Le Khasso face à l'empire toucouleur et à la France dans le Haut-Sénégal, 1854-1890

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296155367
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LE KHASSO
FACE À L'EMPIRE TOUCOULEUR ET À LA FRANCE DANS LE HAUT-SÉNÉGAL 1854-1890

Dans la collection Racines du Présent
Christian BOUSQUET, Tchad, genèse d'un conflit. Monique LAKROUM, Le travail inégal. Paysans et Salariés Sénégalais face à la crise des années 30. Chantal DESCOURS-GATIN, Hugues VILLIERS, Guide de Recherches sur le Vietnam. Bibliographie, archives et bibliothèques de France. Claude LIAUZU, Aux origines des Tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialiste en France (1919-1939). Albert AYACHE, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942), tome 1. lean-Pierre PABANEL, Les coups d'Etat militaires en Afrique noire. «Connaissance du tiers-monde- Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (Xlxe-xx: siècles). 2 vol. Ahmet INSEL, La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe W OND]!, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côted'Ivoire. A.P.OLOUKPONA-YINNON, «Notre place au soleil» ou l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DuQUENET, Le Sénégal et le Front populaire. Sékéné Mody CISSOKO, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854. B. CAHSAI, E.C. WILLIAMSON, Erythrée: un peuple en marche (Xlxexx: siècles). O. GOERG, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). l.P. CHAGNOLLAUD, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Wafil RAOUF, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et N assérisme. Ruben DM NYOBE, Le problème national kamerunais. Alain RUSCIO, Dien Bien Phu vu de France. Marc H. PIAULT, La colonisation: rupture ou parenthèse.

CISSOKO Sékéné Mody
Professeur, U. o. B. Libreville

LE KHASSO
FACE À L'EMPIRE TOUCOULEUR ET À LA FRANCE DANS LE HAUT-SÉNÉGAL
1854-1890

ACCT.
Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1988 ISBN: 2-7384-0133-3 ISSN : 0757-6366

A la mémoire de mes amis et maîtres, Cheik Anta Diop et Yves Person, deux génies de l'historiographie africaine, deux tempéraments passionnés aux visions messianiques, qui ont consacré le meilleur de leur vie à la recherche historique et contribué à réhabiliter le passé africain dans l'œuvre commune de l'Humanité.

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Avant-propos

Cette étude correspond au deuxième tome de notre thèse d'Etat ès- Lettres sur l'histoire politique des royaumes du Khasso 1. Pour des problèmes liés à la publication, nous avons dû scinder la thèse en deux ouvrages séparés et autonomes. Le premier concerne l'histoire du Khasso, des origines à 1854 2. Le second, le présent volume, en est donc la continuation. Nous l'avons voulu autonome c'est-à-dire, autant que possible, compréhensible sans la lecture du premier. Nous avons donc procédé à un travail d'aménagement et de réaménagement du tome II de la thèse pour dégager un volume original. Une pareille tâche suppose des coupures, des réajustements à l'intérieur du texte mais aussi une rédaction nouvelle de certains passages, l'introduction d'éléments nouveaux, etc. De même, une présentation géographique du Khasso, les grandes lignes de l'histoire khassonké avant 1854, une conclusion différente de celle de la thèse nous ont paru indispensables pour la compréhension du volume. Néanmoins des lacunes demeurent; elles sont liées à la nature première du volume. Malgré l'abondance des sources de son histoire, le Khasso n'avait pas attiré les historiens. Delafosse lui consacra quelques pages de son Ha~t-Sénégal-Niger. Les travaux modernes ne le voient qu'à travers les conquêtes toucouleures ou la pénétration

1. Contribution à l'histoire politique des royaumes du Khasso dans le HautSénégal, des origines à la conquête coloniale (XVII: siècle-1890), Thèse d'Etat èsLettres, Paris I, juin 1979, 2 t., 1200 p. 2. Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854, Paris, L'Harmattan, 1986, 415 p. 7

française. Le seul ouvrage qui lui fut consacré est celui de Charles Monteil 3. Commandant de Médine de 1897 à 1899, Monteil, grand érudit des civilisations soudanaises, chercheur méticuleux, critique ouvert mais très exigeant, eut cette chance exceptionnelle de s'être entretenu avec les auteurs ou leurs fils des événements concernant notre période. Ses sources sont donc des traditions orales très anciennes. Malheureusement, son objectif était plus ethnographique qu'historique. Il ne consacra qu'une quarantaine de pages à l'histoire! Il eut cependant le mérite de dégager les grandes lignes de l'évolution et de mettre en relief l'histoire de l'Islam au Khasso. Monteil a consulté le manuscrit de 39 pages du chef de bataillon Rémy qui servit à Médine à la fin du XIXesiècle 4. S'appuyant sur les traditions orales et les archives françaises, Rémy écrit la première histoire politique du Khasso. Ainsi, malgré une abondante documentation potentielle, il n'existe jusqu'à présent aucune étude de fond sur l'histoire du Khasso. Notre thèse a voulu contribuer à combler cette lacune. Nous avons été aidé par notre appartenance à l'ethnie khassonké, par la position sociale de notre famille dans le Khasso et surtout par l'influence de notre père Sékhéné considéré, en son temps, comme un des meilleurs connaisseurs des traditions orales du Haut-Sénégal. Nous avons été élevé dans une ambiance, pour ainsi dire, historique. Pour notre père, l'histoire explique tout. L'homme se définit par ses origines, par ses racines. Il y avait chez lui une sorte de déterminisme historique qui lui faisait dire et prédire le sort de tel individu ou de telle famille. Il croyait le plus naïvement du monde à l'adage: tel père, tel fils, telle famille, tel rejeton. Si nous relatons ces faits, c'est pour insister sur l'importance que les Khassonké attachent à l'histoire, sur le niveau de la conscience historique de ce petit peuple du Haut-Sénégal. Les Khassonké sont profondément attachés à la connaissance de leur passé. Les historiens sont considérés comme des savants et des sages qui ont le devoir de conserver les traditions, la culture, tout ce qui concourt à sauvegarder l'identité de la communauté. C'est dire toute la richesse des traditions orales historiques qui constituent, avec les contes, les premiers rudiments qui meublent l'esprit des jeunes Khassonké. Il y a deux sortes de traditions orales historiques: celles collectives, diffuses
3. Monteil (Charles), Les Khassonké, monographie d'une peuplade du Soudan Français, Paris, Leroux, 1915, 528 pages avec photos et une carte. 4. Rémy a ules), chef de bataillon d'infanterie de Marine: la Sénégambie, Khasso, manuscrit de 39 pages, sans date ni lieu. 8

