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Le moine rouge

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176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 279
EAN13 : 9782296319097
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LEMOINE ROUGE

Cela ne sert à rien de révolutionner la face du monde: il faut atteindre le monde au coeur.

Mauriac, Le Noeud de vipères

@ L 'Harmattan,1995 ISBN: 2-7384-4259-5

André SOURY

Le Moine Rouge

Editions L 'Hannattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

DU MÊME AUTEUR

1987 : A l'heure du soleil: Editions LA SIFAC. 1992: Deuxième édition: Editions La Péruse. 1989: Ah! si le peuple voyait ça : Editions Académie Européenne du Livre. 1995: Troisième édition: Editions l'Harmattan, sous le titre: L envers de l' hémicycle. 1991 : Quand l'ombre marquait le temps: Editions Autres Temps. 1992: L'Etat des Lieux (Lettre ouverte à la Génération Marchais Mitterrand). Editions Académie Européenne du Livre.

I
~ ~

LA SEANCE EST LEVEE

Neuf heures. Aucun des membres du bureau n'est encore apparu, alors que la séance devrait reprendre. Cette tribune déserte donne l'impression que le monde est tombé dans le néant, bien que les délégués aient sagement retrouvé leur place. Le nez plongé dans l'Huma, ils échangent de temps à autre un regard prolongé, lourd d'inquiétude et de tristesse, et reprennent religieusement la lecture de leur journal de classe. Pas un mot. Dans cette atmosphère matinale fouettée par l'odeur de renfermé émanant des longs travaux d'hier, l'assemblée prend une allure funèbre. Seule la grande banderole qui domine la tribune et proclame sur dix mètres en grosses lettres rouges: "La paix est comme suspendue à un fil" (Maurice Thorez) semble insensible aux informations alarmantes reçues la veille. Soudain, un frémissement accompagné du craquement sec de journaux froissés parcourt toute la salle. Tous les délégués concentrent leur attention vers la tribune. Entrant par la porte des artistes, en file indienne, le visage de cire, le regard pareil à celui des statues, les distingués membres du bureau chargé de diriger les travaux de la conférence 7

nationale arrivent et s'installent. Un léger bruit de chaises maniées en douceur traîne une seconde, puis plus rien. Alors que, bouche bée, les délégués interrogent des yeux l'auguste bureau dont les cent têtes n'en font qu'une, la salle est pleine de silence comme un caveau. Solennellement, le président se lève et se dirige, suivi de huit cents paires d'yeux, vers le pupitre drapé de rouge: - Chers camarades... la voie étranglée par l'émotion, il s'arrête un instant, parcourt du regard cette salle pétrifiée par l'attente angoissée. Baissant les yeux sur son papier, il reprend: - Notre guide, notre chef bien-aimé, notre camarade Staline est mort. .. Toute la salle se lève. Il y a quelque chose de poignant à voir ces huit cents militants figés comme des momies, le visage blême, l'oeil brillant de fièvre et de douleur, écouter la lecture solennelle de l'hommage au Père des Peuples qui vient de disparaître. Chaque parole qui tombe serre les gorges, perce les coeurs, déchire les âmes de ces infatigables lutteurs devenus orphelins. - En signe de deuil, nous arrêtons les travaux de la conférence nationale. La séance est levée, conclut le président. Quelle portée pourraient avoir les travaux de la conférence nationale du parti communiste français, face au vide irréparable que constitue pour l'humanité la tragique disparition de Joseph Staline, ce cinq mars mille neuf cent cinquante trois 7 Aucune. Paulo sent des sueurs froides et chaudes lui passer dans le dos. Sans un mot, la larme à l'oeil, il s'empresse de classer dans ses dossiers la longue intervention sur laquelle il a transpiré pendant des jours et des nuits. L'un des premiers orateurs inscrits pour la matinée, il devait apporter à la conférence l'accord de tous les communistes de son département avec le Comité Central, le Bureau Politique sans oublier l'affection de tous les travailleurs au Secrétaire Général. Il regrette, Paulo, d'être obligé de rentrer son discours. Mais les événements commandent. En une fraction de seconde, il pense à sa responsabilité personnelle pour

