Le processus psychique et la théorie freudienne

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Joël Bernat est psychanalyste. Il contribue, par son travail, à une réflexion qui s'est implicitement proposé d'étudier ce que j'appellerais globalement la rémanence dans l'oeuvre théorique freudienne. Il nous propose une interrogation de cette construction. La pratique de la cure impose au psychanalyste de ne pas adhérer au discours des théories infantiles, mais il apprend aussi qu'aucune théorie ne s'en éloigne. Cela constitue le principe même de ce qui fait trace, à la condition de savoir lire. Joël Bernat nous indique les formes originaires des énoncés freudiens et surtout comment la théorie est informée par la filiation, agissante et féconde. Il nous invite à une mise à jour lente et patiente de la mémoire freudienne, des sources voilées, du lunon de la pensée que Freud a voulu transcrire. C'est un texte rigoureux qui est proposé sans cesse reformulant cette proposition que l'écriture de la pensée est la mise en oeuvre de sédiments. C'est ainsi que nous pouvons assister ici à la croissance extérieure au sol d'origine, mais s'y fertilisant, d'une pensée psychanalytique dont il est implicitement inutile de dire qu'elle est freudienne.
Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296323865
Nombre de pages : 230
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LE PROCESSUS PSYCHIQUE ET , LA THEORIE FREUDIENNE

ETUDES PSYCHANALYTIQUES
C()llectio1l {lirigée par AlaÙl Julie1l BrU11et Joël Ber1lat.

La collection Etudes Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tOllSceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors~hapelle",. hors "école", ll{l11sa psychanalyse. l

(Ç)L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4523-3

JOËL BERNAT

LE PROCESSUS PSYCHIQUE ET LA THÉORIE FREUDIENNE

AU-DELÀ DE LA REPRÉSENTATION

.

L 'Harmattan

Inc.

55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

à Mariol1 & Vil1cel1t, pour qlli ...

et Hanl1ah, salIS qlli ...

INTRODUCTION

Par quel chemin ce qui surgit dans le champ du réel est-il perçu puis accède à la conscience? Quel est le processus psychique qui admet ou refuse une perception à la conscience? Question qui intéresse et le fonctionnement de l'appareil psychique, et la situation de la cure, et donc la formation du psychanalyste. C'est, nous semble-t-il, ce qui très tôt questionne et intéresse Freud, et lui fera découvrir ce que depuis nous nommons les formations de l'inconscient: rêve, fantasme, lapsus, acte manqué, symptôme. De même, une des questions souvent posée quant à Freud pourrait ainsi se formuler: par quelle opération de pensée a~t-il muté les acquis de son auto-analyse en technique et théorie psychanalytique? Quelle était sa méthode de travail, de pensée? Et comment a-t-il élaboré cette méthode? Cela amène à considérer les cryptomnésies de Freud sous un autre angle que celui du simple oubli. Ce qui pose aussi la question de notre mode de réception du texte freudien, de notre mode de lecture, de notre transfert au texte. Ces questions ne sont pas seulement, ou simplement théoriques; elles nous intéressent en ce que le trajet de Freud dont les textes portent la trace, son mouvement interne donc, ce chemin, serait celui-là même de la formation du psychanalyste. Interrogations qui sont en fait des facettes différentes d'une seule et même question: quels sont donc les processus psychiques qui font qu'une perception devient ou non consciente. Ce qui concerne, par exemple, ou ce

qui est, le schibboleth de la psychanalyse, soit la reconnaissance de l'inconscient, dont Freud disait en 1923 :
"...la différence entre conscient et inconscient est en fin de compte une affaire de perception~ à laquelle il faut répondre par oui ou par non, et l'acte de perception luimême ne donne aucun renseignement sur la raison pour laquelle quelque chose est perçu ou n'est pas perçu. On n'a pas le droit de se plaindre de ce que le dynamique ne trouve dans les phénomènes qu'une expression équivoque." 1 Or cette question, quant au système PerceptionConscience, court dans toute l'oeuvre, incessante et permanente., que ce soit dans l'Esquisse., ou dans 1~'illterprétatio17 des rêve,f.,'2, comme dans L'Abrégé de p,\ychallalyse.