et populaires que peut vous raconter tout homme cultivé et celles plus spécialisées à la portée seulement d'un groupe restreint de traditionistes. Les premières sont sans profondeur mais souvent plus chargées de vérité. On les trouve sous forme figée (chansons, proverbes, formules, etc.) et libre (récits de migrations, de batailles, épopées «nationales»). Les secondes concernent l'histoire officielle de la communauté, royaume ou clan régnant. Elles sont plus généralement liées au pouvoir et sont dites par des traditionistes savants. Elles ont plus de profondeur mais aussi plus de partialité. Elles constituent le domaine privilégié des griots liés aux dynasties régnantes et qui étaient très nombreux au Khasso. Nos meilleurs informateurs sont cependant les descendants des anciens détenteurs du pouvoir politique ou des maîtres de la terre. Ceux-ci avaient une haute conscience de leurs origines qu'ils cherchent à perpétuer dans leurs familles et dans la société actuelle où ils ont perdu souvent toute influence. L'intérêt des traditions orales du Khasso du XIxe siècle, c'est moins leur abondance que leur grande validité pour la connaisance du passé. Nos meilleurs informateurs 5, notre père Sékhéné (1890-1969), Sadio Demba, né en 1901, ex-chef de canton du Diombokho, Moribading de Séro, Tomboron du Niatiaga, ont discuté avec certains des contemporains mêmes des faits de la deuxième moitié du XIXesiècle. Ainsi Sékhéné a reçu des informations de Dalla Nioukhoussa qui, de 1870 à 1878, a dirigé la politique de son père Niamody (1833-1878). Les fils de Khaya Sidi (1854-1874) étaient ses amis et lui rendaient régulièrement visite. Il y a donc un à deux chaînons de transmission des traditions orales que nous avons systématiquement collectées pour le Logo et le Silatiguiya. Il en est de même des autres pays. Dioukha Samballa est le grand-père de Sadio Demba. Ces témoignages oraux ayant ainsi une profondeur chronologique assez faible, la mémoire résiste encore à l'usure du temps. Les informations données sont solides quant à leur véracité. Nous avons pu vérifier combien elles sont valables en confrontant certaines à des sources écrites. Ainsi par exemple, en les comparant aux informations données par le Commandant de Médine dans son journal de poste ou dans ses correspondances, on reste ébahi de la parfaite concordance entre l'écrit et l'oral, souvent jusque dans les moindres détails! Le récit du commandant, généralement bref ou laconique, est développé par la tradition orale plus détaillée, plus abondante. Ce que
5. Voir liste à la fin du volume. 9

nous regrettons, c'est la pauvreté de notre documentation sur les traditions orales des Toucouleurs, autres protagonistes de l'histoire du Khasso. Peut-elle être suppléée par les écrits des lettrés omaristes que nous avons beaucoup utilisés? L'historien du Khasso dispose en effet d'une masse importante de sources écrites. Les auteurs toucouleurs qui ont fixé l'histoire d'Al Hajj Omar, n'ont pas oublié ce pays qui fut un tournant important dans l'évolution du jihad (guerre sainte). Les sources françaises demeurent cependant les plus importantes. En relation avec les Français depuis les origines mêmes de la dynastie khassonké, le Khasso fut la limite de l'extension du commerce français au Soudan occidental. Les archives de la Cie des Indes Occidentales aux XVII-XVIIIes iècles fourmillent s de renseignements sur le Haut-Sénégal. Au XIXesiècle, les explorations de Duranton, de De Beaufort et autres, les archives de la Cie du Galam, les correspondances officielles du Commandant de Bakel, des autorités de St-Louis et de Paris, et, à partir de 1881, celles du Commandant Supérieur de Kayes, donnent des renseignements datés de l'histoire des Khassonké. Les rapports et les ouvrages des explorateurs tels que Rey (1851), Mage (1860-1865), Soleillet (1878) sont des témoignages de grande valeur. L'histoire du Khasso, à partir de 1854, est dominée par l'intervention de deux grandes puissances, les Toucouleurs du jihad omarien et les Français jusqu'alors cantonnés dans le Galam voisin. Cette immixtion des puissances étrangères dans le Khasso conditionne l'évolution interne des peuples khassonké. L'histoire du Khasso se présente alors comme une trilogie: petit, divisé, envahi par le colosse toucouleur, le Khasso trouve le salut en s'appuyant sur les Français désireux d'étendre leur commerce et leur influence vers l'Est menacé par le jihad omarien. Quand la tempête toucouleure passe, Français et Toucouleurs s'entendent au détriment des Khassonké. Les premiers laissent toute liberté d'action aux seconds pour régler leur compte aux Khassonké. Affaibli, appauvri et épuisé dans des luttes fratricides, le Khasso tombe définitivement sous la domination de ses alliés français devant l'Empire toucouleur d'abord indifférend puis vaincu et détruit. Dans cette histoire très mouvementée du Khasso entre 1854 et 1890, les Khassonké employèrent tous les moyens, militaires mais surtout diplomatiques, pour survivre et échapper à l'anéantissement ou à l'asservissement total. La lutte de défense fut menée par les royaumes qui constituaient les seules forces 10

organisées du pays. Aussi, dans toute cette étude, l'accent est particulièrement mis sur l'élément politique parce qu'il est le pivot de la société khassonké et permet de saisir les autres aspects de l'histoire de l'époque. En situant ainsi notre orientation, nous avouons par là-même les limites de notre travail qui ne fixe que les jalons importants de l'histoire du Khasso et laisse donc ouvertes des perspectives de recherche sur le passé du pays.

* **
Nous ne pouvons terminer à tous ceux qui, directement ce travail d'aboutir. sans adresser nos remerciements ou indirectement, ont permis à

Nous pensons en premier lieu à tous nos informateurs 6, à

tous ces érudits des traditions orales du Khasso et des pays voisins, aux autorités maliennes, en particulier au chef d'escadron Lamine Danfakha, gouverneur de Kayes, aux commandants de cercles, aux chefs d'arrondissement et surtout aux chefs de village de la région de Kayes et de Bafoulabé. Nous exprimons notre profonde gratitude:

- au professeur Vincent Monteil qui nous a accueilli en 1966 à l'IF AN (Dakar) dont il était le directeur et nous a confié la responsabilité du département d'Histoire, - au professeur Raymond Mauny qui, réellement, a guidé nos premiers pas dans la recherche historique africaine et qui, à travers sa curiosité et sa bonhomie habituelles, a été pour nous un juge très objectif, - à notre ami R. Dorsinville qui a bien voulu lire notre texte, - au Président Léopold Sedar Senghor et à son Gouvernement qui nous ont offert l'hospitalité dans leur pays, - à Monsieur Assane Seck, Ministre d'Etat chargé de la Culture au Sénégal, - à notre oncle Abdoulaye Gamby N diaye des Archives Nationales du Sénégal, - à l'Institut Fondamental d'Afrique Noire (IF AN) qui a financé toutes nos missions de recherche de 1966 à 1974, - à la Fondation Ford, à la Social Science Research Council (USA), à l'African International Association (AlA) de Londres, qui nous ont octroyé des bourses de recherches,
6. Voir liste à la fin de l'ouvrage. 11

- à l'African Studies Center (UCLA) où nous avons eu à notre disposition tout le matériel nécessaire de reproduction de documents, - au Doyen Alassane Ndaw de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Dakar, à nos collègues du département d'Histoire. A tous ceux dont les noms ne sont pas cités ici et qui nous ont apporté un concours, nous leur adressons nos sincères remerCIements.

