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LE NIGER

De
436 pages
Riche de son passé précolonial, le Niger a été l'acteur d'une décolonisation enfiévrée avant de connaître cinq Républiques, trois coups d'Etat militaires, une Conférence nationale, une rébellion saharienne et deux retours à la démocratie. Matière première stratégique soumise aux zigzags du marché, l'uranium l'a hissé vers la fortune, puis replongé dans une pauvreté où le maintiennent des sécheresses périodiques. Tributaire pour les sept huitièmes de son territoire de l'aride Sahara, ce pays doit au voisinage de l'Algérie, Libye, Tchad, Nigéria, Bénin, Burkina Faso et Mali d'être souvent placé au carrefour des tensions.
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LE NIGER

Collection: «A la rencontre de... » animée par Eric Makédonsky Déjà parus:
-

Eric Makédonsky,Le Sénégal, la Sénégambie. Philippe Gaillard, le Cameroun. Jean de Menthon, le Togo.

- Joseph-Roger de Benoist, le Mali (édition mise à jour en 1998).
-

- Christine Daure-Serfaty, la Mauritanie. DU MÊME AUTEUR Le Damagaran ou Sultanat de Zinder au XIXème siècle, Niamey, Centre nigérien de recherches en Sciences humaines, 1971, 320 p. (colI. Etudes nigériennes, n° 27). Tanimoune, drame historique en sept actes, Paris, Présence africaine, 1973. Kaoucen ou la révolte senoussiste, Niamey, CNRSH, 1974, 229 p. (colI. Etudes nigériennes, n° 33). Histoire de Niger, Paris, Nathan, 1988, 320 p. Décolonisation et problèmes de l'Afrique indépendante, histoire, classes terminales (en collaboration), Paris, Edicef, 1983, 160 p. Le fils de Sogolon, suivi de Si les cavaliers avaient été là... (théâtre), Niamey, Issa Béri, 1985, 144 p. L'Europe et l'Afrique du XVème siècle aux indépendances (en collaboration), Bruxelles, De Boek, 1987, 367 p. La question touarègue au Niger, Paris, Karthala, 1993, 207 p. Tels pères, tels fils. Une saga sahélienne (roman), Paris, Karthala, 1996, 141 p. La valse des vautours (roman), Paris, Karthala, 2000, 138 p.

André SALIFOU

LE NIGER

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Carte Actrinistrative

du Niger

(LDinD96-(X)6du 6 Février 1996, portant création des drconscriliions Adrrinistratives et des Cdledivités Territoriales.)

Légende

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Echelle:

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@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2639-9

AVANT-PROPOS

Cent fois sur le métier, selon la formule d'un orfèvre en la matière, j'ai dû remettre cet ouvrage. C'est que mes devoirs de citoyen m'ont impliqué, entre temps, dans la vie politique nigérienne, me conduisant même à honorer des mandats électifs et à occuper des fonctions officielles. A chaque fois j'ai tenu, avant de rabouter ma plume, à prendre du recul par rapport à l'événement, comme l'exigeait ma formation d'historien. Tout particulièrement, j'ai voulu éviter le piège des jugements a posteriori. Il reste que ce livre écrit, pour sa dernière partie, dans la foulée d'affaires complexes, touche à ce qu'il est convenu d'appeler l'histoire immédiate plus qu'à l'Histoire avec un grand « H », laquelle, dans notre pays, laisse encore du labeur à des générations de spécialistes, et peut-être à moimême. En fait, je me suis conformé à l'objectif de la série de livres qui accueille mon ouvrage, qui est d'initier l'esprit curieux à l'histoire, à la géographie, à la politique mais aussi à l'économie et à la vie socioculturelle d'un pays, tout en fournissant au lecteur plus spécialisé un aidemémoire étendu. S'agissant d'un pays comme le Niger, deux fois grand comme la France, charnière entre l'Afrique du Nord et l'Afrique subsaharienne, où, au cours des âges, se sont mêlés peuples et cultures, un brassage qui n'est pas sans survivances aujourd'hui, la tâche n'était pas des plus aisées.

Ce n'est pas à l'auteur de dire si un' tel travail de synthèse, qui a pour impératif d'allier précision et clarté, a pleinement atteint son but. Il se bornera donc à souhaiter au lecteur d'y trouver, comme lui, quelque enrichissement.

Note sur l'orthographe. Selon un usage répandu dans les instituts universitaires, les noms de peuples sont demeurés ici invariables, à la seule exception de Peul et Touareg. D'autre part, l'orthographe française a été retenue pour la transcription des noms et termes. Ainsi, le son ou est-il rendu par cette syllabe et non pas par la lettre u.

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I AU PAYS DU SOLEIL, DES SABLES ET DU VENT

Le grand vent d'« harmattan », « l'air de l'Est» comme disent certains Nigériens, d'octobre à mars mitraille de son sable les êtres vivants et les sites. Arrachant au Tibesti et à l'Aïr, montagnes du Tchad et du Niger, l'argile et la silice, ce souffle saharien les répand en fines particules qui assèchent les plantes et les sols. Puis le vent pousse vers le sud-ouest son nuage sableux, qui laisse en suspension une brume ocre. Plusieurs fois de décembre à février, entre deux offen-

sives de l'harmattan, un « air du Nord» puisé au Maghreb
apporte pendant quelques jours aux Nigériens fraîcheur et détente; mais l'événement que tous appellent de leurs vœux, c'est la venue du « vent de la pluie », issu du Golfe de Guinée. Cette masse d'air humide surgit en juin dans le sud du pays, où se trouvent la plupart des grands centres habités, et, si l'année est bonne, reste présente dans le ciel jusqu'en octobre. Court intermède qui verdit soudain le sol, permettant les cultures, comme par l'effet d'un miracle. Mais toujours, bien des pilotes en témoigneront, le « vent de l'Est» veille en altitude, prêt à contrer ses rivaux, gardant en réserve son sable. Aussi les 1 267 000 km2 du Niger - soit plus que la France, l'Italie et l'Allemagne réunies - composent-ils un

domaine essentiellement sablonneux, brûlé, trois mille heures chaque année, par un soleil implacable. Les pluies ne compensant l'évaporation qu'incomplètement, les trois quarts septentrionaux du pays ne sont qu'un désert chaud, recelant certes des richesses minières à peine inventoriées, mais qui n'en est pas moins d'une aridité sévère et envahissante. Comment s'étonner dès lors que les hommes se soient, en majorité, regroupés dans les creux des vallées ou au bord des rares cours d'eau, comme sur les rives du

« Grand fleuve» ? Telleest la traduction du nom, « DjoliBâ », que lui ont donné les Bambara du Mali, ou de celui, « Issa-Béri », qu'ont retenu les Zarma-Songhay du Niger. Sahariens altérés, des Touaregs, les Iwilliminden, lointains descendants des Berbères, sont allés plus loin encore dans la révérence portée à la grande voie d'eau puisqu'ils lui ont donné son nom définitif de « Fleuve des fleuves» : « Eguerew N'eguerew », dans leur langue, mots qui, déformés, ont donné Niguer, puis Niger (1). TIfaut dire que le « Fleuve des fleuves» mérite bien son nom, long qu'il est de 4 200 km, entre la Guinée, qui abrite sa source, et le Nigeria où un splendide delta aux bras communicants déverse ses eaux dans l'Atlantique. Si le bon plaisir d'une puissance coloniale a été déterminant dans ce choix, le baptême du Niger, en tant que territoire puis que République, répond bien aux aspirations essentielles des Nigériens, pour qui l'eau est un élément de survie. Le Niger, le fleuve, ne baigne pourtant le pays du même nom que sur 550 km, mais il a joué un rôle dans le développement de Niamey. Au moment de la pénétration coloniale, la future capitale, sise sur la rive gauche du Niger, ne comptait en effet que quelques cases: un village comme il y en avait des milliers, somme toute, à travers le pays. Elle n'en différait que par la présence, sous la falaise d'une trentaine de mètres qui lui sert de socle, du majestueux Issa Béri (2). Un capitaine de l'Infanterie coloniale du nom de Salaman, venu au Niger en 1899, se piqua d'aménager ce point éminent pour en faire une des clefs stratégiques du Grand 12

