LE CHEMIN DE PERSONNE

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Cet essai se propose d'interroger le chemin, qui est un motif très présent dans la littérature et surtout la poésie contemporaine, et un motif fortement nourri de mythes mais son objet est plus précisément défini comme le " chemin de personne ". Le chemin de personne doit traduire cette ambiguïté fondamentale du chemin qui est une appréhension du monde, en même temps qu'un retour sur soi, sur le corps, et une fantasmagorie nourrie de littérature.
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
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EAN13 : 9782296426115
Nombre de pages : 482
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Le chemin de personne
Yves Bonnefoy - Julien Gracq

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet et Paule Plouvier

Dernières parutions

FRIES Philippe, La théorie fictive de Maurice Blanchot, 1999. ROUX Baptiste, Figures de l'Occupation dans l'œuvre de Patrick Modiano, 1999. BOURDETTE DONON Marcel, Les enfants des brasiers ou les cris de la poésie tchadienne, 2000. ARNAUD Philippe, Pour une érotique gionienne, 2000. ROHOU Jean, Avez-vous lu Racine? Mise au point polémique, 2000. PLOUVIER Paule (textes réunis par), René Char - 10 ans après, 2000. MAIRESSE Anne, Figures de Valéry,2000. VILLERS Sandrine, La société américaine dans le théâtre de Tennessee Williams,2000. ZEENDER Marie-Noëlle, Le triptyque de Dorian Gray, 2000. MODLER Karl W., Soleil et mesure dans l'œuvre d'Albert Camus, 2000. MOUNIC Anne, Poésie et mythe. Réenchantement et deuil du monde et de soi, 2000. BORGOMANO Madeleine, Des hommes ou des bêtes, 2000. EL ALAMI Abdellatif, Métalangage et philologie extatique, 2000. JULIEN Hélène M., Le roman de Karin et Paul, 2000. CURATOLO Bruno, Paul Gadenne (1907-1956), l'écriture et les signes, 2000. LE SCOEZEC MASSON Annick, Ramon dei Valle-lnclan et la sensibilité «fin de siècle », 2000.

Anne MORTAL

Le chemin de personne
Yves Bonnefoy Julien Gracq

Préface de Marie-Claire DUMAS

L' Harm.attan

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9890-6

PREFACE

«On ne trouve pas l'espace, il faut toujours le construire» : cette constatation de Gaston Bachelard dans Le Nouvel esprit scientifique est au principe de la démarche d'Anne Mortal dans Le Chemin de personne. Le chemin est un tracé par lequel l'homme inscrit son intention, son parcours à la surface de la terre. Le chemin implique une marche orientée vers un but. N'étant pas naturel, il est construit par une personne. Mais une fois construit, il n'appartient plus à personne: il fait désormais partie du paysage et devient une invite au parcours pour tout un chacun. Telle est la géographie du chemin. Sur le chemin, le marcheur s'engage de tout son corps, par le rythme de son pas, de sa respiration, par la contemplation du paysage qui se déroule sous ses yeux, par la rêverie qui en découle. Telle est la physique du chemin. Et encore: le chemin n'existant que par la personne qui le fraie et le parcourt, il quitte sa signification terrestre pour désigner des conduites humaines: aller son chemin, suivre le droit chemin, faire son chemin, autant d'expressions pour dire que la personne avance dans la vie. Telle est la philosophie du chemin. Sans doute atteint-on au plus vif du chemin dans l'œuvre des poètes: d'être une configuration de l'espace et un vecteur de l'action humaine, le chemin se charge de variations métaphoriques qui donnent à la méditation sa présence sensible. La marche et la pensée, le monde et l'homme vont d'un même pas: ce sont les chemins du Rivage des Syrtes ou les tracés de L'Arrière-pays qu'avec Yves Bonnefoy et Julien Gracq Anne Mortal suit de façon

subtile. Et avec eux, d'autres poètes. Telle est la poétique du
chemin. Sans doute simplifions-nous la démarche adoptée dans

le livre, qui, de chapitre en chapitre, construit les divers aspects du chemin, en ménageant croisements et relances entre les fils multiples de la réflexion. Par ailleurs, pour qui voudrait arriver « au bout du chemin », le texte se dérobe à toute clôture autoritaire: il incite plutôt le lecteur à se mettre en quête de son propre chemin, avec son expérience de la marche, ses lectures, ses choix philosophiques. L'exemple ici donné d'une pensée à la fois érudite et attentive au quotidien, d'une libre allure qui franchit les limites qu'impliquent les «spécialités» sans jamais tomber dans l'errance, fait du Chemin de personne un livre entraînant: la personne y fraie son chemin, toujours prête à de nouveaux départs. Marie-Claire Dumas

8

iNTRODUCTION

- 1 - La

vie errante

nostalgique cursus ad mortem - mais la mort est impossible, rejetée - qui lui fait éprouver toute la pauvreté du monde, aride loin de la face de Yahvé et sans mortalité comme promesse. Dans son errance, Caïn préfigure donc le manque ontologique des damnés, en relation avec ce qui se dérobe à jamais, et marche vainement dans les chemins de la Terre avec sa fragilité, sa temporalité, son atmosphère d'inquiétude redoutable, où à la fois l'on est et l'on n'est pas. Son errance, insensible à la beauté possible, est laborissima et ne peut qu'aspirer, désespérée, au repos de la Cité Joyeuse. C'est l'errance d'une dépossession essentielle, sachant sa perte, et fuyant sans pouvoir y remédier par la propriété terrestre. Caïn est par excellence l'homme transi. La deuxième tradition biblique de la vie errante se déleste de cette atmosphère de désolation et de cette tension vers la mort,

Deux traditions bibliques se disputent la vie errante. Dans la première, la vie errante pourrait se définir comme le mouvement chaotique de l'homme emporté çà et là par la tempête de l'histoire jusqu'à ce qu'il trouve sa juste place, mais à la fin des temps, dans le lamentable séjour de la poussière où reposent les morts. Cette vie errante est celle de Caïn, rejeté de la terre fertile après le meurtre fratricide, et condamné à être errant au pays de l'errance sans trouver jamais de refuge, assuré pourtant par un signe de grâce qui n'est pas autrement précisé que lui appartient, comme homme sacré, la mystérieuse protection divine. Etranger à soi, au monde, Caïn poursuit sur tous les chemins de la terre, d'ailleurs bien concrets, un

qui confère aux chemins de la terre une altérité inexpugnable. Au contraire, c'est grâce à son tempérament exubérant, débordant de projet, d'activité, d'espoir, de vie, que le Fils Prodigue réclame d'avance sa part d'héritage et se décide de prime saut à partir sur les routes. Au début, les chemins lointains lui semblent merveilleux: pour qui a le don de la prodigalité, tout est offert, sans dépréciation du monde, et même redonné, quand il a eu réintégré la maison paternelle. Certes, par défaut de prudence, il a eu vite fait de tout dissiper dans son ardeur, mais rien de bien répréhensible ne semble devoir peser sur celui qui se prodigue aussi libéralement hors de soi - il y a là davantage de générosité impatiente que d'opiniâtreté coupable!. C'est donc au contact du réel lointain que le Fils Prodigue fait le tour de ses biens: s'il n'y sombre pas dans un dénuement irrémédiable déclenchant une fuite en avant éperdue, c'est qu'il sait comprendre à temps que la richesse des chemins se trouve dans le retour, dans les retrouvailles. Ainsi a-t-il le sens de l'appréciation du monde, qui est le don par lequel il se recueille, "rentrant en lui", et par lequel la terre entre aussi en elle-même. Par ses chemins, le monde n'est plus étranger. Ceux-là mènent à la réalisation de la grâce. L'on pourrait trouver dans bien d'autres religions la vie errante. Plotin, et avec lui les néoplatoniciens, proposèrent par la suite une résolution de cette double tradition, en admettant que si les chemins de l'âme la montraient prisonnière de la terre et nostalgique du ciel, le corporel et le terrestre devaient toutefois être divinisés, dans la mesure où ce monde était cosmos - totalité harmonieuse. Dans les déserts traversés lors de la pérégrination surgissaient déjà les délices prochains. Cette anticipation répondait bien sûr à une volonté d'organisation sacrale de l'espace. Moins assurés, sans conviction théologique décisive quant à leurs chemins, refusant de leur attribuer d'emblée une
I

C'est l'interprétationqu'en donne le Dictionnaire de théologie catholique, A.

Vacant, E. Mangenot, K. Amann, librairie Le Touzey et Ané, 1936, t. 13, article "Fils prodigue".

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signification spirituelle qui les dépasse largement, les écrivains du chemin ne résolvent pas au XXe siècle le dualisme jacent qui présidait à la construction d'un monde religieux: terrestre et céleste. Ce n'est pas qu'ils l'ignorent. Seule la double tradition de Caïn et du Fils Prodigue était en effet susceptible de faire apparaître, avec nostalgie ou célébration, les chemins, sentiers, allées de la terre, saturés de tensions, mais non plus seulement métaphoriques des chemins de l'âme ou de l'esprit. Mais pour eux, la part féconde des chemins - "là où la terre finit" écrit Yves Bonnefoy des lieux où ils disparaissent - vient d'abord de leur déviation parmi les arbres, ou des pierres de la chaussée. Les attributs du chemin qui se fait voie parmi les singularia du monde - fût-il le plus prochain - sont seuls susceptibles, parce que le "chemin" est aussi prodigue d'images, et qu'il est un vivier de mots, de porter les universalia. Le chemin de l'esprit, de la vie, ou du sacré ne disparaît donc pas comme la partie arriérée ou morte des sentiers de la terre, mais ce qui compte, c'est cette corrélation expressive par laquelle s'articulent ici ou là les contrastes hérités, qu'on ne peut opposer du tout au tout, mais qui ressemblent plutôt à des nuances. Celles-ci, en se renouvelant sans cesse, sont la seule dialectique qu'on connaisse aux chemins: ils prennent alors de nouvelles formes, conduisent à de nouveaux contenus. C'est ainsi que les chemins au XXe siècle déplacent à l'infini le point de vue de l'errance-erreur, qui génère égarement et nostalgie, à l'errance qui part devant soi, à l'aventure en quête du don du monde.2 Ils gardent, de Caïn, les chemins de la terre étrangère, mais non pas sa fuite, la nostalgie irremplissable et éventuellement un certain sens du sacré, mais pas la condamnation; du Fils Prodigue, ils ont l'émerveillement mais par la dissipation, l'idée de retour mais aussi cette avancée qui reprend toujours la route. Ou peut-être est-ce l'inverse. Il faut être sensible à ce rythme polaire qui balance les pas sur les
2

Marie-Luce Chênerie, dans son introduction au Chevalier errant dans les rOlnans arthuriens en vers des 12è et 13è siècles, Droz, 1986, rappelle la double étymologie de ce verbe errer: pour une part, il vient d'iterare, aller son chemin, et a l'emploi étendu et neutre de son synonyme aller; d'autre part, il a été contaminé par son homonyme errer issu de errare : aller à l'aventure çà et là, s'égarer.

