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LA QUESTION DE L'AUTRE DANS FEDERICO GARCIA LORCA

De
240 pages
Le désir et le souci de ce livre c'est d'arriver à voir de très près la relation entre l'inconscient et le texte. On a voulu regarder, comme par transparence, dans les premiers écrits d'un poète, le berceau psychique d'où naissent ses textes, mais aussi étudier de quelle façon l'inconscient se glisse dans les textes, y établit son logis, comment l'écriture charme l'inconscient et finalement le capture.
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La question

de l'Autre

dans FEDERICO GARCIA LORCA

Collection L'oeuvre et la Psyché dirigée par Alain Brun
L'Oeuvre et la Psyché accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, philosophe, sémiologue... ) qui jette sur l'art et l'oeuvre un regard oblique. Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.

@ Michèle Ramond et Editions Eché, S.P.!. s.a. 1986 @ L'Harmattan 1998 ISBN: 2-7384-7406-3

Michèle RAMOND

La question de l'Autre dans FEDERICO GARCiA LORCA

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR

Le prestidigitateur, Paris, Guy Chambelland, 1973. Mouvance, Paris, Guy ChambeIland, 1975. La moureuse, Paris, Le Hameau, 1987. Vous, Paris, Des femmes, 1988. Le passage à l'écriture (Le premier livre de Lorca), Toulouse, PUM, 1989. L'occupation, Paris, Des femmes, 1991. Les nuits philosophiques de Doctor Pastore, Paris, L'Harmattan, 1997. Le théâtre impossible de Garcia Lorca. As{ que pasen cinco ados. El publico, en collaboration avec Simone Saillard, Paris, Messene, 1998.

Dessin de Lorca: propriété de Rafael Martinez Nadal, reproduit avec son aimable autorisation.

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Photo prêtée par Antonio De Casas Federico et Conchita dans la maison grenadine de la Acera dei Darro. Photo réalisée par Francisco.

à ma mère à la mémoire de mon père

INTRODUCTION

L'ECONOMIE SUBJECTIVE ET L'ECONOMIE TEXTUELLE: DES CHIENS DE FAÏENCE?
LA NOTION DE PSYCHOTEXTE

Par Psychotextes j'entends d'abord les textes psycho-poétiques engendrés par l'activité même de l'écriture et que l'écrit déploie en lui comme un second inconscient. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le psychotexte n'est pas un texte latent chez le sujet et générateur du texte littéraire. Ce serait là plutôt une propriété de l'inconscient lui-même conçu comme un réservoir d'images, comme un imaginaire personnel toujours prêt à faire échec au refoulement et à transparaître avec plus ou moins de retentissement sous des symptômes ou des productions sublimatives et symbolisantes. C'est du moins de cette façon que l'on se plaît à imaginer l'imaginaire inconscient: une mine de .formes, de représentations et d'idées souvent obsessives, qui réussit parfois des percées remarquables et remarquées dans le champ social. Mais s'il est vrai que des écrits adolescents ou débutants sont suffisamment naïfs c'est-à-dire métaphorisateurs pour autoriser cette remontée (à travers eux) vers un imaginaire inconscient, l'écriture, au fur et à mesure qu'elle gagne de l'ampleur, incite à des transformations du matériau originel et, tout en prenant appui sur lui, procède à un changement de cap. De rétrospective ~lle devient prospective et, après avoir dans un premier temps fait l'inventaire des biens acquis, ces images résolutives des conflits enfantins, elle se mettra à fonctionner elle-même comme une aventure originelle, en marge des activités sociales, en marge des autres et du moi. L'écriture métaphorisatrice adolescente, production esthétique intimement rattachée au vivier inconscient et qui, bien sûr, peut se lire comme un échec du refoulement (l'Art est-il autre chose que cet échec? ), tend à devenir de plus en plus (et 7

l.iI//o{io//cll'/,-n'dw{('.,ll'

