//img.uscri.be/pth/bc6e21ab45add8a8d3f0ac3c032530c6f9a17a6f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 20,59 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LA POLITIQUE ESPAGNOLE DE LA FRANCE DE 1931 A 1936

De
336 pages
En étudiant les relations franco-espagnoles de 1931 à 1936, cet ouvrage éclaire une des zones d'ombre restantes dans les rapports entre les deux pays voisins au cours du XXè siècle. La politiques espagnole de la France de 1931 à 1936 est une illustration de la conception française des rapports inégaux. Elle montre la suffisance avec laquelle la France envisage ses relations avec un pays plus faible qu'elle et en même temps son irréversible décadence sur la scène internationale.
Voir plus Voir moins

LA POLITIQUE ESPAGNOLE DE LA FRANCE DE 1931 À 1936
Une pratique française de rapports inégaux

Collection Recherches et Documents - Espagne dirigée par D. Rolland avec J. Chassin et P. Ragon

Déjà parus

BESSIERE Bernard, La culture espagnole. Les mutations de l'aprèsFranquisme (1975-1992), 1992. LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVIIIe-XXe siècles (préface de Guy Herrnet), 1993. KÜSS Danièle, Jorge Guillén, Les lumières et la Lumière (préface de Claude Couffon), 1994. TOD6 l TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995. PLESSIER Ghislaine, Ignacio Zuloaga et ses amis français, 1995. SICOT Bernard, Quête de Luis Cemuda, 1995. ARMINGOL Martin, Mémoires d'un exilé espagnol insoumis, 1995. FRIBOURG Jeanine, Fêtes et littérature orale en Aragon, 1996. CAMPUZANO Francisco, L'élite franquiste et la sortie de la dictature, 1997. GARCIA Marie-Carmen, L'identité catalane, 1998. SERRANO MARTINEZ José Maria, CALMÈS Roger, L'Espagne: Du sous-développement au développement, 1998. BARRAQUÉ Jean-Pierre, Saragosse à la fin du Moyen-Age, 1998. LENQUETTE Anne, Nouveaux discours narratifs dans l'Espagne
post-franquiste, 1999.

1999 ISBN; 2-73894-8314-3

@ L'Harmattan,

Yves DENÉCHÈRE

LA POLITIQUE ESPAGNOLE DE LA FRANCE " DE 1931 A 1936
Une pratique française de rapports inégaux

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Cet ouvrage a bénéficié du concours financier de l'HIRES.

REMERCIEMENTS

Cet ouvrage résume une thèse de doctorat d'histoire contemporaine soutenue à l'Université de Nantes en octobre 1998. Mes premiers remerciements vont à Yves-Henri Nouailhat qui a orienté mes recherches vers l'Espagne et dirigé mes travaux avec beaucoup d'attention. De nombreux universitaires espagnols et français ont bien voulu me faire profiter de leurs connaissances et de leurs conseils. Je dois notamment mentionner les rencontres constructives que j'ai eues avec Victor Morales Lezcano, Feliciano Paez Camino, Jean-Marc Delaunay et Michel Catala. Jean-Claude Allain, Elisabeth du Reau et Jacques Weber m'ont fait part de leurs appréciations lors de la soutenance de thèse. Je tiens à remercier tous les responsables et personnels des différents centres d'archives et de recherches avec lesquels j'ai pu travailler, en particulier Bruno Ricard aux archives diplomatiques de Nantes et Paul Aubert à la Casa de Velazquez. Mes collègues de l'Université d'Angers et de l'ffiRES m'ont constamment soutenu et encouragé dans mes recherches en facilitant ma disponibilité. La confiance de Christine a été un stimulant indispensable. Ce livre lui est dédié ainsi qu'à Cécile, Alice et Irène.

ABREVIATIONS

DES NOTES

Archives:
ADN AQO AN AMAE BCUL SHAT SHM SHAA Fonds: AA MfC Maroc CD SOFE SEA PA-AP EMA 2ème B. EMA 3ème B. DDF Documents: reg. car. té!. dép. registre carton télégramme dépêche
Archives Photographies Allemandes (ADN) Madrid fonds C 1918-1940 (ADN) Maroc, Cabinet Diplomatique de Rabat (ADN) Service des Oeuvres Françaises à l'Etranger (ADN) Service des Echanges Artistiques (ADN) Papiers d'Agents Archives Personnel (AQO) Etat-major de l'Armée, deuxième bureau (SHAT) Etat-major de l'Armée, troisième bureau (SHA T)

Archives Diplomatiques de Nantes Archives du Quai d'Orsay (ministère des Affaires étrangères) Archives Nationales (paris) Archivo del ministerio de Asuntos exteriores (Madrid) Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (fonds privés) Service Historique de l'Armée de Terre (Vincennes) Service Historique de la Marine (Vincennes) Service Historique de l'Armée de l'Air (Vincennes)

-

Documents Diplomatiques Français 1932-1940

AVANT-PROPOS

En avril 1931, au lendemain de simples élections municipales en Espagne, la monarchie d'Alphonse XIII tombe comme un fruit mûr et la république est proclamée. L'Espagne est ainsi le seul pays du vieux continent à devenir démocratique et républicain à une époque où l'on assiste plutôt à la multiplication des régimes autoritaires. C'est cette originalité qui nous a poussé à étudier la politique espagnole de la France de 1931 à 1936. Contrairement aux années de la guerre civile, ces cinq années de paix de la Deuxième République n'ont pas donné lieu à des études sur les rapports franco-espagnols. Cette pauvreté s'explique sans doute par la focalisation sur la guerre civile, par l'absence de l'Espagne des deux conflits mondiaux et par le désintérêt des chercheurs pour une puissance faible. Ce travail comble donc une lacune sur la période allant de la proclamation de la république espagnole, le 14 avril 1931, au coup d'Etat manqué des 17-18 juillet 1936 qui fait basculer le pays dans la guerre civile. Il permet de comprendre comment la France, encore considérée comme une grande puissance, envisage ses relations avec un pays voisin considéré comme faible. Dans cet «exemple européen de rapports inégaux» - selon une expression de René Girault il nous a semblé d'autant plus intéressant de caractériser le rôle du plus fort, qu'il est par ailleurs confronté à «la décadence» si souvent illustrée depuis Jean-Baptiste Duroselle. Même si les bornes chronologiques choisies font référence à des coupures politiques majeures, notre intention n'est pas de nous limiter à une approche uniquement politique et diplomatique. Depuis Pierre Renouvin et Jean-Baptiste Duroselle l'histoire des relations internationales dépasse largement, sans le délaisser, le cadre étroit de l'histoire diplomatique. Définir la politique espagnole de la France nécessite en effet de tenir compte du plus grand nombre possible de variables. La situation géographique de l'Espagne donne une grande place aux intérêts géopolitiques et géostratégiques et aux interférences étrangères. Le contexte des années trente impose la prise en compte des données commerciales, financières, sociales, des tensions internationales et des rapports de forces. Le voisinage franco-espagnol oblige à aborder les rapports frontaliers, le catalanisme, la question si particulière de l'Andorre, les migrations économiques, les interactions des opinions publiques. L'influence intellectuelle française en Espagne et les relations culturelles qu'entretiennent les deux pays ne doivent pas non plus être oubliées. L'engagement commun des deux pays au Maroc et leur politique

-

9

dans le cadre du protectorat chérifien est enfin l'élément essentiel des rapports franco-espagnols. C'est donc avec la conviction que l'histoire des relations internationales peut et doit être une histoire totale que nous avons entrepris nos
recherches.

La volonté de définir le plus complètement possible la politique espagnole de la France de 1931 à 1936 n'aurait pu être satisfaite si nous n'avions eu à notre disposition des sources riches et généralement inédites. En effet, le fonds Madrid des Archives Diplomatiques de Nantes, contenant les archives de l'ambassade de France dans la capitale espagnole, est particulièrement complet, tant en ce qui concerne les thèmes abordés, très divers, que les types de documents. On y trouve en particulier la quasi-totalité des dépêches au départ de l'ambassade qui constitue notre corpus principal permettant une approche globale de la politique espagnole de la France. On trouve également dans ce fonds, éparpillée dans des dizaines de cartons, la correspondance du Quai d'Orsay avec l'ambassade. D'autres sources ont permis de compléter cette approche. Les fonds des grandes ambassades, eux aussi à Nantes et les archives du Quai d'Orsay permettent de compléter la dimension internationale de notre sujet. Les archives du protectorat français au Maroc et du consulat général à Tanger comblent beaucoup de lacunes pour les rapports franco-espagnols au Maroc. Les archives militaires de Vincennes et les fonds de divers ministères conservés aux Archives Nationales permettent de mieux cerner les problèmes de frontières, de sécurité, de migrations, d'échanges commerciaux. Enfin, les archives espagnoles ont permis de définir les réactions de l'Espagne devant l'attitude de la France. Différentes problématiques ont guidé nos recherches. Tout d'abord, des questions qui touchent à la définition de la politique étrangère de la France dans les années trente. Alors que l'attention de la France se porte sur l'Allemagne, comment et par qui la politique espagnole de la France est-elle déterminée ? Pendant presque toute notre période, la France est représentée en Espagne par le même ambassadeur, Jean Herbette, qui n'est pas considéré comme un «grand» diplomate français. Cette absence de réputation nous a très tôt posé question, d'autant qu'il a été le premier ambassadeur de France en Russie soviétique de 1924 à 1931. Il fallait donc absolument connaître le diplomate, l'homme également. En tant qu'ambassadeur, de quelle latitude dispose t-il pour conduire la politique espagnole de la France? A t-illa même vision de l'Espagne que le Quai d'Orsay? Si ce n'est pas le cas, est-il écouté à Paris? D'autres problèmes sont relatifs à la nature du régime espagnol de 1931 à 1936. En effet, on peut se demander si la politique espagnole de la France a été marquée par la nature démocratique et républicaine de l'Espagne à partir de 1931 Existe t-il une diplomatie des démocraties qui rapproche l'Espagne et la France? On pense bien entendu à l'analogie des deux fronts populaires au pouvoir au printemps 36. Nous touchons là l'orée d'un champ de recherche retourné dans tous

