La religion des Hadjeray

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 132
Tags :
EAN13 : 9782296337275
Nombre de pages : 302
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

IA RELIGION DES HADJERAY

"Pour mieux connaître le Tchad"
Le but de cette nouvelle collection est de contribuer à l'édification du Tchad moderne en permettant aux Tchadiens de mieux connaître leur pays dans toute sa diversité et sa richesse. Nous comptons publier des travaux inédits, des documents d'archives, des traductions françaises d'ouvrages étrangers et réimprimer des textes devenus introuvables. Nous resterons ouverts à toute suggestion émanant de nos lecteurs. Parus en 1993 Paul Créac'h. Se nourrir au Sahel. L'alÙnentation au Tchad (19371939). Sadinaly Kraton. La chefferie chez les Ngal11a. Jean Malva!. Ma pratique médicale au Tchad (1926-1928). Parus en 1994 L'identité tchadienne. L'héritage des peuples et les apports extérieurs. (Colloque INSH novembre 1991). Marie-José Tubiana. Femmes du Sahel, Regards donnés. - Women of the Sahil, Reflections. (Photographies, texte bilingue). Parus en 1995 Daoud Gaddoum. Le culte des esprits margay ou maragi chez les Dangaléat du Guéra. Bernard Lanne. Répertoire de l'administration territoriale (lu Tchad. Claude Durand. Fiscalité et politique. Les redevances coutumières au Tchad: 1900-1956. Parus en 1996 Netcho Abbo. Mangalmé 1965 : la révolte des Moubi. François Garbit. Carnets de route d'un 'méhariste au Tchad.

A paraître Gérard Bailloud. Peintures rupestres en Ennedi. Pierre Hugot. La transhumance (les Arabes Missirié. @ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-5248-5 1997

POUR

MIEUX

CONNAITRE

LE

TCHAD

PETER FUCHS

LA RELIGION DES HAD]ERAY
Traduit de l'allemand par Hille Fuchs

Ouvrage publié avec le concours du Deutsche Forschungsgemeinschaft et de la Mission Française de Coopération au Tchad

L'Harmattan L'Harmattan IDe 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1¥~9

La publication du présent ouvrage a été décidée par l'Association Pour mieux connaître le Tchad qui a chargé Joseph Tubiana de collaborer avec l'auteur pour en assurer la révision et l'édition.

AVANT-PROPOS

Mon premier séjour au Guéra date de janvier 1959. A cette époque, j'avais très peu d'informations sur les habitants de cette région. C'est plutôt par hasard que je m'installais principalement chez les Djonkor-Guéra. A Moukoulou, des rapports amicaux se développaient avec Gabatje, maître de terre de Moukoulou. Il m'a consacré beaucoup de son temps et c'est lui qui m'a appris le plus sur les croyances et les rites des Djonkor-Guéra, sur leurs traditions religieuses ancestrales. Une étude profonde de la religion s'imposait parce que, dans cette société, tous les événements sociaux importants s'accompagnent d'actes religieux. La religion est la clef qui permet de saisir cette culture. J'ai publié un rapport préliminaire sur les résultats de cette enquête en 1960, dans un article intitulé. Der MargaiKult der Radjerai », paru dans Mitteilungen der Anthropologischen Gesellschaft in Wien (. Bulletin de la Société d'Anthropologie de Vienne », Autriche). Cet article fut traduit en français par l'Institut National Tchadien pour les Sciences Humaines (INSH). Des exemplaires de ce document dactylographié se trouvent dans les bibliothèques de l'INSH et du CEFOD (. Centre d'Etude et de Formation pour le Développement ») à N'Djaména, ainsi que dans plusieurs bibliothèques privées en France. Ce document a souvent été cité comme information fondamentale par des auteurs s'intéressant aux croyances des Hadjeray, habitants du Guéra. Retourné au Tchad en 1963, j'ai poursuivi mes recherches au Guéra jusqu'en 1965. Cette fois j'effectuai des 5

séjours assez longs chez les Dangaléat et les Kenga, suivis de visites plus courtes chez les Djonkor-Abou Telfane Cy compris Mounangué et Dogangué), Bidio, Maoua et Mogoum. Dans mon livre Kult und Autoritat. Die Religion der Culte et autorité. La religion des Hadjeray »), Radjerai publié en 1970 (Ed. Reimer, Berlin), j'ai exposé qu'on trouve dans les différentes ethnies des Hadjeray des conceptions semblables d'explication du monde et de l'homme, de sorte qu'on peut parler d'une cc religion des Hadjeray ". j'ai analysé cette religion selon les méthodes de la science des religions et de l'anthropologie. Cette étude n'a point à se prononcer sur la valeur objective des croyances et sur la réalité des êtres dont les Hadjeray affirment l'existence. De même je ne porte pas de jugement sur le caractère rationnel ou irrationnel de leurs pratiques rituelles. je ne peux rien dire de l'origine de la religion des Hadjeray, mais j'ai constaté un profil et une individualité culturels frappants des croyances et des rites. L'aspect culturel de la religion est le sujet de ce livre. Les rites sont saisis comme des événements culturels témoignant de la créativité culturelle des hommes. La religion des Hadjeray fait donc partie de l'héritage culturel et ainsi tiendra sa place dans l'histoire de la pensée humaine. Ce livre a mis longtemps à voir le jour. En 1970 déjà, ma femme Hille Fuchs avait commencé à traduire en français les principaux chapitres de l'édition allemande pour les rendre accessibles au public au Tchad et en France. Il était prévu de publier l'édition française par les soins de l'INSH. La traduction était terminée en 1971, mais la guerre civile en cours au Tchad anéantit notre projet. Mes rapports avec le Tchad cessèrent et ne furent repris qu'en 1991, lorsque je fus invité par l'INSH à participer au Colloque International organisé pour commémorer le trentième aniversaire de sa création. L'Association ccPour mieux connaître le Tchad» (PMCf) s'est engagée à publier mon livre, ce qu'elle a fait, comme on le voit.
(c<