Il

chemins les moins lointains et les moins prochains, les plus secrets et les plus présents, chemins qui mettent en marche et apaisent. Là se trouve le plus souvent leur infléchissement, qui perturbe la "grande ligne" de la route et détermine les déviations essentielles. Ce sont ces domaines intermédiaires du chemin qui nous intéressent. L'on fait ainsi glisser l'intérêt de l'homo viator, à la peregrinatio, au chemin. Ce dernier reste bien sûr chemin de personne, mais au XXe siècle le voyageur, ou mieux, le Wanderer lui-même est l'écrivain, et passe en quelque sorte derrière le livre. C'est que le chemin est alors décrit au plus proche de son continuum de transformations, sans se cantonner jamais à un thème dont les motifs seraient interchangeables. en arriver là, il fallait que le chemin comme tel fût enjeu d'écriture qui le distingue nettement de son le plus immédiat - le voyage. Trois caractéristiques - moyen de transport, nature de la voie, projet du - semblent pouvoir se dégager, dès la deuxième XIXe siècle, au moment où le chemin de fer le déplacement de la fatigue physique.3 D'un côté donc, c'est là la première caractéristique, si le voyage délègue aux puissances mécaniques le souci du déplacement, en revanche c'est le corps qui prend en charge la découverte des sentiers, dont on présume qu'ils ne peuvent aller bien loin. Cette caractéristique est doublement insuffisante, dans la mesure où sont parfaitement concevables des chemins à l'autre bout du monde - Segalen fait en Chine l'expérience que l'exotisme n'est pas incompatible avec le chemin - et où, inversement, un chemin à voiture, à bicyclette, est envisageable - une promenade de Jacques Réda à vélosolex par exemple n'est pas de l'ordre du voyage, et Julien Gracq se présente comme le "réformé du grand chemin"4 qui, dans sa petite voiture, continue d'avoir une appréciation très juste du terrain.
L'on aurait pu faire remonter plus haut le confort technique - aux navires des Grandes Découvertes par exemple - mais ce sont les voies terrestres qui nous intéressent plus spécialement. 4 Lettrines 2, page 53.
3

Pour devenu un concurrent essentielles cheminant moitié du désolidarise

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La deuxième caractéristique tient à l'emploi que l'on fait du monde: si, dans le cas du voyage, il semble que la beauté du monde risque de s'épuiser à se répéter, à devenir habitude, à entrer dans le quotidien, si bien que l'on glisse ailleurs, au contraire le chemin ne ménage pas le réel quotidien. Il y passe, repasse, revient. S'il ne va pas plus loin, c'est pour le creuser plus profond: il n'en finit pas avec ce qui s'use: il est ce tassement même du sol où l'étonnement émerveillé pourrait ne plus trouver d'objet, de matière, si ne prévalaient une attention sensible au tracé épais, emprunté, feutré de traces, et la satisfaction d'une autre nature que la découverte du lointain - c'est par là qu'elle touche à la quête. La troisième caractéristique, la plus sujette à caution puisque la plus difficile à cerner, vient du peregrinator luimême. Quelle que soit l'ardeur des départs, ou l'excitation des retours, il faut bien que dans le chemin il se replie sur des forces intérieures: la différenciation du chemin et du voyage tiendra donc aussi à sa vigilance d'itinérant. L'on parlera de chemin, lorsque c'est le maintien réfléchi du marcheur qui, retentissant sur sa cadence intérieure, prolonge le rythme concentré de la marche. La distinction, qui n'est pas toujours facile à mettre en oeuvre au XXe siècle entre chemin et voyage ne semble pas réellement pertinente avant, même pour des écrivains comme Montaigne ou Rousseau. L'on peut toutefois, à remonter dans le temps, tenter d'esquisser à gros traits une histoire "mêlée" des chemins, dont le compte-rendu ou la mise en écriture ne peuvent Odyssée, descente aux Enfers - dont le modèle est si important pour Un Balcon en forêt. Comment rendre figure aux chemins de la réalité, quel rapport peut-on établir à l'écriture de l'espace du cheminement et de sa traversée par l'homo viator? Chaque époque a sa visée du chemin, et sa littérature en donne une représentation propre. Cette représentation par l'écrit est autant une fantasmagorie, le miroir que l'époque tourne vers elle, que la recherche de sa modernité. C'est dans le chemin que l'on mesure sa maîtrise sur l'espace et aussi sur le temps, sa capacité à en faire l'expérience. Au Moyen-Age, la quête du Graal met le monde de la
être exclus, au-delà de la perpétuation des mythologies

-

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chevalerie en chemin, et lui fixe pour but le désir d'errer. Le chevalier aventureus gagne sa valeur à l'errance, partout où il y a des chemins et ailleurs. Les châteaux forts plantés sur son itinéraire n'en sont que les jalons, jamais la destination finale. Les chevaliers ne sont alors pas seuls à circuler: Paul Zumthor a décrie la population des grands chemins, dont certains routiers sont aptes à colporter des bribes d'une mémoire écrite ou à écrire. Vagabonds, artisans-voyageurs qui proposent leur forge, leur vannerie, leur poterie, n'auront peut-être aucun rapport à l'inscription6, mais déjà certains marchands allant de foire en foire sont porteurs de nouvelles, d'almanachs et apportent l'écrit; des colporteurs juifs, parqués hors l'espace des villes sont susceptibles de connaissances secrètes - les lectures du Livre qu'ils ne communiquent pas sans initiation, et sans l'herméneutisme propre à leur langue; certains des clercs vagants, malfamés, dont on peut voir les ancêtres du "Grand Tour", composent la poésie des goliards; l'imagination pèlerine et surtout les croisades prolongent les récits bibliques, ultrabibliques et hagiographiques et suscitent les épopées et les chansons de gestes, ou les itinéraires initiatiques, écrits également le long des routes par les chapelles et les églises, les sanctuaires et leurs ex-voto, les oratoires. Mais si le voyageur médiéval est en rapport étroit avec le sol qu'il foule, tous ces chemins écrits sont-ils bien concrets? Nombreux sont ceux qui, notamment pour la chevalerie, se placent délibérément dans le merveilleux. C'est
5

au

XIVe

siècle

seulement

que

Zumthor

fait

Paul Zumthor, La Mesure du monde, Seuil, 1993.
envie de citer Ramuz, Passage du poète, L'Age d'homme,

6 On aurait pourtant ] 990, page 87:

"Sur la place, Besson continue à faire ses paniers, disant le pays et le refai sant, mettant les lignes de l'osier l'une sur l'autre, comme l'écrivain ses vers et sa prose; - disant le pays et ses murs par les tiges de l'osier dont il met les unes en travers et les autres viennent s'y nouer."
7

Vair Marie-LuceChênerie,Le Chevaliererrant, Droz 1986, dans sa partie sur

les itinéraires, les "chemins de la réalité".

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apparaître, avec les voyages portugais en Atlantique, une distinction intéressante entre chemin et voyage, qui place le premier dans la part décidément irréelle de la littérature, pour n'avoir pas tenu compte des transformations de la réalité:
A une vieille et savoureuse pensée de l'intériorité (celle de l'occident chrétien jusqu'alors) se superpose [...] une pensée de l'extériorité, le rêve d'un hors-limite, d'une suite indéfinie de transfigurations, au point que l'homme désormais ne vivra sa propre existence qu'en différé, ne concevra de poésie que nourrie de fantasmes et d'utopies.8

Les chevauchées aristocratiques et eschatologiques figurent la traversée d'un espace tout ordonné vers une unique perspective, et progressent à travers le contemptus mundi. Le chemin, arraché aux réalités du monde, s'allégorise et signifie alors une extraction qui projette vers le haut, tandis que le voyage affronterait l'altérité et les dangers ou trouvailles les plus matérielles. Pourtant, toutes les grandes découvertes auxquelles, dans les siècles suivants, l'Europe s'adonne, dépassant le pourtour méditerranéen et la mer du Nord, poussant au-delà de l'Ultima Thulé, atteignant les Indes, la Chine des Jésuites, le Nouveau Monde des Hurons, toutes ces découvertes s'accompagnent de textes qui ne sont guère loin des récits mythologiques du voyage: Marco Polo en rapporte des "merveilles" dignes des périples de Jason. Le monde s'étend, la terre s'arrondit. Mais si ces courses autour du monde ne sont pas exemptes de rêves de possession, l'idée qu'en retiendra Gracq dans Un Beau ténébreux9 est une intériorisation de cette possession, proche d'une pratique du chemin:
Et comme l'amant guidé par la certitude charnelle de son désir, le but inavoué des grands explorateurs, de Jason, de Vasco, de Colomb, n'était

8

Paul Zumthor, La Mesure du monde, Seuil 1993, page 205.
page 82.

t)

15

peut-être 82)

autre

que la possession

enivrée

et solitaire

de la planète.