10

les sens, celui de la non-intervention française dans la guerre civile espagnole. Mais les antécédents de la décision de la France de ne pas intervenir n'ont pas été véritablement établis. L'historiographie espagnole s'est intéressée à cette question autour du voyage d'Edouard Herriot alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères à Madrid en novembre 1932. Pendant longtemps, les historiens espagnols y ont vu une tentative française de nouer une alliance avec l'Espagne républicaine. Quant à elle, l'historiographie française a complètement négligé ce déplacement à Madrid. Certes, il ne bouleverse pas la politique étrangère de la France, mais il peut faire mieux comprendre comment la France conçoit ses rapports avec les pays plus faibles qu'elle. De même que la question de la recherche d'une alliance en Espagne trouve sa place dans le contexte de pactomanie de la diplomatie française. Cependant, dans les rapports franco-espagnols, les aspects proprement bilatéraux sont nettement prédominants. Cela pose une autre série de questions sur la place de l'Espagne dans la politique étrangère de la France: dans quelle mesure la politique espagnole de la France est-elle subordonnée à la politique multilatérale? Quel intérêt international l'Espagne présente t-elle pour la France? Dans la compétition que les puissances européennes se livrent dans ce que l'on peut appeler le « grand jeu espagnol », quels sont la place et le rôle de la France? En effet, les ambitions que l'Angleterre, l'Allemagne et l'Italie nourrissent à l'égard de l'Espagne avant 1936 ont déjà été étudiées, pas celles de la France.

-

-

Nous avons choisi de présenter thématiquement le résultat de nos recherches. Certes, la tentation pouvait être grande d'utiliser les charnières chronologiques de l'histoire intérieure de l'Espagne ou de celle de la France pour présenter notre travail. Mais voilà! Fallait-il encore que l'on puisse dire que la politique espagnole de la France présente des caractéristiques ou des orientations différentes en fonction de l'évolution de l'Espagne. D'autre part, la place que la France réserve à l'Espagne dans sa politique étrangère n'est pas assez grande pour que des changements politiques en France entraînent des évolutions dans la politique espagnole suivie. Il nous a donc semblé que nous ne devions pas privilégier artificiellement par classicisme - un plan chronologique. Ce livre suit donc un plan thématique davantage adapté à la réalité du sujet et aux problématiques définies plus haut. Le plan retenu permet de saisir l'ensemble de la politique espagnole, sans s'arrêter constamment aux péripéties engendrées par les conjonctures espagnole et française. Il permet également de suivre l'évolution des grandes questions franco-espagnoles que le Quai d'Orsay tient absolument à séparer et à traiter indépendamment les unes des autres. La démarche thématique insiste donc sur les deux niveaux d'analyse: le bilatéral et le multilatéral.

-

11

PREMIERE PARTIE LA PERCEPTION FRANÇAISE DE LA NOUVELLE ESPAGNE

CHAPITRE I

LA MACHINE DIPLOMA TIQUE FRANÇAISE ET L'ESPAGNE
L'installation d'une république au sud des Pyrénées conduit nécessairement à une certaine remise en cause de la perception que la France peut avoir de l'Espagne. C'est essentiellement aux représentants de la France dans la péninsule, au premier rang desquels les deux ambassadeurs qui se succèdent, qu'est confiée la charge d'analyser la nouvelle situation intérieure espagnole. Il revient ensuite aux responsables politiques de détenniner l'attitude de la France vis-à-vis de la Deuxième République. Manifestement, ceux-là s'occupent peu de celle-ci et l'on est conduit à s'interroger sur le rôle du Quai d'Orsay dans la définition et la conduite de la politique espagnole de la France.

Le Quai d'Orsay
Figures marquantes et figures fugitives des ministres

Lorsque la Deuxième République espagnole est proclamée le 14 avril 1931, c'est toujours Aristide Briand qui est installé au Quai d'Orsay. De tous les hommes politiques qui vont occuper le ministère des Affaires étrangères pendant notre période, c'est incontestablement Briand qui est le mieux connu en Espagne. Son attachement à la SDN et son image d'apôtre de la paix provoquent une véritable admiration au-delà des Pyrénées. En janvier 1931, la presse espagnole est unanime pour approuver le maintien de Briand aux Affaires étrangères dans le premier gouvernement Laval. Le grand quotidien monarchiste et conservateur, ABC, brosse son portrait. Il insiste sur sa «vaste intelligence et rapide perception des choses », son «grand talent d'orateur» et la «sympathie personnelle [qui]

émanede lui >}.'
L'avènement de la Deuxième République renforce encore le prestige de Briand au-delà des Pyrénées. La rapide reconnaissance française du nouveau régime est pour beaucoup dans cet état de fait. Quelques jours après la chute de la monarchie, le nouveau ministre d'Etat (Affaires étrangères), Alejandro Lerroux, exprime les «sentiments de vive sympathie et d'admiration» qu'il professe à l'égard Briand2. L'élection présidentielle de 1931, qui voit l'échec de Briand face à Paul Doumer, ne diminue pas l'admiration que les Espagnols lui portent, au
ADN MfC reg. n030/2mi1085 dép. de Corbin, ambassadeur de France à Madrid, à Briand n042 du 4 février 193 L 2 ADN Londres car. 179 copie du tél. de Corbin à Briand n0157 du 5 mai 1931.
1

15

contraire. Après avoir publié des biographies du nouveau président de la République et souligné sa grande expérience politique, la presse espagnole, quelles que soient ses tendances politiques, regrette l'échec de Briand. Le quotidien anarchiste La Tierra retient « ses interventions constantes en faveur de la paix ». L'ancien organe de la dictature, La Nacion, 'explique la non-élection de Briand par le souci de la classe politique française de le maintenir aux Affaires étrangères3 . La mort de Briand en 1932 cause une profonde émotion en Espagne. Le président de la République, Alcala Zamora, celui du gouvernement, Azaiia, et les Cortes lui rendent des hommages solennels. Les biographies que proposent alors tous les journaux espagnols permettent de mieux comprendre pourquoi Briand est aussi populaire de l'autre côté des Pyrénées. La presse rappelle en effet l'attitude amicale de Briand vis-à-vis de l'Espagne dans les années vingt. On peut lire dans l'ABC du 8 mars 1932 : « nos diplomates et nos hommes d'Etat peuvent dire s'il y eut un homme politique étranger qui ait pensé et dit aussi souvent que lui qu'on devait traiter l'Espagne comme une grande puissance ». Le quotidien donne plusieurs exemples: Briand a proposé « spontanément» à l'Espagne une collaboration pour rétablir la paix au Maroc en 1925 ; il a « entendu» les demandes espagnoles tendant à obtenir un siège permanent au Conseil de la SDN; enfin, il a été «un des derniers à insister» pour que l'Espagne fasse partie du premier groupe d'Etats à signer le pacte Kellogg4. Les Espagnols peuvent aussi se souvenir qu'en 1929 Briand a soutenu l'initiative espagnole d'une réunion du conseil de la SDN à Madrid. Lors d'une corrida organisée à cette occasion, Briand est placé dans la tribune royale aux côtés d'Alphonse XIII et de Primo de Rivera. Au roi qui lui demande ses impressions, il répond qu'avec une botte de foin il ferait la paix avec le taureau5. Oubliant cette maladroite répartie, le gouvernement espagnol est le premier à répondre au mémorandum de Briand sur ses projets d'unification européenne6. En septembre 1930, à une demande de la monarchie espagnole d'aide monétaire, Briand donne un avis favorable, « motivé par les considérations politiques qui relèvent de notre appréciation »7. En 1931, Briand acceptera qu'une aide de ce genre soit fournie à la Deuxième République. Pierre Laval n'a évidemment pas la même carrière politique et diplomatique que Briand quand il lui succède au Quai d'Orsay en février 1932. Mais l'année 1931 qu'il a passée à la présidence du Conseil a permis aux Espagnols, comme au monde ehtier, de mieux le connaître, surtout à l'occasion de son voyage aux Etats-Unis en octobre 1931. Cependant en 1932, Laval ne conduit
ADN MfC reg. 30/2mi1085 dép. de Corbin à Briand n0225 du 15 mai 1931. 4 Bulletin périodique de la presse espagnole du ministère des Affaires étrangères, n0169 du 26 janvier au 15 mars 1932, p. 6 et 7. 5 B. OUDIN, Aristide Briand, la paix une idée neuve en Europe, 1987, p.519-520. 6 M.T. MENCHEN BARRIOS, « La actitud de Espana ante el memorandum Briand (19291931)) inRevista de Estudios Intemacionales, 1985, n02, pAB à 443. 1 AQO série SDN IX car. 2044 té!. de Berthelot à Léger n025-26 du 20 septembre 1930.
3