6

J'expose ici quelques-uns des résultats de mes enquêtes effectuées il y a trente ans. Il s'agit donc d'une description à valeur historique. Mais n'est-ce pas un fait que la plupart des ouvrages décrivant les cultures africaines ont ou ont pris un caractère historique? Le plus souvent plusieurs années s'écoulent entre la date des recherches et la date de la publication, années durant lesquelles les cultures subissent des changements plus ou moins grands. L'aspect historique de ce livre est de même mis en évidence par les photos, prises entre 1959 et 1965, qui constituent des documents importants pour l'histoire du Guéra. Le présent volume est une version abrégée de l'original allemand, cependant il comporte d'importants ajouts, comme les résultats de l'enquête que j'ai effectuée au début de l'année 1996 au Guéra. Enfin, la bibliographie a été revue et augmentée. J'exprime d'abord ma gratitude à tous mes informateurs hadjeray, hommes et femmes, pour m'avoir accepté parmi eux. J'ai trouvé dans leurs villages et leurs concessions un cadre d'accueil très hospitalier; avec indulgence ils ont répondu à mes questions. Pendant mes séjours au Guéra j'ai souvent trouvé un secours médical et technique dans les' missions chrétiennes. Ma reconnaissance va à M. et Mme Baar-Schmitt, à M. et Mme Metz de la Mission Evangélique, aux missionnaires catholiques de la Compagnie de Jésus: P. Leveuvre, P. Cavoret, P. Mathieu, et surtout au P. Charles Vandame à Sara-Kenga, qui a partagé avec moi toutes ses informations; son soutien m'a été d'un grand secours. Je tiens à exprimer ici ma reconnaissance à l'Institut National Tchadien pour les Sciences Humaines où j'ai toujours trouvé un accueil agréable et des conseils précieux. Je remercie le Deutsche Forschungsgemeinschaft et la Fondation Volkswagenwerk pour leur appui financier qui a rendu possibles mes enquêtes. Ma gratitude concerne en particulier Marie-José et Joseph Tubiana pour la revision et l'édition de ce livre. 7

15°

20°

2s0E

200N
20°

@ FAYA

Ennedi

I

,. ~/

. Fado

'i
]
I

~
1S>

.?,

\ '

l'

o'

REPU~~jQUE
,,~~~ @

DU TCHA~ ! TI
@ BILTINE

15°

] I 1111
R€PUBlIQUE

MAO//:"
I

Lac Tchad ,
,,,,_l"

~
Lac Fitri

qf>

@ ABÉCHÉ' \ @
ATI

DUSOUDAN
I
I

Gt Bokoro
N' DJAMENA .

.

; c.p\O
~'(fo

Massenya
/""

J ,"

~, ..,1 .,
~ .
./

@I{M TIMAN ,,-.
/

10°

10°

-----_--==
--.--------15° 20°

RépUBLIQUE CENTRAFRICAINE

o

-

100km 250

1

-

Situation du pays hadjeray dans la République du Tchad

8

CHAPITRE I

Les

Hadjeray
Les

Le pays et les hommes - Aperçu historique systèmes sociaux - Conclusion.

LE PAYS ET LES HOMMES
Hadj'erayest le nom d'ensemble donné par les Arabes aux montagnards habitant le Massif Central Tchadien. Il et signifie est dérivé du mot arabe hadjar (cc rocher cc habitants des rochers D'autres appellations sont. employées encore par les Arabes: ce sont Kirdi et
It) It.

Nouba, qui signifient

cc

païens ., Toutefois il est peu

pratique de les employer car elles sont utilisées aussi pour d'autres populations africaines. De plus, les Hadjeray les considèrent comme péjoratives. Eux-mêmes

se nomment devant les étrangers cc Hadjeray., terme qui a
été utilisé aussi par l'administration,
LE PAYS

Le Massif Central Tchadien couvre une superficie approximative de 40 000 km2. Il ne s'agit pas d'un massif unique, mais d'une quantité de massifs abrupts et d'un 9

accès difficile, séparés les uns des autres par de vastes

plaines: image typique d'un paysage soudanais d'inselbergs. La partie Nord du Massif Central Tchadien est dominée par le Massif du Guéra, dont le point le plus haut atteint 1 631 m, et par le Massif de l'Abou Telfane ayant pour sommet l'Ilaman, 1 506 m. Vers le Sud, l'altitude des massifs diminue, pour atteindre à peine 1 100 m ; ils deviennent de moins en moins hauts et la distance de l'un à l'autre augmente. Les plaines entourant les massifs, les collines et les pitons isolés ont une altitude de 300 à 500 m. Leur sol, appelé berbéré, est argilo-sableux ; pendant la saison sèche il se craquelle en surface, après la pluie il se transforme en boue épaisse et glissante qui rend les voyages difficiles. Les inselbergs sont formés par des granits précambriens à enclaves de quartzites et de gneiss. Le climat du pays hadjeray est déterminé par sa situation à 12° de latitude Nord, 18° de longitude Est; cette latitude, au Tchad, trace la limite entre la zone du sahel et la zone tropicale. En outre la formation morphologique du Massif Central Tchadien a sans aucun doute une influence sur le régime des pluies et sur la quantité d'eau tombée. Les Hadjeray sont des cultivateurs. Leurs principales cultures vivrières sont différentes espèces de mil (Pennisetum) et de sorgho (Sorghum) ; viennent ensuite l'arachide (Arachis hypogea), le sésame (Sesamum Sp.) et le pois de terre CVoandzia Subterranea). Le maïs est cultivé en quantité limitée dans les enclos, à côté de la gourde et des épices, du piment et du gombo. Le coton n'est cultivé que pour les besoins propres. Les tomates, d'introduction récente, ne sont pas très répandues. Parmi les animaux domestiques c'est le cheval que les Hadjeray apprécient le plus. Les bœufs ne sont généralement pas répandus, mais partout se trouvent des chèvres (parfois aussi des moutons), des poules, des chiens et des chats.
10

Tous les Hadjeray, quelle que soit leur appartenance ethnique, sont des chasseurs passionnés. Les plaines entourant les massifs sont riches en gibier, notamment au Sud, où la densité démographique est très faible. Dans quelques régions, cependant, le gibier a diminué considérablement. La chasse se fait surtout à la fin de la saison sèche lorsque l'herbe des savanes est brûlée et que les animaux ne peuvent se mettre à l'abri. La chasse joue aussi un rôle au moment du culte; toutefois sa valeur économique est insignifiante.