(page

Cet obscur objet du voyage donne lieu à un chemin idéalisé. L'on accroît la renommée et la rumeur de son pays, de sa langue - donc de son écriture - à être ailleurs. L'exotisme gorge la représentation des paradis à venir. Or ces paradis sont tout à fait praticables, si l'on en juge par Bougainville, Bernardin de SaintPierre, ou encore Chateaubriand dans ses ambassades, ou Loti à l'autre bout du monde. A la tradition du chemin appartient bien ce sens de la découverte du merveilleux que l'on goûte, fût-il le plus exotique. En revanche en est exclu l'aspect comparatiste qui intéresse davantage les philosophes - Voltaire et son Candide, Diderot, Montesquieu dont la huitième Lettre persane parle des "citoyens du monde", ou encore Swift hautement relativiste et détaché du monde en cours avec son Gulliver... - en ce sens qu'il permet de repenser, plutôt que l'espace, la société politique qu'il abrite, et la nôtre par rebond. Les terres d'utopie sont en miroir. Autre chemin, celui du "dedans", qui ne "trouve" pas toujours, mais peut encore s'égarer, au sens spirituel du terme, dans les mêmes domaines de l'Ancien Monde qu'avaient parcourus en tous sens les chevauchées médiévales: c'est le
"Grand Tour", qu'un jeune cultivé

-

et Herminien

du Château

d'Argol reprend le flambeau - se doit de faire dans les capitales et universités les plus anciennes et les plus prestigieuses d'Europe, afin de parfaire son éducation et sa formation. Ce chemin du "Grand Tour" est une référence coutumière du chemin, référence polymorphe comme toutes les traditions et époques qu'il draine. A l'origine, les périples imaginaires en Utopie sans doute, mais surtout le voyage en Italie des du Bellay, Montaigne, Sidney, Milton, nostalgiques, malades ou enthousiastes qui, s'il n'a certainement pas pour unique projet le chemin et le cheminement, mais plutôt l'écriture d'un enrichissement qui vient de l'expérience des êtres et des choses, reconnaît en revanche que le déplacement est favorable au mûrissement artistique, ou de la pensée. Etudier, ou, de façon plus générale, accomplir sa

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formation, devient donc l'occasion du "Grand Tour" - erfahren, le verbe allemand de l'expérience, vient de fahren, le verbe du mouvement - dont on trouve tant d'exemples dans les romans de formation - eux-mêmes attirés hors des sentiers de la seule pédagogie par toute une tradition de romans picaresques dont les aventures sur la route, hautes en couleurs, n'étaient pas nécessairement aussi formatrices que l'eût voulu la vieille idée initiatrice des chemins. Des romans picaresques aussi dissemblables que Don Quichotte, imbu encore du monde aristocratique médiéval, ou que Manon Lescaut sont fort proches déjà du Bildungsroman, du roman de formation - ironique quant à eux, et venant contrarier le tracé linéaire, asséné, répétitif du discours aventureux. Le Bildungsroman, à sa façon, et Goethe par exemplelO a saturé ses oeuvres de références caminales, est très attentif au chemin, soit que celui-ci soit l'occasion de faire l'expérience de l'erreur (errance-erreur dont nous avons déjà vu un tenant), et que le trajet parcouru consiste à bonifier le Wanderer qui, à terme, n'errera plus - le Werther est exemplaire de cela, sans que jamais l'erreur ne soit assimilable au péché: elle est un destin tragique, mais athéologique soit que le chemin soit simplement le lieu de faire ses preuves comme dans le roman médiéval: le motif est également sécularisé, mais de plus dépourvu de sens tragique, avec Wilhelm Meister qui voyage pour se libérer des liens avec la société bourgeoise et accomplir la formation de soi en étant attentif au monde parcouru. Certes, dans le même ouvrage, Mignon quant à elle porte sur les chemins la millénaire nostalgie, inguérissable; mais seule la figure du harpiste y garde la notion de culpabilité et de repentir. Par la suite, dans les Années de voyage, l'errance est soumise à une réglementation édictée par la Société de la Tour - ne pas rester plus de trois jours sous le même toit, s'interdire de se réinstaller à proximité de son ancien lieu de résidence - mais le chemin vaut non pas tant pour la fuite perpétuelle qu'il suscite
10 Vair Werner Schultz: "Der Gedanke der Peregrinatio bei Augustin und das Motiv der Wanderschaft bei Goethe", in Neue Zeitschrift für Systematische Theologie und Religionsphilosophie, 8. Band 1966, Berlin, Alfred Topelmann.

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que parce qu'il trempe le caractère de Wilhelm Meister, qui doit, un jour ou l'autre parvenir à remplir ses propres devoirs pratiques envers la société: il deviendra chirurgien. Le chemin se dirige vers une axiologie pragmatique. En revanche, avec le premier romantisme allemand, le chemin se met à marcher l'amble, un pas dans le réel et un pas dans l'imaginaire le plus fantastique. C'est la perception même de l'univers qui est profondément modifiée par les promeneurs romantiques, quand bien même elle garde une visée formatrice. Ces chemins de formation sont bien sûr au plus proche des "chemins de personne", puisque la personne s'y confronte à soi, au monde, aux configurations de la pensée et de la sensibilité; ils ont été, on s'en doute, une des voies les plus productrices de la littérature du chemin - quitte à ce que le chemin s'y étiole à la longue, jusqu'à devenir passage obligatoire mais où n'a plus lieu la découverte d'une civilisation radicalement différente ou la transfiguration du monde. L'Education sentimentale, projetée entre Paris et Fontainebleau ou Nogent-sur-Seine, ou Les Illusions perdues, tendues entre Paris et Angoulême, en sont les avatars. A peu près à la même époque où il semble que meurent les dernières forces du Bildungsroman, un Thomas Mann conserve le voyage en Italie pour y faire mourir - ultime initiation -le héros de La Mort à Venise, tandis que Musil entérine le fait qu'un cheminement soit devenu factice en l'occultant (presque)11 dans Les Désarrois de l'élève Torless, marquant combien le mûrissement d'un homme trop fin passe par d'autres procédés qu'une progression dans le monde extérieur. Quant au Gracq septuagénaire d'Autour des sept collines, il adopte un ton si bougon, comparable aux Mémoires d'un touriste de Stendhal ou aux récriminations de Chateaubriand12 qu'il cite, qu'on ne peut voir qu'une intention ironique par rapport aux récits de formation traditionnelle destinés aux jeunes gens.

Il

TorIess arrive au lycée en train.

12

Voir son Voyageau Mont-Blanc, et réflexions sur les paysages ck montagnes

(Séquences, 1994).

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L'autre héritage, transmis par le préromantisme puis le romantisme de la théorie sur le sentiment de la nature, héritage qui se montre peu compatible avec les longues marches de la Bildung, tient au voyage en petit qu'est la promenade, où des identifications surgissent des plus petites des nuances. Ronsard déjà témoignait de ce goût de la promenade, mais c'est bien sûr surtout Rousseau qui, en en faisant une manière d'exister, confère au vagabondage ses lettres de noblesse. Ce sera la même expérience vitale dans les en-allées de Rimbaud, ou avec Char. Promenades encore que celles de Nerval, dont on voit bien qu'elles tracent un parcours herméneutique, mais flâneries pour Diderot, amant des rues, Baudelaire, Proust, et par la suite Réda. Ces flâneries, d'une manière ou d'une autre, participent toujours du chemin, mais elles sont plus troubles chez le piéton Baudelaire, dont la déambulation parisienne se ralentit, s'ironise, se citadinise. Même à propos de la poésie de Marceline Desbordes- Valmore présentée comme "un simple jardin anglais, romantique et romanesque", ce que Baudelaire perçoit, c'est une violente émotion:
Le promeneur, en contemplant ces étendues voilées de monter à ses yeux les pleurs de l'hystérie, histerical tears.13 deuil, sent

La trouvaille de Proust est de tracer ses chemins à la fois dans les jouissances d'une promenade limpide et parsemée de souvenirs, et dans les méandres de l'expression du sentiment, attitude de l'homme nerveux et du flâneur dans un paysage mi-urbain, micampagnard. En perdant le sentiment de nature, le chemin peut tout aussi bien s'accompagner d'une interrogation ethnographique avec Leiris dans son Afrique fantôme, se perdre confusément dans les méandres mortels de l'imagination comme Segalen qui prendrait volontiers le chemin de la Cité Interdite, ou tendre vers
13Baudelaire, L'Art Romantique, "Réflexions sur mes contemporains", Garnier, 1983, page 747. Cette citation est d'ailleurs reprise dans le chapitre sur la flânerie du Livre des passages de Benjamin, Cerf, 1989, [M13a, 3].

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le minimalisme de l'intervention (elle est quand même un venir-à travers) de Michaux, qui vient troubler l'ordre conféré jusque-là au réel. L'on voit donc les limites sans cesse déplacées des repères du chemin, qui jamais ne peut être défini uniquement par son manque d'exotisme ou sa longueur, ou son refus de l'irréalité. Perd-on le chemin? Curieusement, dans la deuxième moitié du XXe siècle,
réapparaît, de façon très concrète, la présence du chemin

-

sentier, allée, draille chez un ensemble d'écrivains que l'on ne pourrait pas cantonner à l'écriture régionaliste des pays où les derniers chemins s'effacent, ou passéistes; leur écriture va plus loin: c'est après Ramuz, celle de Pierre-Albert Jourdan, Gustave Roud, Maurice Chappaz, Philippe Jaccottet... et de Julien Gracq ou Yves Bonnefoy. Faut-il y voir une démarche parallèle aux recherches lancées par l'école des Annales dont les fondateurs, Jacques Le Goff ou Lucien Febvre, n'ont plus voulu se contenter de documents écrits, mais ont procédé avec l'ingéniosité que peut apporter l'observation des signes divers: "des paysages et des tuiles. Des formes de champs et des mauvaises herbes." (Febvre) ? L'on constate bien une double aspiration contraire à écrire des chemins aujourd'hui: d'une part, ces chemins contiennent en eux quelque chose de l'histoire caminale qui se transmet en littérature par une filiation serrée de siècle en siècle. Ils sont éminemment des "lieux de mémoire" :
La trace d'un chemin d'homme est plus longue à s'effacer de la terre que la marque d'un fer rouge. (La Presqu'île, page 12)

Ils sont en même temps des lieux traditionnels de l'écriture. Inversement et d'autre part, plaît certainement cette apparition au milieu du paysage de signes caminaux qui demandent à être parcourus comme une lecture, mais qui ne sont pas entachés ou obscurcis par des mots préalables. L'observation panoramique du lieu n'y suffirait pas; il faut viser dans le chemin la part d'expression que ceci, vu avant, confère à cela. Tout reste donc à retenter de cette saisie en mouvement des choses, derrière et à

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travers les mots irréductibles de l'écriture du chemin. L'usage "anachronique" des chemins serait ainsi la manière la plus simple d'assumer cette résistance à la tentation du Livre composé d'un intertexte généralisé, et falsifié par l'omnipotence d'un univers imaginaire entièrement citatif. C'est précisément au moment où il tend à disparaître que le chemin peut se démarquer du monument de son écriture et qu'il nécessite une plus grande présence de celui qui l'écrit. Mais sans doute ce dernier doit-il aussi se redéfinir dans son mode d'être avec, sur le chemin.

