Le sable des racines

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296252462
Nombre de pages : 320
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LE SABLE DES RACINES
joumal de route d'Alger à Tamanrasset

@ L'Harmattan. 1991 ISBN: 2-7384-1149-5

Jean-Louis

MARÇOT

LE SABLE DES RACINES
Journal de route d'Alger à Tamanrasset

DESSINS ET PHOTOGRAPHIES DE L'AUTEUR

Editions L'Harmattan
5-7. rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

ALGER, le Il septembre 1961

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ALGER, le 12 septembre 1961

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ALGER

~

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1. ALGER, dimanche 31 mars 1985

L'appel a percé mon sommeil. Le trou croît - long couloir que la lumière fragile de l'aube comble peu à peu. Dans le jardin que j'aperçois. les pins et les palmiers élèvent la terre jusqu'à l'azur. Les oiseaux ont relayé le muezzin. Au milieu de leurs chants multiples, un coq sonne le clairon. La rumeur s'amplffle. Je suis ailleurs, de l'autre côté de la mer. Je suis ici, au balcon de la chambre d'hOtel, penché sur la vUle qui s'éveille Alger, où j'ai consommé mon enfance, blanche et vacillante dans l'aurore de ce premier jour.

-

Mon père dort encore. Il ne connaîtra rien de la sensation qui m'empoigne. Aucun mot, aucune image n'en rendra compte. Dissoute dans le flux d'odeurs, de sons, de couleurs qui me paIVient, ma conscience s'éloigne. Ne subsiste que le sentiment que mon dedans et le dehors coincident exactement. Puis c'est l'absence. Je suis le ciel strident. Je suis les branches. Je suis l'arbre fiché dans le sable. Je suis la lumière qui embrasse le tout.
Ce fond de lumière sans lequel je . ne conçois nul bonheur possible, c'est ce que j'ai perdu en quittant l'Algérie. En France, je n'ai pas pu faire de racines. Débarqué par un hiver particulièrement rigoureux dans une commune de la banlieue parisienne, logé à vingt mètres de la voie feITée Paris-Lyon-Marseille, sous le couloir principal de navigation de l'aéroport d'Orly, j'ai vécu un exil.

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La terre que j'habitais désormais manquait d'âme. de saveur. de matière... Elle ameurait entre les clôtures de jardins minimes et proprets ou s'abandonnait dans des terrainS vagues aux allures de décharges. Les gens qui la surpeuplaient me restaient incompréhensibles. Pour autant. je n'avais rien à opposer. à cultiver séparément. Le "pays d'avant". le pays perdu n'avait pas tardé à disparaître. englouti dans l'oubli et la honte. La page pour mon père était tournée. Ma mère avait fait "une croix dessus". Je m'appliquais à enfouir mon accent... L'Algérie ne survivait ni comme pays ni comme histoire. C'était mon enfance dont j'étais prématurément sevré. L'exil fut intérieur. Il le demeura. douloureux. ineffable. jusqu'à temps que je me fasse une patrie de cette absence de patrie. que je me réconcilie avec un monde qu'il s'agissait de transformer. et dans cette seule mesure. ou démesure I

LE PREMIER RETOUR

A vingt-cinq ans. l'envie me prit de retourner "voir". Je voulais savoir ce que l'Algérie avait fait de son indépendance et vérifier si le socialisme qu'elle profesSait était parent du mien.

Ce premier voyage vira à la catastrophe. Apparemment. je retrouvais Alger telle que je l'avais laissée. douze ans plus tôt. Les rues continuaient de porter les noms que le colonisateur leur avait donnés et c'est sa langue qu'on y parlait encore. Je reconnaissais mon ancien quartier dans ses moindres détails. La boulangerie. l'épicerie. le garage. la bijouterie. la droguerie et jusqu'au négoce de liqueurs et vins fins. n'avaient changé que de propriétaires. Au marché couvert. les yaou1ed contre une petite pièce proposaient comme autrefois de porter les couffins pleins. Mais quand je demandais à visiter l'appartement que nous avions occupé au 45 de la rue Denfert Rochereau. on me claqua la porte au nez. Le peuple auquel je me mêlais me sembla hostile. Du moins ne m'accueillait-il pas avec l'hospitalité commune aux gens du Maghreb. Le premier Algérien auquel je me liais était O.S à l'usine S1mca de Poissy. Il était tard. La Foire avait rempli les hôtels. Ils affichaient complet. Econduits sans autre façon. l'un après l'autre ou l'un avant l'autre. nous avions fini par nous rencontrer puis nous associer. Nous terminâmes la nuit sur un banc du square Bresson. Mon

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compagnon avait peur. Il me parla de la dureté de son travail. de sa famille qu'il rejoignait pour un court séjour mais refusa de me livrer son opinion sur le pays et son régime. Cette opinion. durant les quelques jours d'un voyage singulièrement écourté. je ne réussis pas à la capter. Celle que je me fis moi-même me laissa au désespoir. J'eus l'impression qu'à la place encore chaude des Français. pour user de leurs privilèges. une nouvelle classe d'Algériens s'était formée. et que le peuple qui avait tant sacrifié était passé d'une seIVitude à une autre.