LES HOMMES

Fort différentes aux points de vue culturel et linguistique, les ethnies hadjeray peuvent être classées d'après le territoire qu'elles habitent. Je distingue donc entre Hadjeray du nord et Hadjeray du sud. Les Hadjeray du nord habitent les massifs de l'Abou Telfane et du Guéra et leurs contreforts; ils regroupent Kenga, Dangaléat, Djonkor-Guéra, Djonkor-Abou Telfane, Djonkor-Bourmatagil, Mounangué, Dogangué, Mogoum, Bidio et Maoua, totalisant (1985) environ 150 000 personnes. Les Hadjeray du sud habitent les montagnes de la région de Melfi, et à l'est et au sud de Melfi. La frontière est au sud le fleuve Chari, à l'est c'est le Bahr Bola, autre cours d'eau. Les Hadjeray du sud groupent Sokoro, Baraïn, Saba, Bolgo, Koké, Fanian et Goula, totalisant (1985) environ 35 000 personnes. Les Hadjeray se sont installés exclusivement dans les montagnes ou au pied des montagnes, pendant que les plaines entourant les massifs restaient inhabitées, encore que leur sol eut été cultivable. C'est seulement à partir de la pacification que les cultivateurs hadjeray ont exploité dans une mesure restreinte le sol des plaines qui, pour la plus grande partie, est encore le domaine des nomades, Il

,.- E
1'°

12.

IJ.N

11.

,,0

Id'

\0°

SAlA

,.0

190

~
K

3~

~

7~
S

:700,"11I
Y 8G Yolnal = = 809uirmi Sole oro

.

IiCenga

8 = 8idio
=

O-GuElA
M=Mounongue

=Ojonlcor-G\I8f'O

Â

=

AroNI

.

CheF-lieude ~F.clure ou ~preFKlure

DG';

Oangaléol

OJ=Oadjo

212

Carte ethnique

Arabes notamment, et aussi au Sud, Foulbé (Peul). A partir de 1911 environ, une partie des Arabes et des Foulbé s'est sédentarisée; le nombre des villages arabes notamment a augmenté pendant que les Foulbé, que les Arabes appellent Fellata, restaient confinés à la région de Melfi. D'autres étrangers au pays hadjeray sont les Yalnas, descendants d'anciens esclaves, de guerriers ouaddaïens et de réfugiés de toutes parts. Des groupes importants de Yalnas se trouvent dans la région de Golonti, au sud-est de Mongo, et dans les régions de Melfi et d'Abou Deïa. Un' groupe plus petit habite au sud-ouest du Massif du Guéra. En outre, des villages Yalnas isolés sont répandus dans tout le pays hadjeray. Les Dadjo, immigrants venus de l'Est, s'installèrent pour la plupart hors du Massif Central Tchadien. Ils s'établirent à l'est du Massif de l'Abou Telfane, dans la plaine située entre le Massif et Mangalmé. Une partie d'entre eux, poussant vers l'Ouest, occupa les montagnes de Mongo, puis s'avança jusqu'à Azi et s'infiltra par petits groupes dans la région des Dangaléat. Des Baguirmiens, des Saroua et des Boa immigrèrent dans le pays des Hadjeray du sud. Dans les villes de Mongo, Melfi et Bitkine il y a encore des colonies plus ou moins importantes de commerçants de diverses origines: Bornou (Kanouri), Haoussas, Ouaddaïens, Nubiens et Libyens. Linguistiquement les Hadjeray sont classés, suivant la

terminologie de Greenberg 1, comme suit:
1) Des langues. Nilo-Sahariennes. sont parlées par les Kenga et les Dadjo dans le Nord du Massif. 2) Des langues. Mro-Asiatiques . (. Tchadiques.) sont parlées par les Dangaléat, Djonkor, Dogangué, Mounangué, Bidio, Mogoum et Maoua, tous appartenant
1

GREENBERG 1%3.

13

aux Hadjeray du nord. De même dans le sud celles parlées par les Sokoro, Saba et Baraïn. 3) Des langues cc Kongo-Kordofan » sont parlées par les Bolgo, Koké, Fanian, Goula et Boa, tous (à l'exception des Boa) appartenant aux Hadjeray du sud.

En outre: l'arabe du Tchad, dit encore cc arabe tourkou », langue des Arabes et des Yalnas, est répandu dans
tout le pays hadjeray comme langue véhiculaire dominante dans les villes et les marchés. La plupart des Hadjeray peuvent se faire comprendre en arabe.

APERÇU HISTORIQUE
L'histoire du Massif Central Tchadien est marquée par la situation du Massif au sud de la plus importante route soudanaise de l'Ouest à l'Est, route qui, durant un millénaire, relia une chaîne de royaumes africains. Entouré de plaines qui ne donnent aucun abri, le Massif Central Tchadien était un lieu de refuge pour les débris fugitifs des groupes ethniques qui avaient résisté aux conquérants mais avaient été vaincus et décimés. De plus, il faut tenir compte de l'attrait exercé par des régions inhabitées ou d'une densité démographique très faible. Le Massif Central Tchadien a été en partie habité depuis les temps préhistoriques. De nombreux outils de pierre (néolithique), recueillis par les Hadjeray et employés pour le culte, en rendent témoignage. Au XIIIe siècle, à l'époque où le royaume du Kanem, sous le règne de Dounama Dibalemi (1210-1223), s'étendit à l'Est jusqu'aux frontières des royaumes Dadjo, le pays hadjeray appartenait à la zone d'influence du roi du Kanem. Au XIve siècle, la situation est moins claire, car, en 1356, les Boulala assassinèrent le roi Daoud du Kanem et s'emparèrent du pouvoir, probablement avec
14