16

la politique étrangère de la France que pendant cmq semames. Dans un environnement économique difficile, André Tardieu, qui succède à Laval du 21 février au 3 jum 1932, relance des négociations commerciales franco-espagnoles bien mal engagées. A la fin mars et au début avril, il se charge personnellement de rencontrer à Paris et à Genève les représentants de l'Espagne et de préciser la position de la France. Edouard Herriot est au Quai d'Orsay jusqu'au 19 décembre 1932. Il est l'homme politique français le plus souvent évoqué dans l'historiographie espagnole sur la Deuxième République, en raison du voyage qu'il effectue à Madrid du 31 octobre au 2 novembre 1932. Nous retrouverons cet épisode à plusieurs reprises tant il suscita à l'époque, et par la suite, des mterrogations sur les motivations de ce déplacement. Cette visite est en effet présentée comme un événement majeur de la politique étrangère de la Deuxième République. En revanche, elle passe maperçue dans les travaux français consacrés à la politique étrangère de la France, tout comme dans ceux consacrés à HerriotK. Il faut dire que le prmcipal mtéressé en parie très peu dans ses mémoires, nous verrons pourquoi9. Il n'empêche, le président du Conseil semble accorder beaucoup d'importance à de bons rapports avec l'Espagne, en particulier sur la question très sensible des affaires marocames. Lucien Samt, alors résident général de France au Maroc, relate que le président du Conseil « a exprimé avec force» le désir de «voir les relations chaque jour plus étroitement amicales s'établir entre la France et l'Espagne »10. C'est un exemple d'mtervention directe d'un ministre des Affaires étrangères - et chef du gouvernement - dans la définition de la politique espagnole de la France. Les mterventions de ce genre sont assez rares pour que celle-ci soit signalée. L'année 1933 est « l'année de Paul-Boncour »11, puisqu'il occupe le Quai d'Orsay du 19 décembre 1932 au 30 janvier 1934. Dans ses mémoires, il écrit que vis-à-vis de l'Espagne, en France, « on vivait trop sur des habitudes, des relations aimables, mais superficielles ». Il affirme avoir pensé qu'un accord sur le droit de passage des troupes françaises en Espagne pouvait être négocié avec l'Espagne républicame : «Herriot y avait certamement songé lors de son voyage d'Espagne en 1924 (sic) ». Et d'ajouter: «j'aurais voulu reprendre cela, si le temps m'en avait été laissé »12. Ce passage n'est pas très significatif d'une éventuelle volonté
8 Seul M. SOULIE, La vie politique d'Edouard Herriot, 1962, consacre quelques lignes au voyage en Espagne, p.397-398. 9 E. HERRIOT, La France dans le monde, 1933, évoque par bribes son voyage à Madrid aux pages 99, 106 et 139. Dans Jadis, tome II, 1952, Herriot consacre une vingtaine de lignes seulement à son voyage en Espagne, page 351. 10 ADN Maroc CD car. 250 lettre de Lucien Saint à Marchat, chef du cabinet diplomatique de la résidence générale de France à Rabat, du 21 août 1932. Il lB. DUROSELLE, Politique étrangère de la France, la décadence 1932-1939, 1979, p.55. 12 J. PAUL-BONCOUR, Entre deux guerres, tome ill, Sur les chemins de la défaite, 1945, pages 71 à 73. Herriot ne s'est pas rendu en Espagne en 1924, il s'agit donc bien ici du voyage de 1932.

17

de Paul-Boncour de mener une autre politique espagnole. Rappelons qu'il s'agit de réflexions a posteriori et notons que l'alibi de la courte durée n'est pas recevable. Paul-Boncour reste près de quatorze mois au Quai d'Orsay, plus longtemps que la grande majorité de ses prédécesseurs et successeurs. L'analyse très approximative, jusque dans la date, du voyage d'Herriot à Madrid, est une preuve supplémentaire que Paul-Boncour n'a pas prêté à l'Espagne une attention particulière. Les difficultés politiques de la France expliquent le passage éclair de Daladier au Quai d'Orsay du 30 janvier au 9 février. Après les événements du 6 février 1934, c'est Gaston Doumergue qui constitue un nouveau gouvernement. Pour El Sol, le retour à la tête du gouvernement de l'ancien président de la République celui du temps de la guerre du Rif - est plutôt une bonne chose pour l'Espagne. Doumergue est présenté comme un «ami passionné de l'Espagne », et « l'on sait apprécier ici ce que vaut l'amitié de ce grand homme» 13. A soixantedouze ans, Barthou retrouve le Quai d'Orsay où il fait figure de revenant. De tous les ministres des Affaires étrangères qui se succèdent de 1931 à 1936, c'est incontestablement celui qui connaît le mieux l'Espagne et qui a le plus de raisons de s'intéresser à ellel4. En tant que parlementaire et président du Conseil général des Basses-Pyrénées, Barthou s'est occupé tout naturellement des problèmes de frontière entre la France et l'Espagne. Il est par ailleurs membre du Comité de Rapprochement franco-espagnol, créé pendant la guerre. On lui doit le chemin de fer Oloron-Jaca qui est inauguré par Alphonse XIII en 1928. Sur le plan politique, Barthou s'était éloigné de l'Espagne de Primo de Rivera, mais avait conservé une grande sympathie pour le roi. On ne sait pas vraiment comment il réagit à l'installation de la Deuxième République. Quand il revient aux affaires en 1934 il est préoccupé par la montée en puissance de l'Allemagne nazie. Vis-à-vis de l'Espagne, il intervient en faveur du règlement de certains litiges frontaliers. C'est également pendant qu'il est au Quai d'Orsay que les relations commerciales franco-espagnoles sont les moins tendues. L'assassinat de Barthou est l'occasion pour certains Espagnols de rendre hommage à un voisin qui considérait l'Espagne comme sa seconde patrie spirituelle1~. Mais manifestement, le Béarnais n'a pas voulu aller plus loin, c'est pourtant lui qui était le mieux à même de faire évoluer la politique espagnole de la France. Laval retrouve le Quai d'Orsay après la mort de Barthou et y reste jusqu'en janvier 1936. Laval ignore toujours l'Espagne jusqu'au moment où le statut international de Tanger risque d'être remis en cause par l'Espagne. L'accord

-

ADN Mie reg. 44/2mi1095 dép. d'Herbette à Daladier nOl69 du 9 février 1934. 14 Le développement qui suit s'inspire largement de J.M. DELAUNAY, « Louis Barthou et l'Espagne}) inBarthou, un homme, une époque, dir. M. PAPY, pages 85 à 99. 15 L'ex-roi Alphonse XIII envoie une couronne de fleurs lors de l'exposition du corps de Barthou au Quai d'Orsay. Le Temps du 13 octobre 1934, cité par lM. DELAUNAY, « Louis Barthou et l'Espagne}) in Barthou, un homme, une époque, op. eit., p. 99.

13

18

franco-espagnol qui est signé en 1935 à ce sujet, illustre parfaitement sa politique extérieure des «petits pas» vers toutes les puissances européennes. Comme tous les hommes politiques et les Français en général? Laval ne s'intéresse à l'Espagne qu'à travers les affaires marocaines, puis par le biais de la guerre civile et ses caractères idéologiques. Les quatre mois et demi passés par Pierre-Etienne Flandin au Quai d'Orsay apparaissent comme une transition entre «l'ère Laval» et l'arrivée au pouvoir du Front populaire. Homme de droite, Flandin ne semble pas trop se préoccuper de la victoire électorale du Frente popular en février 1936. Ses mémoires ne montrent aucun signe d'un intérêt particulier pour l'Espagne16. Le premier gouvernement du Front populaire doit mener une politique étrangère dans «un paysage de décombres »17. Le président du Conseil, Léon Blum, contrôle la politique étrangère de la France. «Pendant cette période », dira t-il devant la commission d'enquête sous Vichy, «j'ai lu moi-même toutes les correspondances diplomatiques »18. Depuis 1931, Blum s'intéresse beaucoup à la Deuxième République et à son évolution politique. Il fait paraître de nombreux articles sur ce sujet, notamment dans Le Populaire, et a des contacts réguliers avec les leaders socialistes espagnols. Yvon Delbos est alors ministre des Affaires étrangères. La nomination de ce député radical de la Dordogne s'explique par la nécessité d'un savant dosage politique à l'intérieur du gouvernement et l'amitié qui le lie à Blum. Même s'il a pris part à des débats parlementaires relatifs à la politique étrangère de la France, c'est un homme sans grande expérience qui doit, en partie, déterminer l'attitude de la France devant la guerre civile espagnole19. Cette question a été étudiée dans tous les travaux consacrés à la guerre d'Espagne, rappelons simplement qu'il fût de ceux qui étaient opposés à une aide française au gouvernement légal espagnol. Ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, c'est la perception que Delbos a de l'Espagne jusqu'au 18 juillet 1936. Dans son discours qui présente les orientations extérieures du gouvernement à la chambre des députés, le 23 juin 1936, il parle explicitement de l'Espagne.