Dans la chambre d'hôtel où je trouvais refuge. il m'arriva plus d'une fois de me croire rentré chez moi. Un bruit me réveillait en sursaut. Je pensais à un plasticage. m'alarmais. puis me rendais à la raison. au présent. à la distance... Cette ville accablée par la chaleur moite de l'été m'était si familière et je lui étais devenu si étranger. si extérieur' Mes sentiments m'écartelaient. Le désir et le dégoût me disputaient. J'espérais une aide. un dialogue. une confrontation qui ne vinrent pas. Mon cas n'intéressait personne. Je cherchais le salut dans la fuite.
Je ressassais ma déconvenue. L'idée d'indépendance dans laquelle j'avais grandi. pour laquelle autour de moi on avait souffert. on avait péri. tournait court.

NÉ DU MELANGE

Ma déception. voire mon écoeurement. n'eut pourtant pas raison de l'attirance qui me porte irrésistiblement vers le lieu de ma naissance. Cette aimantation. beaucoup l'ont admirablement décrite et expliquée. Elle me caractérise comme Pied-Noir. Aujourd'hui seulement j'assume mon identité. Jusqu'alors. la honte me retirait à une communauté qui, par aveuglement et égoïsme. a préféré sacrifier son pays plutôt que d'en accepter le partage. Née du mélange. qui lui sort par tous les pores de la peau. par la bouche. par la figure. par les gestes. par les moeurs. elle a refusé avec la plus extrême violence le mélange. Et c'est lui. cet amalgame. que je me suis mis à aimer. d'un amour anachronique. J'ai grandi dans la proximité de deux déserts immenses. l'un d'eau salée. l'autre de sable et de rocailles. Enfant. je rêvais souvent

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que l'un ou l'autre m'engloutissait et que je retournais avec délices dans le ventre chaud qui m'avait conçu. J'ai côtoyé des femmes de noir vêtues et des femmes blanches. J'ai habité une ville blanche bordée par des flots noirs. J'ai entendu les cloches sonner et le muezzin chanter. Les stroungas et les youyous ont déchiré mes nuits. J'ai mangé des frites et du couscous... L'école m'apprit l'histoire de nos ascendances plurielles. Mes copains et mes ennemis étaient aussi bien catholiques. juifs que musulmans. Un enfant kabyle. rouquin au teint pâle. m'inculqua quelques mots d'arabe. Un jeune Arabe m'enseigna le lancer du couteau. Mes oncles s'exerçaient au tir. Les uns s'entraînaient à tuer les autres et tous. même les enfants. nous vivions une partie de notre vie dans la clandestinité. Des assassins nous ont forcés à fuir. L'Etat français leur a pardonné et certains s'assurent de francs succès électoraux dans les villes du Midi. TIs m'ont enlevé mon pays. empêché d'être cet Algérien d'origine européenne que j'aurais voulu être. Je suis dans l'impossibilité de m'identifier à une terre et à ce qu'elle porte. Restent des souvenirs que chaque nouveau voyage ravive. De l'Algérie avant 1961 nous n'avons connu qu'une infime partie car la guerre rendait tout déplacement dangereux. Mais en 1973. 78. 81. 85 je n'ai rien découvert que je n'aie précédemment imaginé. anticipé. pressenti. rien qui ne m'ait véritablement "dépaysé". Cependant l'absorption jamais ne s'opère. Ici est ailleurs. Ceci est autre.

Mon père se réveille et me rejoint. Nous échangeons nos silences. Impossible de revivre la connivence qui nous liait avant l'exode. Nous sommes tous deux en panne de destin. La lutte qui donnait à nos existences leurs risques et leur enthousiasme nous a désertés. lui à son retour en métropole. moi lorsqu'il s'avéra que les grandes années 70 qui verraient la Révolution finissaient en déconfiture.

Lesjardins de l'hôtel El Djezaïr ( ex-St Georges) 0

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LE TEMPS DES HEROS

Nous n'allons pas radoter. Je sais par coeur les détails de l'épopée passée à laquelle je fus mêlé. J'ai accompagné mon père, Roger, dans les réunions secrètes; j'ai manipulé plus d'une fois le Browning qu'il eIÛermait dans un placard, â côté d'un fragment du crâne du grandpère que je n'ai pas connu. Je lui ai servi de garde-du-corps; j'ai appris à devancer le danger, à prévoir l'embuscade ou le piège, à reconnaître un lâche, un traître ou un brave. L'Algérie, c'est le temps de l'héroïsme. La nécessité de s'engager s'imposait â tous. N'importe qui, quand bien même eût-il refusé de prendre parti, pouvait tomber sous la mitraille ou les éclats d'une bombe. De toute façon, on prenait parti, passionnément. Les élèves de ma classe dessinaient des têtes de mort sur mes cahiers. Quand les paras putschistes firent irruption dans le cours d'histoire, la mitraillette à la ceinture, et emmenèrent le professeur soupçonné de libéralisme, ils applaudirent. Le professeur, je m'en souviens, portait le nom de ma grand-mère: Bonic!. Son visage pâlit et une terrible expression de dépit le décomposa.

Le sang se mélange à la terre. Nous n'avons pas pu pénétrer dans l'enceinte du lycée Gautier, fermé en cette période de vacances. Sur le trottoir de la rue Denfert Rochereau, je revois la flaque de sang dans laquelle agonisait un bidasse, victime d'une voiture piégée. L'explosion avait réveillé le quartier. Roger, persuadé qu'ils venaient de détruire notre Dauphine. m'avait envoyé en reconnaissance. Nous dormions alors dans la salle à manger. sur des matelas pneumatiques. le plus loin possible de la porte d'entrée qu'un ami. aux moments les plus critiques. gardait. l'arme au poing. Un attroupement s'était formé au bas de l'immeuble. En son centre. un homme gisait. une partie du corps arraché. gémissant. Il appelait sa mère. Les spectateurs s'apitoyaient et juraient vengeance. Dans le bar â troufions d'où la victime sortait. les clients et les filles regardaient. hébétés. Quelques jours auparavant. Michel Henriche avait été abattu par des tueurs de l'OAS. Il m'avait appris à pêcher la daurade et m'avait sauvé de la noyade. La mort frappait de part et d'autre. sauvagement. Nous étions heureux chaque jour de la déjouer. Nous étions heureux de vivre. Une immersion dans la Méditerranée avait tôt fait de nous purifier. Nos corps. auxquels on voulait tant de mal. s'épanouissaient.

