Le Rwanda

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296274266
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LE RWANDA EMERGENCE D>UN ETAT

Collection « Racines du Présent », dirigée par Alain Forest

BOUQUET Christian, Tchad, genèse d'un conflit. LAKROUM Monique, Le travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la crise des années trente. DESCOURS-GATIN Chantal, VILLIERS Hugues, Guide de recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. LIAUZU Claude, Aux origines des tiers-mondistes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). AYACHE Albert, Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942). PABANEL Jean-Pierre, Les coups d'État militaires en Afrique Noire. LABORATOIRE « Connaissance du Tiers-Monde - Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (XIX*-XX* s.), 2 vol. INSEL Ahmet, La Turquie entre l'ordre et le développement. WONDJI Christophe, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. OLOUKPONA-YINNON Adjaï Paulin, «... Notre place au soleil », ou . l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). . BERNARD-DUQUENET Nicole, Le Sénégal et le front populaire. SENEKE-MODY Cissoko, Contribution à l'Histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854. CAHSAI Berhane, E. CAHSAI-WILLIAMSON, Erythrée : un peuple en marche (XIX*-XX* s.). GOERG Odile, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. RAOUF Walif, Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Suite en fin d'ouvrage

Ferdinand NAHIMANA

LE RWANDA EMERGENCE D'UN ETAT

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:

- Le blanc est arrivé, le Roi est parti. Une facette de l' histoire du Rwanda contemporain, Kigali, Printer Set, 1987.
Conscience chez nous, confiance en nous. Notre culture est la base de notre développement harmonieux, Ruhengeri, Imprimerie nationale, 1988. - Le Rwanda, quelques phases et faits historiques, Kigali, Printer Set, 1990.

-

@ L'Hannattan,

1993

ISBN:2-7384-1716-7 ISSN:0757-6366

REMERCIEMENTS

Ce livre reprend en grandes lignes la thèse de doctorat en histoire que j'ai soutenue le 21 novembre 1986 à rUniversité Paris Vil-France. Je saisis cette occasion pour exprimer ma profonde gratitude au Ministère français de la Coopération et du Développement qui, dans le cadre des accords avec le Rwanda, a consenti le fmancement de cette publication. Je suis particulièrement reconnaissant à Madame Cathrine Coquery-Vidrovitch, Professeur à l'Université Paris Vil. En plus d'avoir assuré la direction de ma thèse, de m'avoir donné de nombreux et judicieux conseils, elle a encouragé et appuyé l'édition de ce travail. Mes remerciements s'adressent aussi aux Professeurs Jean Devisse, Claude-Hélène Perrot (Université Paris I Centre de Recherches Africaines) et Marcel d 'Hertefelt (Section d'Ethnosociologie et d'Ethnohistoire au Musée de Tervuren - Belgique). TIsont suivi mes démarches, m'ont facilité raccès à certaines données rares, m'ont invité à approfondir davantage certains aspects de l'évolution socio-politique du Rwanda et à élever constamment le débat. Que mon ami Jean Claude-Désiré Habyarimana et tous ceux qui m'encouragent et me soutiennent dans mes recherches trouvent dans ce livre la source de leur satisfaction méritée. Enfin, je suis heureux de dire merci à Laurence mon épouse, à Gaudence Mukundente, Laurent Ingabire, Adelphine Sabano et Dominique Mushatsi mes enfants. Ds ont su s'adapter d'une façon encourageante aux situations parfois difficiles inhérentes à ma carrière d'enseignant et de chercheur. Sans harmonie chez nous, cette étude n'aurait pas abouti.
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INTRODUCTION

A l'arrivée des Européens, à la fin du 19ème siècle-début 20ème siècle, le Rwanda a été perçu et présenté comme un royaume unifié sous l'autorité d'un même roi appelé umwami. C'est pour les explorateurs et les missionnaires un fait rare sinon unique en Afrique car ils évaluaient la population de ce pays à plus de deux millions de personnes. Ainsi en février 1900, Monseigneur Joseph Hirth de l'Association des Missionnaires d'Afrique (Pères Blancs) qui fut le premier missionnaire européen à entrer au Rwanda a écrit à la fin de son premier voyage dans ce pays: «Tous nos efforts devront se porter sur ce pays; nous n'avons pas partout deux millions d'habitants réunis sous un chef qui nous reçoit si bien chez
lui» (1).

Cette image d'un Etat unitaire fut reprise et amplifiée par tous les premiers auteurs qui eurent à parler de l 'histoire du royaume du Rwanda. Jan Czekanowski fut une exception car en 1917, après avoir étudié la structure sociale, politique et administrative des populations du nord et du nord-ouest du Rwanda, il a conclu que dans ces régions il y avait des groupes familiaux organisés en territoires autonomes ayant des chefs qui s'occupaient de toutes les affaires d'intérêt communautaire (2).Mais cet auteur ne fut suivi ni dans sa démarche d'approfondir les réalités socio-politiques rwan(1) Lettre de Mgr Hirth à Mgr Livinhac, N.D. de Lourdes (Usui),le 20 février 1900, reproduite intégralement par Roger Heremans, «L'arrivée des Pères Blancs au Rwanda», Dialogue, n057 Guillet-août 1976), p.76. (2) Jan Czekanowski, Forschugen im Nil-Kongo Zwischengebiet; Mpororo, Rwanda, Leipzig, 1917. 7

daises ni dans ses conclusions; les écrits qui sortirent après la publication de son livre continuèrent de parler du Rwanda dirigé en entier par un seul roi, l'umwami tutsi de la dynastie nyiginya. C'est seulement en 1956 qu'un ouvrage anonyme intitulé Historique et chronologie du Ruanda a pu contredire le schéma d'évolution historique du royaume du Rwanda tel qu'il était jusqu'alors communément accepté. S'inspirant de ce dernier livre, Jan Vansina se proposa «de retracer les grandes lignes de l'histoire du Rwanda» et «de présenter une nouvelle vue sur la question» (3).TIconclut par ce constat que, dans la partie septentrionale et occidentale du royaume du Rwanda, il y avait «des provinces souveraines» qu'il fut difficile d'incorporer dans le domaine nyiginya. En effet, toutes les tentatives de conquête de ces provinces furent un échec car: «TIn'y avait pas de moyens pour parvenir à ce que les Hutu du Rwanda occidental acceptent en même temps la perte d'une souveraineté et un statut d'infériorité dans une société à castes. Même la force armée ne pouvait y contraindre que temporairement, puisque chaque campagne militaire était suivie d'une révolte. Et la complexité des structures politiques rwandaises ne réussit pas à pallier cet échec. En 1900, le Rwanda n'était pas un Etat uni. La conquête de l'Ouest s'avérait illusoire, malgré les efforts d'adaptation et la prolifération des structures politiques que l'ingéniosité de ses dirigeants y déploya.»(4) Cette situation prévalut dans le nord, le nord-ouest et même dans le sud-ouest jusque dans les trois premières décennies du 20ème siècle; elle prit fin à la suite de la restructuration administrative opérée par le pouvoir colonial belge en 1931. Cette réalité historique appelle une question: qu'est-ce qui a permis à ces régions d'échapper à l'expansion politique nyiginya et donc à l'emprise du pouvoir des abami de la dynastie nyiginya du Rwanda?

