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LE DESIR : ENERGIE ET FINALITE

De
192 pages
Le but de ce présent ouvrage est de mettre à la disposition du lecteur le point de vue de la théorie mimétique, de la théorie freudienne, de la théorie lacanienne, de la théorie cognitiviste et de la philosophie sur les deux questions fondamentales de la nature et de l'origine de l'énergie du désir, d'une part, et de la genèse de sa finalité d'autre part
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LE DÉSIR: ÉNERGIE ET FINALITÉ

Collection Espaces Théoriques dirigée par Michèle Bertrand

Partout où le réel est donné à penser, les sciences de l'homme et de la société affûtent inlassablement outils méthodologiques et modèles théoriques. Pas de savoir sans construction qui l'organise, pas de construction qui n'ait sans cesse à mettre à l'épreuve sa validité. La réflexion théorique est ainsi un moment nécessaire à chacun de ces savoirs. Mais par ailleurs, leur spécialisation croissante les rend de plus en plus étrangers les uns aux autres. Or certaines questions se situent au confluent de plusieurs d'entre eux. Ces questions ne sauraient être traitées par simple juxtaposition d'études relevant de champs théoriques distincts, mais par une articulation rigoureuse et argumentée, ce qui implique la pratique accomplie, chez un auteur, de deux ou plusieurs disciplines. La collection Espaces Théoriques a donc une orientation épistémologique. Elle propose des ouvrages qui renouvellent le champ d'un savoir en y mettant à l'épreuve des modèles validés dans d'autres disciplines, parfois éloignées, aussi bien dans le domaine des SHS, que dans celui de la biologie, des mathématiques, ou de la philosophie.

Déjà parus

Michèle BERTRAND, Gilles CAMPAGNOLO, Olivier LE GUILLOU, Esther DUFLO, Pierre SERNE, La reconstruction des identités communistes après les bouleversements intervenus en Europe centrale et orientale, 1997. Michèle BERTRAND, Les enfants dans la guerre et les violences civiles. Approches cliniques et théoriques, 1997. Jean-Pierre LEV AIN, Développement cognitif et proportionnalité, 1997. Michèle PORTE, Même, Semblable, Autrui, 1997.

1999 ISBN: 2-7384-8331-3

@ L'Harmattan,

Jean-MichelOUGHOURLIAN

LE DÉSIR: ENERGIE ET FINALITE
~ ~

Paul-Laurent ASSOUN Joël BRADMETZ Quentin DEBRAy René GIRARD Eugène WEBB Markos ZAFIROPOULOS

L'Harmattan 5-7. rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

LISTE DE AUTEURS

- Paul-Laurent

ASSOUN,Professeur à l'Université de Paris 1.

-Joël BRADMETZ,Professeur à l'Université de Franche-Comté.
- Quentin DEBRAY,Professeur à l'Université de Paris 5. - René GIRARD, Professeur Emérite à l'Université de Stanford (Californie).

- Jean-Michel OUGHOURLIAN, Professeur à l'Université de
Franche-Comté.

- Eugène WEBB, Professeur à l'Université de Washington (Seattle).

- Markos
C.N.R.S.

ZAFIROPOULOS,

Directeur

de recherches

au

AVANT-PROPOS

En novembre 1995, j'ai eu l'honneur d'organiser à l'Université de Franche-Comté, à Besançon, un colloque international sur « Le Désir- Energie et Finalité ». Je voudrais remercier Madame Michèle Sala qui a organisé avec moi ce colloque et exprimer ma gratitude à Monsieur le Maire de Besançon, Robert Schwindt, qui a bien voulu accueillir personnellement les participants à ces journées, ainsi qu'à Monsieur le Professeur Michel Woronoff, Président de l'Université de Franche-Comté à l'époque, qui nous a apporté son soutien sans réserve. Je tiens à rendre hommage à Maryse Graner et à Christiane Grillier, qui ont géré l'organisation matérielle du colloque et veillé au moindre détail avec la plus grande compétence et la plus extrême gentillesse. La complicité active, l'amitié et le dévouement de Géraldine Mougeot ne m'ont jamais fait défaut, ainsi que le soutien amical de Jean-Pierre L'Hote et de Thierry Maillefaud. Je suis reconnaissant à tous les collègues qui ont bien voulu venir des USA, d'Irlande, de Hollande, d'Angleterre et de toute la France pour participer à ce colloque et notamment à ceux qui y ont apporté leur active contribution en présentant une communication: les signataires des différents chapitres de ce livre, bien sûr, mais aussi Michèle Sala, Richard Rechtmann, Jean-Pierre Dupuy, Brigitte Rémy... dont les textes ne nous ont pas été communiqués. Enfin je tiens à exprimer ma très grande reconnaissance aux deux mécènes sans lesquels ce colloque n'aurait jamais pu voir le jour et se dérouler dans d'excellentes conditions: 5