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ARPENTAGES Roger est surprts par la précision de ma mémoire et la facilité avec laquelle je m'ortente dans notre ancien quartier. Enfin nous nous décidons. Refaisant le parcours de 1973, je l'entraîne rue Denfert Rochereau. Nous montons les trois étages du numéro 45 et sonnons â la porte de gauche. Une femme en robe kabyle nous ouvre. Ce n'est pas la personne qui m'avait jadis éconduit. Celle.ci, aimable, compréhensive, nous accorde la visite de son appartement. J'avance comme dans un sanctuaire, le coeur serré, la gorge nouée.
L'Algérie, c'est cet étroit espace ouvert sur la ville et le ciel strié de martinets l'fiot, le refuge incertain que nous avons quitté en secret par un matin ensoleillé, convaincus que nous ne le reverrions jamais plus. Et pourtant je le revois, fidèle â mes souvenirs.

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Bien sûr ce logement n'est rien, une simple coquille. Une autre vie le remplit. Des tapis berbères recouvrent le carrelage. Une odeur d'épices et de menthe flotte dans les pièces. Il n'y a pas, dans la salle â manger, une table comparable â celle que nous prenions d'assaut â l'heure des repas, chacun gagnant le côté et la chaise qui lui étaient assignés la rouge pour le père, la bleue pour la mère, la jaune pour la soeur et la verte pour moi...

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Plusieurs enfants nous observent, attentifs, vifs, rieurs. Leur ai-je ressemblé? Douze ans auparavant, je n'ai pu pénétrer car au moment de ma visite, l'époux devait être absent. La femme qui nous reçoit aujourd'hui, installée depuis peu, a mon âge. Elle est moderne, libérée de certains tabous. Elle nous demande de revenir pour rencontrer son mari. Nous ne le ferons pas, de peur de ne savoir quoi dire - autres tabous...

Nous errons à travers la ville qu'une foule de plus en plus compacte arpente, refaisant en tous sens nos routes d'autrefois, sans la peur â nos trousses, lentement, en cherchant de concert le nom des lieux et les souvenirs qui leur sont attachés. Nous ne sommes plus que deux mémoires collées aux vitrines du présent. Au-delâ, les autres nous semblent inaccessibles. En France, des buts plus ou moins définis ou des horaires attirent les gens, les rassemblent, les divisent, les justifient d'être ensemble dans la rue. Ici, pas de destination visible, pas de shopping, pas de sortie de bureaux... D'infatigables marcheurs, emportés par des discussions où les gestes suppléent ou secondent la parole, vont et reviennent en petits groupes serrés sur les trottoirs encombrés que

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menace un flot incohérent de voitures. Couper ce flot. même aux passages protégés. relève de l'aventure. Aucun code ne s'impose strictement. On conduit à l'estime. à grand renfort de klaxon.
Dans le grouillement qui nous enveloppe. nous faisons figure de revenants. Notre pâleur est comme un manque. Nos mots. nos gestes à nous, sont comptés. Nous êvoluons entre de courtes limites. Ceci qui grouille est la ville où nous avons connu les meilleures heures de notre existence. et les pires. Elle n'est plus pour nous. Alger la blanche a noirCi. Elle est redevenue africaine. Elle est revenue à qui de droit. MaiS d'avoir proclamé ce droit. d'avoir lutté pour son avènement ne nous donne aucun droit...

Roger en conçoit du dépit. Installés face à face à la table d'un de ces restaurants qu'on appelle français parce qu'on y sert des steak-frites. nous engageons peu à peu la discussion. Ce voyage. prevu depuis trois ans, n'enchante pas mon père. Au cours de ces trois années. les choses ont changé en effet. Mes parents sont en instance de divorce.
De ce divorce, il en a été question plus d'une fois. La première fois à ma connaissance, ce fut peu de temps avant l'exil. Ma mère vivait l'hypothèse du départ comme une tragédie. Elle en rendait responsable Roger et "sa politique". Toute sa famille n'aimait qu'une Algérie. la française. Les hommes militaient dans les rangs de l'OAS et c'est. a-t-il été dit, grâce à leur protection que nous avons échappé à la mort. Ils étaient nés là. Ils avaient fait le pays. Ils le garderaient coûte que coûte. Roger n'avait jamais été accepté car. au-delà de ses opinions, il restait un frangaout, un patos. La différence était d'autant plus marquée qu'il venait d'une région de l'Est de la France où les hommes sont d'un abord froid. sévères. rigoureux, lents... d'un pays de "mangeurs de pommes de terre" aux traditions anticléricales. Il enseignait la raison. les Lumières. Ma mère exprimait la passion. Elle était vive, impulsive, approximative, tribale... solaire. Les disputes se multipliaient. Au seuil d'un été, une séparation de corps fut décidée. Le choix était laissé aux enfants. Je suivais Roger. Il était mon modèle. La rupture ne dura pas. Le couple se reformait. "pour les enfants".