de mieux en mieux) non point tant un système à traduire en images textuelles des représentations inconscientes déjà là, qu'un système psychopoétique autonome, ou visant à l'autonomie, qui pourrait se définir comme un inconscient textuel. Cet {nconscient textuel dérivé de l'imaginaire inconscient, mais, encore plus, né des manipulations incessantes auxquelles l'écriture soumet, pour les besoins de son expression, le matériau inconscient, va tendre vers une vie propre et absolument originale où néanmoins les constellations inconscientes premières continueront de se repérer, pousseront leurs rejetons. Ainsi, sans que le cordon ombilical qui relie l'inconscient du sujet à son système littéraire puisse jamais être coupé, l'inconscient d'images premier et l'inconscient textuel second tendront à se disjoindre, à mener chacun de son côté leur lutte pour la vie, au point même que le système littéraire devenu autonome et distinct, influera sur le cours inconscient et peut-être sur la destinée du sujet. Déterminé mais aussi déterminant par rapport à ses deux inconscients, à la fois différenciés et reliés, le sujet peut difficilement être abordé par la seule appréciation de ses comportements sociaux. A supposer même que le matériau biographique soit suffisamment abondant et exact pour justifier une analyse - conditions qui ne sont probablement jamais réunies - il restera malgré tout en-deça des prétentions de l'analyse psycho-biographique. Il faudrait, sinon, produire une théorie selon laquelle le social en tous points déterminé par le psychique n'en serait que la mise en évidence. Mais qui oserait assurer, par exemple, que le social est la mise à nu du refoulé? Les tours et les détours qui d'une constellation imaginaire conduisent à un mode de comportement ne peuvent être induits du seul comportement car celui-ci n'est qu'une trace '(une bavure) du psychique dans le corps social, il ne constitue pas un signe. Il ne se constitue en signe que s'il est pointé par son sujet et pris dans un réseau narratif pseudo-explicatif, ou encore que s'il est répercuté d'une quelconque façon dans l'espace textuel. S'il ne coagule pas sous l'action énonciative et désignative de son sujet, l'événement ne fait pas sens. Ainsi, le pince-nez que perdit, lors d'une halte, l'Homme aux rats, pendant de grandes manœuvres en Galicie, ne constitue en soi qu'un événement dépourvu de toute signification. Ce n'est que par le récit auquel l'intègre le sous-lieutenant Ernst Lehrs à l'adresse de Freud que cette anecdote décIenchante révèle sa prodigieuse aptitude à la signification. Non que Lorca ait perdu aussi ses lunettes, il n'en portait pas; mais en eût-il porté et les eût-il une fois perdues, encore faudrait-il qu'un récit par lui en fût fait pour que nous puissions recourir à ce trait biographique comme à un trait signifiant.
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8

Introduction

Dans le cas lorquien nous ne disposons pas d'un journal d'analyse, simplement de quelques déclarations aux journalistes. Tout le reste, y compris les lettres, constitue du matériau littéraire, de l'écrit. Or, l'écrit permet à la fois moins et plus qu'une remontée vers le sujet psycho-biographique. Il permet une certaine connaissance de l'inconscient,mais l'analyse doit tenir compte que cet inconscient latent sous l'écrit est sans cesse court-circuité par le second inconscient -ou inconscient textuel qui prend avènement dans l'écriture et grossit avec elle. L'écriture est donc le prétexte et le Ueud'un second refoulement. Mais ce qui s'y refoule, à la fois s'y dit - bien qu'en termes opaques -contrairement à ce qui se passe dans l'inconscient où ce qui se refoule se grave à l'insu de tous. L'écriture suppose un procès accumulatif, c'est-à-dire où se cumule le travail de refoulement fondateur de l'inconscient, et le travail du rêve par lequel l'inconscient fait parvenir au conscient des lettres chargées de sens. Encore que ces adéquations soient fausses puisque le travail du rêve implique l'écartement du conscient, quand le travail d'écriture au contraire exige sa participation de chaque instant. Ce refoulement au second degré que l'écriture institue comme acte esthétique, suppose une activité préalable de tri où le matériau imaginaire hétéroclite arrive à une particulière et intense épuration. Du balayage de l'inconscient par la tension ou la fièvre créatrice, seuls subsisteront quelques souvenirs inconscients fondamentaux, des obsessions déterminantes et les complexes infantiles nucléaires. Ces noyaux imaginaires prioritaires et fondateurs, reconnus aptes au service de l'écriture, resteront éternellement au centre de la dérive littéraire. Mais enlevés à leur lieu inconscient premier .et introduits comme par greffage dans cet imaginaire textuel auquel ils ont d'abord donné prise puis naissance, ils vont devenir les alliés du discours littéraire qui n'arrêtera pas de les déformer, les reprendre, -remanier, adapter et métamorphoser jusqu'à les rendre méconnaissables. Déclencheurs du travail littéraire, les noyaux imaginaires deviennent la proie du ressassement et de la rumination esthétiques. Les produits fugaces et.étonnants de ces ruminations ne font donc point retour au seul sujet psycho-biographique, mais également, et dans des proportions sans doute supérieures, au sujet esthétique ou sujet d'écriture. C'est pourquoi le produit littéraire ne pourra être traité par l'analyse comme un produit miroir à travers lequel on chercherait à reconstituer les angles vifs d'une personnalité, d'une disposition sexuelle, d'un caractère. Plus complexe qu'une image spéculaire, l'œuvre littéraire propose, à l'observateur, des constellations psycho-esthétiques dont l'origine inconsciente et la nature optique, 9