fleuve et une base de départ et de repli des troupes françaises. Le développement des services exigeait en premier lieu que fût accrue la population de Niamey. Aussi Salaman imagina-t-il de dispenser d'impôt tout indigène qui quitterait, pour s'installer là, son village d'origine. La conquête française s'étendant, la situation excentrée de cette base, par rapport à l'ensemble du pays, finit en 1911 par détrôner Niamey comme chef-lieu du Territoire, au profit de Zinder, plus central, siège du 3ème bataillon de Tirailleurs sénégalais. Contrairement à Niamey, Zinder jouit d'un riche passé pré-colonial. Sa position, au carrefour de la piste allant du Sahara au Golfe de Guinée et de celle qui conduit au Tchad, au centre de la zone de transition entre nomades du Nord et Haoussa sédentaires du Niger et du Nigeria, a contribué à l'assurer. Zinder est en outre la capitale de l'ancien, autant qu'important, Etat du Damagaram. Les troupes françaises y construisirent un fort, le « Blockaus », symbole, ici, du pouvoir colonial. Vestiges de cette époque, une tour crénelée et des fortifications en terre dominent le Zengou et le Birni. Dans le quartier portant ce dernier nom, qui fut le berceau de Zinder, s'élève le palais construit en banco par le sultan Tanimoume, au milieu du XIXe siècle. Les traces du passé, encadrées dans un paysage fait de blocs volcaniques érodés, comme sculptés par le temps, font que Zinder est loin de manquer de pittoresque. Cet aspect de la ville échappa vraisemblablement à la femme du lieutenant-gouverneur Brévié, qui fut le premier civil français à diriger le Niger, érigé en colonie, après que les militaires, le 13 octobre 1922, eurent cessé de le faire. Les roches austères de Zinder durent sembler à l'épouse expatriée grisaille immuable, au point qu'elle se prit à rêver de vivre près du « Fleuve des fleuves ». Une envie de verdure et de fraîcheur qui rencontrait sans doute les desseins plus terre à terre de l'Administration, tendant à placer la capitale en un lieu moins dépendant, pour ses approvisionnements, du proche Nigeria sous férule britannique, et mieux articulé avec le groupe de colonies dit « Afrique occidentale française ».
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Quoi qu'il en soit, Niamey, en 1927, recouvra son rôle de chef-lieu du Niger. Un palais, marqué par le style de cette époque, fut édifié sur la falaise durant les trois années suivantes. Après avoir abrité les gouverneurs, il fut dévolu aux présidents de la République. C'est que bien de l'eau a coulé depuis ces années Trente dans le lit d'Issa Béri, et Niamey, voilà déjà quelques décennies, est devenu la capitale d'un Etat indépendant. Comme toutes les villes qui remplissent un tel rôle, il a vu se multiplier les constructions et nombre de Niaméyens regrettent de n'y voir de plus en plus que métal et béton. Ils oublient de regarder les maisons basses, alignées au long de ruelles zigzagant presque à l'infini, au point de donner le tournis aux non-initiés, des anciens quartiers de la ville. Cette partie attachante de Niamey est toutefois menacée: ses plus vieux pâtés de maisons ont été réaménagés, quand ils n'ont pas été purement et simplement détruits, au profit de constructions neuves. Quelques-unes de celles-ci, perdues dans la masse, il est vrai, témoignent du souci de certains architectes d'adapter les styles traditionnels nigériens à cette jeune cité-champignon, qui a passé au début des années 1990 le cap du demi-million d'habitants, elle qui n'en comptait encore en 1930 qu'un millier. La plus belle réussite du genre a été, dans les années Soixante, la construction du Musée national à Niamey. Bâti sur un terrain de vingt cinq hectares surplombant le « Fleuve des fleuves », ce musée est l'un des mieux agencés du continent. Doté de collections de préhistoire,

d'ethnographie, d'ornithologie et de minéralogie - et
complété par un aquarium et un jardin zoologique -, il fait voisiner instruments de musique et costumes nationaux avec la présentation de l'une des richesses du pays, l'uranium. Des relevés de fresques rupestres de l'Aïr sont disposés à côté des pièces remarquables, telles qu'un cavalier de terre cuite, qui ont été prélevées dans la grande nécropole de Boura, non loin du Fleuve. Parce qu'elles sont inviolées et datées, les tombes de cet ensemble ont permis aux scientifiques de réaliser, sous l'égide de l'Institut de 14

recherche en sciences humaines de Niamey, un travail étendu, en cours d'achèvement. Les amples informations qu'ils ont récoltées ont fait l'objet, à partir de 1993, conjointement avec celles obtenues dans les autres pays riverains, d'une exposition itinérante, notamment à Niamey et à Paris, sur les « Vallées du Niger» (3). Nombre d'autres musées possèdent aussi des collections dans ces disciplines, mais ce qui fait la particularité de celui de Niamey c'est sa façon de présenter les traditions populaires. Dans son parc ont en effet été disséminés divers types d'habitations nigériennes meublées « à la traditionnelle» où ont été installés des artisans, choisis parmi les plus habiles que compte le pays. Sous les yeux à la fois ravis et curieux des visiteurs, ils fabriquent des objets de la vie quotidienne selon des techniques héritées de leurs ancêtres. Une manière à eux de contribuer à la sauvegarde de certaines valeurs de civilisation. Bref, au musée de Niamey, tout Nigérien se sent vraiment chez lui, heureux de voir la tradition rappeler son existence à une modernité fière d'être irréversible, éprouvant ainsi la même impression que l'historien Robert Cornevin lorsque celui-ci écrivait: « l'Afrique est un continent qui a les pieds dans le néolithique et la tête dans le thermonucléaire ». Une immersion dans les marchés de Niamey fait plus que compléter la visite au parc des traditions populaires. Très vivants, ils offrent bien entendu tous à leurs pratiques viandes et poissons, céréales, fruits et produits maraîchers

- d'octobre à avril, notamment - mais chacun a sa spécificité.

Si le « petit» marché, triangle situé à proximité de l'hôtel de ville et des maisons de commerce, est ouvert aux aurores, c'est qu'il remplit une fonction avant tout alimentaire. L'endroit fleure bon la cuisine de pays: couscous de mil, gombo, néré. La percale teinte à l'indigo et les pagnes brodés font, à deux kilomètres du petit, la couleur du grand marché. Dévasté en 1982 par un incendie, cet important centre
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commercial a été restauré selon une arèhitecture presque futuriste, dans l'ensemble assez agréable à la vue. Soucieux de continuer à exercer, les commerçants n'ont évidemment pas attendu cette reconstruction pour se créer spontanément un autre marché, près de la ceinture verte, au nord-nord-est de la ville. C'est Wadata, nom qui, en langue haoussa, signifie bien-être, ou bonheur de vivre. Un bon slogan publicitaire, dirions-nous aujourd'hui. On a trouvé immédiatement de tout à Wadata, si bien qu'au lieu de disparaître, contrairement aux prévisions des édiles, lors de la réouverture du grand marché, il a survécu, plus animé que jamais. Il est dépassé sous ce rapport par Boukoki, dit aussi Katako, qui constitue l'une des grandes curiosités de Niamey. Non pourtant que ce marché, composé de baraques disposées sans harmonie les unes à côté des autres, offre un spectacle réellement attrayant; c'est plutôt qu'il s'agit d'un des centres commerciaux les plus importants du pays. Outre la nourriture, les bestiaux et les volailles, chacun peut y acheter, à l'état de neuf ou d'occasion, tout ce qu'il lui faut pour équiper sa maison, des ciments, bois et fers à bétons aux vitres et carreaux, et jusqu'aux climatiseurs et réfrigérateurs. Il est bien connu dans la ville qu'on peut dénicher à Boukoki ce qui n'est pas disponible ailleurs, à des prix défiant souvent toute concurrence. Bref! ce n'est pas un hasard si certains Niaméyensl'appellent parfois « marché Tokyo », nom qui, à leurs yeux, est symbole de richesse. Jusqu'en 1945 ces activités de négoce étaient pour la plupart concentrées au bord du fleuve. Elles ont ensuite rejoint les services administratifs et les quartiers d'habitation sur le plateau, en raison du développement de la vie urbaine et, plus encore, du remplacement progressif de la circulation fluviale par le transport automobile. Le Niger aurait pu profiter d'un autre moyen de transport, le chemin de fer, si les projets d'Ernest Roume, premier gouverneur général de l' AOF (1903-1908) avaient été suivis d'effet. Ce polytechnicien voulait créer un réseau ferroviaire en toile d'araignée entre différents 16