L'EXIL ET LE DIVORCE

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Séparé de nouveau, Roger cherche ma complicité, explique sa conduite. Il me confie des faits que j'ignorais. La distance qui l'éloigne d'Yvette est plus grande que je l'imaginais. MOi,1e tiens du père et de la mère. J'ai subi l'influence du Nord et du Sud. du froid et du chaud, du sombre et du clair. Je ne peux pas prendre parti.

Ce voyage réveille-t-il des regrets? Roger se reproche-t-il de ne pas avoir brisé à temps son union? Il voulait en préserver le fruit : les enfants. C'est aussi pour eux. pour leur sécurité, qu'il a renoncé à rester. Mais non I Rester. c'était mourir et Roger ne pense plus que le sacrifice fût justifié. Il décline un désabusement qui dégage un relent d'usure, de vieillesse insupportable.
A l'en croire et à en juger par le devenir de la révolution algérienne, le monde où "le fort mange le faible" serait voué à l'éternité. Car telle serait "la nature humaine". Alors fallait-il ne pas s'engager, croiser les bras devant les nazis ou ne pas combattre les ultras?

Roger prend son temps. Il y a,concède-t-il, les circonstances qui vous entraînent sans vous laisser le choix. Il y a aussi des valeurs supérieures, à l'aune desquelles la force ne se mesure plus en tennes de richesse. de puissance ou de mérite personnel et pour lesquelles on est capable de dépasser sa propre nature. Ces valeurs ?
Roger répond en prenant Egalité. Fraternité. soin de détacher chaque mot: qu'aux faibles?

- Liberté.

Les idéaux n'appartiennent-ils

La Trinité républicaine représente ma première terre spirituelle. Elle a nourri mon éducation. Chaque notion s'est présenté à l'enfant que je fus avec un contenu palpable. La liberté. je la recevais en héritage de ma famille métropolitaine. Mon père et deux de ses frères avaient combattu "le Boche" et l'ordre infâme sous lequel il voulait écraser la patrie. Ils avaient été emprisonnés et l'un de mes oncles. torturé et déporté. Leurs récits imprégnaient mes rêveries de terreur et d'admiration. Je connaissais la liberté par son prix. TRINITE L'égalité s'apprenait à l'école unique laique. L'individu ne pouvait se distinguer que par un mérite acquis loyalement au service du bien commun, qui tendait à se confondre avec l'Etat. Avant qu'il ne s'engage dans le militantisme, mon père, et ma mère avant la

LA SAINTE

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naissance de ma soeur, ont poursuM des carrières de fonctionnaires d'où le goût du lucre et la compétition étaient bannis. Enfin, entre hommes libres et égaux, on était frères, on se soutenait par-delà la race et la langue, on pratiquait le dialogue et la tolérance. Les Arabes étaient assurément nos frères. Nous les respections et chaque fois qu'Yvette s'abandonnait à une réaction de haine ou de mépris qui remontait de son tréfonds pied-noir, nous la reprenions. Roger tenait également de la phUosophie des Lumières et du culte de la Révolution française une confiance entière dans le progrès. Selon ses moyens, U l'introduisait dans le foyer, innovant en matière de décoration, d'éducation. de sexualité... Sous son aspect technique, U fut source de plus d'un émeIVeillement ainsi que de nombreux déboires. La télévision entra dans le logement très tôt. Elle prit place en face de mon lit, dans un angle du "studio" où mon père avait son bureau. Longtemps. dans la nuit. les rumeurs du petit écran ou les grincements de la plume et les frottements des papiers me poursuivaient. Pour enregistrer les événements familiaux et nos voyages, nous disposions d'un appareU photo et d'une caméra 8 mm. A mes anniversaires, je recevais des jouets extraordinaires que je ne tardais pas à démantibuler afin d'en comprendre les mécanismes. Jamais je ne réussissais à les remonter, à mon grand désarroi. Il y eut même un éplucheur automatique de patates qui s'acquittait de sa tâche en plus de temps qu'U n'en fallait à ma mère. Mais de quelles abominations ces valeurs et ce progrès accouchaient-ils ! En leur nom, la France privait un peuple de sa liberté. le réduisait à la portion congrue, professait la haine. Les anciens combattants de l'année de l'ombre. dans la même ombre. appliquaJent les méthodes de la Gestapo et. comble du progrès. utilisaient cette gégène dont la simple évocation me glaçait d'effroi une petite

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machine haute de 20 cm, longue de 20 cm, avec une manivelle sur un côté d'où sortent des fils électriques. comme la décrit DjemUa Boupacha.

Le 8 mai 1945, à l'heure de la Libération, l'année et les colons, pour cent treize des leurs tués dans un accès de fièvre et d'impatience, exterminèrent des milliers d'Algériens dans la région de Sétif. Du traumatisme allait naître une guerre que les autorités refusèrent longtemps de nommer, lui préférant le terme de "pacification" et réseIVant à l'ennemi l'appellation de rebelles.