-

-

Les services du Département

Il est bien entendu que l'on s'attachera seulement à présenter ceux qui, par leurs attributions, se doivent d'intégrer l'Espagne à leurs préoccupations2o. Dans ses mémoires, Paul-Boncour écrit: « le Quai d'Orsay, si attentif à tout, ne m'a pas paru attacher à nos rapports avec l'Espagne républicaine une importance
16

P. RENOUVIN E.329 à 353.
8

17

P.E. FLANDIN,Politiquefrançaise
et R. REMOND

1919-1940,1947.
(dir.), Léon Blum chef de gouvernement 1936-1937, 1967,

19

G. LEFRANC, Histoire du Front Populaire (1934-1938),1965, p.389.

20 C. SERRANO, L'enjeu espagnol. PCF et guerre d'Espagne, 1987, p.28, constate que peu d'études ont été consacrées au rôle du personnel diplomatique dans la prise de décision.

J.E. DRElFORT, YvonDelbos at the Quai d'Orsay, 1973,p.28-29.

19

suffisante» 21. Il s'agit là de lignes introductivesà un chapitre consacré à la nonintervention de la France dans la guerre civile espagnole. Cette réflexion, peut-être destinée à expliquer les carences des ministres vis-à-vis de l'Espagne, n'a qu'une valeur très relative. Paul-Boncour fait aussi allusion aux «services du Quai d'Orsay, qui poussaient jusqu'à l'extrême le souvenir des guerres de succession d'Espagne », et même «poussaient ce souvenir jusqu'au ridicule ». Paul-Boncour précise: «c'était une vielle règle de notre politique traditionnelle, qu'aucun Etat étranger, hors l'Espagne, ne fût présent dans la péninsule »22. Ce rappel ne suffit pas à définir l'attitude du Département à l'égard de l'Espagne. Outre le cabinet du ministre qui est par définition le service le plus proche du responsable politique de la diplomatie française, le rôle du secrétaire général est primordial. Jusqu'en 1933, le poste est occupé par Philippe Berthelot. Peu de documents relatifs à la politique espagnole de la France sont signés de sa main. On en trouve quelques-uns concernant le Maroc, mais manifestement l'Espagne n'est pas assez importante pour que les affaires la concernant remontent jusqu'au secrétariat général. Avant 1933, Alexis Léger cumule les fonctions de chef de cabinet avec celles de directeur des affaires politiques et commerciales. A ce titre, il signe de nombreux documents, dépêches et notes surtout, destinés à l'ambassade de France à Madrid. Salvador de Madariaga, ambass.adeur d'Espagne à Paris, qui entretient avec lui des relations d'amitié, indique qu'en 1932 Léger se découvre un intérêt pour l'Espagne. Il pense alors à la constitution d'une coalition composée de l'Angleterre, des Etats-Unis, de la France et de l'Espagne23. Léger s'intéresse aussi d'assez près à la montée du nationalisme arabe au Maroc et à la place de l'Espagne en Méditerranée. De son côté, le directeur adjoint, André Lefebvre de Laboulaye, s'occupe plutôt des relations économiques. Robert Coulondre, sousdirecteur des relations commerciales le seconde et c'est lui qui suit au jour le jour les négociations commerciales entre la France et l'Espagne de 1931-1932. La sous-direction d'Europe, « le saint des saints» dit Jean-Baptiste. Duroselle, dont dépend directement l'Espagne, est alors dirigée par Paul Bargeton. C'est donc lui qui reçoit et signe l'essentiel de la correspondance diplomatique concernant l'Espagne et gère au quotidien la politique espagnole de la France. Mais il est bien évident que les agents de la sous-direction sont surtout absorbés par les grandes questions des relations internationales. La sous-direction AfriqueLevant dont Doynel de Saint-Quentin est le responsable pendant toute notre période, gère le protectorat sur le Maroc et à ce titre, intervient de nombreuses fois dans les négociations marocaines sur les douanes, les limites des zones française et espagnole ou sur Tanger. Sa position est inflexible face aux revendications
2\

22 Ibid.., p.71. 23 S. de MADARIAGA, Memorias (1921-1936) amanecer sin mediodia, 1974, p.337-338, p.366, et dépêche du 27 août 1932 en annexe p.594 à 600.

J. PAUL-BONCOUR,Entredeux-guerres, op.cit.,p.n.

20

espagnoles qu'il considère toujours comme injustifiées. Saint-Quentin apparaît comme le tenant du statu quo marocain. Trois autres services ont aussi affaire avec l'Espagne, il s'agit du contrôle des étrangers, du service d'information et de presse et du service français des oeuvres à l'étranger. Le premier gère des questions relatives à l'importante communauté et aux réfugiés politiques espagnols présents en France. Le deuxième dépouille et analyse la presse espagnole, comme il le fait pour cinq autres grandes presses étrangères, et publie un bulletin de la presse espagnole24. Le troisième mène à bien une grande réforme de l'enseignement français en Espagne en 1932. Le départ pour cause de maladie de Philippe Berthelot est l'occasion d'une réorganisation de certains services. De 1933 à 1936, on retrouve les mêmes hommes mais à des places différentes. Le disciple et ami de Berthelot, Léger, lui succède au secrétariat général. Bargeton accède à la direction des affaires politiques et commerciales. Coulondre devient directeur adjoint et aura à s'occuper de l'épais dossier des contentieux économiques entre la France et l'Espagne. René Massigli est également directeur adjoint des affaires politiques et commerciales et en même temps chef du service français de la SDN. Il s'intéresse donc au rôle international de l'Espagne car la Deuxième République a l'ambition de jouer un grand rôle à Genève. Renom de la Baume, désormais sous-directeur des relations commerciales, produit une importante correspondance à propos des négociations des accords commerciaux de 1934 et 1935. Il est bien entendu que l'appréhension française de l'Espagne ne se fait pas seulement au Quai d'Orsay. Beaucoup d'autres ministères, et en particulier la Guerre, l'futérieur et le Commerce, ont leur mot à dire vis-à-vis de l'Espagne. Nous en parlerons bientôt en précisant de quelle manière ils sont représentés en Espagne. Il n'empêche que c'est le ministère des Affaires étrangères, et le Département plus que les ministres semble t-il, qui au nom du gouvernement conduit la politique espagnole de la France. En particulier, c'est le Quai d'Orsay qui rassemble et traite les informations relatives à l'Espagne.

Les ambassadeurs
La transition de Charles Corbin

Lorsque la république est proclamée en Espagne le 14 avril 1931, c'est Charles Corbin qui est ambassadeur de France à Madrid. Il a été nommé en décembre 1929 pour succéder à de Peretti de la Rocca, mais n'est arrivé à Madrid qu'à la fin mars 1930. Il est donc resté 15 mois dans la capitale espagnole - ce qui
24

1. BAILLOU, Les Affaires étrangères... op. cit., p.392-393.

21

est court dont seulement trois mois sous la Deuxième République. Cela explique qu'il retiendra notre attention moins longtemps que son successeur, Jean Herbette, qui demeure à Madrid pendant tout le reste de notre période. Corbin est par ailleurs mieux connu que Jean Herbette. Né le 4 septembre 1881, Charles Corbin appartient à la génération d'Emile Naggiar, d'André François-Poncet et de Léon Noël. Au moment qui nous intéresse, il a cinquante ans et en a passé vingt-cinq au service de la diplomatie française dans une carrière tout à fait classique. Après avoir exercé plusieurs fonctions subalternes, il devient chef du service d'information et de presse en 1920 et se forge une bonne connaissance de la presse étrangère, dont celle de l'Espagne. Il effectue d'ailleurs un court séjour à Madrid comme conseiller d'ambassade en 1923-1924 avant de revenir au Département pour y assurer les plus hautes fonctions. D'abord sous-directeur d'Europe de 1924 à 1927, il est ensuite directeur des affaires politiques et commerciales jusqu'en 1929. Il commence alors sa carrière d'ambassadeur qui le mène à Madrid, à Bruxelles de 1931 à 1933, enfin à Londres jusqu'à sa démission en 1940. Réintégré en 1944, Charles Corbin est nommé commissaire à la Commission de conciliation franco-suisse en 1948 avant de faire valoir ses droits à la retraite en 1951. Charles Corbin est mort le 25 septembre 1970 sans avoir laissé de mémoires ni de papiers particuliers25 . Son portrait nous est assez bien connu par Armand Bérard qui, lors de son séjour à Madrid dans les derniers mois de la dictature de Primo de Rivera, rencontre l'ambassadeur de France. Bérard écrit: « grand, svelte, très légèrement voûté comme s'il eut voulu s'excuser de sa taille et se rapprocher de son interlocuteur, l'ancien directeur des affaires politiques était l'un de nos diplomates les plus distingués, les plus fins, les plus avertis. Toujours vêtu avec goût, discret, envoie de Madrid. Ses dépêches sont plutôt courtes, centrées sur un seul sujet, sans développement littéraire ni analyse personnelle excessive: « quoique fort bon écrivain, il préférait la précision à la couleur >P. Ses sympathies pour la monarchie sont bien connues. Corbin est en effet « apprécié de l'aristocratie madrilène et respecté des intellectuels »28. Il a par ailleurs de très bonnes relations avec Alphonse XIII. En février 1931, Corbin parle de « la liberté de parole et de franchise dont il [Alphonse XIII] use habituellement vis-à-vis des représentants de la France »29.
25 Toutes ces infonnations sont tirées de diverses éditions de l'Annuaire diplomatique et du Dictionnaire biographique français contemporain, 1954-1955. 26 A. BERARD, Un ambassadeur se souvient, tome I: Au temps du danger allemand, 1976, p.91. 27 lB. DUROSELLE, La décadence, op. cit., p.278. 28 A. BERARD, Un ambassadeur se souvient... op. cit., p.91. 29 ADNMfC reg. 30/2mi1085 dép. de Corbin à Briand n057 du 11 février 1931.