(3) Jan Vansina, L'évolution du royaume rwanda des origines à 1900, Bruxelles, Acadénùe Royale des Sciences d'outre-Mer, 1962, p. 95. (4) Jan Vansina, Idem, pp. 93-94.
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Sur le plan de l'histoire, plusieurs explications ont été avancées parmi lesquelles se trouvent: l'esprit belliqueux, l'amour de l'indépendance et l'éloignement des populations du nord, du nord-ouest et du sud-ouest par rapport à celles du Bwanacyambwe et du Nduga. deux régions qui furent successivement la base de la politique des abam; de la dynastie nyiginya et le point de départ de l'expansion de leur pouvoir. Mais ces réponses sont loin d' être satisfaisantes car dans d'autres régions du Rwanda. il y a eu aussi des populations guerrières soucieuses de garder leur indépendance qui ont combattu avec acharnement les abami nyiginya mais qui ont été vaincues et soumises. De plus, les traditions orales tant officielles que populaires font état de tentatives de conquête des rois nyiginya contre le nord, le nord-ouest et le sud-ouest bien avant même la soumission de plusieurs régions proches du Nduga ou du Bwanacyambwe. Qu'il suffise de mentionner à titre d'exemple la guerre de Ruganzu Ndori de la dynastie nyiginya contre le territoire du Bugara (au nord) dont l'umwami Nzira fils de Muramira fut trm"treusementtué avec toute sa descendance mâle. C'était au 17ème siècle. A mon avis le fait que cette victoire du roi nyiginya Ruganzu Ndori sur les populations du nord n'ait pas été suivie par la conquête et la soumission politique fournit un élément important de réponse à la question posée: les relations entre les abami nyiginya et les populations des régions susmentionnées ont obéi essentiellement au dynamisme interne et propre à chacune des parties en présence. Ou côté des abami nyiginya: Les historiens ont jusqu'à présent omis de noter qu'avant le 20ème siècle le pouvoir nyiginya n'a pas toujours disposé d'un personnel administratif et politique suffisant chargé de faire respecter la loi du vainqueur après les victoires militaires. O'une part, il faut considérer que les éléments de valeur et de confiance capables de diriger des régions nouvellement conquises étaient militairement associés à l'umwami qu'ils accompagnaient dans toutes ses campagnes. Les installer à résidence permanente loin de sa cour eût été pour lui une façon de se priver de leurs services, de leurs conseils, de leur expérience et de leur bravoure au combat. O'où ils recevaient plutôt leurs fiefs dans des régions proches des capitales royales. O'autre part, dans le cadre de la distribution des fonctions administratives et politiques, rumwami prenait ses collabo9

rateurs parmi ses proches parents,ses amis ou parmi d'autres alliés fidèles. Dans ce cas, les hommes parmi lesquels il fallait choisir n'étaient pas nombreux. Mais le problème ne se situe pas seulement au niveau du cercle réduit des candidats au commandement des provinces mais encore et surtout au niveau du nombre de Tutsi en général, eux qui étaient dans ce système les premiers sujets concernés. Au début de ce 20ème siècle, pour une population exagérément évaluée à environ deux millions d'habitants, les Tutsi représentaient moins de 10% et comme tous les autres membres de la population, ils étaient dispersés dans les différentes provinces du royaume. Avec un contingent si réduit de Tutsi, on comprend que l'umwami nyiginya a souvent manqué de cadres pour administrer des territoires conquis. D'où il a recouru quelquefois aux vaincus pour demander à leurs anciens dirigeants autochtones de les administrer désormais en son propre nom. C'est pourquoi dans la plupart des cas, après le départ des guerriers victorieux, les régions conquises reprenaient leur autonomie et rejetaient l'autorité du roi nyiginya. Etant désormais au courant de la tactique qui lui a assuré la victoire, les populations de ces régions et leurs dirigeants locaux résistaient vaillamment à ses tentatives de reconquête et tenaient même en échec ses armées. Ce fut le cas des régions du nord et du nord-ouest qui, après avoir subi des défaites militaires devant Ruganzu Ndori, réussirent peu après à recouvrer leur autonomie et à la garder jusqu'au début de ce 20ème siècle. Concernant les guerres des abami nyiginya, il me paraI"! utile de dire ici qu'il faut nuancer leur ampleur et relativiser surtout le nombre de guerriers déployés lors des campagnes militaires. Lorsque Alexis Kagame parle d'expéditions militaires des abami nyiginya du Rwanda, on a l'impression que ces dernières disposaient de plusieurs dizaines de milliers d 'hommes en armes ou que tous les habitants du royaume participaient tous à la fois à une même bataille. L'exemple de la guerre contre le Gisaka est à ce point très éclairant: «Le Rwanda disposait d'innombrables Milices, mais les récits de nos Mémorialistes ne nous montrent en action que quelques-unes de premier plan. Les dites Milices sont les suivantes: 1) - Abakwiye-Umwami les dignes-du-Roi, = communément désignée par l'abréviation Abakwiye. 10

C'était la Garde royale de Mutara II; elle alignait trois Compagnies: la toute première Abakwiye qui lui a donné le nom; ensuite Urugangazi = le Majestueux, et enfm Imheza-mihigo = Parachèvement-des-hautsfaits. Cette Milice était commandée par le prince Rwabika, fils de Yuhi IV. 2) - Inzira-bwoba = les Sans peur, comprenant la toute première Compagnie dont la Milice a retenu ce nom, et à laquelle devait s'ajouter celle des Itanganika

=

Vaste-nappe-d'eau,

et celle

des Intagwabi-

ra = Les Sans-défaillance. Cette milice avait pour Chef le prince Nkoronko, frère puîné de Mutara II. Comme ce prince était trop jeune, le commandement effectif était exercé par le nommé Muganza, fils de Mutemura. lice de Rugaju, dont avait été investi le Chef Rwakagara, (fils de Gaga et frère de la nouvelle Reine mère); trois Compagnies: la toute première Uruyange, puis Urugangazi = le Majestueux, enfin Ijuru = le firmament.
4) 3) -

Les Uruyange

= la

Floraison,

puissante

Mi-

connaissons déjà, du Chef Marara, fils de Munana.
5)

- Les Intaganzwa

= les

Invincibles

que nous du prin-

ce Nkusi, fils de Yuhi IV. 6) - Les Invejuru = les Tombant-du-ciel, du Chef Nyarwaya-Urutesi, fils et successeur du Chef Byavu, qui avait été tué au Burundi, lors de l'expédition de Ku-Muharuro. alors sous le Chef Rwihimba, fils et successeur de Kabaka tué également au Burundi lors de l'expédition de Ku-Muharuro. Cette Milice, depuis Cyilima II. guerroyait d'une génération à l'autre contre le Gisaka et il était compréhensible qu'elle jouât un rôle déterminant en cette phase finale de la conquête. 8) -Les Ababito = Pointes acérées, quoique Milice secondaire depuis l'exil en force du prince Semugaza, joua un rôle non négligeable. Elle était commandée alors par le Chef Nyankiko fils de Rugambwa et neveu du Chef Marara des Intaganzwa. Telles furent les Milices que les récits des Mémorialistes font intervenir dans la Conquête du Gisaka. Une fois la Cour installée à Kamonyi, après avoir liquidé l'affaire Rugaju, elle proclama une mobilisation d'envergure et les Milices se dirigèrent vers

- Les Abashakamba

= Le

Tourbillon

7) -

La Milice Abakemba

= les

Découpeurs,

11

flèches»

l'Est. La tactique bien arrêtée et qui sera observée dans la suite, était d'attaquer uniquement le Gihunya, domaine du prince Ntamwete, sans déborder sur les deux autres provinces. Une fois que le Gihunya serait vaincu, estimaiton, le Mirenge et le Migongo se soumettraient tout naturellement. On savait bien que le pays était divisé: il ne fallait pas attaquer indistinctement toutes les provinces au risque de provoquer leur réconciliation en face du danger commun. Au départ de l'expédition, les espions du Gisaka alertèrent le pays qui mobilisa et entassa ses guerriers à Kirwa, face au camp des marches de Munyaga. Le prince Ntamwete ne pouvait aligner contre les masses rwandaises que quelques Compagnies dont Imhanzi = le Colossal et Abarasa = les Décrocheurs de
(5).