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L'OEUVRE CIVILISATRICE DE LAFRANCE

Mendès France, Coty, Mitterrand, Mollet... n'eurent de cesse de vanter la générosité française. Quel généreux Front Populaire, celui qui, sur l'initiative de Blum et de Viollette, propose d'offrir le droit à la citoyenneté française à une élite d'autochtones "évolués", pas même un pour cent de la population musulmane I Quel généreux chef de la France Libre celui qui, en mars 1944, par ordonnance, en fait cadeau à un Algérien. sur cent I Et quels généreux libérateurs ces Français qui, en charge de la nation reconquise, massacrent à Sétif et à Madagascar I Robert Lacoste qui s'installe au Gouvernement Général en février 1956, pour justifier les pouvoirs spéciaux qu'il réclame à l'Assemblée Nationale, lui tient le discours le plus significatif.
Il n'est pas un Français qui accepte de voir la France chassée d'une terre où elle s'est installée par le droit discutable des armes mais qu'elle a conquis par l'indiscutable droit d'une oeuvre civilisatrice faite d'humanité et de générosité... déclare-t-il. Si dures que soient ses conditions d'existence. et j'en mesure la détresse. le fellah algérien n'eût rien connu de la liberté et il aurait affronté une misère irifiniment plus tragique si l'Algérie n'avait été intégrée à la communauté

française. L'Algérie pour Lacoste, comme pour Mitterrand et Mollet - Thorez, lui, s'en tenait à "l'Union Française"... c'était indiscutablement la France, par la raison du plus fort. au nom d'une civilisation supérieure pour laquelle tous les hommes sont égaux mais certains "plus égaux que d'autres" comme le précisent les cochons de la Ferme des Animaux d'Orwell en s'emparant du pouvoir que les hommes ont dû abandonner.. . De Foucauld dans le Grand Sud au début du siècle catéchisait ses frères arriérés et demi-barbares aux fins d'élever leur condition. La République. la IVème, ne se souciait que de les soumettre. L'injustice se drapait dans l'étendard tricolore et hurlait une Marseillaise guerrière.

J'avais six ans quand Mollet fut accueilli à Alger à coups de tomates. La République française tombait du ciel et se cassait les dents. A l'âge que j'avais, je ne pouvais encore clairement départager les bons des mauvais. Je jouais aux cow-boys et aux Indiens. Tantôt j'étais Davy Crockett ou Buffalo Bill, tantôt, Jéronimo. Mais j'étais capable d'apprécier l'injustice. Oui ou non, la France avait-elle pris l'Algérie? Si oui, il fallait la rendre. Les Algériens souffraient-ils ou non de la présence française? Si oui, il fallait qu'ils s'en délivrent.

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L'APPEL D'UNE

Spontanément, j'étais porté vers les "Musulmans", c'est ainsi que les désignaient les journalistes, mais entre Pieds-Noirs on disait "Arabes". Ils TERRE portaient l'auréole des redresseurs de torts. Je les trouvais beaux. J'aimais les vieillards enveloppés dans leur burnous, la tendresse de leur regard, les plis de leur visage foncé. J'aimais les gosses, joueurs, turbulents, rythmés. J'aimais leur langue rude, leur dénuement, la simplicité de leurs manières, la sincérité de leur hospitalité. Sur les marches de la boulangerie du quartier, un aveugle vendait des journaux, accompagné parfois de son petit-fils. Lorsque, après les courses, de la monnaie me restait, au lieu de la dépenser en achat de friandises, je venais la glisser dans la main du vieux et m'éloignais, ivre d'avoir ainsi réparé toute l'injustice du monde.

Ma conscience progressivement s'enrichissait de multiples comparaisons. Je comprenais qu'en fait deux civilisations s'affrontaient, l'une orientale, l'autre occidentale, que je méconnaissais pare1llement. L'Occident se situait pour moi de l'autre côté de la mer, loin. Nous le visitions tous les deux ans au cours de fastidieux voyages en voiture, je le visitais comme un musée. Du Plateau des Mille Vaches à Dachau, de Waterloo à Venise. de Genève à Verdun se déroulaient une histoire et une géographie qui me demeuraient profondément ennuyeuses. Il était trop souvent question de guerre et à bien y regarder, tout n'était que champs de bataille, conquêtes et défaites, sièges et razzias. Que cet Occident fût chrétien me le rendait encore moins attirant. A l'opposé, l'Islam restait un mystère omniprésent et fascinant. Mais, si je ne parvenais pas à me retrouver dans l'une ou l'autre culture, du moins était-ce à leur opposition que je me montrais de plus en plus sensible. Or le déplacement de la guerre des campagnes à la ville et sa transformation en guérilla m'empêchèrent d'observer plus longtemps la mosaïque au milieu de laquelle j'évoluais. Nous fûmes bon gré mal gré enfermés dans un camp, avec les Européens assiégés. L'heure de la terreur avait sonné. Le carnage de la rue de Thèbes en août 1956 nous révéla l'existence de ceux que nous ne cesserons dès lors d'appeler les ultras. Le FLN répliqua par les attentats du Milk-bar et de la Cafétéria. Ici, deux morts, là, rue de Thèbes, soixante-dix I Enjanvier 1957 débuta la bata1lle d'Alger. Les paras entraient dans la ville et dans la vie politique. A la guerre comme à la guerre! s'écriait Massu. La

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France

présentait

sa face la plus hideuse.

La famille devint un camp retranché. La peur la cernait. Nous redoutions autant du FLN,dont les atrocités n'étaient pas une fable, que des Pieds-noirs qui commençaient à s'exciter sérteusement, des militaires qui occupaient la ville et, le 13 mai 1958, firent la démonstration de leur puissance. -Privée de contacts avec les autres et le milieu, ma culture se réfugiait dans l'abstraction.

