LE VOTE BLANC

De
Publié par

Premier livre sur le vote blanc, cet ouvrage se veut avant tout une synthèse engagée. Il défend sans ambiguïté l'idée qu'il faut aujourd'hui donner plus de poids aux individus à l'occasion des consultations électorales en respectant scrupuleusement leur opinion, et donc en intégrant dans la catégorie des suffrages exprimés les bulletins blancs.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
Lecture(s) : 51
Tags :
EAN13 : 9782296383463
Nombre de pages : 240
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE VOTE BLANC

Collection Questions Contemporaines dirigée par f.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les «questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. le pari de la collection «Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Déjà parus Henri-Géry HERS, Science, non-science etfausse science, 1998. Jean-Paul MEYER, Face au troisième millénaire, 1998. Jean-Paul GOUTEUX, Lafoi: une histoire culturelle du mal, 1998. Jean TERRIER, La dispersion de l'information, 1998. Charles DURIN, L'émergence de l'humanisme démocratique, 1998. Lise DIDIER MOULONGUET, L'acte culturel, 1998. Jean LECERF, Chômage, croissance: Comment gagner? 1998. Pierre FROIS, Développement durable dans l'Union Européenne, 1998. Yann FORESTIER, La gauche a-t-elle gagné trop tôt ?, 1998. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israelo-arabe, 1998. André TIANO, Les pratiques publiques d'exclusion depuis la Révolutionfrançaise, 1999. Robert BESSON, Quelle spiritualité aujourd'hui ?, 1999.

Olivier DURAND

LE VOTE BLANC
Pour un suffrage vraiment universel

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

(Ç)L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-7628-7

"Un vote blanc, pour moi en tant que photographe, c'est dire noir sur blanc le refus d'être coincé par des choix imposés. Il est indispensable que l'on mette à la disposition des électeurs des bulletins de vote blancs et essentiel que ces votes soient comptabilisés et non amalgamés aux votes nuls. Sinon, on vous impose le silence. Où en est-on avec la démocratie? Je souhaite que l'on explique pour quelles raisons l'idée du vote blanc est

impraticable."
Henri Cartier-Bresson, photographe. (Texte publié dans le quotidien Le Monde daté du 17 mars 1995)

PREFACE DE LA NECESSITE DU VOTE BLANC

"Le vote blanc, pour un suffrage vraiment universel" est le résultat d'une entreprise laborieuse et courageuse menée par un auteur qui ne craint pas de soulever les vieux tabous du système démocratique français. Dans cet ouvrage, Olivier Durand

développe avec talent des perspectives intéressantes et met à
jour les aspects profonds du jeu démocratique tel qu'il s'exerce en France depuis l'avènement du suffrage universel. Il en analyse les rouages pour mieux en dénoncer les faiblesses. La place du vote blanc dans la pratique du suffrage universel est une affaire sérieuse. Il ouvre le débat sur l'importance que l'on accorde aux élections dans notre démocratie représentative. Le vote blanc a une valeur contestataire, soit, en a-t-il pour autant celle d'un bulletin nul? La revendication est ancienne. Mais, curieusement, elle n'a jamais été satisfaite.Plus étonnant encore, elle n'a fait l'objet d'aucun débat parlementaire approfondi alors même que de nombreuses propositions de loi, rédigées par des parlementaires se réclamant de toutes les opinions politiques, sont régulièrement déposées, à chaque législature. La reconnaissance du vote blanc en tant que tel existe même dans d'autres pays mais demeure contraire à la tradition du pouvoir français. Pourtant, des voix s'élèvent pour moderniser la vie politique de notre pays. Il semble difficile de continuer à éluder ce nécessaire débat. Tout a été dit sur cette désaffection du corps électoral qui se traduit, pour certaines élections, par un taux d'abstention de plus de 40%: manque de lisibilité des projets, banalisation de