La notion

de p.rychme.rle

acoustique ou verbale se sont transmuées en matière textuelle voilée que l'inconscient ne pourrait certes pas identifier comme sienne. Les représentations originelles repérables par leur insistance dans le texte, ont souffert un double transfert, d'un lieu dans un autre, d'une espèce dans une autre. Il faut apprendre à la fois à les saisir au terme de leur double passage et à observer la variété et le sens de leurs métamorphoses. Ce qui implique, bien sûr, qu'on prenne connaissance d'un inconscient du texte, non point producteur de la textualité, mais produit par elle, inconscient second qui éternise à sa façon les arêtes les plus dures de l'imaginaire du sujet et qui, d'autre part, permet à son désir d' œuvrer en quelque sorte à la vue, de faire ce que bon lui semble avec, par dessus, la bénédiction de la parenté et du public. Car si l'inconscient justement empêche que le désir ne survienne dans des impromptus catastrophiques et le tient cloisonné, muselé dans son quartier de haute surveillance d'où il ne sort géneralement qu'à la nuit, à la .faveur de l'endormissement du conscient, l'inconscient second qu'est le texte ne vit que du désir qui l'informe en toute ou re.lative liberté. Lieu inconscient et sûr mais en même temps qui n'arrête pas de dire, de nous faire signe, lieu ouvert, béant de l'insu, lieu à lire, exhibé, de l'indicible, lieu de réalisation sociale de l'irréalisable et de l'a-social, le texte littéraire ne cesse de produire, de montrer son sujet libidinal esthétique, seul sujet libidinal qui puisse œuvrer, sans subir de répressions, à la vue de tous, seul sujet libidinal qui, se mettant en vue, soit bien vu. Démontée par l'analyse des textes, encore plus par l'analyse d'une œuvre entière, l'illusion psychologiste de trouver l'homme en sa vérité dans l'œuvre cède la place à une expérience beaucoup plus passionnante: l'écriture ne livre pas l'homme mais développe une économie psychique seconde, parallèle et neuve où l'homme s'oblitère et où se remanient les problématiques sexuelle, familiale et infantile particulières. Le système psychique second ou système psycho-poétique se caractérise par le fait que son axe n'est plus le moi mais une instance esthétique dérivée en relation beaucoup plus étroite et harmonieuse avec l'inconscient, én même temps que plus apte à échapper aux défenses inhibantes, angoisses, scrupules, compulsions qui assaillent le moi par définition toujours malade. Cette sauvegarde relative dont jouit le moi esthétique (le sujet d'écriture) se doit sans doute en partie aux concessions apparentes dont il honore le surmoi à travers l'activité esthétisante ressentie ascétique, sublimative et toujours dignifiante, méritoire et méritante. L'exigence principale de la «textanalyse» n'est donc pas de repérer avec une certaine exactitude les complexes nodaux du sujet comme cela pourrait être fait au cours d'une 10

Introduction

anal yse à l'aide du matériau onirique et associatif sans cesse apporté par le patient. L'appréhension de ces complexes nodaux et vitaux est peut-être donnée de surcroît. Mais ce qui prime c'est l'évaluation de l' écart (de plus en plus appréciable) qui différencie l'économie psychique probable du sujet,.des improvisations textuelles et de l'économie nouvelle psychüpoétique qui s'y construit, prenant une importance telle qu'elle devient la .concurrente de l'autre. Car cette économie totalement fictive, substitutive et concurrentielle acquiert peu à peu un poids et une réalité inéluctables. '. Par Psychotextes j'entends ensuite les lambeaux survivants du tissu événementiel, la plupart du temps insipide, engendré par l'activité du sujet. Le pouyoir auto-désignatif de ces restes événementiels qui surnagent la
mémoire pour quelque raison

- sûrement

pas pour rien

- ou

qui se sont

organisés en mini-récits autobiographiques très connus des familiers et des lecteurs avertis, nous.assure que de tels événements insistants à se dire et à . se transmettre sont bel et bien de nature textuelle. Mais à la différence des . textes commis par le travail d'écriture, ces textes produits par le travail quotidien du moi pOlJr la vie sont en contact direct avec ce qui pourrait se nommer: une économie subjective première (fantasmes, noyaux d'enfance et d'inconscient, archéo et mythogonie personnelle). Le psychotexte évé. nementiel ainsi défini témoigne déjà d'une activité de production et d'inscription, et en ce sens il suppose une mise en place des rapports du sujet et de son Autre, Autre compris à la fois comme son fantôme générationnel (son Hôte) et comme sa.dimension imaginaire et pulsionnelle. Ce qu'il y a d'inconnu dans l'Autre, de fluide, versatile et aléatoire, ne s'élaborera que dans' les psychotextes littéraires. De ce fait - bien-sûr - la dialectique entre le sujet et l'Autre, entre l'Un et l'Autre revêtira dans le littéraire une allure beaUcoup plus héroïque. L'urgence de la vie permet rarement, même dans les bribes du tissu événementiel vouées à subsister et à se transmettre, que le sujet parvienne avec l'Autre à une relation mieux que balbutiante. Le ratage' de la relation à l'Autre, eu égard aux urgences de la vie, aux préventions de l'Un et à ses précautions, est une des raisons pour lesquelles l'économie textuelle du littéraire ne cesse de s'éloigner de l'économie subjective individuelle. Le Psychotexte littéraire est la mise-en-scène à corps perdu de la .dialectique dramatique (ou même mélodramatique) toujours relancée entre l'Un et l'Autre. Cette dialectique, en revanche, est à son point mort, à son point de viscosité, dans le Psychotexte événementiel. , Mes analyses contrastées sur les rapports du sujet et de l'Autre dans les Psychotextes I événementiels, et dans les Psychotextes 2 littéraires, consti11