La sainte Trinité républicaine perdait sa substance dans une funeste hémoITagie. Roger, qui continuait à me l'inculquer, me laissait de plus en plus perplexe. D'une part, lui qui proclamait l'égalité, se comportait en fort vis-à-vis du faible que j'étais et, bien qu'il veillât à m'associer à ses activités et à me considérer "comme un petit homme", avait la main leste. Dans le ménage, il avait le dessus et me semblait en profiter. D'autre part, il entretenait le leuITe de la supértortté de la civilisation dont il se réclamait et se refusait à une crttique radicale des hommes de la IVème République. A ses yeux, ils étaient de bonne foi, de bonne volonté... Je me suis an-aché brutalement à la teITe spirttuelle qu'il me léguait en me révoltant à la fois contre son autortté et l'hypocrtsie de la gauche. Nous nous sommes tourné le dos et. n'étaient mon affection et mon respect pour son passé antifasciste, nous sommes devenus étrangers l'un à l'autre. Puis nous nous sommes réconciliés, par la force des sentiments et sans doute, de beaucoup plus.

J'espérais que ce pèlertnage nous rapprocherait, que l'émotion qu'il nous procurerait jetterait entre nous un pont. Nous en sommes au deuxième jour et chacun campe sur sa position. A peine ai-je commencé d'étrtller les saintes valeurs et les hommes qui ont prétendu les servir, en rappelant, comme il me l'a lui-même enseigné, que c'est dans les circonstances graves, face au danger, qu'on juge ce que valent les unes et les autres, Roger s'emporte contre mon "nihilisme". Quelle autre recette ai-je à proposer, se récrte-t-il. Des dictatures du prolétartat qu'exaltait notre espérance ne restent que la dictature et la misère. Le socialisme algérten se réduit à une phraséologie sèche et paranoïaque. Que sont devenus nos prétendus révolutionnaires nés tout armés des cuisses de 68 ? On les trouve à la tête des

DESERT DU PRESENT

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entreprises ou de l'appareil d'Etat... L'imposture est générale, le clou, facile à enfoncer. Je n'ai pour résister que des mythes ou des exemples trop lointains ou trop furtifs. Pour convaincre, j'ai besoin de la rumeur du présent. Comme celui-ci est désert I Nos vieilles démocraties saccagent la planète, pillent les peuples. les affament et, la panse pleine, verse sur ce Sud famélique et ce ciel en lambeaux un regard de commisération. On voudrait les secouer, leur arracher leur masque. Mais de nouveaux périls menacent. Le spectre du fascisme renaît. Le fanatisme religieux se répand en une monstrueuse surenchère. On prend la défensive. Roger a contribué à faire le monde où nous vivons tant bien que mal. Il peut, sans fabuler, décrire l'influence qu'il a eue sur son cours, que récompensent quelques honneurs. Il assume avec les torts, les mérites, les réussites. Quant à moi, je me suis retranché dans l'abstention.

zozo

Nous reprenons la route, à la rencontre du passé. Roger m'entraîne du côté de la Grande Poste, vers son ancien quartier général. C'est là que je le rejoignais parfoiS. Zozo, sa secrétaire, m'accompagnait. Dans le bus bondé que nous prenions, j'aimais me blottir contre sa grosse poitrine et mordre de bon coeur dans son rire rapide. Sa soeur aînée avait été torturée par les paras et violée, disait-on. Sans doute aidaient-elles toutes les deux le FLN. J'avais peine à concevoir comment, dans un univers si hostile, Zozo pouvait conseIVer une telle gaieté et un corps si appétissant. Au siège du syndicat, l'ennui débutait dès les premières minutes. Une odeur de tabac froid et de sueur d'hommes remplissait les pièces sombres où je devais attendre. Des messieurs affairés allaient et venaient sans cesse, des papiers à la main, des discours à la bouche. Ils ne manquaient pas d'un petit mot pour moi ou d'une tape sur mes cheveux lorsqu'Us m'apercevaient. Mon père me demandait de patienter. Il avait toujours un nouveau document à signer, une réponse à donner, le téléphone qui l'appelait. Zozo ou une autre secrétaire me cherch.ait des distractions. Elles étaient du côté des enfants, partageaient avec eux une dtlIuse infériorité. De l'autre côté, les adultes sévissaient. Au milieu d'eux, Roger passait les ordres. Il était fier de moi. J'étais fier de lui.

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Le monde grave dans lequel il m'accueillait serait bientôt le mien. A mon tour, je parlerais dans un micro, j'élaborerais des stratégies, je stimulerais l'énergie collective, j'organiserais, je dirigerais. Et ceci, non pas pour mon profit personnel, pour l'argent ou le pouvoir, mais pour le bien des travailleurs. On évoquerait mon nom avec crainte, envie et respect. J'aurais des amis et des ennemis. En attendant, comme je m'ennuyais dans ce remugle malsain et comme les hommes me paraissaient obscurs ! L'immeuble abrite aujourd'hui des services de la Mairie d'Alger. Ni l'odeur ni la lumière ne sont les mêmes. Je ne suis pas le même. J'ai pris en horreur tout ce qui a trait à la direction d'autrui. Envers une société qui a trahi mes espoirs, j'ai préféré rester sans responsabilité.

AVEC RADJEFF

RENCONTRE

Nous rentrons à l'hôtel où nous a fixé rendez-vous notre "contact" - un ami algérien d'un ami de Roger, qui a gardé des liens flous avec le pays. Le cours de notre aventure dépend de cette personne à laquelle nous avons été confiés. Elle est censée faciliter nos déplacements et nous initier à la nouvelle nation.