Madame Nan Legeai, Président-Directeur Général de la Maison Céline et Monsieur Ago Demirdjian. Leur amitié, leur confiance et leur générosité m'ont soutenu dans cette entreprise et l'ont rendue possible. Travaillant depuis plus de vingt ans sur la problématique du désir en psychologie et en psychopathologie, mon ambition était de réunir en un dialogue constructif et fructueux les représentants des trois grands courants de la psychologie contemporaine: - la Psychanalyse, - le Cognitivisme - et la Psychologie interdividuelle ou mimétique. Ce livre est le reflet de cette ambition. J'y expose l'essentiel de ma vision de la psychologie interdividuelle et du Moi-du-Désir. René Girard, qui a été depuis 1970 l'inspirateur de ma recherche en psychologie et en psychopathologie s'exprime lui-même sur la notion de désir mimétique. Paul Laurent Assoun présente la théorie freudienne du désir avec le talent didactique qu'on lui connaît. Markos Zafiropoulos nous explique dans une langue clarifiée au maximum l'essentiel de la pensée de Jacques Lacan sur la problématique du désir. Joël Bradmetz présente au lecteur l'ensemble de l'approche cognitiviste du problème. Quentin Debray, dans la même perspective théorique, traite en psychiatre et non plus en psychologue le problème du désir et de l'anxiété, illustrant ainsi l'application clinique que l'on peut faire de la psychologie cognitive. Enfin, Eugène Webb est venu depuis Seattle nous apporter un survol de diverses approches philosophiques du désir et nous livrer les résultats de son enquête à ce sujet dans les arcanes de la philosophie anglo-saxonne. J'espère que la chaleur des discussions qui ont animé Besançon en ce mois de novembre 1995 sera sensible au lecteur de cet ouvrage ainsi que la passion pour la recherche et l'esprit d'ouverture qui se sont manifestés pendant ces journées.

6

CHAPITRE

I

LE DÉSIR MIMÉTIQUE
lean-MicheIOUGHOURLIAN

I. Définitions

Dans son livre La Douane de mer, Jean d'Ormesson écrit: «Il y a pourtant au cœur des hommes quelque chose d'aussi fort que l'amour de la vie, c'est la curiosité. Et, au cœur de la curiosité, il y a quelque chose qui est comme l'âme du monde, et son moteur: c'est le désir ». S'il n'y avait pas de désir, il n'y aurait pas d'histoire et il n'y aurait pas d'hommes. Il n'y aurait que des animaux,
des plantes, des machines» 1

.

La curiosité, c'est l'intérêt pour l'Autre, l'attraction que l'Autre exerce sur nous. Donc - et c'est en cela que je rejoins complètement Jean d'Ormesson -le désir est au cœur de la relation à l'Autre. Cette relation, cette attraction sont l'œuvre de la Mimesis Universelle qui gouverne les Sciences Humaines à la manière dont la Gravitation Universelle gouverne les Sciences
1. d'Ormesson J., La Douane de mer, Paris, NRF, Gallimard, p. 215. 7 1993,

