LE DRAME DEMOCRATIQUE AFRICAIN SUR SCENE EN COTE D'IVOIRE

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Ce livre de sociologie politique appréhende la démocratie sur la scène africaine comme un drame, c'est-à-dire un tout polémique représentant la lutte d'acteurs politiques et sociaux pour le contrôle du changement.

Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296356368
Nombre de pages : 288
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Collection "Etudes Africaines"

Couverture 1 : Le 22 octobre 1990, la foule enthousiaste acclame les dirigeants du Front Populaire Ivoirien en campagne électorale (photo Le Nouvel Horizon).

Paul N'DA

, LE DRAME DEMOCRATIQUE ,
A

AFRICAIN

SUR SCENE EN COTE D'IVOIRE

L'Harmattan
7, rue de l'Ecole Polytechnique . 75005 Paris

L'Harmattan 55, rue Saint Jacques
Montréal (QC)

. Canada

H2Y lK9

L'Harmattan, 1999

ISBN 2-7384-6237-5

Pour la démocratie Le chemin parcouru La route à poursuivre

SOMMAIRE

Avant-propos Chapitre I : La scène Chapitre II : Les acteurs et les facteurs de la démocratie Chapitre III : La rupture du consensus Houphouétiste Chapitre IV : Bédié et l'héritage Chapitre V : Les agences d'historicité face au changement Chapitre VI : L'Etat, la société et la démocratisation Chapitre VII : Des avancées à pas de caméléon Epilogue Bibliographie..

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A V ANT -PROPOS

Depuis près d'une décennie, la démocratie se dresse, tel un sphinx, sur la route de l'histoire de la Côte d'Ivoire et de l'Afrique aux prises avec leur destin. La démocratie apparaît comme un défi; non pas comme un obstacle à surmonter pour passer de l'autre côté de l'histoire, mais bien comme un pari à relever. Pour une société, la gestion de ses conflits, de ses crises, de ses contradictions et de ses potentialités pour les transformer en forces de création à son avantage constituent une gageure, tout ce qui l'interpelle et l'appelle à se dépasser, pour résoudre ses difficultés et se donner des orientations nouvelles est un défi. Est défi, tout ce qu'elle doit assumer pour être une société digne de ce nom, de son temps, une société plus démocratique parce que plus libre, plus juste et égalitaire, respectueuse des Droits de l'homme. La démocratie se présente comme un passage obligé pour parvenir au développement et à un changement profond, pour bâtir un Etat modernisateur qui ne se désigne pas comme le représentant d'une vérité supérieure à la souveraineté du peuple. Devant la misère sur le continent, on a fini par penser que la démocratie était un luxe pour nations rassasiées, que le plus urgent était le développement et non pas ~e rechercher des garanties pour empêcher l'arrivée et le maintien au pouvoir de dirigeants contre la volonté de la majorité. Aujourd'hui, la mondialisation de l'économie et l'extraversion du politique amènent les structures politiques à pousser l'Etat vers une adaptation accrue aux impératifs de l'économie et de la compétitivité internationale; il s'ensuit que les détenteurs du pouvoir politique, de par la nature de leur rôle, ont du mal à se mettre à l'écoute de la société: ils doivent atteindre des résultats et aller vite. Or, comme inattendument, la société a fini par comprendre la nécessité pour elle de ne pas se laisser écraser ou de ne pas s'écraser

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devant l'Etat: elle cherche à limiter le pouvoir, et à refuser toute dépossession de sa capacité d'action collective. Les luttes sociales et politiques au nom ou autour de la démocratie sont des formes d'expression collective de soi et de protestation sociale. Plus que cela, elles sont des modes d'action qui ne sont pas simplement l'expression d'une adaptation à la décomposition d'une société en crise; elles correspondent davantage à des mobilisations collectives pourvues d'idées importantes et de visée plus ou moins claire de leur mission. Plus que des conduites de crise, ces mobilisations sont des modes d'action spécifiques qui donnent la voix à des affirmations de soi: on ne veut plus se laisser faire; on veut participer à l'orientation de la société en
.

acteur conscient.
Peut-être notera-t-on que le mouvement qui porte la démocratie n'a pas d'acteurs centraux, c'est-à-dire ceux qui lui donnent un sens global par leur intervention dans le champ social, comme ce fut le cas des travailleurs dans le mouvement ouvrier français jusque dans les années 1960. Ses acteurs principaux (c'est-à-dire ceux qui le déclenchent ou en ont une visibilité particulière, sans pouvoir pour autant lui définir un sens global) bénéficient du soutien d'acteurs périphériques qui interviennent sous une forme plus ou moins indirecte en approuvant les actions menées. Dans tous les C:;lS,le mouvement de la démocratie est un phénomène collectif important qui mérite toute l'attention nécessaire; il est le point de départ d'une analyse de la société ivoirienne sous tous ses aspects. Celle-ci n'est-elle pas le champ d'actions d'agents collectifs et individuels affrontés, ayant perçu ou senti l'enjeu historique de cette fin de siècle et voulant organiser ou réorganiser et réorienter leur vie sociale commune à la mesure de cette prise de conscience? Cet essai se veut une sociologie politique du processus démocratique actuel. Comme le soulignent bien Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Mounier, la politique est une activité sociale. Le fait politique est un fait social. Et la sociologie politique de la démocratie doit être d'abord de la sociologie (Pour une sociologie politique, tome 1, pp. 12-13). L'effort de construction scientifique impose de prendre de la distance par rapport à la pratique sociale, de se libérer des passions et des idéologies par la connaissance, en situant les acteurs dans les systèmes que masquent les catégories de la pratique sociale, en expliquant leurs conduites par les relations sociales dans lesquelles ils se trouvent engagés.