l'aide des Kouka 1. Au début du XVIIe siècle, le roi Alaoma du Bornou (1580-1617)2 soumit les Boulala et les força à reconnaître la souveraineté du Bomou. Par la suite des Boulala s'installèrent au lac Fitri d'où ils étendirent leur zone d'influence au cours du XVIIe iècle jusqu'au Chari. s La fondation du royaume du Baguirmi, qui se fit au début du XVIesiècle et qui était d'une importance particulière pour le pays hadjeray, doit être vue dans le cadre de l'histoire de cette chaîne de royaumes s'étendant du Dar For jusqu'à l'Afrique occidentale. L'ambition de fonder un royaume, qui avait saisi tout le Soudan, saisit aussi le pays hadjeray. Le fait qu'elle ne fut réalisée que par les Kenga est sans doute dû à ce que les Kenga étaient numériquement forts et qu'ils possédaient une structure sociale offensive, qui se prêtait à des conquêtes. Mais le Baguirmi n'aurait été qu'un essai de fonder un royaume parmi d'autres s'il n'avait pas été situé sur le seuil d'un réservoir inépuisable d'esclaves. Au sud du Baguirmi il y avait des régions très peuplées où la population vivait dispersée en petits grou pes dont chacun était plus ou moins en guerre avec les autres et prêt à s'allier aux conquérants. Au commencement, le roi du Baguirmi ne fit que fournir des esclaves au roi du Bornou, mais entrant de cette manière en possession d'armes à feu, il acquit la possibilité de s'opposer à ses suzerains Boulala, opposition par laquelle il rendit service également au roi du Bornou à qui les Boulala créaient de continuelles difficultés 3.

Les Kenga avaient déjà essayé de fonder un royaume dans leur pays d'origine, royaume qui outre les Kenga renfermait les Djonkor-Guéra et dont les centres étaient
1 Selon Le Rouvreur, les Kouka sont apparentés aux Kenga, au moins linguistiquement (LE ROUVREUR 1962 : 116-117). 2 URVOY 1949 : 75.
3 URVOY 1949 : 83. 15

Tjeng et Mataya. Probablement ce royaume s'écroula lorsqu'une guerre fratricide éclata entre Tjeng et Mataya, qui réclamèrent chacun le pouvoir. Le royaume écroulé, il y resta deux sphères d'influence, celle de Tjeng et celle de Mataya. Aujourd'hui encore les prêtres de margai des différents villages Kenga sont investis à Tjeng ou à Mataya, selon qu'autrefois le village appartenait à la sphère d'influence de Tjeng ou à celle de Mataya. Il est possible que le fondateur du Baguirmi 1 ait émigré à cause de cette querelle. La lance qu'il emporta et qui continua à figurer dans les objets sacrés des Baguirmiens après l'islamisation, la njinga mbanga lance royale .)2, était sans doute une lance de RAT)ENG,margai le plus élevé dans l'ordre hiérarchique des margai3. La sphère d'influence de RA T)ENGdoit s'être étendue jusqu'au Baguirmi, et sans doute les Kenga, en fondant le royaume, justifièrent-ils leur autorité politique par le fait qu'ils étaient en possession de RA TJENG.Tant que le royaume du Baguirmi exista, les rapports entre les rois du Baguirmi et leur pays d'origine ne cessèrent pas, ce dont témoignent non seulement Heinrich Barth et Gustav Nachtigal, mais encore des traditions vivantes chez les Kenga de Tjeng.
(4C

Au début du XVIIeiècle, le royaume du Ouaddaï situé s à l'est du Massif Central Tchadien, prit de l'importance après que, en 1611 (ou 1635), Abd-el-Kerim ibn Yamé eut expulsé les Toundjer et fondé une dynastie musulmane. Le Nord, à cette époque-là, fut dominé par les Boulala qui, après avoir été refoulés hors du Kanem, s'étaient établis au lac Fitri où ils avaient fondé un royaume ayant pour capitale Yao. A l'Ouest le Baguirmi devenait un royaume dont la richesse excitait la jalousie
1 Dokko-Kenga
694).
2

et ses douze « frères.

(NACHTIGAL

1879-1889,

II :

Ibid. : 695. FUCHS1973 : 266.

3 Voir p. 77.

16

des voisins, mais dont la puissance militaire n'était jamais assez grande pour défendre cette richesse. Chacun de ces royaumes tenta de soumettre les Hadjeray. Attaqués par les Boulala, les Kenga repoussèrent l'attaque en demandant le secours de l'armée du Baguirmi1. Ce fut le seul essai important des Boulala de conquérir le pays hadjeray. Apparemment les Baguirmiens n'essayèrent jamais d'assujettir les Hadjeray du nord où la présence du sanctuaire de Ra Tjeng leur interdisait toute opération guerrière. A l'Ouest leur zone d'influence s'étendit jusqu'aux Sokoro parmi lesquels notamment les Gogmi refusèrent de payer le tribut et durent être soumis à nouveau2. Les Hadjeray du sud qui ne trouvaient qu'un refuge imparfait dans leurs montagnes, furent décimés par les troupes du Ouaddaï. Après la conquête de Massenya (en 1806)3 par le roi Saboun du Ouaddaï, le pouvoir du Ouaddaï s'étendit jusqu'.au lac Tchad et engloba aussi le Massif Central Tchadien. Les Hadjeray du nord, sauf quelques exceptions, supportèrent l'époque de la domination du Ouaddaï assez bien, grâce à leurs forteresses de montagne qui étaient imprenables pour les guerriers du Ouaddaï. On entra donc en négociations avec les montagnards, et on se contenta de la reconnaissance nominale du sultan du Ouaddaï comme Suzerain et d'un tribut annuel de gabak4. Le territoire fut intégré au Ouaddaï sur le plan administratif et reçut le nom de « Dar Kodro Les Dangaléat de l'est notamment vécurent en bonne intelligence avec les Ou addaïens, qui installèrent un point d'appui à Korlongo.
)t.

1

NACHTIGAL

1879-1889,

II : 719.