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associer toute la population de son département à l'hommage mondial dû au grand Staline. Il boucle sa lourde serviette bourrée de documents sur lesquels il a travaillé pour préparer son intervention et, se tournant vers ses camarades aussi éprouvés que lui, leur lance à mi-voix cet ordre bref: - Suivez-moi, réunion de la délégation dans le hall, immédiatement. Dans le grand hall sombre de la vieille mame banlieusarde, plusieurs groupes sont déjà formés. D'autres chefs de délégation donnent des instructions à leurs délégués. Tout à l'heure, les trains vont convoyer à travers tout le pays les huit cents délégués de la conférence nationale du parti communiste français, qui auront eu le privilège de bénéficier sur-le-champ des conseils de la direction pour mobiliser, en rentrant, tout le parti sur la tâche immédiate qui leur incombe à tous: faire partager jusqu'à la plus petite chaumière le deuil qui vient de frapper l'humanité tout entière. C'est le sens du discours que tient Paulo à ses six délégués: - Mes chers camarades, le mouvement ouvrier vient de perdre son dirigeant le plus prestigieux. Maurice Thorez nous a souvent enseigné que nous devons nous efforcer d'être de bons staliniens. Jamais ce conseil n'a eu autant de valeur qu'aujourd'hui. On ne remplace pas un génie. Mais nous sommes des centaines de milliers en France, des millions dans le monde, de militants formés à l'école de Staline. Il n'est pas de devoir plus immédiat, plus révolutionnaire pour chacun d'entre nous que de perpétuer son oeuvre. Le stalinisme est le bien de tous les prolétaires. Nous sommes appelés à prendre en main, et à le porter jusqu'à son triomphe, le flambeau du communisme que nous confie en nous quittant notre grand Staline. Entré vivant dans l'immortalité, il reste notre guide. A nous de nous montrer dignes de l'héritage qu'il nous laisse. En rentrant, sans perdre une minute, nous devons préparer chaque entreprise, chaque quartier, chaque village à rendre à Staline l'hommage qui lui est dû. C'est la meilleure conclusion à donner à notre conférence nationale. Paulo arrête là son discours et interroge ses amis émus.

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- Qu'en pensez-vous, mes chers camarades?

- D'accord.
*** Dans le train qui le ramène vers l'Angoumois, dont il est le secrétaire fédéral, Paulo médite. Lui, l'ouvrier du bâtiment élu membre du Comité Central au dernier congrès, il a fait du chemin depuis qu'il a quitté la production pour entrer dans la voie du révolutionnaire professionnel. La résistance dans laquelle il s'engagea à dixhuit ans lui paraît déjà loin. Une page est tournée. La guerre froide a stoppé l'émancipation des peuples espérée après la libération. Seul le parti peut conduire la classe ouvrière vers le socialisme... Elle a besoin d'un parti forgé dans la lutte et les épreuves, un parti d'acier, à l'exemple du parti bolchevik. Les pensées de Paulo vagabondent vers l'Union Soviétique, les pays des démocraties populaires, en plein épanouissement, qui projettent la lumière éclatante de la supériorité du socialisme sur le capitalisme en putréfaction. Les huit cents délégués de la conférence nationale défilent dans les rêves de Paulo, comme l'image des cadres dont le parti a besoin, des cadres avertis, dévoués, compétents, d'origine ouvrière, étrangers à l'idéologie petite bourgeoise pouvant à tout moment conduire aux compromissions avec les ennemis de classe. n est l'un de ces cadres Paulo. C'est ce qui explique son ascension vertigineuse dans la hiérarchie du parti. Lui le simple ouvrier, n'ayant connu que l'école primaire, il fut obligé à seize ans de partir de la petite ferme de son père, qui ne pouvait plus nourrir toutes les bouches, et de prendre la musette pour aller travailler sur les chantiers du bâtiment. Le voilà en quelques années porté à des responsabilités nationales, dans le parti chargé par l'histoire de transformer la société. Est-il un plus noble idéal que celui qui consiste à supprimer toutes les injustices de ce monde, pour en faire un monde fraternel, où l'homme ne sera plus un loup pour l'homme? A ce stade de ses réflexions, Paulo pense à la portée de l'ouvrage de Joseph Staline, sur lequel il a tant