A V ANT-PROPOS

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Quels sont les objectifs de cet essai? Il s'agit d'étudier de près ce phénomène de la démocratie surgie sur scène en Côte d'l voire, dans toutes ses dimensions, notamment politiques et sociales, dans ses implications, conséquences et effets induits. L'étude doit permettre: - d'identifier les conditions de résurgence de cette démocratie; - d'analyser les interactions conflictuelles autour de la démocratie et d'en identifier les enjeux; - d'identifier les éléments de défi du drame démocratique; - d'offrir ainsi une analyse de la "situation" de la démocratie et de son impact au niveau du système politique et de la société globale. A l'origine de ce livre se trouve donc le désir de contribuer à l'effort d'élucidation et de dévoilement du sens de ce que nous vivons et par conséquent de délivrer de la confusion ou des mensonges d'intérêts, de dire la vérité de la vie sociale et du combat pour la démocratie: la société se construit, se transforme par ses rapports sociaux, ses relations politiques, ses combats, par son travail et sa connaissance; elle est un réseau d'actions et de relations; et la démocratie en son sein esttoujours le produit du travail conflictuel des hommes, de leurs rapports sociaux, le résultat de leur action sociale et politique, de leurs décisions ou de leurs transactions. Le texte tente de traduire par son mouvement le phénomène de la démocratie sur scène. La narration et l'analyse des faits, les récurrences, les retours en arrière, les reprises ainsi que les chevauchements apparents d'occurrences ambitionnent d'y contribuer. Ma gratitude est grande envers tous ceux qui m'ont aidé par leurs observations et critiques constructives. Je pense à ProMichael G. Schatzberg de l'Université de Madison (USA), mon associate au département de Science Politique, ainsi qu'à mon frère jumeau, ProPierre N'DA, de l'Université d'Abidjan. Il a suggéré de nombreuses corrections à la première version du texte; il est intervenu sur le fond et m'a permis de rendre plus communicables mes reflexions. Ce livre est aussi le sien pour en avoir porté le poids. Je suis redevable au ProAlain Touraine de Paris dont les ouvrages ont été des sources d'inspiration pour mes analyses.

CHAPITRE I LA SCENE

LE DÉCOR ET LA MISE EN SCÈNE

Depuis la fin de 1989 et le début de 1990, comme la plupart des pays africains, la Côte d'Ivoire est régulièrement le théâtre d'agitations, de frondes et de mouvements qui se sont concrétisés souvent par des rassemblements, des meetings, des marches, des manifestations de rue, des grèves, par des fêtes et soirées! mais aussi par des contre-marches, des contre-manifestations, des contre-fêtes. La violence des rapports sociaux s'exprime. ouvertement sur la place publique: violence verbale dans la presse et l'ensemble des médias,violence physique contre les biens matériels et contre les personnes, mais aussi violence morale et répression brutale. Tel est en quelque sorte le décor. Que se passe-t-il ? Les génies sont-ils fâchés? Les Ivoiriens sont-ils tombés sur la tête? Ou se sont-ils mis debout? Profondément, quelle est la nature des luttes qui font et marquent l'histoire ivoirienne? Pour quoi lutte-t -on et se bat -on aujourd 'hui en Côte

d'Ivoire? En quoi crise, conflit et revendications expriment-ils les problèmes réels de la société globale et de l'Etat, et sont-ils porteurs de grandes colères et de grandes espérances? Que signifie cette résurgence globale de la démocratie2, qui jette toute la Côte d'Ivoire dans une mobilisation politique?
Cette démocratie a surgi sur scène en la forme d'un drame au sens où Jean Duvignaud3l'entend. Elle se présente comme un tout polémique, représentant la lutte d'acteurs sociaux et politiques, "engagés, dans un combat pour l'accomplissement d'une fonction, l'assouvissement d'un besoin, la réalisation d'une plénitude, la recherçhe d'une communication". Il y a effectivement dans le drame social de la démocratie une ,

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lutte à la vie et à la mort pour obtenir quelque chose, pour remporter la victoire dont le résultat, au-delà de la reconnaissance, doit apporter un plus à la société. La société s'analyse comme une scène, où les acteurs composent et négocient des définitions de la réalité, en l' occurence, de la démocratie, et construisent par là à la fois ce qui apparaît comme "l'ordre social" du moment et leur propre identité individuelle ou de groupes. En fait, la société est organisée à partir de la mise en scène des relations qui l'instaurent comme société. Et la vie publique et collective a comme besoin d'être médiatisée pour être perçue, besoin d'évoluer dans des arènes, c'est-à-dire dans des lieux sociaux où le jeu de la théâtralité peut s'exprimer dans la confrontation. Il peut s'agir par exemple, en dehors du parlement et des meetings, de cours de justice et de procès politico-médiatiques, de conférences de presse, de presse d'opinion, d'émissions politiques à la télévision, de médias audio- visuels de masse, etc., qui sont autant d'arènes où la communication politique peut trouver son expression et manifester la représentation de la collectivité. La situation conflictuelle engendrée par la démocratie est à la vérité une situation en mouvement; c'est un procès. Elle se déploie en modifiant ses propres conditions et l'univers limité qui l'entoure. C'est dire qu'elle connaît un développement avec des phases de préparation, des déclenchements, des aggravations, des hésitations, des accalmies, des reprises et un apaisement, d'autant qu'elle affecte un "milieu effervescent", c'est-à-dire des groupes actifs, créateurs de leurs actions, de leurs stratégies et calculs, et ayant la volonté d'aboutir à une certaine fin. D'un regard, tout le tumulte, toute la turbulence, et tout le bouillonnement ne sont que la manifestation sur scène de crise et de conflit mêlés et même combinés, à l'intérieur d'une société plus que mal à l'aise avec elle-même. Perturbée par le cercle vicieux des problèmes socio-économiques et politiques qui s'auto-entretiennent et génèrent d'autres difficultés, et par l'application de programmes d'ajustement structurel (P.A.S.) exigés par les "médecins" appelés à son chevet, elle est agitée et se débat avec elle-même: ses membres se ôis~utent et se battent autour de la question de la démocratie. Ce qui se passe aujourd'hui au coeur de la société ivoirienne a ses racines profondes dans ce qui a été semé aux niveaux économique, social et politique; il est aussi le fruit amer de douloureuses initiatives pour
trouver des solutions aux maux, dans un environnement économique plutôt