- 2 - Des noms de chemin
Peut-on alors s'entendre désignant le chemin? sur un ensemble de termes

Deux séries d'étymologie se partagent en Europe la dénomination du chemin. La première, d'origine gauloise, *camlninus, est avérée pour la première fois en Espagne au VIle siècle, sous la forme de camino, puis en portugais caminho, en italien cammino, chemin en français. La racine indo-européenne du chemin semble être à l'origine du verbe anglais to come ou de l'allemand kommen (venir)14. La deuxième série étymologique du chemin quitte le domaine de la langue romane: c'est le Way anglais ou le Weg allemand. Ce dernier terme est particulièrement propice à la pensée, grâce en particulier à la multiplicité des emplois grammaticaux qu'il peut revêtir: substantif (chemin), adverbe (au loin, parti, disparu), il sert de préposition à des locutions, de particule inséparable avec ses composés substantifs ou séparable avec les verbes (pour exprimer l'éloignement, la suppression, la disparition), ou encore dans des tournures elliptiques: Weg! Partez! va-t-en ! Le chemin
14

Voir le dictionnaire

étymologique

de Wartburg

(tome 2, page 147a): c'est ce

même chemin qui donne le celtique cam (pas) et camen (chemin), le bas-breton kanun (pas) ou l'irlandais ceim (pas).

21

en allemand est ainsi ce qui est déjà parti, il est pourvoyeur de son propre éloignement ou de sa disparition. Autre intérêt: c'est en entrant dans la composition de certains mots qu'il a donné der Wagen -le véhicule - et le mouvement - die Bewegung. Der Weg est ainsi l'archilexème de la vie passée sur le chemin. Dernière étymologie: celle de la sente, du sentier - issue du latin classique semita, "petit chemin de traverse, sentier, trottoir ou ruelle", dont l'origine n'est pas éclaircie, mais qui fait sens pour nous avec le sème grec, le signe. Les semita étaient en outre consacrées aux semitales dii ou semitae :
Sentiers: pluriel de sentier, du latin semitarius, relatif à une sente (sentier serait donc d'abord un adjectif). Sente est du latin semita, qui pourrait lui être venu de l'arabe (c'est-à-dire du sémitique samata semt, voie, chemin (les semites seraient donc nommés ainsi parce que ce sont des nomades?) Littré, t.IV page 1896 et 1897). De sente, le premier exemple cité par Littré est du XIIe siècle (Rois), de sentier, du XIe (Chs de Roland).

Définition

de sente:

synonyme

populaire

de sentier

(dont

voici la

définition: chemin étroit dans la campagne

ou les bois qui ne sert qu1aux

piétons). /I y aurait donc a priori l'idée, le lieu commun du chemin étroit, de la porte étroite. Les sentiers de la création, dit-on, et pourquoi pas les avenues ?15

Et comment faire chemin? On se livre au chemin: se lnettre en chemin, dont les expressions sont si fréquentes dans les romans médiévaux de chevalerie16, marque ce risque et cet abandon, cet entrelacs aventureux, ce don de soi au chemin, que l'on retrouve dans les expressions suivantes: empoigner le
15

Francis Ponge, La Fabrique du pré, Skira, les sentiers de la création, 1990.

16

Voir Nelly Andrieux- Reix, "Hautesroutes de l'aventure: les voies et chemins
in Nouvelles recherches sur le Tristan en prose,

du Tristan en prose", Champion, 1990.

22

chemin, s'esmouvoir à chemin17, ou se mettre le chemin entre les jambes18, qui implique un rapport de familiarité tel que celui du cavalier et de sa bête. En latin, l'on a : in viam se dare, ou viae se commiterre; en italien la fusion est plus grande encore: incamminarsi. Il n'est donc pas inutile de connaître, au moins de façon succincte, le fonctionnement du système voyer au cours des époques. Du côté romain, la via, goûtée sous Jules César au point que les principales villes de l'Italie communiquent avec la capitale par des chemins pavés, est restée fameuse: voie carrossable, large suffisamment pour laisser passer de front deux chars, jalonnée de bornes miliaires jusqu'aux confins de l'Empire, maçonnée si soigneusement que ses pavés sont "assemblés aussi exactement que les pierres qui forment les murs de nos maisons" 19, elle signe par son réseau une civilisation. Elle s'oppose à toutes les pistes creusées et tassées naturellement dans la terre: l'actus, qui flanque la précédente, et n'est empruntée que par les piétons ou les attelages légers de chevaux; la semita, le sentier, que son étroitesse destine aux piétons. Le drain de la civilisation se desserre avec le chemin rural (vicus), la draille de transhumance et de passage des animaux (callis), le chemin de terre servant de limite aux champs (limes), une digue levée formant route (agger) etc. Au Moyen-Age, dans le sud de la France2o, voie, chemin, estrade, sont des termes génériques, indifféremment utilisés pour les voies à grande ou petite communication, et même pour les
17

Expressions attestées dans le Dictionnaire des locutions en Moyen Français,
Di Stefano.

Ceres, 1991, de Giuseppe
18

Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle.
L'Encyclopédie, Diderot et d'Alembert, article "chemin, route, voie".

Il)

20

Voir Monique Gilles-Gilbert, "Noms des routes et des chemins dans le midi de la France au Moyen-Age", in Bulletin philologique et historique jusqu'en 1610 du comité des travaux historiques et scientifiques,vol. 1, Imprimerie nationale, 1961.

23

dessertes et limites de champ. Le terme de route, (via rupta) est plus précis quant à lui, non pas parce qu'il implique une utilisation différente mais de par son origine: c'est un "chemin frayé, la plupart du temps, à travers les bois, en défonçant ou défrichant le sol". 21 Quel que soit le trafic, la nature du chemin est partout la même, uniforme: une simple piste, sauf sur des tronçons empierrés ou "chaussés", les chemins dits perrés ou ferrés. On distinguera sinon une hiérarchie des chemins, qui persiste jusqu'au XIXe siècle, et place en tête le chemin royal, dit aussi grand chemin, devenu par la suite route royale. Il fait communiquer une grande ville à l'autre par une chaussée pavée de grès (ou échantillon), de galets de rivière ou de pierre de rencontre, des" grosses pierres, ou blocage, posées sur un couchis de sable et enfoncées à la hie"22. Ces chemins ont planté la France de jardins alignés, depuis que Henri II, en 1552, les a fait border d'ormes, qui portèrent longtemps le nom de Sully, les rosnys . Avec Colbert, avec Turgot encore, c'est tout un peuple d'arbres, ormes donc, mais aussi hêtres ou châtaigniers, qui en route dessine la carte de France. Les autres chemins, chemin vicolntier, chemin de terroir, carrière, sentier ou "pié-sente ", sont classés par ordre décroissant de largeur. La différence essentielle entre route et chemin ne s'établira donc qu'au XIXe siècle, lorsque la macadamisation recouvrira la bande de terre déblayée ou enrobera de bitume le système de pavage préexistant, ce qui n'empêche pas qu'un chemin puisse se poursuivre sur une route - on l'a déjà vu. Ces grandes lignes préalables ne sont pas inutiles pour comprendre l'e~pire qu'u~e r?ute 2~eut exercer sur l'imagination, par sa seule pUIssance hIstorIque'. Dans les Carnets du grand
21 22

Monique Gilles-Gilbert. Georges Reverdy, Histoire des routes de France, PUF, que sais-je?, 1995,

page 33.

23

Lorsque Vidal de la Blache publia en 1903 Le Tableau de la géographie de la France, il répondait à la sollicitation de Lavisse qui désirait bâtir la somme de son Histoire de la France depuis les origines jusqu'à la Révolution

24

chemin, Julien Gracq dit ne pas pouvoir écrire ou du moins se représenter une vie dans un lieu en l'absence de toute information sur les chemins de celui-ci.
Chemins. Une des raisons qui me rendent plus difficile toute imagination

du passé, au-delà, approximativement, du dix-septième siècle,

c'est la

quasi-impossibilité de me figurer ce qu'étaient alors les routes, les chemins; non pas tant leur aménagement technique sommaire, sur lequel nous avons quelques renseignements, que leur relation vivante avec les villes, les bourgades qu'elles joignaient, avec les paysages qu'elles traversaient, avec les haies et les clôtures, les bois, les cours d'eau, le mouvement aussi de leurs usagers f...] Comment, au long de ces chemins,

sur une connaissance précise de l'état géographique du territoire. La géographie était alors neuve en France. Mais la grande nouveauté de l'ouvrage ne résidait pas tant dans ceci, puisqu'après tout il y avait eu déjà suffisamment de cartes pour se faire une idée précise du pays, que dans le désir de faire un « tab 1ea u », un inventaire écrit du pays au lendemain de la guerre de 1870.23 . Or, ce qui doit nous marquer dans cette recension de l' héritage, c'est l'importance que Vidal accorde aux routes et chemins des différentes provinces. Le Trésor de la France n'est pas statique pour Vidal: son esprit n'est pas dans la circonscri ption territoriale. Au contraire, si chaque région est étudiée dans son « modelé», dans ses activités économiques et productrices, dans son type de vie, dans sa « vertu» enfin23, rien de ce qui concerne ses routes, ses passages avec l'une ou l'autre région et même avec l'étranger n'est tu. Sont précisés les princi pales voies de migrations, d'invasions, de croisades, de commerce, de communications diverses, la route de Charlemagne, la percée de Roncevaux, la concentration des routes royales, le réseau des voies romaines, l'étoile des nationales autour de Paris, les sentiers muletiers des Alpes, les routes de poste à la fin du XVIIIe siècle. Les régions entre elles ne sont pas différenciées du tout au tout, comme on pourrait l'attendre de ce type de travail d'ordinaire diacritique, mais reliées: le sillon de la Saône et du Rhône est décrit constamment comme un passage, le Languedoc pénètre dans l'Auvergne, le Poitou chemine vers le sud-ouest, le Languedoc passe vers l'Albigeois et vers Toulouse etc. La conclusion elle-même synthétise cette géographie du passage et l'objet premier de cet ouvrage comme introduction à une histoire de France, en établissant un historique des routes et chemins en France depuis les voies romaines.

25

voyait-on la Terre,

quand

on allait?