Dans le hall aux vastes dalles de marbre, des hommes d'affaire, la main à leur attaché-case ou à leur cigare, attendent, désaffairés. Je ne me suis toujours pas reconstitué. Je sais pourtant quel sens a ma présence ici. Je suis venu observer. Mon épaule est chargée en permanence d'un sac où, pour mieux me lester, se côtoient appareils photo, caméra, magnétophone, carnets de notes et de croquis. Mais observer depuis quel point de vue? Je suis nulle part... Si l'idée du voyage m'appartient, j'en ai laissé l'organisation à mon père, qui s'en est lui-même déchargé sur les amis de ses amis. Une fois de plus, j'ai adopté une attitude en quelque sorte abstentionniste.

Un homme se présente à nous, aux dehors modestes et chaleureux. Tous nos désirs, il est prêt à les satisfaire. Rien de moins difficile. Revoir d'anciennes relations, approfondir notre connaissance de l'Islam, visiter le Sud et le Grand Sud... il se charge de tout. - Pas de problème I répète-t-il. Au fil des transformations politiques parfois brutales, ila su

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conseIVer un rôle important. Naguère directeur général de la RadioTélêvision Algérienne, il est actuellement à la tête d'une société nationale en lien avec les marchés de l'Etat. C'est de là qu'il POUITa nous aider. Je me risque à l'interroger: le temps de la colonisation suIVit-il dans les esprits, dans les mémoires? Il nie avec vigueur. En 1962 un trait a été tiré. Certes la guerre a laissé de profondes cicatrices. Mais la rancune a vécu. L'histoire a des nécessités dont il faut savoir délivrer les individus. Il espère que la réciproque est vraie. Je démens. Les rapatriés ont gardé la haine comme leur vote massif en faveur de Le Pen le prouve. Mon interlocuteur refuse de s'alarmer. Le racisme n'est pour lui qu'un épiphénomène, un argument grossier que les politiciens utilisent par simple démagogie. Il n'est pas ancré dans la mentalité française. Sur cette note d'optimisme, il nous quitte en nous donnant rendez-vous au lendemain. Son chauffeur viendra nous chercher de bon matin.

Nous revoilà seuls. Roger manifeste son soulagement. Radjeff lui a fait bonne impre~ion. J'afmeraispartager ses sentiments. Mais le malaise persiste. Moi s'est volatilisé, évaporé. J'ai la sensation que tout n'est qu'illusion, ce voyage, cet hôtel, cette rencontre... Plus exactement, je suis comme un enfant glissé dans l'allure d'un adulte. La défroque tire-bouchonne à mes pieds. Je m'endors.

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2. ALGER, lundi 1er avril 1985

Des bus essoufflés hissent leur cargaison humaine jusqu'aux hauteurs d'Alger en enfilant la route du Golfe. Les voyageurs, hommes, femmes, enfants confondus, ne forment plus qu'une masse opaque. De leur corps, seul le regard bouge. fis évitent en jouant du timbre une vieille Frégate verte et noire, en panne dans la montée. La famille qu'elle transportait, nombreuse, s'agite autour du véhicule chargé jusqu'au toit. Le père lève les bras au ciel pour répondre à l'impatience des automob1l1stes.

Depuis plus d'une heure nous attendons le chauffeur. Nous pensons à un empêchement. Nous redoutons un oubli. Enfin il se montre, le sourire aux lèvres, et, sans transition, nous propose de nous installer dans un autre hOtel, moins cher et mieux placé.

LES BUREAUX

Dans sa guimbarde br1nguebalante et cliquetante, il nous conduit, à travers le chaos urbain qu'il affronte avec une étonnante dextérité, jusqu'à l'HOtel Suisse. Le bâtiment ainsi que le quartier où il se dresse n'ont pris au temps rien d'autre que l'usure, les fissures, la poussière et la suie. De ce quartier réputé chic, qu'un touriste ingénu pourrait

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nommer "la vieille ville". les noms des rues sont indiqués en arabe ou encore en français ou bien masqués par un badigeon blanc. Le chauffeur. lui. les donne en français. Il nous emmène maintenant auprès de son "patron". Nous parvenons à un pont qui s'avère être un ensemble d'immeubles construits en travers d'un profond ravip~ Véhicules et piétons circulent sur leur terrasse. L'effet est saisissaqt. La SOI-pal y a son siège dans un appartement. au milieu des famillès. Aux murs pendent des portraits colorés de Chadli. Impossible d'échapper au regard clair du Président. Dans le bureau où nous sommes introduits. un décor hétéroclite. composé de reliques. d'éléments des années 50 et d'autres moins anciens. témoigne d'un goût que le souCi du fonctionnel et la pénurie ont dominé. Ici plusieurs bombes de l'insecticide national. noires marquées du symbole de l'araignée. Là des médicaments de première urgence entassés au-dessus d'un meuble de rangement... Des dossiers partout. pêle-mêle. et des fauteuils de moleskine caramel dans lesquels Radjeff nous invite à nous asseoir.

Ses gestes sont comptés. sa parole. lente. son regard. perçant. son corps.ftn et noueux. Il cherche moins à amorcer la discussion qu'à s'essayer dans son nouveau rôle de guide.

Le pays. explique-t-il. se guérit peu â peu de la gangrène provoquée par la surenchère bureaucratique. Il a fallu. il faut encore. couper. cautériser. En même temps que l'économie est ainsi moralisée et épurée. elle s'ouvre progressivement â l'entreprise privée. Radjeff feint d'ignorer sile marxisme correspond â la mentalité algérienne mais il assure que l'esprit d'initiative s'y trouve et qu'il a trop longtemps été étouffé. Une nation moderne ne peut s'épanouir dans une camisole de force. De quoi vivrons-nous quand la manne pétrolière aura tari? Il s'emballe.

