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LA TCHETCHENIE UN PEUPLE SACRIFIE

De
444 pages
Que sait-on de cette petite république caucasienne, de ce peuple encore une fois sacrifié sur l'autel des priorités stratégiques et des ambitions politiques des uns et des autres ? Que sait-on même des réalités, pour ceux qui la vivent, d'une guerre où tout est fait pour tenter d'empêcher les journalistes de trop s'attarder ? Cet ouvrage raconte cela avec un luxe de détails qui est le fruit d'une connaissance approfondie de la situation, grâce à d'innombrables reportages et des centaines d'heures d'interviews. Ce livre est donc à la fois un témoignage - unique en France sur ce sujet - et une clé pour comprendre l'actualité.
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T chétchénie
Un peuple sacrifié

Isabelle Astigarraga

T chétchénie
Un peuple sacrifié

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y IK9

En couverture: manifestation à GroiflY} décembre 1995. Thomas Dworzak cg Wostok Press

cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8782-3

A Sebastian, Marielle, Boris, Stephane, Catherine et Nikolai~ poUr l'aventure partagée. Et à Moussa et Zariat, pour nos rires au milieu de I'horreur.

Lorsque j'aurai achevé de construire des forteresses, je proposerai à ces misérables qui habitent la région et qui se disent en paix avec nous des règles de vie et des obligations qui leur feront clairement comprendre qu'ils sont les sujets de votre Majesté et non ses alliés comme ils le croient jusqu'à présent.
lettre du général russe Ermolov au tsar Alexandre 1er, à son arrivée dans les régions habitées par les Tchétchènes - 1816

Il est impossible d'envisager une intervention militaire directe russe en Tchétchénie. Ce serait si violent et si sanglant que personne ne nous le pardonnerait. Boris Eltsine - 11 août 1994

(Les indépendantistes tchétchènes) sont des chiens enragés, et les chiens enragés, on les abat.
Boris Eltsine

- après

Pervomaïskaïa,

janvier 1996

Un règlement politique (en Tchétchènie) n'est pas envisageable avant l'anéantissement des bandits. Vladimir Poutine - octobre 1999

Quelques dates repères
HISTOIRE Fin du XVIIIe siècle: l'avancée russe atteint la Tchétchénie des montagnes. 1824-1859: grande guerre de résistance à la colonisation, dirigée après 1834 par l'imam Chamyl. 1859: reddition de Chamyl. La Tchétchénie passe sous contrôle russe. Plusieurs "rébellions" dans les décennies qui suivent. 1917: révolution russe. 1944: déportation des Tchétchènes vers l'Asie centrale. Un tiers en mourront. 1956-7: déstalinisation. Les Tchétchènes sont autorisés à rentrer. FIN DE L'URSS novembre 1989: le mur de Berlin tombe. Moscou reconnaît officiellement que les Tchétchènes ont été déportés à tort. Ils sont réhabilités en 1991. juin 1991: Boris Eltsine élu président de la Russie, l'une des 15 républiques soviétiques. En URSS, mouvements indépendantistes de plus en plus forts. août 1991: putsch raté de la vieille garde communiste contre Gorbatchev. Dans les jours et semaines qui suivront l'URSS s'écroule peu à peu. automne 1991: la Tchétchénie, une des "républiques autonomes" de la Russie, proclame son indépendance. 31 décembre 1991: fin officielle de l'URSS, qui éclate en 15 pays. PREMIERE GUERRE DE TCHETCHENIE été 1994: prises d'otages dans le Caucase, Moscou ne reconnaît plus que l'opposition à Doudaïev. Batailles entre partisans et opposants de Doudaïev. fin novembre 1994: défaite de l'opposition. Premiers bombardements russes. Il décembre 1994: l'armée russe entre en Tchétchénie. mi-janvier 1995: les Russes prennent le palais présidentiel à Grozny. juin 1995: Prise d'otages de Boudionnovsk, dirigée par Bassaïev. Il obtient un cessez-le-feu et l'ouverture de négociations. La trêve sera vite rompue. 3 juillet 1996: Boris Eltsine réélu président. Les Russes brisent la trêve. août 1996: victoire indépendantiste à Grozny. Le général Lebed négocie. 31 août 1996: l'accord de Khassaviourt stoppe la guerre, mais ne règle pas la question de l'indépendance. 1999 7 août: attaque d'islamistes tchétchènes au Daghestan 9 août: Vladimir Poutine nommé Premier ministre russe fin août: les avions russes commencent à bombarder la Tchétchénie août-septembre: attentats en Russie, 300 morts. Moscou accuse les islamistes, qui nient. 1er octobre: les troupes russes entrent en Tchétchénie. 10

Introduction
Moscou présente depuis cinq ans la "crise" tchétchène comme une simple affaire intérieure, une opération du gouvernement légal russe, sur un territoire russe, pour éliminer un petit groupe de bandits terroristes indépendantistes que la majorité de la population tchétchène, qui se considère comme russe, ne soutient absolument pas. Une situation, pourrait-on dire, semblable à celle de la Corse. Une poignée de terroristes indépendantistes, et une population corse qui dans sa majorité désapprouve leur action. Peut-on pour autant imaginer le gouvernement français ordonnant, pour mater ces quelques indépendantistes évidemment répartis parmi la population, de bombarder Ajaccio et Bastia, en tuant les civils par dizaines de milliers? C'est pourtant ce que fait le gouvernement russe. Mais en Russie, l'Occident a depuis quelques années bien d'autres priorités que les droits de l'homme. En 1994-96, il fallait soutenir à tout prix Boris Eltsine, garant de la "démocratie" russe face à la menace d'un retour au communisme. Il s'agit surtout aujourd'hui de ne pas déstabiliser plus encore un pays déjà instable et qui possède l'arme nucléaire. Ainsi qu'un siège au Conseil de Sécurité de l'ONU, avec un droit de vote dont on a souvent besoin pour des sujets jugés plus itnportants. Tout cela mérite bien que, pour la deuxième fois en cinq ans, l'on sacrifie un petit peuple mal connu, musulman de surcroît. Alors on fait semblant de croire, comme l'affirment les Russes, que les Tchétchènes sont bien les auteurs des attentats meurtriers de Moscou. Et encore une fois il y a les quelques protestations d'usage, mais guère de sanctions. Bien qu'il décrive essentiellement la guerre de 1994-1996, ce livre est hélas très actuel. Tous les journalistes connaissant bien la situation en sont frappés: ce qui a commencé en octobre 1999 est la même guerre. Le contexte politique a quelque peu évolué, mais les déclarations des Russes et leurs méthodes aussi bien militaires que politiques face à la Tchétchénie sont exactement les mêmes, tout comme la guérilla dans laquelle ont déjà commencé à s'engager les indépendantistes tchétchènes. On peut malheureusement lire ces pages
Il

en se disant qu'elles décrivent ce qui se déroule actuellement. Revoir en détaille déroulement de cette première guerre permet également de mesurer la difficulté qu'il y aura à trouver une solution durable en Tchétchénie. Il y a autour de tout cela des enjeux énormes pour la Russie, qui se débat dans une formidable crise d'identité, mais aussi pour le monde, notamment lorsqu'on observe le net changement de ton de Moscou vis-à-vis de l'Occident depuis l'arrivée au pouvoir de M. Poutine, mais toutes ces grandes considérations politico-stratégiques ne sont pas le sujet de ce livre et ne sont qu'évoquées brièvement. Plus modestement, j'ai cherché à raconter simplement comment les gens pris dans cette guerre l'ont vécue. Et à faire connaître un peu la Tchétchénie, un petit bout de ce Caucase qui appartient à l'Europe, même si vu de France il semble très, très loin. On trouvera plus de Tchétchènes que de Russes dans ce livre. D'abord parce que c'est la proportion sur place. Mais aussi parce que les Tchétchènes, civils comme combattants, ont toujours été beaucoup plus accueillants aux journalistes, et en particulier aux journalistes étrangers, que les forces russes, qui n'autorisaient que quelques reporters russes triés sur le volet à les observer vraiment. La Tchétchénie est un petit pays. Il comptait très peu d'hôtels avant la guerre, ils ont vite été détruits, et les journalistes se sont retrouvés à loger chez l'habitant. Payante ou gratuite, l'hospitalité était toujours généreuse, d'autant que les Tchétchènes, furieux de la propagande russe qu'ils voyaient chaque soir à la télévision,. persistaient à espérer qu'avec la présence de journalistes pour raconter ce qui se passait réellement le monde finirait par s'émouvoir et intervenir. Très vite les "meilleures adresses" passaient de bouche à oreille et il y a eu dans chacune des principales villes des maisons surnommées par les voisins "la maison des journalistes". A loger ainsi toujours dans les mêmes endroits, il était facile de suivre le destin des uns et des autres d'un bout à l'autre de la guerre. Même les combattants revenaient périodiquement se reposer chez eux, et puis souvent on les retrouvait de bataille en bataille. Certains de ces' Tchétchènes rencontrés pendant la guerre sont devenus des amis, avec qui j'ai gardé le contact et que j'ai revus au cours de ces trois ans qu'il faut maintenant appeler l' entre-deux-guerres. Malgré son ton de roman, donc, je veux dire clairement que ce
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livre n'a rien d'un texte de fiction. Il décrit des personnes réelles, dans des situations réelles. C'est un travail de journaliste, fruit d'une quinzaine de séjours en Tchétchénie, des séjours faits de reportages de guerre mais aussi de longues soirées dans les maisons tchétchènes à discuter politique, vie quotidienne, traditions et histoire, et de centaines d'heures d'interviews. Chaque phrase mise dans la bouche d'un "personnage" de ce livre est une phrase réellement entendue, chaque situation une situation que j'ai vue de mes yeux, ou bien sur laquelle j'ai enquêté et qui m'a semblé avérée. Ce qu'il n'était pas possible de vérifier est clairement identifié en tant que rumeur ou opinion. C'est le cas notamment pour la controverse sur les premières années de "l'indépendance" tchétchène. Je n'ai connu la Tchétchénie qu'au début de la guerre, et les passions exacerbées influaient déjà tellement non seulement sur les opinions mais même sur la perception du passé que je n'ai pas pu vraiment décider qui avait raison ou tort. Je présente donc les différentes versions. Malgré mes efforts il est possible qu'il y ait quelques erreurs sur des points de détail. Mais la vision d'ensemble correspond à la réalité.