-

peu disert» 26 . Ce dernier caractère se retrouve aussi dans la correspondancequ'il

22

L'ambassadeur de France assiste sans enthousiasme au changement de régime d'avril 1931. Mais on ne sait s'il a demandé à quitter Madrid. En 1932, Alphonse XIII confie à un de ses amis italiens que l'un des gestes qui l'ont le plus touché a été «celui de l'ambassadeur de France qui, après avoir notifié au ministère espagnol des Affaires étrangères la reconnaissance par la France du nouveau gouvernement, aurait demandé à être relevé de sa mission ». Beaumarchais, alors en poste à Rome, pour signifier son incrédulité sans doute, note un grand point d'exclamation en marge du document30. Il n'en demeure pas moins qu'après le changement de régime, Corbin reste très attaché à l'ex-famille royale désormais en exil. Le 24 avril, soit dix jours après l'avènement de la république, à l'occasion de la mort de l'infante Isabelle, Corbin écrit au duc de Miranda, grand majordome d'Alphonse XIII. Celui qui est toujours ambassadeur de France en Espagne, désormais républicaine, appelle la défunte « Son Altesse Royale l'infante Isabelle ». Il charge Miranda, «mon cher duc », de transmettre ses condoléances et prie « sa Majesté de daigner agréer en même temps l'hommage de mes sentiments respectueux })31. Miranda répond à Corbin: «mon cher ambassadeur (...) leurs Majestés (...) ont été très sensibles à votre sympathie »32. Cette correspondance est personnelle, mais force est de constater que les liens qui unissent Corbin à l'ex-souverain et à l'aristocratie espagnole, sont incompatibles avec sa mission de représentation auprès de la Deuxième République. Le remplacement de Corbin est en fait envisagé dès le lendemain du changement de régime. On peut penser que la décision de nommer un autre représentant a été prise dès le mois de mai, puisque c'est le 10 juin que le ministère d'Etat donne son agrément à la nomination d'Herbette. Notons au passage que Corbin doit insister pour avoir une réponse ce jour-là. Pour Berthelot, le «gouvernement espagnol paraît ainsi peu pressé de répondre à une manifestation spéciale de sympathie et trouve cependant le temps de nous demander notre aide financière. C'est un retard anormal »33. Des lettres datées du 27 juin et signées de Doumer et Briand mettent fin à la mission de Corbin «en qualité d'ambassadeur et d'envoyé extraordinaire de la République à Madrid ». Les élections aux Cortes constituantes ayant lieu le 28 juin, il ne quitte la capitale espagnole que le 3 juillet, afin de pouvoir les suivre. Corbin s'occupera encore de l'Espagne puisque à partir de septembre 1936, c'est lui qui représente la France au Comité international de contrôle de la non-intervention dans la guerre civile espagnole. Tous les travaux sur la non-intervention soulignent les pressions anglaises exercées sur le gouvernement français via Corbin et Léger.
30

ADN Rome-Quirinalsérie A car. 833 dép. du consul de France à Palerme à BeaumarchaisnOlO

du 17 mars 1932. 31 ADN MfC car. 118 lettre de Corbin au duc de Miranda du 24 avril 1931. 32 Idem, lettre du duc de Miranda à Corbin du premier mai 1931. 33 ADN MfC car. 4 té!. de Berthelot à Corbin nOl78 du 10 juin 1931.

23

Jean Herbette : la carrière et les engagements

Le contraste avec Charles Corbin est assez saisissant. Corbin était apprécié de tous, il a fait une longue carrière au Quai d'Orsay; les témoignages sur la personnalité d'Herbette, qui n'a fait qu'une carrière de treize ans, sont plutôt péjoratifs. Jean Herbette est né le 7 août 1878 à Amiens. Il est le fils de Jeanne Barreswil et Louis Herbette, préfet et conseiller d'Etat. Il est aussi le neveu de Jules Herbette, qui représenta la France à Berlin pendant dix ans de 1886 à 189634. Licencié ès lettres et en droit et curieux de tout, il réussit un doctorat en sciences physiques dont la thèse est consacrée à l'isomorphisme. Herbette devient ensuite préparateur à la Faculté des sciences de Paris. Après avoir exercé ce travail pendant quatre ans, en 1906 il devient publiciste. Il collabore à la revue Politique Etrangère, fondée par Poincaré en 1912, à L'Information et à L'Echo de Paris. Mais il se fait surtout connaître par ses papiers dans le bulletin de politique étrangère du Temps. En 1924 lorsque Herriot décide de rétablir les relations diplomatiques avec l'URSS, c'est Herbette qu'il choisit comme ambassadeur à MOSCOU3~ . Selon les témoignages, les raisons de ce choix divergent. Pour certains, Herbette a des relations avec certains milieux soviétiques, mais ces relations ne sont pas précisées. Toujours est-il qu'il soutient la politique de reconnaissance d'Herriot36, c'est sans doute ce qui lui vaut la sympathie et l'amitié du président du Conseit37. Toujours est-il qu'il devient ambassadeur à 46 ans sans être passé par le cursus diplomatique. Il reste à Moscou jusqu'en 1931. Il convient de s'arrêter un peu sur cette période, car c'est à travers l'ambassade d'Herbette à Moscou que beaucoup de témoins se sont fait une idée du diplomate et de ses opinions politiques. Cette mission a aussi donné lieu à la parution d'un curieux ouvrage intitulé: Un diplomate français parle du péril bolcheviste. Malgré ce qu'avancent certaines références, ce livre n'a pas été écrit par Herbette lui-même. Il s'agit d'une publication de la Commission des archives du ministère des Affaires étrangères du Reich pendant la Deuxième Guerre mondiale. A des fins de propagande antibolchevique, l'ouvrage reproduit certaines dépêches envoyées par Herbette au Quai d'Orsay entre 1927 et 193138. Pour mieux montrer la déception et l'antibolchevisme grandissant de l'ambassadeur, il est présenté en 1924 comme «animé de sentiments amicaux, voire même d'un enthousiasme presque illimité pour la Russie bolcheviste ». Insistant ensuite sur la prise de conscience et la clairvoyance d'Herbette face aux dangers d'extension du
lB. DUROSELLE, La décadence, p.277 fait de Jean Herbette un« fils d'ambassadeur» ce qui n'est pas exact. il y a là une confusion entre Jean Herbette et son cousin Maurice Herbette. 35 C'est bien Jean Herbette qui est envoyé à Moscou et non Maurice Herbette comme cela est signalé par J.E. DUROSELLE, La décadence, op. cit., p. 46. 36 G. BONNET, Vingt ans de vie politique, 1918-1938 de Clemenceau à Daladier, 1969, p.57. 37 BUCL Archives privées, fonds Herbette IS 4147, car. 10, correspondance Herriot de 1924. 38 ADN AA car. 553 et 554 conservent les reproductions de ces dépêches.
34

24

bolchevisme, l'ouvrage dénonce le manque d'attention des dirigeants français face à ses avertissements. «Les hommes d'Etat », est-il écrit, «n'ont pas prêté l'oreille à leur ambassadeur à Moscou »39. Bien sûr, tout cela est frappé du sceau de la propagande nazie antisoviétique et antifrançaise, et ne constitue pas une source de grande valeur pour mieux connaître notre diplomate. De Moscou, Herbette s'intéresse déjà à l'Espagne, à partir de 1929 surtout. La dictature est alors en crise et selon la Pravda« une atmosphère d'esprit révolut~onnaire ne cesse de grandir en Espagne ». «Les dirigeants de l'Internationale Communiste », écrit Herbette, «comptent exploiter un changement éventuel de régime en Espagne, pour tenter immédiatement la formation de soviets »40. A partir de la fin de l'année 1930, Herbette redouble de vigilance. Dans quatre dépêches, il présente le travail qui est fait à Moscou sur l'Espagne et en déduit qu'il doit être doublé d'un travail en Espagne. «En somme, on ne néglige rien à Moscou pour donner les meilleures recettes de révolution aux communistes espagnols. Il est permis de supposer qu'on leur donne autre chose aussi »41. En 1931, Herbette quitte Moscou. Il serait parti par antisoviétisme croissant. En effet, la sympathie qu'Herbette affichait pour l'URSS «ne survécut pas à la chute de son ministre », Herriot42. Barbier affirme qu'Herbette a « réclamé et obtenu» l'ambassade de Madrid. S'étant fait « une vraie spécialité de représentation diplomatique en pays rouges », il avait de bons atouts puisque la république « s'annonçait déjà révolutionnaire »43. S'il est clair que Corbin devait quitter Madrid, on ne sait pas trop si Herbette a été « appelé» à Madrid, ou s'il a dû quitter Moscou. Sans doute y a t-il du vrai dans les deux thèses et le concours des circonstances a fait le reste. Ce qui est sûr, c'est que la nomination d'Herbette répond à un besoin d'établir un nouveau type de relations avec une Espagne qui a changé et le choix d'Herbette n'est pas innocent. Certains journaux espagnols voient dans cette nomination le signe que la France a peur de l'évolution politique espagnole. Amanecer dans un article intitulé «el nuevo embajador francès» prétend que «la France est saisie de panique (...) ; qu'elle s'imagine qu'une flamme rouge est à ses côtés; Que pour ces raisons elle envoie en Espagne un ambassadeur familiarisé avec les manèges soviétiques (...). Le Français ignore de

39 Un diplomate français parle du péril bo/cheviste, Commission des archives du ministère des Affaires étrangères du Reich, Sceaux, printemps 1943,206 pages, p.9 et 26. 40 ADN AA car. 554 dép. d'Herbette (Moscou) à Briand n0529 et 30 des 4 septembre 1929 et Il janvier 1930. 41 ADNMfC car. 150 n0778, 782 et 789 des 17, 18 et21 décembre 1930 etn09 du 5 janvier 1931. 42 A. LACROIX-RIZ, Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale il la guerre froide, 1996, p.205. Heniot quitte le ministère des Affaires étrangères en juin 1925. Jusque-là, Herbette est qualifié de« soviétophile» p.223. 43 J.B. BARBIER, Unfrac de Nessus, 1951, p.612. L'auteur a été conseiller d'ambassade auprès d'Herbette au début de la guerre civile.