Ceci fut souvent abordé., mais essentiellement du côté des contenus de la pensée freudienne., de ses emprunts et ses concepts propres. Nous souhaitons l'approcher sous l'angle des processus psychiques, dont Freud donne de très nombreuses indications au fil de ses textes, voire dans l'ordonnancement même de ceux-ci, en ne traitant directement cette question qu'en de très rares occasions. Car une lecture diachronique révèle que le mode même de construction et d'ordonnancement des textes freudiens obéit à ce processus psychique (de l'accession d'une perception à la conscience) et son déterminisme qui, dans l'après-coup des années vingt recevra sa pleine théorisation (pourquoi I920 ? et pourquoi dès lors la levée des cryptomnésies ? Aurait-elle à voir avec la seconde
1 Freud S., "Le moi et le ça", OCF-P., ~\'ll, PlJF 1991, p. 260. 2 (~l par exemple dans le chapitre VII la section II sur "la régression", l11telprétatioll des rêves. p. 453 sq.

8

topique ?). Effet de "l'exigence interne de l'objet inconscient" en Freud qui oriente l'évolution même de la pensée,

tel que l'énonceJean Laplanche 3 et celui donc de l'effetde
cryptomnésies en ce qu'elles sont déterminantes, pas tant de contenus représentatifs, que. deprocessu.s de pensée et de perlaboration propre à un "crypto-Freud" ; l'intérêt étant, pour nous, d'en repérer le destin technique comme théorique: pourquoi, par exemple, certains auteurs on "leur" Freud, celui d'une période délimitée, voire, pourquoi parle-t-on encore "de" l'inconscient, au singulier sinon avec majuscule, quand Freud rappelle dans son Abrégé de psychaflalyse l'existence de trois inconscients? A ne point se saisir du mouvement du texte, mouvement qui fait oeuvre certes, mais qui est peut-être bien plus important que le contenu du texte, l'on court le risque d'objectifier, de produire des objets de savoir, des objets-écrans. Wladimir Granoff 4, en son séminaire Filiatiol1s, rappelait, qu'avec la mort de Freud disparaissait aussi et surtout la visée déterminant l'oeuvre ~ dès lors le danger est qu'il ne reste qu'un objet, fut-il Werke, oeuvre, s'offrant à la maîtrise dans la séduction d'un savoir. Il s'agit de ne point perdre de vue cette visée pour notre propre compte, pas plus que d'ignorer le "chemin" qu'elle put emprunter. Deux dimensions donc, visée et chemin, intimement mêlées, mais aux effets fort différents sur et pour celui qui emboîte le pas du prédécesseur. Si la dimension de "visée" est assez connue, bien que chacun en aie sa lecture, ce qui après tout est recommandable, celle du "chemin" est bien plus obscure
3 Le .fourvoiement biologisant de la sexualité chez Freud, Les empêcheurs . de tourner en rond, 1993, p. 7. 4 GranofrW., Filiations, Paris, Editions de Minuit, 1975, p. 34. 9

dès lors que l'on quitte le refuge de la biographie et de l'événementiel: car il ne s'agit pas de s'instaurer lecteur externe d'une vie, position qui n'est pas exempte de transferts, bien au contraire, mais de tenter de suivre un fil, cet obscur guide intime du marcheur qui, tel le fil rouge d'un fameux cordage marin 5, donne cohérence et consistance au "chemin" et donc au cheminement d'une pensée. Chemin, visée: si nous insistons sur cette dimension, c'est parce que nous avons la "conviction" qu'une telle pérégrination, telle celles de Moïse ou de Vinci, figures pérégrinantes par excellence, dans l'oeuvre freudienne, et son effet de migration interne, sont un des éléments fondamentaux de la formation du psychanalyste comme de son acte. Aussi n'est-ce point étonnant si bien des penseurs, dont la longue existence leur permis de faire oeuvre, soulignent l'importance du chemin. Par exemple, aux derniers temps de sa vie, alors que se dessinait la publication intégrale de son oeuvre, c'est en ces termes que Martin Heidegger trace un en-tête au projet 6:
"JVege - nicht werke" : des chemins

- pas

des oeuvres.