12

Principales abréviations

AF
AFSOM AS AM ou ANM
Bull. IFAN B ou B. IFAN B BCEHS AOF BCAF CEA NEA Rev. d'Hist. Col. Fses

: : : :

Archives de Archives de Archives du Archives du du Mali

France France, section Outre-Mer Sénégal Mali ou Archives Nationales

: Bulletin IFAN série B. : Bulletin du Comité d'Etudes Historiques et Scientiques de l'AOF : Bulletin du Comité de l'Afrique Française : Cahiers d'Etudes Africaines : Nouvelles Editions Africaines
: Revue d'Histoire des Colonies Françaises

13

Alphabet pour la transcription des mots de langue khassonké (mandingue)

Nous avons utilisé pour la transcription de la langue khassonké (mandingue), l'alphabet officiel en pratique au Sénégal. Cf. Décret n° 71-566 du 21 mai 1971, JO n° 4 171. Cet alphabet est le même que pour le français sauf pour les cas suivants: c = équivalent de tch comme: caaga : prostitué dans g = toujours dur gido : fusil h = aspiré hawa j = dj : Jamano : pays fi = comme en espagnol : fiamaxalo homme casté : 'Yl aara : griot chan'Yl = nasale vélaire teur x = kh, j espagnol : Xaaso : Khasso u = ou : dundun : tam-tam Les voyelles brèves: a, e, i, o. Les voyelles longues sont toujours doublées ex. : - tabuloo : tambour royal - faa : père
..

Nous avons conservé la transcription française pour les noms propres. Certains noms désignant des ethnies comme toucouleur, peul, mandingue ne sont plus tout à fait des noms africains mais des noms francisés. 14

Introduction

Le Khasso et les Khassonké avant 1854

«

Le Khasso est un petit pays par son étendue géographique

et par sa population. Le rôle qu'il a joué dans l'histoire du Haut Sénégal est sans commune mesure avec sa dimension. Le Khasso, comme nous l'a dit un vieux griot de Médine, est un "nom", c'est-à-dire qu'il a acquis une grande réputation de grandeur. Son histoire, c'est l'effort de survie d'un petit peuple divisé face à ses grands voisins. A travers elle, l'historien saisit les grandes secousses qui ébranlèrent, en les modelant, les peuples du Haut-Sénégal pendant deux à trois siècles de leur

évolution.

»

1

PRÉSENTATION

DU PAYS DE KHASSO

Le Khasso est une des vieilles provinces historiques du Soudan Occidental. Situé entre les 13°25' et les 14°50' de latitude N, les 10°30' et 11°30' de longitude W, il s'étend depuis Bafoulabé sur près de 120 km de part et d'autre du fleuve Sénégal. Il confine, au Nord-Est, les pays soninké (Guidimakha, Diafounou, Sorma, Dialan, Kaarta) à l'Ouest, le Gadiaga et, au SudOuest, le vaste Bambouk malinké.
1. Cissoko S.M., Contribution à l'histoire politique du Khasso, 1986, p.23. 15

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«Ainsi, le Khasso est la zone intermédiaire entre les pays soninké de la rive droite du fleuve et ceux des Malinké de la rive gauche et de l'Est. Il est donc un carrefour entre les pays et les peuples du Haut-Sénégal, c'est-à-dire soninké, malinké, bambara, maures, kakoro, peuls, toucouleurs, etc. Le fleuve Sénégal le divise en deux parties: le Khasso Nord sur la rive droite et le Khasso Sud sur la rive gauche. C'est le Khasso Nord qui fut longtemps le pays des Khassonké. C'est là que les traditions sont les plus vivantes, qu'il yale plus grand nombre de pays khassonké : Séro, isolé au milieu des Soninké et des Maures, Gopéla, Almamya, Diadiéya, Nomokhola, Diakhitéla, Tomora, Khontéla, Sanlla 2, des villages de Sokhonala, de Diayi et d'autres clans khassonké dispersés dans le Diombokho. Dans le Khasso Sud, tardivement occupé par les Khassonké, il yale Dembaya, le "Khasso" des auteurs français, le Logo, le Niatiaga et le Guimbaya. Le Diombokho, autrefois composante du Khasso, interrompt la continuité du monde khassonké en le divisant en deux blocs: l'un oriental, s'étendant de Diakhitéla à Khontéla, très attaché aux traditions anciennes, et l'autre occidental, situé sur les deux rives, plus ouvert sur

l'extérieur grâce au chemin de fer.

» 3

Le Khasso, dans son ensemble, présente un relief varié où alternent plaines, collines, plateaux sans que l'altitude dépasse 400 m. Le système montagneux du Fouta s'estompe en plateaux plus ou moins étendus sur la rive gauche, enserre le fleuve par des chutes (Félou, Gouina) et se continue sur la rive droite en des hauteurs discontinues de 200 à 400 m surtout dans le Khontéla. Dans l'ensemble, les plaines et les collines dominent dans les bassins du Sénégal et de ses affluents surtout au Séro, au Diombokho et au Logo. Ce qui, cependant, caractérise le plus le pays du Khasso, c'est le paysage, la belle savane, émanation du climat soudanosahélien. Le Khasso est en effet proche de la ligne de démarcation entre les climats soudanien et sahélien. Il se situe entre les isohyètes 700 et 500 mm, dans le Nord soudanien. L'hivernage (saison des pluies) s'étend de juin à octobre, et les pluies sont plus abondantes du Nord vers le Sud. Ainsi la savane couvre le Khasso. C'est une savane riante et attrayante de juin à janvier, morose et désolante le reste de l'année. Plus herbeuse 2. San'YJa(capitale Lakhamané) est le seul pays khassonké situé dans le cercle de Nioro. Il est pratiquement coupé du monde khassonké et enclavé dans les pays soninké. 3. Cissoko S.M., D.C., p. 26.
17

sur la rive droite, elle comporte aussi des arbres de toutes tailles avec quelques géants isolés, des espèces fruitières (jujubier, figuier, duguto, sexeno, etc.) 4, quelques rares forêts galerie de rôniers ou d'acacias. Très giboyeuse, cette savane fut entamée par l'homme depuis des siècles. Elle est parcourue par des troupeaux de bestiaux appartenant non seulement à des sédentaires mais à des pasteurs nomades (peuls et maures) qui descendent du Sahel, à chaque saison sèche, vers les riches paturages de la Vallée. Le Khasso n'est pourtant pas un pays d'éleveurs mais d'agriculteurs. Le climat et les sols favorisent la culture des céréales (mil, maïs, riz, fonio), de l'arachide. Dans la vallée du fleuve et autour de certains marigots, les débordements des eaux permettent des cultures de décrues. Le Sénégal est le fleuve du Khasso qu'il traverse de Bafoulabé à Bongourou, en aval de Kayes. Aucun pays khassonké n'en est éloigné de plus de 60 km. Le Sénégal est malheureusement très irrégulier au Khasso. Entrecoupé de chutes (Gouina, Félou, Kippes, etc.) isolant de petits bassins localisés, le fleuve n'est navigable qu'à partir de Médine et de Kayes qui sont liées, pendant les hautes eaux (juillet à octobre), à Saint-Louis sur l'Atlantique. Avec ses affluents (Kolimbiné, Kirgou, Kétiou), il ouvre le Khasso sur l'extérieur, sur la Sénégambie et l'océan Atlantique d'une part, sur les pays sahéliens et nigériens de l'autre. Ainsi, par le relief, le climat, le fleuve, «le Khasso est une zone de transition entre le système montagneux du Sud et la grande plaine au Nord, entre le Soudan et le Sahel» 5 et surtout entre la Sénégambie et le vaste Soudan nigérien. Ces caractères naturels expliquent le rôle important du Khasso dans l'histoire de l'Ouest soudanais.