La notion de psychotexte

tuent un état de réponse à la question préoccupante posée, il y a déjà quelques années, par Jean BeHemin-Noël (1) : «Qu'est-ce que le discours inconscient d'un texte?». J. BeHemin-Noël y répondait sur son mode nuancé et balancé: c'est l'inconscient du lecteur, c'est ce qui d'une disposition inconsciente du texte éprend notre inconscient de lecteur (sorte de rapport entre"un inconscient virtuel de la terre et un inconscient de son exploitant), c'est le sl!jet fictif du discours, ce sont les glissements de Je en Je opérés dans le texte, une «impossession» à laquelle le texte rtousrévèle (auteurs et lecteurs), plutôt que de l'inconscient c'est un «effet d'inconscience» puisque l'inconscient n'existe pas. Je suis d'accord avec ceci: l'inconscient n'existe pas, seul l' Un existe. Mais l'inconscient inSiste comme lieu disponible à l'Autre et comme Autre mutabilis insistant à se frayer le chemin à celieu, aussi bien que prompt à s'y effacer. Dans les Psychotextes J comme dans les Psychotextes 2 je ne fréquente pas I'homme, mais ses textes, étant bien entendu que ce qui du tissu événementiel s'auto-désigne, échappant à l'insignifiance, acquiert pleine~ ment un statut de texte. Cependant il s'agit là de textes à variantes (ceHes de la transmission), quisont dubitables, et de textes lacunaires, coupés de leur tissu porteur tombé dansl 'oubli. Le texte événementiel est en quelque sorte un roman antique fragmentaire, un reste fabulant sécrété par le moi, au plus près de l'économie subjective et de ses éléments impulseurs, mais beaucoup trop voilé pour ne pas nous dérober à jamais ce qui d'un sujet psycho-biographique pourrait être saisi comme illusoire «auctorité». Légués par la tradition orale et familiale, conservés dans le cercle de famille ou dans la mémoire coHective, les Psychotextes J événementiels sontsujets à caution de la même façon que tout texte poétique de tradition orale. Des témoignages se contrarient entre eux, des croyances familiales nient les documents d'archives, des dits en contredisent d'autres. Les Psychotextes J sont le produit de cette pluralité et de cette contradiction, de ces trahisons et de ces incertitudes à l'intérieur d'une indéniable struct\lre porteuse: la pulsion auto-conservatrice des romances lorquiens. Chaque psychotexte événementiel est un poème épique à facettes multiples, dont le contour réel ou définitif ne peut être découvert. Au-dessus de l'abîme de la psychocritique la conscience du philologue me retient donc de tomber; la quête du sens se réduit, plus que jamais peut-être, à un jeu, dans le champ relatif de ces. textes de circonstance infinis et trompeurs dont la contiguïté avec le sujet psycho-biographique ne doit pas nous faire omettre qu'ils sont, en même temps, de l'écriture et que leur constitution ne les rend pas directement communicables. Je veux dire: ils ne sont pas plus que les

12

Introduction

Psychotextes 2 littéraires, des énoncés spéculaires de leur sujet car ils portent la marque des médiations diverses qui brouillent, falsifient, et chargent de sens leur émission. Mis bout à bout avec leurs incertitudes et leurs contradictions, les textes événementiels les plus saillants (donc les plus textuels) constituent une chaîne signifiante instable, précaire, brouillée, où nous n'avons nullement l'assurance de saisir un sens, un sujet. La chaîne événementielle écrite par la tradition et conservée par la mémoire n'est pas véritablement du discours spéculaire adéquat à son sujet. Le sujet y devient et s'y déplace, mais à la façon déjà d'un sujet producteur de texte qui élude l'élucidation. En somme, l'activité vitale du sujet lorquien est, à de certains moments, une activité de déconnexion du sujet avec luimême, comme une volonté de créer de l'espace entre le signifiant vital- les choses de la vie - et le sujet signifié qui joue sa vie dans le signifiant. Si le sujet lorquien arrive aussi souvent à ce que le signifiant événementiel soit plus ou autre chose qu'une image du sujet, qu'un avatar métaphorique du sujet, c'est qu'à l'intérieur même de sa tâche d'exister il devient la proie de l'Autre. Face au cours possible des événements de sa vie, le sujet doute s'il se laisse porter par lui ou par l'Autre. Dans tous les cas où l'événement s'inscrit sous forme de psychotexte épico-narratif il est certain que le sujet s'est dépossédé de lui-même dans une activité paradoxale d'écriture aliénante de sa vie propre. Que le sujet soit le plus possible en retrait de son tissu vital est la condition d'apparition du psychotexte événementiel puisque tel événement que le sujet signe de sa compétence est aussi une écriture qui sollicite l'entrée en fonction, aux côtés du sujet énoncé-signifiéreprésenté, d'un sujet énonciateur, sorte d'interface du sujet signifié qui joue là sa vie, et du psychotexte non-spéculaire ou déjà fictionnel qui annonce les distorsions, dans le littéraire, entre le sujet et son système textuel.