points de la côte et le fleuve Niger, pour favoriser les exportations mais aussi les échanges interterritoriaux. Ce dessein de l'ingénieur s'est heurté à l'inertie d'une Administration routinière et d'un commerce plus attaché aux profits de traite facilement réalisés qu'au développement, si bien que les tronçons de rail partant de la côte sont restés tronqués. Ainsi celui qui devait relier Cotonou, au Dahomey,au « Grand fleuve» n' a-t-il été construit que jusqu'à Parakou, au centre de ce pays, devenu l'actuel Bénin; une restriction qui condamne le Niger -comme, chacun sur son tronçon, les autres pays enclavés du centre de l'Afrique occidentale- à acheminer les marchandises vers le sud par camion puis à effectuer de coûteux transbordements. S'il prend de Niamey ces routes du Sud pour un motif plus touristique, le voyageur ne manquera pas de lieux intéressants à voir. Paradoxalement, c'est en effet à partir du Niger que l'on peut visiter le plus facilement le nord du Bénin et l'extrême-est du Burkina Faso. Ces deux pays partagent du reste avec lui un vaste parc protégé, le « W », ainsi nommé parce que dans la contrée de la Tapoa, à 150 km de Niamey, le Fleuve a dessiné cette lettre en forçant les prolongements de grès et de quartzites précambriens de la chaîne de l'Atakora. Les rivières Tapoa, Alibou et Mékrou, qui serpentent aussi parmi ces reliefs, les garnissant de verdure, ont offert dans le parc un refuge idéal à la faune sahélienne. Les éléphants y croisent les lions chassant des grandes antilopes, des bubales rouges, des damalisques ou des buffles, tandis que rodent chacals, hyènes et phacochères, sous le regard malicieux des singes charmés par la musique concrète de centaines d'espèces d'oiseaux. Un spectacle parfait pour les amateurs de safaris-photos, lesquels disposent de vingtsix pistes aménagées, ondulant parmi la flore sud-saharienne, et d'un hôtel saisonnier agréable dans le village de la Tapoa. Le petit musée voisin présente aux esprits curieux des échantillons naturalisés de la faune sauvage. Classé en 1954, le « W » forme avec les réserve et zone de chasse d'Arly et de la Pendjari, bien qu'il ait été 17

comme eux affecté par les sécheresses, l'ensemble le plus riche en faune de toute l'Afrique occidentale. A son retour du « W », cinquante kilomètres avant de retrouver Niamey, le voyageur pourra visiter la ville sainte de Say, qui fut au XIXe siècle la capitale d'Alpha Mahaman Diobbo, éminent serviteur de l'Islam. Celui-ci représenta pour tout le Moyen-Niger le célèbre réformateur Ousmane Dan Fodio, fondateur d'un prestigieux empire qui avait son centre à Sokoto, au Nigeria. Ce n'est donc pas un hasard si cette cité abrite depuis le 15 janvier 1987 une des rares universités musulmanes de l'Afrique subsaharienne, édifiée par le Niger avec l'aide, principalement, de l'Organisation de la conférence islamique. Cet établissement a pour vocation d'enseigner le savoir religieux mais aussi d'étendre son activité aux disciplines scientifiques. La renommée de Say fait qu'elle attire tous les vendredis des croyants, dont certains viennent de l'étranger, qui font pèlerinage au mausolée d'Alpha Diobbo. Ce sont d'ailleurs les descendants de ce grand maître de l'Islam qui, en vertu de sa réputation de sainteté, remplissent encore les offices de chef de canton (Alphaïze). Une fois revenu dans la capitale, le visiteur aura loisir de se reposer de ses fatigues dans un des petits villages proches, qui s'égrènent le long du Fleuve et qui, outre leur charme sahélien et leur harmonie avec la nature ambiante, offrent à leurs hôtes des installations modernes, permettant un séjour plaisant. Tel est le cas de Boubon, à 25 km en amont de Niamey. Ce village est réputé pour ses poteries, que décorent les mains expertes des femmes. Dans ce beau site campagnard, les marchés animés des mercredis donnent aussi l'occasion d'admirer les jeux des enfants qui pataugent ou les mouvements habiles des piroguiers. A bord d'une de leurs fines embarcations, les touristes peuvent accéder au campement de l'île d'en face, couverte de rôniers et de manguiers, que dominent flamboyants et eucalyptus, d'où ils s'en iront, sur le Fleuve, voir les oiseaux aquatiques. Dunes de sable et verdure se côtoient harmonieusement dans un autre village, Namaro, sis à 50 km de Niamey, qui 18

est le cadre d'un complexe touristique complet, aux chambres climatisées, équipé d'une salle de réunion et d'un night-club. La vue y est magnifique sur la réserve partielle de la Sirba et sur le Fleuve, où s'activent martinspêcheurs, hérons et aigrettes. Plus à l'ouest, à 117 km de Niamey, Tillabéry, chef-lieu du département du même nom, marque l'entrée d'une des zones les plus anciennement parcourues par les chasseurs et les touristes, celle des girafes. Une armada de pirogues, à 100 km de là, emmène tous les dimanches les amateurs à la rencontre des nombreux hippopotames qui croisent près de l'île de Firgoun. Le village d'attache de cette flottille piroguière, Ayérou, propose dans son hôtel Aménokal un véritable havre de paix aux visiteurs. Ceux-ci pourront assister dans la bourgade à un marché aux bestiaux très couru, qui se tient également le dimanche et qui attire, outre les Nigériens, des vendeurs et acheteurs venant du Burkina Faso et du Mali. Ce dernier pays est maintenant proche au point que le voyageur, s'il continue de suivre le cours du Fleuve, parviendra à la ville malienne de Gao, capitale d'un ancien empire du même nom, qui fut lié au Niger par l'histoire. S'il regagne au contraire la capitale du Niger, le visiteur sera en mesure de prendre, cette fois, la route du nordnord-est, qui le conduira vers un verger en plein Sahel, Baléyara. Dattiers, manguiers et orangers s'épanouissent dans cette oasis providentielle, située à cent kilomètres de Niamey, qui est aussi un important marché de céréales, de bestiaux et de volailles. A une quarantaine de kilomètres de là, il est plaisant de jeter un coup d' œil aux falaises et au marché de Filingué, centre principal du Kourfaye. Revenu de nouveau à Niamey, le voyageur qui s'intéresse au pays profond, autant qu'aux lieux dits seulement « touristiques », prendra la longue route de l'Est qui le mènera vers le lac Tchad, en lui montrant maintes richesses: qui n'a, par exemple, entendu parler des chèvres rousses de Maradi ? Les objets façonnés avec leurs peaux ornent les devantures des maroquiniers d'Europe et d'Amérique. 19

Maradi est en fait le centre commercial le plus florissant du Niger. Elle est normalement le théâtre d'un intense négoce, surtout avec le Nigeria, même si le commerce avec ce pays a connu des hauts et des bas au cours des dernières années, au gré des changements monétaires. Cette proximité de sa seule zone de peuplement dense, sa frange sud, avec un voisin plus riche et plus peuplé, tout comme l'existence dans sa partie septentrionale de vastes espaces désertiques, ont parfois fait qualifier le Niger, notent Donaint et Lancrenon (4), de Canada africain pauvre. Et en effet le visiteur voit bien à Maradi, à la quantité de marchandises et de produits, au nombre de personnes

aussi qui traversent la frontière, que le géant nigérian - en particulier les villes de Katsina et Kano - est tout proche.
A Maradi circulent en outre des camions assurant la liaison avec Cotonou, via Dosso. Ils croisent ceux qui vont vers le Nord du Sahara, singulièrement vers la Libye, ou en reviennent. Des inondations ayant ravagé, dans la vallée, les vieux quartiers de Maradi, c'est sur un plateau jusqu'alors dénudé que s'est étalée à partir de 1945 cette ville foisonnante, habitée en majorité par des populations de langue haoussa, qui y côtoient notamment, comme le font, ailleurs, d'autres habitants du Niger, des compatriotes peuls, nomades dans le Sahel central et sédentarisés dans le Sud. Enlisés dans les sables, les grès ne les percent que par de rares falaises à Tessaoua, que le visiteur découvrira après Maradi. Il retrouvera ces grès, étagés, dans les reliefs du Koutous (612 m), quand il aura passé Zinder et ses roches sculptées par le temps, les collines granitiques du Damagaram et celles du Mouniyo, au sud de Gouré. C'est un sol sableux, troué de cuvettes, certaines fertiles, bordé au sud par un pays à salines, que le voyageur devra traverser dans la dernière partie de son trajet avant d'aborder le Kadzell, ancien fond du lac Tchad, et de parvenir, au bord de ce vaste plan d'eau, jusqu'à la petite ville de N' guigmi, but ultime de sa route. Chemin faisant, son regard aura pu s'attarder, depuis Niamey, sur les arbustes de l'Ouest, sur les gao (acacia 20

albida) des terres à mil du Centre-sud et sur les neems, d'origine indienne, qui donnent de l'ombre à maints villages, avant d'être accroché par les gommiers, peu avant la région du lac Tchad. Frangé de dunes et de roseaux, si hauts qu'ils empêchent souvent de voir ses eaux, le lac, dont 3000 km2 ont été dévolus au Niger, est notamment fréquenté par les Boudouma, aussi prompts au harpon qu'habiles au filet, qui vivent aussi de l'élevage. Nombre d'entre eux glissent encore sur le Tchad à bord de fines pirogues traditionnelles, faites de bottes de roseaux tressées. Leur domaine d'activité ne cesse de se restreindre: le lac, qui s'étendait jusqu'à Bilma, à 850 km au nord de sa rive actuelle, au cours de la période dite « second pluvial» de l'ère quaternaire, et qui lors du « troisième pluvial» s'étirait jusqu'au sud de Zinder, constituant ainsi une véritable mer intérieure de l'Afrique, n'occupait plus, au début des années 90, que 25000 km2, une surface qui, depuis, s'est encore considérablement amoindrie. Dépendant, pour son apport en eau, du régime des pluies et du fleuve Chari, qui parcourt les républiques de Centrafrique et du Tchad, le lac se rétracte ainsi au rythme des sécheresses. Les trois autres affluents de ce bassin,