Physiques: c'est l'hypothèse que j'ai soutenue depuis vingt ans2. Le désir curieux, la curiosité désirante, cette curiosité animée par le désir dont parle Jean d'Ormesson, n'est autre que ce que nous appelons avec René Girard le désir mimétique. Pour réfléchir sur le désir, je propose d'en donner une définition qui me paraît à la fois pertinente et suffisamment large pour permettre une réflexion en commun de chercheurs d'horizons différents: le désir est le mouvement psychologique. En psychologie, il n'y a pas de mouvement qui ne soit désir, il n'y a pas de désir qui ne soit mouvement. Tout mouvement suppose une énergie, un «moteur» comme dit Jean d'Ormesson. Il suppose aussi une finalité, c'est-à-dire un but pour orienter sa trajectoire, c'est-à-dire un objet, une idée ou un idéal pour l'orienter, l'aimanter, le fixer. Toutes les grandes théories psychologiques ont pris position sur .cette énergie et sur cette finalité. Le lecteur trouvera ailleurs ce qu'enseignent sur ce sujet la psychanalyse, le behaviorisme, ou la psychologie cognitive. Pour ma part, je me suis très tôt rallié à la théorie du désir mimétique, exposée par René Girard, dès 1961, dans Mensonge romantique et vérité romanesque. J'ai ensuite participé, avec René Girard et Guy Lefort au développement de cette théorie et à son application à la psychologie et à la psychiatrie, dans Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978). Plus tard, en 1982, j'ai esquissé une sorte de phénoménologie du désir mimétique dans Un mime nommé désir. Le temps me paraît venu de faire le point et d'expliciter de façon systématique la théorie du désir mimétique. Pour cela, il faut prendre position sur les deux points fondamentaux évoqués plus haut: - D'où le mouvement psychologique tire-t-il son énergie? De la relation à l'autre. Ce rapport à l'autre me paraît si étroit et si fondamental qu'il ne faut pas le voir comme un rapport entre deux individus, deux sujets, mais
2.
Oughourlian J.-M., Un mime nommé Désir, Paris, Grasset, 1982. 8

comme une relation de va-et-vient, creusant par son mouvement même en chacun de ses pôles une entité qui se pourrait désigner comme «Moi ». C'est pourquoi la psychologie de ce rapport a été baptisée interdividuelle dans Des choses cachées.... C'est la force d'attraction, exercée et subie par chacun des holons vis-à-vis de tous les autres qui fournit l'énergie psychologique nécessaire au mouvement. Le désir mimétique ne puise donc pas son énergie dans autre chose que dans la relation à l'autre, le rapport interdividuel. Le mouvement produit et l'énergie qui le rend possible sont de même nature. - Comment le désir choisit-il son objet? Comment se détermine la finalité de ce mouvement psychologique? Le désir étant mimétique, copié sur le désir de l'autre, il reçoit simultanément de cet autre désir son énergie et sa finalité. La mimésis assure la communication, le transfert d'information, le passage du désir d'un holon à l'autre, ce désir étant toujours-déjà désir de quelque chose. Le désir mimétique se définit donc uniquement comme le mouvement psychologique. L'énergie et la finalité de ce mouvement sont du même ordre que lui et sont purement psychologiques. Avant d'aller plus loin, il peut être utile de compléter cette notion par les définitions du besoin et de l'instinct, souvent confondus avec le désir et plus souvent encore considérés soit comme source d'énergie pour ce désir soit comme jouant un rôle dans sa finalité. * Le besoin préexiste à l'objet qui va le satisfaire. Le désir, lui, naît en même temps que l'objet qui va lui être désigné, qui va lui être suggéré. Le besoin peut se satisfaire de nombreux objets interchangeables. Le désir, fixé dès sa naissance sur un objet, ne peut même pas en imaginer un autre pour se satisfaire. Le besoin, une fois satisfait, disparaît. Le désir satisfait s'exacerbe! Le besoin est de l'ordre du biologique. Le désir, de l'ordre du psychologique. Le besoin prend naissance dans l'épaisseur biologique du holon lui-même. Le désir qui est 9