L'UN, L'AUTRE ET LE TEXTE (2)

Chaque texte, chaque discours, se laisse appréhender comme une organisation subjective toujours provisoire puisque sans cesse remise en cause par les autres états du système textuel auquel elle appartient. Les mêmes éléments s'y retrouvent, mais d'un état à l'autre d'un système textuel donné ils subissent des variations parfois considérables. L'organisation subjective du texte est fluctuante, instable, capricieuse, elle n'est jamais qu'un palier incertain, elle ne constitue pas un acquis, elle n'est 13

L' Vil, l'Autre elle lexie

qu'une étape à l'intérieur du processus décrit par un système textuel; ce processus évolutif c'est le sens historique d'un système textuel, il dit le passage et porte donc la marque du temps. A moins de forcer les textes à ne dire que ce qu'on attend d'eux en fonction d'a-priori théroriques qui réduiraient et défonneraient considérablement la vision que l'on prend d'un système textuel, il faut nous rendre à l'évidence que-l'analyse du texte permet seulement de décrire l'organisation subjective aléatoire d'un état provisoire du système textuel. Un système textuel donné (défini par exem~ pie par son unité virtuelle de production) rie serait ainsi qu'une constellation d'états à la fois app~ntés et arbitraires qui supportent leur mise en rapport mais ne sont en aucune façon réductibles les uns aux autres. Il serait même juste de dire qu'en diachronie, dans un système donné, les états textuels évoluent dans le sens d'une irréversibilité d'abord insensible puis croissante, c'est-à-dire de pius en plus criante. Cependant cette évolution ne constitué pas à proprement parler un progrès, ni esthétique, ni moral ou soéial. II s 'agitd 'une évolution' absolumerttinnéèessaire du poii1t de Vue humain, mais inévitable du point de vue du système qui tend indéfectiblement vers son accroisseméntet sa tr~nsfonnation. La nécessité de l'évolu, , tion textùelle n'est pas d 'ordre mét~physique ou abstrait, elle peut défier toute logique et toute"moralt;:, elle est imprévisible et hasardeUse. Elle agit plutôt à la manière d'une loi de ,croissance des systèmes textuels, elle est une, entropie texllielle: Mais si" par ailleurs, notis tenons compte que chaque état particÙlier du sy;stèm~iéxt1iel. et, bien~sûr, Te système textuel effectué par l'ensemblè. des états et leurs inter-relations, se laissent appréhendec,ati c0l!rs de I'an~B'se,~omme une organisation subjectiv~ à paliers de coinplexité'croissante,'cette loi de transfonnatjon propreà l'économie te~tuelle est aussi une entropie subjective ou entropie du sujet textuel. On simplifie considérablement les choses lorsqu'on réfère le texte à un sujet présupposé qui va du plus concret au moins concret selon qu'on le baptise auteur, sujet biographique, sujet psychologique, narrateur, scripteur, sujet de désir ou sujet d'énonciation. Cette' invention d'un sujet antérieur à sa textualisation suppose un grand confort théorique même si, comme les sémioticiens, on s; interdit de l'appréhender en interposant entre sujet et te~Jualité un~double modalité de débrayage sous laquelle le sujet s'efface au moment mêrr-e où il devient producteur detextu'alité. L'idée d'un sujet-sens à la soul-cede l'effet téxtuel repose sur une conception immobiliste du sujetet excessivementfonnelle ou fonnaliste du langage. Car si l'on concevait un seul instant que le texte est autre chose qu'une simple fonne investie par le sujet, son sens ou son désir, il faudrait aussitôt
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Introductio/l

admettre que le texte fonctionne comm6 un système autonome et qu'en tant que système il produit au moins autant qu'il reçoit. Si le sujet met de la. matière et de l'énergie dans le système textuel, le système textuel va vivre de sa vie propre, devenir lui-même source. Soit le texte est un contenant inerte où le sujet se précipite et d'où il se retire sans éprouver lui-même la moindre modification; soit il est un système qui reçoit dù .sujet quelque chose, m~is qui tend vers une autonomie grandissante. Toutes les théories de l'énonciation font semblant de croire que le texte est un déversoir, un vide-poche, un mode de représentation. A ce compte le langage serait devenu un matériau inerte, non-vivant. Et le sùjet une unité visqueuse, àdvenue à tOtit jamais, et que l'activité énonciative ne modifierait pas de

façon appréciable.