25

plus en plus la géographie puisqu'il confond le Manzanares et la Moskowa »44. Il semble en effet qu'Herbette arrive à Madrid avec des préjugés. Dans son journal, Manuel Azana, ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, puis président du Conseil et président de la Deuxième République, évoque l'installation à Madrid de l'ambassadeur et de sa femme. «Ils étaient saisis de peur (...) partout ils voyaient des agents secrets, des espions, des mystères et des dangers »45. Il est vrai que dès ses premières dépêches, Herbette s'intéresse aux troubles sociaux, au congrès du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol et au programme du Parti Communiste46. En déduire une « obsession bolchevique» nous semble exagéré. Il est assez difficile de cerner avec précision les opinions politiques d'Herbette, surtout si l'on suit les affirmations péremptoires et contradictoires des contemporains. Les historiens qui ont évoqué Herbette l'ont fait dans le cadre de la guerre civile en se basant sur les récits des contemporains: ils reproduisent donc les mêmes contradictions. L'ambassadeur des Etats-Unis en Espagne qualifie Herbette de «plus ou moins socialiste» et de «bête noire des aristocrates espagnols ». Il présente comme une traîtrise son rapprochement avec les fascistes dès juillet 1936 : selon le diplomate américain, Herbette fréquente alors «assidûment le commandant fasciste d'Irun». Après la guerre, Bowers demande à un diplomate français si Herbette était socialiste, il s'entend répondre «non, il était herbettiste »47. Sur son engagement dans la guerre civile, le son de cloche est radicalement opposé chez Barbier. Selon son conseiller d'ambassade, Herbette a facilité « l'entrée de propagandistes russes ou pro-soviétiques en Espagne ». Selon des bruits qu'on lui rapporte, en 1936 l'engagement d'Herbette pour «les rouges» va jusqu'à transporter des armes de France au Pays basque espagnol48. Angel Herrera Oria qualifie l'ambassadeur de socialiste et de franc-maçon49. Appréciation voisine chez Maurice Legendre, directeur adjoint de la Casa de Vehizquez. Il voit en Herbette «un délégué de la franc-maçonnerie et de l'esprit révolutionnaire universel »50. Mais pour tel historien espagnol, sa longue collaboration au Temps atteste que c'est avant tout un conservateur et que dès le début de la guerre civile ses convictions démocratiques se révèlent peu solides 51.
44

ADN Mie car. 214 dép. Le LOITain,consul de France à Malaga, à Corbin n07l, 20 juin 1931. 45 Cité par J.M. BORRAS LLOP, « Relaciones ftanco-espailolas... )}inArbor, op. cit., p.80-8l. 46 ADN Mie reg. 3112mi1086 dép. d'Herbette à Briand n0363, 364 et 366,14 et 15 juillet 1931. 47 C. BOWERS, Ma mission en Espagne (1931-1939), 1956, p.69. Sur ce diplomate américain, voir Y. DENÉCHÈRE : « Les Etats-Unis et la Deuxième République espagnole, l'ambassade de Claude G. Bowers (1933-1939») in Histoires d'Europe et d'Amérique, le monde atlantique contemporain (mélanges offerts à Y.-H. Nouai/hat), 1999, p.27l à 286. 48 lB. BARBIER, Unfrac de Nessus. op. cit., p.612. 49 Cité par lM. BORRAS LLOP, « Re1aciones ftanco-espanolas... )}inArbor, op. cit., p.80. 50 lM. DELAUNAY, Des palais... op. cit., p.26I. Legendre et Herbette se détestent. 51 lM. BORRAS LLOP, « Relaciones ftanco"espailolas... » inArbor, op. cit., p.80.

26

Pour tel autre historien français, il fait partie du groupe de diplomates «animé de l'anticommunisme le plus primaire» et fut dès le début de la guerre, «un observateur proche des rebelles »52. Mais un troisième historien, et non des moindres à s'être penchés sur la guerre civile, le qualifie de « sympathisant de la cause gouvernementale »53. Alors Herbette, fasciste, conservateur, socialiste ou révolutionnaire? Les contradictions des contemporains et des historiens, dont aucun ne s'est penché sur Herbette avec minutie, montrent au moins que ses idées politiques sont difficiles à saisir. n nous apparaît qu'Herbette n'a pas d'engagement politique personnel précis, si ce n'est une aversion égale pour le bolchevisme et le fascisme, et plus encore pour l'anarchisme. Ses communications présentent sans relâche les .dangers que ces trois idéologies font peser sur l'Espagne, sur l'Europe et donc sur la France. Aussi, précise t-il toujours au Département que l'intérêt de la France est le maintien au pouvoir en Espagne de la majorité démocratique à sa place, qu'elle soit de gauche (1931-1933 et 1936) ou de droite (1934-1935). A plusieurs reprises, il précise qu'il compte des amis dans tous les partis démocratiques de gauche comme de droite. Herbette est donc un démocrate pragmatique et c'est ce pragmatisme qui est sans doute à l'origine des contradictions et du caractère hostile des témoignages déjà cités. Quant à l'engagement d'Herbette pour la cause des insurgés dès l'été 1936, elle n'est pas exacte. Deux épisodes montrent quelle est la position de l'ambassadeur à l'été 1936. Le 25 août 1936 Herbette répond à une information du Département qui l'a informé sur des « incidents qu'on chercherait à provoquer en territoire français et d'un attentat qu'on projetterait même de commettre contre ma femme ». Pour l'ambassadeur, «les coupables ne sauraient être des anarchistes, qui sont rares en France et qui en Espagne se présentent comme partisans du Front populaire, mais bien des émigrés espagnols sympathisant avec les insurgés, à moins que ce ne soient peut-être des agents étrangers ou des Français d'extrême droite ». Ainsi, Herbette écarte les anarchistes car ils soutiennent le Frente popular. Cela sous-entend que les sympathies d'Herbette vont au pouvoir légal, et que par conséquent les anarchistes et lui soutiennent objectivement la même cause. Les nationalistes, qui peuvent être espagnols, étrangers ou français, sont clairement désignés comme ceux qui ont le plus de raisons de s'en prendre à l'ambassadeur, à cause de sa prise de position dans le conflit espagnol54. Voilà qui coupe court à un soi-disant engagement d'Herbette du côté des nationalistes dès juillet 1936. Par ailleurs, Herbette reste à Saint-Sébastien jusqu'au début de septembre et passe la frontière seulement avant la chute d'!nill. La Dépêche de Toulouse rapporte un fait qui est significatif de l'attitude d'Herbette au moment où
52

J. LACOUTURE, Léon Blum, 1979, p.347. 53 D.W. PIKE, Les Français et la guerre d'Espagne (1936-1939),1975, p.1l4. 54 ADN Mie reg. 60/2mil105 dép. de Herbette à Delbos n0963 datée du 25 aofit 1936.