D'après ce passage, on croirait que le Gisaka a été envahi par d'innombrables guerriers qui n'auraient fait que se déployer pour écraser, par leur masse, la population agressée. Cette impression est due au fait que Alexis Kagame ne chiffre pas ses données et se contente seulement d'énumérer les «milices» qui ont pris part à la guerre. En utilisant le Code de institutions politiques du Rwanda pré-colonial dans lequel se trouve un chapitre sur «Le code militaire» (6),on peut se faire une idée du nombre de guerriers que pouvaient compter une «compagnie» et une «milice» si on accepte que plusieurs compagnies formaient une «milice» et que plusieurs milices formaient une «armée sociale», assertion que Kagame n'avance pas explicitement (7).
(5) Alexis Kagame, Un abrégé de l'ethno-histoire du Rwanda, Butare, Editions Universitaires du Rwanda, 1972, pp. 197-198. (6) Alexis Kagame, le Code des institutions politiques du Rwanda précolonial, Bruxelles, Institut Royal Colonial Belge, 1952, pp. 17-79. (7) Dans le chapitre sur «Le code militaire», on ne perçoit pas nettement la différence entre «compagnie» et «milice» d'une part, entre «compagnie», «milice» et «année» d'autre part. En effet il est dit: - article B-b: «Tout Rwandais, quelque soit sa race ou sa condition, y compris le Roi, doit appartenir à l'une ou l'autre armée sociale et avoir un supérieur militaire» article 14-a: «On ne doit former, en principe, qu'une seule armée sociale par règne. Toutefois le Roi peut en approuver plusieurs que formeraient des chefs influents» 12

-

Dans l'hypothèse qu'une «compagnie» comptait entre 150 et 200 guerriers (art. 16-b) et qu'une «milice» comprenait de 5 à 6 compagnies (art. 19-a), guerriers «de premier plan» qui auraient pris part à la campagne contre le Gisaka auraient été au nombre de: - au minimum: 150 (guerriers par compagnie) x 5 (pour avoir une milice) x 8 (nombre de milices ayant participé à la guerre) = 6.000 guerriers; - au maximum:200 x 6 x 8 = 9.600 guerriers. Le chiffre de 6.000 à 9.600 guerriers parait, sur le plan de l'impression et de l'imaginaire, moins grand que «les masses rwandaises», encore qu'il y a lieu de se demander, sans apporter une quelconque réponse satisfaisante, si le royaume nyiginya était capable de mobiliser en une seule fois plus de 6.000 hommes en armes. Une étude approfondie de l'histoire militaire pré-coloniale du Rwanda pourrait donner une lumière nouvelle sur cette question et permettre de comprendre davantage l'organisation et le déroulement des guerres dans le Rwanda ancien. Du côté des populations des régions périphériques nord et nord-ouest: les historiens ont peu pris en considération l'organisation sociale et politique ayant pour fondement le lignage. Or dans leur opposition contre l'infiltration et l'installation du pouvoir nyiginya, les populations de ces régions périphériques ont agi à la fois à partir de leurs lignages et à partir de l'intérieur des ensembles politiques autonomes et très bien structurés, c'est-à-dire les royaumes dirigés par leurs abami secondés par les chefs des lignages. Comme nous le verrons plus loin, ces éléments de l'organisation ont souvent échappé à l'attention de ceux qui ont écrit sur l'histoire du Rwanda. Contrairement aux abami nyiginya auxquels les cadres politico-administratifs ont souvent fait défaut à cause de la manière de désignation au commandement, les abami hutu ont toujours disposé de ressources humaines suffisantes pour la direction des affaires de la communauté. En effet à chaque niveau de l'organisation sociale, politique et administrative il y avait un responsable choisi parmi le groupe et non désigné par l'umwami et c'est avec le collège de chefs des lignages majeurs (imiryango) que l'umwami hutu dirigeait l'ensemble de son territoire. Dans ce cadre, toute la population était concernée, d'une 13

manière égale, par la bonne marche de la société. La défense du territoire était l'affaire de tous et non pas celle d'une catégorie déterminée comme c'était le cas dans le royaume nyiginya où les «f1ls de la noblesse hamite» constituaient «la section des combats officiels» (8). Un autre élément fondamental qui mobilisait la force de la population était que le royaume, la région, la colline et le lopin de terre appartenaient à la fois à chacun et à tout le monde et n'étaient donc pas les fiefs gardés d'un certain nombre de personnes privilégiées et dotées de commandement politico-administratif. L'idée de la terre commune et du territoire communautaire était basée sur le système foncier dit ubukonde qui fut vivace jusqu'au cours de ce 20ème siècle. Ubukonde, propriété foncière lignagère était indivise; d'où il était intolérable qu'un pouvoir extérieur au lignage et non issu de lui vînt la gérer et en donner quelques parties aux
article 16-a: «La création d'une année sociale s'effectue ordinairement comme suit; dès qu'un nouveau Roi et inttonisé, tous les vassaux attachés à la CourOlme par le Conttat de Servage pastoral doivent lui amener leur fils, non encore engagés dans un groupement guerrier quelconque sous le règne précédent» article 16-b: «Le premier contingent de ces jeunes gens formera une compagnie (Itôrero) d'environ 150 à 200 recrues ou davantage» - article 19-a: «A cette première compagnie, au cours du règne, viendront s'ajouter 4 ou 5 outtes désignées chacune sous une appellation spéciale» article 19-b: Toutes les dénominations des compagnies ultérieurement recrutées disparaîttont avec la génération de leurs membres respectifs, tandis que le nom de la compagnie primitive désignera l'année, de générations en générations». En note infrapaginale (pp. 22-23, pour expliquer l'article 19-b, Alexis Kagame écrit: «Ainsi, pour ne prendre que les exemples les plus rapprochés de nous, l'année «Ingângüra-rUgo» (assaillants d'avant-garde) créée à l'avènement de Kigeli IV «Rwâbugili dans les environs de 1854, se composa progressivement des compagnies suivantes: 1° Ingângüra-rügo, la toute première; 2° Inshozamihigo... Sous Yuhi V Musïnga, la jeune milice s'appela: 1° Indengabaganizi (dépasseur des hésitants), du nom de la première compagnie recrutée...» On voit que Kagame emploie le mot «compagnie» pour parler de la <<milice» et vice-versa et que par ailleurs, «année» et «milice» désignent la même chose. (8) Alexis Kagame, Le Code des Institutions politiques du Rwanda précolonial, article 20-a, p. 23. -