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hostHe et dans un climat intérieur vicié par les difficultés de tous genres; il est le produit d'affrontrements entre acteurs sociaux et politiques. Certaines situations majeures de la société leur imposent la confrontation. Il faut en évoquer quelques-unes: - L'Etat ivoirien, comme les autres Etats d'Afrique et du TiersMonde, est périphérique à l'intérieur d'un système économique capitaliste mondial; il y fonctionne comme un instrument d'"ajustement" à la demande changeante et croissante d'accumulation. La subordination d'un tel Etat aux institutions et pays extérieurs plus forts est sa grande faiblesse: il ne peut agir que comme collaborateur d'un projet du capital international. - L'Etat sert de moyen d'accumulation personnelle et de formation de classe; il est pour cela l'enjeu de compétition pour le pouvoir. Et ses "détenteurs" n'ont aucun intérêt à initier par eux-mêmes des procédures démocratiques; ils s'attachent plutôt à limiter qu'à promouvoir les occasions de compétition politique équitable. - La nature longtemps autocratique et néopatrimoniale de l'Etat, contrôlant toutes les institutions, a généré un conflit entre lui et la société qui ne voit pas comblées ses attentes et aspirations, et perçoit les contradictions entre les valeurs prônées et les pratiques du pouvoir en place. - Le rôle de la Banque mondiale, du FMI et des pays créditeurs qui ont lié leurs prêts à l'effort de démocratisation politique devant accompagner la libéralisation économique adoptée bon gré mal gré est considérable et décisif. L'occident et les anciennes puissances coloniales ainsi que les bailleurs de fonds poussent à la démocra-tisation pour permettre de créer dans les Etats africains des méca-nismes de contrôle et d'auto-régulation qui empêchent la dilapidation chronique de l'aide au développement, l'incurie et tous les maux qui ont entravé le décollage économique. Une bonne gouvernance est suggérée comme une exigence et une condition du développement, surtout si elle s'appuie sur la démocratie et le respect des Droits de l'homme. - L'adoption d'un plan d'ajustement structurel transfère de facto le "management" du système économique et aussi des autres aspects majeurs de la vie sociale et de l'éducation en particulier aux mains des institutions internationales. Son application entraîne les troubles et la détéri oration du climat social, spécialement des mHieux universitaires qui se retrouvent en opposition à un pouvoir plus imposant que l'Etat lui-même: ils s'agitent. Ils sont alors soumis à la répression de la part de l'Etat, excédé et empêtré dans ce dilemme: exécuter fidèlement le

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plan d'ajustement ou bien entendre le cri de toutes les couches qui ne peuvent porter ou partager le fardeau ("cost sharing") des effets induits du plan? - Le pouvoir en place qui s'est engagé dans la libéralisation économique a du mal à accepter et à faire "la promotion" de la libéralisation politique; il traîne souvent les pas ou fait carrément de la résistance et tente de maintenir un contrôle politique rigide sur la société et les institutions, s'attirant ou excitant la réaction d'une opposition déterminée qui crie et en appelle à la démocratie. - Les problèmes vécus, agités violemment, surexcitent le désir de changement en même temps qu'ils activent les peurs et les résistances. Les affrontements entre les acteurs en conflit livrent à l'observation les précipitations et les entorses aux règles et aux comportements démocratiques, mais de manière plus significative, étalent les échanges de coups ainsi que les fluctuations de l'efficacité des ressources, bref, quelque chose de la dynamique de la crise et du conflit, au sein de la société et de l'Etat et entre les deux. - La relation de la société au pouvoir, et précisément à l'Etat, est essentiellement une recherche d'équilibre, fût-elle précaire4 face à la domination politiques. Il faut compter avec la réalité d'une "société civile"6 qui se bat constamment pour son autonomie. En cela, elle paraît forte7 contre un Etat qu'on dit finalement "leviathan boiteux"8, mais qui n'en est pas moins tout présent, même s'il n'est pas tout puissant9, qui n'en est pas moins très autoritaire, même si c'est pour masquer le fait qu'il est inadéquatement autoritaire1o ; il garde une certaine force en dépit de sa faiblesse liée à sa subordination aux institutions et aux créanciers extérieurs, à sa capacité peu productive et à ses pratiques patrimoniales. Et on dit aujourd'hui: "Neither Soft nor Dead: The African State is Alive and Well"l1. Tout compte fait, il y a une pénétration peu profonde de la société par les institutions de l'Etat; ce qui laisse inoccupé un espace politique relativement grand qui échappe malgré tout à l'influence et au contrôle direct de l'Etat; dans cet espace s'engouffrent les associations, avec une vie propre qui a un effet "indépendant" sur l'économie, la société et la performance de l'Etat12;elles travaillent pour elles-mêmes. Et elles ont la possibilité aujourd'hui plus qu'hier de se dresser contre l'Etat, avec des raisons de lui refuser leur consentement ou leur neutralité, leur apathie, et de mettre en cause la justification qu'il se donne de sa puissance et de ses privilèges.