mimétique, a son origine dans l'Autre. Cela dit le holon est une entité, l'être humain est une organisation complexe et l'on peut imaginer des étapes, des transitions, entre un désir pur, totalement mimétique et psychologique, comme le désir de tel prix littéraire, et un désir «chevauchant» le besoin, comme le désir mimétiquement appris de boire un grand vin, qui ne pourrait évidemment pas exister si le besoin de boire n'existait pas. L'être humain n'est jamais désincarné, mais le désir l'est bien souvent. Enfin, le besoin sans mimésis est incapable de donner naissance à un désir. Le désir, lui, peut créer un besoin. * L'instinct est une séquence de comportements génétique ment prédéterminés. L'instinct assure en quelque sorte « l'intendance» du besoin: la faim, le besoin de se nourrir entraîne une conduite instinctuelle qui assure la mastication, la déglutition etc.., de la même manière que l'instinct sexuel règle les détails de part et d'autre nécessaires à la copulation. L'instinct ne choisit pas son objet. Une fois l'objet choisi et acquis, l'instinct veille génétiquement et biologiquement au bon déroulement des opérations. L'instinct n'a aucune influence sur le désir. Le désir au contraire peut avoir une influence déterminante sur l'instinct et peut aller jusqu'à le pervertir.

II. La naissance du désir La naissance du désir ne se confond pas avec celle de l'humanité. L'enfant à sa naissance n'a pas encore de désir, son Moi n'existe pas encore, ni aucun des attributs de ce Moi: la conscience, la mémoire, l'attention, etc. C'est par le jeu de l'imitation que l'enfant va être peu à peu attiré dans la relation à l'autre. C'est ce rapport mimétique qui va l'animer peu à peu, assurant d'abord par l'imitation du geste, puis du son, l'apprentissage de l'altérité et du langage. La mimésis inscrit en lui tout d'abord sa dimension spatiale: imitation du paraître de l'autre, son geste et sa 10

voix. Très rapidement, à cette dimension spatiale, la mimésis va ajouter sa dimension temporelle, la répétition, l'intervalle de temps entre le comportement imité et sa duplication pouvant peu à peu s'allonger pour constituer la mémoire et toutes les représentations. L'apparition extrêmement précoce de la capacité d'imitation, ou de l'entraînement imitatif avait déjà été notée par René Zazzo dès 1957 :
«Aujourd'hui je ne suis sans doute pas beaucoup plus avancé pour proposer une explication, mais le fait me paraît hors de doute. Plusieurs de mes collaborateurs ont, indépendamment les uns des autres, et sur une vingtaine d'enfants, observé et décrit le même fait en des termes qui coïncident à peu près parfaitement. L'imitation de la protusion de la langue, recherchée chez le nouveau-né, apparaît en moyenne vers le quinzième jour. Peut-être beaucoup plus tôt encore quand l'expérience est faite dans les conditions optima »3.

Ce type d'expérience a été repris plus récemment et de façon plus intensive et systématique par les psychologues de Seattle et notamment par Andrew N. Meltzoff. Celui-ci dans une mise au point récente écrit:
«D'autres études utilisant des gestes corporels simples, sans l'aide d'objets, ont été pratiquées sur un échantillon œ nouveau-nés, dont le plus jeune avait quarante-deux minutes au moment de la passation du test. Les résultats montrent que même les nouveau-nés produisent des réponses corrélées aux gestes de l'expérimentateur (matching responses) : ils tirent la langue lorsqu'ils voient l'expérimentateur le faire et passent à l'ouverture/fermeture de la bouche à la suite du modèle. La variété des gestes imités par les nouveau-nés est assez vaste, et en plus des mouvements de la bouche, comprend des mouvements des mains (Meltzoff et Moore, 1977) et même des 3.
Zazzo, R., «Le problème de l'imitation chez le nouveau-né », Enfance, n° 2, 1957, repris dans Conduites et Conscience, t. I, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel et Paris, 1962, 1977. Il

mouvements de la tête ( Meltzoff et Moore, 1989). Noùs en conclûmes qu'une forme primitive d'imitation était littéralement dans la nature des humains dès la naissance »4.