Remerciements Nombre de mes collègues journalistes reconnaîtront dans ce livre des petits passages, descriptions ou parfois citations, qui leur appartiennent et qui m'ont permis de compléter ma propre expérience de cette guerre. Je les en remercie. C'est le cas plus particulièrement pour la fortnidable équipe avec laquelle j'ai eu la chance de travailler à Moscou et en Tchétchénie: Marielle Eudes, Sebastian Smith, Stéphane Orjollet, Catherine Triomphe, Boris Bachorz, Jean Raffaelli, Paola Messana, Deborah Pasmantier et Christophe Beaudufe. A mes collègues russes, en particulier Piotr Tolstoï et Marina Lapenkova, je suis reconnaissante de m'avoir souvent rappelée à l'ordre quand je revenais de certains séjours éprouvants un peu trop pro-tchétchène. Et à eux et à tous mes amis russes je voudrais redire que ma colère a toujours visé les dirigeants russes et leur cynisme, non le peuple russe. Je ne suis pas retournée en Tchétchénie depuis que cette deuxième guerre a commencé, et pour toutes les informations la concernant j'ai évidemment une grande dette envers les journalistes qui y sont allés
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ces derniers mois, dans des conditions beaucoup plus difficiles et risquées qu'il y a cinq ans. Et pour leur travail remarquable j'ai une double reconnaissance, non seulement parce que je les ai "pillés" mais surtout parce qu'ils ont réussi à faire comprendre au monde que cette "opération anti-terroristes" était en réalité une guerre brutale contre un peuple entier. Mon admiration va en particulier à Sophie Shihab, du Monde, et Anne Nivat, pour Libération. Et bien sûr à Nikolaï Topouria, de l'AFP, le petit "Nikoucha" avec qui nous avions déjà beaucoup travaillé en 1994-96, et qui encore une fois continue à se faufiler partout, au mépris des risques, pour voir ce qui se passe réellement. La liste des Tchétchènes à qui je suis reconnaissante, pour leur hospitalité, leur aide dans des moments dangereux ou difficiles, leurs longues explications sur les traditions tchétchènes, leur amitié simplement dans des conditions parfois terribles, serait interminable. Je citerai tout de même Alvi Zakriev, le correspondant de l'AFP, qui sera resté dans Grozny assiégée pratiquement jusqu'au bout. Et bien sûr Moussa et sa famille, Zariat, Zariema et Rouslan, Zara et Zinia et tous les habitants de ces deux maisons de Grozny qui furent à tour de rôle surnommées "la maison de l'AFP", Islam et sa famille pour les chaleureux souvenirs de Hadji-Iourt, Rouslan le chauffeur téméraire, Macksharip pour son amitié et la chaleur de sa maison accueillante aux journalistes après les nuits glaciales de l'hôtel Dynamo. Et Hazman, journaliste de la télévision tchétchène, à qui je dois notamment une foison de détails sur Pervomaïskaïa. Et qui la dernière fois que je l'ai vue, début décembre 1999, repartait pour Grozny. Mes remerciements également, pour la photo de couverture, à Thomas Dworzak, de l'agence Wostok, qui lui aussi repartait midécembre une fois de plus pour la Tchétchénie. Enfin un grand merci à mes relecteurs, qui ont avalé en quelques jours deux ans de guerre et 150 ans d'histoire pour me donner avis et suggestions et attraper mes fautes d'orthographe: Marie Wolfrom, Deborah Pasmantier, Sylvie Mounier, Sophie Shihab, Frédérique Longuet-Marx, et, bien sûr, Loli et mes parents.

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Quelques remarques pour faciliter la lecture
Le système de transcription des noms propres est celui adopté pour le russe, avec quelques légères modifications. Ainsi le son "kh", son guttural semblable à celui du ch allemand ou du j espagnol, est transcrit par "h" lorsqu'il vient en début de mot (Hassan, Hadji-Iourt). Le "i" ou "y" du pluriel russe (un kontraktnik, des kontraktniki) et les "iï" ou "yï" qui tenninent de nombreux noms sont simplement transcrits en "i" , la différence pour un public francophone étant insignifiante. De même pour le son "chtch", comme dans Khrouchtchev, qui se prononce en gros comme un sinlple "ch" et a été transcrit comme tel pour les noms dont l'orthographe n'est pas déjà connue à l'étranger. Avec mes excuses aux puristes. Le nom Eltsine se prononce en rosse "yeltsine", c'est pourquoi on trouvera dans ce texte, par exemple, des "de Eltsine" et non "d'Eltsine". Pour des raisons purement esthétiques, j'ai préféré garder pour Chamyl, le chef des Tchétchènes au XIXe siècle, cette orthographe, l'une de celles en usage à l'époque (et donc aussi pour Chamyl Bassaïev, puisque le prénom est le Inême), ainsi que l'orthographe en "h" pour le Daghestan. Le village de Pervomaïskaïa, au Daghestan, où les preneurs d'otages tchétchènes furent assiégés en janvier 1996, s'appelle en réalité Pervomaïskoïé. Mais le nom avait été mal orthographié dans les premières informations diffusées par les agences rosses, et pour la cohérence tous les médias avaient ensuite gardé cette première version. J'en ai fait autant.

Les Tchétchènes entre eux s'appellent par leur seul prénom (avec parfois une précision pour éviter la confusion; deux des principaux commandants Îlldépendantistes sont ainsi connus comme "le grand Aslambek" et "le petit Aslambek"). Les Russes, en revanche, ont un système plus complexe. Pour un familier, on emploie le diminutif du prénom. Sacha pour Alexandre,Lena pour Elena, Dinla pour Dmitri, Serioja pour Sergueï, etc. La forme respectueuse (équivalent du M. ou Mme...) emploie le prénom et le patronYlne, formé à partir du prénom du père. Nina, dont le père s'appelait Alexandre, est donc pour ses voisins Nina Alexandrovna, Sémion, dont le père était Nikolaï, Sémion Nikolaïevitch. Les Russes appliquent la 11lêmerègle quand ils s'adressent aux Tchétchènes, et Nina appelle sa voisine 15

Leila Moussaïevna. Dans les documents officiels en Russie, on énonce d'abord le nom de famille, suivi du prénom et du patronyme. Difficile de donner un cours précis pour la valeur du rouble, la monnaie russe, que la Tchétchénie a toujours continué d'utiliser. En gros, dans les dernières années de l'URSS et les toute premières années de l'après-URSS, on est passé très vite d'environ un rouble pour un franc à 1.000 roubles pour un franc. En 1995, des billets de 1.000 ou 2.000 roubles étaient donc de la petite monnaie. Après avoir réussi à stabiliser enfm la monnaie, la Russie est passée au "nouveau rouble", revenant à peu près à la parité avec le franc, jusqu'à la dévaluation d'août-septembre 1998. Le rouble vaut actuellement environ 25 centimes.

LEXIQUE

abrek : bandit d'honneur aoul : village tchétchène babouchka: « grand-mère », vieille femme boievik : nom russe des combattants tchétchènes djiguit : guerrier tchétchène au XIXe s. doudaievtsi : partisans de Doudaïev ghazavat : nom tchétchène de la guerre sainte, djihad grad: orgues de Staline kindjal : poignard caucasien komsomol :jeunesses communistes kontraktnik : mercenaire de l'armée russe naib : lieutenant <;le Chamyl, au XIXe s. papakha: haut bonnet d'astrakan propiska : autorisation de séjour smertnik : « volontaire de la mort » snaiper : sniper, tireur d'élite ou franc-tireur tariqat : confrérie soufie zemlianka : « hutte» creusée dans le sol zÏkr : prière chantée, parfois dansée, des soufis

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Prologue
- Nettoyer une ville est finalement assez simple. Il faut prendre beaucoup de grenades. Un blindé passe en tête, avec une quinzaine de soldats autour. Au l110indre bruit, tout le monde jette des grenades dans la rue. C'est comme ça qu'on avance. Il parle tranquillement, Guennadi, cet officier des troupes spéciales russes, qui raconte comment son unité a commencé à "nettoyer" ce bourg tchétchène de 5.000 habitants dont elle s'est emparé quelques heures plus tôt, après six jours de combats. - Ensuite il faut vérifier chaque maison. Là aussi, il veut mieux jeter quelques grenades à l'intérieur, à tout hasard, avant d'entrer. Et s'il y a des civils? - Pour eux, le mieux est de sortir dans la rue, pour qu'on les voie. Ce soldat professionnel âgé d'une trentaine d'années n'a pas d'état d'âme. Il est là pour affronter des combattants tchétchènes que Moscou qualifie tour à tour d'islamistes, de terroristes ou de bandits, et qui opposent par endroits aux troupes russes une résistance qui montre qu'eux aussi sont bien armés et prêts à tout. Alors tant pis pour les civils pris dans la tourmente. Que ce soit dans les villages ou à Grozny. Car l'armée russe est en train de "nettoyer" la Tchétchénie comme l'unité de Guennadi a "nettoyé" ce bourg. Avec en guise de grenades des obus et des bombes. **** - Cinq années de cauchemar pour en revenir là! Hassan ces derniers mois ne sait plus ce qui l'emporte en lui, de l'incrédulité, du désespoir, ou de la rage. Ce tranquille instituteur 17

tchétchène de Grozny avait soudain vu sa vie basculer il y a cinq ans, à l'entrée des troupes russes dans sa ville, lorsqu'en une demi-seconde, sans qu'il ait même bien compris comment, cet intellectuel un peu timide avait brusquement décidé d'aller se battre, et était parti, sans armes, à la rencontre de l'armée russe. Mais maintenant tout ça est loin, il avait depuis longtemps repris son travail d'instituteur et sa vie de famille, avec quatre enfants dont un bébé, dans cette chaotique Tchétchénie d'après-guerre, il avait assez à faire simplement pour survivre. Et puis voilà que tout a recommencé. Tout. Chaque jour, ce sont les mêmes images qu'il y a cinq ans, les mêmes déclarations russes affirmant ne s'en prendre qu'aux combattants, les mêmes réponses enflammées et vantardes des dirigeants tchétchènes, chaque jour surtout les mêllles bombardements, qui tuent toujours plus de civils que de combattants, les mêmes hôpitaux surchargés de blessés et manquant de tout, le même défilé des familles tentant de fuir le pays, les mêmes combats dans les villages. - Oui, c'est bien exactement la même guerre. Alors, la rage le prend, Hassan, contre tous ces gens qui depuis cinq ans détruisent sa vie sans relâche. Rage contre tout le monde. Contre les indépendantistes des premières années de l'après-URSS, qui ont laissé le chaos s'installer, fournissant aux Russes l'excuse pour intervenir. Contre les Russes qui en 1994 sont venus "éliminer les bandits et ramener l'ordre" à coups de bombes et de canons, tuant en moins de deux ans de guerre quelque 70.000 civils, quasiment une personne sur dix pour la petite Tchétchénie, avant de partir il y a trois ans en laissant derrière eux une république en ruines et des milliers d'hommes armés. Rage aussi contre ces "combattants" qui dès la guerre finie se sont empressés de se retourner les uns contre les autres et, pour beaucoup, d'utiliser leurs armes à des fins tout autres que la défense du pays. Rage contre Maskhadov, le président tchétchène modéré, tellement modéré qu'il n'a pas osé mettre au pas dès le départ tous ces petits chefs de guerre dont seule une minorité s'est loyalement mise à sa disposition, laissant très vite s'installer un désordre contre lequel il ne pouvait plus rien. Rage contre tous ces mafieux qui avaient fui aux premiers coups de canon et ont réapparu dès la fin de la guerre et qui prospèrent dans cette absence totale de pouvoir, ceux qui ont recommencé à pomper allègrement dans l'oléoduc qui traverse la Tchétchénie, ceux qui très vite ont fait des enlèvements contre rançon 18

