LE ROMAN DE CHACAL

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Ce livre est un recueil de fables aussi savoureuses qu'originales. Brahim Zellal les a recueillies il y a plus d'un demi-siècle dans les villages de Kabylie. Le résultat de son travail mérite notre reconnaissance. A travers les mésaventures de Chacal, ce personnage auteur de toutes les turpitudes, tantôt amusant tantôt franchement odieux, nous sommes transportés dans l'univers merveilleux des campagnes du temps jadis.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296401716
Nombre de pages : 197
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LE ROMAN DE CHACAL

CAW AL / L'Hannattan, 1999 L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y IK9 L'Hannattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8573-1

LE ROMAN DE CHACAL

Texte berbère et ftançais réédité par Tassadit Yacine

Version

revue et corrigée

A W AL / L'HARMATTAN

~e Centre d'études et de recherches Amazigh (CERAM), lé - en 1984 à la Maison des sciences de l'homme à Paris, ~le soutien de Pierre Bourdieu - par Mouloud Mammeri et groupe, est destiné à servir de lieu de rencontre et de munication aux chercheurs versés dans les études berbères. :ERAM, au service d'une passion désintéressée, s'est donné . objectif principal de favoriser la collecte systématique de ~s de littérature orale, dont beaucoup sont menacés de !rition. Le Centre publie une revue annuelle, Awal, Cahiers Ides berbères, qui est à son numéro dix-huit et une série vrages publiée aux Éditions AWAL, dont une collection à la .on des sciences de l'homme.

Le roman de chacal a constitué un numéro du fichier périodique berbère. Le texte recueilli et transcrit par Brahim ZelIal et revu par le Père DaIlet a été réactualisé au niveau de la transcription. Outre quelques modifications, la traduction a été conservée en l'état. J'ai jugé utile d'ajouter en annexe des histoires traduites ou inventées à partir du roman. Je ne finirais pas sans remercier le Père Lanfry qui m'a permis d'éditer le texte et ainsi d'enrichir le patrimoine kabyle.

INTRODUCTION

Brahim Zellal ou le chacal sous le couffin

Comme son titre l'indique, l'histoire de Chacal est un roman, c'est-à-dire une œuvre narrative où règnent l'aventure, l'imagination et la passion. "Roman" au Moyen Age, désignait un genre littéraire, le récit d'une succession d'aventuresl. Mais ces récits, comme les Fables de La Fontaine, sont une représentation une projection ou re-projection de la société avec ses différents rapports de forces à la fois patents et latents, nécessaires à tout fonctionnement social. Brahim Zelia), le translateur et traducteur, dans une démarche semblable à celle des folkloristes en France a voulu faire découvrir au lecteur que la culture orale kabyle bien que dominée pouvait aussi produire une littérature digne de celle dispensée par le colonisateur. Imitant en cela le chacal kabyle Brahim Zellal va se livrer en livrant le patrimoine oral kabyle.

l. Georges Duby, Mâle et Moyen Age, Paris, Flammarion, 1988, p. 95.

II
LE CONTEXTE SOCIO-HISTORIQUE DE LA COLLECfEDES FABLES ET DE LEUR PUBLICATION

Le but avoué de Brahim Zellal est de faire connaître le folklore kabyle dans lequel, enfant, il a baigné. Cependant nous pensons qu'il a des raisons, conscientes mais non dites, pour recueillir et traduire ces contes. Le parcours intellectuel du translateur - son origine sociale, sa formation, sa position au moment où il établit la collecte (1920), où il élabore le recueil (1942), où il le publie (1964) - n'est pas inintéressant pour le lecteur et permet de mesurer l'apport de ce travail à la culture algérienne ainsi que son poids dans le contexte politique et social de 1964, peu favorable à la production culturelle en général et kabyle en particulier. Ce texte n'a pas eu le privilège de l'édition ordinaire. Il a en effet paru de façon artisanale, tapé sur machine à écrire, chez les pères blancs à Fort-National, dans le Fichier périodique berbère. Le Roman de Chacal a été diffusé "sous le manteau" dans une aire géographique et un cercle d'amis très restreint.
EN ALGÉRIE COLONIALE