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non membres du lignage. On comprend dès lors quel pu être le ressentiment de la population chaque fois qu'elle avait à faire face à l'intrusion du pouvoir nyiginya et à quelques tentatives d'installation, en milieu ubukonde, des représentants des abami nyiginya. Comme partout ailleurs, les peuples des régions du nord et du nord-ouest ont combattu l'expansionnisme de ces derniers. Mais mieux qu'ailleurs, ils ont profité souvent des faiblesses internes du royaume nyiginya pour conserver le plus longtemps possible, jusqu'à la fm de la troisième décennie du 20ème siècle, leur autonomie vis-à-vis du pouvoir nyiginya qui ne leur fut imposé que par les autorités coloniales. D'oü il s'avère intéressant de mener une étude historique sur ces régions et leurs relations avec le pouvoir nyiginya d'une part, avec le pouvoir colonial d'autre part. Cette étude à caractère monographique permet d'abord de centrer toute l'attention sur l'évolution historique interne et propre de ces régions, de les suivre ensuite dans le cadre de leurs rapports politico-administratifs avec le pouvoir nyiginya en premier

lieu et avec le pouvoir colonio-nyiginyaen deuxièmelieu et
de montrer enfin quand et comment, en tant que dernières régions autonomes, elles ont été intégrées dans le royaume du Rwanda qui devint ainsi un Etat unifié. Tel est l'objet de ce livre. Un tel travail demande du temps et de la patience. Mais il est facilité par une ouverture manifeste de la population qui ne cache pas à outrance et d'une manière délibérée ses connaissances du passé. Ce livre est d'ailleurs en grande partie le résultat de cette prédisposition que j'ai rencontrée sur tout mon terrain de recherche. En d'autres termes, c'est l'histoire du peuple racontée par le peuple que je reprends, examine, critique et écris. Une recherche dans une société rurale ouverte aux investigations de I'historien
L'implantation des missions chrétiennes et de la colonisation européenne, la construction des centres urbains et commerciaux, l'intensification du réseau routier et l'utilisation de l'automobile et d'autres technologies du monde contemporaine ont affecté le paysage du Rwanda. Mais ce pays est res-

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té presque totalement rural. TIne connaît pas de groupement de la population en villages; l'habitat est entièrement dispersé. Chaque unité familiale de base appelée urugo a sa propre parcelle qu'elle exploite et sur laquelle il y a une habitation entourée par un enclos qui porte le nom d'urugo. Cependant, la dispersion de l'habitat n'a pas empêché la naissance et l'enracinement d'une culture commune à toute la population; étant entendu que l'habitat éparpillé tire lui-même son essence de cette culture. Mais depuis l'avènement du christianisme et de la colonisation, la culture rwandaise a été entamée. Toutefois elle n'a pas été noyée; elle est toujours vivace. Elle est au rendezvous dans le penser et l'agir de l'individu et de la communauté; elle se manifeste vigoureusement à travers notamment la tradition orale:
«C'est en effet, la tradition orale qui est l'expression à la fois de la conception du monde basée sur les croyances et le système de pensée, des lois et des coutumes régissant la vie de la collectivité, des principes et méthodes d'éducation, des espoirs et des craintes des individus et du groupe face aux événements dont ils ne sont pas les maîtres. La tradition orale constitue la sphère préférentielle d'expression des modes typiques de penser et de sentir de la communauté. C'est dans ses récits mythiques et historiques, dans ses grandes poésies, dans ses prescriptions, ses tabous et ses interdits, dans ses contes et ses fables, dans ses proverbes, ses devinettes, ses chansons, que se reflète, comme réfléchie dans un miroir, l'âme d'un peuple» (9).

C'est dans le grenier de la tradition que l'historien puise beaucoup d'éléments qui l'aident à comprendre le passé et à reconstruire l'histoire du peuple propriétaire de cette tradition. Sur les collines du Rwanda, cette tradition se vit au présent même si un observateur non averti peut avoir tendance à affirmer qu'elle n'existe pas car peu manifeste. En effet on ne célèbre plus la fête des prémices à la manière des anciens,
(9) PieITe Crépeau, Parole et sagesse. Valeurs sociales dans les proverbes du Rwanda, Tervuren, Musée Royal de l'Afrique centrale, 1985, pp. 2-3. 16

les cérémonies des semailles n'existent plus et le culte à Ryangombe ne se fait que très rarement et dans peu de régions du pays (10). es manifestations au cours desquelles le C peuple vivant communiait avec le peuple mort étaient des occasions privilégiées d'apprendre officiellement et publiquement des aspects divers de la vie du peuple et les grands moments de l'évolution de la société. Actuellement les leçons sur le passé sont transmises essentiellement le soir, autour du foyer, quand le père et la mère, le grand-père ou la grand-mère racontent leur vie, celle de leurs parents, de leurs grands parents ainsi que celle de leurs ancêtres. C'est également le soir que plusieurs aspects de la culture rwandaise sont abordés: les récits, les poèmes, les chansons, les devinettes, les proverbes, etc. C'est à ce moment que les règles de la morale sociale sont énoncées et expliquées. il existe d'autres occasions propices au cours desquelles on apprend la vie du peuple; il s'agit notamment de la célébration du mariage, des cérémonies entourant la naissance d'un enfant, de l'observation et de la levée du deuil, des palabres, etc. Dans ces diverses circonstances la tradition réglemente ou rythme les comportements. Mais pour les acteurs, cette tradition ne se perçoit pas comme le passé; elle est présente en eux et elle est interne à leurs actions. Parce que le passé fait partie de la vie actuelle du peuple, ses leçons ne sont pas codées et il n'existe pas partout et dans tous les domaines des détenteurs attitrés des règles du passé. A l'exception des milieux de la cour royale où il se rencontrait des dépositaires de la tradition officielle du royaume, partout ailleurs dans le pays le peuple acquiert, garde et transmet le savoir global de sa société. il n'y a pas de barrières qui bloquent l'accès à la connaissance de l'histoire du pays, d'une région, d'un lignage et même d'une famille. il n'y a pas d'interdits qui empêchent de dire l'histoi(lO)La fête des prémices = umuganura qui avait été supprimée en 1925 par l'administration coloniale belge en accord et après instigation des Pères Blancs a été ré-instaurée en 1983. Elle est célébrée le 1er août de chaque année. Les autorités de la lIe République veulent ainsi montrer la valeur qu' elles attachent au travail car à la fête des prémices on consomme ce qui est pris sur la récolte de l'année. Cette décision est louable; il faudra songer aux autres fêtes et cultes anciens qui ont été combattus et ont été faits supprimés par les représentants de la religion chrétienne. 17

reo D'une manière générale et mis à part les milieux de la cour, l'histoire au Rwanda n'est pas sacrée. D est important de souligner ce fait car plusieurs publications faites sur le Rwanda laissent facilement croire ou penser que toute la connaissance historique de ce pays est contenue dans des «codes» et qu'elle est l'apanage des dépositaires-transmetteurs attitrés qui forment un groupe privilégié connu et distinct de tout le reste de la population. L'histoire au Rwanda est populaire ou si on veut, elle est communau-

taire.