2

BARTH1857, III : 360. NAClITIGAL1879-1889,II : 673,700,702-

703, 719. 3 Cette première attaque ouaddaïenne fut suivie de la destruction de Massenya en 1870 par le sultan Ali (NACHTIGAL 1879-1889, II : 711). Gabale : tissu de coton tissé par les hommes sur un métier à pédales, se présentant en bandes de la largeur de la main.

"

17

A la fin du ~ siècle, le pays hadjeray tomba sous la domination de Rabeh. Après la destruction du pouvoir de Rabeh par les Français, le pays hadjeray retomba sous la suzeraineté du sultan du Ouaddaï jusqu'à ce que, en 1909, les Français, avançant vers l'Est, se soient emparés du pays pour le mettre sous administration militaire française. En 1911, le poste de Mongo fut fondé. La situation ethnique actuelle des Hadjeray doit être vue à la lumière du développement historique décrit cidessus. Les Hadjeray n'ont pas eux-mêmes décidé de leur sort historique, mais ils furent soumis aux impulsions émanant des centres historiques environnants. Autrement dit, l'histoire des Hadjeray, pour autant qu'elle est accessible à l'historien, se fit à Abbéché, Massenya, Koukawa, Yao, N'Djamena (Fort-Lamy) et Paris.
LES AUTOCHTONES

Dans presque tous les villages hadjeray il y a un groupe social (le plus souvent un clan) dont les membres s'affirment autochtones. Le critère d'autochtonie est la descendance d'un ancêtre mythique qui sortit de la montagne, c'est-à-dire qui n'immigra pas mais qui sortit d'un rocher ou d'une grotte. Il s'agit toujours de la montagne sur laquelle se trouvait le village initial des autochtones. L'endroit où l'ancêtre sortit de la montagne est aujourd'hui un lieu de culte. Par leur ascendance les autochtones sont prédestinés à accomplir tous les rites concernant les génies de la montagne.
LES IMMIGRANTS

Tous les clans descendant d'immigrants affirment être venus de l'Est. Cette affirmation met en lumière l'influence de l'islam qui a introduit dans tout le Soudan oriental l'Est comme direction sacrée. Etre originaire de 18

l'Est est considéré comme distingué. De plus Abbéché, résidence du sultan du Ouaddaï reconnu comme suzerain pendant des générations, est située à l'Est. Chez les Hadjeray, la tradition d'origine de l'Est a toujours des dessous politiques. Toutefois, en analysant les traditions des clans, on aboutit à un résultat tout à fait différent: des immigrations provenant de toutes les directions. Parmi les immigrations de l'Est, il y en a une qui a été d'une importance particulière pour l'ethnogénèse des Hadjeray : celle des Toundjer. Des clans d'origine Toundjer se rencontrent surtout chez les Dangaléat de l'est où la plupart des clans de Korlongo et de TialoZoudou remontent aux Toundjer. Chez les Golé (Dangaléat de l'ouest), il y a également un clan Toundjer. D'autres clans Toundjer se rencontrent chez les Dogangué de Djougoulgouli, Gamé et Djogolo (tous habitant le versant Nord-Ouest du Massif de l'Abou Telfane) ainsi que chez les Sisi habitant le centre du Massif. De plus, les Bidio de Tounkoul disent être descendus des Toundjer. Une autre immigration importante de l'Est est celle des Dadjo qui sont venus du Dar For en au moins deux vagues. Les Dadjo de la première vague immigrèrent dans la partie Nord-Est du Massif Central Tchadien. Ils se fixèrent près de Mongo et dans les montagnes habitées par les Dangaléat de l'est; au Nord-Ouest ils avancèrent jusqu'au mont Azi. Nonobstant de nombreux mariages avec les Dangaléat et une certaine assimilation culturelle, ces Dadjo ont conservé leur conscience ethnique; ils sont restés des tribus indépendantes. L'immigration Dadjo postérieure se fit en dehors du Massif, dans les vastes plaines au nord et à l'est du Massif. Des groupes Masmadjé, immigrés du Nord-Est, s'établirent surtout dans la région des Dangaléat de l'est où ils fondèrent des clans à Tjoro et à Adougoul.
19

Un autre groupe d'immigrants du Nord partit du lac Fitri, centre ethnique des Boulala. L'immigration des Boulala se concentra également sur la région des Dangaléat de l'est où ils fondèrent la plupart des clans de Bara et de Barlo ainsi qu'un clan à Tialo-Zoudou. D'autres groupes Boulala immigrèrent à Djaya (Kenga). Des groupes Kouka, qui immigrèrent également du Nord, fondèrent le village de Zama qu'ils habitent avec des Dadjo et des Dangaléat. De plus, il y a des quartiers Kouka à Djaya (Kenga) et à Bara (Djonkor-Abou Telfane). Des clans d'origine kouka se rencontrent dans toutes les ethnies des Hadjeray du nord. Finalement il faut compter parmi les immigrants du Nord les fondateurs des clans qui disent être descendus d'une ethnie du Ouaddaï, comme par exemple une partie des Maoua qui se réclament des Kadjaksé. Les clans Bidio de Niergui disent être venus de plus loin, de l'Ennedi ; ils remontent à un Bidéyat immigré. Chez les Séguine (Djonkor-Guéra), il y a un clan qui remonte à un Gorane. Lorsqu'il s'agit d'immigrations de l'Ouest, les Hadjeray font toujours mention de Massenya, l'ancienne capitale du royaume du Baguirmi. Ce fait est dû surtout aux Kenga dont les rapports avec les rois du Baguirmi ne cessèrent jamais et qui introduisirent le nom de Massenya auprès de tous les Hadjeray comme synonyme de

l'Ouest 1.
Les immigrants de l'Ouest arrivèrent le plus souvent en groupes claniques assez importants, qui conquirent le terroir, supplantèrent les autochtones et réclamèrent la chefferie. Ils s'installèrent dans les parties Sud et Ouest du Massif du Guéra où les clans des chefs des Moukoulou et Morgué (Djonkor-Guéra) ainsi que ceux
1

Il est possible que les émigrations du Baguirmi soient en rapport
et la destruction de Massenya (Cf

avec les attaques par le Ouaddaï URVOY 1949 :105).