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- En fait, aujourd'hui où s'intensifie la lutte des groupes, des partis et des hommes pour l'accès au pouvoir et au contrôle des appareils d'Etat, une préoccupation est dans le fond essentielle: comment exprimer du respect à l'autorité sans la laisser sans limites, sans lui laisser la possibilité d'écraser lescitoyens? Il paraît nécessaire de contrôler le pouvoir pourne pas voir la société se rebeller contre lui, contre ses abus, pour éviter à la société de se décomposer et se désintégrer sous l'effet de sa réaction violente contre l'étouffement. - En dernière analyse, les conflits actuels découlent aussi du caractère inachevé et en développement des Etats africains. Les enjeux, clairs pour tous, y sont importants, et les règles de la compétition restent à établir; comme le souligne William Zartman, les limites et les mécanismes de règlement du conflit font encore partie des enjeux; il y a à instituer ou à reprendre des règles, des limites et des systèmes de régulation plus appropriés à la poursuite du développement et aux objectifs de la démocratie. Assurément, la crise actuelle a des racines économiques, socioculturelles et politiques; mais elle se déploie et se dévoile dans sa dimension tactique de confrontation politique comme une mobilisation des acteurs. Et la logique du conflit13met en évidence une rupture de consensus. La lutte semble se dérouler par moments autour de l'Etat, de l'accès à l'Etat confisqué par ceux qui en sont les détenteurs en titre. Elle apparaît comme une lutte sur l'Etat, alors même qu'elle a aussi la dimension de lutte populaire pour la démocratiel4. Qu'on considère L'Etat au Camerounl5, ou de manière générale L'Etat en Afrique16ou précisément les Etats d'Afrique Noirel', L'Etat importél8, mais acclimaté, est dans sa réalité de L'Etat contemporain en Afrique19 un "Etat néopatrimonial"20 qui a instauré "L'ordre patrimonial "21,responsable au moins en partie de la crise actuelle. Et toute la signification et la portée de la lutte résident dans la revendication d'un "autre" Etat, d'un Etat libéré de la captation et de la mainmise de son chef, et qui prendrait le visage d'un Etat de droit promoteur de la démocratie. En fin de compte, il faut sans doute interpréter tout le bouillonnement actuel comme un bouillon, un bouillon de démocratie, comme le signe et l'expression d'un processus démocratique engagé sans retour, qui pose inévitablement la question de l'Etat, et interpelle la gestion hégémonique du pouvoir d'Etat.

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ABORD ET MÉTHODE

Comment étudier la démocratie sur scène? Problème effectivement important que celui d'aborder et d'analyser ce qui se passe, dans ses différents àspects, et dans son état brut et sa fluidité, avec toute sa richesse et sa complexité. Il faut d'abord percevoir que le drame démocratique est gros à la fois de crise et de conflit mêlés. Une crise concerne un état de déséquilibre dans une organisation, en l'occurrence dans le système social ivoirien dont l'harmonie est perturbée par la rupture d'un au moins des axes (l'axe économique notamment). Le conflit définit un état des rapports entre les acteurs et exprime un heurt, un affrontement entre des acteurs collectifs ou individuels dont l'un au moins tend à dominer le champ de leurs rapports. A cette période de sa vie, la Côte d'Ivoire vit à la fois une crise et un conflit qui conjuguent leurs effets tout en entraînant parfois des actions contradictoires, encore que, pendant longtemps, les effets de la crise aient été tels qu'ils ont obscurci le conflit. Ainsi, la domination de la classe dirigeante, forte malgré tout, en entraînant une rigidité du système politique et sa soudure avec le système social, normatif, a pour conséquence de provoquer une poussée de la classe dominée: celle-ci ne trouvant pas toujours à s'exprimer institutionnellement, emprunte le chemin de la contestation et de la revendication et parfois celui de la force et même de la violence. Tout cela pour dire que, lorsqu'on parle de la crise ivoirienne de depuis 1989-1990, il faut y inclure le conflit. Les "racines" et les "fruits" du drame démocratique seront examinés de près, bien sûr, mais une importance particulière est délibérément accordée à l'observation de "l'arbre" visible, aux affrontements entre les acteurs, au processus de mobilisation. Sur le plan méthodologique, on recourt à trois approches: une perspective structuro-fonctionnaliste s'allie à la perspective de la mobilisation pour s'enrichir de la comparaison. La question des origines ou "racines" de la crise et celle des résultats ou "fruits" ne suggèrent-elles pas que la crise est d'emblée perçue comme un processus social perturbateur du fonctionnement normal des institutions politiques et du flux régulier de la vie sociale et économique? Elle serait une sorte de tumeur affectant la société dans son ordre, dans son travail sur elle-même pour asseoir et conforter un ordre auquel elle s'est accoutumée. Elle porte les traits de