dont la Komadougou Yobé - qui, dans son dernier tronçon, séparele Nigeria du Niger - peinent à parvenir au lac.
Depuis longtemps déjà, leurs crues se font tardives. Une telle contraction du plan d'eau influe sur le climat, men,ace l'économie et le tissu social alentour et ouvre les portes au désert, qui guette sur la rive nord. Conscients de ces dangers, les pays riverains - le Niger, le Tchad, le Cameroun et le Nigeria - ont décidé en janvier 1999 de canaliser les flots de divers cours d'eau pour l'approvisionner. Au touriste trop pressé par le temps pour visiter Maradi, Zinder ou N' guigmi, les organisateurs de voyage conseilleront d'aller directement, après avoir vu le « W » et Niamey, vers la région septentrionale du pays, par avion ou par automobile. Une visite qui lui eût été fermement déconseillée pendant une partie des années 90, parce que des rebelles touaregs menaient là des attaques. Le calme 21

est toutefois revenu après que le Gouvernement a conclu en 1995 un accord avec cette rébellion. Ainsi la région at-elle été plus largement ouverte aux voyageurs et même à leurs avions charters. La perle du tourisme, dans le Nord, c'est Agadez, cité saharienne multiséculaire. Pour reprendre une formule consacrée par les guides touristiques, cette ville entre en

effet dans « ce qu'il faut voir principalementen Afriquede
l'Ouest ». Située à la pointe sud-ouest de la masse montagneuse de l'Aïr, à 750 km à vol d'oiseau au nord-est de Niamey, Agadez est depuis longtemps un grand centre administratif et commercial. Elle abrite aussi l'un des foyers islamiques les plus importants du continent. Des quartiers vivants, plus pittoresques les uns que les autres, sont nés de ce rôle multiple. Les mosquées, dont l'une date du xve siècle, les vieux hôtels et le village artisanal sont à voir, de même que la maison où résida Heinrich Barth, le célèbre explorateur allemand du XIXe siècle, le clou de la visite étant toutefois le palais du Sultan de l'Aïr, qui régnait sur la région. La « montagne» de l'Aïr, comme on l'appelle encore souvent - bien qu'elle soit, en fait, un ensemble de massifs isolés, communiquant mal entre eux -, a donné son nom à cet Etat précolonial. Son socle de schistes, de quartz et de micas, produits par la fusion de minéraux divers, est vieux de plusieurs centaines de millions d'années. Des fleuves puissants, coulant du Sud à l'ère secondaire, ont déposé sur la partie occidentale de ce socle des grès et des argiles, que l'érosion et les mouvements telluriques ont ensuite modelés en reliefs culminant à huit cents mètres. La partie Est de ce socle de l'Aïr a quant à elle été percée par des volcans, lesquels l'ont garnie de roches cristallines, principalement des granits, habillés parfois de grès soulevés. Ces montagnes, qui s'élancent en moyenne à 1800 mètres, sont dominées, dans le massif du Bagzam, par les 2020 mètres du Mont Indoukâl-N-Taghès. 22

Battus par le vent d'Est durant la saison sèche, les 80 000 km2 de l'Aïr, qui s'allongent, du Nord au Sud, sur 400 km, sont sillonnés, les pluies venues, par des oueds dont les rives sont alors égayées par des jardins en escalier. D'immenses plaines argileuses, tout à l'Ouest de l'Aïr, reçoivent l'eau de ces torrents temporaires, qui les transforment en marécages. Près d'ln Abangarit, le rendezvous des bergers, ces cours d'eau divagants composent une rivière unique, l'Azawak, qui finit sa carrière en oued fossile, et dont les pointillés sur la carte vont, non loin du
« W », se jeter dans le Niger.

Durant des siècles, l'Aïr était un lieu d'étape des caravanes. Leurs dromadaires reliaient l'Afrique du Nord, arabe et berbère, aux pays situés au Sud du Sahara. Puis, au xve siècle, les Européens sont venus, créant des wharfs sur les côtes, vers lesquels se sont dirigés les flux commerciaux ouest-africains. Sans supprimer totalement le négoce transsaharien, cette mutation en a réduit l'importance, de même que celle de ses points d'étape, amenuisant donc les ressources des massifs montagneux de l'Aïr. L'époque contemporaine voit cependant ceux-ci développer de nouvelles activités. Ainsi, dans leur moitié Sud, la cassitérite, ou minerai d'étain, est-elle exploitée depuis 1945 - à El Méki, Tarrouadji et Timia, puis exportée vers la fonderie de Jos, au Nigeria, ainsi qu'en Belgique. Les plus grands gisements exploités de l'Aïr sont néanmoins ceux d'uranium qui est respectivement extrait depuis 1971 et 1978 à Arlit, 250 Km au nord-ouest d'Agadez, et à Akouta, à 10 Km plus à l'ouest. Cet uranium est vendu sous forme de concentré d'uranates de soude ou de magnésie. La centrale électrique d'Anou Araren, située à 45 km au nord-ouest d'Agadez, fournit du courant à cette ville et aux mines d'uranium, grâce au charbon extrait dans la même localité (5). L'Aïr est également bien doté, comme le visiteur a déjà pu le constater à Agadez, pour développer le tourisme. Le Niger a du reste créé en 1998, afin de préserver cette ressource, la « Réserve naturelle nationale de l'Aïr 23

et du Ténéré », qui inclut dans ses 77 360 km2 quelquesuns des plus beaux sites du Sahara, ainsi que leur flore et leur faune. Aux addax, antilopes très sobres, aux cornes en spirales, devenus rarissimes, est consacré au centre du parc un « sanctuaire» de 12 000 km2, où toute activité humaine est interdite. Ces créations ont suscité les mêmes controverses que tous les parcs nationaux en Afrique. Leurs adversaires affirment en effet que les réserves privent les populations alentour de bonnes zones d'élevage et, par conséquent, de protéines (6), les supporteurs des parcs arguant de leur côté que, sans leur existence, toute faune disparaîtrait. Parmi ces derniers figurent le Fonds mondial pour la nature (WWF) et l'Union internationale pour la conservation de la nature (U/CN). Outre leur appui à la création de la réserve, ils contribuent au reboisement et à l'autosuffisance en eau. Sans attendre ces réalisations, certains sites de l'Aïr, bénéficiant d'un bon point d'eau, ont passé les siècles sans succomber aux vagues de l'assèchement. Ainsi le visiteur trouvera-t-il qu'il fait bon vivre à Timia, aux jardins épanouis, sous le massif de l'Agalak. Il serait dommage qu'il quitte l'Aïr sans voir une autre oasis, celle d'Iférouane, qui est la plus septentrionale du pays. Dans la vallée du même nom, qui s'étire au pied des monts Tamgak, il pourra en outre admirer des gravures rupestres. Semblables traces de civilisations néolithiques existent aussi dans le Djado, le Kawar et le Ténéré. En abordant cette partie du vaste Sahara par la piste qui mène d'Agadez à Séguédine, au nord-est du pays, le voyageur verra les reliefs et la végétation s'estomper pour faire place au désert intégral. Il aura peine à croire que les 400 000 km2 de sables plats et de dunes vives du Ténéré, éprouvants pour l'automobiliste - comme le savent les concurrents du rallye Paris-Dakar -, étaient jadis une région humide. Durant une partie des ères secondaire et tertiaire, la Méditerranée a en effet inondé l'intérieur de l'Afrique, jusqu'à baigner le Sud du Niger, qu'elle a garni de forêts 24

luxuriantes, avant que la surrection de massifs sahariens, isolant ce vaste golfe, le transformât en un chapelet de lacs salés. Puis sont venues les trois périodes de fortes pluies du quaternaire, entrecoupées d'époques de sécheresse. Comment s'étonner, au vu de ce riche passé géologique, que des chercheurs s'intéressent aux étendues, aujourd'hui arides, du Sahara nigérien? L'un de ceux-ci, Philippe Taquet, a découvert à Gadafaoua, dans le Ténéré, alors qu'il participait, au sein d'une équipe du Commissariat français à ['énergie atomique, à des recherches d'uranium, un gisement de dinosaures - de « deinos » et « sauros », deux mots grecs signifiant « terrible lézard ». Ces animaux, apparus voilà deux cent vingt millions d'années, ont disparu, sans que l'on sache encore trop pourquoi, cent cinquante millions d'années plus tard. Les derniers soulèvements des montagnes sahariennes ont depuis redressé les couches qui les avaient ensevelis, puis les érosions pluviale et éolienne ont dévoilé ces fossiles. Baptisés « ouranosaurus nigeriensis Taquet 76 » (date de publication de la découverte), ces derniers sont, comme ce vocable savant l'indique, de la sous-espèce des « ouranosaures ». En évaluant les quantités de protéines et de sels minéraux contenus dans leurs os, les chercheurs ont récemment découvert que ces grands sauriens, armés d'un museau allongé en bec de canard, faisaient partie des dinosaures qui se nourrissaient exclusivement de poisson. En l'état actuel de la recherche, les paléontologues estiment qu'il s'agit là de spécimens rares, ce qui donne tout son prix à la découverte de plusieurs dizaines d' ouranosaures, certains longs de huit mètres, couchés sur cent cinquante kilomètres parmi les sables du Ténéré (7). Sur cette vaste étendue, caravaniers puis automobilistes s'étaient toujours orientés grâce à un repère, « l'arbre du Ténéré », un acacia particulièrement précieux dans cet environnement désolé. Les concurrents d'un raid organisé par Citroën et RTL, en novembre 1973, le trouvèrent malheureusement mort, gisant au sol, sans doute victime 25