20

des Boubou, Lété et Djongo (Kenga) se réduisent à eux. Les Mogoum disent également être venus de l'Ouest. Parmi les immigrations en provenance du Sud, la plus importante est celle des Boa qui, partant de leur centre ethnique de Korbol, s'installèrent par la force en pays hadjeray. Il y eut probablement plusieurs immigrations boa dont la dernière établit une colonie boa à l'est de Melfi. Les clans des chefs des Banama (Kenga) tirent leur origine également des Boa. D'autres groupes Boa

fondèrent des clans chez les Dangaléat de l'Est1 et chez
les Fanian. Un groupe Sa roua, émigré de Bousso, s'installa chez les Mogoum de Djébrén sans abandonner son indépendance ethnique. Mais la situation ethnique actuelle des Hadjeray remonte non seulement à des immigrations de l'extérieur, mais aussi à des migrations à l'intérieur du Massif Central Tchadien. Une des migrations les plus importantes est celle des Mogoum qui, partant de leur centre ethnique à l'est de Djébrén, s'engagèrent vers le Nord-Ouest. Arrivés dans les monts Kofa, ils chassèrent les Tigini autochtones qui s'enfuirent probablement au Guéra et chez les Kenga. La plupart des Mogoum les suivirent et s'établirent par la force chez les Kenga où ils ont constitué depuis ce temps-là, en raison de leur supériorité politique, les clans dominants des chefs. D'autres groupes Mogoum s'établirent aux versants Ouest et Nord du Massif du Guéra (Doli, Djerkatié, Ambasira) où ils fondèrent des clans. Un autre groupe pénétra dans le Massif du Kadam et fonda des clans chez les Bidio et les Mounangué. Comme la plupart des Mogoum participa à cette migration, ce ne sont que des petits groupes qui sont restés dans leur pays d'origine. Parmi les ethnies hadjeray, ce sont surtout les Kenga qui montrèrent une mobilité particulière. Au Nord ils émigrèrent au lac Fitri où depuis lors il existe des villages
1

Le nom de Korbo serait dérivé de Korbol. 21

Kenga qui se sont peu à peu assimilés aux Boulala. Au Sud, des immigrants Kenga jouèrent un rôle important chez les Sokoro, Baraïn et Koké (descendants des Baraïn) ainsi que chez les Saba qui habitent avec les Kenga les villages de Cim et de Kambikir. Finalement, des groupes Kenga immigrèrent au Baguirmi et y fondèrent un royaume.

LES SYSTÈMES SOCIAUX
Pour les Hadjeray, la religion est indissolublement liée à certaines formes sociales. La religion existe aussi longtemps qu'existent les formes sociales adéquates, et toucher à la religion signifierait pour les Hadjeray un changement fondamental de leur société. L'étroite liaison entre religion et société est due à la participation active de tous les individus d'un groupe à un même culte. L'intégration sociale conditionne l'intégration religieuse. C'est pourquoi tout grau pe immigré aspirant à l'assimilation était obligé d'abandonner sa propre religion et d'adopter celle des autochtones, à moins qu'il ne fût assez fort pour supplanter les autochtones. Un exemple où les immigrants ont adopté la religion des autochtones est celui des Boulala immigrés dans la région des Dangaléat de l'est. A l'origine musulmans, ils immigrèrent par petits groupes en pays Dangaléat où, pour être intégrés au système social des autochtones, ils durent adopter le culte des margai des autochtones.
LE SYSTEME DES KEN GA

Chez les Kenga, le village est la plus grande unité politique traditionnelle. Les membres du village habitent un territoire bien délimité: c'est le plus souvent un des nombreux petits massifs de la région; ce territoire
22

comprend les plaines entourant le massif, vastes régions, le plus souvent inhabitées, où se trouvent la plupart des champs de mil du groupe. Dans chaque village il y a un clan dominant qui seul a droit à la charge de chef (gar). Les membres du clan dominant s'appellent gariénge (cc les gens du chef It), par opposition aux jénange (cc les gens de la terre qui n'ont
It)

pas droit à la charge
It)

de gar. Les j.énange

sont subdivisés
(cc

en deux groupes: târbitge et masakin. Les târbitge les sont les autochtones, qui à ce titre gens du Tarbit possèdent le territoire entier du village. Leur ancêtre est sorti de la montagne, et ils sont en relations de culte avec les génies des lieux qui assurent la prospérité du village. Les masakin se réduisent à d'anciens immigrants; eux aussi possèdent de la terre que les tarbitge leur ont accordée, mais ils sont masakin (pluriel du mot arabe miskin, cc pauvre »), suoordonnés aux tarbitge1.
Les rangs hiérarchiques de gariénge, j.énange-tarbitge et jénange-masakin sont surtout importants sur le plan politique. Dans la vie de tous les jours ils jouent un rôle effacé car il n'y a pas de grandes différences sociales entre les trois groupes. C'est seulement lorsqu'il s'agit d'une affaire politique qu'ils entrent en jeu. L'ordre hiérarchique se modifie lorsqu'il s'agit d'une affaire de culte. Alors les jénange-târbitge exercent l'autorité religieuse absolue, alors que nominalement elle appartient au gar2. Finalement, il manque encore un autre critère d'une véritable hiérarchie sociale: l'interdiction de mariage. Les rares exceptions où un clan gariénge et un clan jénange n'ont pas le droit de se marier entre eux sont dues au fait
1

Il semble que la même structure

sociale se rencontre

chez les

Djonkor-Guéra, les Saba, les Baraïn et les Sokoro (Cf FUCHS 1970 : 100 et suiv. ; HERSE 1947 : 54,61-62 ; VINCENT 1975 : 40 et suiv.). 2 Une telle organisation sociale peut produire des rapports politiques très compliqués. Vandame l'a décrite en détail à partir de l'exemple village Kenga de Sara (V ANDAME 1975). du