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travaillé à l'école centrale du parti: "L'homme, le capital le plus précieux". L'homme, tout pour l'homme: voilà le but du communisme. Jamais l'humanité ne s'est engagée dans une entreprise aussi noble, aussi exaltante. Justement, sera-t-il à la hauteur des responsabilités que le parti lui a confiées? Il en éprouve des complexes Paulo. Sa conviction est inébranlable, sa foi intacte. Mais quel champ d'action! Justement, a-t-il le droit de douter de lui-même? Ce choix ce n'est pas lui qui l'a fait mais le parti, en le tirant de son trou pour en faire un cadre national. Le parti ne se trompe pas. Douter serait une faiblesse. Seul le parti est capable de former des hommes aptes à assumer de telles responsabilités. Dans ses méditations bercées par le cahotement du train, Paulo plaint tous ceux qui, hélas par millions, empoisonnés par l'idéologie bourgeoise, restent à l'écart de ce noble combat. Paulo est l'un de ces apôtres qui, chargés de sortir le peuple de la nuit, prêchent la foi du communisme. *** La nuit allume ses premières étoiles lorsque Paulo rejoint son HLM. - Papa, papa... ! - Mon chéri... ne peut que murmurer Paulo en serrant le petit Maurice dans ses bras. - Pourquoi il est mort, Joseph? implore le bambin. - Mon petit, pour toi tout est vivant. - Regarde, maman .Dans la petite salle à lui a mis le deuil. noir barre la photo manger, un crêpe de Joseph Staline, accrochée au mur; Paulo en est remué. Annette a tout compris. Par ce bandeau elle a meublé l'appartement d'un deuil poignant. Paulo enlace son épouse avant de lui donner un baiser sur le front. En parfaite communion de sentiments, le regard aspiré par le mur à l'allure funèbre, Paulo et Annette se concentrent sur la photo de l'illustre disparu, comme pour y lire encore les pensées de leur dieu.

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***

Ils se sont couchés tard. Longuement ils ont parlé de l'événement. Ne pas envoyer Maurice à l'école aujourd'hui, Annette a quelque peu hésité. Mais Paulo l'a convaincue: - Ma chérie, nous avons des devoirs à l'égard des travailleurs. L'absence de Maurice provoquera des discussions qui se prolongeront dans les familles. Ceux qui ne comprendront pas aujourd'hui réfléchiront, et un jour nous seront reconnaissants. Le petit Maurice sera ravi d'apporter aussi héroïquement sa contribution au combat révolutionnaire. En montant dans sa vieille C 4 pour se rendre à son bureau, Paulo dirige son regard sur le drapeau rouge mis en berne à sa fenêtre. Il est quelque peu aigri, que de tout le grand bloc HLM, seule sa fenêtre porte le deuil, mais fier qu'elle soit là, pour donner l'exemple, tracer le chemin, frayer la voie. Au volant de sa voiture, il lui vient une idée: passer au journal, s'assurer que l' hebdomadaire fédéral du parti soit entièrement axé, cette semaine, sur l'événement. Paulo photographie d'un seul coup d'oeil tout l'intérieur du local du journal en y pénétrant. Rien de changé ici. Des piles de papier, des dossiers. François, comme d'habitude, assis derrière son bureau, lit les journaux du matin. Le sang de Paulo ne fait qu'un tour. 1;u ne pleures pas? François ne peut dissimuler sa surpnse. Il lève la tête, retire ses lunettes: - N... non! - Tu sais que Staline est mort?

-

-

Et tu ne pleures pas? - Je ne pleure pas... Paulo rentre sa colère, mais se rappellera que la plus grande sérénité régnait au journal, le jour où l'Humanité s'inclinait devant la disparition de Joseph Staline. 12

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Oui!

Résistant de la première heure, organisateur des HP dans le Sud-Ouest, commandant des F.F.I. à la Libération, de tous les combats des poches de l'Atlantique, François, le rédacteur en chef du journal, comprend très bien que le décès de Staline ait provoqué l'interruption des travaux de la conférence nationale du parti communiste français. Mais pour lui le combat continue, et de là à pleurer comme une madeleine.. . La réaction du membre du comité central vient cependant de le troubler quelque peu. Puis il se ressaisit. - Il est fou, pense-t-il en reprenant son travail, alors que Paulo est déjà rendu à son bureau, d'où il va prendre en main la direction des opérations, pour célébrer dans tout le département les obsèques de Joseph Staline.