une véritable industrie nationale, s'attaquant notamment, avec la bénédiction évidente, sinon parfois l'aide, des Russes, auxjoumalistes et aux humanitaires étrangers, achevant ainsi d'isoler la Tchétchénie. Il rage, enfin, contre les islamistes, ces wahhabites avec leurs quelques milliers d'hommes armés, qui se pavanaient partout dans leurs grosses Jeeps américaines, armés et équipés jusqu'aux dents, attirant les jeunes grâce à cet argent qui pour eux semblait couler à flots, alors que le pays était toujours en ruines. Et qui avec leurs grands alliés parmi les chefs de guerre, Chamyl Bassaïev et le saoudien Khattab, ont déclenché ce nouveau cataclysme en lançant en août leur attaque stupide au Daghestan. - Ils seraient payés par les Russes qu'ils n'auraient pas fait pire! **** Fin juillet 1999. C'est la torpeur de l'été en Russie, tout le monde est" à la datcha", c'est-à-dire à la campagne, la datcha pour les riches c'est une superbe villa, pour beaucoup d'autres une simple cabane en bois, sans chauffage ni eau courante, mais l'essentiel c'est d'être hors de la ville, il y a la forêt pour se promener, cueillir des baies ou des champignons, et le potager du petit jardin, qui avec ses choux, ses pommes de terre, ses carottes, va encore une fois permettre de passer l'hiver. Bref, c'est l'été, et la rumeur moscovite semble bien loin. Et pourtant, à force d'enfler elle finit tout de même par s'imposer. - Bien sûr, on savait bien depuis longtemps que le pouvoir était corrompu jusqu'à la moelle. Mais je ne pensais pas que Eltsine luimême... Non, c'est drôle, depuis toutes ces années où elle a regardé tous les proches du pouvoir russe piller le pays au vu et au su de tout le monde pendant que tout s'écroulait, où elle a constamment pesté contre cette complicité de Boris Eltsine qui livrait le pays à ses amis et aux hommes d'affaires en échange de leur soutien à ses campagnes électorales, Natacha comme la plupart des Russes n'est jamais allée jusqu'à penser que le président russe pouvait lui aussi avoir tout simplement empoché de l'argent. Qu'il ait pu toucher ce million de dollars dont parlent les journaux occidentaux, pot-de-vin d'une entreprise un peu louche qui en échange a obtenu le juteux contrat de la réfection du Kremlin, qu'il puisse avoir comme ils l'affirment une carte de crédit sur un compte à l'étranger, ainsi que ses deux filles. Et puis il y a cette histoire de l'argent du FMI. Des milliards de
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dollars qui auraient été détournés. Là, les accusations sont plus vagues, d'ailleurs le FMI affirme ne pas avoir de preuves... - Quelles preuves? Qu'est-ce qu'ils veulent, des avis de virement vers la Suisse? Après tout, cette aide du FMI, tous ces milliards de dollars versés à la Russie depuis bientôt sept ans, cette aide était officiellement destinée à une chose: remettre le pays sur pied, mettre en place un système capitaliste qui tourne et relancer cette économie délabrée après 70 ans de soviétisme et dix ans d'incurie totale. Et rien de tout ça n'a été accompli, pendant que l'argent russe part vers les comptes en Suisse à raison de deux milliards de dollars par mois. Oui, que le pouvoir russe soit corrompu, elle n'en doute pas, Natacha l'intellectuelle, jolie jeune femme qui parle plusieurs langues étrangères et évolue dans un monde d'écrivains, de poètes, d'artistes, de metteurs en scène, de musiciens, un monde où souvent elle arrive à oublier le chaos total dans lequel se trouve son pays. Un monde où les créateurs continuent de créer, malgré les difficultés financières, où l'on continue d'aller applaudir au théâtre des mises en scènes novatrices, où le débat intellectuel se poursuit. Une Russie qui n'intéresse guère les médias étrangers mais qui continue à vivre. Et Natacha sait bien que, pour garder et continuer à accroître ces fortunes incommensurables qui se sont faites depuis dix ans, l'entourage de Boris Eltsine est bien décidé à tout mettre en jeu pour gagner l'élection présidentielle de juin 2000. Cela risque d'être plus difficile que sa réélection en 1996. Oh, bien sûr, Natacha a voté pour lui à l'époq~e, puisque c'était lui ou les communistes. Mais cette fois-ci c'est une autre affaire. Boris Eltsine, le "tsar" vacillant qui n'émerge de temps à autre de son éternelle convalescence que pour limoger un Premier ministre ou lancer une petite phrase qui rappelle au monde quel homme imprévisible est à la tête de la deuxième puissance nucléaire, ne se r~présentera pas. Dans son entourage, on ne se préoccupe plus depuis longtemps que de lui trouver un successeur. Le choix est difficile, car il s'agit de trouver celui qui pourra faire face à la puissante coalition du maire de Moscou, Iouri Loujkov, qui grâce à l'argent de toutes les grosses sociétés installées à Moscou a fait de sa ville une vitrine de tout ce que ce nouveau capitalisme pouvait offrir de plus attrayant, et d'Evguenni Primakov, le plus présidentiable, si l'on en croit les sondages, de la kyrielle de Premiers 20

ministres qui se sont succédé depuis deux ans. Et puis il faut faire disparaître de la une des journaux et des télévisions ces affaires de corruption, de fonds du FMI et de cartes de crédits. **** Mi-août. En regardant dans le ciel bleu les avions lâcher leurs bombes, d'ici, de ce petit village des montagnes tchétchènes où il est venu voir sa fille on les voit très bien, Ibrahim a le cœur serré. Bien sûr, les bombes tombent de l'autre côté de la frontière, sur le Daghestan, sur ces islamistes qu'il n'aime guère et qui franchement ne méritent pas mieux, mais tout de même, ces avions et ces bombes qu'on voit tomber, cela lui rappelle trop de mauvais souvenirs, à Ibrahim. C'est drôle, en les regardant le vieil homme se rend compte qu'il l'avait presque oubliée, la guerre. Tous ces mois à guetter les avions, ce gros bombardement sur sa ville, cette fuite devant les raids aériens, de village en village, toujours rattrapé par les avions et les bombes, et puis tout à coup cette victoire inattendue de la poignée de combattants contre l'immense armée russe, cette paix brusque, cet immense espoir. Un espoir tellement déçu. Très vite Ibrahim n'a plus reconnu son pays dans cette Tchétchénie soudain engouffrée dans cette criminalité envahissante, où toutes les valeurs traditionnelles qu'en tant qu'ancien, membre de ce conseil des anciens qui dans la tradition tchétchène était tout puissant, il a toujours Inis un tel point d'honneur à défendre, toutes ces valeurs qui avaient commencé à disparaître pendant la guerre ont achevé de faire place à la loi des armes. Bien sûr, c'est souvent le lot commun des après-guerre, cet espèce de chaos où les fusils font la loi. Mais ce qui lui fait le plus de peine, à Ibrahim, c'est de voir tous ces jeunes entraînés dans cette histoire. Comment ne le seraient-ils pas, puisque personne n'a rien d'autre à leur proposer? Le pays est en ruines, quasiment plus une usine ne marche, la Tchétchénie n'a jamais été très riche mais le peu de prospérité qu'elle a connue dans les dernières années de l'URSS et même si elle avait parfois des origines douteuses - sous la présidence indépendantiste de Djokhar Doudaïev, tout cela a été englouti par la guerre, et il ne reste plus que cette ruine immense qui n'a de travail à proposer à personne. Certains sont partis, ceux surtout qui avaient la chance d'avoir déjà en Russie ou bien au Kazakhstan de la famille 21

qu'ils pouvaient aller rejoindre, mais la plupart des Tchétchènes sont restés, et depuis trois ans ceux qui refusent le banditisme s'efforcent tout simplement de survivre, plutôt mal que bien. Alors face à ce yide total, comment les jeunes ne se laisseraient-ils pas prendre à ce mirage que leur proposent mafias ou islamistes. Comment auraient-ils résisté quand beaucoup de ces chefs de guerre qu'ils admiraient tant, devenus «protecteurs », au sens mafieux du terme, de groupes criminels ou des islamistes, sont venus leur proposer de "s'enrôler" dans leur armée, leur proposer gîte et couvert, de l'argent, une arme, cette kalachnikov qui pendant toute la guerre les a fait rêver. Chez les islamistes tout cela se double du discours religieux, qui donne pour ceux qui veulent y croire un tour noble à des activités qui sont loin de l'être, Ibrahim est bien placé pour le savoir, il en connaît trop de ces gens-là, mais en tout cas entre leurs grands discours sur la religion et cet argent qui chez eux semble ne jamais manquer, les islamistes n'ont pas eu de mal à recruter. Même s'ils n'ont pas, et encore heureux, réussi à imposer leur loi au pays. Et pourtant, c'est vrai que la guerre de 1994-96, avec son cortège de morts quotidien, avait finalement rendu tout le monde plus religieux. Mais ces tribunaux islamiques, ces foulards pour les femmes, forcer les gens à respecter avant tout les signes extérieurs de la religion, c'est exactement le contraire de ce qui se pratique en Tchétchénie depuis des décennies, où l'islam est de tradition soufie, fait de tolérance et de mysticisme, et dominé par les grandes confréries qui structurent la société. Oh, bien sûr, Ibrahim comme tous les gens âgés était plutôt favorable dans les premières années à un certain retour vers la religion, les derniers temps du régime soviétique avaient apporté un certain relâchement de ce côté-là, mais la forme proposée par ces islamistes wahhabites venus du Proche-Orient et leur façon de l'imposer ne lui plaisent pas. - Et puis, quelle autorité morale peuvent-ils donc espérer avoir, alors qu'ils se conduisent comme des criminels! Car Ibrahim comme tout le monde ici n'en doute pas, les wahhabites sont derrière une grande partie des enlèvements contre rançon et de la déstabilisation générale qui dominent la Tchétchénie depuis trois ans. Et maintenant les voilà partis à s'emparer de villages au Daghestan, pour y créer disent-ils un Etat islamique. 22