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la désintégration sociale et du règne de l'instabilité et de la violence, opposables aux apparences de routine et de stabilité politique antérieure. En cela, elle n'est rien de moins qu'une discontinuité, une pause, un moment où l'histoire hésite. Ses turbulences mêmes la donnent pour être le meilleur révélateur des vérités secrètes du système social. En effet, pendant la crise, les jeux perdent leurs règles; les comportements et les stratégies se modifient et tout ce qui est caché devient manifeste. Expliquer la crise consiste alors à en rechercher les racines, tout ce qui la rend possible, à rechercher les "causes", les "facteurs", les "pré-conditions" ou les "déterminants" en amont de la crise elle-même. Et le regard se porte naturellement vers tout ce qui semble relever du dysfonctionnement, de la pathologie, des déséquilibres sociaux et économiques, des déceptions, des frustrations, des "poussées" d'irrationalité individuelles ou collectives. L'économie prend une dimension toute particulière parmi les causes à l'origine de la crise. Mais la crise, c'est aussi ses fruits, c'est-à-dire ses effets, ses résultats. Au fait, de quoi est-elle grosse? La crise est-elle un simple dérèglement politique (desemper, comme disent les Américains) ou / au contraire la reconstruction d'un système social désagrégé ? Est-elle une fermeture ou au contraire une ouverture plus grande de l'espace politique, un "rééquilibrage" des déséquilibres sociaux, économiques et politiques? Conduit-elle à la démocratie? Le mot est lâché. La perspective structuro-fonctionnaliste permet d'étudier les "causes" et les "résultats" de la situation en considérant les caractéristiques des structures sodo-économiques et politiques des demandes et de l'allocation des biens politiques avant, pendant et à l'issue de la cnse. Qu'en est-il lorsqu'on se situe dans une perspective de mobilisation? C'est, semble-t-il, une dimension fondamentale de la crise, dimension qui renvoie au conflit entre des acteurs opposés, affrontés autour du même enjeu. Lorsqu'on considère l'affrontement entre les groupes, la volonté des uns de briser la résistance des autres, qu'on regarde les activités des protagonistes, leurs revendications, on se rend compte qu'on n'a pas simplement affaire à l'expression de mécontentement: ils apparaissent comme la conséquence immédiate de préoccupations politiques essentielles de la population et des groupes conscientisés, liées à un profond dissentiment social. Plus importants que la satisfaction des groupes et du mécontentement social, ils touchent au niveau des normes et plus encore des valeurs:

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ils interpellent, remettent en cause, formulent de "nouveaux" principes. Ils portent la volonté de voir transformer la structure du pouvoir en fonction des intérêts proclamés de la société toute entière. Sans doute, les revendications et les activités ne s'expriment-elles pas toutes, directement, à travers l'action politique. Telles les luttes étudiantes et enseignantes. Mais elles n'en ont pas moins toutes une signification et une portée politiques, pour autant qu'au-delà des contenus corporatistes, il y a mise en cause du pouvoir en place, de sa gestion de l'Etat. Les autorités politiques sont bien avisées de se sentir visées; et elles sont assez morveuses pour se moucher bruyamment. Le pouvoir et les partis politiques d'opposition se comprennent à demi-mot; et le conflit fait partie de leurs relations. Il s'agit donc là de luttes réelles: il y a une action conflictuelle organisée, menée collectivement contre un adversaire (qui apparaît souvent comme un ennemi) autour de problèmes concernant en fait toute la société et le pouvoir d'Etat. Elles sont comme une réponse à (et une initiative d'action sur) une situation sociétale exacerbée. Les luttes constituent une mobilisation politique pour autant qu'elles sont liées à un mouvement social, c'est-à-dire à une entreprise collective visant à établir un nouvel ordre de vie qui en appelle au changement et se désigne un adversaire contre lequel elle se bat. La mobilisation peut permettre à une unité sociale d'avoir un contrôle significatif sur des ressources qu'elle ne contrôlait pas auparavant. Mais bien plus, elle est, comme le souligne Dobry22,le processus par lequel des ressources23données s'insèrent dans une ligne d'action, ou un "coup", et ce, uniquement dans un contexte de conflit. Dans la mobilisation, il y a effectivement échange de coups entre les protagonistes. La notion de "coùp", mise en valeur par les thé6fiêlens de l'inter-action stratégique24,a trouvé une extension intéressante chez Dobry, qui permet de contourner l'inutile question de coups dissimulés ou invisibles. Il écrit: "On visera par ce terme les actes et les comportements individuels ou collectifs qui auront pour propriété d'affecter soit les attentes des protagonistes d'un conflit concernant le comportement des autres acteurs, soit ce que Goffn:!iID<!ppelle.l~\lr "situation existentielle" (c'est-à-dire, en gros, les rapports entre ces acteurs et leur envifonnement), soit encore, bien entendu, les deux simultanément, la modification de cette situation existentielle s'accompagnant presque toujours d'une transformation des attentes et des représentations que se font de la situation les différents acteurs"2S.

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Dans cette perspective, fermer l'université par exemple, dissoudre un syndicat d'enseignants ou une fédération d'étudiants, dresser des barricades dans les rues pour bloquer la circulation ou devant l'Assemblée nationale pour empêcher les députés de siéger constituent des coups. On peut donc dire que les coups font partie de la mobilisation ou que celle-ci coïncide toujours avec les coups, c'est-àdire les activités tactiques de la part des protagonistes du conflit. En son centre, indépendamment des "racines" et des "fruits", une "crise", perçue en tant que processus, faite essentiellement de "l'arbre" de la mobilisation et de coups, est un conflit. La mise enjeu de sa logique propre implique qu'on prenne au sérieux ce qui se joue dans ce qui se passe, dans les échanges de coups constitutifs de ce processus, dans la mobilisation et les tactiques des acteurs en conflit ainsi que les logiques de situations dans lesquelles ceux-ci s'expriment, calculent, donnent les coups. Ce qu'on nomme la "crise ivoirienne" depuis 1990 apparaît comme la continuation des rapports politiques et sociaux par d'autres moyens, mais bien plus, comme une continuité: en ce sens que la "structure" du système social subit des transformations sous l'effet de la mobilisation qui s'y déroule. Ainsi, la crise n'est pas, de ce point de vue, un arrêt de la vie de la société; elle est aussi un moyen et une manière d'avancer, dans le conflit et par le conflit. La théorie de la mobilisation, dans ce qu'elle a d'essentiel, convient à l'analyse de la situation ivoirienne actuelle: importance accordée aux choix et décisions des protagonistes, aux échanges de coups et à leurs effets induits sur la crise et le conflit; place faite en particulier aux logiques de situations originales qui structurent les comportements, les calculs, les tactiques. En cela, cette théorie pourrait apparemment se rapprocher de la théorie des jeux. En effet, un "jeu" comprend des "joueurs" (chacun cherchant à prendre des avantages dans un débat où les règles sont établies), une "procédure" (les règles du jeu), un "environnement" (dont le caractère est soit "certain", "risqué" soit "incertain", le risque s'exprimant sous forme de probabilités), des "tactiques" (les décisions des joueurs), des "gains" et des "pertes" (les résultats quantifiables pour chaque joueur). Mais la théorie des jeux considère toujours les procédures de recherche d'équilibre lorsqu'il y a un conflit, c'est-à-dire une situation finalement acceptable pour tous les joueurs y compris les perdants. Or, dans le combat politique, les tensions, les contradictions et les coups ne visent pas forcément à l'apaisement, à la