Bien que Brahim Zellal soit né au village des At Abdelkrim Iwadiyen (Ouadhia), son nom indique qu'il est originaire des At Zellal où la lignée a vécu jusqu'en 1850. Le fils de Brahim raconte que son grand-père était un proscrit qui avait demandé protection (l'anaya) aux At Abdelkrim. Cependant les Zellal eux-mêmes appartiennent aux At Addache. Ce serait une famille de lettrés (qui comptait un clerc dans ses rangs) et un de leurs ancêtres Hadj Brahim (Je grand-père du translateur que ce dernier "ressuscite" en reprenant son prénom et sa vocation) était non seulement scribe mais aussi résistant puisqu'il a

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participé à la bataille de Icherriden en 18571. Mais, si le grandpère de Brahim avait une position dominante au départ, il n'en sera pas de même par la suite à cause de son engagement dans la résistance. Vaincu, Hadj Brahim connaît une décadence sociale, et son fils, le père de l'auteur, deviendra agriculteur. Cependant conscient, du décalage social qui existe entre lui et son père, il va tenter de doter son fils Brahim du savoir dont il a été frustré: le jeune Brahim est écolier chez les pères blancs à Aït Abdelkrim, puis à Aït Menguellet. Après le brevet, il entre à l'école normale et en sort instituteur. Mobilisé en 1914 puis démobilisé en 1918, il sera nommé à Cherchell. Il prépare une licence d'arabe et obtient un diplôme supérieur de berbère. Il est nommé professeur d'arabe à Blida en 1928. Intellectuellement et politiquement, il est proche de ses collègues, les instituteurs, et en particulier de la Voix des humbles2. Il est du reste révolté par l'inégalité de statut entre les communautés (les Européens et les indigènes d'une part, les indigènes citadins et les ruraux, d'autre part). La ville de Blida, où il sera amené à vivre les années suivantes pour y exercer son métier, se caractérise par une
culture citadine

- très

développée

depuis le XVIe siècle3

- et de

ce fait peu ouverte sur les cultures paysannes locales. Il semble a priori difficile à un non-citadin, kabyle de surcroît, de

l. Bataille dont le résultat a été la conquête de la du général Randon. Il est vrai que At Zellal était un intellectuel important qui permettra l'émergence d'une Kabylie: Cheikh Amokrane. La famille de Cheikh
branches cadettes par rapport à la famille de l'auteur.

Kabylie par les troupes centre de rayonnement personnalité célèbre en Amokrane est une des

2. Organe d'expression des fonctionnaires algériens qui réclame en particulier l'abolition du code de l'indigénat. 3 . C. Trumelett les Saints de l'islam, Paris, Diederi, 1881.

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s'intégrer à la société d'alors sans renoncer en partie ou en totalité à son identité. Toutefois Brahim Zellal a un statut privilégié qui lui permet de transcender en apparence ce handicap de départ. Mais, même dans le cas où les auteurs occupent des positions dominantes, il est parfois difficile de trouver un équilibre entre le moi profond (berbère) et la position occupée. C'est peut-être aussi cet environnement hostile à la culture berbère et paysanne en général qui aide Brahim Zellal à la prise de conscience de son identité primitive. Il s'intéresse, d'après son fils, à la culture orale (d'expression berbère et arabe). Il est aussi conteur. "II lui arrivait d'organiser des rencontres avec ses élèves, le samedi après-midi, pour dire des contes. En arabe, les Mille et Une Nuits ft. Achevé en 1942, l'opuscule est le résultat d'une longue investigation. Brahim ZelIal a mis vingt ans pour recueillir les différentes versions. Il a dû parcourir avec son fils plusieurs douars de Kabylie (dans le Djurdjura) : At Aïssi, Tizi Hibel, At Yenni, Iwadiyen. La source principale sera fournie, dans la même région, par les At Sedqa. Outre la collecte et la transcription des textes berbères en caractères latins, Brahim Zellalles a traduits dans une langue française de qualité). Les années qui précèdent l'élaboration du Roman de Chacal sont marquées par un bouillonnement politique et des conditions socio-économiques très dures. Les Algériens souffrent d'une pénurie alimentaire qui affecte plus les paysans que les habitants des grands centres urbains (sièges de