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Or nous avons découvert que l'économie textuelle ne se mettait en branle que sous l'effet d'un flux de matière et d' énergie subjectives venu du sujet; mais qu'aussitôt elle improvisait ses propres transformations c'est-àdire qu'elle devenait une économie concurrentielle de l'économie subjective individuelle. L'extrême mobilité (en dépit de ses constantes) de l'économie textuelle nous amène bien-sûr à l'opposer à la stabilité relative de l'économie subjecti ve individuelle: L; ex-sistence du sujet se fonde en effet sur l'éviction ou le refoulement de tousles possibles, de ce que le sujet .eût pu être mais qu'il ne peut plus être puisqu'il est. Dans l'avènement du sujet, de l'être, se consomme le sacrifice du non-être, de l'infini, de l'Autre. Dans le cas de Federico Garda Lorca, parexemple, le sacrifice de l'Autre, lié au procès d'individuation, reproduisait une aventure traumatique de la petite enfance: la perte du frère cadet, de l'autre fils. L'accession au statut de sujet sera donc culpabilisée et l'Autre deviendra le lieu d'une fixation nostalgiq ue, d'une rumination romantique. Cette rêverie sur l'Autre fraternel qui décide, dans une grande mesure, dl! destin homo.sexuel du sujet, se prolongera naturellement, métonymiquement, dans une rêverie sur l'Autre, cette partie infinie d'altérité obligatoirement renoncée dans l'expérience subjective. L'expérience iildividliante qui inclut (sans s'y limiter) la moïsation, aboutit à une coupure sans nul doute douloureuse parlaquelle le sujet s'isole de son Autre pour arriver à se constituer, à advenir, ex-sister, vivre. Cette coupure introduit l'espace inconscient, elle appauvrit donc le sujet en l'isolant de son désir et des dérives métonymisantes du désir cantonnées dans l'espace inconscient. Régi par la loi de croissance du processus primaire, l'inconscient est le lieu de l'entropie. En ce sens la coupure qui intervient dans l'économie psychique, qui permet l'avènement du sujet et qui assure la prééminence de l'ordre symbolique, est une 15

L'Un.

l'Autre et le texte

coupure par laquelle se trouve contrariée la loi de croissance indéfinie de l'Autre. Mis sous le boisseau l'Autre est entravé, prisonnier de ce palais de Dédale qu'est le lieu inconscient. L'accession au symbolique est une procédure d'isolation; l'avènement du sujet et la moïsation fonctionnent à la façon d'une structure contraignante et déterminée, autoritaire et programmée qui vient mettre en échec les proliférations désordonnées, chaotiques, de l'Autre. La coïncidence entre l'infini des possibles et l'état-sujet étant impensable, l'ex-sistence du sujet suppose une expérience d'extirpation (hors du magma protéiforme) et de choix d'un mode de signifiance. Ce choix n'est pas spontané, mais très probablement soumis au conditionnement social, affectif, familial, culturel, de la même façon qu'à l'information génétique contenue dans les chromosomes et les ADN. Dans le cas de Lorca on peut penser que le signifiant moïque délirant de l'Enfant-parexcellence a été de longue date préparé par le désir de paternité du père, Don Federico. Mais tout ce qui se rattache au sujet biographique «réel» ou «vrai» est porté par une détermination; valorisation, dans la lignée du père, des sujets baptisés «Federico», vocation musicale, esthétisme généreux et bohème compatible, chez le poète, avec l'appétit de prestige et de puissance qui signale (et que signale) la figure du père. Au terme de ces encodages, une prestigieuse professionnalisation du génie artistique qui fait du moi lorquien un éternel (puisqu'éternisé par la renommée) Enfantpar~excellence. Le sujet tel qu'il advient serait soumis tant aux lois de son code génétique qu'aux messages de son milieu, du corps social où il baigne et duquel il reçoit sollicitations et encouragements à être, à se faire. Cependant que cadavérisé, rejeté, oublié, brimé, l'Autre ne jouit pas d'un accès direct au social. Le sujet s'est préservé de l'entropie du désir. Ou plutôt le sujet s'est constitué en un état d'ordre où règne la fonction de néguentropie. Au résultat, le système subjectif individuel est binaire, symétriquement partagé entre un état de désordre et d'ordre, de spontanéité et de déterminisme. Ceci ne veut pas dire que, par rapport au sujet, l'Autre est n'importe quoi. L'Autre est en communication avec le milieu, il reçoit des stimulations et des excitations du milieu, il est donc fonction du milieu. Mais contrairement au sujet, il se constitue très tôt en un noyau de représentations élémentaires, au cours de la petite enfance, et ses modalités d'agencement sont toujours provisoires, fluctuantes, il ne cristallise pour ainsi dire jamais. Il est à la fois le lieu de l'entropie et celui de l'instabilité. Partant lil est un lieu. qui consomme et qui dissipe une grande quantité d'énergie. En ce sens toutes les associations, toutes les séries qui se font et se défont dans l'inconscient, 16