.

En effet, chaque famille élémentaire, chaque lignage mineur et majeur et chaque région ont leur histoire qui est largement connue à ces différents niveaux parce qu'elle est racontée dans des grandes occasions de joie ou de tristesse et parce qu'elle est enseignée à des jeunes membres de la communauté. C'est cette histoire que Henriette Diabaté appelle «l'histoire ouverte» qui est une véritable «source dynamique de «références et modèles» directement utiles» (11).Cette histoire ne saurait appartenir à une poignée d'individus; elle est communautaire et universelle. «Cette version sublimée, immédiatement accessible à tous, l'un des vecteurs de ce que l'on pourrait qualifier d'éducation civique, crée un sentiment de solidarité, maintient la cohésion et la force du grou-

pe» (12)

Elle doit être connue de tous car comme disent les Sannvin de la Côte d'Ivoire: «pour aimer ton pays, il faut en connaître l'histoire» (13).

Ce ne sont donc pas seulement les détenteurs des «codes ésotériques» des royaumes qui sont concernés par la solidarité, la cohésion ou l'amour du pays. Ds le sont au même titre que leurs concitoyens. Ds se distinguent de ces derniers parce qu'ils façonnent, gardent et transmettent dans un cadre restreint «l'histoire fermée», celle qui passe par le «code ésotérique». Cependant, il faut reconnat'''treque «1'histoire fermée»
(11) Henrlette Diabaté, Le Sannvin. Un royaume Akan de la Côte d'Ivoire (1701-1901). Sources orales et histoire, Thèse de Doctorat d'Etat ès Lettres et Sciences hwnaines, Université de Paris I, 1984, p. 54. (12)/dem, p. 54. (13)/dem, p. 54.

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tire son essence de «l'histoire ouverte», populaire et communautaire. Elle est le résultat d'un travail d'un groupe d'individus qui prennent de l'histoire populaire certains éléments, s'en approprient pour en faire souvent l'instrument du pouvoir en place. C'est dire donc que les composantes de «l'histoire fermée», du «code ésotérique» se retrouvent ici et là dans le savoir historique de la population. Ce qui fait que la connaissance de «l'histoire fermée» n'est pas un préalable absolu ou obligé pour comprendre ou reconstruire l'histoire du pays. Par contre, on ne peut pas connaître cette dernière si on ne possède pas «l'histoire ouverte». L'idéal reste évidemment l'acquisition de «1'histoire ouverte» et de «l'histoire fermée». Le fait que l'histoire au Rwanda ne soit pas sacrée et hermétiquement fermée offre un avantage certain au chercheur car n'importe quel membre de la société peut livrer des informations d'ordre historique sans aucune inquiétude. Cependant, il faut dire tout de suite qu'on ne communique pas n'importe quelle donnée à n'importe qui et à n'importe quelle occasion. En effet, il faut savoir: qu' «on ne l'évoque pas de manière spéculative ou comme un souvenir ou pour satisfaire une curiosité»; «elle est fonctionnelle, intégrée» dans la vie quotidienne du groupe. Elle inscrit l'individu dans la continuité de son afilie (lignage) et dans la communauté, elle sous-tend la vie du groupe» (14). A cause de ce fait, le chercheur doit connaître quelques règles de conduite à observer pour pouvoir opérer fructueusement et pour pouvoir acquérir facilement les données désirées. Le Rwandais suspecte d'abord tout étranger à son lignage, à sa région ou à son pays. TIl'accueille et lui parle. Mais il ne lui ouvre pas directement son cœur. C'est seulement après avoir connu exactement l'objet de sa présence qu'il commence à partager avec lui, à raconter son expérience, son savoir, etc. C'est à partir de ce moment qu'il l'accepte. Cette attitude s'observe également à l'égard du chercheur en quête des informations. Des données qu'il veut avoir ne lui sont li(14) Henriette Diabaté, Idem, p. 54.

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vrées que lorsqu'il est bien identifié et que la population visitée connai't clairement le but de son enquête. Actuellement, pour vaincre l'attitude d'abord réservée de la population et pour supprimer la distance initiale qui sépare le chercheur et les habitants chez lesquels il veut puiser des informations, il est recommandé d'avoir un accord officiel délivré par le Ministère de l'intérieur et autorisant la recherche sur le terrain à travers les communes et les préfectures du pays. Avec ce sauf-conduit on rencontre un accueil favorable et beaucoup d'encouragement. C'est dans ce cadre que le bourgmestre de Nkuri, Monsieur Mathias Mpiranya m'a dit, en date du 7 septembre 1984:
«Actuellement nous voulons que notre histoire soit dite, que nos vieux livrent leurs connaissances et que tout soit connu. TI faut que nos enfants sachent toutes nos valeurs car sans cela il risquent d'avaler la culture des Blancs et de penser que nos ancêtres n'ont pas travaillé, qu'ils n'ont pas créé de bonnes choses. TI faut que tout le monde sache comment nos pays, dans cette région, ont été constitués et dirigés pendant des milliers d'années par les abami hutu avant de succomber sous la gouverne combinée des Blancs et des Tutsi; il n'y a pas longtemps! Alors vous les jeunes intellectuels vous avez le devoir de faire connaître ce que nous possédons, car moi aussi je suis vieux et j'ai des choses que je vais vous dire. TI faut les écrire honnêtement et clairement. C'est un devoir; c'est pourquoi je vous encourage et que je dois vous aider à avoir le plus d'informations possible sur ma commune».

La population rwandaise est accueillante. Partout le chercheur qui a respecté la procédure administrative que je viens de mentionner rencontre la même préoccupation que celle de Mathias Mpiranya et elle peut se résumer en ces termes: IL faut que nos enfants sachent ce que nous avons fait, ce que nos pères ont inventé et réalisé, comment nos ancêtres ont façonné notre pays. Cette préoccupation est si générale qu'on sent qu'il y a une sorte d'angoisse; on dirait qu'on a peur de voir disparm"trela tradition car, m'a déclaré un vieux,
<<mêmesi le soir nous faisons les proverbes, si 20

nous chantons les hauts faits de nos ancêtres dans les poèmes guerriers, si nos chansons de la harpe ont toujours de la place dans nos veillées de plus en plus rares, nos enfants sont plus facinés par la radio du Blane que moi j'ai peur que nos petits enfants ne sauront rien de tout ce que nous avons fait» (15). C'est parce qu'on désire perpétuer les acquis du passé et les intégrer dans le langage culturel de l'homme rwandais de la lm du 200me siècle soumis aux apports extérieurs très forts, faciles et fascinants, qu'on s'apprête à tout dire. Même les plus vieux parmi les Rwandais réalisent que c'est par la fixation de leur savoir sur une bande magnétique ou sur un papier que le passé dont ils possèdent des éléments sera mieux connu par des générations. Ainsi, ils ont constaté, peut-être non sans amertume, que dans le cadre de la conservation du savoir de l'individu et de la communauté, l'écrit remporte sur l'oralité! Dans les régions où j'ai effectué des recherches sur le terrain et où j'ai constamment été en contact avec la population, la volonté de faire conmn"tre le passé paraIt très vive. J'ai enregistré plusieurs fois des propos du genre: «enf"m on veut connaître aussi notre région»! Un jour, après avoir exposé l'objet de ma visite, le vieux Lazare Ndayahoze m'a demandé, avant même d'entendre mes questions: «Et Nyamakwa, notre umwami évincé injustement par le chef tutsi Nyangezi aidé par les Ababiligi (Belges), oseras-tu en parler vraiment dans ton
livre?» (16).