(page

185)

En revanche, son récit, inachevé mais publié, de La Route montre bien que la fascination des strates de temps jointes par un simple ruban d'espace vectorisé est susceptible de faire lever le récit.
Désignée par sa majuscule, cette Route porte le nom propre de son histoire. Probablement a-t-elle été frayée dans des temps médiévaux, comme son origine de (via) rupta l'indiquerait, à travers une région cernée de forêts, de "taillis crépusculaire", de "bois noir" qu'elle traverse comme une voie forestière, prête à se perdre dans l'humus rapporté des époques. Toujours est-il que, continûment changeant, malgré sa maçonnerie qui l'empierre soigneusement d'un bout à l'autre de petits galets de rivière ou de grosses dalles plates, le Perré se faufile dans des zones de confins, les Marches, "à travers 300 lieues de pays confus", tantôt ancien "chemin creux", tantôt étroit "sentier", tantôt confortable" grand chemin". De la vie drainée dans ce lieu sauvage, la Route a donc le pavage des cavaliers, mais aussi des traces de guide-route, qui sont l'ordinaire des voies charretières - routes à rainures, tracées dans le roc qui coincent les roues du chariot pour qu'il ne glisse ni ne verse. Son trafic, ainsi rapide ou lourd, est enfin évoqué allusivement sur le mode de la comparaison, et ne manque pas de rappeler un empire romain poursuivant son influence jusqu'aux frontières les plus lointaines, qui lutte grâce à ces chemins durs de la civilisation contre la Sauvagerie confuse dont on sait qu'elle a, depuis, repris ses droits; la Route avait alors composé avec le menu charroi du commerce domestique; et aujourd'hui, le Moyen-Age semble habiter les manières de ceux qui vont ainsi sur le Perré - femmes harnachant l'ami de passage "avec une adresse de page", ou femmes encore qui pourraient être les "converses" de pèlerins dont on précise bien qu'ils ne se sentent pas tenus à la chasteté sur cette route, mais que rien d"'impur" ne peut y être commis. Cette Route gracquienne, non datable, a donc la figure de tous les chemins et leur dérive lente. Elle est cette ligne de vie

26

violente dont les bornes-stèles24 jalonnent non plus un parcours mais une histoire.
On eût dit que soudain la Route ensauvagée, crépue d'herbe, pavés sombrés dans les orties, les épines noires, les prunelliers, temps plutôt qu'elle ne traversait les pays. (page 14) avec mêlait ses les

Elle est ce chemin qui se présente tout naturellement

à l'avancée.

A une trouée plus claire devant soi dans les buissons, à je ne sais quel alignement soudain rigide des arbres dans l'éloignement, quelle suggestion encore vivante de direction, la Route, de loin en loin, désincarnée, continuait à nous faire signe, comme ces anges énigmatiques des chemins de la Bible qui, loin devant, du seul doigt levé faisaient signe de les suivre, sans daigner même se retourner. (page 12)

On n'aborde donc pas "le" chemin de façon unie, systématique: son histoire le parcourt en tous sens, comme le montrent, souvent contradictoirement, les appellations qui le désignent. En outre, le chemin, dans la langue courante, se prête facilement aux expressions, images, métaphores. On ne rendra pas compte de toutes ici. Tout au plus peut-on noter la rémanence du grand chemin qui, chez Julien Gracq, indique une importance dépassant celle de l'usage commun et a inspiré à sa dernière oeuvre son titre. Le titre est facile et semble n'annoncer aucune complication: il désigne seulement une voie interurbaine: les Carnets du grand chemin pourraient très bien
24

"De petits tas de pierres allongés auxquels la coutume de la Route était d'ajouter seulement au passage un caillou - geste d'absolution distraite qui tenait quittes à la fois le mort de sa mémoire et le meurtrier de ses raisons" ,(pages 25-26).

27

être ces notes écrites à partir d'étapes automobiles. Le grand chemin fait partie du grand chemin des vaches, les chemins de terre, d'un usage commun et ordinaire. Sans risquer une trop grande erreur, l'on peut en outre dériver cette expression. En effet, il s'agit du grand chemin, chemin unique, le seul que l'on suive toute sa vie, le paradigme de tous les grands chemins et déjà le chemin de sa propre vie. Là encore, le langage courant nous a précédés. Le grand chemin étant public et très fréquenté, son usage en complément de nom désigne ce qui sert à tout le monde, ce qui est d'une utilisation commune: morale de la société et du grand chemin. Les Carnets du grand chemin, s'ils désignent un cheminement personnel, dans l'espace géographique ou dans le temps d'une vie, sont ainsi mis à la disposition de tous - sur la place publique. On peut aller un peu plus loin dans cette idée qui nous conforte de lire le dernier Gracq où toute son expérience s'est déposée et cristallisée pour la méditation et l'usage communs, puisque "aller/suivre le grand chemin, son grand chemin", c'est mener sa vie en toute quiétude, selon la règle commune. Ici, ce serait proposer un modèle. De même, "aller son grand chemin", selon Duneton, c'est n'avoir point d'artifice, être franc - un bon modèle, même si le Littré, plus sceptique, le dit d'une chose qui s'accomplit sans peine, mais aussi de quelqu'un qui n'entend point de finesse à ce qu'on fait ou dit. Voire. Rien de si rassurant sur ce grand chemin si l'on en approfondit le sémantisme. Est-ce un hasard? L'expression courante qui connote le plus communément l'usage de "grand chemin" est ... "voleur de grand chemin". Sans doute faut-il insister sur le fait que, sur le grand chemin, l'on dérobe, l'on risque d'être dépossédé ou de (se) désapproprier. "Battre les grands chemins" (Duneton), c'est y courir et voler. "On l'a mis par quartiers pour l'exposer sur les grands chemins" (Duneton) : on l'a écartelé. Si ce n'est pas par la force, c'est à l'état de constatation: "être sur le grand chemin", c'est être sans travail, sans domicile: être dans le manque par rapport à la règle commune que nous croyions voir précédemment. Est-ce un grand mal? Aldo en voleur de frontière, le paysage en détrousseur de la personne... N'oublions pas la séduction du grand chemin qui s'exprime à maintes reprises dans l'oeuvre de Julien Gracq. Si l'on passe au pluriel l'expression précédente, le

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fait d'''être sur les grands chemins", c'est avoir décidé d'aller à l'aventure - sans idée de l'itinéraire et des événements qui peuvent survenir. Les Carnets du grand chemin sortent de l'ornière commune et fixée pour se fier à leur propre sens du chemin, ce qui ne va pas sans grandeur: "prendre le grand chemin" ne s'embarrasse pas de petitesse. C'est aussi sous le terme de grant chemin que se rassemblent au Moyen-Age25 en une appellation unique toutes les voies nobles de l'aventure chevaleresque: c'est à ce lieu qu'on identifie comme tels les chevaliers errants. C'est la voie de l'excellence. Les Carnets arrivent pour traduire une incompatibilité: dans le grand chemin, il y a tout à la fois l'ornière commune et une audace qui dérobe et se dérobe. Le grand chemin dit une chose et son contraire, en même temps. Son aura séductrice et rassurante voile une association de sens plus obscure. Au fur et à mesure qu'il fraye une voie dans la signification, le chemin se dérobe à lui-même. De fait, sur le grand chemin, il y a un glissement de désappropriation. L'on frôle les limites du propre. Mais la séduction du chemin dérobe cette désappropriation aux yeux de qui emprunte le chemin: elle donne même force à la vie. L'on ne quitte pas le chemin, qui ne cesse de se diriger.
Le grand chemin auquel se bien sûr, celui qui traverse quelquefois, celui du rêve, aussi la mémoire collective, est aussi celui de la lecture réfèrent les notes qui forment ce livre est, et relie les paysages de la terre. /I est aussi, et souvent celui de la mémoire, la mienne e t parfois la plus lointaine: l'histoire, et par là il et de l'art.26

25

Nelly Andrieux-Reix, "Hautes routes de l'aventure: les voies et chemins dans
en prose", 1990. in Nouvelles recherches sur Ie Tristan en prose,

Ie Tristan Unichamp,
26

Carnets du grand chemin, page 7. Et comment comprendre, lorsque Gracq désigne André Breton comme faisant partie des "écrivains de grand chemin" ? (André Breton, page 200).

29

- 3 - Méthode
Quelle méthode retenir pour tenter de saISIr ce chemin fuyant? L'objet de ce travail est, d'une certaine manière, indissociable de la méthode suivie pour le définir. Il s'agit de constater la présence importante du chemin dans la littérature de la fin du XXe siècle, au moment où il tend à disparaître dans les faits, de le prendre comme objet de réflexion. Ramuz, Réda, Jourdan, Roud, Chappaz, Jaccottet, Trassard... ont fait du chemin un des éléments déterminants de leur poétique: nous y reviendrons forcément. Cet intérêt pour le caminal s'observe également dans les revues ou collections éditoriales, comme le montrent la création toute récente de la revue Chemins (1995), ou des collections comme Le Promeneur, Chemin de pensée, L'Arpenteur, Le Chemin (1959-1992) chez Gallimard, suivi chez cet éditeur huit ans plus tard (1967) de la revue des Cahiers du chelnin, initialement dirigée par Georges Lambrichs puis, à partir de 1987, par Jacques Réda. Dans cette dernière revue paraissent certains des auteurs décidément caminaux avec une prédominance marquée de Réda, bien évidemment, et de JeanLoup Trassard, mais aussi Le Clézio (1975: "Les carnets du chemin") ou Guillevic (1976: "Du domaine"). Mais c'est surtout la collection des" Sentiers de la création" chez Skira, dirigée par Gaëtan Picon qui s'approche le plus de notre objet. Albert Skira eut l'ambition en créant sa collection d'éclairer "l'itinéraire secret qui mène l'artiste de l'intuition à la création" et qui bien souvent relève du sentier le plus concret, comme si celui-ci était pour les écrivains une manière d'entrer, de circuler dans une manière romanesque ou poétique, qu'il était, en quelque sorte, une tournure narrative. Albert Skira dit avoir intitulé sa collection "les sentiers de la création" pour concrétiser un vieux souvenir, d'une promenade faite avec Picasso:
Nous suivions, Picasso et moi, un sentier sous bois. Soudain, il s'arrête pour ramasser un fil de fer. Plus loin, nouvel arrêt. /I fourre dans une large poche de son paletot un morceau de bois mort. J'hésite mais ne pose pas de question.