Introduction

fonctionnent comme des structures dissipatives. C'est pourquoi l'Autre échappe à l'anéantissement. Mais sa fonction d'accroissement fait aussi qu'il échappe à notre contrôle, à notre main-mise, à notre conscience, fait de lui, justement, un inconscient. L'instabilité capricieuse et rythmique, vibratoire, de l'Autre, s'oppose à la stabilité signifiante de l'Un, du sujet. Face à l'état en tropique et fluctuant de l'Autre, le sujet représenterait plutôt un aboutissement de toutes les coercitions exercées sur l'individu depuis sa loi génétique jusqu'aux impératifs sociaux, moraux, etc... Peu libre le sujet est le signe de toutes les lois dont il est traversé, de part en part il est encodé par la loi. C'est pourquoi il est sensé, rempli de sens, et tenté de voir et de mettre du sens partout. Organigramme de toutes les lois dont il a été le siège, le sujet n'est pas pour autant sans rapport avec l'Autre et son désir. C'est pourquoi il peut à l'occasion fonctionner fantasmatiquement, signifier du désir. Mais il reste la plupart du temps défensif et se cantonne dans un ordre de signifiance où le désir est esquissé plus qu'il n'est exprimé. Rivé à sa fonction symbolique le sujet est un lieu de butée du désir qu'il rejette et refoule. Si parfois il s'en illumine, c'est par accident. La division du système subjectif en deux états différenciés suppose bien-sûr un double traitement et une double conception du langage. Si j'aborde la langue en tant que sujet individué je ferai une lecture excessive du schéma saussurien du signe. Unité fermée sur elle-même le signe sera vu comme le lieu d'un encodement génétique, sa puissance à signifier sera fonction de sa programmation. Le signe est porteur d'une assignation à signification qui est une garantie contre les désordres sémiotiques de l'Autre. Si je me révolte contre cette structuration biologique du système de la langue et si je fais corps avec les revendications de l'Autre et sa demande à signifier, j'aurai tendance à passer outre le signifié, à lui Iivrer bataille en détruisant «poétiquement» l'encodement génétique du signe. La théorie des différentielles signifiantes (3) de Julia Kristeva est cela même: une tentative convaincante, organisée, conceptualisée pour court-circuiter l'unité fermée du signe et lui substituer une unité beaucoup plus imprévisible et déployée: la fonction numérique du signifiant, le nombrant signifiant, unité multiple et pratiquement infinie qui dispose le signifant en un champ illimité de différentielles. Je lutte, de la sorte, contre les limitations du signifiant lexicalisé, tourné vers son signifié et trouvant en son signifié sa justification. Il s'agit ici d'un signifiant à la fois plus petit et plus vaste que le mot: différences sonores et graphiques, répétitions, séries, parallélismes sonores, effets onomatopéiques, effets de rythme, «musicalisation», effets de contamination sémantique, 17

L'Un.

l'Autre et le texte

effets conjoints de désémantisation et de resémantisation du discours. Ce n'est plus le signifié, contenu dans les «frontières lexicales», qui ici sémantise, c'est le désir lui-même, lequel directement investit les sons, perturbe le système. (lexical, syntaxique) de la langue, libère le discours des contraintes de la langue. L'Autre brise l'unité du mot et de la phrase, suscite une refonte du signifiant et du signifié, sécrète des correspondances phoniques qui doublent l'économie signifiante produite pàr le système. Le texte devient alors le lieu de la polysémie, du surplus, de l'excès, lieu où la signification est tournée en dérision, autel sur lequel le sens est sacrifié, diffracté à l'infini dans un éblouissement de solutions possibles, toutes conciliables. Dans cette visée, de la même façon que le mot (le signe) est escamoté par la différentielle signifiante qui permet tous les jeux avec le signifiant, la phrase est remplacée par le complexe signifiant. Ce sont des unités textuelles vastes où ne priment ni les relations prédicatives, ni l'énonciation, qui n'ont donc pas d'extériorité ni d'idéologie. On pourrait dire que le complexe constitue une matérialité toujours signifiante et toujours agissante, en dehors du temps subjectif, c'est-à-dire sans effetsujet, en devenir constant et, par là-même, infinitisante. Cette théorie anti-systématique (sans que pour autant s 'y trouve niée la
dimension énonciative du texte) est inséparable

- on

le sait

- d'une

pratique

textuelle volontaire (celle de Philippe Sollers) dont Artaud et Mallarmé sont les parangons. Elle conduit à définir letexte comme un double effet de la tension infinitisante de l'Autre et systématique de l'Un, du sujet. Plus unepoduction signifiante est anti-rationaliste et anti-individualiste, plus elle cherchera à rompre la dualité fermée du signe et à inscrire l'infini dans la matérialité de la signifiance différenciée. Non pas du sens dans du discours, mais du multiple et de l'indécidable qui se marque grâce à du signifiant atomisé, pluriel, polysémique jusqu'à l'étourdissement. Par la différentielle signifiante le géno-texte de l'Autre pénètre dans le phéno-texte de-l'Un. L'Autre se fait texte et cette textualisation s'entend comme unetelation infinitésimale entre un inifini «blanc» (signifiant et signifié) et son marquage dans la différentielle. Cette théorie me satisfait (intellectuellement) mais ne me comble pas. Pour les raisons suivantes que je commenterai ensuite:

- l'Autre

une fois pour toutes équivaut à de l'infini indéfiniment

dénom-

brable, il est le contraire de la finitude du sujet et se laisse concevoir comme un vide millimétré, - en décomposant l'espace textuel, on se livre à des repérages de l'Autre, on pointe dans le texte des particules infinies du corps infini de 18