Et, moins encore: Arbeit ! Mot d'ordre, donc, figuré par le court texte "Un chemin de campagne" 7.En cela, le philosophe est dans la lignée des plus anciens, qu'ils fussent
5 Métaphore de Goethe, in Les affinités électives: à la manière des câbles de la marine britannique, un fil rouge lui est intimement incorporé pour signaler son appartenance à la Couronne, fil qu'on ne pourrait détacher sans défaire l'unité et la solidité des câbles. 6 Rapporté par Boutot A., in Heidegger, coll. "Que sais-je?", Paris, PUF 1989, p. 17. 7 Heidegger M., "Le chemin de campagne" (Der Ferweld), Questions III & IV', collection Tel, Gallimard 1990. 10

sages du Tao ("chemin", ou "Voie" 8, mais en tant qu'il ne dit pas son nom ni même ne. peut et ne doit être nommé) ou encore Platon (celui du Timée 9 et de la "Cause errante"). Car, et nous le savons bien, c'est le cheminement, en tant que pérégrination, qui est formateur. Mais en quoi? Pour l'instant, nous poserons qu'il n'y.a pas de différence entre le chemin, le parcours d'un penseur dans son oeuvre, et celui de la perception vers la cQnscience. La pérégrination de l'une est celle de l'autre. A notre tour, nous souhaitons inscrire ce mot d'ordre, "qes ~emins", comme guide d'un parcours des textes freudiens, ce qu'après tout Freud à sa façon indique, f).arexemple lors du second avant-propos aux Etudes sur l'hystérie, en 190.8 :
"Le meilleur conseil (...) suivre la voie que j'ai moi-même parcourue." 10

Il ne s'agit donc pas de recenser les emprunts ou les points d'appui que Freud put faire à divers moments de ses élaborations, c'est-à-dire des contenus, cela ayant été largement étudié. Notre approche souhaite s'en différencier en tentant de saisir d'une part, le crypto-processus psychique de et en l'homme Freud inventant l'analyse en lui, et d'autre part, le trajet qui crée l'analyse et l'analyste. Car si l'on opère une lecture diachronique du texte freudien, c'est-à-dire attentive à son mouvement propre, historique, l'on peut être saisi par la perception d'un fonctionnement: une crypto-méthode, ou mieux encore un
~

8 ej: par exemple, Lao Tseu, TaD Te.King, Paris, Crallitnard 1967. 9 Platon, Tirnée, ( 48-b ), Garnier-Flammarion, 1969: c:f Ït!fra, le chapitr~ sur "La cause errante". 10 Freud S., p. xn de l'avant -propos à la seconde édition des Etudes sur . I'hystérie, Paris, PlJF 1971. Il

crypto-processus de pensée, qui parcours et organise ces textes. Résultat d'une lecture qui relève donc, non pas d'une attention à, ou d'une recension de contenus, d'objetsconcepts, mais d'une écoute du mouvement de cette pensée qui, en son trajet, dévoile une structure que l'on pourrait décomposer en trois temps tel que Freud l'a élaboré de plus en plus clairement à partir de 1925 : - le surgissement et l'accueil de l' "idée spontanée" (Eilifall), incidente, et sa conséquence: le rejet par négation, ou la réception selon un jugement d'attribution. La question freudienne étant ici celle de l'origine, du lieu de provenance de l'Ein.fall, et de ce qui surgit. - puis un temps de perlaboration (Dllfcharbeitung) selon une exposition (Darstelllll1g) en une "mise en scène, en jeu ou en oeuvre" de l'idée attribuée et de l'épreuve de la réalité. - enfin, l'opération du jugement d'existence qui mène, soit à un renoncement, soit à une affirmation (Bejahung) et la possibilité de symbolisation et de théorisation. L'effet, l'effectivité (Wirklichkeit - cf ilifra) de ce processus global d'affirmation est le déplacement du sujet, de sa place même (Entstellul1g, au sens second indiqué dans le Moïse). Or Freud n'a cessé d'indiquer, au fil de son texte, les éléments et les élaborations successives de ce processus de pensée; jalons, dans une première période, cryptomnésiques, puis de plus en plus différenciés, théorisés. Nous soutenons que ce trajet/processus est celui de la formation du psychanalyste: le trajet psychique de l'homme Freud est le trajet même de la formation du psychanalyste, la technique étant l'effet déposé, le précipité de ce mouvement. Celle-ci ne peut donc pas n'être qu'un "outil" qu'il y aurait à acquérir, et qui répondrait d'une
.