d'un automobiliste maladroit. L'attachement des Nigériens à cet arbre témoin de leur passé était tel qu'ils l'ont transféré, en décembre 1973, au Musée national de Niamey (8). S'il persévère sur la piste de Séguédine, pris par la magie du désert, le voyageur parviendra sur les hauts plateaux qui dominent le Nord-Nard-est du Niger: un quadrilatère de 120000 km2, dont les canyons, lors de pluies rares, fournissent momentanément en eau la plaine de Madama qu'ils entourent. Table de grès massive, culminant à 1200 mètres, le plateau du Djado tombe vers le Ténéré, sur sa bordure occidentale, en une série de falaises abruptes, dont celles, roses, d'Orida. Ce relief en avait fait de tout temps, et jusqu'à la conquête coloniale, un refuge de brigands. L'insécurité qu'ils faisaient régner dans la contrée avait amené la population a bâtir des maisons fortifiées, souvent en des lieux escarpés peu accessibles, dont les vestiges sont encore visibles de nos jours. Ce plateau n'est peut-être pas sans richesses. Des recherches d'uranium y ont été menées, mais elles ont cessé en 1978 et la mévente de ce minerai n'a pas permis de les reprendre. Non moins sévère d'aspect que celui du Djado, se dresse, au nord, le massif de Manguéni, dont les calottes gréseuses atteignent mille mètres en moyenne d'altitude. L'Est du quadrilatère des plateaux est fait, dans sa partie méridionale, des reliefs confus du Tchigaï et, plus au nord, par les falaises de l'Afafi, où les grès figurent une rangée de livres affaissés. Parvenu ainsi aux confins nigéra-libyens, à proximité du Tchad et non loin de l'Algérie, le voyageur pourra saisir la situation géostratégique du Niger et plusieurs aspects, que nous évoquerons plus loin, de son histoire récente. Au long de la piste, depuis son arrivée dans le Nord, il aura fait connaissance avec nombre de populations de la région: les Touaregs, qui se sont installés dans l'Aïr au cours du VIlle siècle, les Arabes Kounta, qui vivent vers ln

Gall et Agadez, et les Toubou - nom qui, en langue
26

Kanouri, signifie « les gens du Tibesti ». Dits aussi Téda et Daza, ceux-ci habitaient sans doute déjà le Sahara avant la désertification de la région. Le touriste aura peut-être aussi eu la chance d'assister au Bianou, la fête d'Agadez, une de ces manifestations qui, comme le Guéréwol des Peuls ou diverses festivités datant, ici ou là au Niger, de l'époque précoloniale, égaient à intervalle régulier différents centres du pays. Sans doute, le voyageur aura-t-il pu remarquer, tout au long de son parcours au Niger, combien les populations y sont diverses et aussi, aucune région n'étant peuplée d'une seule ethnie, à quel point elles sont mêlées. Redescendant des plateaux du Nord par Bilma, le visiteur traversera encore le Kawar, où tous les paysages sahariens qu'ils a vus seront pour lui résumés: désert de sable, plateaux de pierre et massifs arides, mais aussi vertes oasis, lesquelles lui sembleront d'authentiques paradis terrestres parce qu'il y verra les seuls endroits dans l'étendue sans fin, royaume du silence, où la vie humaine puisse s'épanouir (9).
(1) DONAINT Pierre et LANCRENON François, Le Niger, 2ème édition, PUF, Paris, 1976, p.3 (Collection «Que sais-je? »). Ils font ainsi justice de l'interprétation lexicale erronée qui, pendant longtemps, a fait croire que Niger signifiait «noir», comme en latin. (2) Il existe trois versions principales sur l'origine du nom de Niamey, lequel pourrait venir de : 1. Oua Niammané (prenez par ici, prenez par là), mots qui auraient été dits aux siens par le premier occupant des lieux. - 2. Nia (mère) mé (accès), endroit où la mère d'un Maouri, autorisé depuis à construi-

re là sa case, allait chercher de l'eau.

-

3. Nia (nom d'un arbre) mé (accès),
-

endroit où des Maouri, rescapés d'une bataille contre des Peuls, auraient trou-

vé refuge après avoir traversé le fleuve Niger. Sources:

Textes et documents sur Niamey, IFAN, (1955) ; - BERNUS Suzanne, Particularismes ethniques en milieu urbain: l'exemple de Niamey, institut d'ethnologie, musée de l'homme, Paris, 1969 ; - Documentation de la Mairie de Niamey; Radio France internationale, Lieux et peuples d'Afrique, Paris, 1986. (3) Réunion des Musées nationaux de France, Catalogue et Petit journal, Paris, octobre 1993 ; Connaissance des arts, numéro spécial, Paris, 1993. De 1993 à 1998, l'exposition a été présentée, en totalité ou en partie, à Paris, Leyde, Philadelphie, Bamako, Ouagadougou, Lagos, Niamey (janvier-mars 1998), Nouakchott et Conakry. 27

HAMABoubou,

(4) DONAINT et LANCRENON, op. cit., p. 3. (5) Voir le chapitre X et également, pour l'uranium, les chapitres VII et VIII, ainsi que l'index. (6) BOURGEOT André,« Le désert quadrillé: des Touaregs au Niger», in Politique africaine, n° 38, Paris, Karthala, juin 1990. (7) TAQUET Philippe, l'Empreinte des dinosaures, Odile Jacob, Paris, 1994, édition nouvelle en 1997. Le premier ouranosaure exhumé se trouve au Musée de Niamey. (8) BANIA SAY Mahamadou, Le Niger et ses merveilles, Niamey, 1989, p.36. (9) Voir Informations touristiques pratiques, à la fin de la Carte d'identité du Niger, en clôture de cet ouvrage.

28

VARIATIONS CLIMATIQUES AU SAHARA

De 150 000 à 90 000 ans avant nos jours: phase humide (pléistocène moyen). Un lac de 2 000 km2 s'étend dans le Sahara central libyen. De 90 000 à 50 000 ans: phase aride ménageant des zones d'humidité, en particulier sur la frange nordorientale de l'Aïr. De 40 000 à 20 000 ans (Humide ghazalien) : développements lacustres (lac Tchad, à partir de 30 000 ans) et palustres. De 20 000 à 12 000 ans: installation au Niger d'un climat aride tandis que le Nord du Sahara reste humide. Entre 12 000 et 7 000 ans: commencent des temps néolithiques anciens coïncidant avec une phase humide nigero-tchadienne. 7 000 ans avant nos jours: nouvelle période de sécheresse. 6 000 ans: le climat actuel s'établit au Sud du Sahara.
Source: GADO Boubé, «Paléoenvironnements et occupation humaine des temps préhistoriques à l'époque contemporaine», in La Réserve naturelle nationale de l'Aïr et du Ténéré (Niger), pp. 263 - 287.

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II HIER, LE NIGER

Même si le paléolithique, civilisation préhistorique commencée il y a 3 700 000 ans, a été présent au Niger, c'est le néolithique, apparu voilà 12 000 années, qui est l'époque ancienne la mieux représentée dans ce pays. Elle se subdivise en deux groupes, saharien et sahélien, qui se sont développés de part et d'autre de la falaise de Tiguidit, au sud d'Agadez. Caractérisé par ses peintures et gravures rupestres, ses monuments funéraires, sa céramique, ses cuirs, fers et bronzes, ce néolithique nigérien est aussi l'époque qui voit les populations sahariennes, sous l'effet de la dernière vague d'assèchement du pays -le climat actuel s'est établi voilà 6 000 ans - se déplacer en direction du sud. Accentuée il y a 4 000 ans, cette migration par vagues successives contribue au peuplement de l'actuel territoire nigérien, dont les populations finiront par organiser leur existence dans des structures, généralement étatiques, plus ou moins élaborées selon les temps et les lieux. L'héritage de l'empire songhay. Les Nigériens sont partie prenante à l'histoire de l'un des plus puissants Etats du Soudan occidental, l'empire songhay.