27

il rentre en France. La voiture de l'ambassadeur est arrêtée par les gardes républicains espagnols et la tension due aux événements est telle qu'un incident se produit. Un garde demande à Herbette de descendre de sa voiture, celui-ci refuse en rappelant ses qualités; le ton monte et le garde menace Herbette de son fusil. Celui-ci prenant la chose de haut lui réplique: «tirez donc, Monsieur, si vous osez, sur un ambassadeur de France ». Les gardes français arrivent alors et l'incident est clos. Selon D. W. Pike, « cet incident, l'ambassadeur, sympathisant de la cause gouvernementale, s'efforçait de l'atténuer, voire de le nier »~~. Il paraît donc établi qu'Herbette est favorable aux loyalistes au début de la guerre civile espagnole. L'évolution ultérieure de la position d'Herbette mériterait d'être étudiée de près, notamment en dépouillant systématiquement sa correspondance à partir de l'été 1936. Cela permettrait de mieux cerner les raisons de sa destitution en octobre 193756. Le gouvernement français est alors désireux d'assurer sa représentation auprès du gouvernement républicain de Valence, «régulièrement reconnu par la France ». .Delbos télégraphie à Herbette: «en prenant cette détermination, le gouvernement n'a pu malheureusement faire abstraction des préventions suscitées en Espagne contre votre personnalité. Les conditions mêmes où s'est exercée votre mission depuis votre départ de Madrid ne vous permettraient plus aujourd'hui de rencontrer à Valence le traitement qui doit être assuré au représentant de la France »57. Ensuite Herbette quitte la vie publique et l'on entend plus parler de lui. Il se retire à Clarens en Suisse où il se consacre à des recherches scientifiques. Sa correspondance personnelle montre qu'il reste très attaché à l'Espagne~8. Il meurt le 21 novembre 1960 à 82 ans.
Jean Herbette : I 'homme et ses relations

Si les idées politiques d'Herbette donnent lieu à des interprétations très divergentes, il y a unanimité dans la présentation de son caractère personnel, et ce n'est pas à l'avantage de l'ambassadeur. Tous les contemporains relèvent les qualités intellectuelles d'Herbette. «Esprit très cultivé quoiqu'infiniment sec, [il] possédait, entre autres dons remarquables, celui des langues et il avait appris sur place l'idiome de Cervantès d'une manière vraiment digne d'être appréciée ». Plus loin Barbier indique que l'ambassadeur est «incontestablement un homme d'une grande intelligence (...) et d'une vaste et remarquable érudition. Il était doué d'une promptitude de compréhension peu commune, d'une extraordinaire facilité
55

D. W. PIKE,Les Français... op. cit., p.l14-115 référence àLa Dépêche du4 septembre 1936. 56 M. CASANOVA, La diplomacia espanola durante la guerra civil, 1996, p.l07, ne donne pas ~lus de précision. 7 ADN MfC car. 4 correspondance du 2 au 4 octobre 1937. C'est Eirik Labonne qui est nommé ambassadeur auprès du gouvernement républicain à Valence. 58 BCUL IS 4147, car. 8 à Il, correspondance de Jean Herbette.

28

d'assimilation et d'une adresse d'expression rare »59. Mais, «froid, distant et peu avenant, il ne jouissait pas, d'une manière générale, d'une grande popularité» note Bowers6o. Il est vrai que «l'avarice traditionnelle de l'ambassadeur [est] bien connue de tout le corps diplomatique» raconte Geneviève Tabouis. Elle rapporte que lors de la réception organisée à l'ambassade de France à Madrid pendant le voyage d'Herriot, cette avarice s'est surpassée. «Le champagne est strictement réservé à la petite table du président et les menus des autres tables vont decrescendo dans la mesure où celles-ci s'éloignent de la table officielle »61. Dans ses mémoires Georges Bonnet raconte à peu près la même chose à propos d'une réception donnée par Herbette à l'occasion de la signature d'un traité francoespagnol de commerce en 193562. C'est encore chez Barbier que l'on trouve les commentaires les plus acides. S'il souligne les capacités intellectuelles d'Herbette, c'est pour constater « que toutes ces brillantes qualités restaient chez lui stériles, en ce qui touchait tout au moins l'exercice de ses hautes fonctions diplomatiques» ; Herbette est «universellement détesté ». De plus il a une «voix curieuse de corbeau» et «un rire sardonique », il déclare lui-même «aimer le mauvais temps et détester la bonne cuisine )}63 . L'épouse d'Herbette, née Jeanne Labatoux, ne trouve pas davantage grâce aux yeux des contemporains. «Mme Herbette était une bien curieuse personne. Les fonctionnaires de l'ambassade la dénommaient "Tigrette". Svelte et d'un âge impossible à chiffrer, cette ex-danseuse de l'Opéra semblait faite en biscuit et je n'analysais d'ailleurs pas sans une très grande peine l'impression singulière à tous égards qu'elle produisait sur moi» écrit sur elle Barbier64. Bonnet affirme que Mme Herbette ptomène partout son chat dans un cabas et que cela entraîne parfois des situations burlesques65. Le couple Herbette n'a pas d'enfant. La source qui apparaît la plus objective pour cerner la personnalité de l'ambassadeur est le journal de Manuel Azaiia. Ce grand personnage politique, le plus important de la Deuxième République, évoque Herbette dans son journal. Pendant l'été 1931, le ministre de la Guerre insiste sur le caractère aimable de l'ambassadeur français. Sa première impression est qu'Herbette est« intelligent et agréable ». Azaiia le reçoit ensuite pour une «visite très affectueuse et cordiale ». Herbette est «très sympathique avec moi» et les «époux Herbette sont très aimables et très cordiaux », note en octobre le nouveau président du Conseil.
59

60 C. BOWERS, Ma mission en Espagne, op. cit., p.69. 61 G. TABOUIS, Vingt ans de "suspense" diplomatique, op. cit., p.129. 62 G. BONNET, Vingt ans de vie politique, op. cit., p.238-239. 63 lB. BARBIER, Unfroc de Nessus... op. cit., p.594, 605 et 611-612. 64 Ibid.., p.608. 65 G. BONNET, Vingt ans de vie politique, op. cit., p.238. Le fameux chat s'échappe en gare de Saint-Sébastien lors de l'arrivée de Bonnet en décembre 1935. Après une mobilisation générale, il est rattrapé, non sans mal !

lB. BARBIER,Unfroc de Nessus, op. cit., p.607-608.

29

D'ailleurs les couples Azaiia et Herbette sortent ensemble au théâtre, s'invitent en privé à dîner, et les épouses passent des soirées ensemble66. Si Herbette est l'ambassadeur le plus cité dans les mémoires d'Azaiia, il est vrai qu'à partir de 1932, il est de moins en moins présenté à son avantage. Dans le même temps, les avis d'Herbette sur Azaiia sont de plus en plus élogieux67. Il s'agit en fait davantage d'une évolution due aux activités de l'ambassadeur de France et surtout aux avatars des relations franco-espagnoles, qu'à un changement d'appréciation personnelle d'Azaiia sur Herbette. En janvier 1932 par exemple, le président du Conseil écrit: «cet ambassadeur prétend gagner du terrain à force d'être aimable, courtois et amical avec moi »68. Azaiia doute de la sincérité de l'amitié que lui professe Herbette et pense qu'il s'agit d'une tactique diplomatique destinée à renforcer l'influence de la France sur l'Espagne. Mais le président du Conseil espagnol ne connaît pas les nombreuses dépêches qu'Herbette envoie au Département, faisant part de son admiration intellectuelle, personnelle et politique à son égard69. Il n'en demeure pas moins que les relations qu 'Herbette entretient avec Azaiia sont gênées par une attitude qui paraît équivoque. Depuis son ambassade à Moscou, Herbette entretient aussi avec le Vatican des rapports tout à fait particuliers. Lorsqu'il considère la défense des chrétiens du Moyen-Orient comme une oeuvre de civilisation, il s'attire les foudres de Rakowski qui n'y voit qu'une «industrie politique »70. A partir de 1925, il est mêlé de près aux efforts du Vatican afin de réorganiser une hiérarchie ecclésiastique en Russie. Il joue un rôle qui contribue à faciliter la consécration clandestine de plusieurs évêques, notamment au printemps 192671. Son action et son antisoviétisme désormais déclaré lui valent en 1928, «un flot de louanges de Pie XI» lors de la première audience de l'ambassadeur de France au Vatican, Fontenay12. De 1931 à 1936, alors qu'il est en poste à Madrid, le Saint-Siège n'oublie pas les services qu'Herbette lui a rendus. Illes rappelle si régulièrement qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'il en espère peut-être d'autres en Espagne. En août 1931, Mgr d'Herbigny, président de la commission pontificale «ProRussia» confie au chargé d'affaires français que le pape lui a «encore répété
M. A'l.ANA,Memorias politicas y de guerra, 1976, tome I, p.91, 377, 379, 403 et 496. 67 F. PAEZ-CAMINO ARIAS, La significaci6n... op. cit., p.109 et 637. 68 M. A'l.ANA, Memorias politicos y de guerra, op. cit., tome II, p.5S. 69 En particulier ADN Mie reg. 36/2001090 dép. d'Herbette à Tardieu nOSll du 31 mai 1932. 70 P. BROUE, Rakowski ou la révolution dans tous les pays, 1996, p.22S. 71 P. LESOURD, Entre Rome et Moscou, le jésuite clandestin, Monseigneur d'Herbigny. Quand Monseigneur d'Herbigny sacre le Père Neveu premier évêque clandestin en URSS, Herbette est ~résent dans l'église Saint-Louis-des-Français de Moscou. 2 A. LACROIX-RIZ, Le Vatican, le Reich et l'Europe, op. cit., p.218-224. Des habits sacerdotaux nécessaires à la consécration d'évêques auraient été acheminés en URSS par la valise diplomatique ftançaise.
66

30

combien il avait apprécié l'action de M. Jean Herbette pour la protection des intérêts catholiques en URSS et la reconnaissance qu'il en gardait au
gouvernement français »73. Au moment où Herbette vient de prendre ses fonctions à Madrid et où l'on parle de séparation de l'Eglise et de l'Etat en Espagne, ce rappel n'est peut-être pas innocent. Deux ans plus tard, Charles-Roux communique au cardinal secrétaire d'Etat Pacelli une analyse d'Herbette sur les rapports entre le Vatican et l'Espagne. Le futur Pie XII déclare attacher« le plus grand prix au jugement de M. Jean Herbette ». Il s'exprime sur lui «dans les termes les plus flatteurs », rappelant que «pendant la mission de celui-ci à Moscou, le Saint-Siège avait reçu de lui des avis et des services si appréciés, qu'il lui avait décerné la grand croix de l'ordre de Pie IX »74. Ces compliments sont transmis à Herbette qui les considère comme des «appréciations imméritées », uniquement dues à la bienveillance de Charles-Roux et de Pacelli'~ . Enfin, en mars 1936, le nonce en Espagne, Mgr Tedeschini, qui s'inquiète des troubles sociopolitiques qui se multiplient et dont certains prennent pour cible les couvents, se confie à Herbette. Le prélat craint que la nonciature, située dans un quartier populaire, ne soit brûlée. « Je suis venu, m'a dit Mgr Tedeschini, vous demander confidentiellement si je pourrais, en cas de nécessité, me réfugier dans votre ambassade ». Herbette, touché par «l'humilité que révélait une semblable requête », répond que si de tels événements survenaient, il irait lui-même en voiture le chercher. « Le nonce », écrit Herbette, « me considère probablement comme sentant le fagot depuis tant d'années, que la maison où je suis en est devenue incombustible »76. Après avoir pu constater son efficacité en URSS, voilà un genre de service que le Vatican pouvait espérer d'Herbette en Espagne.