II
PAROISSE ST.PAUL

Annette n'a pu convaincre la maîtresse que l'absence de Maurice à l'école était justifiée, le jour des obsèques. Aux yeux de Paulo, l'avis de la maîtresse compte peu. Mais que seul de toute la classe son fils ait pris part au deuil, par son absence, irrite le membre du comité central. - Etait-ce nécessaire d'aller jusque-là? interroge Annette en servant le potage du soir, alors que Paulo la presse, car il doit partir en réunion. - Enfin! reprend Paulo. Ecoute! Dans de nombreuses petites communes rurales, il y a eu des rassemblements devant le Monument aux Morts et des dépôts de gerbes. - Rassemblements? C'est vite dit, ose Annette! C'est facile à rassembler des groupes de militants. - Tu te trompes! Ces manifestations ont une très haute signification. Dans ces communes, le parti a joué son rôle. Et si Maurice a été le seul absent, ici, il faut en chercher les raisons. Il y a des fils de communistes que diable dans sa classe! Alors? - Justement, si les communistes n'ont pas voulu suivre le mot d'ordre, comment voulais-tu entraîner les autres? - Non! Non! Non! C'est que le parti n'a pas joué son rôle. Le rôle des dirigeants est de convaincre les camarades. 15

Convaincre! Convaincre! Convaincre! Convaincre tu m'entends! Je suis sûr que ce travail a été mal fait. Il faudra en discuter sérieusement à la section et dans les cellules. Et Paulo, très fraternellement, se met immédiatement en devoir de convaincre son épouse par de longues et patientes explications, à tel point qu'il doit partir à sa réunion sans finir de dîner. Mais il est content de lui. Il a levé le doute chez Annette, encore sous le coup des remarques que lui a faites la directrice d'école. *** - Fais un gros dodo, mon chéri... Tu sais, demain matin il y a Vaillant. (1) - Ah ! oui maman! Maurice entoure de ses deux bras le cou de sa maman, et la serre longuement contre lui, lorsqu'elle lui donne un baiser sur le front en se couchant. Un peu étroit maintenant pour les sept ans de Maurice, le petit lit cage, dans lequel le bambin dort depuis sa naissance. Peut-être, mais il déborde de bons et tendres souvenirs qui caressent chaque soir l'esprit d'Annette, au coucher de son fils. Quel événement lorsque le ménage fit entrer le petit lit ! Et ces longs moments passés à contempler le beau bébé rose et joufflu, jouissant dans son sommeil d'un vrai bonheur puisé au sein de maman. Bébé a grandi. Il a tapissé les montants de son lit, de têtes de Pif et de Hercule. Et s'il se retourne trop fort dans sa couche, les parois résonnent de heurts violents. Chaque soir, en souhaitant bonne nuit à son fils, Annette y pense à ce lit devenu trop petit. Elle n'a pas encore osé en parler à Paulo. Imaginez, acheter un lit? Une vraie fortune! Surtout en ce moment où le versement des salaires des permanents de la fédération prend retard sur retard. Et puis, il est bien évident que Paulo a d'autres chats à fouetter, avec les événements actuels.

- Demain matin Vaillant, reprend Maurice. - Oui mon chéri. Dors bien. Je te réveillerai.
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*** Le soleil est radieux. Les marronniers, décorés de mille boutons verts accrochés à leurs branches par le printemps précoce de mars, sont remplis du joyeux gazouillis des momeaux. Annette presse le pas pour rejoindre les camarades du poste de vente de l'Huma-Dimanche, chargés d'assurer le porte à porte dans ce quartier populaire. Dix heures sonnent à la grosse horloge de la gare. Maurice trotte joyeusement à côté de sa mère, et prend le galop lorsqu'il aperçoit le foulard rouge de ses copains du groupe des "Vaillant". C'est que la cellule a décidé d'exploiter l'émotion créée par la mort de Staline pour faire une vente géante de l'HumaDimanche. Tout le monde est sur le pont. Annette jubile en voyant que l'équipe de vente est beaucoup plus nombreuse que d'habitude. - Excusez-moi, j'ai un peu de retard, dit-elle en arrivant auprès de ses camarades. Ils sont tous là, François et Jeanne les retraités, Pierre l'artisan du coin, les cheminots Henri et Lucien, Jean-Louis et Marie, le couple d'enseignants, et les jeunes du cercle de Vaillant, sous la direction de l'intrépide Eric âgé de 16 ans. Annette s'empresse de distribuer le badge à l'effigie de Staline, que chacun épingle à sa boutonnière. Elle fait état des recommandations de Paulo: l'offrir pour la modique somme de un franc, à chaque acheteur du journal. - Chaque photo achetée constituera une sorte d'engagement politique selon Paulo, explique-t-elle. Et en même temps cette action généralisée dans tout le pays constituera un élément de première importance pour créer les ressources financières dont le parti a besoin. - Tout à fait ajoute François avec son admirable enthousiasme de militant chevronné, passé par toutes les épreuves. On ne doit pas offrir seulement la photo aux acheteurs de l'Huma, précise-t-il, mais la présenter systématiquement, comme un hommage à Staline et à l'Union Soviétique.

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