Introduction

l'Autre: dans le texte glisse le corps de l'Autre que l'analyse et l'écriture soumettent à un dénombrement astucieux, interminable, - ce glissement de l'Autre dans le texte se faitàJ'insu de l'Un, mais en utilisant son système, Qien qu~defaçon a-normale, au niveau des particules élémentaire~ et non des' signes, - l'infini se glisse dans l'énoncé clos sans s'atti:J:er de représailles ni

subir de torsions: l'Un et l'Autre coexistent pacifiquement. Je suis d'accord avec un postulat impliqué par la théorie dela différentielle : l'Autre n'est pas une infinité sur-linguistique, mais une infinité qui se joue dans la langue. L'Autre n' est.pas sur-matériel. Mais j'ajouterai que le signe n'est pas impropre à en supporter le glissement dans le texte. Il faut bien-sûr cesser de concevoir uniquement la dichotomie signifiant-signifié comme une relation statique de dessus à dessous, d'endroit à envers, et admettre que le signe dichotome puisse fonctionner nonplus comme une structure figée, mais comme un système soumis.à l'entropie. Le 'rapport Signifiant/signifié (S/s) ne se lirait pas exclusivement comme une relation d'adéquation réciproque entre deux étages différenciés, mais s pourrait agir comme le diviseur intégrant de S, ce qui permettrait d'envisager une entropie du signe en situation textuelle, c'est-à-dire une entropie signifiante. Cette entropie signifiante s'écrirait Autre-sujet (Autre moins sujet), soit S2-S I. Pour chaque opération signifiante je poserai que le résultat est une entropie c'est-à-dire un surplus de sens à la charge de l'Autre. Il est impossible de faire du texte sans modifier le rapport Signifiant/signifié. Chaque fois que j'utilise du signe je le sors du système et je modifie son équilibre parce que je le perturbe. J'introduis dans le signe une énergie qui Jonçtionne comme un fluxentropique et qui excite l'entropie endormie mais latente - du signe quand il.est prisonnier du système. Ce qui manque à la théorie de la différentielle c'est la notion de dynamisme. Si je considère dans un texte ce qu'un signe gagne à être simplement mis entapport avec teJ. autre, j'observerai son accroissement entropique quiesttoujours un déra~ page par rapport à sa capacité pour signifier dans le système. Le rapport Sis dans le systèmeest.relativement visqueux, conforme aux intérêts du sujet, de l'Un. Mais dans le texte il devient mouvant, aléatoire, variable, conforme aux intérêts de l'Autre. C'est pourquoi dès qu'il parle, écrit, s'exprime et communique, le sujet se fait doubler par l'Autre. Dans la parole quotidienne ce doublage de l' Autre est ressenti comme une trahison par le sujet. Mais il en va tout autrement dans l'écriture où le sujet consent aux manipulations et aux effractions de l'Autre, vit même, à l'occasion, des relations nuptiales avec l'Autre. Avant d'approfondir cet aspect de 19

l.' Un, l'Autre elle leXIe

l'économie subjective textuelle, je donnerai mes autres critiques de la théorie de la différentielle. L'Autre n'est pas un pur infini. Il est un état entropique et instable qui ne cesse d'évoluer et de fluctuer autour d'un noyau sémantique, flou et variable, mais doué d'une certaine spécificité. Pulsatif et divers, il possède néanmoins une originalité~souche à partir de laquelle ses improvisations sont infinies. Si, par rapport à ('Un, l'Autre est protéiforme, composite, hybride et monstrueux, il n'en reste pas moins qu'il est pour chaque sujet particulier, un Autre radical, aItéri~é fondamentale d'où s'induit que l'Autre ne peut être le même pour tous les sujets, mais qu'il est pour chacun un autre Autre. Il convient aussi de souligner que les procédures de textualisation ne sont pas aussi simples que celles décrites dans la théorie de la différentielle. Il n'y a pas à proprement parler glissement de l'Autre dans le discours, On ne peut pas dire davantage que le logocentrisme unificateur du texte envisagé sous le régime de sa clôture systématique, fonctionne comme un logocentrisme concentrique au sujet psychique, à l'Un. Ni l'Autre ni le sujet ne peuvent être considérés comme des émetteurs textuels. Je récuse aussi bien la théorie du glissement métonymique de l'Autre dans le textuel, que celle de la représentation métaphorique du sujet-Un par le texte, Qu'est-ce que l'analyse des textes me permet alors de décrire du processus de textualisation? L'Autre n'est pas l'Un, il n'est donc jamais le même, jamais identique. Cependant, bien qu'il y tende, il n'est pas non plus un infini absolu car sa fonction d'altérité est corrélative de la fonction d'unicité spécifique à laquelle il est lié. Lieu de l'accroissement entropique, l'Autre n'est pas un état mais une série fluide d'états instables successifs. On remarque une grande ressemblance entre les qualités fondamentales de l'Autre et celles du texte: en effet, dans un système littéraire donné aucun état tC)Ç.tuel n'est répétitif d'un autre état textuel, tous sont à la fois apparentés et hétérogènes entre eux. L'Autre et le texte ont en commun qu'ils se constituent ious deux en constellations sémantiques provisoires et historiquement irréversibles, Mais cette communauté qualitative n'implique pas que le texte soit le prolongement tissulaire de l'Autre, la face textuelle de l'Autre. Dans le système subjectif individuel tout se passe comme si le sujet contrôlait le flux entropique dont l'Autre s'alimente afin de mieux le tenir à sa merci, afin de ralentir ses désorganisations et réorganisations incessantes, de le réduire à l'état de substrat visqueux. L'idéal du sujet, en ce sens, serait que l'Autre devînt son double identifiable. Prisonnier de spn système 20