LISME A L'ALGERIENNE

LE SOCIA-

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Donner le pain et la paix au peuple. n'est-ce pas le devoir de tout gouvernement? Des mots et des principes ne remplissent pas les ventres. L'époque réclame plus de pragmatisme. ou plus de réalisme. comme on voudra. Radjeff n'est pas le seul â tenir de tels propos. Ils sont dans la bouche de notre nouveau premier ministre. se plaît-il â signaler.

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Conunent me faire une opinion en si peu de temps et juger celui â qui j'ai affaire? Notre "contact" n'a rien d'officiel. Aucune prescription ne l'oblige â parler la langue de bois. Il nous reçoit et nous aide par amitié une amitlé dont ni Roger ni moi ne cernons les contours. De la même façon lui est-il impossible de nous situer et d'évaluer les conséquences du voyage auquelll se trouve activement mêlé. Toutefois mon père est repérable par son histoire. Mais moi, rien ne me précède. Je m'efface perpétuellement, je m'esquive, je m'absente. Radjeff le remarque-t-il ? L'inquiétude ou l'agacement qui le gagne lu11mpose de courts silences.

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TIn'est peut-être question que de ce qu'on appelle "l'âme" d'une nation. Autant dire alors que je ne la sens pas dans la technobureaucratie tentaculaire engendrée par vingt-trois ans de socialisme fonnel. Depuis juillet 1962, le peuple des campagnes comme celui des villes n'a jamais eu l'occasion de s'exprimer directement, sauf en Kabylie. par la force. On parle â sa place, ivre de fonnules. Experts, délégués, membres du parti n'ont pas peur des mots. Ils ont peur du peuple.
Il ne faut pas être grand clerc pour pronostiquer que l'Algérie, de ce pas, va â la faillite. La croissance continue de sa dette extérieure la rangera â tenne du côté des pays sous-développés et l'entraînera dans la spirale de la misère. Il serait juste, mais court, de dénoncer la responsabilité de l'impérialisme, avant, après... Radjeff ne s'y risque pas. Il préfère incr1m1ner l"incompétence" de certains dirigeants et l'inadéquation des structures. Il est. si j'ai bien compris, de ceux qui croient plus aux hommes qu'aux systèmes un libéral en somme. ,

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Je brûle de lui livrer mes pensées. Il ne me les demande pas. Avant de nous laisser à son chauffeur, il rappelle que le programme du voyage sera établi en conunun de jour en jour et que nous aurons donc â nous rencontrer souvent.

L'ambiance dans les bureaux est bon enfant. La hiérarchie ne la fige pas. Seul Chadli se distingue, haut sur les murs gris, omniprésent. Prochaine étape: le mausolée du Martyr, â Hussein-Dey.
En chemin. je repense à Radjeff et ne crois plus que sa réserve fût la réponse â notre propre circonspection. Manifestement, l'homme n'a pas retrouvé â la Sorpal ses responsabilités d'autrefois. Il fait l'effet de subir une sorte d'examen de passage, voire de disgrâce.

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Ce sont de simples suppositions qu'inspire le décalage que nous avons perçu entre l'homme et sa charge. Dans son bureau, à l'instar des pièces du décor, il semble rapporté. Le mystère est général. A tort ou à raison, j'ai tendance à penser qu'on me parle à demi-mots et qu'il me faudra beaucoup de temps et d'attention avant que je puisse trouver les parties manquantes.

MAKAM

Trois lourdes palmes de béton, hautes d'une centaine de mètres, convergent dans le ciel, audessus d'une esplanade gardée par des soldats casqués. Au centre brûle la flamme de la Révolution algérienne. La relève a lieu alors que nous atteignons le promontoire. Les soldats s'empêtrent dans la manoeuvre. L'un d'eux manque de laisser choir sa mitraillette. Des enfants, témoins de l'incident, ricanent. CHAHID

EL

Au pied de chacune des colonnes, d'autres guerriers montent la garde, de bronze, géants et impeccables. Ils incarnent, l'un le soldat
de la première heure

- le

moudjahid,

l'autre

le soldat

en uniforme

de

l'ALN et le troisième, le soldat de l'armée régulière. La Révolution se réduit-eUe à la guerre et les armes constituent-elles sa meilleure protection? La brise souffle entre les piliers, fraîche et salée. Au pied de la colline, le jardin d'Essai se répand jusqu'à la mer. Ici les baionnettes, là-bas, alentour, la flèche des grues pointent le ciel. On aimerait que les unes symbolisent le passé et les autres, l'avenir. Makam el Chahid a été édifié par les Canadiens à l'occasion du vingtième anniversaire de l'Indépendance. Sous l'esplanade s'enroule le musée de la Révolution. Deux agents des Affaires Culturelles nous y attendent. Ils se proposent de nous le faire visiter. Le parcours est, dans le temps, chronologique, dans l'espace, circulaire. Les premières salles sont consacrées. à l'éveil du sentiment national. Celui-ci ne s'est clairement manifesté, précisent nos guides, qu'à l'arrivée des Français. Jusque là en effet l'Empire Ottoman, dont dépendait la Régence d'Alger, pratiquait une domination discrète. Un de nos accompagnateurs en vante même les bienfaits. Selon lui, les Turcs auraient assumé des tâches en matière d'administration, d'organisation, de centralisation... auxquelles répugnaient les Algértens. Nous paIVenons à un grand portrait d'Abd el Kader, honoré comme le père du nationalisme algérien. Sous l'image est exposé le

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