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résolution du conflit. Ils contribuent plutôt au dérapage, à la relance du combat; ils créent de nouveaux antagonismes et compliquent les oppositions. La théorie de la mobilisation politique se situe mieux dans la perspective générale de la sociologie de l'action, telle que conçue par Alain Touraine (Sociologie de l'action, 1965, Production de la société, 1973). Ce modèle d'analyse repose sur deux concepts-clefs complémentaires: l'acteur social et le rapport social. L'acteur social se définit (et sa conduite s'explique) par les relations sociales dans lesquelles il se trouve placé, par la nature du rapport social dans lequel il est engagé. Un rapport social est une relation qui met en présence des acteurs inégaux: du fait que toute relation relie directement ou indirectement un acteur associé à la direction de la société et un acteur qui la subit. Tout rapport social comporte un rapport de pouvoir. C'est dire qu'un rapport social se présente comme une interaction conflictuelle d'acteurs qui collaborent en fait à une production (au sens large, par exemple, de l'organisation de la vie collective) mais qui entrent inévitablement ainsi en conflit du fait des positions inégales qu'ils ont dans la coopération, autrement dit du fait de leur emprise inégale sur les enjeux de leur coopération. Dans chacun de ses rapports sociaux, chaque acteur, individuel ou collectif, est fortement ou faiblement structuré selon qu'il coopère ou non à la production, et selon qu'il est capable ou non d'en infléchir les orientations, les modalités et les résultats, selon qu'il est capable de se défendre dans une relation conflictuelle et de mener la lutte à son avantage. . Ainsi, le rapport des protagonistes de la "crise ivoirienne", en conflit, n'a pas à s'analyser simplement comme un processus d'adaptation à une décomposition des rapports sociaux. Effectivement, l'acteur PDCp6 par exemple, avec ses hommes, ses organisations et ses moyens, paraît suffisamment structuré pour marquer la coopération conflictuelle de "production" de la société ivoirienne nouvelle, qu'il a avec l'opposition. Les conduites de celle-ci ne peuvent pas non 'plus être considérées comme le seul fait de l'exclusion politique ou comme la réponse à cette exclusion. Etant exclue ou se considérant comme telle, l'opposition entretient d'une certaine façon son exclusion parce que c'est à travers elle qu'elle s'affirme, et se pose en acteur social et politique. Et elle s'engage dans le conflit avec le pouvoir en

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place parce qu'elle a le désir d'un changement dans la société et l'Etat, et aspire à la démocratie, et est déterminée à contribuer à l'avènement de tout cela. Aussi y a-t-il lieu ici d'être attentif à tout ce qui forme la trame des événements et la dynamique de la mobilisation de cette période difficile et peut-être féconde. Ce qui intéresse, ce sont les noeuds événementiels et, fondamentalement, la mobilisation qui affecte ou implique simultanement différents acteurs de plusieurs sphères de la société, dans une conjoncture, non pas routinière, mais fluide. Il sera nécessaire de faire des comparaisons. Le schéma comparatif permet, selon l'expression de Sartori, de "voyager", d'aller voir, dans les autres pays africains, ce qui s'y passe, et de rapprocher, au cours de l'analyse, la "structure de la crise" ivoirienne des configurations dans ces pays.

Notes
1) Au plus fort de la crise universitaire de 1991, le SYNARES (Syndicat National

de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur) initie une soirée "Polihet" (danse ivoirienne) au "Baron" de Yopougon au cours de laquelle il explique le sens de sa lutte. Le P.P.!. (Front Populaire Ivoirien), parti d'opposition, célèbre la fête de la liberté pour commémorer le retour du pays au multipartisme le 30 avril 1990. Les fêtes donnent lieu à des explications et à des prises de position du parti sur les événements que connaît la Côte d'Ivoire ainsi que sur le sens du combat pour la liberté. 2) Larry Diamond and Marc F. Pattner, ed, The global Resurgence ofDemocracy, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1993. 3) Jean Duvignaud, Introduction à la sociologie, Paris, Idées/Gallimard, 1966, p.78. 4) Rothchild, D. and Chazan, N., ed., The precarious Balance: State and Society in Africa, Boulder, Co., Westview Press, 1988. 5) Chabal, P., ed., Political Domination in Africa: Reflection on the limits of Power, New York, Cambridge University Press, 1986. 6) Bratton, M., "Beyond the State: Ci vil Society and Associational Life in Africa" in World Politics vol. 41 n° 3 april1989 ; Chazan (N), Harbenson (W. Johnson) and Rothchild (D) ed ; Civil Society and The State in Africa, Boulder, Co, Lynne Rienner Publishers, 1993. 7) Migdal, J., Strong Societies and Weak States: State-Society Relations and State Capabilities in the Third World, Princeton, NJ, Princeton University Press, 1988. 8) Callaghy, T., "The States as Lame Leviathan: The Patrimonial Administrative State in Africa" in Zaki Ergas, ed., The African State in Transition, Basingstoke, England, Macmillan, 1987, pp. 87-] 16. 9) Chazan, N., "State and Society in Africa: Images and Challenges" in Rothchild and Chazan, 325-41, at 327.