Il est donc expérimentalement établi aujourd'hui que c'est par l'imitation que, dès sa naissance, le petit d'homme entre en relation avec l'autre, c'est-à-dire avec le monde. Mais pourquoi? C'est la question que je posais dès 19825 : la condition même de l'imitation est que l'enfant soit attiré par l'adulte. A cette attraction, le nouveau-né ne peut résister, elle est sa «nature» même pour reprendre l'expression de A. Meltzoff. Cette attraction ne fait qu'un avec la mimésis. A l'appui de cette thèse, les expériences de Kuhl et Meltzoff (1988 sur les caractéristiques nécessaires du stimulus entraînant une réponse vocale de l'enfant: les nouveau-nés réagissent à la voix humaine et « vocalisent» ou « répondent» aux bruits humains beaucoup plus qu'aux bruits et signaux en provenance de sources non humaines.7 L'imitation vocale a été établie chez des bébés de 4 mois. Enfin, l'imitation différée, dont l'apparition avait été fixée à l'âge de 18 mois par Piaget, apparaît dès l'âge de 9 mois et, pour les psychologues de Seattle, dès la naissance ou peu de temps après. Ceci indique que la mimésis, par sa dimension spatiale, précède la représentation et que c'est la

t

4.

5. 6.

7.

Meltzoff, A.N., «Foundations for Developing a concept of Self: The Role of Imitation in relating Self to Other and the value of Social Mirroring, Social Modeling, and Self-Practice in Infancy», Reprinted from Cicchetti D. and Beeghly M. (Eds.), The Self in transition: Infancy to Childhood, Chicago, The University of Chicago Press, 1990, pp.139-16 HOughourlian, J.-M., Un mime nommé désir, Paris, Grasset, 1982 Kuhl and Meltzoff, « Speech as an intermodal object of perception », in Perpetual development in infancy: Minnesota Symposia on Child Development, vol. 20, A. Yonas (ed.), Lawrence Erlbaum Associates, Hillodale, N.J, 1988,. Meltzoff, A.N.,: «Towards a Developmental Cognitive Science: The implications of Cross-Modal Matching and Imitation for the development of Representation and Memory in Infancy», in Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 608, The Development and Neural bases of higher cognitive functions, edited by Adele Diamond, The New York Academy of sciences, New York, N.Y., 122.Q.

12

répétition, peu à peu différée, c'est-à-dire la mise en jeu de la dimension temporelle de la mimésis qui va engendrer la mémoire et toutes les représentations8. Les trois premiers chapitres du texte de la Genèse nous racontent la création du monde, des animaux, de l'homme et de la femme et l'entrée de l'humanité dans l'Histoire, après son expulsion du Paradis terrestre. Je pense depuis longtemps9 que ces trois chapitres et notamment Genèse 3, nous racontent la naissance du désir mimétique qui fait accéder les créatures (Adam et Ève) à l'hominité. Indépendamment de tout parti pris religieux, analysons ce texte comme n'importe quel texte ethnologique portant sur l'origine: Après avoir créé le monde, le ciel et la terre, et l'eau, et la lumière et l'obscurité, Dieu, le sixième jour, crée les animaux: « Dieu dit: « Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèces: bestiaux, bestioles, bêtes sauvages, selon leur espèces »10 (Genèse 1, 24). Sont de la même espèce ceux qui se reconnaissent comme semblables en se regardant. Espèce vient de species, même racine que spéculaire. Les animaux sont classés par espèces et à l'intérieur d'une même espèce, ils sont à l'image les uns des autres. Dieu donc inscrit dans le règne animal la seule dimension génétique de la mimésis : la reproduction. Toute différente est la création de l'homme (Genèse 1 26,27) : «Dieu dit: «Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance1t, et qu'il domine sur les poissons de la
Mandler, J.-M., «How to build a baby: On the development of an accessible representational system », Cognitive Development, 1988, 3: 113-136. Et Meltzoff, A.N., «Imitation, intermodal co-ordination, and representation in early infancy», in Infancy and Epistemology, 6, Bretterworth (ed.), 85-114, Haruester, Brighton, England, 1981. 9. Cf. Oughourlian, J.-M., op. cit. 10. La Sainte Bible, traduite en français sous la direction de l'École biblique de Jérusalem. La Génèse traduite par R. Devaux, o.p., Les Editions du Cerf, Paris, 1951. Toutes les citations de la Bible sont tirées de cette édition. Il. C'est moi qui souligne (NDLR). 13 8.

mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. Dieu créa l'homme à son image à l'image de Dieu il le créa». Ainsi la création de l'homme introduit une différence fondamentale avec celle de tous les autres animaux: Dieu le crée à son image, c'est-à-dire qu'il inscrit en lui la dimension spatiale de la mimésis. C'est cette inscription qui rend l' homme radicalement différent de tous les animaux et appelé à les dominer. Pour l'instant, la dimension spatiale de la mimésis qui fait l'éminente singularité de la nouvelle créature, ne porte que sur le paraître, sur la forme. Je vois là le premier état de l'homme, du nouveau-né accédant à la vie en pleine innocence. Josy Eisenberg évoque la possibilité d'une telle lecture: « le récit de la Création est si riche en symboles que l'on peut parfaitement le lire au plan symbolique. Le jardin serait non point un lieu, mais une situation: le premier état de l'homme. De même Adam ne serait pas un homme mais l'archétype de l'humanité ».12 Dans le second récit de la création, « Yahvé Dieu planta un jardin en Eden, à l'Orient, et il y mit l'homme qu'il avait modelé. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d'arbres attrayants pour la vue et appétissants à manger, et l'arbre de vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bien et du mal» (Genèse 2 : 8, 9). C'est alors que Dieu fait à l'homme un commandement. Il prononce un interdit. Ce n'est pas tant un interdit qu' un avertissement, un conseil, pour ne pas dire une prophétie: Dieu, prévoyant l'avenir, en déroule les conséquences devant Adam: «Et Yahvé Dieu fit à l'homme ce commandement: « Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais quant à l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n'en mangeras pas, car, le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement» » (Genèse 2 : 16, 17).

12. Eisenberg, 1. et Abecassis, A., Et Dieu créa Ève, A Bible ouverte II, Présence du judaïsme, Paris, Albin Michel, 1979. 14

Qu'est-ce que la «connaissance du bien et du mal?» Il ne s'agit pas d'un savoir: Adam est parfaitement orienté dans son monde, le jardin est son domaine et c'est lui qui aux versets 19 et 20 du texte va donner un nom à tous les animaux que Dieu va faire défiler devant lui. Il ne s'agit pas non plus d'un discernement moral ou d'une capacité de jugement dont Adam est pourvu faute de quoi l'interdit ou le conseil ou l'avertissement n'auraient pour lui aucun sens. Dans la tradition de saint Augustin et saint Thomas d'Aquin, il s'agit d'une revendication d'autonomie morale: manger du fruit de cet arbre, c'est s'approprier la connaissance du bien et du mal, s'ériger en décideur de ce qui est bien et ce qui est mal et c'est donc une tentative de renversement de l'ordre divin. Cette lecture est intéressante. Plus intéressant encore dans ma perspective, est le commentaire de Josy Eisenberg: «...Cet arbre, c'est celui où le Bien et le Mal sont confondus. Qui dit fusion dit aussi confusion C'est la situation nouvelle à laquelle est confronté Adam: il existe un arbre - un monde où le Bien et le Mal sont à l'état de mélange ». Et plus loin J. Eisenberg ajoute: «Le mélange du Bien et du Mal, en toutes choses, est même, selon la mystique juive, le caractère dominant de l'aventure humaine ». En termes d'analyse mimétique, l'intégration chrétienne évoque une remise en cause de l'ordre hiérarchique, ce que Shakespeare appellerait une crise du Degree.13 Certes, l'ébranlement de l'ordre hiérarchique est la cause de la crise mimétique, de la crise du Degree. Mais la conséquence de cette crise est bien le mélange du Bien et du Mal, c'est-à-dire l'indifférenciation toujours menaçante et toujours sur le point d'effacer nos petites différences sacrificielles péniblement établies. Manger du fruit de cet arbre, c'est rentrer dans le monde, notre monde, celui des différences arbitraires, non pas de la différence établie par la Loi ou le Degree, mais des différences partout repérées ou suscitées par le désir mimétique. C'est le monde du mouvement psychologique, ce
13 Girard, R., Shakespeare, Les jeux de l'envie, Paris, Grasset, 1990 (voir pp. 204-205). 15