30

Trois semaines plus tard, je découvre splendide, monumentale, faite de fil de fer, plâtre, dont André Breton devait écrire dans son élément".27

chez Picasso du morceau le Minotaure:

une sculpture de bois et de "Picasso dans

Yves Bonnefoy y a publié son Arrière-pays (1972) ;Julien Gracq devait y faire paraître un titre, avant d'y renoncer. Et l'on trouve encore cette importance originelle du chemin chez René Char, dans La Nuit talismanique (1972) :
Nous marcherons, nous marcherons, nous exerçant encore à une borne injustifiable à distance heureuse de nous. Nos traces prennent langue. (page 58)

Francis Ponge annonce par son titre l'écriture est "fabriquée" par son pré, à moins comprendre de façon réversible que c'est sa fabrique le pré. Les obstacles rencontrés sur l'écriture ne sont que des scrupules:

déjà combien qu'il ne faille réflexion qui le chemin de

Quant à ces scrupules: ce sont les cailloux, les rochers, les encombres, les obstacles dressés devant moi (devant ma projection, devant mes projectiles) par ma propre lecture de ces mots eux-mêmes, considérés maintenant comme des obstacles à ma hardiesse, dans la mesure où elle se veut communicative. Ces scrupules, enfin (finalement), ce sont ces mots eux-mêmes (non plus jetés par moi, tracés, écrits par moi - mais lus par moi, comme des obstacles sur mon chemin. Voici, en somme, un chemin fait d'obstacles, de portes successives

[...J).28

Quant à Claude Simon, quand bien même son "sentier de
27 Tribune de Genève, 7 août 1969. 28 La Fabrique du pré, 1990, page 20.

31

la création" semble plus proche du cheminement intellectuel que du chemin concret, son Orion marche aussi vers la lumière, à coup d'élucidations obscures:
Le mien [de sentier), il tourne et retourne sur lui-même, comme peut le faire un voyageur égaré dans une forêt, revenant sur ses pas, repartant, trompé (ou guidé) par la ressemblance de certains lieux pourtant différents et qu'il croÎt reconnaÎtre, ou, au contraire, les différents aspects du même lieu, son trajet se recoupant fréquemment, repassant par des places déjà traversées..
.29

Ce sont ces carrefours dont nous interrogeons ici l'actualité. Le chemin est ainsi compris dans son acception concrète (sentier, allée, chemin de ronde, laie...) et non directement métaphorique ou conceptuelle. On part du chemin dans le paysage, pour ensuite l'articuler au chemin du langage, au chemin des représentations, littéraires ou picturales, et l'isoler par rapport à des notions plus balisées par la critique contemporaine (le paysage), ou plus abstraites (espace, temps), afin de voir comment il peut accéder à un statut notionnel sans perdre sa singularité, et de saisir le moment où la "notion" de chemin sort du champ et de la littérature - de l'écriture - pour devenir un objet de représentation et de pensée. Mais il s'agit davantage de tracer le chemin de personne, plutôt que de déterminer le chemin en soi, ce qui serait une épure conceptuelle. Le chemin doit rester une démarche, et un acheminement. La méthode suivie se refuse d'emblée à ce qui aurait pu être la grande facilité d'un thématisme, c'est-à-dire à une critique fondée sur les structures descriptives qu'engendre (nécessairement?) la présence du chemin. Le thématisme aurait en effet risqué aussitôt de figer en un accompli l'intentionnalité du chemin, quitte à oublier son cheminement prospectif. Il ne fallait surtout pas imposer aux deux oeuvres une lecture systématiquement rétrospective du chemin, celle d'un monde
20

Orion aveugle, préface.

32

clos, afin de ne pas perdre cette tentative d'ouverture que celui-ci représente; au contraire l'idée était d'articuler la dimension débordante du chemin (le chemin déborde toujours son projet) à la tentative d'expression, qu'elle soit romanesque - avec l'incertitude toujours probable des lendemains de narration - ou poétique - ouverte à une instabilité, à une fragilité de représentation qui est sa façon de rencontrer l'événement. Il n'y a de chemin que susceptible d'être égaré, au contraire de la route toute tracée qui mène directivement; sa représentation littéraire n'avait pas, a priori, à se limiter à un jeu combinatoire, indépendant de la conscience que chacun des deux auteurs en prenait. On ne pouvait donc d'emblée se fier à la valeur significati ve de certains thèmes, ou de certaines structures, sur lesquelles on aurait bâti une élaboration de pensée répétitive. Le point délicat de la méthode était alors de remonter à une certaine totalité à partir du chemin, afin d'éviter un pointillisme esthétisant et superficiel, mais de toujours laisser parler l'ellipse au lieu de forcer la cohérence. Omniprésent, le chemin ne nous est pas donné - il n'est pas là, à notre disposition - mais plutôt doit-il être produit par nos soins, et ne pas cesser d'être produit dans ses figures les plus secrètes. Si le certain ordre initial du paysage a changé avec le passage du chemin, c'est que ce dernier a produit son effet, et réussi son intention d'articuler le lieu à sa façon, de lui conférer la lisibilité qui appartenait en propre au moment de l'in-vention (du passage dans). Les relations sinueuses que le chemin entretient avec sa propre continuité, il convient de les rehausser pour faire apparaître la frange de simultanéité, par laquelle l'élément déterminant de la monotonie du chemin se colore de la fantasmagorie un peu angoissante de celui-ci et de sa trouvaille essentielle de l'instant. En résultent des infléchissements successifs, qui donnent une transparence immédiate à la rencontre des chemins, et réclament une mise au point du regard sur la moindre pierre, en même temps que le sens du lieu ou de l'histoire. Le chemin articule le ténu à ces réserves, dans des configurations éphémères. Le chemin ne calcule pas des degrés, des latitudes. Mais il se place, il se situe et avance dans une sorte de kinesthésie spontanée de la perception, de la pensée, du souvenir et de l'imagination. C'est ainsi qu'il devient espace mental pour la

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personne qui chemine et pour l'écrivain. Que le chemin ait un sens, qu'il ordonne à un moment donné l'univers de l'écrivain, c'est qu'il prend alors une forme dans les innombrables figures qui le composent, et qu'il évolue dans leur vaste champ composite. Ecrire le chemin tend à une sorte d'immense parcours mnémonique, celui-ci incluant toute la part de présence nécessaire pour le faire surgir.

Nous avons parlé de "configurations" éphémères. Ce terme n'est pas dû au hasard mais fait référence à une filiation méthodologique que nous faisons remonter à Walter Benjamin, qui peut employer indifféremment le terme de "constellation" pour désigner une image dialectique, constituée d'un champ de tensions parfois très fines, mais qui circonscrivent le noyau du présent dans ce qu'il sauve du passé:
Une image éclair pour dialectique f...] est ce en quoi l'Autrefois rencontre former une constellation. En d'autres à l'arrêt.30 le Maintenant dans un termes, l'image est la

Ce travail de singularisation remonte bien à l'événement singulier, auquel on entend rendre sa chance, et à sa part de hasard sitôt bouleversé. Il était possible de faire remonter cet éclatement du systématique au romantisme allemand31 - ce que fait Benjamin - ou de le faire dériver jusqu'à Derrida. Nous nous abstenons ici de cette dernière possibilité qui vise à établir le côté exhaustif et explicite des connexions compatibles dans une configuration, pour préférer souvent l'aspect implicite des articulations de rencontre. C'est donc à cette recherche de configurations que nous nous livrons ici, qui n'oublie pas son origine philosophique.
30

Walter Benjamin,Paris, capitale du X/Xe siècle, cerf 1989, [N2a, 3]
Lacoue-Labarthe, L'Absolu littéraire, Seuil,

31 Voir Jean-Luc Nancy et Philippe Poétique, 1978.

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En corrélation étroite avec cette recherche, l'écriture de ce travail, chapitre après chapitre, entend se refuser à une démonstration linéaire qui livrerait systématiquement tout un chapelet d'arguments bien déductifs. Chaque chapitre est donc constitué d'un certain nombre d'entrées qui ne constituent pas une approche linéaire, mais qui sont plus définies par leur caractère soudain déviant, qui veut davantage tirer vers sa propre part de mythologie, avant de remonter vers l'objet même du chapitre. Cette écriture infléchie ne cesse d'entrer dans le même lieu, dans la même cité de chapitre, mais par ses nombreuses portes. Walter Benjamin comparaît sa pensée à la "Thèbes aux cent portes" dont parle Homère, en disant qu'il est nécessaire d'entrer dans cette ville par chacune de ses portes pour s'approcher de son centre avec chaque fois une autre perspective. Doit se lier progressivement ce qui fait le chapitre: rien d'absolument continu, mais un lieu unique, fait d'inflexions. Cette écriture doit ainsi être comprise comme une approche faite plus de tensions que de disparate, et s'appuie sur l'apparition d'interférences, de noeuds, ou, tout aussi importantes, de pauses. Tout n'est pas à relier, pour garder le plus possible le chemin en effets. Elle vise elle-même à être un tel chemin de fantômes sur lequel les portes de l'expérience et de l'imaginaire cèdent. Les "intermittences du rythme" dont parle Benjamin32, les départs sans cesse repris de la recherche qui reviennent sur la chose même du chapitre, font apparaître l'importance de l'analogie. C'est aussi en renonçant formellement au "cours ininterrompu de l'intention" que peuvent se combiner sans se dénaturer hasard du chemin et volonté de la personne. L'assemblage est sans doute fragile, mais la fragilité est son objet.
L'autre implication de ce chemin truffé de discontinuité, c'est le choix du corpus. Yves Bonnefoy et Julien Gracq, dont les oeuvres font évidemment apparaître l'importance que revêt pour eux le chemin, sont deux auteurs ayant eu leur maturité d'écriture à peu près ensemble, après la guerre. De leurs
32

Walter Benjamin, "Préface épistémo-critique" in Origine du drame baroque aile/nand, Flammarion 1985, pages 24-25, ainsi que la citation suivante.