1. Le corpus a constitué un des numéros du fichier de documentation berbère réalisé (et diffusé) artisanalement par les pères blancs à Larbaâ Nat Iraten.

v
l'administration et du pouvoir) et les villages de colonisation où la minorité européenne est établie. La presse de l'époque nous rappelle cette période de famine généralisée, avec, en particulier, les reportages d'Albert Camus en Kabylie. Les poètes d'expression orale, plus liés à une tradition, ne manquent pas non plus d'évoquer la vie quotidienne qu'ils partagent avec leur auditoire: Qasi Udifella est l'un des meilleurs témoins de cette périodeI. L'auteur va tenter d'affirmer son identité en remettant en question les idéologies dominantes sans se prononcer explicitement à leur sujet. Pour ce faire, il commence d'emblée par le titre: pourquoi le Roman de Chacal? Brahim Zellal se réfère au Roman de Renart pour souligner une équivalence de "culture" (le Roman de Chacal vaut le Roman de Renart, semble dire l'auteur) et de ce fait dénoncer l'inégalité de statut qui caractérise les deux cultures. Les deux "romans" sont donc à la fois semblables et différents. Brahim Zellal a été marqué par la littérature française qu'il a étudiée, enfant, sur les bancs de l'école. Il semble adhérer aux valeurs de la culture apprise et conquise puisque c'est là qu'il s'est épanoui; mais après la "rupture" il va opérer un retour vers la culture de l'enfance, maternelle, orale... Ce qui peut renvoyer à une quête d'identité et à un rejet inconscient de la culture dominante. Reprendre un titre très connu n'est pas en tout point innocent et peut avoir plusieurs significations, en particulier revendiquer une égalité ou mettre en question les valeurs reçues

- ce

qui, dans le contexte

de l'époque,

était une hérésie.

1. Cf. Tassadit Yacine, Poésie berbère et identité. Qasi Udifella, héraut des At Sidi Braham, Paris, Maison des sciences de l'homme, 1987, pp. 257279.

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Mais cette résistance secondaire de l'homme adulte a été précédée d'une forte imprégnation de la culture coloniale, voire d'une adhésion au projet de la mission civilisatrice de la France. L'enseignement du français était dispensé dans un esprit laïque militant frisant le dogmatisme. Cet enfant algérien a intégré dans ses structures mentales cette vision de la culture et de la langue françaises perçues comme supérieures, et il a idéalisé les instituteurs. Plusieurs étapes ponctuent les trajectoires de l'élite intellectuelle dans les sociétés dominées, élite qui sera confrontée au système colonial et contrainte pour le combattre de s'approprier ses armes.. Et la culture reste un moyen d'accès à l'univers des dominants, fût-ce de manière médiate. Pour ce faire, les intellectuels commencent d'abord par maîtriser les instruments culturels des dominants en opérant une série de ruptures avec les modes traditionnels sous-jacents (la vie paysanne dans sa perception de l'univers: ses croyances, ses solidarités politiques et familiales, voir plus loin) ; revendiquer une position sociale dans l'espace socio-culturel des dominants et tenter dans un premier temps une insertion totale ou partielle (le mariage avec une Française étant le signe d'assimilation par excellence). Ils opèrent ensuite, un tri entre la part de bienfaits qu'apporte l'acquisition de cette culture supposée "émancipatrice" et le prix à payer de l'aliénation qu'elle engendre. Ce n'est qu'après la rupture avec la culture savante que s'opère un retour à la culture elle-même, intimement liée à leur identité. Le rapport qui lie les auteurs à leur société, à leur culture n'est pas aisé à appréhender. Nous avons tenté de montrer