Après avoir enregistré ma réponse positive, il poursuivit: «Je suis baptisé, ma femme également et même mes enfants. Les Pères Blancs et d'autres Blancs ont aidé les Tutsi à évincer nos abami qui nous donnaient la pluie et garantissaient la fécondité. Ils ont installé les Tutsi qui nous ont forcés à cultiver pour eux et qui nous ont contraints à nous soumettre à tous les étrangers même à des petits hommes chétifs qui sont blancs. Depuis, on a parlé d'un seul umwami dans
(15)Patrice Rwnenera, commune Nyakinama, préfecture Ruhengeri. Entretien du 13 août 1980. (16)Lazare Ndayahoze, commune Rubavu, préfecture Gisenyi. Entretien du 15 février 1979. 21

tout le pays. Résignés, nous avons cessé d'appeler les abami hutu d'ici abami; ils ont été dénommés abahinza. Maintenant que tu me dis que tu veux connaître l'histoire de notre région, il faut écrire d'abord celle de Nyamakwa et celle de l'umwami de chez vous là... au Bukonya. Comment il s'appelait encore? Ah oui: Ruvogo, fils de Bwimba des Abanyankuzo du clan des Ababanda. Tu sais? Ce Ruvogo est mort il n'y a pas longtemps; c'était après que les Hutu venaient de reprendre partout le pouvoir au Rwanda. C'est donc récent! »(17)

Ces propos montrent à quel point la population est consciente elle-même que son histoire n'est pas connue ou qu'elle est vue partiellement à travers l'installation et la domination colonio-nyiginya. Elle veut désormais la faire connaître telle qu'elle a été «réellement» vécue, en partant du «vrai» commencement, c'est-à-dire le temps d'avant l'arrivée du pouvoir nyiginya et de l'administration coloniale. C'est sans doute pour cette raison fondamentale (mais décelée après quelques temps d'entretien) que la population s'ouvre et s'apprête aux investigations de l'historien. En recevant l'information, ce dernier devient redevable à la population; il doit répondre à ses attentes qui sont celles d' «écrire honnêtement et clairement» son histoire entière. Tâche difficile! En effet, on ne peut pas prétendre toucher à la fois et d'une manière approfondie tous les aspects de la société: les mouvements de population, l'économie, la politique, l'administration, la religion, les arts, etc. TIfaut choisir un secteur ou un thème, l'étudier sérieusement et inviter d'autres chercheurs à prendre des voies qui restent, de façon à ce qu'un jour on puisse réaliser une synthèse à base de tous ces travaux. Ainsi, alors qu'en débutant les recherches je voulais étudier seulement l'histoire du Rwanda septentrional à partir de la conquête nyiginya jusqu'en 1931, les habitants du nord et du nord-ouest (de par leurs informations et leurs interrogations) me poussèrent à analyser leurs structures sociales, politiques et administratives et d'en suivre l'évolution depuis la mise en place de la population jusqu'à la fm du pouvoir de leurs propres abami. (17)/dem. 22

Le thème de l'organisation sociale, politique et même administrative du Rwanda septentrional et occidental intéresse non seulement la population de ces régions mais également celle de tout le Rwanda. D'une part, les habitants du nord, du nord-ouest et de l'ouest estiment vivement qu'il est nécessaire de faire connaître leur passé, de mettre au clair la façon dont leurs anciens dirigeants, les abami et les chefs de lignage ont été soumis, de montrer comment leurs pays (ibihugu) ont réagi à l'implantation du nouveau pouvoir et ont fmi par être incorporés dans un nouvel ensemble territorial: le Rwanda du 20ème siècle. D'autre part, bien que tout le monde s'accorde pour affIrmer que sur toute l'étendue de l'actuelle République Rwandaise et au-delà de ses frontières, il y avait un seul parler: le Kinyarwanda, que les peuples qui habitaient cette zone avaient les mêmes pratiques rituelles et culturelles, qu'ils partageaient donc une même culture, on convient par ailleurs qu'il y avait des variations régionales importantes et que l'évolution historique n'a pas été partout la même. Ainsi au début de ce 20ème siècle, alors que les abami de la dynastie nyiginya dominaient une grande partie du Rwanda actuel (y compris le Gisaka conquis et annexé à la fm du 19ème siècle), au nord, au nord-ouest et au sud-ouest subsistaient des territoires indépendants dirigés par les abami autochtones hutu. TIs'agit des royaumes du Busozo et du Bukunzi au sud-ouest, des royaumes du Bushiru, du Cyingogo, du Bugamba-Kiganda, du Bwanamwari, du Buhoma, du Rwankeri, du Ruhengeri, du Bukonya et du Kibari au nord et nordouest. A côté de ces territoires organisés en royaumes, il y avait encore des «enclaves» dirigées par des chefs de lignage dont l'autorité était reconnue aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de leurs groupes lignagers. TI s'agit notamment des Abarashi de Gahunga, dans le Murera. C'est dire donc que l'appartenance à une même zone culturelle n'impliquait pas l'évolution au sein d'une même réalité nationale et d'un même Etat: le Rwanda. Celui-ci, en tant qu'Etat-nation, est
né au 20ème siècle (18).
(18) Sur l'Etat-nation en Afrique noire, voir Cathrine Coquery- Vidrovitch, Afrique noire-Permanences et ruptures, Paris, Payot. 1985, p. 12 et 2ème partie: «De la Chefferie pré-coloniale au populisme militaire contemporain».

23

En effet, c'est au cours des trois premières décennies de ce siècle que le pouvoir a été progressivement confié à une seule autorité, l'umwami nyiginya appuyé successivement par l'administration coloniale allemande (jusqu'en 1916) et les autorités mandataires et de tutelle belges (jusqu'en 1959). C'est également au cours de ces décennies que les frontières fIxes du royaume du Rwanda ont été tracées et connues de
tous (19).