35

références communes, l'on peut noter le Moyen-Age, le romantisme allemand, et Rimbaud, qui toutes trois sont également déterminantes pour le chemin. Cela dit, ils sont surtout en confrontation, par leur représentation du sensible, leur position par rapport à la tradition ou encore leur choix d'écriture, même s'ils trouvent parfois d'autres échos communs dans une configuration plus large. Il ne s'agit pas de faire parler successivement et régulièrement la voix de l'un et de l'autre: il n'y a pas de balance en équilibre dont un des plateaux serait occupé par Gracq, l'autre par Bonnefoy. Tous les faits de chemin rassemblés sur le premier n'équivaudront jamais à ceux du second. Mais ce qui intéresse, c'est le mouvement même du trébuchet, et ses pesées délicates. Certains chapitres sont donc le fait de quelques poids massifs - consacrés presque uniquement à l'un ou l'autre des écrivains; d'autres sont composés par des petits poids jamais assez petits ou multiples. Autour d'eux, nous avons tâché de donner sa physionomie au chemin du XXe siècle, en n'hésitant pas à convoquer tous ces auteurs contemporains pour qui il est une grande affaire, comme si les chemins, disparaissant, arrivaient à une certaine lisibilité aujourd'hui, arrivaient à leur nature figurative. Pour cela, on n'hésite pas à multiplier les références autour de Gracq ou de Bonnefoy, dans la majorité des cas, parce que ces auteurs ou artistes sont eux-mêmes cités ou commentés, par les premiers. Yves Bonnefoy et Julien Gracq présentent le chemin au monde, à leur monde. Et, réciproquement, le monde se présente à eux très souvent sous les espèces du chemin: "là où la terre finit", dit Yves Bonnefoy des lieux où le chemin n'aurait plus sa part.
Comment chacun des deux auteurs présente-t-il le chemin à la langue qui le contient et au monde qui le reçoit? La mémoire qu'ils ont littérairement du chemin peut-elle aussi servir à mesurer sa déficience ou son excès par rapport au temps passé sur les routes? On l'aura compris, "le chemin de personne" interroge l'image fantasmagorique du chemin tel qu'il se dessine aujourd'hui. C'est une fantasmagorie lucide, dont on ne peut dire que les auteurs sont abusés, dans la mesure où ils savent

36

pertinemment le chemin et son monde en voie de disparition, et l'écriture mythique de celui-ci appartenant à d'autres rayons de la bibliothèque, mais en même temps, ils ne restent pas à distance de cette fantasmagorie. S'y joue un temps de transition et de disparition, qui est peut-être la temporalité propre du chemin, où le passé proche ou lointain s'extrait du pas présent, et où la part obscure du présent est déjà loin du promeneur. Ecrire encore sur le chemin suspend un cours du monde, pour distinguer clairement les corrélations ordinaires de la vie. Il y a là la part d'une désillusion, et le sentiment peut-être soit de l'urgence d'un temps dont il faut finir de témoigner, l'image du chemin inspirant davantage si la présence de celui-ci est devenue précaire, soit simulacre dont les auteurs sont conscients mais que l'on croit utile à un certain type d'écriture superposée, qui recueille de façon interminable le désir d'écrire. On regarde le chemin dans sa profondeur temporelle et dans son extraction au présent du corps, du monde et du livre. C'est tout un paysage intérieur qui vient parcourir le chemin. Sachant cet objet, la méthode suivie est, dans la mesure du possible, nous le répétons, benjaminienne. Quant à l'allant de ce travail, le questionnement des sept chapitres suit une progression qui part d'un chemin qui semble nu (chapitre 1 : le chemin sans qualité), pour remonter vers des chemins de plus en plus singuliers et proches de la personne: la forme des chemins (chapitres 2 et 3) interroge quelle formation peut y trouver la personne qui y chemine; le chapitre 4, chapitre central, interroge la part que le désir prend dans le cheminement et le jeu entre le désir et les lois du monde; le chapitre 5 qui traite de la démarche vient de la nécessité de prendre en compte l'attitude du corps en chemin, de la sphère du mouvement, et de son équilibre (ou déséquilibre) dans le lieu du passage: comment le corps prend-il possession du monde par sa démarche? Puis le chapitre 6 interroge la possibilité d'une rencontre, sinon d'une unité entre la pensée du chemin et le lieu: comment le langage de la pensée est-il confronté, dans son propre cheminement, à l'extérieur et à son hasard? Enfin, par le dernier chapitre sur la mémoire et des mythologies du chemin, nous sommes au plus proche de la "personne du chemin" : sa
parti c i p ati 0 n .

37

CHAPITRE

I

LE CHEMIN

SANS

QUALITE

- 1 -Aux

neuz des geneiz...
Aux neuz des geneiz, a la croix,

aux monceaux des pierres, congnoist Morawski len les chemins.

(proverbes français antérieurs au Xve siècle, CFMA, 1925, 196)

Les connaît-on vraiment? On dit qu'on connaît son chemin, et l'on observe sur les chemins genêts, croix et pierres. Ceux-ci, on les reconnaît. On reconnaît les chemins, on connaît son chemin - ou on ne le connaît pas. On les reconnaît: on les rétablit dans leur déroulement, et ce déroulement est un tapis d'objets qui contient la mémoire de ce qu'est notre chemin. Au fur et à mesure que l'on marche linéairement, on reconnaît le buisson de genêt, l'embranchement ou la station de la croix, le monceau de pierres qui sont au bon endroit. Sur le chemin que l'on reconnaît, on constate que tout cela a lieu, au bon endroit. Le chemin se poursuit, se reconstitue; c'est un morcea u d'espace orienté, organisé, un lieu dans une direction, un lieu qui se reconnaît dans une direction. Mais c'est surtout une direction qui tient au lieu. Abstraite,

vide, la direction serait vecteur, droite orientée, on ne la reconnaîtrait pas. Pour avoir du chemin, il faut un genêt, une croix, un tas de pierres: ce qui ne tient pas à la direction mais l'arrête, et fixe la vectorisation. Le chemin s'arrête sans cesse à sa qualité, au pied de la croix, à l'ombre du genêt, à ce qu'il a dégagé pour se frayer: les pierres. Le chemin est ce lieu qui se creuse et s'organise autour de soi. Le chemin est l'organisation des qualités du lieu. A preuve, et c'est un biais que nous empruntons, le chemin de Proust ne connaît pas le genêt. Par contre, il se fraye dans l'émerveillement des aubépines. Un chemin de genêt chez Proust apparaîtrait comme un chemin exotique, un chemin perdu donc, pas un chemin de la Recherche. Par-delà la désorientation entre les deux côtés, Méséglise et Guermantes, qualité autrement plus fiable que le sens de l'orientation, lequel manque tant à "Maman", il faut se souvenir que dans la région de Combray, il y a une fleur par sentier: du côté de Méséglise, la haie épineuse de Tansonville bien sûr, mais aussi «l'allée bordée de capucines» du château de Swann, les buissons de Montjouvain; le chemin aux boutons d'or, autrement dit sentier de halage du côté de Guermantes. Quant à l'existence abstraite des sources de la Vivonne, du moins peut-on en témoigner par les jardins de nymphéas qui croissent plus en aval, au bord du chemin. Ce sont de tels chemins que l'on reconnaît. Se déploie dans la floraison leur propre qualité, qui est précise. Le chemin de Méséglise, c'est celui des aubépines et de ['épine rose; à le parcourir, on y reconnaît la détermination même du lieu, sa différenciation la plus précise. Par chance, la qualité est précisément ce qui s'écrit - ou se dit le plus facilement. La qualité est hautement dicible. C'est d'ailleurs à cette possibilité de le dire que l'on reconnaît un chemin par ses qualités. Sinon, on le tairait et on ne le reconnaîtrait pas. Sa qualité est ce qui le fait surgir du lieu; il ouvre à l'émerveillement, en tout cas à la parole: le chemin-fleur de Proust est ainsi un déploiement du langage. Un chemin sans qualité serait celui par lequel leurs parents perdent le Petit Poucet et ses frères dans la forêt: rien ne le distingue. Nous autres lecteurs savans heureusement qu'il s'agit d'un chemin de forêt:

40

un chemin de conte donc - et l'on en revient.

2

-Singularité

Dans La Communauté qui vient, Giorgio Agamben développe la théorie de la « singularité quelconque ». Il ne décrit ni l'universel qui nous valut tant de leçons sur l'essence, ni l'individu, fragment anarchique de l'universel dont il se détache comme une petite totalité autonome, mais la «singularité quelconque ». C'est la notion d'exemple qui en rend le mieux compte: l'exemple échappe en effet à l'antinomie de l'universel et du particulier: «Quel que soit le contexte où il fait valoir sa force, l'exemple se caractérise en ce qu'il vaut pour tous les cas du même genre et, en même temps, est inclus parmi eux. Il constitue une singularité parmi les autres, qui peut cependant se substituer à chacune d'elles, il vaut pour toutes» 33. Ainsi, en se distinguant du genre et en évitant l'indifférence, le quelconque est ce qui importe. Toutes ces petites singularités quelconques n'ont qu'un lien entre elles qui en fonde l'existence: le lien d'appartenance. L'exemple appartient à et est remplaçable. Lorsqu'on balisa dans les régions plus sauvages de la France et d'ailleurs, les sentiers de grande randonnée, un groupe de chemins, partant des façades maritimes ou des montagnes de l'est et du sud, fut réparti sur l'ensemble du territoire pour en suivre, lacets après lacets, les moindres bosses. Chacun d'eux fut pourvu d'un numéro et du nombre de jours nécessaires à le parcourir. Et de ce trucage inapparent, la longueur moyenne calculée de l'étape dans le choix du chemin le plus naturel, le rythme à l'identique de jour en jour entre deux relais, s'exhalait pour le randonneur une promesse de découverte singulière, une promesse de qualité singulière.

33

La Communauté qui vient, Giorgio Agamben, Seuil, la librairie du XXe siècle, 1990, p.16.

41

Chercher le chemin au XXe siècle - au moment où il disparaît ou s'officialise, cartes codées à l'appui, dans les sentiers du G.R. - pose au moins ces questions de singularité et d'appartenance. Selon que le marcheur fraye sa voie dans les qualités propres du chemin (le chemin des aubépines), ou dans ses singularités quelconques (un G.R. pouvant être remplacé par un autre, pourvu qu'il soit balisé), ou encore dans son indétermination (le chemin-concept par excellence), l'appartenance du chemin au lieu qu'il traverse et à la direction se modifie. La notion d'appartenance est dès lors analysable en plusieurs points. Soit l'appartenance est celle du pays à luimême: le chemin saisit le lieu dans ses qualités les plus éphémères et les plus remarquables -les fleurs. C'est ainsi le lieu qui appartient au chemin dans l'effloraison de ses qualités les plus ténues. Le lieu fleurit au creux du chemin. Soit l'appartenance est celle du chemin au chemin: le code du G.R. permet de connaître le bon chemin, ou plus exactement sa direction entre les «lieux-dits ». Ou encore l'appartenance est celle du chemin à sa direction. L'idée de chemin suffit à celui qui y marche - chemin abstrait, hautement métaphorisable, méthode déjà du grec 1-1£8080s- qui consiste à mener.
« Le lieu propre de l'exemple est toujours à côté de soi,

dans l'espace

vide où se déroule

sa vie inqualifiable

et

inoubliable »34, dit Agamben. Avec le G.R., la réduction du
chemin au rang de sentier balisé en fait un parcours, qui se rapproche des grands chemins du XIXe siècle par sa traversée du pays et s'y oppose par son défi à être uniquement piéton. Qu'en est-il de la promesse de qualité qui jetait le marcheur sur ces sentiers imaginés de bout en bout par le code non de la route mais du chemin? La direction singulière est abolie par les panneaux des itinéraires. Toutefois, le sentier en soi n'a pas changé; c'est qu'il est transpercé par le parcours du G.R., qui emprunte des sentiers anciens; il n'en crée pas mais les

34

Ibid., p.16.