APERÇU DE L'HISTOIRE DES KHASSONKE AVANT 1854
Le Khasso est le fruit d'une histoire longue et riche en péripéties. Pour mieux comprendre la période 1854-1890, il est nécessaire de remonter le temps et de dégager très brièvement les grandes orientations, les traits spécifiques de l'histoire du Khasso avant le jihad omarien en 1854.
4. Jujubier: Zizyphus mauritania; amencana. 5. Cissoko S.M., o.c., p. 31. duguto: cordiala africana ; sexeno : ximenea

18

EVOLUTION

GÉNÉRALE

Origines. Toutes les traditions orales s'accordent sur un point: les Khassonké sont des Foula (Peuls) venus s'installer au milieu des Malinké qui les assimilent à leur langue et à leur culture, à tel point qu'ils ne conservent rien de leurs origines premières sinon les noms claniques et certains traits physiques 6. Les Peuls seraient venus au Khasso de différents points du Sahel soudanais et du Fouta Toro. Leurs migrations séculaires se seraient intensifiées du XIVe au XVIesiècle sous les empires du Mali et du Songhay. C'était au Bakhounou que vinrent les plus importants lots dont un berger de famille princière, Diadié Kundabaloo (chevelure non tressée), qui donna naissance au clan de Bambéra du Khasso. Les Foula s'établirent dans le Foulouga ou Khasso, région de savane herbeuse située sur la rive droite du Haut Sénégal entre le Diakhitéla actuel et le Tomora alors peuplé de Malinké. D'abord éleveurs nomades puis sédentaires pour la plupart, vivant sous la direction des chefs de clan, ils furent si exploités par leurs hôtes malinké qu'ils finirent par se révolter. Vaincus au début, ils s'organisèrent en chefferies et unirent leurs forces. Ainsi vers 1677-1681, sous la direction de Yamadou Hawa, chef du clan de Bambéra, les Foula remportèrent la victoire finale à Toumbifara près de Bafoulabé et s'affranchirent à jamais de la domination malinké. Ils reconnurent alors la suprématie du clan de Bambéra en conférant la royauté (mansaya) à Séga Doua, fils de Yamadou Hawa. Certains d'entre eux, les Sidibé, les Sangaré, les Diakhité, préférèrent garder leur liberté et s'éloignèrent donc du Bambéra qui allait incarner le destin de la nouvelle nation et l'orienter vers la guerre pour dominer une grande partie du Haut Sénégal. Le royaume du Khasso. Le premier souverain Séga Doua (1681-1725) bien connu grâce aux sources de la Cie des Indes

Occidentales

7,

fonda un puissant royaume dans la région de

Bafoulabé (le premier Khasso) et imposa son influence politique à tout le Haut Sénégal jusqu'au Gadiaga (Galam). Les guerres continuelles de razzia au Bambouk, le contrôle des routes caravanières allant du Kaarta et du Moyen Niger vers les comptoirs européens du Galam et de la Gambie consolidèrent la monarchie en or, en hommes et en marchandises de toutes
6. Voir Cissoko S.M., Contribution à l'histoire du Khasso, 1986. 7. Archives de France, Colonies, série C6. Voir aussi Labat: Nouvelle relation de l'Afrique occidentale, t. IV. 19

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sortes. Ainsi le Khasso, de l'avis d'André Brue, exerçait vers 1698 une certaine hégémonie sur tout le Haut-Fleuve. Séga Doua eut quatre fils qui constituent les quatre bunda ou lignages du Khasso Bambéra: Diadié Gansiry, Guimba Kinty, Demba Séga et Silatigui Yamadou. Après lui, le pouvoir royal passa successivement à Diadié Gansiry (1725-1737), à Guimba Kinty (1737-1757), à Demba Séga (1757-1796). Ces souverains continuèrent la politique de leur père. Les deux premiers orientèrent leurs visées vers l'Ouest, le Diombokho, fertile, riche et surtout proche des comptoirs européens du Galam et de la Gambie. Guimba Kinty y transféra le clan du Bambéra et de nombreux Khassonké. Désormais il y eut deux Khasso, l'ancien où demeurait la masse des clans peuls, le nouveau au Diombokho, centre du royaume. Malheureusement pour les Khassonké, les Bambara Massassi, vaincus en 1755 par leur cousin Biton Coulibaly, roi de Ségou, cherchaient eux aussi refuge et puissance vers l'Ouest, dans le Kaarta et le Diombokho. Durant toute la seconde moitié du XVIIIesiècle, Bambara et Khassonké s'affrontèrent pour l'occupation du Diombokho ; les seconds finirent par l'emporter. Maîtres du Diombokho, les Khassonké s'épanouirent sur toute la rive droite. Il n'est pas exagéré de parler d'un « Empire» khassonké sous le règne de Demba Séga (1757-1796) qui couvrait toute la rive droite du Sénégal, depuis le Guidimakha à l'Ouest jusqu'à la limite extrême de Khontéla à l'Est, depuis le Kingui au Nord jusqu'à la vallée du Sénégal. Conquis par la force ou alliés par des pactes, tous les peuples obéissaient au Manso de Koniakary : Khassonké autrefois indépendants, Malinké, Peuls nomades et surtout Soninké, les principaux habitants du pays.

Le Diombokho,

selon le témoignage de Mungo Park

8

qui

le visita en 1796, était très peuplé et très riche. Sur toute la rive droite, les habitants s'adonnaient à la culture et à l'élevage tant sédentaire que nomade. La région était aussi celle des échanges traditionnels entre le Sahel et la vallée ou le Bambouk, entre le Sénégal et les pays nigériens. C'était non seulement une voie de passage des caravanes mais aussi le foyer d'un commerce intense portant sur les denrées locales, les animaux, les esclaves. Une importante catégorie des Soninké, les dioula, animait ces échanges encouragés par le roi de Koniakary. Demba Séga tirait, en effet, des revenus importants des marchands et des comptoirs européens. Les
8. Mungo Park: Voyage dans l'intérieur de l'Afrique dans les années 1795, 1796 et 1797, trad. l'Abbé du Voisin, 1800, 2 T. 21

traités qu'il avait négociés en 1756-1757 avec la Compagnie des Indes nous donne une idée de l'importance des taxes: il devait recevoir 3 000 barres de marchandises pour 1 000 esclaves convoyés à travers son royaume 9. La monarchie khassonké s'affermit au Diombokho ; le pouvoir royal se renforça au détriment du clan et des alliés. Selon

certains traditionistes, le pouvoir de Demba Séga était le « dîa kua » 10, c'est-à-dire « absolu», du moins contraignant. Le roi
avait une armée considérable de plusieurs milliers d'hommes, 40 000 guerriers, estimait même Mungo Park 11. Le pouvoir (Mansaya) était en général la propriété du clan de Bambéra dans ses quatre lignages (bunda): le Diadiéya, le Guimbaya, le Dembaya et le Silatiguiya. Chacun de ses membres avait le droit d'en briguer l'accès selon les conditions d'âge. L'Empire était partagé en provinces entre les quatre lignages de Séga Doua: le Dembaya avait la région de Koniakary, le Diadéya, le Sud avec les résidences de Médine et de Kanamakhounou, le Guimbaya protégeait les provinces frontalières du Guidimakha et du fleuve, le Silatiguiya possédait la région lacustre du Séro. Chacun des chefs de lignage gouvernait sa province comme un roi mais ils devaient tous obéissance au souverain suprême, ancien du Bambéra qui avait droit aux impôts, aux taxes diverses, à la haute justice et gardait le monopole de la guerre et du butin. Ainsi, la monarchie khassonké était une curieuse combinaison de décentralisation de type féodal et de concentration des pouvoirs essentiels au profit du Roi qui apparaissait comme le roi des rois. Telle était la situation au XVIIIesiècle sous le plus puissant des souverains du Khasso, Demba Séga. De l'avis de Mungo Park qui lui rendit visite en 1796, celui-ci était le plus puissant souverain de la région et il avait réussi à arrêter l'expansion des Bambara Massassi, guerriers de grande réputation.