- Depuis trois ans ils ont tout fait ici pour empêcher qu'on construise quoi que ce soit, et voilà qu'ils se mêlent d'aller "construire un Etat" ailleurs! Non, tout ce qu'ils veulent, bien sûr, c'est simplement étendre un peu leur zone d'influence. En attendant, tout ce qu'ils ont fait c'est de ramener les avions russes qui sont à nouveau là à bombarder, tellement près de la Tchétchénie. **** Un immense trou béant. De toute la cage d'escalier de l'immeuble, il ne reste plus que cette grande faille ouverte sur le ciel bleu de ce début d'automne. Et ce tas de gravats, là, tout en bas. - Ce n'e~t pas possible, une seule bombe n'a pas pu faire cela. Elle n'en revient pas, Natacha. Et pourtant, elle avait bien vu les images, hier soir à la télé, les images de cet attentat qui a fait, a dit la police, près de cent morts. Mais elle ne s'attendait pas à ce choc, face à ce bâtiment devant lequel elle passait chaque jour pour aller travailler et qui ce matin n'est tout simplement plus là. Hier soir à l'annonce de l'attentat elle n'a pas osé sortir, qui sait si un autre immeuble n'allait pas exploser, là, tout de suite dans la foulée. Qui sait si le sien n'allait pas exploser. Elle n'en a pas dormi de la nuit. - Si ça se trouve, je l'ai croisé hier matin en allant au métro. Elle regarde un peu hébétée des secouristes extraire des décombres encore un corps, un homme, elle n'en a pas vu plus, elle ne veut surtout pas le regarder, risquer peut-être de le reconnaître. De devoir se dire qu'hier matin cet homme était vivant, que sans doute il se rendait au travail comme elle y va aujourd'hui. Que peut-être demain matin ce sera elle qu'on retirera d'autres décombres. Car c'est le troisième attentat en quinze jours, le troisième depuis l'irruption au Daghestan en août de ces islamistes tchétchènes, qu'on croyait depuis trois ans, depuis la fin de la guerre, enfermés dans leur petite république. Ils en sortaient bien de temps à autre pour une petite échauffourée à un poste russe voisin de la Tchétchénie, mais rien de bien grave, et puis tout à coup cette attaque qui tourne à la guerre. A nouveau ces images, tellement vues il y a quatre ans, des blindés russes, des canons qui tirent, de villages détruits. Mais tout ça est loin. Même ce premier "attentat" à Moscou, elle n'y a guère cru. Bien sûr, le gouvernement a tout de suite accusé les islamistes, mais franchement, cette explosion devant un cercle de jeu privé, dans ce
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centre commercial hyper-chic et, elle en est bien sûre, hyper-mafieux, situé à deux pas du Kremlin, cette explosion avait tout du règlement de comptes criminel. Celui de Bouïnaksk, quelques jours plus tard, c'est une autre affaire. Un bâtiment occupé par des militaires russes et leurs familles, dans une ville du Daghestan, là en effet ça pourrait bien être les islamistes, ce serait assez leur style, et puis c'est leur territoire, autant elle ne voyait pas comment ils auraient pu venir mettre une bombe dans ce centre moscovite grouillant de policiers - et les Caucasiens, à Moscou, les policiers sont bien entraînés à les repérer -, autant là-bas au Daghestan, ils passent tout à fait inaperçus, c'est beaucoup plus facile. Même là, bien sûr les images télévisées avaient un côté effrayant, mais pour Natacha ce n'était guère plus réel que les bombes de l'OTAN tombant sur la Serbie au printemps et tuant, la télévision russe l'a bien montré, des centaines de civils. Alors que là, là c'est chez elle qu'ils ont frappé. Ces salauds d'islamistes, pourquoi viennent-ils s'en prendre à un HLM de banlieue? Leurs ennemis, les amis de Boris Eltsine, ce sont dans les beaux immeubles et les petits palais du centre qu'ils habitent. Pas dans ces banlieues mal éclairées le soir, mal nettoyées dans la journée, dont la neige est mal déblayée en hiver, dans ces immeubles délabrés hérités de l'ère soviétique qui sont tout ce que peuvent se permettre les jeunes couples qui s'installent. Oui, finalement c'est peut-être ça qui la révolte le plus, Natacha. Que ces salauds soient venus s'en prendre à elle, aux gens qui comme elle arrivent tout juste à gagner de quoi vivre, et encore, elle est loin d'être des plus malheureux, mais elle sait que parmi ses voisins beaucoup ont du mal à s'en sortir, dans cette Russie d'entre deux mondes, où l'ancien est écroulé et le nouveau pas encore construit, alors est-ce qu'on ne pourrait pas les laisser tranquilles! **** A Moscou on ne parle plus que de ça, on ne pense plus qu'à ça. Les attentats, les bombes, après la terrible explosion qui deux jours plus tard a détruit un autre immeuble moscovite, portant à près de 300 le total des morts de ces quatre explosions, la psychose est à son comble, tout le monde se méfie de tout le monde. Ou plutôt, tout le monde se méfie des Caucasiens, et ils sont nombreux à Moscou, pas tant des 24

Tchétchènes, mais ils sont des dizaines de milliers d'Arméniens, de Géorgiens, d'Azerbaïdjanais, de Daghestanais, de tous ces petits peuples du Caucase du nord, pour les Russes ils se ressemblent tous. A la police toute la journée les appels téléphoniques pleuvent. - Il Ya des ballots suspects dans notre cour... - Deux hommes à l'air louche ont apporté des caisses... - Chez nous, le magasin du rez-de-chaussée appartient à des Caucasiens, il faut que vous veniez le fouiller... Car pour les deux attentats la méthode a été la même: une quantité phénoménale d'explosifs entreposée dans le magasin du rez-dechaussée. Deux magasins qui, la police le «révèle» très vite, appartenaient au même homme, un Caucasien, un Tchétchène. Oui, la piste tchétchène est très claire, elle ne fait de doute dans l'esprit de personne, en ces tous premiers jours, d'ailleurs on a trop peur pour réfléchir à quoi que ce soit d'autre que de tenter de se protéger. D'autant que la police annonce constamment avoir déjoué un nouvel attentat, un jour ce sont trois tonnes d'explosifs trouvées dans une cave, le lendemain une voiture piégée, le surlendemain encore une bombe dénichée juste avant qu'elle n'explose... C'est peut-être ça qui a commencé à la faire douter, Natacha. Car la technique du gros attentat très meurtrier suivi d'innombrables "répliques" que la police "réussit" toujours miraculeusement à empêcher, elle a déjà vu ça. Il y a cinq ans, juste avant que ne commence la guerre de Tchétchénie, il y avait eu tout une série de prises d'otages un peu partout dans le sud de la Russie. Là aussi, une sanglante, les autres pas. Bien sûr, la police l'affirmait, les preneurs d'otages étaient des Tchétchènes, à chaque fois ils réussissaient à s'enfuir avec le million de dollars demandé. Un an plus tard, alors que depuis plusieurs mois déjà les troupes russes "combattaient les bandits" en Tchétchénie à coups de canon, un entrefilet dans un journal avait annoncé que trois auteurs d'une de ces prises d'otages avaient été jugés dans une ville de province, et que deux d'entre eux étaient russes. Un an plus tard, à l'automne 1995, la Tchétchénie vit dans une sorte de trêve armée que les Tchétchènes n'ont garde de briser, elle leur est trop précieuse pour refaire leurs forces après les défaites du printemps. Survient un premier attentat à la bombe contre un responsable russe, dont celui-ci sort indemne, puis un deuxième, meurtrier. La guerre peut reprendre. Bref, la technique n'est pas nouvelle. 25

Et puis il y a eu cet épisode de Riazan, quelques jours après les attentats de Moscou, ces hommes du FSB, l'ex-KGB, surpris alors qu'ils déposaient une grande quantité d'explosifs dans la cave d'un immeuble de cette ville du centre de la Russie, le FSB s'en est tiré comme il a pu en expliquant qu'il s'agissait d'un exercice pour vérifier si la population était bien en alerte. En même temps, ces islamistes, on les a vus dans d'autres parties du monde, ils n'hésitent guère à tuer. Bien sûr, les deux chefs de cette attaque islamiste au Daghestan, dont toute la Russie connaît maintenant les noms, Bassaïev et Khattab, ont nié publiquement être à l'origine de ces attentats, mais peut-on les croire, après tout ils avaient bien menacé, quand les combats ont commencé, de venir "frapper au cœur de la Russie"? - Moscou livre une guerre terroriste contre les musulmans du Daghestan et de Tchétchénie. Les musulmans du Daghestan et de Tchétchénie répondront de la même façon, avait lancé Bassaïev quelques jours avant le premier gros attentat de Moscou. - Les islamistes vont mener des actions de représailles en divers endroits du territoire russe, avait affirmé Khattab à la veille de l'attentat de Bouïnaksk. Oui, même si c'est vrai que finalement, pendant toute la guerre de 94-96, Bassaïev a toujours été le spécialiste des grandes menaces jamais suivies d'effet, allez savoir ce que peuvent bien vouloir ces islamistes. On sait bien que ceux qui se battent actuellement au Daghestan sont financés de l'étranger, allez savoir ce qu'on leur demande en échange... Alors faut-il croire le gouvernement russe? Croire cet entourage du président qui doit être tellement content de voir avec toute cette histoire complètement enterré le scandale financier du mois d'août. Croire cet ex-KGB qui a changé de nom mais guère de méthodes et dont, Natacha le sait bien comme tout le monde, une bonne partie des officiers, tout comme les militaires russes, n'ont jamais digéré cette défaite de 1996 en Tchétchénie, cette défaite selon eux imposée par les politiques, et rêvent depuis trois ans de retourner "finir le travail". - C'est ça le problème, dans ce pays, tu ne peux jamais croire personne. **** Mi septembre. Cette fois ça y est, ils vont replonger dans la guerre. 26