Certes le tracé de ces frontières a été traumatisant non pas seulement parce qu'il a amputé au domaine nyiginya quelques districts, mais encore et surtout parce qu'il a divisé des hommes ayant un même parler, le Kinyarwanda et communiant à une même culture globale. La création de l'Etatnation a donc rétréci la vision culturelle et imaginaire des Rwandais pour qui le Rwanda est l'ensemble des régions dont les habitants parlent le kinyarwanda (20). insi, ils consiA dèrent et restent toujours convaincus que la frontière actuelle a fait perdre au Rwanda les régions suivantes: tout le sud de l'Uganda (communément appelé Kigezi) et l'est du Zaïre (ce que Alexis Kagame appelle le Bunyabungo ainsi que l'fie Idjwi, le Bwishya, Jomba, etc). Mais les Rwandais sont également conscients que l'avènement de cet Etat-nation a été une source d'enrichissement: l'incorporation des royaumes indépendants du nord, du nord-ouest et du sud-ouest dans le domaine nyiginya a occasionné la rencontre effective et permanente des peuples ayant une même culture de base et surtout une même langue mais ayant évolué différemment sur le plan de l'organisation sociale, politique et administrative. Cette rencontre a déclenché à coup sûr une évolution des mentalités. TIy a eu beaucoup d'emprunts et d'influences de part et d'autre. Ainsi par exemple, même si les dirigeants nyiginya et coloniaux ont réussi à imposer le modèle centriste aux régions périphériques du nord, du nord-ouest et du sud-ouest, ils n'ont pas moins pris en compte leurs réactions
(19) Voir Ferdinand Nahimana, Le Blanc est arrivé, le Roi est parti. Une facette de l' histoire du Rwanda contemporain: 1896-1931. Kigali, Printer Set, 1987. (20) Sur la frontière dans les pays ex-colonisés, voir: Frontières; problèmes de frontières dans le Tiers-Monde. Journées d'études des 20 et 21 mars 1981, Paris, l'Hannattan, Pluriel-débat, Université Paris VU, 1982.203 p. 24

pour réorienter ou pour assouplir leur position. L'esprit assez libéral et indépendant des habitants de ces régions a agi sur le reste de la population du pays et leur contestation du pouvoir colonialo-nyiginya, devenu oppresseur, a été partagée par les masses dirigées de tout le Rwanda. Voilà pourquoi connaitre l'histoire des différentes régions du pays revient à saisir les apports des uns et des autres dans la construction de l'identité de l'homme rwandais et du Rwanda. Cela est une véritable préoccupation. Mais ces apports ne peuvent être bien cernés que si les recherches sont menées sur une longue durée. C'est pour cette raison que je me suis décidé d'étudier une vaste période allant du 16ème siècle à 1931. Au niveau de la recherche historique, cette longue période permet de voir comment la population a évolué sur le plan de sa structure sociale et politique et de déterminer le mouvement de ses contacts avec d'autres communautés. Remonter le plus loin possible dans le passé me paraît justifié car le passé est le pilier du présent. Les chercheurs des pays du Tiers-monde doivent se convaincre que se borner sur les structures nées avec la colonisation et refuser d'examiner ou délaisser la période pré-coloniale, laissant ce soin aux étrangers, ne leur permet pas de bien connaître les bases de leurs sociétés. Or, pour lancer le peuple sur la voie du développement, il faut d'abord bien posséder son histoire. Ainsi par exemple, il faut se demander: la colonisation a-telle trouvé ce peuple déjà organisé en système de gouvernement cohérent ou l'a-t-elIe touché quand il était encore dispersé, sans aucune cohésion? Si le peuple actuel avait, au moment de la pénétration européenne, une organisation solide, qu'elle fût de type lignager, clanique, monarchique, etc. sa réaction face à l'expansion coloniale doit avoir été différente de celle du peuple qui, à l'arrivée du Blanc, était désuni, sans chef représentatif et défenseur des intérêts du groupe. Dans les deux cas, le colonisateur a dû observer des attitudes différentes. Devant des populations organisées, il a dû composer avec les chefs autochtones; en cas d'échec des négociations, il leur a fait la guerre pour les soumettre sous sa loi. Devant des hommes dispersés, le colonisateur a été le rassembleur et il a connu peu ou pas d'opposition. D'où les réactions que la colonisation a provoquées peuvent s'expliquer notamment par le degré d'organisation socio-politique préexistante dans la région colonisée. A mon avis, cette or25

ganisation a été également l'élément de base de la position du colonisé face au colonisateur. En effet, les réactions du colonisé ont souvent été fonction du degré de conscience qu'il avait de l'importance de son groupe, de son territoire et de tous les avantages qui leur sont liés. Quand ces derniers étaient menacés par l'arrivée d'un étranger, les réactions des indigènes devenaient violentes. Dans la suite de la colonisation et de l'implantation des acquis de l'Occident, le degré d'assimilation a été fonction certes de multiples méthodes coloniales utilisées, mais encore de l'élément social, politique et culturel que chaque groupe avait déjà tissé avant l'arrivée du colonisateur. Dès lors, pour comprendre les peuples actuels du TiersMonde face au développement conçu à l'euro-américaine, il faut saisir d'abord cet élément, il faut connaître ce tissu afm d'y déceler quelques pierres d'attente du développement. Pour ce faire, il faut remonter toute l'histoire et marquer chaque fois des points saillants et particuliers à chaque peuple, à chaque pays, à chaque région. Ce sont ces points qui peuvent servir les planificateurs du développement car celui-ci ne doit pas être imposé; il doit être proposé et de préférence, il doit être voulu et doit être prêt à utiliser les valeurs locales. A titre d'exemple, depùis 1974, le Rwanda a institutionnalisé les «travaux communautaires de développement» dits umuganda. L'umuganda était, avant la colonisation, un travail exécuté en commun pour l'intérêt du groupe ou en faveur d'un membre de ce groupe. n était l'expression de la force et du travail, de l'entraide et de la cohésion de la communauté. En effet, chaque fois qu'il y avait une activité requérant la présence de plus d'une personne ou de plus d'une famille élémentaire, tout le lignage se groupait pour l' effectuer et la mener à terme. Ainsi, on construisait des habitations pour des vieux et des vieilles, pour des veufs, des veuves et des orphelins, etc. De même, dans ce cadre du travail collectif, on cultivait en groupe surtout pendant la période de pointe de la culture de sorgho, de haricots, de petitspois... Grâce à la relecture de l'histoire du Rwanda, la pratique de l'umuganda a été remise à jour pour servir dans le cadre du développement actuel du pays. Ainsi, plusieurs routes communales ont été tracées, des écoles primaires ont été construites, beaucoup d'arbres ont été plantés... 26

Cet exemple montre combien il est nécessaire d'étudier I'histoire de nos pays à partir de la base et non pas depuis seulement la période coloniale ou suivant uniquement le schéma imposé par I'histoire coloniale. Ainsi la recherche approfondie en histoire pré-coloniale de nos sociétés pourra mettre en relief plusieurs faits inconnus, oubliés ou aujourd 'hui négligés qui, ayant servi pourtant à nos ancêtres, peuvent valablement être utilisés dans le développement actuel de nos pays. Comme ils seront puisés dans le grenier du savoir des ancêtres et appartiennent donc à la société, il y a lieu d'espérer qu'ils peuvent susciter l'élan de la population et contribuer à sa marche vers plus de progrès. Dans ce cas l'histoire aura servi la société. Elle aura rempli sa fonction sociale car elle est appelée à montrer ce que fut le passé d'un peuple pour permettre à ceux d'aujourd'hui de bâtir leur action sur des bases claires. Elle doit mettre en relief des faits positifs susceptibles de servir de modèles ou capables d'être améliorés pour être mieux adaptés au présent. TIfaut aussi que l'histoire décrive honnêtement et le plus objectivement possible des échecs et des catastrophes subis afin d'éviter à la génération actuelle et à celles qui viendront de suivre des mêmes mauvaises voies. L'histoire doit donc permettre au peuple d'être fier de son passé et de ses illustres ancêtres; elle doit également le prémunir contre des errements et des sources de malheurs. De plus, face à leurs structures sociales, politiques, administratives, culturelles et économiques ébranlées par le mouvement colonial, nos sociétés n'ont pas encore eu suffisamment le loisir de se pencher sur elles-mêmes pour mesurer leur énergie et pour malùiser leur destin, car elles ne possèdent pas vraiment la profonde connaissance de leur passé. L'histoire a alors pour tâche de combler ce manque et fournir des références concrètes. Evidemment le problème n'est pas de se plier sur ce qu'une société, si bien organisée fût-elle, a pu être et réaliser il y a quatre siècles... mais de saisir ce qu'elle a eu de spécifique et, à partir de là, de rechercher ce que peut être aujourd'hui sa contribution dans le développement du pays. Au-delà même du mesurable, la conscience qu'un peuple a de son passé, de ses richesses, de ses forces et de ses faiblesses est importante pour son option vers de nouvelles voies du progrès. Ainsi se justifie le recours constant à l'histoire.
27