La guerre civile (1796-1800) et la dispersion du Khasso. A la mort de Demba Séga en février 1796, le clan de Bambéra éclata dans la guerre civile entre les quatre lignages. Dibba Samballa, fils aîné du Roi, le plus âgé de tous les lignages, fut reconnu souverain. Son frère cadet, de mère différente, Demba Maddy, le contesta comme bâtard et voulut s'emparer du pouvoir. Le Bambéra se divisa donc entre les deux frères:
9.
Archives de France, colonies, C6-14, lettres du 2 et du 5 mars 1756.

10. «Bon gré mal gré. » 11. Mungo Park, o.e., I, page 121. 22

Combonsé Saféré de Séro, les princes du Diadiéya prirent cause pour Dibba Samballa alors que le Guimbaya s'alignait derrière Demba Maddy qui paraissait, au début, plus puissant par sa redoutable cavalerie. Le Khasso fut donc déchiré pendant quatre années par la guerre fratricide, le fadinfia ke//oo. La défaite et la mort de Demba Maddy ne mirent pas fin au conflit, car, en effet, chacun avait l'ambition d'être indépendant et de ne plus obéir au Dembaya qui avait alors les aînés de tout le clan du Bambéra. Profitant de l'affaiblissement de son ennemi séculaire, le Roi massassi, Moussoukro Bô, à l'appel de Saféré, s'empara de Koniakary en 1800 et annexa le royaume à son Empire. C'était la fin de l'unité et de la domination khassonké sur toute la rive droite qui passa tout entière aux Massassi. Chacun des quatre lignages du Khasso était désormais libre de son destin. Le Séro avec Saféré se soumit aux Bambara et, par l'habileté de son chef qui épousa une princesse massassi, devint même un allié privilégié. Le Guimbaya se retira dans le Konsiga en parfaite entente avec les Bambara. Le Diadiéya éclata en deux fractions: l'une resta dans le Diombokho à Kanamakhounou et l'autre, avec Ouri Diadié, alla s'installer à Makhadé'YIé au bord du fleuve. Le Dembaya, malgré la défaite, gardait encore l'essentiel de la fortune du clan: le tabu/Do (tambour de souveraineté) et les furuba jon (esclaves de la couronne). Il était dirigé, non par le roi qui n'avait qu'un pouvoir symbolique, mais par Hawa Demba, fils de Dibba Samballa, qui s'était distingué comme le prince le plus habile et le plus courageux de tout le Bambéra. Les lignages du Khasso se soumirent donc à la domination bambara à l'exception de Hawa Demba et du peuple de Dembaya qui s'enfuirent vers 1802, au Fouta T oro, auprès de l'Almamy Abdoul Kader. Revenu en 1807, Hawa Demba dut traverser le fleuve avec le concours du roi de Logo qui l'installa avec son peuple dans les collines de Maméry. Il ne tarda pas à fonder un royaume, le Dembaya, entre le Logo et le Gadiaga et à se rendre totalement indépendant de l'Empire bambara. Par son génie politique et par ses guerres incessantes contre les Malinké du riche Bambouk aurifère, il exerça, vers 18281833, une véritable hégémonie politique sur les pays riverains du Sénégal et de la Falémé, depuis le Niatiaga jusqu'au Gadiaga. Conscient de l'importance du commerce européen alors installé au Galam, il établit sa capitale à Médine (1826), au bord du fleuve, et s'efforça d'attirer les Français dans son royaume. En accueillant l'explorateur français Duranton et en lui donnant 23

même en mariage sa fille Sadioba, il scella pour toujours l'alliance du Dembaya avec les Français qui cherchaient à étendre leur commerce dans le Haut du fleuve et vers l'intérieur. Par cette alliance, le Dembaya joua un rôle prépondérant dans l'évolution de la région et put sauvegarder son indépendance jusqu'à la conquête française. A partir de 1800 donc, le Khasso fut scindé en cinq nouveaux royaumes correspondant aux quatre lignages du Bambéra: le Dembaya (Médine), le Séro et l'Almamy (Silatiguiya), le Diadiéya et le Guimbaya. Seul le Dembaya put, grâce au génie de Hawa Demba, acquérir des moyens militaires et matériels d'une politique de grandeur dans la région.

Les royaumes malinké du Khasso 12. Les Malinké, premiers habitants du Khasso, constituent la seconde composante de l'ethnie khassonké. Ils ont assimilé les immigrants foula pour former une ethnie nouvelle dont chaque élément n'a malheureusement pas perdu la conscience de ses origines premières. Les Malinké du Khasso refusent d'être confondus avec les Foula et vice versa. Ils ont néanmoins la même langue, la même culture et la même histoire. L'essentiel de la population des clans foula du Bambéra est constitué de Malinké. Les forgerons Takhiba-si, les griots Koité, Kanouté, les marabouts-forgerons Kanouté, les sacrificateurs Konaté - Sindi-si, les nombreux captifs, piliers des monarchies, sont tous des Malinké intégrés à la jeune et dynamique ethnie du Khasso. Outre ces Malinké indissociables des Foula, il y a des pays du Khasso à population malinké presque homogène mais « khassonkisée » pour ainsi dire. Il s'agit principalement du Khontéla
du Tomora et du siècle par le clan des Kanouté, tour à tour intégré aux Etats khassonké et bambara, est un pays de paisibles agriculteurs qui ne firent pas beaucoup parler d'eux. Beaucoup de Khassonké foula ne quittèrent jamais le Tomora, l'un des premiers foyers de leur immigration ancienne. Mêlés aux Malinké, ils vivaient sédentarisés sans autre organisation politique que villageoise. Un groupe important d'immigrants malinké, vaincu dans une lutte fratricide au Barinta, se réfugia vers le début du XVIIIesiècle à la marge orientale du monde khassonké,
XVIIe