12

"exigence externe" (Forderul1g), mais bien l'effectivité d'une perlaboration de "l'exigence interne" de l'objet inconscient et de sa course. De même, modèle du processus psychique ou/et scientifique: en 1912 dans lotem et JabOl/II, puis l'année suivante dans "L'intérêt de la psychanalyse" 12,Freud, sans doute inspiré des écrits ethnologiques et anthropologiques qu'il a beaucoup parcouru en cette période, insiste sur les
trois systèmes de pensée

-

ou conception

du monde,

Weltal1schallung - que l'humanité a produit: une conception animiste ou mythologique, une conception religieuse, une conception scientifique. Il ne s'agit pas là d'un simple constat historique, mais bien de l'évolution de la pensée humaine qu'il va reprendre sur un plan phylogénétique, avant de la rabattre sur le plan ontogénétique, en tant que dépôt de cette phylogenèse portée par la langue. Mais c'est aussi une indication quant à la clinique, comme arrêt du processus psychique. Ces trois temps de la pensée sont ceux même de la vie psychique (çf le travail de deuil) et le modèle de la cure type: passage des contenus animiques vers les processus psychiques qui nous régissent,.. soit un "au-delà des représentations" (expression que nous devons à J. B.Pontalis) et ainsi la question du "transfert infini" 13. Mais c'est aussi la direction vers un "animisme scientifique". La psychopathologie serait alors la résultante de modes d'arrêt, de fixation de ce processus psychique.
Dans une première partie, nous nous intéressons à quelques cryptomnésies chez Freud afin d'en repérer la
Il Freud S., Gallimard 1993, p. 191. 12 Résultats, idées, problènles, l, PlJF 1984, p. 209. 13 Pontalis 1. B., La .force d'attraction, Seuil 1990. 13

pesée et le destin dans- ses modes de perception et de pensée, comme en ce qu'elles peuvent déterminer la visée freudienne, ou du moins en indiquer une certaine orientation. Ceci permettrait de saisir, d'entrevoir que l'ensemble de l'oeuvre est une perlaboration de certaines cryptomnésies vers une affirmation ou un renoncement: ce qui fait du texte l'exemple même du processus d'affirmation dans le système Perception-Conscience. Puis, nous aborderons plus précisément ce processus d'affirmation, celui de la Bejahl.ll1g,que Freud élabore très précisément en 1925 en son texte sur "La négation" : cela pourrait paraître paradoxal, mais en f~it révèle l'indissociabilité de l'affirmation d'avec le fantasme et ses formules de contradiction et de négations des perceptions. Ce processus d'affirmation est ce qui mène soit à un renoncement face à l'épreuve de la réalité, soit à une affirmation en consciencè, une reconnaissance: "là où ça était, je est advenu", au; sens de la connaissance dans l'inconscient. Mais, au-delà de ce processus, une des conséquences en est le déplacement même du sujet. Enfin, nous tenterons d'appliquer cette compréhension de l'affirmation. à la question de la reconnaissance des trois inconscients, en en suivant le mouvement perlaboratif de Freud, qui est le parcours que nous faisons ou avons à faire. Cheminement qui nous enseigne aussi certain~s choses quant aux lieux mêmes de notre écoute, puisque la question du système Perception-Conscience y joue à plein, tant du côté du patiçnt que de l'analyste. Ce parcours viendrait ainsi indiquer quelque chose quant à nos "crypto-Freud" personnels, soit nos lieux de fixation 'à un temps de l'oeuvre et non à la globalité du trajet, ce qui pourrait déterminer un type d'écoute, ou du moins le révéler. Ceci s'illustrerait, par exemple, de l'emploi bien 14

plus fréquent de la première topique, plutôt que de la seconde. Ainsi, lire Freud n'est pas tant affaire d'y faire retour comme spécificité d'une psychanalyse "à la française", mais bien le lieu de la mise en chantier, sans cesse, du travail de perlaboration et du processus d'affirmation, en chaque lecteur, de ses perceptions, d'une épreuve de réalité, et de la reconnaissance consciente de ce qui l'anime.