Toutes ces accusations de Moscou, cette nécessité d'en finir avec les "terroristes", les frappes "précises" sur les "positions islamistes", la nécessité de ramener l'ordre, tout ça, Hassan l'a déjà entendu tant de fois. Oui, les déclarations des dirigeants russes sont exactement les mêmes qu'il y a cinq ans. - Tu remplaces le mot bandits par islamistes, et ils peuvent réutiliser les bandes d'il y a cinq ans. C'en serait risible, se dit parfois Hassan, si ça n'était pas si terrifiant. Car la méthode, si elle semble cette fois plus efficace et moins dangereuse pour les soldats russes, est toujours aussi impitoyable pour les civils. Ils ont commencé par bombarder, d'abord
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des cibles "stratégiques", l'aéroport à Grozny, des installations
pétrolières, des routes, des équipements de 'communication, même la télévision y est passée, et puis on est passé aux bombardements sur les villages, détruisant les maisons, tuant des civils. Ce qui n'est pas nouveau non plus c'est la réaction de la "communauté internationale", c'est-à-dire de l'Occident. Comme tout le monde maintenant qu'il n'y a plus de télévision, Hassan pour avoir les nouvelles écoute la radio, en ondes courtes on peut avoir les radios internationales en russe, Radio Liberté, la BBC, RF!. Et à chaque bulletin il espère que le monde va enfin se réveiller, enfin comprendre que ce qui est en train de commencer, c'est une nouvelle guerre qui risque d'être aussi meurtrière que la précédente. Mais l'Occident prétend être totalement convaincu par la version russe des événements, même si on sait que les services secrets des uns et des autres sont trop bien informés pour croire à la piste tchétchène pour les attentats, et accepte la nécessité de lutter contre cette menace suprême qu'est la combinaison de l'islamisme et du terrorisme. Après les combats au Daghestan et les attentats, Washington a "beaucoup de sympathie" pour l'objectif affiché par Moscou de neutraliser les terroristes, à Paris, on se contente de demander aux Russes "d'utiliser la force de manière proportionnée", l'Union européenne, tout en disant sa "profonde préoccupation pour la population civile", "condamne fermement le terrorisme sous toutes ses formes". Et Chris Patten, commissaire européen aux relations extérieures, qui a fait le voyage de Moscou pour demander un "dialogue avec les forces modérées en Tchétchénie", disait-il avant son départ, change de discours une fois à Moscou. - Le but de notre voyage était de découvrir ce qui se passe réellement dans le Caucase, explique-t-il à la fin de ce séjour où il 27

n'est pas sorti de la capitale russe. - C'est ici qu'ils sont en train de bombarder, crié Hassan devant son téléviseur en l'entendant.

pas à Moscou, avait

**** Octobre. Les troupes russes continuent à avancer, en un peu moins d'un mois, depuis ce 1er octobre où elles sont entrées en Tchétchénie, elles sont arrivées à quelques kilomètres des faubourgs de Grozny. Elles avancent à coups de bombardements, jusqu'à ce que la population épuisée demande aux combattants de quitter leur village, leur ville, et de l'abandonner aux Russes. Car cette fois les militaires russes sont bien décidés à ne plus se laisser prendre au piège des combats, les Tchétchènes évidemment n'attendent que ça, il n'y a qu'à entendre leurs grandes déclarations sur la "victoire" qu'ils comptent bien emporter, mais sous les bombardements répétés ils devront forcément finir par reculer. C'est comme ça que l'armée russe a remporté toutes ses victoires en 199496. Et c'est comme ça, les commandants russes le savent bien, qu'ils auraient gagné cette fichue guerre, si les hommes politiques n'étaient pas venus s'en mêler et les empêcher à la dernière minute de raser Grozny, sous prétexte qu'il y restait quelques milliers, peut-être quelques dizaines de milliers de civils. Cette fois-ci pas de fausse sentimentalité, il faut gagner. Et ce n'est pas Vladimir Poutine qui va les en empêcher. L'armée russe progresse, donc, et avec elle la popularité de M. Poutine. Ce chef du KGB, pardon, du FSB, le nom a changé déjà trois fois depuis la fin de l'URSS mais l'institution reste la même, ce chef du FSB donc a été choisi par Boris Eltsine début août, deux jours après l'attaque islamiste au Daghestan, comme Premier ministre et surtout comme dauphin. Les Russes, encore sous le choc des attentats, le soutiennent totalement dans cette lutte contre les "terroristes", le soutiennent d'autant mieux que chaque jour les médias russes leur racontent cette "guerre propre" comme la leur expliquent les militaires russes, copiant fidèlement jusque dans la présentation et la formulation des phrases les militaires de l'OTAN sur le Kosovo. Une petite guerre victorieuse, rien de tel pour faire le consensus autour de soi. C'est un ministre tsariste qui avait lancé la formule, affirmant au tsar Nicolas II, pour le convaincre d'engager les hostilités contre le Japon, qu'il lui fallait "une petite guerre victorieuse pour 28

empêcher la révolution". En novembre 1994, c'était le secrétaire du Conseil de Sécurité qui trouvait que M. Eltsine, dont la popularité était bien bas, aurait bien besoin d'une petite guerre victorieuse. Un mois plus tard les troupes russes entraient en Tchétchénie. A huit mois de la présidentielle, M. Poutine a à son tour sa petite guerre, et a bien l'intention de remporter la victoire. Et si elle arrivait plus tôt on pourrait peut-être évoquer la santé chancelante de Boris Eltsine et convoquer une élection anticipée, avant que les Tchétchènes n'aient le temps de se reprendre et de montrer le côté illusoire d'une victoire militaire sans stratégie politique. En tout cas pour l'instant les Russes l'aiment de plus en plus, leur Premier ministre, d'abord il est là à la télé tous les jours, avec ses déclarations qui montrent bien qu'il a lui-même l'affaire en mains, des déclarations d'homme à poigne qui sait mettre au pas les terroristes et les bandits, qui n'hésite pas à parler d'aller les « buter jusque dans les chiottes» s'il le faut, l'homme fort dont le pays a besoin. **** - Ils peuvent bombarder pendant deux années encore, cela ne changera rien. Nous gagnerons cette guerre, je n'ai absolument aucun doute sur cela. Comment ça bombarder pendant deux ans encore? Il en parle à son aise, AsIan Maskhadov, le président tchétchène qui du coup a remisé son costume civil et retrouvé son treillis du temps où il était commandant en chef des forces tchétchènes, pendant le conflit de 1994-96, oui, il en parle à son aise, se dit Hassan en l'écoutant, après tout lui est un ancien colonel soviétique, les combats il aitne ça. - Et pendant ce temps, nous, on crève. Il n'y a pas d'autre mot. Non seulement les Russes continuent à bombarder Grozny et les villes et villages alentours, mais ils ont aussi coupé l'électricité et le gaz, coupé les arrivées des républiques voisines et bombardé la seule centrale locale, alors il n'y a plus non plus ni eau courante, car les pompes sont arrêtées, ni chauffage. Et déjà il a commencé à neiger. Et Maskhadov, avec ses grandes déclarations irréfléchies, n'arrange rien. Un jour il propose aux Russes des négociations, et le lendemain il lance des menaces. Il demande à l'Occident d'intervenir pour stopper le "terrorisme" russe contre les civils tchétchènes, mais d'un autre côté s'allie de nouveau avec Bassaïev, ce même Bassaïev qu'au moment de 29

l'attaque au Daghestan il suppliait de revenir et accusait "d'apporter le malheur sur la Tchétchénie" par son "aventurisme à grande échelle". Bien sûr, à partir du moment où les Russes sont entrés en Tchétchénie il n'a plus guère le choix, il faut utiliser toutes les forces possibles. Parfois d'ailleurs Hassan se demande si ce n'est pas tout simplement ça qui a poussé les islamistes à lancer leur attaque au Daghestan. Ici tout le monde bien sûr reprend la "thèse du complot" lancée par certains médias russes, selon lesquels cette opération aurait été "suggérée" à Bassaïev par son "ami" Boris Bérézovski, ce multimilliardaire proche de Boris Eltsine, l'un des principaux accusés dans toutes ces affaires de corruption et de détournement de fonds qui occupaient les médias début août. Et c'est vrai que Bérézovski a toujours eu des liens particuliers avec la Tchétchénie, qu'il a souvent aidé notamment à négocier avec les ravisseurs la libération des personnes enlevées. Vrai aussi que Bassaïev, bon chef de guerre mais sans grand sens politique, a souvent été du genre à démarrer au quart de tour sur des suggestions de ce genre. - Mais d'un autre côté... D'un autre côté il suffit de les voir maintenant, ces islamistes dont la popularité était en nette baisse depuis un an et leurs protecteurs, ces hommes armés eux aussi de moins en moins populaires et que les combats ont maintenant replongés dans leur élément, qui à nouveau se sentent investis d'une mission nationale, de les voir se pavaner, se préparer avec fébrilité à l'assaut russe, rêver à voix haute de rééditer la victoire de 1996, pour se dire que manifestement, eux ne sont pas mécontents du tout de se battre à nouveau. Mais cette fois-ci les Russes semblent bien décidés à ne pas leur donner l'occasion de faire des prouesses, et Poutine le redit chaque jour, pas question de lancer les chars, cette fois ce sont les bombes et les obus qui feront le travail. Et tant pis pour les civils. **** Moscou, 20 octobre. Les ministres américains, européens, japonais de l'Intérieur ou de la Justice sont réunis pour un grand sommet du G8 sur la criminalité internationale. Un sommet prévu il y a des mois, avant toutes ces affaires de blanchiment d'argent russe via une banque new-yorkaise, avant la Tchétchénie. D'ailleurs le communiqué final n'en fera même pas mention. Comme si en Tchétchénie il ne se passait rIen. 30