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ailleurs1 la position complexe d'un intellectuel comme Boulifa à la fin du XIXe siècle2 qui révèle à la fois une aliénation par rapport à la culture française dominante et une volonté de défendre et illustrer son identité. Il va saisir l'occasion offerte par le général Hanoteau (auteur de plusieurs ouvrages sur la Kabylie3) pour affirmer cette volonté. Comme Brahim Zellal, Boulifa utilise la ruse par femme interposée pour défendre les valeurs de la virilité (tirrugza) kabyle. Car les dominésdominants, tout en défendant leurs dominés (les femmes) ou de manière générale leur système de valeurs, défendent leurs propres "intérêts". Ce qui rend leur situation très complexe. Tout en se voulant libérés de leurs anciens dominateurs, ils ressentent un malaise par rapport à eux dans la mesure où ils se sentent redevables de leur état de savoir. Le savoir (comme l'initiation dans les sociétés anciennes où il faut mourir à soimême pour renaître autre) ne s'acquiert pas impunément. Il faut payer le prix du sevrage primitif, celui de l'acquisition de la culture d'adoption qui permet de renaître autre: ici le candidat est mieux pourvu, mieux armé de titres et diplômes qui lui donnent un pouvoir et une assise sociale. L'acquisition de cette culture autre passe par des titres, des techniques, des rites (comme dans la magie ou dans les confréries mystiques) qui contribuent non seulement à la formation mais surtout à la

1. Cf. Ammar Ben Saïd Boutifa: Recueil de poésies kabyles, présenté par Tassadit Yacine, Parls..Alger, Awal.Édition, 1990. 2. Boulifa a ouvert la voie de la recherche par les indigènes dans le domaine de la culture berbère mais en même temps il exposait le rapport aliénant (de façon inconsciente) ~ la culture française. 3. En particulier: Poésie populaire de la Kabylie de Jurjura, Paris imp. impériale, 1867, pp. 475 et Hanoteau et Letoumeux La Kabylie et les coutumes kabyles, Paris, imp. Nationale, 1872.73, 3 vol.

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transformation de l'être. Les lettres, au sens de savoir, anoblissent, distinguent, classent même dans l'extrême marginalité par rapport au groupe d'origine ou au groupe d'adoption. Mais il arrive très souvent que les agents veuillent concilier les deux cultures: la culture d'adoption n'est parfois adoptée et comprise que pour permettre de connaître et faire reconnaître la sienne. Tous ne parviennent pas du premier coup à cet équilibre délicat. Le plus déchiré entre le langage appris et le langage hérité est peut-être Jean Amrouche qui compte parmi les intellectuels algériens qui ont compris très tôt les relations souvent complexes entre les cultures dominées et les cultures dominantes, à l'époque coloniale. "11 est toujours difficile de se définir avec quelque précision, c'est peut-être impossible. Que penser alors des difficultés que peuvent rencontrer dans cette entreprise nécessaire les milliers d'hommes qui hésitent entre un langage hérité et un langage appris? Le langage hérité est en accord avec les génies du sol et de l'air africains, en accord avec les voix qui sourdent en chacun de nous,. ,nais le langage appris s'accorde avec tout ce que l'Africain moderne s'est assimilé de la civilisation chrétienne de l'Occidenr" Aussi, très souvent, les auteurs ressentent-ils un très grand malaise dans leur culture d'adoption. Ce malaise est dû à un surinvestissement réalisé dans la culture française et qui n'a pas

I . Jean Amrouche, in L'Éternel Jugurtha, archives de Marseille, p. 86.

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répondu à leurs attentes, en particulier, la reconnaissance de leur statut de dominantl ; d'où ce malais: "La population européenne {...] nous a niés,. {...] Elle ne savait même pas si nous enseignions l'arabe ou le français. Nous n'étions pour elle que des maîtres d'école arabes et nos titres ne ressemblent en rien à ceux de nos camarades français. A ses yeux nous ne pouvions être que des inférieurs. Opinion manifestée par tous.2"

d'assimilation à la France décrit - au détail près - les traits de caractère des dominants. Cette position est confortée par une hiérarchie professionnelle:
"Nos chefs directs se montraient souvent autoritaires et cassants avec nous. Nous ne pouvions prétendre ni à des égards, ni à de la confiance de leur part. Ils ne nous accordaient généralement ni considération, ni estime [...J. Nous ne trouvions auprès d'eux ni sympathie, ni affection. Lorsque de leur fait, nous ne souffrions pas d'une hostilité déclarée, de paroles discourtoises, de reproches injustes, d'appréciations blessantes, d'affronts cuisants, nous pouvions déjà nous considérer heureux... 4"