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10) Mazrui, A. Ali, "Political Engineering in Africa", International Social Science Journal, vol. 25, n02, 1983, p. 293. II) Sangmpam (S.N.), "Neither Soft nor Dead: The African State is Alive and Well", African Studies Review, vol 36, n02, Sept 1993, p. 91. 12) Hyden G., No Shortcuts to Progress: African Development Management in Perspective, Berkely, University of California Press, 1983. 13) Minoresco c., La logique du conflit, Lausanne, Pierre-Marcel Favre, 1982. 14) Anyang' Nyong'o, ed. Popular Strugglesfor Democracy in Africa, London, Zed Press, 1987. 15) Bayart, J.F., L'Etat au Cameroun, Paris, FNSP, 1985. 16) Bayart, J.F., L'Etat en Afrique, La politique du ventre. Paris, Fayard, 1989. 17) Médard, J.F., Etats d'Afrique Noire, Paris, Karthala, 1992. 18) Badie, B., L'Etat importé, Paris, Fayard, 1992. 19) Terray, E. (Sous la dir. de), L'Etat contemporain en Afrique, Paris, L'Harmattan, 1987. 20) Médard in Médard, J.F., Etats d'Afrique Noire. 21) Meschériakoff A. S., "L'ordre patrimonial: essai d'interprétation du fonctionnementde l'administration d'Afrique francophone subsaharienne", RFDA, n042, 1987, pp. 323-351. 22) Dobry, Michel, Sociologie des crises politiques, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1986, p. 25. 23) Avec Almond-Flanagan, on peut commodément distinguer trois types de ressources politiques: a) les positions institutionnelles détenues par les acteurs. Il s'agit en fait des ressources "centrales" constituées par la "structure gouvernementale" elle-même d'un système politique: la bureaucratie étatique, les positions au sein des organes législatifs, la hiérarchie judiciaire. Ces ressources marquent fortement les décisions politiques et le jeu des autres ressources; b) l'influence: il s'agit des ressources telles que l'expertise, l'emprise des médias, celles de notables et de leaders d'opinion sur certains segments locaux; les ressources de l'influence sont extérieures à la sphère des institutions gouvernementales mais affectent les décisions; c) les ressources coercitives comprennent les manifestations de rue, les grèves et autres formes de pression ainsi que les formations militaires et paramilitaires, (Flanagan S.C., "Models and Methods of Analysis" in Almond et al., Crisis, Choice, and Change, op. cil., pp. 75-77). 24) En particulier Schelling (Thomas) TheStrategyofConflict, Cambridge, Harvard University Press, 1960 et Goffman (Erwing) Strategic Interaction, Oxford, Basil Blackwell, 1970. 25) Dobry, op., cil., pp. 21-22. 26) P.D.C.I. : Parti Démocratique de Côte d'Ivoire, parti au pouvoir depuis l'indépendance en 1960.

CHAPITRE II LES ACTEURS ET LES FACTEURS DE LA DEMOCRATIE

Le drame de la démocratie connaît une dynamique que créent et entretiennent le conflit entre les acteurs sociaux et politiques, toute la mobilisation politique des protagonistes, mais aussi tout le contexte de crise; celle-ci fonctionne comme un personnage réel de cette démocratie sur scène, en même temps qu'elle en constitue un des facteurs de sa résurgence.
LA CRISE ET L'EXIGENCE DE DÉMOCRATIE

La crise est solidement implantée, telle un immense fromager. Ses racines, bien grosses de la sève des différentes contradictions et exacerbations internes et externes, se chevauchent et s'entrelacent,

formant un dense réseau dans les profondeurs avec des galeries et des
contreforts à l'extérieur. L'analyse contraint à faire des séparations et des regroupements en racines économiques, en racines socio-culturelles et en racines politiques.

Les racines économiques de la crise. Une économie reposant sur l'exploitation de l'Etat et des ressources La crise est rapidement expliquée par les voix officielles de l'Etat ivoirien comme une crise essentiellement économique: elle viendrait de la détérioration des termes de l'échange, donc des pertes de devises du fait des spéculateurs sans scrupule qui se cachent derrière les lois du marché pour fixer eux-mêmes les prix et acheter d'année en année toujours moins cher le café et le cacao au moment où montent les prix occidentaux de la tasse de café ou de chocolat; les déséquilibres résulteraient donc des à-coups économiques d'origine extérieure (de l'environnement international défavorable )1.

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L'analyse de Neil B. Ridler mais aussi celle de J.P. Foirry3 soutiennent que la crise vient de la situation de boom des prix sur le marché du café et du cacao entre 1975 et 1978 ; le pays connait une amélioration de sa balance des paiements et un surplus qui est accumulé par la CaIsse de stabilisation; on peut alors financer l'investissement et le budget des biens de première nécessité. Mais comment est-on passé d'une situation de croissance à une récession des plus difficiles? Pour comprendre, il faut prendre en considération les conduites et les décisions qui ont provoqué et/ou accompagné le mouvement de la situation économique; par exemple, durant les années 1970, les autorités ivoiriennes ont abandonné les principaux projets industriels du 3e Plan quinquennal (1976-1980) pour s'embarquer dans des réalisations non prévues; les dépenses pour la construction de Yamoussoukro - évoquée simplement dans le Plan - ajoutées aux autres dépenses ont ruiné le trésor ivoirien. Il en sera de même du programme sucrier ambitieux dans le Nord, qui occasionnera des dépenses et des pertes exorbitantes; sans préparations approfondies sur les plans technique, économique et financier, il répondait avant tout, dans l'enthousiasme des années fastes, à un désir politique de développer les zones de savane. Hélas! la situation devait évoluer négativement, le marché devenant de plus en plus mauvais jusqu'en 1982 et depuis lors jusque maintenant. Les investissements financiers faits sur la base des conditions exceptionnelles du marché des prix du café et du cacao, ainsi que beaucoup d'affaires et d'opérations de développement engagées hâtivement, sans respect des plans officiels, mais plutôt pour des raisons d'opportunisme politique et pour des considérations de prestige, n'apporteront évidemment pas les profits espérés; et l'Etat dut s'endetter au plus cher, à l'extérieur, auprès d'institutions privées, pour poursuivre le financement de ces programmes ambitieux. On le voit, l'explosion des prix sur le marché va jouer un sale tour aux autorités ivoiriennes qui prirent imprudemment des décisions économiques et financières qu'elles ne purent modifier quand la chute des prix s'annonça; la crise a donc beaucoup à voir avec la période des vaches grasses. Par-delà le contexte situationnel, d'autres auteurs attirent l'attention sur les mécanismes structurels. Sans nier par exemple l'effet des facteurs d'environnement international, G. Duruflé4 insiste sur les