Herbette entretient de nombreuses relations avec des personnalités politiques espagnoles. Certains critiquent même son trop grand engagement dans la politique intérieure espagnole et son intérêt suspect pour certains journaux. A titre d'exemple, en janvier 1933, à l'occasion d'un banquet dont Herbette est l'un des invités d'honneur, des intellectuels espagnols, dont Ortega y Gasset et Unamuno, critiquent la politique du gouvernement de Madrid. Herbette a beau aplanir les choses, des bruits font état de son rappel. L'ambassadeur d'Espagne en France, Salvador de Madariaga, croit même savoir à la fin octobre 1933 que Raymond Patenôtre serait le nouvel ambassadeur de France77. Il est vrai que l'ambassade d'Espagne est très convoitée par tous les «ambassadorisables» de la Troisième
73

74 ADN Mie car. 165 dép. confidentielle de Charles-Roux à Paul-Boncour n0289 du 29 juillet 1933. BCUL fonds Herbette car.3 acte pontifical du 22 juin 1931 conférant l'ordre, signé Pacelli. 75 ADN MfC reg. 42/2mi1094 dép. confidentielle Herbette à Paul-Boncour n0727, 19 août 1933. 76 ADN MfC reg. 57/2mi1104 dép. secrete d'Herbette à F1andin n0404 du 25 mars 1936. 77 F. PAEZ-CAMINO ARlAS, La .rignificacibn de Francia... op. cU., p.785-791.

ADN MfC car. 233 dép. confidentielle de Rome-Vatican,à Briand n0365du 20 août 1931.

31

République. En 1935, c'est le résident général de France à Rabat, Henri Ponsot, que l'on annonce prochainement à Madrid comme nouvel ambassadeur de France. Herbette fait part de ces bruits au Département, sans le moindre signe de réaction ou d'inquiétude18. Malgré toutes ces alertes, il ne semble pas qu'il y ait eu des pressions espagnoles pour son rappel. Au contraire, Herbette, qui a déjà été décoré du Grand cordon de l'ordre de la République espagnole reçoit la Grand-croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique en 193579. Bien qu'il soit entré tard dans la carrière, directement comme ambassadeur et sans jamais avoir été en poste au Quai d'Orsay, Herbette semble jouir d'appuis non négligeables. Selon Barbier, «comme la plupart de ses collègues de grade promus postérieurement aux élections de 1924, cette année à jamais néfaste pour le pays, il mettait au-dessus de tout SOIl ropre maintien en fonctions ». De plus, « il p inspirait aux agents du Ministère une vraie terreur })80. Pourtant, les relations qu'Herbette entretient avec les responsables du Quai d'Orsay sont tout à fait normales. Nous avons retrouvé plusieurs lettres manuscrites d'Herbette à son «cher ami}) Berthelot, datant de 1931. Pour le nouvel an 1932, l'ambassadeur adresse des «voeux affectueux}) au secrétaire général et à son épouse, et les invite à venir passer quelques jours à Madrid81. Dans les années qui suivent, Herbette écrit aussi à son «cher secrétaire général et ami» ou «cher collègue et ami}) Léger82. Quant aux différents ministres qui se succèdent au Quai d'Orsay, Herbette les connaît tous plus ou moins depuis longtemps. Il a été un journaliste de politique intérieure et extérieure connu de l'avant-guerre à 1924, et c'est le même

personnel politique qui reste aux affaires pendant notre période83 Tardieu est lui .
aussi un ancien journaliste. Des liens étroits unissent Herbette et Herriot depuis 1924 et ont certainement joué un rôle dans la décision d'Herriot de se rendre à Madrid en 1932. Pour le 14 juillet 1932, Herbette fait des voeux «pour que se poursuive avec succès la grande oeuvre intérieure et extérieure qui incombe au gouvernement de la République: le rétablissement de la prospérité et la consolidation de la paix})84. En tout état de cause, il ne semble pas que l'on peut dire qu'Herbette «appartient à une tradition diplomatique peu encline à comprendre les difficultés républicaines })8S.
78 ADN MfC reg. 5112mi1101 dép. d'Herbette à Laval n0639 du 19 avril 1935. 79 BCUL fonds Herbette car. 3, actes de nomination dans ces ordres, 17 mai et 18 décembre 1935. 80 J.B. BARBIER, Unfrac de Nessus, op. cit., p.594 et 612. 81 ADN MfC car. 341ettres personnelles d'Herbetle à Berthelot des 22 juillet et 14 octobre 1931 et voeux pour l'année 1932, sans date. 82 AQO papiers 1940, papiers Léger vol. Il plusieurs lettres personnelles d'Herbette à Léger, en rarticulier des 4 octobre 1933 et 18 avrilI934. 3 BUCL fonds Herbette car. 9 à Il contenant la correspondance privée. 84 ADN Mie car, 34 té!. personnel d'Herbette à Herriot du 14 juillet 1932. 85 A. BACHOUD,Franco ou la réussite d'un homme ordinaire, 1997, p.139.

32

Le personnel consulaire

diplomatique,

les attachés

spécialisés et la représentation

Les agents des services extérieurs des Affaires étrangères

La France est représentée en Espagne par l'une des quatorze ambassades qu'elle entretient à l'étranger pendant notre période. Dans la capitale madrilène, l'ambassade de France est située non loin du parc du Retiro. Le personnel de l'ambassade se compose habituellement, outre l'ambassadeur et les attachés spécialisés dont nous parlerons un peu plus loin, de six agents: un conseiller, deux secrétaires, un secrétaire-archiviste, un chiffreur et un consul adjoint. On retrouve le plus souvent quatre noms dans les archives de l'ambassade. Ce sont les plus proches collaborateurs de l'ambassadeur et ceux qui assurent à ses côtés l'essentiel du travail du poste. Quand survient le changement de régime le poste de conseiller d'ambassade est occupé depuis novembre 1927 par Adrien Thierry. Il quitte Madrid pour les Commissions de l'Elbe et de l'Oder en juin 1931, ses deux successeurs nous intéressent donc davantage et en premier lieu Armand Barois. A peine installé à Madrid il doit assurer, en qualité de chargé d'affaires, la gérance de l'ambassade, entre le départ de Corbin et l'arrivée d'Herbette, soit du 2 au 10 juillet86. En septembre 1934, Adrien de Lens, 48 ans, lui succède et reste à Madrid jusqu'en août 1936. C'est un homme «fin et cultivé» dit de lui Barbier87. Peut-être davantage que Barois, qui était déjà en poste à Madrid avant l'arrivée d'Herbette, de Lens a la confiance de l'ambassadeur. Le conseiller assume la gérance du poste chaque fois qu'Herbette prend des congés, c'est-à-dire en mai ou juin et en décembre de chaque année. Il effectue aussi des démarches auprès du ministère d'Etat et rencontre parfois le sous-secrétaire d'Etat espagnol. René Bonjean est le secrétaire dont le nom est évoqué le plus souvent. Il arrive à Madrid à 40 ans en novembre 1931. C'est lui qui reste à Madrid lorsque l'ambassade, comme tout le corps diplomatique, prend ses quartiers d'été à SaintSébastien. Lorsque le Département demande à Herbettede faire connaître l'agent de l'ambassade le plus apte à assurer les contacts avec la presse espagnole, c'est Bonjean qu'il désigne88. Robert Bogaërs est nommé à 34 ans secrétaire-archiviste à Madrid en même temps que Bonjean. En 1933, il devient vice-consul et est nommé à la chancellerie détachée de Saint-Sébastien un an plus tard. Il est donc en constante relation avec Herbette et ce dernier lui confie des tâches de confiance. Les communications confidentielles de l'ambassade avec le Département sont assurées par le service de la valise diplomatique. Les autres communications
86

81 J.B. BARBIER, Unfrac de Nessus, op. cil., p.594-595. 88 ADNMK: reg. 40/2mi1093 dép. d'Herbetle àPaul-Boncournol94

ADN MK: car. 4 notes internes à l'ambassade et extrait de l'Annuaire diplomatique.
du 8 mars 1933.

33