Il se constitue entre le Vile et le Xe siècle, le long du fleuve Niger, en aval de Gao, où se sont établis des villages habités par des Songhay, subdivisés en trois clans: les Sorko, pêcheurs et piroguiers, maîtres du « Fleuve », les Gaw, chasseurs, et les Gabibi, cultivateurs. Vers le VIle siècle, des Berbères Lemta, fuyant la Tripolitaine devant l'invasion arabe, atteignent cette région, s'allient aux Sorko, s'emparent de la direction du

pays,jusqu'ici assurée selon la légende,par un « poissonfétiche », et fondent la dynastie des Dia, dont la capitale est Koukia (ou Gounguia). À la fin de la première décade du XIe siècle, Dia Kossoï se convertit, semble-t-il, à l'Islam et Gao devient la capitale du pays. Mais Koukia restera, longtemps encore, pour les empereurs Songhay la « mère-patrie », où chaque nouveau Dia va recevoir l'investiture au cours d'une cérémonie essentiellement animiste. Ville particulièrement riche, située entre le Fleuve et la route transsaharienne passant par la vallée du Tilemsi, Gao attire la convoitise de divers Etats, en particulier celle du Mali voisin. En 1325, un lieutenant du mansa Kankan Moussa, empereur du Mali, s'empare de la capitale Son-ghay et, la même année, rentrant d'un pèlerinage à la Mecque, Kankan Moussa lui-même fait une escale à Gao, d'où il emmène avec lui, comme otages, deux princes Songhay, Ali Kolen et Souleymane Nare Une dizaine d'années plus tard, ces otages parviennent à s'enfuir et, relate la tradition, c'est le premier qui débarrasse son pays de la tutelle malienne et fonde une nouvelle dynastie songhay, celle des Sonni ou SI, dont le plus illustre représentant sera sans doute Sonni Ali Ber (Ali Le Grand), qui régnera de 1464 à 1492. De sa mère originaire du Farou, dans la région de Sokoto, Ali Ber reçoit une éducation fondamentalement animiste et son initiation aux cultes des génies (Holé) contribue à en faire, dit-on, un remarquable magicien. Son peuple le considère d'ailleurs lui-même comme un génie et ses griots l'appellent Dâli, c' est -à-dire le « Très-haut ».
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Dans ces conditions, Sonni Ali Ber ne peut être qu'un musulman médiocre, dans lequel les chroniqueurs de Gao, Es Sa' adi et Ahmed Baba, voient un « tyran », un homme « cruel» et « sanguinaire », adversaire irréductible de l'Islam et de ses savants. Les mêmes chroniqueurs musulmans, comme d'ailleurs tous ses autres adversaires reconnaissent néanmoins à Ali Ber énergie, endurance et génie militaire. « Toujours vainqueur, jamais vaincu », dit de lui Es Sa'adi. Les vingt-huit ans de règne d'Ali sont autant d'années de lutte armée, sa « puissante cavalerie» et sa « nombreuse flottille» étant les pièces maîtresses de son dispositif militaire. Il se lance d'abord contre Tombouctou, à la demande du gouverneur de la ville qui, impuissant devant la dictature des Touaregs, devenus les maîtres de la cité depuis 1433, a décidé d'en finir avec eux. « L'armée songhay approchant de Tombouctou, ville raffinée et considérablement métissée, tous prirent peur devant ce déploiement de forces nègres. La ville se vida non seulement des Touaregs, mais aussi de l'élite intellectuelle et... du gouverneur qui avait appelé à l'aide. Tous s'enfuirent vers Walata. Irrité par cette attitude, Sonni donna libre cours à son rude tempérament et plusieurs nomades furent passés au fil de l'épée (1468) » écrit Joseph Ki- Zerbo (1). L'empereur victorieux et ses troupes occupent la ville, la pillent et mettent à mort plusieurs notables locaux, dont un certain nombre de théologiens de l'Islam (ulémas), ainsi qu'une trentaine de jeunes filles is-sues de familles musulmanes. De là procède la réputation d'homme cruel et d'anti-musulman impénitent faite à Sonni Ali Ber. En vérité, la réaction de l'empereur songhay n'est pas celle d'un animiste irrespectueux de l'Islam et des valeurs qu'il véhicule. En faisant exécuter des ulémas et certaines de leurs filles, Sonni Ali Ber inflige une correction non pas à des musulmans, mais à des traîtres, auxquels il reproche de ne pas se soucier du bien-être de leur région et de se faire complices des Touaregs et de diverses autres populations sahariennes qui pillent les biens des autochtones et violent leurs femmes. 33

Tombouctou étant soumise, Ali Ber se tourne contre Djenné, laquelle ne tombe à son tour qu'après un siège de plusieurs années, en 1473. Comme pour rendre hommage au courage de sa vaillante population, l'empereur Songhay fait montre de clémence: il épargne la cité vaincue et épouse la reine-mère de Djenné. Un comportement qui est à l'opposé de celui qu'il adopte vis-à-vis des Peuls du Macina auxquels, entre autres vexations, il ferme hermétiquement, vingt-huit ans durant, les portes des appareils administratif et judiciaire de l'Etat songhay. Contre les Mossi du Yatenga, Sonni Ali Ber remporte deux victoires, en 1480 et 1483. Il porte aussi la guerre dans le Bandiagara, en pays dogon, dans le Borgou et chez les Gourmantché. Le «Très-haut» trouve la mort en 1492, noyé dans une rivière, en rentrant justement d'une expédition contre ces derniers. En mourant, Ali Ber laisse à ses successeurs un Empire convenablement géré. «Il a été non seulement un guerrier vainqueur, mais, tout comme Napoléon, un organisateur, un administrateur et un habile politique qui sut voir loin», écrira l'historien français Hubert Deschamps (2).Son successeur immédiat, son fils Sonni Bakary, ou Si Baro, est détrôné dès janvier 1493 par un de ses généraux, Mohammed Touré, qui fonde la dynastie des Askia (14931528). Comme son nom l'indique, il ne s'agit pas d'un Songhay, mais d'un Soninké appartenant au clan des Touré. A l'intérieur, Askia Mohammed Touré, musulman convaincu, s'attache à faire oublier aux ulémas la dureté de Sonni Ali Ber. Il commence donc par délivrer tous ceux que ce dernier avait jetés en prison, faisant de la plupart ses conseillers.Un de ces « hommes d'Allah », Mahmoud Kâti, cadi de Tombouctou, exerce même sur l'Empereur une véritable fascination. Désireux de lutter contre la dissolution des mœurs, Askia comble les lettrés musulmans de présents de toutes sortes et n'entreprend rien sans les consulter. Puis, comme pour donner une preuve supplémentaire de sa piété, et peut-être aussi afin de légitimer le pouvoir qu'il vient d'usurper, l'empereur songhay 34

entreprend en 1496 un pèlerinage à la Mecque, accompagné de cinq cents cavaliers et de nombreux ulémas. Pour payer son séjour et celui de sa suite aux lieux saints de l'Islam, y créer des orphelinats, des écoles, acheter une maison destinée à abriter les pèlerins originaires du Soudan, offrir des aumônes, Askia Mohammed doit débourser une fortune d'environ trois cent mille pièces d'or! Grâce à la générosité dont il fait montre, l'empereur obtient d'ailleurs de ses hôtes le titre de Calife du Soudan, en même temps que le bonnet vert, le turban blanc et le sabre qui en sont les insignes. Au plan militaire, s'il ne parvient pas à vaincre en 1497 les Mossi du Yatenga, il bat en 1500 et 1508 le Mali, dont il prend les provinces septentrionales, y compris l'important centre économique de Téghazza, puis les Peuls et les Bariba du Borgou. Le Tékrour, à l'ouest, est annexé à son tour. Dans le désert du nord, l'Askia fait d'Agadez un avant-poste de l'Empire, mais au sud-est c'est en vain qu'il cherche à imposer sa souveraineté aux Etats haoussa de Kano, Kastina, Gobir, Zanfara et Zaria, de même qu'au Kabbi et au Bornou. Les conquêtes d'Askia Mohammed Touré consolident et portent « l'empire des Songhay à ses limites extrêmes, de Dendi à Sibiridugu au sud de Ségou, de Teghazza à la frontière du Yatenga », relève l'Histoire générale de l'Afrique de l'Unesco (3) ; mais, si l'on compte les royaumes vassaux, sa mouvance s'étend de l'Atlantique à Kano. Certes, les chroniqueurs de Tombouctou, qui sont à la fois ses conseillers et ses protégés, portent des jugements plutôt complaisants sur Askia, mais nous savons par Jean Léon L'Mricain qu' Askia Mohammed Touré n'est pas plus tendre que Sonni Ali Ber envers l'ennemi: lui aussi fait tuer des souverains vaincus, réduire des prisonniers de guerre en esclavage, écraser ses sujets d'impôts, empoisonner des chefs... Le fait que ces pratiques soient essentiellement appliquées à des populations semi-animistes (ou même franchement animistes) a-t-il constitué une justification aux yeux des chroniqueurs musulmans? 35