23

qu'il existe déjà beaucoup d'alliances entre les deux clans ou qu'il y a des relations de culte empêchant le mariage. Comme la terre est en la possession exclusive des
clans jénange, seuls ceux-ci ont un dabnanga

de terre .) qui est en même temps chef de son clan. La charge de dabnanga se transmet toujours dans le même lignage, elle passe toujours au plus ancien membre masculin du lignage 1. Le rang social des différents maîtres de terre d'un village dépend de l'importance attachée par la collectivité à leurs fonctions religieuses. Le principal maître de terre est le dabnanga des tarbitge. Pour les gariénge, le gar est en même temps chef du clan et chef du village. Chaque clan a son lieu de culte et certains tabous communs sont respectés par tous les membres du clan. On ne perd jamais son appartenance clanique. L'individu s'identifie au clan, et la collectivité du clan à chaque individu. Les femmes mariées dans un autre clan restent membres de leur propre clan; elles n'entrent pas dans le clan de leur mari, et ne respectent que les tabous et les obligations cultuelles de leur propre clan. En cas de meurtre, tous les membres du clan sont menacés par la vengeance du sang. Lorsque le meurtre est commis à l'intérieur du clan, il est considéré comme un péché fort grave, mais il n'est pas poursuivi2. Le lignage (tabIa) des Kenga se compose d'un groupe de familles (be) le plus souvent polygyniques qui descendent toutes en ligne patrilinéaire directe du fondateur du lignage. Les enclos des différentes familles se groupent autour d'une place, dite bôr, sur laquelle les hommes du lignage se rassemblent pour prendre les repas. Chaque épouse a droit à un enclos (gara)
1 Le dabnanga n'est donc pas nécessairement du clan. 2Voir p. 108.

(. maître

le membre le plus âgé

24

particulier. Les portes des enclos donnent toutes sur la bôr. Parmi les familles d'un lignage celle de l'homme le plus âgé est la famille dominante. Suivant les données locales, les groupes d'enclos des lignages sont plus ou moins proches les uns des autres, groupés autour d'une autre place (dôrkt), qui est la place d'assemblée où les hommes du clan se réunissent pour tenir conseil ou pour deviser. Sur la dôrki se trouvent un ou deux bâtis qui sont à la disposition de tous les membres du clan pour installer leurs métiers à tisser. Ici également on accueille les étrangers. La dôrki est le centre social du clan. Le lignage pratique toujours l'exogamie; le clan, en principe, aussi. Cependant l'exogamie clanique, qui est basée sur le culte 1, peut être relâchée si un clan est devenu très nombreux ou s'il manque des femmes. En pareil cas, le clan présente souvent une tendance à l'endogamie
LES CLASSES D'AGE DES KENGA

Un certain contrepoids au rôle dominant du clan dans la vie du village est l'institution des classes d'âge qui dépassent les limites des clans aussi bien que celle entre gariénge et jénange. Ici il faut mentionner d'abord la classe d'âge des jeunes hommes (gange) qui embrasse tous les jeunes hommes de la tribu à partir de leur quatorzième année jusqu'au moment où ils habitent un enclos en propre. Comme le premier mariage a lieu avant l'emménagement dans un enclos particulier, la classe d'âge des gange renferme aussi des hommes nouvellement mariés. Les gange prennent l'un d'entre eux comme chef (madjon), lequel doit être d'origine gariénge. Le madjori s'occupe de l'organisation des fêtes et des danses, et il convoque
1 Voir p. 113.

25

les gens pour faire des travaux collectifs (par exemple pour remettre en état une piste).

Le pendant féminin des gange est la classe d'âge des

jeunes filles (gamange) 1. Les gamange choisissent un
It)

homme adulte pour bum gamange (cc père des jeunes filles 2 lequel peut descendre de n'importe quel clan. Outre le bum gamange elles prennent encore une camarade comme ku gamange (cc mère des jeunes filles It).La ku gamange est compétente pour toutes les affaires intérieures des gamange, tandis que le bum gamange représente les intérêts des jeunes filles à l'extérieur. La ku gamange peut descendre de n'importe quel clan. Les enfants (garçons et filles, jusqu'à leur quatorzième année environ) constituent également une classe d'âge dont le chef est un homme adulte appelé bum qui est choisi par les mosk6ronge (cc père des enfants enfants eux-mêmes. Le bum mosk6ronge peut appartenir à n'importe quel clan.
It)

D'autres classes d'âge, mais qui ne sont pas organisées, sont les gakôkte ~(gens mariés habitant un enclos particulier), les djfmagala (les vieilles gens) et les gabolge, les hommes et femmes les plus âgés du village, en général une dizaine de personnes.
LE SYSTEME DES DANGALÉAT

Le village des Dangaléat (dare, dérivé du mot arabe

dar,

cc

terre

It)

est une association territoriale de clans

habitant la même région, parlant la même langue et s'associant pour entreprendre des opérations guerrières.
1 La classe d'âge des gamange renferme les jeunes filles nubiles et les jeunes femmes mariées qui n'habitent pas encore un enclos particulier. 2 Il s'appelle encore gar gamange C.çhef des jeunes filles JI).

26

A la tête du village se trouve un chef (beger) 1 élu. La
durée de ses fonctions dépend de l'habileté politique avec laquelle il agit envers les autres clans aspirant à la chefferie. Le système du clan dominant ayant seul droit à la charge de chef ne se trouve que chez les Dangaléat de l'ouest; cela est sans doute dû au contact avec les Kenga voisins. Chez les autres groupes Dangaléat, le chef peut descendre de n'importe quel clan. Ce sont les clans qui sont au centre des rivalités politiques. Le clan Dangaléat (bâ) est un groupe de parents qui tirent tous leur origine d'un même ancêtre dont le nom, à moins qu'il n'ait été conservé dans le nom du clan, a le plus souvent été oublié parce qu'il était sans importance pour le clan. Ce qui importe, c'est l'origine de l'ancêtre - s'il était autochtone ou immigré - le lieu d'où, le cas échéant, il immigra, son appartenance ethnique, ses voies de migration et la situation qu'il trouva à son arrivée dans le site actuel du village. Voilà les données importantes qui, conservées par la tradition, décident de l'amitié et de l'inimitié et qui sont alléguées lors de toute querelle assez grave. Avant la pacification, lorsque les Dangaléat habitaient encore dans la montagne, les membres du clan avaient construit leurs enclos tout près les uns des autres 2. Obligés par l'administration française à s'installer au pied des montagnes, ils se sont établis plus loin les uns des autres, afin de prévenir les risques d'incendie. Le clan se compose de plusieurs lignages (biti)3 dont les familles habitent tout près les unes des autres. Les
1 En dialecte de Tialo-Korlongo beger, en dialecte de Bara et Korbo me. Le terme arabe melik est aussi fort courant. 2 Urie partie des Dangaléat de l'ouest habite encore les anciens lieux d'habitation dont l'ancienneté se manifeste par de hauts remblais de déchets entassés entre les villages. Cela donne une image de l'habitat des Hadjeray avant la colonisation. 3 Dans la région de Korba le lignage est appelé beger. 27