15

Première partie
La "crypto-méthode" de Freud

ou le trajet du processus insu

Chapitre I : L'Ei1!fall en 1920
"J'ai un talent particulier pour le contentement fragmentaire." S. Freud 1

"Dans les domaines auxquels nous avons afflÜre, la connaissance ne se présente qu'en éclair. Le texte est le roulement bien tardif du tonnerre." W. Benjamin 2

Dès lors que la psychanalyse est dotée d'une nouvelle topique et de sa théorie des pulsions, indis-sociables d'une révision de la technique, au cours des années vingt Freud peut qualifier de "préhistoriques" deux éléments techniques: la Katharsis et l'Einfall. Ceux-ci ne furent pas sans le destin propre à toute cryptomnésie, opéran~ dans des liens transférentiels forts, l'un avec Breuer, l'autre avec Ferenczi, en des retours masquant ou dévoilant des liens plus anciens. Eléments préhistoriques et qualité cryptomnésique : nous pouvons soutenir, de cette place de lecteur non exempte de transfert, que ces deux éléments eurent une influence profonde, voire déterminante, sur l'exigence, non pas "de" Freud, mais "en" Freud: ceci pour différencier un mode de penser appliqué à, ou sur, un objet externe, d'un
1 Freud S., lettre à G. Groddeck du 17-IV-1921, in Ça et moi, Paris, Gallimard 1977, p. 70-71. 2 Benjamin W., in Passages, ()euvres, N. I, 1.

autre: l'accueil en soi de l'objet interne. Nous qualifions cette exigence en Freud d'un "encore, et sans cesse", tant pour l'élaboration de la théorie que de la pratique, cela par opposition à des systèmes clos tel celui de Fliess, se situant du côté d'un "enfin", celui d'une vérité paranoïaque. En d'autres termes, il fut pour Freud essentiel de maintenir l'inachèvement comme un véritable processus; celui de l'exigence, qu'entre autres noms il baptisa: affirmation d'Eros, ou encore, et pourquoi pas, psychanalyse. Cette exigence produisit la pensée freudienne, théorique comme technique, lorsque chaque soir, il se retirait dans la "cuisine de la sorcière", qui était aussi son lieu d'écoute des patients. Mais que s'y opérait-il donc? Soit ici le lieu d'emprunts devenus inconscients ou cryptomnésiques, dont il s'agira de mettre en lumière les effets, tant techniques que théoriques, en prenant appui, par exemple, sur deux phénomènes: l'Eilifall et la Katharsis, en tant que processus (préhistoriques quant à l'analyse) déterminants de la pensée de Freud.

tique" 3 est un court texte de 1920, répondant à un écrit
d'Havelock Ellis, où celui-ci suppose que la règle fondamentale de la technique psychanalytique n'est, en fait, que l'emprunt fait à un poète du dix-neuvième siècle, le Dr. J. J. Garth Wilkinson (plus connu comme poète mystique et rocailleux que comme médecin, note Freud) et sa méthode de l'Impression quant à l'écriture poétique: on choisit tout d'abord un titre, et la première idée qui vient doit être accueillie sans jugement, car l'on doit toujours se fier à l'influx des pensées toujours adaptées à leur objet...
3 Freud S., Résultats, idées, problèfnes, tome I, Paris, PlJF 1984, p. 255 sq. 20

"Sur la préhistoire de la technique psychanaly-

La technique psychanalytique serait donc le. résultat, selon Ellis, du transfert d'une technique littéraire vers la psychanalyse, ce qui lui permet de soutenir que l'oeuvre de Freud n'est pas tant une oeuvre scientifique qu'une réalisation artistique. Freud y réagit non pas quant à la forme (car, comme nous le verrons, si Ellis ignore la culture allemande, ce n'est certes pas le cas de Freud, qui sait ce que cette méthode doit à Schiller et aux romantiques allemands), mais quant au fond, puisqu'il diagnostique là une forme de résistance et un refus opposé à la psychanalyse; la réduction de la règle fondamentale à une technique d'écriture connue viendrait nier ou refouler une autre dimension bien plus importante. Ce qu'il va argumenter de façon étonnante, en employant à son propre sujet la troisième personne, en cet article paru anonymement dans le Zeitschr?ft, signé "F.". C'est en 1919 que Freud reconnaît tout le poids d'une lecture de jeunesse, via un curieux chemin 4 : il s'agit
4 Magrit Dubowitz est une ex-patiente de Ferenczi que Freud a sur son divan: c'est d'elle, ou par elle transmettant une remarque de son mari, Hugo, en analyse avec Ferenczi, que Freud redécouvre Bôme. (f la
lettre du 9 - IV - 1919 à Ferenczi, in : Correspondance Freud