Logo. Le premier, unifié à la fin du

12. Pour plus ample développement politique du Khasso, 1986. 24

du sujet, voir Contribution

à l'histoire

au Tomora sous la direction de Sanga Moussa Soussokho. Il s'imposa par des pactes d'alliances aux habitants et Sanga Moussa fonda un des plus grands royaumes khassonké. A sa mort vers 1746, le pouvoir passa successivement à ses fils Hola Mody (1746-1747) et Dalla Mamadou (1747-1780). C'était l'époque de l'apogée de l'Empire de Koniakary auquel se soumit le jeune royaume. Le plus célèbre des souverains, Sokhona Moussa (1780-1819), consolida la royauté par une victorieuse campagne de vengeance contre Barinta, la patrie de ses aïeux. Il guerroya dans le Bambouk où il ramena un butin considérable tant en or qu'en esclaves. Il procéda à une véritable politique de peuplement, fonda près d'une vingtaine de villages et invita tous les autres lignages du clan à en faire de même. Il établit ainsi les bases de la puissance du Tomora: une population nombreuse sur une terre à céréales. Durant tout le XIXesiècle, le Tomora fut le grenier du Khasso d'autant plus qu'il connut une longue période de paix depuis la mort du souverain en 1819. Sur l'autre rive du Sénégal, le Logo, étendu de Dinguira aux chutes de Félou, est une plaine alluviale d'extrême fertilité, habité de haute antiquité par des Soninké agriculteurs et pêcheurs. Prolongement naturel du Bambouk sur le fleuve Sénégal, le pays reçut au cours des siècles des immigrants malinké dont une fraction des Soussokho conduite, vers le premier tiers du XVIIesiècle, par Dra Makhan, un prince du royaume de Kamana ou de Diabé dans le Bambouk. Les descendants de Dra Makhan reconnurent la chefferie (fariniia) au plus âgé de leur maison et progressivement intégrèrent tous

les villages du Logo à leur pouvoir. Vers la fin du

XVIIIe

siècle,

le farin Moussa Makou transféra sa capitale à Sabouciré. Son fils Makhan Fatouma (1793-1833) peut être considéré comme un véritable roi. Il domina tout le Logo et, par de nombreux mariages avec ses voisins, il eut près de cent enfants. La fin de son règne fut consacrée à la lutte contre Hawa Demba qu'il avait aidé à s'établir sur la rive gauche et qui s'employa à lui enlever une partie du territoire de Logo. Son fils Niamody hérita de ce conflit qui ne se termina qu'avec l'avènement de la République du Mali en 1960.

Un royaume isolé: le Niatiaga. Le dernier royaume important du Khasso, le Niatiaga, continuait le Logo vers le Sud et confinait à l'Ouest le Bambouk. C'était un pays de peuplement entièrement malinké conquis au début du XIxe siècle par le clan foula Diakhité de Gagny. Les Diakhité qui avaient refusé de 25

reconnaître la royauté du Bambéra s'étaient réfugiés à Gagny sur la rive gauche, dans le voisinage des Malinké avec lesquels ils eurent des relations de mariage et d'alliance. Profitant des dissensions internes entre les villages malinké du Niatiaga où des riches paturages étaient visités depuis longtemps par leurs troupeaux, les Diakhité sous la direction de l'Ancien du clan, Séga Mody, s'emparèrent de Tinkin, le principal village, et obtinrent la soumission de tout le pays. Séga Mody (1810-1851) et ses nombreux fils repoussèrent les visées annexionnistes de Hawa Demba. Ils œuvrèrent à peupler le pays, à le mettre en valeur. Séga Mody s'établit à Mansonna, son frère Attiné Séga à Tinkin. Ses fils, ses frères et ses neveux se dispersèrent à travers le pays et créèrent de nombreux villages de culture. Le Niatiaga changea de physionomie. Le commandant de Bakel, Rey, qui rendit visite au vieux roi en 1851, a vu un pays bien cultivé, une importante production artisanale de minerais de fer et de cornalines alimentant des échanges avec les voisins. A partir de 1851, à peine né, le royaume allait connaître une grande crise dynastique annihilant toute la politique de Séga Mody. En effet, son frère et successeur Attiné Séga fut contesté par ses neveux qui voulaient garder la royauté dans leur lignage. Ce fut donc la guerre civile qui vit le triomphe de Hawa Sémounou, fils de Séga Mody, contre la ligue de ses oncles dirigée par Attiné Séga. L'avenir de Niatiaga se trouva ainsi lourdement grevé lorsqu'éclata, vers 1854, dans le Bambouk le jihad omarien. PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DU KHASSO DANS LA PREMIÈRE PARTIE DU XIXe SIÈCLE La situation du Khasso au milieu du XIXesiècle, sans être inquiétante, n'était pas meilleure que celle du Niatiaga. Les royaumes formés au début du XIXesiècle commencèrent à s'essoufler dans leurs propres contradictions et souvent par des luttes fratricides. Sur le plan économique et social, les structures traditionnelles se maintinrent. La culture des céréales, la chasse, la cueillette restaient les activités dominantes. La descente dans la vallée du fleuve procura des terres assez fertiles. L'aristocratie du Bambéra, surtout celle du Dembaya et d'Almamya, fonda de nombreux villages de culture habités par les captifs. La production rurale était donc suffisante malgré les méfaits de la nature. La plupart des traditionistes ont même tendance à magnifier le règne de tel ou tel souverain de l'époque. 26

Les échanges extérieurs étaient peu développés. Les Khassonké achetaient surtout des armes (fusils), du sel, de l'or par l'intermédiaire de dioula. Les compagnies européennes (anglaises et françaises) cherchaient à y développer leur commerce mais aucun comptoir ne fut établi au Khasso en dehors de celui de Duranton qui ne dura que peu d'années. La société khassonké hiérarchisée en trois ordres (les hommes libres, les castes et les esclaves) a subi quelques changements

depuis l'époque de Koniakary

13.

Le clan de Bambéra a éclaté

et les lignages fondateurs des royaumes constituèrent de nouveaux clans divisés en sous-lignages. Par exemple, Hawa Demba exclut du pouvoir tous les membres de son clan qui tombèrent dans le domaine des hommes libres. Ses descendants constituèrent donc une nouvelle aristocratie qui, peu nombreuse, s'appuyait sur une masse de plus en plus importante de captifs (ceux de naissance, des prisonniers de guerre, des fugitifs) destinés à la culture des terres, au service domestique et surtout à l'armée. Le furuba jon (captifs de la couronne) s'affirma comme le pilier du pouvoir, mansaya. Dans certains royaumes comme l'AImamya, le roi était choisi par les captifs qui pouvaient le déposer à leur gré. Ailleurs, il devait tenir compte de leur volonté et il gouvernait avec leur concours. Le pouvoir, au milieu du siècle, se fondait donc sur l'entente entre le clan royal et furaba jon. Les namaxala (castés), très nombreux au Khasso, surtout la caste des griots, jouaient un rôle non moins important dans l'appareil politique, dans la production rurale et dans la culture spirituelle. Les hommes libres, plus nombreux dans les pays malinké que foula, avaient tous les droits sauf celui de l'accession au pouvoir. Généralement propriétaires de leurs terres, ayant donc accepté la domination des nouveaux maîtres, ils gardaient le commandement de leurs villages et de leurs terres et ne payaient d'impôts que dans des cas particuliers. En somme, la société khassonké au milieu du XIxe siècle, était relativement intégrée et ne connaissait de crises que celles nées des rivalités haineuses dans les clans régnants. La grande faiblesse du Khasso résidait dans l'organisation politique. Le pays était émietté en des entités minuscules dont certaines, comme le Diadiéya, se réduisaient à deux villages! Depuis Koniakary, le Bambéra restait divisé, les liens brisés entre les cinq « royaumes» frères. La conscience d'une parenté commune semblait s'estomper devant les intérêts divergents et souvent opposés. Les seuls royaumes qui gardèrent ce sentiment,
13. Pour tout ce chapitre, voir Contribution à l'histoire du Khasso, 1986. 27

