de stratégies perceptives. Nous nous tenons en permanence sur une ligne de crête entre réalité objective et construction subjective, sans qu'aucun des deux termes puisse s'imposer définitivement à l'autre. Ni objectivité pure, ni subjectivité pure; mais quelque part, entre. C'est dans cet entre-deux que tout se joue. Ce n'est pas un hasard si la propagande totalitaire, la publicité et Hollywood, «l'usine à rêve », apparaissent en même temps dans l'histoire des hommes. Ils sont les nouveaux médias de masse propres à la nouvelle civilisation de masse. Ils ont en commun cette faculté de déconstruire la réalité, d'en produire une image plus forte, plus «vraie» que la réalité

même; de la diffuser si puissamment, avec tant d'insistance,
que cette image finit par se substituer complètement à ce qu'elle était chargée de représenter. L'empire des signes est au commencement de toute praxis totalitaire. Tout mot se réduit au mot d'ordre, toute pensée au slogan. Le monde n'est plus qu'une fiction parmi d'autres. Le réel? Tout au plus un cas particulier du fictif Rien ne tient. Rien n'est réel. Tout est permis. Ceux qui détiennent les prérogatives de r énoncé décident de l'être et du non-être. Ce pouvoir qui touche à l'existence même, ce «pouvoir ontologique» qui « vaporise» ses opposants 8, définit précisément le pouvoir totalitaire. Images, slogans, archétypes; il s'agit, par la répétition inlassable d'un même message et la duplication vertigineuse des supports, de mettre les foules en mouvement, d'en canaliser les énergies, d'en inspirer les rêves et les espérances. Nous connaissons, depuis 1929 et les recherches de l'américain Benjamin Whort: combien la façon de nommer une chose influe sur la perception que nous avons de cette chose. Ainsi par exemple des couleurs: certaines cultures ne distinguent pas le vert et le jaune, ni sur le plan lexical, ni sur le plan visuel... Le verbe, dans la tradition, est au commencement du monde. Qui se rend maître de ce verbe possède alors une puissance infinie : il façonne la réalité. Que le monde se réduise à son estrade et vous n'avez plus un bateleur de foire: vous avez un Fürher. C'est là tout le ressort de la publicité, de la propagande totalitaire et d'Hollywood. Ils instaurent la primauté d'un pouvoir, celui des signes, de la parole non plus
8

On aura reconnu l'expression employée par George Orwell dans son 1984 , qui rappelle le Nacht und Nebel des nazis (<< Nuit et brouillard »). Il ne s'agit pas de tuer un opposant mais de le nier dans son être en faisant disparaître jusqu'à la moindre trace de son existence passée. 14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.