Askia Mohammed Touré abandonne son trône malgré lui en 1528. En effet cette année-là quelques princes songhay, ayant réussi à surmonter leurs querelles intestines, s'entendent pour écarter du pouvoir leur père, d'ailleurs devenu aveugle, au profit de l'un d'entre eux, le prince Moussa. Celui-ci exerce, deux années durant, un pouvoir parfaitement tyrannique avant d'être assassiné. Mais pratiquement tous ses successeurs règnent, à leur tour, par la terreur. Quand Askia Dawd (1549-1582) devient empereur, il se trouve à la tête d'un pays dont la décomposition semble largement entamée. Il réussit cependant quelques guerres heureuses contre les Mossi, les Mandé, et les Peuls du Macina, et encourage le commerce avec le Maroc, auquel il afferme les mines de sel de Téghazza. Malheureusement pour l'empire songhay, le souverain marocain est plus ambitieux et il décide purement et simplement, en 1585, de faire occuper ces mines par ses propres troupes. En 1588, le règne de Mohammed Baro s'achève par une guerre civile. Autrement dit, lorsque son successeur Ishaq II (1588-1591) accède au pouvoir, la fin de l'empire songhay est bien proche... De fait, le 13 mars 1591 à Tondibi, les trente mille hommes de l'armée songhay se trouvent face aux soldats marocains conduits par le pacha Djouder, un renégat espagnol au service du roi Moulay Ahmed Al Mansour « Les troupes songhay furent écrasées après, il est vrai, une journée de résistance héroïque », nous apprend Michel Abitbol (4). Au moment où, vainqueurs, les Marocains s'emparent de la partie occidentale de l'empire songhay et organisent comme ils peuvent le pillage du pays, les Songhay, quant à eux, ne s'avouent pas vaincus et tentent, autour de leur nouveau souverain Askia Nouhou (1591-1599), d'organiser une résistance dans le Dendi, entre Yatakala et Gaya. En cette fin du XVIe siècle qui voit tomber leur Empire, les Songhay ont déjà développé une brillante civilisation. L'empire a une organisation politico-administrative bien structurée et l'empereur trouve le temps de discuter avec son peuple, auquel il accorde audience tous les vendredis. Quant à la vie à la cour, elle est réglée par un pro36

tocole particulièrement strict: tout sujet doit se prosterner devant le souverain et se couvrir la tête de farine, si c'est un haut dignitaire, ou de sable quand il s'agit du commun des mortels. L'empereur, personnellement à la tête de l'administration centrale du pays, est assisté de ministres et de conseillers divers, eux-mêmes secondés par une multitude d'agents. Dans les provinces, tous les pouvoirs - à l'exception de

celui de juger donné, lui, à des cadis indépendants - sont
concentrés entre les mains des gouverneurs, représentants personnels de l'empereur. Dans cette vaste organisation politico-administrative, une place de choix est réservée aux grandes cités, dont l'administration est confiée à de hauts dignitaires nommés par l'empereur. C'est le cas pour Tombouctou, Djenné et Gao, tous importants centres économiques. La vie économique de l'Empire est essentiellement basée sur l'exploitation de la main-d'œuvre servile, notamment dans le domaine de l'agriculture. L'empereur luimême possède des villages de cultures mis en valeur par des esclaves, et dont les fanfa (régisseurs) envoient régulièrement des redevances à Gao. Nous savons, par exemple, que sous le règne de l'Askia Dawd le régisseur Missakoullah faisait parvenir chaque année, du Dendi à la Cour impériale, un millier de sounnou de riz (environ 250 tonnes) produit grâce à la main-d'œuvre servile. En faveur de l'agriculture, justement, des travaux de canalisation ont été entrepris sur le fleuve Niger et les Askia n'hésitent pas à faire venir du Touat, dans le futur sud algérien, par exemple, des horticulteurs juifs pour améliorer la production locale. L'autre dimension significative de l'activité économique de l'Empire est représentée par les différents types d' échanges locaux, inter-provinciaux et surtout transsahariens.

La position géographiquede l'empire, entre les « pays
nigériens» au sud, le Sahara et le monde méditerranéen au Nord, l'ordre et la sécurité que les empereurs sont parvenus à instaurer et à faire respecter contribuent à donner au 37

commerce transsaharien un véritable essor. Du Nord, l'Empire reçoit des marchandises de toutes sortes, depuis les fruits séchés jusqu'aux chevaux, en passant par les soieries, les draps, les tapis et les armes (essentiellement des sabres) ; sans compter le cuivre de Takedda. En échange, il offre des esclaves, de l' ivoire et de la poudre d'or (5). Naturellement, ces différentes activités économiques, et en particulier le commerce transsaharien, procurent à l'empereur, grâce aux droits d'entrée qu'il fait percevoir sur les marchandises, des ressources très confortables. Une partie sert à créer et à entretenir une véritable animation culturelle dans le pays. Bien avant l'avènement de Sonni Ali Ber, de solides études islamiques se font à Tombouctou où s'installent, dans la première moitié du xve siècle, deux grandes familles lettrées, les Aqît et les Anda ag Mohammed. Mais c'est surtout sous Askia Mohammed Touré, musulman lui-même, que des cités telles que Tombouctou, Gao, Walata et Djenné deviennent véritablement de « hauts lieux d'études religieuses », ainsi que d'éminentes citadelles du savoir, celui-ci étant alors inséparable de celle-là. Si, au XIVe siècle, les lettrés soudanais s'adressaient de préférence à des maîtres maghrébins pour approfondir leurs connaissances, à partir du xve siècle, sans rompre ses relations avec le Maghreb, le Soudan oriente de plus en plus sa quête du savoir vers le Caire et les lieux saints de l'Islam. Au niveau universitaire, les étudiants soudanais se lancent dans leur propre pays à la conquête d'un savoir à la fois complexe et diversifié: droit (figh), théologie (tawid), exégèse coranique (tafsir), logique, rhétorique, grammaire, linguistique, didactique, mais aussi histoire, géographie et astrologie. Cet enseignement de très haut niveau est dispensé dans des « mosquées-universités» (Jinguerber, Sankoré, Sidi Yaya), toutes sises à Tombouctou, par des professeurs émérites dont les plus connus sont Mohamoud Ben Omar Aqît (1463-1548), Mohammed Bagayoko (1523-1594) et Abdoul Abbas Ahmed 38

Baba (1556-1627) ; de ce dernier, l'historien Sékéné Mody Cissoko dira qu'il est « le plus grand docteur soudanais et tombouctien du XVIe siècle (et qu'il) symbolise, à lui seul, l'apogée de la culture nigérienne» (6). Ainsi donc, de consommateur d'un savoir conçu et élaboré par d'autres, le Soudan finit par devenir, à son tour, un excellent fabricant des choses de l'esprit, et les grandes cités de l'empire songhay s'érigent en puissants centres intellectuels où des Noirs Soudanais maîtrisent, entre autres, les sciences religieuses et la langue arabe. A tel point, d'ailleurs, que dans des domaines aussi variés que la religion, le calendrier, la vie économique et l'astrologie, pour ne citer que ceux-là, la langue songhay fait de nombreux emprunts à l'arabe. Un regret, cependant: pourquoi ces érudits ne profitent-ils pas de leur savoir, et de l'autorité morale et politique qu' il leur confère, pour utiliser leurs propres langues (le songhay ou le mandé, par exemple) dans le développement de la culture religieuse? Les raisons en sont nombreuses et certaines se devinent aisément: à l'époque, le statut de la langue arabe était encore plus brillant que de nos jours, sans compter que, pour les musulmans des siècles passés, déjà, le véhicule naturel de la culture islamique ne pouvait être que l'arabe, langue choisie par Allah lui-même pour transmettre son message à Mahomet. Mais qu'importe! L'utilisation exclusive de cette langue n'entame pas le mérite des intellectuels de l'époque, de même qu'il ne diminue en rien la qualité-du travail qu"ils ont accompli. On ne peut qu'admirer tous ces érudits et constater, non sans fierté, avec Cheikh Anta Diop, que « quatre siècles avant la rédaction de la Mentalité primitive de Lévy-Bruhl, l'Afrique noire musulmane commentait la Logique formelle d'Aristote et était dialectitienne ». La corbeille volante des Zarma Mais revenons à l'histoire politique des Songhay qui, après la bataille de Tondibi, aboutit à l'émiettement de leur Empire et à la constitution d'un Etat zarma sur l'actuel territoire nigérien. 39