7

l'alternance qui contraint au rapprochement des modes de gouvernement et de gestion, non-renouvellement du personnel politique, multiplication des "affaires", apparition de nouveaux clivages liés à l'effritement constant de la cohésion sociale... Tout a été dit et tout a été écrit sur la nécessité de promouvoir, à nouveau, "le politique" dans toute sa dimension idéologique et éthique, de renouer avec ce qu'il y a de plus noble dans l'engagement civique: la défense de l'intérêt général. Si l'on considère que la démocratie est, non seulement un régime, c'est-à-dire un ensemble d'institutions, mais aussi une valeur, la recherche, pour elle, de l'assise la plus solide est évidemment une "ardente obligation". Le vote blanc permet au citoyen de remplir son devoir électoral tout en signifiant clairement qu'il ne veut ni des uns, ni des autres. La place du vote blanc dans les élections correspond aujourd'hui a la légitimité que l'on voudra bien accorder au vote protestataire. A une époque où la protestation occupe une place importante dans la vie politique de notre pays, le vote blanc est en train de trouver une justification encore jamais acquise dans le passé. La vie politique change et les traditions évoluent... Un autre argument milite en faveur de la reconnaissance du vote blanc, même si ses effets sont "scientifiquement" difficiles à apprécier et demeurent encore au stade des suppositions, à savoir que le vote blanc permettrait de réduire l'abstention et de rogner les extrêmes. Le pari, au sens pascalien du terme, mérite d'être tenté. Certes, il est. difficile pour les femmes et les hommes politiques de reconnaître. publiquement que le système démocratique qu'ils contribuent à bâtir n'est pas entièrement satisfaisant et qu'il ne permet plus l'adhésion de toute la communauté nationale. Mais il serait encore plus dangereux, à mon sens, de demeurer, longtemps encore, sourd aux aspirations légitimes de l'opinion publique. Une opinion publique aujourd'hui fortement engagée comme en témoignent les nombreuses actions menées par l'Association pour la Reconnaissance du Vote Blanc qui a su, avec la constance nécessaire, mobiliser ses adhérents et convaincre de nombreux élus.

8

Il n'y a pas de démocratie vivante sans pluralisme et sans citoyenneté. Le vote blanc n'est ni une abstention, ni un vote nul. Il est un acte positif puisque voter est un devoir civique. Il convient de nous demander si nous ne devrions pas reconnaître au vote blanc une légitimité nouvelle face à ceux qui préfèrent rester chez eux plutôt que d'aller voter, ou face à ceux qui préfèrent exprimer leur contestation en faveur des extrêmes. Je félicite l'auteur de cet ouvrage d'avoir contribué à donner à ce debat la portée qu'il mérite. Ille place ainsi au coeur d'un autre débat: celui de la modernisation de la vie politique française. Hervé de Charette

9

INTRODUCTION VOIX PERDUESl

L'acte électoral est devenu en France et dans plusieurs autres pays d'Europe ou d'Amérique une pratique courante, ordinaire. Il est banalisé, négligé, mais toujours loué. Quand un pays qui subissait un régime dictatorial accède à la liberté, la première mesure de ce progrès est toujours la tenue de vraies élections, non truquées. Son fonctionnement semble une chose acquise et pour beaucoup de gens penser l'améliorer apparaît comme une idée incongrue. Le vote blanc est le genre de cheveu sur la soupe que l'on écarte régulièrement en feignant de ne pas le voir. Au moment du dépouillement des enveloppes, les bulletins blancs sont mis de côté et retirés du calcul de la majorité. Ils n'entreront pas dans les résultats, comme s'ils n'avaient jamais existé. Cette opération s'effectue dans l'indifférence presque générale. C'est dommage, parce que derrière son aspect anecdotique le vote blanc pose des questions non négligeables sur le système représentatif libéral. Pour apprécier l'étendue du débat qu'il so.us-tend et sa perspicacité, on peut partir d'un élément d'analyse proposé par un brillant universitaire français, Olivier Duhamel. De la même manière que l'école néo-libérale de Léon Walras fondait sa réflexion économique à partir d'une situation, irréalisable, de concurrence pure et parfaite, la lecture optimiste du modèle démocratique français présentée par O. Duhamel constitue une bonne base de départ pour situer l'enjeu du vote blanc. Il n'est pas inutile d'en citer un passage de longueur conséquente: "L'électeur est contraint de ratifier en bloc u.nprogramme