Pour le cas où les ministres étrangers auraient tout de même des doutes, seraient tout de même inquiets, comme l'a dit élégamment le ministre français de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement, de ce que "l'adéquation des moyens aux fins soulevait de nombreuses interrogations", le FSB vient leur rappeler contre qui, après tout, luttent les Russes, en annonçant qu'on connaît maintenant "tous les auteurs" des attentats de septembre. Aucun n'est Tchétchène, mais "tous ont été formés dans les camps d'entraînement de Khattab et Bassaïev", affirme-t-il. Pendant qu'à Moscou le G8 est réuni, M. Poutine effectue son premier voyage en Tchétchénie. A Mozdok, la grande base militaire en Ossétie du Nord, voisine de la Tchétchénie, d'où décollent chaque jour les bombardiers russes, M. Poutine décore quelques pilotes pour leur travail qui, se félicite-t-il, épargne de nombreuses vies parmi les forces terrestres russes. De là il se rend dans les zones "libérées", on a choisi un village pas trop détruit car il faudra ce soir pouvoir montrer des images à la télévision, des images de villageois de retour chez eux, et bien sûr di~ant, là, devant le Premier ministre, combien ils sont heureux d'avoir été délivrés par les Russes. Pour beaucoup d'ailleurs c'est probablement vrai puisque ces régions du nord, régions russes qui n'ont été rattachées à la Tchétchénie qu'en 1957, sont encore très largement peuplées de ces descendants de cosaques qui n'ont jamais aimé et ont toujours craint leurs voisins tchétchènes. Ce même jour Maskhadov lance un appel aux occidentaux réunis à Moscou. Il ne se fait guère d'illusion sur une possible intervention étrangère. Il ne demande qu'une chose: - Lors de la dernière guerre, l'Occident a fait semblant de ne rien voir. NOllSlui demandons au moins de ne pas financer celle-ci. Car c'est bien ce qu'il s'apprête à faire. Bien sûr, les dirigeants prennent leur temps, il leur faut ménager l'opinion publique, surtout après ces accusations de détournement de fonds, mais il a bien l'intention de finir par verser dans les mois qui viennent quatre milliards de dollars, 24 millions de francs, dont l'octroi conditionne le versement de trois autres milliards de la part du Japon. Qu'on le veuille ou non, l'Occident va financer cette guerre comme il a financé la précédente, puisque qu'elle a coûté selon les experts huit milliards de dollars, et qu'on a donné à cette époque dix milliards à la Russie. Pourtant, M. Poutine fait ce qu'il peut pour rassurer les bailleurs de fonds occidentaux: - Pas un seul dollar, pas un seul cent, pas un seul kopeck provenant 31

des organisations internationales ne sera utilisé pour la campagne militaire en Tchétchénie, a-t-il assuré il y a quatre jours. Non, l'argent international, c'est promis, ira directement dans le budget général du pays. Lequel justement vient d'être révisé pour augmenter la part de la Défense. Si on y ajoute les fonds alloués à la "sécurité nationale", qui vont eux aussi être dépensés en partie en Tchétchénie, on arrive à un tiers du budget. A Moscou enfin ce 20 octobre on annonce un nouveau projet de doctrine militaire russe, qui prévoit notamment que "si le terrorisme prend des dimensions menaçantes pour la sécurité nationale de la Russie, les forces armées russes se doivent de liquider les groupes terroristes". Le texte tient compte aussi de la leçon du Kosovo. La Russie désormais fera « tout », dit-il, pour éviter un recours à la force pour le compte des intérêts américains, au détriment de la souveraineté des autres pays. Quelques jours plus tôt, en évoquant ce texte, un général russe avait envisagé que la Russie puisse utiliser la première l'arme nucléaire en cas de menace contre l'intégrité de son territoire. **** - Une opération spéciale contre les terroristes... - Les missiles visaient le marché parce que c'est un marché aux armes, d'ailleurs à cette heure-là vous pensez bien que les seuls gens qui sont encore dehors sont des trafiquants d'armes.... - Il Ya bien eu une opération spéciale, mais pas sur Grozny... - Il n'y a eu aucun bombardement ni tir d'artillerie russe... Pour s'empêtrer dans leurs explications, les responsables russes s'empêtrent. C'est que pour une fois des journalistes se sont trouvés là juste au moment où ces missiles atterrissaient dans le centre de Grozny vers cinq heures du soir, trois sont tombés à quelques dizaines de mètres du "palais présidentiel", c'est peut-être lui qu'ils visaient, mais ce qu'ils ont atteint ce sont des civils sur le marché, et d'autres, surtout des femmes et des bébés, dans cette maternité. Dans les premières minutes un journaliste a vu 45 cadavres et des dizaines de blessés, le gouvernement tchétchène dira quelques heures plus tard que l'attaque a tué près de 140 personnes. Du coup pour la première fois depuis le début de ce nouveau conflit le monde s'est ému quelque peu d'un bombardement qui allait trop loin, et Washington et Union européenne appellent au dialogue 32

avec les Tchétchènes. Un règlement politique n'est pas envisageable avant l'anéantissement des bandits. Des Etats civilisés ne négocient pas avec des terroristes. La réponse de Vladimir Poutine est sèche, et très claire. Pas question de négocier, alors que ce dont il a besoin électoralement c'est d'une victoire, une vraie. D'ailleurs, il n'y a en face personne avec qui négocier, Moscou l'a clairement dit début octobre en annonçant ne plus reconnaître la légitimité du président Maskhadov, pourtant officiellement élu début 1997, avec l'approbation de Moscou et sous l'égide de l'OSCE, l'Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe. Reprenant là aussi la méthode utilisée juste avant et pendant la première guerre, Moscou a formé son propre gouvernement tchétchène, exhumant pour l'occasion un "parlement" fantoche et nOlumant à la tête du "gouvernement tchétchène" un certain Malik SaïdoulIaïev, dont le principal titre de gloire est de produire en Russie la célèbre loterie télévisée du dimanche après-midi, un homme d'affaires au passé pas très net, au look de mafieux, et qui aux questions des journalistes lors de sa première conférence de presse n'a rien à dire, si ce n'est qu'il est amateur d'art, et sait manier une arme. Pas question donc de négocier. D'autant que "l'opération antiterroristes" bénéficie toujours du soutien quasi-total des médias russes, qui l'estiment justifiée après les sanglants attentats de septembre. D'ailleurs les journalistes russes ne travaillent cette fois-ci que côté russe, quasiment plus aucun d'entre eux ne se risque à mettre les pieds en Tchétchénie, tellement de journalistes russes y ont été enlevés les premiers temps de l'après-guerre, délivrés à coups de rançons pharamineuses. Même les mesures de sécurité extraordinaires que propose Maskhadov, qui charge les meilleurs hommes de sa garde personnelle d'assurer la sécurité des rares journalistes étrangers acceptant de venir, ne suffisent pas convaincre les Russes. D'ailleurs, encore ces derniers jours un des rares à s'y être risqué, le reporter des Nouvelles de Moscou Dtuitri Balbourov, à son tour a disparu. Comment les Tchétchènes pourraient-ils maintenant espérer la moindre sympathie de la part de ces journalistes qui depuis trois ans ont vu revenir tellement de leurs collègues hâves et brisés, après des mois passés enchaînés dans une cave. Alors ils se contentent de la propagande présentée pas Moscou. Ils le font d'autant plus volontiers que tous ces médias sont très largement 33

tributaires de l'Etat pour leur typographie ou leur diffusion. Et surtout qu'ils sont engagés à fond, à un mois des législatives et sept de l'élection présidentielle, dans le soutien à différentes forces politiques lesquelles ont toutes, sans exception, fait leur credo du retour à l'Etat fort. Et approuvé sans réserve l'intervention en Tchétchénie. **** Décembre 1999. L'armée russe assiège Grozny. Hassan n'a pas osé partir avec les réfugiés, bien sûr ils ont été des dizaines de milliers à s'enfuir, plus de 200.000, mais Hassan hésitait, il est un homme, il est jeune, il est tchétchène, avec ça pour les Russes on est automatiquement suspect, d'ailleurs dans beaucoup d'endroits les forces russes qui contrôlaient les routes sortant de Tchétchénie n'ont laissé passer que les femmes, les enfants, les vieillards, du coup les familles se trouvaient séparées. Et puis les nouvelles de la situation des réfugiés n'étaient guère encourageantes, certains dormaient dehors, ou alors dans des t~ntes non-chauffées, et il n'y avait pas assez de nourriture. Alors ils sont restés. Et maintenant, il est trop tard. Partir signifierait des kilomètres et des kilomètres à pied, avec les enfants, et les Russes bombardent sans arrêt. Comme il y a cinq ans, ils menacent sa ville.

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Grozny, 1er janvier 1995
Allongé dans la neige boueuse du parc de la Maison de la culture, Hassan repense à sa dernière promenade dans cette grande clairière. Il était venu avec son fils de neuf ans, ils ont joué au foot, là, pratiquement à l'endroit exact où il est allongé maintenant. C'était il y a un peu plus d'un mois. C'était dans un autre monde, avant la guerre. Pfft, pfft, pfft. Des balles qui font voler en éclats la neige autour de lui viennent le rappeler à la réalité. Ne pas se laisser distraire. - Il faut que je sorte d'ici, et vite, avant d'avoir perdu trop de sang, se dit-il. Depuis cinq heures qu'il est là, ses premières heures de combat, face à ces chars et à ces tireurs russes, Hassan a été blessé par balles à la poitrine et au bras, et un éclat dtobus vient de l'atteindre à la cheville. Des blessures superficielles, mais il doit aller se faire soigner, s'il ne veut pas rester sur le terrain comme ses compagnons. En ce Jour de l'An 1995, Grozny tout entière est livrée aux combats. Les rues enneigées et verglacées de la capitale tchétchène retentissent des rafales incessantes des mitraillettes et des mitrailleuses, des déflagrations assourdissantes des bazookas et des canons de chars, des explosions des obus tirés par l'artillerie russe depuis la colline de Karpinski, qui domine la ville. Les dizaines de milliers de civils qui n'ont pas réussi à fuir se terrent dans les caves. C'est le baptême du feu pour Hassan. Hier à l'aube les Russes ont lancé l'assaut sur Grozny et cet instituteur de 36 ans, qui n'avait jamais touché une arme de sa vie, est entré dans la guerre. Il ne saurait pas trop expliquer comment il en est arrivé là, ça s'est décidé presque malgré lui. La veille encore, si on lui avait posé la question, il aurait répondu avec son sourire un peu timide qu'il n'a 35

vraiment rien d'un guerrier. Mais quand une armée hostile a envahi sa ville, il a su qu'il n'avait plus le choix. Il y a quinze jours, alors que les avions russes bombardaient la ville jour et nuit, Hassan a emmené sa femme, son fils et ses deux filles à la campagne, chez des cousins. Puis il est revenu. Oh, pas pour se battre, cet intellectuel au long visage sérieux et à la voix douce n'en a jamais vraiment eu l'intention. Non, il est rentré pour voir ce qui allait se passer. Pour garder la maison. Et puis aussi parce que, vis-à-vis de ses voisins, vis-à-vis de lui-même, il aurait eu honte de rester à l'abri avec les femmes et les enfants. Pour lui, un Tchétchène qui se respecte ne fuit pas le danger. Alors hier, le 31 décembre au matin, lorsque les chars russes sont entrés dans Grozny, Hassan, vêtu d'un jean et d'un anorak, avec pour toute arme un cocktail molotov qu'un voisin a improvisé dans une vieille bouteille de vodka, Hassan est parti se battre. Avec cinq de ses voisins, car ici on part au combat entre voisins, amis ou cousins, il a quitté son quartier de petites maisons de briques aux jardins fermés de grandes barrières vertes en métal, que la guerre n'a pas encore atteint, pour se diriger vers le centre de la ville. Vers le vacarme des obus et des armes à feu. Ils sont partis à six affronter l'armée russe, à six avec deux mitraillettes (la Kalachnikov de base, omniprésente dans tout le Caucase), deux grenades achetées au marché aux armes le lendemain de l'entrée des troupes russes en Tchétchénie, il y a trois semaines - et la bouteille de vodka d'Hassan. Et l'assurance tranquille des hommes qui savent pour quoi ils vont se battre. Des armes? - On reprendra celles des combattants tués, ou bien on en prendra aux Russes. En tout cas, pas question de rester tranquillement chez soi, encore moins de fuir, maintenant que les Russes sont là. Dans les heures suivant l'entrée des blindés russes dans Grozny, en ce dernier matin de 1994, ils seront des milliers d'hommes à décider de faire face à "l'envahisseur". Des civils, souvent sans arme, sans autre expérience de combat que de vagues souvenirs de service militaire. Mais déterminés à ne pas reculer. Pendant des heures, c'est un flot incessant de petits groupes qui marchent vers le danger avec un calme impressionnant. Ils apportent à la petite armée du président tchétchène Djokhar Doudaïev des renforts, mais surtout une caution morale qui lui manquait. Ce ne sont plus les partisans fanatiques d'un président plus 36