L'armée de terre songhay ayant été' battue à Tondibi,
« comme paralysé, Ishaq II, qui disposait toujours de la

maîtrise du fleuve, ne tenta aucune contre-offensive et préféra au contraire négocier avec Judar (Djouder) les conditions de son retour au Maroc », relève Michel Abitbol, qui poursuit: « Déçu du pitoyable aspect de Gao et conscient du mauvais état physique de ses hommes, le pacha marocain se montra disposé à accepter les offres de l'Askya. Mais AI-Mansour ne l'entendit pas ainsi: il révoqua sur le champ Judar et le remplaça par le deuxième dignitaire de l'armée marocaine, Mahmud B. Zarqun, auquel il assigna une seule tâche: la conquête totale du Soudan et la destruction des diverses forces soudanaises qui, dans un désordre général, avaient tenté de combler le vide laissé par la déroute des soldats songhaï» (7). Dès son arrivée dans la boucle du Niger, Zarqun s'empare de Koukia, matrice de l'empire songhay, et défait Ishaq II, qui « s'enfuit vers le sud-est par la rive droite du fleuve, jusque dans la région de Say», nous dit Yves Urvoy (8). Son successeur au Soudan, le pacha Mansour Abdal-Rahaman (1595-1596), réussit quant à lui à battre Askia Nouhou, le nouvel empereur songhay, et l'oblige même à se retirer dans le Dendi. Heureusement pour les résistants, ce dernier pays demeure indépendant des Marocains établis à Tombouctou et sa frontière se stabilise « près de l'actuelle limite du Soudan et du Niger, entre Tillabéry et Ansongo ». Apparemment, dans le premier tiers du XVIIe siècle, les Songhay du Dendi font la paix avec les envahisseurs marocains, qui en profitent d'ailleurs pour s'immiscer dans leurs affaires au point d'arbitrer les querelles de succession. Plus tard, dans un ultime élan, les Songhay tentent de refaire leur unité autour de leur nouvelle capitale, Sikié, près de l'actuel Niamey, sur la rive droite du fleuve. En vain. Ils se divisent alors définitivement en un certain nombre de petits Etats: Dargol, Gorouol, Kokoro, Téra, Namaro, Anzourou et l'actuel Dendi (région de Gaya). Leur manque d'unité politique n'empêche cependant pas ces différentes nations songhay de sauvegarder leur 40

indépendance jusqu'au début du XIXe siècle, ce qui n'est pas rien quand on sait que la plupart d'entre elles subissent une très forte pression peule et touarègue. Mais une autre conséquence importante de la bataille de Tondibi réside dans l'exode, de la boucle du fleuve vers l'actuel Niger, des ancêtres des populations zarma (ou djerma) de ce pays. À en croire l'historien Boubé Gado, « les Zarma sont très probablement, en partie, des Songhay de la dynastie des Zâa, c'est-à-dire des «Zaberbenda » qui se sont individualisés d'entre les Songhay pour des raisons politicoreligieuses avec la conversion du « Zâ Kotso Moslem» ou « Zâ Moslem Dam» à l'Islam, vers l'an 1 000. Leur Individualisation fut la cause déterminante de leurs migrations successives vers l'Est, où il se mélangèrent avec d'autres groupuscules songhay, vers l'Ouest où ils furent en contact avec les Soninké, les Malinké et les Peul... » (9). Ces derniers, précisément, vont se trouver à l'origine de la migration zarma vers l'Ouest. Voici comment, d'après une légende fort répandue dans la région de Niamey et qu'Yves Urvoy a publiée il y a plus de soixante ans: « Les Djermas habitaient autrefois le pays de Mandé, en même temps que certains Peuls, dont le chef du pays. Il avait un fils qui jouait d'habitude avec des enfants djermas. Ils allaient tous ensemble se baigner à une mare qui se trouvait à peu de distance du village. Chaque fois, après le bain, le fils du chef s'essuyait avec les vêtements des enfants djermas. Un jour qu'ils se rendaient comme d'habitude tous ensemble à la mare, un petit Djerma dit à ses camarades: « Si, aujourd'hui, le fils du chef essaye de s'essuyer avec mes habits, je le tuerai ». « Après le bain, le jeune Peul recommença; l'autre prit son sabre et lui coupa la tête. Un Peul, témoin du crime, courut prévenir le chef, père de la victime, qui convoqua ses cavaliers pour attaquer les Djermas. Le chef de ces derniers, Mali Béro (Mali le grand), convoqua tous ses gens et les invita à quitter le pays pour éviter d'être massacrés. TI fit confectionner une « daba », grande corbeille en paille
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qui sert de base aux greniers à mil, y fit monter tous ses gens et, grâce à quelque formule magique qu'il dit luimême ou fit dire à un sorcier, la daba s'envola avec les patriarches du peuple djerma et alla atterrir dans la boucle, à Douna, puis près de la mare de Gossi (Nord du Hombori). D'autres disent à Tchiakalbal, sur la rive droite, non loin de Gao. Ils y trouvèrent des Touaregs qui les accueillirent bien, tuant des bœufs et des moutons pour leur donner à manger, et près desquels il restèrent un moment. Mais au bout de quelques temps, Mali-Béro, craignant de voir son petit groupe réduit en servitude, invita les Djermas à repartir. Une partie accepta, remonta dans la daba et alla atterrir dans la région d'Andéramboukane. D'autres précisent qu'ils allèrent d'abord à Dusconguié, au nord de Ménaka, puis à Issafankyi, au nord de Jibane (Andiorou), puis à Andéramboukane, où ils restèrent cinq ou six ans, enfin à Sargane, dans le Djermaganda où Mali mourut et d'où ses fils se dispersèrent dans l'actuel pays djerma » (10). Selon toute vraisemblance, les sédentaires du Dirma adoptent la langue songhay après la conquête du pays par Sonni Ali Ber et subissent « le voisinage encombrant des Peuls », pour reprendre la formule d'Urvoy, durant tout le XVIe siècle. Si la fameuse corbeille volante n'est que le fruit de l'imagination des traditionalistes zarma, les vexations à l'origine de cette migration vers d'autres cieux sont en revanche une réalité, dont ont d'ailleurs également souffert d'autres populations, comme le confirme Es Sa' adi dans le Tarikh-es-Soudan. Selon toute vraisemblance, la migration zarma a dû se faire par vagues successives qui ont donné naissance aux différents sous-groupes actuels, à savoir: les Kallé (région de Dantchandou, Hamdalaye, N'Dounga et Niamey), les Wazi, qui constituent, dans la région de Dosso, le noyau zarma de l'Est, et les Gollé (dans la région du Boboye notamment). Mali Béro meurt dans le Zarmaganda où sa tombe, encore visible à Sargane, est longue d'une quinzaine de mètres. N'est-ce pas, en effet, la demeure éternelle d'un 42

géant qui aurait reçu du ciel des dons exceptionnels, notamment celui de pouvoir communiquer, grâce à la portée de sa voix, avec sa sœur vivant à une quinzaine de kilomètres de Sargane ? Après la mort de son ancêtre mythique, le groupe d'immigrants zarma commence à se disloquer. Il faut attendre la fin du XVIIe siècle pour voir un dénommé Tagourou rassembler en un Etat unique les Zarma dispersés, fonder Dangaré, dans le Téghazza, et s'installer à Kobi après le décès de Kandi, son père. Le rassembleur du peuple zarma a quatre fils: Sagam, Zamo Séga, Boukar et Hâli Koda. Impatient de régner, Sagam tente d'assassiner son père. Sans succès, car Boukar dévoile le complot. Le vieux Tagourou maudit alors son fils aîné, accordant en revanche sa bénédiction à celui qui lui a sauvé la vie. Et, dans la mentalité africaine, cela suffit à expliquer que les descendants du fils indigne n'aient pas réussi à créer, pour leur propre compte, ce que Boubé Gado appelle une « province historique spécifique ». Par contre ceux de Boukar, qui succède à son père, réussissent, indique Urvoy, à descendre plus au sud pour fonder« Le village de Goudal, non loin de l'emplacement actuel de Dosso », et organisent plus tard « autour de ce nouveau village, les Djerma de l'Est (Ouazis), qui essaimèrent rapidement dans

le pays formant actuellementle canton de Dosso » (11) on leur doit aussi la fondation de la chefferie de Kirtachi. Zamo Séga et ses descendants se répandent quant à eux dans le Boboye, tandis que Hâli Koda s'établit dans le Fakara primitif (une partie du Kiota actuel), où ils tissent des liens de mariage avec des Kallé et des Gollé trouvés sur place. Le XVIIe siècle est celui de l'apogée du peuple zarma, qui voit sans inquiétude d'autres populations, les Maouri et les Kourfayawa, venir s'installer sur son territoire. De retour de la Mecque, à la fin du XVIIe siècle, un certain Ali Hinna, marabout peul originaire du Macina, s'établit dans le Dallol Bosso où il fonde le village de Gaouré. Là, durant plusieurs décennies, dit la tradition, il mène une 43