mouvement brownien qui agite les hommes et qui ne fait qu'un avec le désir mimétique. Pour mieux saisir ce mouvement psychologique, j'avais proposé une métaphore14 : «La gravitation universelle est lourdeur et poids sur la Terre, donc stabilité. Elle est mouvement et vitesse prodigieuse dans l'espace. Elle est pesanteur et légèreté, arrêt et mouvement, chute et envol, fixité et déplacement, statique et cinétique, attraction et répulsion. Elle est unique dans son principe, diverse ou même contradictoire dans ses manifestations. Elle est, en elle-même, le mouvement et la vie de notre univers... Comme la gravitation, la mimésis est à la fois attraction et répulsion: l'imitation est d'abord apprentissage et le monde est pris uniquement pour modèle. Mais bientôt l'imitation du geste fait converger la main du modèle et celle du disciple sur le même objet: le modèle devient rival et la mimésis conflictuelle. Aussi la rnimésis engendre-t-elle à la fois l'attraction et la répulsion, ainsi produit-elle aussi bien l'apprentissage que le conflit, l'acquisition non violente et l'acquisition violente, la paix et la guerre, l'alliance et la discorde, l' agoniste et l'antagoniste, le semblable et le différent (faudrait-il dire le différend ?) ». Ainsi le monde auquel nous introduit l'assimilation de ce fruit de la «connaissance du Bien et du Mal» est bien celui du désir mimétique, principe même du fonctionnement de ce monde. Le Prince de ce monde, comme le dit la tradition, Satan, le générateur d'embûches innombrables (aussi innombrables qu'il y a de modèles et donc de rivaux et d'obstacles), est une représentation allégorique de ce principe de fonctionnement. Le désir mimétique, lui, est bien, dans ce monde, source de tout bien comme de tout mal et la tradition juive a parfaitement raison d'insister sur le «mélange du Bien et du Mal en toutes choses» : Sur le plan purement psychologique, je dirais que sur le plan de la psychogenèse, le serpent est - pourrait-on dire un mal nécessaire: le désir mimétique est le mouvement
14. Oughourlian, J.-M., Un mime nommé désir, p. 17. 16

psychologique lui-même, il est constitutif de l'hominité. Parlant du serpent, Armand Abecassis ajoute: «Celui-ci est créé par Dieu, il a une fonction qu'il accomplit légitimement. Il propose à Adam et à Ève œ parcourir l'histoire, de connaître le Bien et le Mal, de se mettre réellement en situation de connaisseurs et de fournir la preuve de leur transcendance et de leur nature divine15 ».

Ce n'est que plus tardivement, à partir du moment où le meurtre de Caïn aura fondé la culture caïniste, que le serpent, Satan, ajoutera sa dimension sociologique - purement et entièrement mauvaise, elle - à sa dimension psychologique que nous venons de voir. C'est à partir de là qu'il deviendra l'accusateur, le roi du mensonge, le faiseur de mythes et le producteur d'idoles: Satan représente dès lors le mensonge des lyncheurs et des persécuteurs de tous les temps qui assassinent leurs semblables en les accusant de tous les maux dont ils souffrent - Satan est derrière le mécanisme victimaire, toujours meurtrier, toujours mensonger, toujours mythique, mais toujours efficace, producteur de dieux, d'idoles et... de paix sacrificielle jusqu'à l'irruption de la Révélation dans l'Histoire16. Genèse 2, 18 : «Yahvé Dieu dit: «Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Il faut que je lui fasse une aide qui lui soit assortie ». Yahvé se serait-il trompé? Les exégèses théologiques foisonnent. Pour nous, ce qui est intéressant c'est d'assister à la genèse de la «nature humaine », de l'hominité elle-même, c'est-à-dire de la psychologie. De ce point de vue, losy Eisenberg et Armand Abecassis nous apportent une aide précieuse. Ils présentent le verset 18 comme suit:
«Dieu dit: il n'est pas bon que l'Adam soit seul je vais lui faire
15. Eisenberg, 1. et Abecassis, A., op. cit., p. 203. 16. Voir Girard, R., Quand ces choses commenceront, Michel Treguer, Paris, Arlea, 1994. 17