ou moins légitime qu'affronte à Grozny l'armée russe. C'est un peuple tout entier qui se lève pour se défendre. Dans les rues, les premières heures, la rési.stance tchétchène a l'air totalement désordonnée, avec tous ces petits groupes de combattants et de volontaires à chaque coin de rue, sans coordination apparente. Mais derrière ce dilettantisme apparent, l'organisation est là. Avançant vers les combats sans vraiment savoir où ils allaient, Hassan et ses voisins ont vite rencontré des hommes de Doudaïev, qui les ont amenés à un "commandant" (un titre qui dans cette armée sans véritable hiérarchie s'applique aussi bien à un colonel qu'au chef d'un petit groupe d'une dizaine d'hommes) installé dans la cour d'une petite maison de briques. Il leur a expliqué qu'il n'avait finalement pas besoin d'eux pour l'instant, a noté l'adresse d'Hassan, et qu'ils étaient
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- Rentrez chez vous, reposez-vous bien cette nuit. Demain matin j'aurai besoin de vous pour prendre le relais de ceux qui se battent maintenant. Mais de retour chez lui, Hassan était bien trop excité pour dormir, et même pour rester seul chez lui dans sa maison vide. Dans son quartier iI y avait encore de l'électricité, et il a passé la soirée chez ses voisins, devant la télé, à suivre avec avidité sur la seule chaîne locale le déroulement des combats autour du palais présidentiel, filmés par une caméra fixée à une fenêtre du palais et retransmis en direct depuis le sous-sol, où la télévision tchétchène s'était installée dès les premiers jours de la guerre, en novembre 1994. De temps en temps par curiosité Hassan et ses voisins jetaient un coup d'œil sur les chaînes russes, que l'on peut également capter à Grozny, mais là pas un mot de guerre, pas question, et c'est bien pour ça que les Russes ont lancé l'assaut ce matin, pas question d'interrompre par de mauvaises nouvelles les soirées paillettes et cotillons prévues par toutes les chaînes pour ce dernier soir de l'année. Et tout de suite ils revenaient à cette fascinante chaîne locale. Aux images des chars russes qui semblaient tirer sur la caméra elle-même, sur fond sonore des tirs de bazookas et rafales de mitraillettes des défenseurs du palais, succédaient les interviews des différents responsables indépendantistes, commentant la situation en direct, mais aussi des quelques députés russes démocrates, venus s'installer à Grozny quelques jours plus tôt en attente de l'assaut russe, pour témoigner de ce que cette guerre ne se fait pas au nom du peuple russe tout entier.
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A minuit, Hassan a trinqué à la nouvelle année -- au Coca Cola. Pourtant s'il est musulman, comme tous les Tchétchènes, il n'est guère pratiquant, et n'a jamais hésité à boire un petit verre de cognac local ou de vodka de temps en temps. Mais ce soir-là, à la veille d'aller combattre, cela lui aurait semblé sacrilège. Peu après minuit, il est enfin allé se coucher. Et ce matin, le message est arrivé. - Une vingtaine de blindés russes sont encerclés, dans le parc Lénine. Les gars ont du mal, ils ont besoin de renfort. Tranquillement, Hassan ferme le grand portail de sa maison, retrouve ses compagnons de la veille. Le parc Lénine (il a évidemment changé de nom, il s'appelle maintenant le parc de la Maison de la culture, mais Hassan comme tous ses compatriotes continue par habitude à donner aux endroits leur nom de l'époque communiste), ils le connaissent bien. C'est à deux pas de chez eux, d'ailleurs de leur rue en avançant ils entendent parfaitement le bruit des combats. En marchant vers sa première bataille, Hassan s'étonne d'être aussi calme. Il a bien un peu d'émotion, à l'idée que dans quelques minutes il va devoir se battre, mais c'est plus une espèce de curiosité, d'excitation même, que de la peur. La clairière devant la Maison de la culture est entourée de grands arbres, en été elle a un joli parterre de fleurs au milieu, mais maintenant elle est recouverte de neige, et occupée pas les blindés. Qui sont pratiquement encerclés, mais pas sans défense. Les chars ont leur canon, les blindés leur mitrailleuse, et surtout ils communiquent par radio avec les artilleurs placés sur la colline de Karpinski, et les obus pleuvent sur les Tchétchènes qui sont tout autour, allongés contre un talus ou parmi les premiers arbres. Et puis comme partout ailleurs dans la ville, les blindés avaient à bord des tireurs d'élite des forces spéciales, qui ont maintenant pris position à l'intérieur de la Maison de la culture. Hassan, en approchant à moitié baissé à travers les arbres, regarde, un peu incrédule, ce feu nourri qui sort du bâtiment de béton de trois étages décoré d'une large fresque en mosaïque, représentant des danseurs tchétchènes en costume folklorique, dans lequel il est venu tellement souvent avec sa femme ou ses enfants à des concerts, des spectacles, c'est même là qu'a eu lieu la dernière fête de l'école où il enseigne, car leur gymnase était en travaux.

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- C'est bien le moment de penser à la fête de l'école, se dit-il avec une grimace, alors qu'une balle arrache l'écorce d'un arbre à deux pas de là. Pour se trouver une arme il n'a que l'embarras du choix: les morts sont nombreux, il suffit de se servir. C'est en voyant tous ces corps inertes qu'Hassan ressent son premier moment de peur. Mais déjà il rampe le long du talus, jusqu'à l'un des hommes allongés dans la neige. Il le secoue, lui parle, lui pose la main sur la poitrine. On ne sent rien, il doit être mort. Hassan prend son fusil mitrailleur, lui ôte à grand-peine sa bandoulière de munitions et ses chargeurs. Avant de partir, ses deux compagnons qui avaient un fusil lui ont montré comment s'en servir. Il se hausse jusqu'au bord du talus pour tirer vers les fenêtres aux vitres brisées de la Maison de la cu lture. Presque immédiatement l'un de ses voisins est tué. Deux autres le sont un peu plus tard, et un quatrième par J'obus qui blesse Hassan à la cheville. Son cinquième compagnon, Mahomed, un jeune homme maigre qui n'a pas vingt ans, plaqué lui aussi contre le talus à quelques mètres d'Hassan, commence à gémir doucement, et une tache rouge sombre s'élargit peu à peu dans son dos. De ses cinq heures dans le parc Hassan gardera un souvenir d'ensemble très confus, et quelques détails extrêmement précis. Le visage d'un des tireurs russes qu'il a visé plusieurs fois, sans succès, et qui pourtant est tellement près qu'Hassan peut distinguer ses traits presque enfantins et ses cheveux blonds, courts mais rebelles, à chaque fois qu'il apparaît dans le coin de la fenêtre pour tirer. La façon dont les obus des artilleurs de Karpinski semblent former un cercle parfait autour des blindés, parfois à quelques centimètres. - Ca y est, ils se rapprochent, ils vont bien finir par en avoir un. Hassan voudrait tellement qu'au moins une fois, un de ces obus qui leur pleuvent dessus touche l'un des chars. Cela devient presque une obsession. Mais l'ordinateur qui règle les tirs est sans faille. S'ils ont du mal et essuient de grosses pertes, les combattants tchétchènes ne sont pas inactifs. Les bazookas, ces petits lanceroquettes portables qui sont la meilleure arme contre les blindés, font eux aussi des dégâts. Un, deux, trois blindés sont atteints, prennent feu, viendront s'ajouter aux carcasses déjà calcinées qui étaient là lorsque Hassan est arrivé. A chaque fois les soldats tentent de sortir, de fuir vers la Maison de la culture. Des rafales de kalachnikov les fauchent presque tous.
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**** Tout l'après-midi, toute la soirée du 31 décembre, les volontaires se sont pressés vers le centre ville. - J'ai commencé cette bataille avec un millier d'hommes, deux jours plus tard j'en ai dix fois plus, dira le chef d'état-major tchétchène AsIan Maskhadov Ie 2 janvier. Dans la petite maison de briques le "commandant" continue à assigner les rôles. - Vous êtes de quel quartier? Le sud? Vous connaissez bien les alentours de la gare? Parfait, vous allez vous joindre au groupe de Letchi. Il a un geste vers quatre hommes, armés de kalachnikovs. Letchi, un brun pas très grand, mince, qui ne doit pas avoir vingt ans, vêtu en civil mais avec un gilet kaki des poches duquel dépassent deux grenades, un bazooka sur l'épaule, a pour les volontaires un large sourire sympathique et un petit geste de bienvenue. Dans le quartier de la gare, la bataille fait rage. Il est quatre heures de l'après-midi. Entre la nuit qui arrive très tôt, puisqu'on est en décembre, et l'épaisse fumée noire qui plane sur toute la ville depuis que les avions russes ont bombardé la veille les grands réservoirs de pétrole dans la banlieue, on n'y voit déjà plus. Letchi est impatient. - Maintenant c'est à nous. On les a laissés entrer dans la ville, de jour c'était difficile de se battre. Mais cette nuit on va les exterminer. Letchi a rongé son frein toute la journée, attendant l'ordre de partir à l'assaut des chars russes avec son bazooka. Pour l'acheter au marché aux armes de Grozny il y a un mois, ce jeune paysan d'un petit village de montagne a vendu deux des vaches de son père. Puis il s'est présenté, dûment armé, au siège du DGB, l'héritier du KGB en Tchétchénie, devant lequel débarquaient chaque jour en ce début décembre des cars entiers de volontaires venus défendre la capitale contre l'armée russe. Drôle de spectacle, plutôt émouvant, que ces vieux cars brinquebalants, portant encore de vieilles pancartes disant "excursion" ou "tourisme", et qui déversaient par dizaines ces montagnards qui ont été depuis trois ans le plus farouche soutien de Doudaïev, et qui étaient maintenant prêts à se battre pour défendre l'indépendance de leur petite république. Pour défendre la dignité retrouvée, le retour aux traditions que les Russes avaient tenté d'enterrer, à l'islam que le 40