- Ferenczi,

Tome TI,Calman-Lévy, 1996, p. 381 : " Je sais aussi par elle où Bôme veut en venir dans l'article que vous destinez à Imago. La chose me paraît extrêmement plausible: j'ai reçu très tôt Bôme en cadeau, peut-

être pour mon 1~è anniversaire, l'ai lu

avec

grand enthousiasme, et le

souvenir de certains de ces petits articles m'est toujours resté très présent. Pas les cryptomnésiques, naturellement. Quand je les ai relus, j'ai été éto1U1é constater à quel point certaines choses qui s'y trouvent de recouvrent quasi textuellement des choses que j'ai toujours soutenues et pensées. Il pourrait alors vraiment être la source de mon originalité." (je souligne) Rapporté aussi par Mahony P. J. in Freud l'écrivain, Paris, Les

21

d'un recueil de textes de Ludwig Borne (1786 - 1837, de son vrai nom, Lob Baruch), seul ouvrage nous précise-t-il avoir conservé de cette époque. Il gardait en mémoire quelques textes sauf celui qui l'avait alors le plus impressionné : "~'art de devenir écrivain e.n trois jours" (1823), dont il extrait, à la relecture, le conseil suivant:
It

Prenez quelques feuilles de papier et transcrivez trois

jours durant, sans tricherie ni hypocrisie', tout ce qui vous passe par la tête. Ecrivez ce que vous pensez de vousmême, de vos femmes.. de la guerre contre les Turcs, du Jugement Dernier, de vos supérieurs - et au terme de ces trois jours vous n'en reviendrez pas d'avoir eu tant d'idées neuves et inouïes. Tel est l'art de devenir en trois jours un écrivain original! It .

Nous pouvons voir ici une des lignes fondamentales de l'exigence en Freud, celui du mode d'accueil de "l'idée spontanée" (c'est-à-dire: Ein.fall), pour l'instant dans le champ de l'écriture. Cela vient ,en éclairer la place et la fonction chez Freud, tant au niveau du volume de sa correspondance, lieu donc d'émergence des idées, qu'au niveau de la brièveté du temps mis pour écrire certains textes, ou bien encore de sa "règle" de conduite: chaque soir, écrire. Cette définition du mode d'accueil, devenu cryptomnésique, sera l'outil même de l'accueil de ce qui surgit et donc de l'auto-analyse, en soi comme dans le champ transférentiel de la correspondance, mais aussi celui de bien d'autres éléments repérables après-coup dans le rappel que fait Freud d'autres fragments du texte de Borne,

Belles Lettres, 1990, p. 233 ~Jones E., in La vie et ['oeuvre de S.Freud, Tome I, Paris, PlJF 1958, p. 271-2. 22

par exemple: "Une honteuse peur de penser nous retient tous. Plus oppressante que la censure des gouvernements est la censure qu'exerce l'opinion publique sur les oeuvres de
notre esprit."

Le texte de Borne définit donc deux lieux "prétopiques", deux éléments d'un conflit psychique: celui de la source de l'idée et celui de la censure, ce qui, nous pouvons ainsi le supposer, offre à l'adolescent Freud une première représentation - ou, devrions-nous dire, une crypto-représentation ?- de la psyché, et promeut le rôle et l'importance de l'écriture quant à la connaissance de soi. Mais Borne n'est pas l'inventeur de cette méthode de réception de l'idée; en effet, elle n'est pas nouvelle en soi,

et à ce titre Freud cite une lettre de Schiller 5, qu'Otto
Rank lui fit remarquer, et jugée assez importante pour être ajoutée lors d'une réédition de la Traumdeutllng :
"II me semble que la racine du mal est dans la contrainte que ton intelligence impose à ton imagination. Je ne puis exprimer ma pensée que par une métaphore. C'est un état peu favorable pour l'activité créatrice de l'âme que celui où l'intelligence soumet à un examen sévère, dès qu'elle les aperçoit, les idées qui se pressent en foule. Une idée peut paraître, considérée isolément, sans importance et en l'air, mais elle prendra parfois du poids grâce à celle qui la suit; liée à d'autres, qui ont pu paraître comme elle décolorées, elle formera un ensemble intéressant. L'intelligence ne peut en juger si elle ne les a pas maintenues assez longtemps pour que la liaison apparaisse nettement. Dans un cerveau créateur tout se passe comme si l'intelligence avait retiré la garde aui veille aux portes: les idées se
5 Schiller, lettre du l-XTI-1788 à Korner, citée dans L'interprétation rêves, Paris, PUF 1971, p. 96. 23 des