c'était les deux lignages de Silatiguiya, Séro et Almamya, dont les membres se rendaient visite et se portaient secours en toutes circonstances. Le Dembaya faisait cavalier seul. Après Hawa Demba, son fils et successeur, Kinty Samballa (1833-1854) continua la politique de razzia, non plus dans le Bambouk, mais dans les pays khassonké frères. Il détruisit Makadellé (Diadiéya), lui enleva tous ses captifs, razzia le village de Khouloun (Gopéla), maintint le conflit permanent avec le Logo. Ainsi le Dembaya perdit le prestige et l'espoir qu'il représentait pour le monde khassonké. Le traité qu'il signa, en 1853, avec les Français pour la construction d'un fort à Médine ne fit qu'accroître l'inquiétude générale dans la région. Les autres royaumes du Bambéra, situés sur la rive droite, n'avaient plus, en fait, d'initiative et dépendaient de l'Empire bambara. Ils profitèrent cependant de la longue paix pour accroître leur population et leurs richesses. Séro, gouverné par Diaba Moriba, fils de Saféré, et neveu des Massassi, acquit une réelle puissance et voulut s'étendre sur le Diombokho toujours convoité par le Saféréya. Quant au petit royaume d'Almamya, constitué surtout de villages de captifs, il était essouflé par les guerres de son souverain Dalla Khaya (1840-1853) et cherchait à se développer dans la culture de la riche vallée du Sénégal. Les trois royaumes malinké, le Logo, le T omora et le Khontéla, plus grands et plus peuplés que les Bamérangolu 14, connaissaient une certaine prospérité due à la paix et au développement rural. Les incursions du Dembaya facilement repoussées, aidèrent même le roi Niamody du Logo, successeur en 1833 de son père Makhan Fatouma, à consolider le mansaya. Sans trop d'exagération, le Khasso se présentait au milieu du siècle comme un pays certes divisé, mais vigoureux dans ses bases matérielles et dans sa population. Il avait une longue et riche tradition de luttes, de gouvernements, de migrations, de contacts extérieurs qui lui donnaient conscience d'une certaine supériorité sur les peuples voisins. Le clan des Bambéra, dans ses différents lignages, n'avait pas oublié sa grandeur passée, le mansaya qu'il avait exercé pendant près de deux siècles dans le Haut-Fleuve. Il avait certes perdu sa liberté avec la conquête bambara. Le Dembaya seul comptait et eut l'intelligence de s'orienter vers les Français installés dans le Gadiaga. L'histoire

14. «Ceux 28

du Bambéra»

: les quatre lignages du clan bambéra.

du Khasso était, en effet, conditionnée par l'action des grands peuples conquérants: Bambara, Français, Toucouleurs. Les premiers, depuis 1800, dominaient tout le Khasso rive droite. Les seconds encore commerçants, avaient eu des relations très anciennes avec les Khassonké mais ils étaient peu intéressés à une domination politique. Cantonnés au Gadiaga à la limite du Khasso, ils cherchaient avant tout à étendre leur commerce vers l'intérieur. Les derniers, sous la direction d'Al Hajj Omar installé dans les confins méridionaux du Bambouk, se préparaient à établir un ordre nouveau au Soudan, l'ordre islamique. LE KHASSO ET L'ISLAM L'Islam ne fut pas étranger aux Khassonké. On le trouve à l'origine même de leur monarchie. Selon les traditions orales les plus crédibles, les Foula du Khasso, dans leur lutte contre les Malinké, firent appel au marabout foutanké Malik Sy qui leur confectionna des amulettes pour remporter la victoire de Toumbinfara vers 1677. Malik Sy aurait cherché à convertir ses hôtes mais en vain. Il leur enseigna cependant les premiers rudiments de l'Islam et certaines pratiques rituelles qui n'eurent pas de lendemain. Les Khassonké restèrent animistes mais eurent des contacts continuels avec les musulmans tant au Bambouk qu'au Diombokho. Les marabouts et les dioula diakhanké étaient leurs partenaires dans leurs incursions continuelles au Bambouk. Le grand foyer musulman de Diakhaba sur le Bafing aurait, selon certaines sources orales, envoyé le marabout Fodé Mamoudou Khonté au roi Demba Séga pour implanter l'Islam au Khasso. Les descendants de celui-ci, illettrés pour la plupart, sont aujourd'hui encore les marabouts coutumiers du Bambéra. L'installation des Khassonké au Diombokho, à proximité des grands foyers musulmans comme Mouliné, Dramané et surtout la vieille métropole de Goundiourou, fut déterminante dans l'expansion de l'Islam parmi eux. On peut penser que nombre d'entre eux furent gagnés à la nouvelle religion bien avant l'arrivée, en 1796, de la mission envoyée du Fouta Toro par l'Almamy Abdoul Kader. Mungo Park, témoin de cet événement, nous dit que l'Almamy du Fouta menaça d'un ultimatum les

princes du Khasso, qui se convertirent à l'Islam 15.
Ce qui paraît incontestable sous le règne de Demba Séga, c'est la conversion du roi qui prit le titre d'Almamy. On ne
15. Mungo Park, Voyage, 1800, I, p. 123-124. 29

peut cependant évaluer l'impact de la nouvelle religion qui n'aurait peut-être touché qu'une infime minorité de la population. Les Khassonké, après Koniakary, revinrent, en tout cas, à l'animisme traditionnel, si toutefois ils l'avaient jamais réellement abandonné. L'homonymie semble confirmer cette hypothèse. Les noms khassonké empruntaient peu à l'Islam. Les mœurs et les coutumes n'étaient pas d'inspiration islamique. L'Islam ne fut pas cependant sans influences. Fodé Mamoudou et ses descendants maintinrent le rituel islamique des bénédictions (dua), de l'organisation des funérailles. Les Khassonké gardaient le sens de la pureté et abhoraient nombre de pratiques animistes considérées comme impures ou indignes. L'animisme khassonké se présentait ainsi sans grande profondeur et sans mysticisme. Les Khassonké ignoraient les cultes de komo ou des nama, les charmes et la magie des korté si répandus parmi leurs voisins bambara et malinké. En fait, les Khassonké étaient, non des musulmans, mais des mauvais animistes imprégnés d'un substrat ismalique à peine conscient. Pouvaient-ils alors comprendre le message que, des confins du Bambouk, prêchait Al Hajj Omar Tall, combattant de la foi islamique?

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Première partie

Le Khasso et le jihad omarien 1854-1860

L'évolution du monde khassonké fut brutalement interrompue dans son cadre habituel par l'invasion, en 1855, d'une puissance étrangère à la région, les Toucouleurs du jihad omarien. Désormais, le fait toucouleur devint, jusqu'à la conquête française, le moteur de l'histoire des Khassonké et des peuples du Haut Sénégal. Il conditionna et orienta l'évolution du Haut-Fleuve. Petit pays, le Khasso chercha, dans son ensemble, à échapper à sa destruction par le géant toucouleur. Il combina diverses solutions, dont la plus efficace fut l'alliance avec les Français. Une partie des royaumes khassonké fut ainsi sauvée de la domination toucouleure mais tomba sous celle des Français. Ainsi écartelé entre deux politiques impérialistes, toucouleure et française, le monde khassonké ne périt pas, mais fut asservi et appauvrI.