11

dont certains aspects lui déplaisent parfois, il est contraint d'accepter en bloc les hommes de la coalition dont certains lui sont antipathiques. Il est privé du moyen d'exprimer un mécontentement spécifique sur la faible place consentie aux femmes, ou l'inattention à l'environnement, le manque d'imagination dans la lutte contre le chômage, ou la nécessité de reconnaître le vote blanc, quand ce n'est pas la défense de la chasse ou la promotion de la "loi naturelle". Enfin, à dire vrai, l'électeur reste libre d'exprimer ces votes très ponctuels, mais il se condamne alors à ne pas peser sur la décision finale et à ne pas avoir d'élu. La réduction du choix à une dualité entre le candidat A et le candidat B contient tous les inconvénients des simplifications mais l'immense avantage de laisser la décision, même simplifiée, précisément parce qu'elle est simplifiée, au peuple. (...) Quand l'alternance survient, les électeurs longtemps minoritaires ont la légitime satisfaction d'être devenus majoritaires. Leur vote se charge d'un sens tout particulier. Le citoyen goûte immédiatement la sève de la démocratie: le pouvoir vient de lui. Même l'électeur battu se réjouit un temps du changement - cela s'appelle l'état de grâce où la lune de miel -, un instant de lien exceptionnel entre gouvernants et gouvernés, précisément parce que les seconds
ont fait les premiers. "2

La vision d'O. Duhamel (le peuple dictant sa volonté, l'heureux élu la concrétisant) est simpliste et relève de l'imagerie d'EpinaI. Mais elle correspond à la mythologie dont aime à se draper la France. L'acte électoral est actuellement la grande illusion de la démocratie et a la même fonction que le carnaval qui, l'espace d'une journée, donne l'impression que l'ordre hiérarchique de la société peut être renversé. Une fois par an, au mois de juillet, on essaie de se convaincre que le peuple a initié et conduit la Révolution et, au moment d'une élection, le temps d'un dimanche, jour du Seigneur, le cérémonial du bureau de vote et son suivi médiatique créent l'illusion d'une volonté populaire qui s'exprime. L'analyse d'O. Duhamel a pour vocation de réaliser une fusion de toute la population française dans un esprit de douce allégresse. Son travail consiste à donner l'impression que les principes affichés dans la Constitution de 1958 sont effective-

12

ment appliqués: ici, il confirme que nous vivons dans un "gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple" . A en croire O. Duhamel, la démocratie en France s'épanouit dans la relation maître-esclave. Nous devons nous réjouir de vivre dans la prison dorée de l'acte électoral, où, parqués, "contraints", les électeurs que nous sommes se voient délivrés de l'ignorance par deux loupiotes idéologiques. Les poules en batterie font des oeufs, les électeurs muselés font des gouvernants. Les partis politiques préparent une bouillie programmatique et les électeurs les remercient de ce bon repas. O. Duhamel nous explique que c'est par la limitation à l'excès du choix électoral que le peuple tire son pouvoir et devient le grand manipulateur, le vrai décideur. Mais ici, Hegel rencontre Sysiphe et dès le retournement de situation opéré le dimanche de l'élection, le "valet-électeur" retombe dans sa condition initiale d'esclave. La délivrance est fugitive, la servilité éternellement recommencée. Le tour de passe-passe d'O. Duhamel est une escroquerie intellectuelle mais il est partagé par l'essentiel de la population. En 1848, les négriers avaient beau jeu de dire que les esclaves ne réclamaient pas l'abolition du système qui les asservissait. C'est à cette vision irréelle incarnée par O. Duhamel que se trouve confronté le vote blanc. Pas aux problèmes techniques que lui opposent ceux qui refusent de débattre. Les législateurs de 1848 durent eux aussi surmonter de nombreuses difficultés pratiques pour que le suffrage universel puisse exister en France. C'est l'état d'esprit qui prime. Les opposants au vote blanc acceptent très bien que les états-majors des partis politiques élaborent, en vue de conquérir le pouvoir, un programme et l'imposent à la population qui doit composer avec. L'électeur choisit dans un bouquet une option sous peine d'être hors course. Le but ultime de l'élection est de ne pas laisser vacant un siège, le débat d'idées n'étant qu'une étape intermédiaire non obligatoire. La vertu de cet état d'esprit est son souci de stabilité. Dès qu'un poste électoral est pourvu, le plus important est fait, c'est-à-dire la perpétuation du fonctionnement républicain. Si le candidat vainqueur ne contente en fait