entretiens

avec

ezer

Kenegdo ».

Ces deux derniers mots, on les traduit généralement par «une aide en face », mais ils signifient aussi une «aide contre »17. Cette lecture et cette traduction sont puissamment éclairantes: ce qui manque pour créer l'homme psychologique, c'est un alter ego. Si Dieu ne créait pas cet alter-ego, «en face» ou «contre» l'homme, il n'y aurait aucune possibilité de mouvement psychologique, de désir. La Bible s'arrêterait là ! Comment Yahvé cr e-t-il cet autre? R. de Vaux, dans la Bible de Jérusalem, traduit; Genèse 2,21 : Alors Yahvé Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu'il avait tirée de l'homme, Yahvé Dieu façonna une femme et l'amena à l'homme. Alors celui-ci s'écria: « A ce coup, c'est l'os de mes os et la chair de ma chair! Celle-ci sera appelée femme18 car elle fut tirée de l'homme, celle-ci! » Ce qui est clair dès à présent c'est l'identité du moi et de l'autre. Sur le plan de la psychologie mimétique, le Moi est toujours pétri d'altérité. Mais pourquoi la côte? Sur ce point, l'analyse de Josy Eisenberg me paraît si éclairante que je la cite un peu longuement:
«Nous nous demandons si Adam était véritablement seul dans sa situation première. Selon la lecture courante du texte œ la Genèse, il semblerait que Dieu ait créé un homme, un mâle,
17. Op. cit., p.130. 18. R. de Vaux indique ici: L'hébreu joue sur les mots ishshâh, « femme» et ish, «homme ». 18

d'abord, et qu'ensuite il ait donné naissance à la femme en la tirant de la côte de cet homme. Mais cette lecture paraît un peu contestable, si l'on se souvient que la création de l'Adam était présentée dans la Bible comme étant simultanément celle d'un mâle et d'une femelle: «Elohim créa l'Adam à son image, à l'image d'Elohim Ille créa, mâle et femelle Illes créa» Genèse 1, 27. C'est pourquoi une part importante de l'exégèse juive nous propose une toute autre lecture de la création de l'homme. C'est le cas notamment du Zohar. Que nous dit le texte...? Essentiellement que l'Adam a été créé double. Adam était androgyne; cependant le face-à-face désiré par Dieu - une « aide en face» - n'existait pas encore car les deux parties œ l'androgyne se tournaient le dos. On pense à des frères siamois... Dieu sépare alors les deux côtés de l'androgyne. J'anticipe un peu sur les commentaires qu'a suscités ce texte: ils nous proposent de lire non pas: «Il prit une de ses côtes. mais: Il prit un de ses côtés» 19».

La lecture du Zohar incontestablement entraîne notre adhésion. D'autant plus qu'elle rejoint le célèbre mythe d'Aristophane dans le Banquet de Platon: à l'origine il existait trois espèces: le mâle composé d'un homme double, la femelle composée d'une femme double et enfin l'androgyne, composé d'un homme et d'une femme. A la suite d'une révolte contre les dieux, Zeus les pourfend en deux et les amène à se regarder face-à-face en tournant leur visage du côté de la coupure afin de les inviter à la modestie. Platon, lui aussi, a besoin de dédoublement, de créer des doubles, pour susciter le mouvement psychologique, le désir: chaque moitié dorénavant ressentira un manque, celui de sa moitié perdue et ce manque ne fera qu'un avec le désir.
19 Eisenberg, J. et Abecassis, A., op. cit., p. 139. 19