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Chapitre premIer

Le début du jihad omarien au Bambouk et ses conséquences au Khasso (1852-1854)

qui retracent ses origines, son pèlerinage, ses conquêtes et sa doctrine. Son Histoire est donc assez connue dans ses grandes lignes. Aussi bornerons-nous cette étude aux relations d'Al Hajj Omar avec le Khasso qui, jusqu'à la 'conquête du Bambouk, ne connaissait que son renom.

Il existe sur Al Hajj Omar de nombreux travaux

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1. Plus particulièrement des sources imprimées: Mage, Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger, 1868) ; Soleillet (P.), Voyage à Ségou, 1897 ; Tyam (Mohamadou Aliou), La vie d'Al Hajj Omar, Qacida en poular, transcription, notes et glossaires par Henri Gaden. Paris, Institut d'Ethnologie, 1935; Moussa Camara, La vie d'Al Hajj Omar, traduit et annoté par Amar Samb, Bulletin de l'JFAN, série B, 1, 2, 3, 1970, extrait traduit d'un important fonds de manuscrits arabes de Moussa Kamara à l'IF AN Dakar; Dumont (F.), L'Anti-Sultan ou Al Hajj Omar TaI du Fouta, combattant de la foi. Dakar, NEA 1974 : donne une traduction de nombreux documents arabes relatifs à El Hadj Umar; Sissoko (M.), Chronique d'Al Hajj Omar, Jn: l'Education Africaine, 1937. Il existe de nombreux documents dans les archives du Sénégal, aux différentes séries, mais plus particulièrement à la sous-série 1 G (1 G 32, 1 G 62), dans les correspondances des commandants de Médine (15 G 109 à 111), dans celles du commandant de Bakel (13 G), de Carrère et Faidherbe (Archives de France. Section Outre-mer, SEN et Dépendances I). 33

LA CONQUÊTE

DU BAMBOUK

Malgré une documentation relativement abondante, l'histoire de la conquête du Bambouk n'est pas encore écrite. La chronologie des événements est incertaine; les péripéties de la lutte s'expliquent mal par la géographie du pays. On ne sait pas exactement la date précise de la prise de Tamba et la conquête du Ménien et du Bouré. Mage ne les situe pas. Moussa Kamara, dont le texte n'est pas très clair, dit que l'année 1851 fut consacrée à l'achat des munitions et que ce fut seulement en 1852 que Omar commença le jihad 2. Thierno Mahamadou Aliou Tyam qui fut témoin des événements ne donne pas la date de la première bataille du jihad. Yves

Saint-Martin 3 pense que Tamba fut occupé en 1851. Le commandant de Bakel, bien informé des nouvelles de la région, apprend au gouverneur, le 25 avril 1853, qu'Al Hajj Omar était maître de Tamba et que « cette conquête lui a fait un nom immense,
remplissant toutes les bouches du haut pays» 4. En effet, Tamba avait défié à trois reprises les armées bambara massassi et était considéré comme inexpugnable. Cette date est la seule sûre. Le siège de Tamba ayant duré six mois, il faut donc situer le début du jihad vers la fin de l'hivernage 1852. Après l'occupation du Bambouk méridional (le Konkodougou et le Bouré), Omar consolida sa position autour de Dinguiraye et prépara pendant deux ans la' conquête du reste du Bambouk.

Il quitta donc Tamba en mai ou en juin 1854 5 et, cinq mois
après, il se trouvait maître de tout le Bambouk. Par les combats de Souloum et de Guéné-Banta, il s'empara du grand royaume de Bambougou et entra à Koundian. Il remonta ensuite vers le Nord où les victoires de Santankhoto, de Naren, de Diokhéba, de Dialafara lui livrèrent les royaumes les plus riches du
2. Moussa Kamara, la vie d'Al Hajj Omar, Bulletin de l'IFAN, série B, n° 1, 1970, p. 68. 3. Yves Saint-Martin, l'Empire toucouleur et la France,. un demi-siècle de relations diplomatiques, Dakar, Université 1967, p. 80. 4. Rapport du commandant de Bakel au gouverneur, Archives du Sénégal, 13 G 106. Voir aussi Saint-Martin, l'Empire toucouleur et la France, 1967, p.80. 5. Moussa Kamara, La vie d'Al Hajj Omar. Bull. de l'IFAN, série B, n° 1, 1970, p. 73. Carrère, très inquiet des ambitions d'Al Hajj Omar qui pouvait contre-balancer les intérêts et l'influence des Français au Sénégal, a suivi les débuts du mouvement qui allait conduire à la guerre sainte. Dans son ouvrage, La Sénégambie, il situe le départ d'Al Hajj Omar de Tamba pour le Bambouk en 1853. D'après Tyam (M.A.), la vie d'Al Hajj Omar, p. 43, témoin de l'événement, Al Hajj Omar partit de Tamba en juin 1854. 34

Bambouk: le Tambaoura et les deux Diabé. Il se fortifia à Dialafra puis se lança à la conquête du vaste Niagala. Il fut vainqueur à Khakhadian, détruisit la puissante capitale des Soussokho, Sirimana. La route lui était ouverte vers Farabana, la citadelle réputée imprenable mais dont il s'empara, sans un coup de feu, en septembre 1854. L'offensive omarienne a terrifié les Malinké désunis et moins armés. La cavalerie, le fanatisme des premiers combattants de la foi, la réputation acquise par la victoire de Tamba, démoralisèrent très vite les Malinké. Du reste, Omar se montra impitoyable à l'égard de ses adversaires: il fit massacrer sans pitié la plupart des prisonniers et n'épargna aucun des chefs malinké. Il détruisit les anciennes monarchies et constitua un pouvoir nouveau centré sur les tata de Koundian, de Dialafara, de Sirimana, de Farabana où il mit des représentants chargés de l'administration du Bambouk. Il imposa, par la force, l'Islam aux vaincus. Le succès de ses armes à Tamba, l'espoir du butin et surtout le découragement de beaucoup de Foutanké à la suite des victoires françaises de Podor et de Dialmatt, en mars 1854, lui assurèrent des convois réguliers de guerriers du Fouta 6. Ainsi, la guerre du Bambouk se transforma en conflit ethnique entre Malinké et Foutanké, ce qui fut l'une des constantes des crises du Haut-Fleuve aux XVIIe et XIxe siècles.

CONSÉQUENCES

AU KHASSO

Les victoires d'Al Hajj Omar frappèrent d'étonnement le Khasso et tout le Haut pays. La nouvelle de la conquête foudroyante du Bambouk marquée par la prise des villages bien connus des Khassonké tels que Khakhadian, Dialafara, Sirimana, rapportée au Khasso, y était amplifiée de mille manières. Le Khasso, lié au Bambouk par les guerres ou par les alliances, était plus que tout autre pays, concerné par la conquête omarlenne. Les rescapés du Bambouk se réfugièrent, pour la plupart, dans la vallée du fleuve où ils avaient des parents ou des alliés. Le cas le plus connu est celui des gens de Sirimana. Ceux qui purent échapper au massacre se répandirent dans le Niatiaga et surtout dans le Logo où ils furent accueillis sans difficultés. Nous trouvons encore leurs descendants dans les villages de
6. Ce fut le moment de l'arrivée de Hamane guerriers vaincus à Dialmatt par les Français. Hamat Kouro et de nombreux

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