précipitent pêle-mêle, et elle ne les passe en revue que quand elles sont une masse compacte. Vous autres critiques, ou quel que soit le nom qu'on vous donne, vous avez hO,nte ou peur des moments de vertige que connaissent tous les vrais créateurs et dont la durée, plus ou moins longue, seule distingue l'artiste de rêveur. Vous avez renoncé trop tôt et jugé trop sévèrement, de là votre stérilité." [je souligne].

Les "pensées non voulues" déclenchent une résistance très vive qui tend à les empêcher d'émerger, et se transforment en images visuelles ou auditives. Et il Y aurait ainsi à différencier, quant à l'Eilifall, les modes de réception visuel et verbal, ce dernier sans doute comme effet d'un après-coup élaboratif L'Eilifal1 est donc surgissement: miracle de l'instant (d'où l'impératif: à venir, du hic et nUllc pour la psychanalyse et qui sera développé dans l'étude sur le Witz), c'est un point de vue non reproductible mais inducteur (tel l'inquiétante étrangeté) : pas d'emprise possible, sinon par la suite des associations. C'est-à-dire qu'elle pulvérise les constructions, les représentations; temps d'entre-deux, de suspension. Mais de tout cela, ce qui importe pour nous tient au destin de la technique, et à l'évolution cryptomnésique de ce texte. En effet, Freud fit de ce rapport à l'Einfall bien autre chose qu'un mode littéraire, qui n'interviendrait
"pas tant comme la preuve que Freud oeuvre en artiste, que comme la conséquence de sa conviction~ enracinée en lui comme un préjugé~ du déterminisme universel de tout phénomène psychique." [je souligne]

Cela est d'importance, et nous comprenons pourquoi Freud a repoussé Breton et la technique de l'écritllre

24-

alltomatique 6 comme celle de l'Impressiollde Wilkinson,
malgré l'apparente proximité du mode technique; ce qui l'intéresse, c'est le déterminisme psychique: d'où, et comment, soit ses modes d'apparition. D'autres destins sont repérables, notamment techniques (d'où le titre précis de l'article :préhistoire de la technique, et non de la théorie) avec la "règle fondamentale", héritière directe de l'Einfall cryptomnésique, qui recevra sa pleine formulation dès les Etl/des Sllr

l'hystérie 7. Mais notons que ce sont des patientes
hystériques qui sont à la source de l'invention technique: avec Frau Câcilie M., son "institutrice", qui demande à Freud qu'il respecte la règle de l'Eilifall,pour l'instant toujours cryptomnésique en lui, ou Emmy von N. 8, et Anna O., pour Breuer 9, avec la cure par la parole (talkillg cllre) comme chimlley sweeping, en son effet cathartique. Peut-être pour cela, peut-il accéder à ces demandes? Dès lors, la règle, sous l'influence de ces patientes, va passer de l'écrit vers la cure et la parole en prescrivant l'Eilifall au patient, soit l'ouverture d'un champ par le retrait de l'instance critique, "qui monte la garde" selon l'expression de Schiller, pour ainsi aboutir à la réception, l'admission des idées incidentes, latérales, qui chutent 10 en la conscience non sans parfois produire un effet d'inquiétante
6 elles quatre lettres de Freud de 1932 à 1937 à André Breton in OCF-P., tome XIX, PlW 1995, pp. 295-304. 7 Freud S. & Breuer .1.,Etudes sur l'hystérie, Paris, PUF 1971, p. 226 & 233 sq. 8 Ibid., p. 38 : "Ne bougez pas! Ne dites rien! Ne me touchez pas! " 9 Ibid., p. 21 sq. Anna - Bertha Pappenheim, dont le père se prénomait Siegmund. Ll. Freeman Lucy, L'histoire d'Anna O., PlJF 1977. 10 Freud différencie la chute de l'idée de celle dans la névrose: Verfall, en tant que décomposition. 25

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