Lechani, instituteur, militant SFIü3 engagé dans le combat identitaire malgré son adhésion à la culture françaiseet au projet

-

1. L'exemple de Jean Amrouche montre bien qu'il s'agit d'une quête de légitimité dans le monde dominant des intellectuels français de l'époque (Mauriac, Claudel, Gide...). 2. Lechani, La Voix des humbles, avril..mai 1939, p. 7. 3. II était conseiller général dans les années quarante. 4. Ibidem, p. 6.

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Mais la lutte est ici loin d'être terminée. L'intrication de systèmes de valeurs différents entraîne des situations en apparence complexes voire contradictoires; cependant, dans la pratique, elles sont le fruit d'une logique sociale cohérente. Il n'est pas rare de voir les groupes d'origine faire "payer" à leurs membres le prix de l'insertion dans une autre civilisation qui les renie. C'est le cas de cette minorité de fonctionnaires, membre du premier collègel de privilégiés dite de m'tourni, "renégats". Des images multiples sont, pour certaines, produit de l'inconscient, pour d'autres, utilisées à dessein par les transfuges pour exprimer un mal être; comme ce grain (l'olive) qui ne peut rester intact (vivant) qu'en s'incrustant dans les rainures de la meule, pour citer le titre d'un célèbre roman de Malek Ouary Le Grain dans la meule. La survie va de pair avec le meurtre symbolique des siens. Car le grain entier, malgré lui, participe au broyage de la masse des autres grains. Écoutons le témoignage de Lechani : "Mieux considérés (les indigènes) [...]parce que plus souples et moins exigeants, ils ne comprenaient pas très bien pourquoi nous aspirions à plus d'égards et à plus de considération. Formés par des disciplines différentes de celles de l'école normale, ils acceptaient leur condition, souriaient de nos "illusions" et de nos "chimères" et nous donnaient souvent des conseils de résignation et de soumission. La population indigène elle-mêlne ne saisissait toujours pas ce qu'il y avait en nous de généreux et les raisons que nous avions d'aspirer à une vie lneilleure. Routinière, ignorante, superstitieuse dans son ensemble, ayant des préjugés qui faussaient son jugement, il lui

1 . Le premier collège est constitué par des Européens ou des indigènes
"francisés", par opposition au second constitué d'indigènes uniquement.

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arrivait souvent de ne pas comprendre. Nous vivions d'une vie différente de la sienne. Nous exprimions des vues qui ne ressenlblaient pas à celles qui avaient cours dans son milieu. Il nous arrivait de lui faire de la peine, voire de la scandaliser en modifiant notre costume, en ne pratiquant pas certaines coutumes, en émettant des opinions différentes des siennes sur certains problèmes, en ne nous pliant pas à l'autorité du marabout local, etc., d'où des malentendus, des froissements, des heurts, des déboires, des conflits parfois. Et tout cela rendait notre vie plus dure et plus compliquée". Ainsi ces mêmes intellectuels - après avoir refoulé une partie importante d'eux-mêmes -, en refoulant leur culture d'origine reprennent de nouveau conscience en incriminant la culture dominante, celle du colonisateur supposée émancipatrice qu'ils avaient parfois volontairement choisie et dont ils n'anivent pas à s'extraire; ce qui peut expliquer l'intérêt pour les cultures dominées vécu (sans doute) comme un acte de déculpabilisation. Car les relations de dépendance sont très complexes et très fortes y compris pour ceux qui feignent de s'en être débarrassés. Et de plus, il arrive que les dominés soient mus par le désir de mettre fin à l'aliénation dont ils étaient victimes jusque-là, contraints cette fois d'emprunter les instruments de libération que leur offre une partie, même minoritaire, de leurs anciens dominants (fussent-ils marginaux ou plus généralement des dominés) auxquels ils s'identifient). Ainsi de nombreux Algériens, parmi eux des berbérophones comme Brahim Zellal, ont revendiqué leur identité algérienne à travers l'arabe classique et l'islam

1. Les dominés dans les pays du tiers-monde, dans leur lutte contre les pouvoirs en place, s'inspirent des idées de gauche des pays développés.