42

ouvre à une traversée toujours plus longue. Le G.R. apparaît ainsi comme le masque derrière lequel le sentier fragile, menu, périssable, effaçable continue son existence précaire. La splendeur kilométrique du G.R. cache le sentier des friches. C'est cette qualité du chemin, l'avoir-lieu du propre qu'il reste à saisir.

- 3 - Le chemin
«

sans qualité
tous

Sur le sol gisait une pierre entourée de

ses départs

différés

»35

Abdel Majid Benjelloun

Le chemin d'Yves Bonnefoy est de pierres ou de sable. Pour lui, à qui aucune autre propriété n'est impartie, la qualité se résout à sa matière même, immobile, entassée peut-être, écrite, réduite au sable, organique autant que peut l'être la boue. Le seul chemin d'herbe qui apparaisse dans son oeuvre est une traduction de Yeats:
/I fit de l'univers un grand chemin d'herbe

Pour ses pas vagabonds.36

35

C'est la solitude qui fait
in Mâche-Laurier,

incliner

une charrette

au sol,

AbdeI Majid

Benjelloun
36 «

n° l, janvier

1994, Obsidiane.

He made the world to be a grassy road

Before her wandering feet.» The Rose of the world, in Quarante-cinq poèmes de Yeats, Hermann 1989.

43

Que ce soit dans les poésies les plus anciennes, comme Douve, dans les Récits en rêve, comme «chariots et les feux », dans les écrits plus récents, L'Arrière-pays, La Vie errante, ou encore dans les essais, Terre seconde notamment, partout donc, le chemin constamment décrit, celui d'Yves Bonnefoy, celui vu chez les autres, est un chemin qui va de l'indétermination la plus totale, «le chemin, un chemin », au chemin de pierre. De ces chemins lissés par l'abstraction ressort plus concrètement la matière. Si seul le minéral est évoqué, le toucher, le grain de pierre n'en est pas moins là: :pierres, dalles, terre battue, sable, sables rouges, sable fin, sable très fin, ou même « matière» de la couleur: «chemin noirci »37. Ce sera le même procédé qu'Yves Bonnefoy apprécie dans les statuettes de Giacometti: à force de réduction de la matière présente, jamais le sculpteur n'atteint le vide ou le lisse mais il fait sentir le « grain» du plâtre le long des armatures de fer: il égrène une matière grumeleuse qui ne peut plus être perçue comme l'imitation de la peau humaine comme sur les grandes statues: «Quel paradoxe! C'est pour qui voulait oublier la matière qu'elle a surgi comme à nu. »38 La nudité du chemin sans qualité, c'est le resserrement de la matière sur soi, c'est le paradoxe de la qualité enclose, jamais déclinée, dans la splendide concrétion des pierres. Trop proche du bloc de sa matière, ce chemin minéral, rudimentaire, fut à peine tracé - apparaissant et disparaissant. Il désigne une piste, une voie détrempée, un passage encombré qui ne se différencie guère du lieu, ou qu'il ne parvient à rogner qu'avec parcimonie:

37 «Chemin de pierre »(La Vie Errante, 26), «d'autres chemins dans les pierres» (L'Arrière-pays, 14), « le bout de chemin de vieille terre battue »(La Vie Errante, 15), «d'autres voies (oo.) sur le sable très fin» (lA Vie Errante, 13), «dans les sables rouges» ( L'Arrière-pays, 35), «des chemins noircis» (Douve, 83 et 87).
38 Giacometti, 316.

44

Ce sont

des chemins

détrempés

ou même

pas

de chemins.39

pierres du sentier, ramassées, ne font que le consolider par des murets:
Les

Chemin

qui fut suivi

ou parfois

laissé

à cause

de trous

ou sans

raison:

ce

ne fut rien qu'une sorte de piste qui zigzague par endroits de murets de pierre.40

dans l'herbe

pauvre,

bordée

Le

lieu résiste au chemin, celui-ci a du mal à se plier au paysage, il se force en détours:

Nous

suivons

un étroit

sentier

qui fait beaucoup

de détours.41

Le vrai chemin plus resserrées.42

est

celui,

là-bas,

qui s'éloigne,

par des

roches

de plus

en

Qu'ils se resserrent excessivement, et Yves Bonnefoy emprunte de «grands chemins clos» 43 qui s'enfoncent dans la matière, chemins encaissés dans la casse de la matière où ils se perdent ou se tordent, ou qu'ils soient aussi peu délimités que le sable, insaisissables dans les dunes, les chemins sont la matière même où le chemineur s'empêtre:

39

La Vie Errante, 123; les chemins détrempés reviennnent encore page 133.

40
41

La Vie Errante, 134.
La Vie Errante, 131. L'Arrière-pays, Douve, 231. 18.

42

43

45

Cette voie qu'il a voulu suivre, puis l'autre, tôt après, puis d'autres encore, bifurquent vite, sur le sable très fin où le pas enfonce comme sur une pente de dune.44

D'où cette curieuse constatation: le chemin n'est presque pas tracé, presque pas chemin. Bridé ou épars, le chemin est encore étouffé dans la matière, frayable certes; il existera éventuellement par les traces de piétinement qu'on y laisse derrière soi, mais pas forcément. Deux textes à cet égard sont particulièrement parlants. Dans le premier, un récit en rêve, «les chariots et les feux », le chemin ne se distingue guère de l'entrave; de lui demeurent quelques traces inscrites par l'effort:
C'était une jeune femme, qui avançait difficilement à cause du gros sac qu'elle portait sur le dos mais surtout parce que ses pieds enfonçaient jusqu'aux chevilles parfois dans la boue qui en cet endroit était très épaisse, signe qu'on s'approchait du rivage. L'eau, d'ailleurs, débordait de plus en plus vite des empreintes qu'elle laissait derrière elle.45

A peine le personnage a-t-il eu frayé son chemin dans la boue que le vide inscrit par les empreintes dans la matière minérale se remplit déjà. Le chemin n'est pas donné; d'une manière ou d'une autre, son inscription tend à s'effacer, à se remplir de matière. L'évidement est passager, le lieu reste plein à déborder. Plus étrange est le rôle second du sable, puisque «la grande dune [était] encombrée de sacs, probablement pleins de sable, qui signifiaient, disait-on, l'essentiel des choses terrestres »46. Sur la dune, au-dessus de la dune, il y a encore de
44

La Vie Errante, 13. Rue Traversière et autres récits en rêve, page 153.
Ibid., pagel52.

45

46

46

la dune, mais cette fois-ci en tas et en sac. La femme porte ellemême un sac-dune en forme de sphère. Jusqu'à ce que son ballot soit ouvert, et se vide de la cendre de ses couleurs, il apparaît rempli de sable: par une sorte d'absurde remarquable, ce que la femme duno-phore transporte dans son sac, et qui la gêne pour marcher, c'est un plein de chemin, la matière même du chemin dont elle a plein le dos. Le sable est l'impedimentum du chemin; ce qu'on emporte sur le chemin, c'est sa matière même. Dans le second texte, «Deux musiciens, trois peut-être» 47, le chemin non plus n'est pas tracé, mais il faut le frayer dans la matière humaine. Pénible, il doit rompre une certaine compacité. Qu'il soit fait de matériau humain le rend métaphorique bien sûr d'un chemin de vie et c'est un exemple extrême, ce à quoi pourrait aboutir le frayage d'un chemin dans les pierres:
Presque immobile cette foule sur l'esplanade à la tombée de la nuit.[...] Et voici qu'un musicien cherche à se frayer un chemin parmi tous ces êtres silencieux. /Ijoue d'un petit violon mais peut pousser de l'épaule ou d'un de ses genoux ceux qui lui barrent le passage, souvent sans y prêter attention. Ah, qu'il est difficile d'aller ainsi solitaire!l...] Derrière le musicien, la voie se ferme.48

Le chemin n'est pas fait d'un obstacle que l'on contourne, mais d'une résistance, une résistance de matière et de volume, un empêchement d'avancer. Le chemin est à la fois son mode de cheminement, bien éloigné de la contemplation à laquelle on pourrait s'abandonner sur les sentiers battus. Quand il résiste à l'enlisement, il rend compte encore de la qualité de la matière: « Le lieu était désert, le sol sonore et vacant. »49

47
48

Ln Vie errante. Ibid., page 107. Douve, page 95.

49

47

Cependant, la matière où Yves Bonnefoy trace son chemin ne lui est pas spécifique, et c'est le même type de chemin qu'il sait observer chez les autres, chemin sans qualité encore, mais important, fondamental dans le lieu parcouru. Il le retrouve, ce chemin sans chemin que son cheminement, chez les peintres et sculpteurs qu'il commente. Dès le premier chapitre de sa monographie sur Giacometti, Yves Bonnefoy est sensible à l'importance que, selon lui, Stampa et ses chemins a dû revêtir aux yeux du jeune Italien après qu'il eut découvert «un lieu hors de la réalité, disons même, celle du ciel et des arbres, et des chemins dans les pierres, laissée intacte à Stampa. »50 Et ce rapprochement donne lieu de croire que la réalité de Stampa appartenait à ses chemins de pierres: lieu non pas posé au milieu d'un espace, mais lieu lié à ses pierres. D'autres exemples marquent - dans l'interprétation que Bonnefoy donne des oeuvres d'autrui - ce retour du chemin. A propos d'Edward Hopper, Yves Bonnefoy ressaisit les lieux français tels qu'on les trouve dans la peinture française, celle de Monet, de Pissaro... dans cette courte description:
Les maisons du village, qui sont en pierre, les chemins qui autour d'elles se prêtent à toutes les bosses du sol, et les jardins qui se pressent contre, avec des murs encore aussi vieux que le temps lui-même, sous des arbres chargés de fruits...51

Le chemin part de la maison, il est de pierre ou à proximité de

pierre, il est dans le voisinage immédiat de la pierre. C'est ce qu'écrit à rebours Benjelloun: «Sur le sol gisait une pierre entourée de tous ses départs différés. » Le chemin est encore celui de la matière minérale, il ne s'en sert pas plus sous forme de remblais ou de ponts qu'il ne l'oublie: le chemin s'élance dans la roche elle-même, stase
Giacometti, page 37. C'est moi qui souligne. 51 «La photosynthèse de l'être », in Edward Hopper, Cantini, 1989, page 16 . C'est moi qui souligne.
50

Marseille,

musée

48

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