Dans les campagnes rwandaises, ce recours à l'histoire est permanent. On dirait que rien ne se fait sans tirer son origine ou sa motivation du passé car, pour la population, tout s'appuie sur la sagesse des ancêtres: les réalisations d'aujourd'hui doivent normalement se situer dans le prolongement positif de leurs actions. D'où, sur les collines, l'histoire se vit constamment au présent. Pour cette raison, elle est facilement accessible à tout chercheur qui aborde et entre en communion avec ses possesseurs. En plus de ses propres observations sur la vie quotidienne de ces derniers, ce chercheur reçoit non seulement de nombreuses informations orales, mais encore des indications sur des sources matérielles, tels que les sites historiques. Déjà sur la base de ces données il peut reconstruire quelques aspects de l'histoire de la population qu'il étudie. Mais puisque depuis la fin du 19ème siècle le Rwanda est entré en contact direct avec les Blancs, il faut également réunir des sources écrites faisant souvent état d'observation de leurs auteurs sur la vie du pays. Dans ces documents, le chercheur y trouve la perception du Rwandais et de sa société par l'Européen ainsi que la succession des événements qui ont marqué le Rwanda depuis l'installation de la colonisation. C'est l'ensemble de données de terrain et de documents écrits qui constitue la matière essentielle pour écrire l'histoire de la société rwandaise d'avant la colonisation, de pendant l'administration coloniale et du temps de l'indépendance. Ce sont ces différents outils de base que j'ai rassemblés pour réaliser cette étude qui est axée principalement sur l'évolution socio-politique des régions périphériques nord et nordouest et leurs relations avec le pouvoir nyiginya d'abord, avec le pouvoir colonialo-nyiginya ensuite.

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REGIONS

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29

CHAPITRE

I

PROCESSUS DE FORMATION DES NIVEAUX DE L'ORGANISATION SOCIALE AU RWANDA

L'organisation sociale du Rwanda a attiré, depuis le début du 20ème siècle, l'attention des écrivains anthropologues, sociologues, ethnologues, historiens, missionnaires et administrateurs coloniaux. Dans son livre publié en 1917, Jan Czekanowski a parlé de lignages bien structurés ayant des chefs chargés notamment de gérer le patrimoine collectif de leurs groupes. fi a également mentionné d'autres niveaux de l'organisation sociale rwandaise. Aussi, il a cité 13 clans dits ubwoko en kinyarwanda (1).D'autres auteurs fIrent la même chose tout en se différenciant de lui par l'analyse faite soit sur l'organisation sociale comme telle, soit sur le nombre de clans identifiés, etc. (2). Parce que les lignages rwandais sont très nombreux, c'est surtout sur les clans que la plupart des auteurs ont beaucoup travaillé. Le caractère multi-ethnique des clans a été le plus au centre des débats et il a occasionné des convergences et des divergences. En 1971, Marcel d 'Hertefelt a passé en revue les positions des différents auteurs ayant étudié le pro(1) Jan Czekanowski, Forschungen im Ni/-Kongo Zwischengebiet: roro, Rwanda, Leipzig, 1917. (2) Voir, à titre indicatif: Mpo-

Bruxelles, Institut Royal Colonial Belge, 1933; - Alexis Kagame, Les organisations socio-familiales de l'ancien Rwanda, Bruxelles, Académie Royale des Sciences Coloniales, 1954; - Marcel d'Hertefelt, Les clans du Rwanda ancien, Eléments d'ethnosociologie et d'ethnohistoire, Tervuren, Musée Royal de l'Afrique Centrale, 1971. 31

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5. Nyiginya ..................

6. Eega ....................... 7. Baanda .................... 8. Cyaaba .................... 9. Uungura .................. 10. Shaambo ................. 11. Tsobe ...................... 12. Kono ....................... 13. Ha ...........................

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18. Eenengwe..............

(1) Considéré comme un lignage Nyiginya. (2) Considéré comme la fraction riche et puissante des Siindi. (3) Dans d'autres ouvrages, nom employé comme synonyme de Siindi. (4) Considéré comme synonyme de Nyiginya. Données tirées de Marcel d'Hertefelt, Les clans du Rwanda ancien..., Annexes, tableau 1. 32

blème,a confrontéleurspoints de vue et a émis des critiques
sur chaque auteur. Les conclusions qu'il a tirées restent encore valables; c'est pourquoi je n'y reviendrai pas. TIconvient de noter également que le tableau d'identification des clans qu'il a dressé est encore actuel même si lors de mes recherchesj'ai rencontréplusieurslignagesse disant Abarihira et qui, de par leurs caractéristiques, répondent aux critères retenus pour définir et déterminer le clan rwandais (3).Abarihira formeraient peut-être un groupe clanique; d'où l'on aurait 19 clans au lieu de 18 recensés jusqu'à ce jour. Même si la littérature sur les clans rwandais est abondante comme le témoigne ce tableau, il convient de faire remarquer que les auteurs n'ont pas montré comment, au niveau de l'organisation sociale, la population rwandaise a évolué jusqu'à la formation des clans. Certes, il existe des descriptions des lignages (principales composantes des clans) et leurs attributions; mais on ne voit pas aisément comment ces lignages se sont formés et comment ils ont évolué jusqu'à donner naissance aux clans. C'est pourquoi, dans ce chapitre, j'essaie de décrire le processus intégral de la formation des lignages et des clans. Ainsi, en premier lieu, j'en donne un schéma général, voire théorique parce qu'il n'est pas toujours partout suivi. En deuxième lieu, j'applique ce schéma sur un exemple concret: celui des Ababanda de Ruhengeri; cela permet de mettre en relief le mécanisme compliqué et complexe de la formation des lignages et des clans.
J. CADRE GÉNÉRAL DE FORMATION DES GROUPES SOCIAUX AU RWANDA:DE LA FAMILLE ÉLÉMENTAIRE AU CLAN

La description du processus de formation des lignages et des clans n'est pas un exercice aisé parce que, comme partout où l'homme intervient et est déterminant, il n'y a pas de critères rigides et invariables qui conditionnent l'évolution de l'organisation sociale. Celle-ci est sujette à plusieurs paramètres variables selon les époques, les lieux et les hommes en présence. Ainsi, le parcours suivi par un groupe humain
(3) D'après Marcel d'Hertefelt, op. cit.: «Le clan n'a ni chef, ni organisation interne, ni procédures pour régler des affaires d'intérêt commun», p. 3. C'est une catégorie sociale et non un groupe cmporatif. 33

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