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orthodoxe 1. Ce qui est un signe de distinction: être professeur d'arabe, naturalisé, est encore une façon de demeurer indigène puisque de nombreux professeurs d'arabe "certifiés" vont devenir des porte-parole de la spécificité algérienne (Boushah, Mehdad) et d'autres de fervents militants de la cause nationale. Malgré leur action en faveur de la nation algérienne ils seront néanmoins marqués par leur formation à l'école francaise. Les enseignants d'arabe formés à l'école occidentale seront amenés non seulement à se distinguer mais même à s'opposer à leurs collègues formés dans les écoles dites orientales, car ces derniers, plus orthodoxes, revendiquaient une légitimité araboislamique plus fantasmagorique que réelle. Quelques années après l'indépendance, et ayant fait ces choix circonstanciels, certains berbérophones et arabophones tentent de revenir aux sources: leurs cultures matemelles2. Brahim Zellal se situe dans ce cas, puisqu'il est professeur d'arabe, de cette catégorie privilégiée du premier coJlège (il a donc étudié l'arabe comme une langue étrangère) mais il a préparé parallèlement un diplôme de berbère à l'université d'Alger, ce qui suppose déjà une prise de conscience et un intérêt certain pour sa langue et sa culture3. Par-delà l'intérêt

I . Beaucoup de lycéens ont choisi d'étudier l'arabe par nationalisme. C'était pour la plupart des étudiants bilingues. Ce bilinguisme, bien que considéré comme efficace au début de l'indépendance, sera en revanche perçu comme hérétique par la suite, car les instruments dans lesquels s'est réalisée cette transmission culturelle participent d'un univers autre (universel) que l'univers dogmatique dans lequel ont évolué l'arabe et l'islam avant et après l'indépendance, en particulier depuis les années soixante-dix. 2. Il est vrai que la prise de conscience chez les arabophones se fait d'une manière plus lente. Le nombre des arabophones manifestant un intérêt pour la culture populaire d'expression arabe est en effet très réduit. 3. Zellal est, à notre connaissance, avec Belkacem Ben Sédira

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que nous pouvons porter à l'étude du corps des intellectuels proprement dit, l'analyse des positions sociales se révèle encore plus importante car elle permet de mettre en évidence les transformations (sous-jacentes) importantes survenues dans un monde paysan agressé par une civilisation moderne. Aussi la connaissance du champ social et culturel de l'époque s'avère-telle indispensable si l'on veut pénétrer une société dans son intimité. Seule une étude rigoureuse (qui reste à faire) de ces mêmes positions dans l'environnement originel des intellectuels et en particulier dans les rapports que ces derniers entretiennent avec les femmes pourrait donner une idée précise de leur mode de fonctionnement. Car c'est au sein de la société d'origine que l'on peut déceler J'attachement des intellectuels à la conservation de certains éléments de leur propre culture. Or, l'étude de certaines trajectoires montre que ce rapport est souvent ambigu car il se pose dans les termes suivants: le retour à la tribu ne signifie-t-il pas dans le même temps le retour aux valeurs de la tribu? On est dès lors amené à s'interroger sur les relations entre discours et positions sociales. Car au sein même de la culture traditionnelle il y a ce que l'on peut appeler les stratégies conscientes (au sens de calcul, d'acceptation de la règle du jeu) mais il y a l'autre aspect diffus - où la notion de calcul est non seulement absente mais niée - en rapport avec la culture incorporée au sens de stratégie non consciente mais parfaitement maîtrisée dans la pratique et qui remonte à la culture reçue dans l'enfance. Mais un jour cette dernière tel le Chacal sous le couffin finit par refaire surface.
Tassadit Yacine
(arabophone d'origine) un des rares lettrés en arabe qui ont porté un intérêt pour la langue berbère. Concilier les deux cultures a constitué et constitue encore un grand paradoxe pour les arabisants.

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