régime soviétique avait voulu éradiquer. Eux les montagnards ignares, qui parlent mal le russe, qui n'ont quitté leur village que pour les treize années d'exil stalinien au fin fond des steppes d'Asie centrale, loin de ce Caucase à la beauté grandiose, ont trouvé dans Doudaïev leur champion. C'est un montagnard comme eux. Un compatriote, qui quand il parle à la télévision dans son mauvais tchétchène emploie leur dialecte et non la langue plus raffinée de la plaine. Pour Letchi, Doudaïev est un héros intouchable. Un homme qui sait trouver les gestes, les mots, les phrases qui vous remuent le cœur, qui font qu'on se sent fier d'être Tchétchène. Un homme pour qui il est prêt à se battre, un homme qu'il suivrait au bout du monde, quand il l'entend défier les Russes au nom de son peuple. Car, plus encore que pour Doudaïev, c'est pour son peuple persécuté depuis deux siècles par les Russes, presque par instinct, que Letchi veut se battre. A l'entrée de son village, là-haut tout près des sommets enneigés, trône une de ces tours de guet en pierre, de toutes petites pierres plates et grises illlbriquées les unes dans les autres et cimentées pour former des murs solides, des tours hautes de trois, quatre étages, percées de meurtrières, et qui parsèment encore les montagnes tchétchènes, seuls vestiges d'un temps où ce pays n'appartenait pas encore à la Russie. Et Letchi a grandi en sachant que l'histoire commune des Tchétchènes et des Russes n'est qu'une longue suite d'épisodes sanglants. Son grand-père lui a raconté les villages entiers brûlés, la population décilllée, pendant les guerres des XVIIIe et XIXe siècles. Mais aussi la résistance farouche des djiguits, les guerriers indomptables qui, quelques milliers, tiendront près d'un siècle face aux dizaines, aux centaines de milliers d'hommes de l'armée russe. Des récits d'héroïsme, de sacrifice, de faits d'armes qui ont toujours fait rêver Letchi. En fait, il a l'impression que ces années Doudaïev l'ont vu naître vraiment, Letchi. Jusque-là il n'était qu'un petit paysan de la montagne, le troisième de cinq frères et de neuf enfants d'une famille pauvre qui survivait tant bien que mal avec quelques poules, deux vaches, des ruches pour le miel. Officiellement, ils faisaient partie du kolkhoze, la ferme collective soviétique, mais ici tout ça n'avait pas grande signification. Les kolkhozes, c'était bon pour les plaines, là où la terre est riche et cultivable, ou bien pour les premières hauteurs dans les montagnes, où de beaux troupeaux de vaches ou de moutons occupent les pâturages. Non, eux vivaient dans une liberté relative,
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tant qu'ils se gardaient de parler trop fort du passé, d'évoquer ailleurs qu'en famille la conquête russe ou la déportation. C'est pour avoir trop parlé de cela d'ailleurs que son grand-père a perdu en 1970 son poste d'instituteur dans la minuscule école du village qu'il avait lui-même créée, licencié sans indemnité ni droit à la retraite, et encore, lui avait dit à l'époque le responsable du Parti pour le village, il avait de la chance qu'on ne l'expédie pas en prison pour "nationalisme", un crime selon la loi soviétique. Mais, d'abord avec la pérestroïka lancée par Gorbatchev et surtout avec l'arrivée de Doudaïev il y a trois ans tout a changé, la Tchétchénie redevenait pour Letchi celle dont lui avait tellement parlé son grand-père. Bien sûr, les histoires qui couraient sur ce qui se passait en ville étaient loin de l'héroïsme dont il rêvait, on parlait de bandits, de mafias, qui pillaient les richesses du pays. Mais depuis son village tout cela paraissait plutôt irréel face aux discours enflamlnés des indépendantistes. Et Letchi, sortant à peine de l'adolescence, s'est tout à coup senti entrer dans l'Histoire, avec une passion que rien d'autre ne lui avait donné jusque-là. Chez lui comme dans beaucoup de maisons tchétchènes trône maintenant fièrement ce calendrier édité la deuxième année de l'indépendance, orné du portrait de l'un des deux grands chefs de guerre de la résistance à la conquête russe, le cheik Mansour. Dans son village, dès que les premiers avions russes ont commencé à bombarder Grozny tout début décembre, avant même que les troupes russes n'entrent en Tchétchénie, pratiquement tous les hommes valides se sont portés volontaires pour aller défendre la capitale. Mais on parlait aussi alors de descentes possibles de parachutistes russes dans les montagnes, certains devaient donc rester pour défendre le village. Les célibataires sont partis pour Grozny, les autres sont restés. Lorsqu'il s'est présenté au DGB il a été enrôlé tout de suite, et les soldats de Doudaïev qui formaient les recrues à tour de bras lui ont appris à se servir de son bazooka tout neuf, sur les blindés capturés dans les batailles avec "l'opposition" tchétchène armée par Moscou.
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Là, tu vois ce point sur le côté, c'est le point faible du blindage,

c'est là qu'il faut viser. Ses premiers chars en action, Letchi les a vus à la mi-décembre, dans l'ouest de la Tchétchénie, au beau milieu d'un kolkhoze laitier. C'est à peine s'il a eu peur. Face à l'énorme armée russe en marche, soutenue par l'aviation et l'artillerie, Letchi et quelques dizaines d'autres ont tout de même tenu plusieurs heures avant d'abandonner le 42

terrain. Puis il y a eu d'autres combats, chaque fois un petit peu plus près de Grozny. Face aux volontaires qui viennent de les rejoindre, ce jeune homme de 19 ans se sent déjà un vieux soldat. Et ce soir il va pouvoir montrer ce qu'il sait faire. Deux des volontaires n'avaient pas d'armes, ils se sont chargés des munitions pour le bazooka, ces grenades au long l11anchequi font près d'un mètre de long. Guidés par eux à travers le dédale des petites rues et des cours des grands immeubles, Letchi et ses compagnons arrivent en vue des blindés russes sans que ceux-ci puissent même se douter qu'ils sont là. Dans la nuit, plaqués contre un mur, ils sont invisibles. Letchi vise, ses camarades préparent leur kalachnikov. Le blindé de transport de troupes est atteint, prend feu, les soldats russes en sortent en tirant, mais ils ne savent même pas dans quelle direction viser, ils sont fauchés un à un par les rafales. Quelques mètres plus loin un char ajuste son canon mais lorsque l'obus explose près du mur, Letchi, grâce à ses guides, 'est déjà dans la rue suivante. De là c'est le tank qui est dans sa ligne de mire. Deuxième tir, deuxième succès, les huit hommes s'enfuient, regagnent leur "base", l'entrée d'un vieux cinéma désaffecté quelques centaines de mètres plus loin. Dans la lumière fugitive du briquet avec lequel il s'allume une cigarette le visage de Letchi, encore plein de l'excitation de cette première victoire, paraît presque enfantin. Presque aussi jeune que celui des conscrits de 18 ans qui constituent l'essentiel de ces équipages de blindés sacrifiés par l'armée russe. Il rit en racontant à un autre groupe resté en arrière leur succès facile. -- A ce rythme là, demain matin il n'y aura plus un seul blindé. Les Russes, on va les renvoyer chez eux! **** Plaqué au sol, sous une fenêtre du premier étage du palais présidentiel, Aslambek vise, et appuie sur la gâchette de son bazooka. Un char est touché, prend feu. L'équipage russe tente de s'enfuir, un jeune conscrit est tué alors qu'il commençait à sortir du blindé, il retol11bemort, à cheval sur le bord de la tourelle, les jambes encore dans le c.har, le haut du corps à l'extérieur. Demain son cadavre à moitié calciné sera toujours là, terrible monument à la violence de cette bataille qui dure depuis plus de vingt-quatre heures.

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Le palais présidentiel est au centre des combats. Car ce bâtiment soviétique sans charme, ces onze étages de béton édifiés du temps des communistes pour abriter le siège du Parti et dominant la plus grande place de Grozny, c'est le symbole du pouvoir dans la petite république. Celui qui au soir de la bataille le contrôlera, aura gagné. Le chef d'état-major AsIan Maskhadov, installé dans un bunker au sous-sol du palais, le sait bien, et a utilisé ses meilleurs hommes pour le défendre, aussi bien de l'intérieur que postés dans les bâtiments alentours. Ici, pas d'amateurisfI?e, pas de volontaires sachant à peine manier une arme. Ce sont les fidèles de Doudaïev, garde présidentielle ou forces d'élite de l'armée tchétchène, des guerriers professionnels et bien armés. Ce sont eux qui ont aidé Doudaïev à prendre puis à garder le pouvoir à l'automne 1991, lorsque le dirigeant communiste de la république a dû l'abandonner piteusement après avoir fait l'erreur, lors du putsch d'août à Moscou contre Gorbatchev, de soutenir la vieille garde communiste contre les partisans de la démocratie. Ce sont eux qui, pendant ces trois ans d'indépendance chaotique, ont régné en maîtres sur la capitale, eux qui se sont battus contre les opposants toujours plus nombreux et aidés par Moscou, dans des batailles de plus en plus meurtrières, jusqu'à la sanglante attaque sur Grozny le 26 novembre, dernière et vaine tentative de renverser Doudaïev. Mais la vraie bataille, celle qu'Aslambek attendait depuis des mois, à laquelle il s'est préparé avec enthousiasme, c'est celle-ci. La petite Tchétchénie contre l'immense puissance russe! La disproportion même des forces le galvanise. Quarante mille soldats, plus de 600 blindés, des centaines de canons, deux cents avions et hélicoptères côté russe, avec à l'arrière les réserves en hommes et matériel d'une armée qui jusqu'à récemment faisait trembler l'Occident. Cinq mille hommes tout au plus côté tchétchène, dont une majorité de volontaires inexpérimentés, une cinquantaine de blindés mal entretenus, encore moins de canons, et plus du tout d'aviation depuis que les bombardiers russes ont anéanti les deux aéroports de Grozny début décembre. Aslambek, c'est le guerrier tchétchène tel que vont le montrer au monde toutes les photos, toutes les caméras de télévision. Grand, bien bâti, le visage souriant encadré d'une belle barbe brune. Par-dessus son treillis gris satiné, un gilet dont les poches débordent de grenades et de chargeurs pour sa kalachnikov, un poignard à la ceinture, une bandoulière de minutions en travers de la poitrine. Autour du front, il 44