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déséquilibres existants provoqués par la situation économique favorable de 1976 à 1978 ; il note un déficit dans la balance des paiements, qui sera accentué par la charge du service de la dette; il souligne qu'en fait l'extraversion de l'économie ivoirienne, le rapatriement massif des profits, le transfert de revenus, la charge accrue du service de la dette, la disparité des revenus, la consommation de type européen, sont autant d'éléments qui vont précipiter la Côte d'Ivoire au fond de la crise, alors même que jusqu'en 1970, elle avait une croissance économique annuelle de l'ordre de 7 %. On l'a déjà souligné, l'enthousiasme financier conduira à une inflation importante des investissements publics et à des conduites anti-économiques. Des déséquilibres multiples seront provoqués, dus au mépris des équilibres (politique de pays vivant au-dessus de ses moyens) et aux stratégies de croissance dans lesquelles les équilibres ne pouvaient être atteints que dans le long terme. Ce phénomène a été général en l'Afrique. Coussy note: "Ainsi apparaissaient des déséquilibres financiers internes dus soit à des consommations (publiques et privées) supérieures à la production soit à des stratégies d'accumulation par inflation". Il continue: "Des déficits extérieurs globaux étaient créés, soit par utilisation des capitaux extérieurs à des fins politiques, soit par des politiques ne visant une croissance autoentretenue qu'à long terme. Des déficits extérieurs sectoriels étaient provoqués par des stratégies de substitution aux importations qui accroissaient les importations d'intrants plus vite qu'elles ne réduisaient les importations". Il ajoute: "Enfin, on observe la multiplication d'entreprises déficitaires du fait de leurs objectifs socio- politiques (création d'emplois, commissions, etc.) et/ou de la volonté de créer des activités qui ne pourraient être rentables qu'à long terme"5. Ainsi, ces économies africaines pratiquent à la vérité une fuite en avant exigeant toujours plus de ressources à distribuer, ce qui n'est pas fait pour les soulager. On doit cependant reconnaître, avec Coussy, malgré toute la responsabilité des dirigeants, que la crise est aussi le produit de causes structurelles telles que la spécialisation dans les secteurs primaires, et de causes conjoncturelles (chocs et contre-chocs pétroliers, crise du crédit international, fluctuation des prix des produits primaires). Les politiques économiques ont eu aussi à affronter sans préparations et moyens particuliers le défi alimentaire, le défi de la compétition internationale, le défi de la croissance durable et enfin le défi de l'accumulation.

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En insistant sur les responsabilités humaines dans le marasme économique, on peut retenir que la crise vient à la fois de la gabegie, de l'incurie dans la gestion des ressources de l'Etat, des détournements de crédits à des objectifs non prioritaires, de la mobilisation des ressources économiques à des fins politiques, et de la baisse du cours des cultures d'exploitation (café, cacao) ; bref, la crise est bien celle d'une économie reposant sur l'exploitation rentière6 et prédatrice' de l'Etat et de ses ressources, minières, agricoles, humanitaires, diplomatiques; elle s'aggrave de chacun des déficits intérieurs et extérieurs. La thèse soutenue par Kankwenda M'BayaS est que la crise économique actuelle en Afrique est une crise d'un modèle économique d'accumulation, et, de ce fait, du modèle ou de la composante politique qui l'a mise en place, l'a gérée et s'en est nourrie. C'est la raison pour laquelle elle affecte toute la vie économique à la fois au niveau macro et sectoriel et s'exprime aussi sur le terrain de la lutte politique "en tant que rouage stratégique du dispositif du modèle d'accumulation, mais aussi lieu où l'expression des luttes collectives est possible". Ce modèle d'accumulation fait référence au système d'articulation entre secteurs économiques; les secteurs de base de l'accumulation (agriculture et industrie minière) doivent générer le surplus économique qui finance le développement sectoriel et global. Or le surplus agricole est transféré au capital financier principalement par le mécanisme des prix imposés, et à l'Etat par le biais de l'impôt en argent et des autres obligations en nature ou en espèces; de même, le surplus minier est transféré à l'Etat par le canal de la fiscalité et de la distribution des dividendes et est approprié par le capital pour ses besoins d'accumulation locale ou extérieure. Le surplus économique est donc, pour une grande part, approprié et utilisé par le capital financier à l'extérieur et non à l'intérieur au travers des mécanismes de l'échange inégal, de la détérioration des termes de l'échange et de transferts des revenus. C'est dire, en conséquence, qu'il n'y a pas échange de surplus entre les secteurs, notamment entre l'agriculture et les autres secteurs; il y a prélèvement du surplus agricole sans que l'agriculture reçoive quelque chose en échange. Par ailleurs, il faut souligner que le caractère étriqué de ce modèle au plan économique mais aussi au plan social conduit à l'exclusion et à la non-participation. La survie du modèle d'accumulation implique la limitation de la base sociale du développement et de

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