enclos se groupent autour d'une place (dite également bitt) qui est ombragée par un arbre et sur laquelle les hommes du clan prennent les repas en commun. L'institution du chef de biti n'est pas connue, mais en pratique c'est l'homme le plus âgé qui exerce les fonctions de chef. Toutefois il ne peut rien décider sans le consentement des autres hommes du lignage. Le lignage se compose de plusieurs families qui, selon le nombre d'épouses d'un homme, consistent en un ou plusieurs ménages. Le lignage pratique toujours l'exogamie, alors que les clans présentent souvent une tendance à l'endogamie. La terre est la possession exclusive des clans autochtones. Ceux-ci possèdent un lignage sacré duquel descend le maître de terre (ka kidar, celui de la terre .)1. Outre le maître de terre, il y a encore un maître de rocher (ka gamor, te celui du rocher .)2 qui est en possession du rocher duquel sortit l'ancêtre mythique. Le culte dédié au rocher (gamor) est d'une grande importance pour tous les habitants du village. En principe, ka kidar et ka gamor devraient descendre du même lignage sacré, qui tire son efficacité religieuse de sa descendance directe de l'ancêtre mythique. En réalité, seul le ka gamor en descend, alors que le ka kidar provient d'un autre lignage qui se ramène toutefois à un frère de l'ancêtre. Il arrive parfois que le ka kidar n'appartienne pas au clan autochtone, mais à un clan immigré. Les Dangaléat en donnent une explication historique: lorsque les autochtones omirent (par peur) de descendre de la montagne et de s'emparer de la terre environnante, les premiers immigrants (parfois les deuxièmes) la prirent. Il se peut aussi que le ka kidardonne une partie de sa terre à un lignage d'un autre clan auquel il est allié par
te

1

En dialecte de Korba, le maître de terre est appelé me kfdar, chef de rocher-,

. chef
'

de terre -,

2 En dialecte de Korbo me dambar,. 28

mariage, tout en conservant une certaine autorité nominale. Entré en possession de terre, ce lignage également fournit un ka kidar1. Il paraît qu'à l'origine le ka gamor, autorité religieuse suprême, était à la fois chef de son clan et beger (voir p. 27 note 1) du village. Actuellement, l'autorité religieuse et l'autorité laïque sont largement dissociées. Le même principe se retrouve dans le clan. Les autorités religieuses telles que ka kidar ou ka gamor ne sont jamais chef de leur clan; les deux fonctions ne doivent pas être réunies dans une même personne. Autrefois, aux dires des Dangaléat, il n'y avait pas de chef de clan, mais seulement un représentant du beger qui portait le titre ouaddaïen de mandjak. Le mandjak servait de médiateur entre les clans et le chef. Installé par le chef, il ne devait pourtant pas appartenir au clan du chef. Le fait que ces renseignements soient exacts ou non ne peut plus être déterminé. Comme il n'existe pas de lignage dominant dans le clan, le chef de clan se trouve confronté aux mêmes conditions instables que le chef de village. L'installation des chefs de clan (qui s'appellent encore mandjak parce qu'ils se considèrent comme représentants et organes de contrôle du cheÛ a été imposée par l'administration. Le mandjak est élu par les hommes du clan et il reste dans ses fonctions aussi longtemps qu'il n'a pas été renversé. Comme sa destitution n'a pas besoin d'être confirmée par l'administration, il est plus facile à destituer que le beger. En général le mandjak est aussi le candidat de son clan à la charge de chef de village. On ne perd jamais son appartenance clanique. Même si quelqu'un a été expulsé du village pour cause de crime, il reste membre de son clan, avec toutes les obligations religieuses et sociales qui en résultent. De
1 Les Korlongo, par exemple, ont reçu la terre de leur village du maître de terre de Tialo-Zoudou qui était allié par mariage à un lignage du clan Galanguira. 29

même les femmes mariées dans un autre clan restent membres de leur propre clan, elles n'entrent pas dans le clan de leur mari.
LE CONSEIL DE VILLAGE DES DANGALÉAT

Parmi les institutions qui dépassent les limites des

clans, celle des odjuanina, les ccgrands., détient la plus
grande influence politique et sociale, car ils constituent le conseil de village, réunissant les hommes les plus puissants du village. Parmi les odjuanina on compte: le chef de village (beger), les chefs de clan (mandjak), les ka kidar, le ka gamor et les cc spécialistes du culte» 1. Les odjuanina décident de toutes les affaires importantes du village, ils choisissent le chef et ils le destituent. Comme les Dangaléat manquent d'une unité sociale dominante, les rivalités politiques se déploient aussi au niveau du conseil de village. Chacun des odjuanina considère l'autre (et non sans raison) comme un rival avide du pouvoir et toujours soucieux de renforcer sa propre position en minant celle des autres.
LES CLASSES D'AGE DES DANGALÉAT

Les hommes se classent en quatre, les femmes en trois classes d'âge. 1) Les classes d'âge des hommes sont: k6raige : garçon non-circoncis (jusqu'à sa onzième année environ). : jeune homme, entre la circoncision et la fondation d'une famille. : homme marié habitant un enclos particulier. : vieil homme (aux cheveux blancs).

du bal
midira djâmange
1 Voir

p. 151-2.

30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.