13

qu'une minorité d'électeurs, il sera soit obligé en cours de mandat de ne pas mener les actions envisagées pour éviter le courroux de l'opposition, soit il finira par être sanctionné à l'élection suivante. Ce ne sera qu'un inconvénient mineur, toujours réparé in fine; l'essentiel c'est la permanence. Et ils appellent ça la démocratie. Les défenseurs du vote blanc, eux, considèrent que la démocratie implique la participation effective de la population, de façon organisée ou individuellement. Mais aussi, et surtout, la liberté d'expression qui passe par le droit au mécontentement, à la possibilité de sortir d'un choix étriqué et imposé quand il n'est pas satisfaisant. Le vote blanc peut être la demande d'un temps de réflexion supplémentaire. Quand on pense que c'est une perte de temps on est étranger à la démocratie, quand on considère que c'est un gage de qualité et que la qualité n'est pas un luxe, on commence à vivre en démocratie. Le vote blanc est victime de la censure qui règne par l'intermédiaire de cette notion d'urgence si facilement brandie: si on ne signe pas le Traité de Maastricht tout de suite la construction européenne s'effondre, si on ne fait pas l'euro immédiatement les Etats-Unis nous écrasent, si on ne fait pas des restrictions budgétaires draconiennes nous courons infailliblement à la ruine ... Même les artistes, aujourd'hui, travaillent dans l'urgence. Notre pays est "surbooké", il n'a plus le temps, sa puissance (fantasmée) le stresse. Le vote blanc, l'individu, est un potentiel d'hésitations néfastes. Le prendre en compte risquerait d'empêcher qu'un siège soit occupé et fragiliserait le système. N'arrêtons pas de pédaler, nous pourrrions tomber de vélo. Et si on supprimait le suffrage universel, ne serionsnous pas plus compétitifs? Notre pays vit depuis longtemps avec une élite à qui on a donné un gadget: le peuple. On a octroyé le droit de vote au peuple, pas aux gens. Or, on est dans une phase d'individualisation voulue par la société de consommation, et le peuple rencontré par la classe politique n'est plus un concept mais une réalité bigarrée, avec ses défauts multiples. Si l'élection présidentielle - à un moindre

14

niveau d'autres consultations: régionales, européennes, référendums - crée un mouvement de rassemblement, il ne faut pas confondre l'enthousiasme militant, l'adhésion à un homme et à quelques idées le temps d'un combat politique, et toutes les motivations indirectes voire inconscientes qui amènent beaucoup d'individus à s'intéresser et à s'impliquer dans cette compétition. Il est en concurrence avec un autre sentiment, celui de vouloir marquer son individualité. Face à cela, deux attitudes sont possibles: juger plus performant un électorat pur et parfait, conceptuel, qui ne correspond pas aux gens qui se déplacent dans un bureau de vote ou bien avoir confiance dans le potentiel créatif de cette diversité contradictoire. Dans le premier cas il faut choisir une autre voie que la démocratie et le suffrage universel, dans le second on essaie de mettre en place, enfin, un système de gouvernement des gens, par les gens, pour les gens. Le vote blanc considéré comme un suffrage exprimé pourrait jouer le rôle salutaire de carte blanche confiée au citoyen, d'aiguillon. Dans cette hypothèse, le "peuple ne fait pas les gouvernants" - pour reprendre le vocable d'O. Duhamel - il essaie de les stimuler. La question du vote blanc fait bien ressortir le débat entre ceux pour qui l'apathie politique d'une grande partie de la population est un élément positif pour la démocratie et ceux pour qui "la démocratie ne souffre pas d'un excès mais d'un manque". Entre une classe politique qui ne s'intéresse qu'aux moyens plutôt qu'aux finalités et des citoyens qui, revendiquant une liberté de pensée, risquent de tomber dans une morale circonstancielle, l'acte électoral a-t-il un avenir? En science politique, le vote est considéré comme un signe d'engagement politique. Et c'est vrai qu'il est un "lien", pour reprendre le terme d'O. Duhamel, essentiel entre gouvernants et gouvernés. M~is entre des citoyens éclairés, donc moins moutonniers, qui revendiquent de penser par eux-mêmes et de s'engager où et quand bon leur semble, et "les partis (qui) ne sont souvent plus que des 15

machines à sélectionner des candidats"3, ce lien risque de devenir très lâche. Pascal Perrine au a constaté que la population ne se désengage pas des questions qui agitent notre société mais préfère de plus en plus agir en dehors du cadre politique. "La crise de l'engagement politique (...) s'enracine dans cette difficulté du système politique à répondre aux nouvelles demandes des citoyens et non dans une subite et
radicale dépolitisation de ceux-ci. "4

Une réflexion sur le système représentatif français s'impose et ne doit pas se limiter aux questions de scrutins. Le chapitre 1 revient sur le cadre général, c'est à dite la portée de l'acte électoral dans la vie institutionnelle de la France. On connaît malles motivations réelles des électeurs quel que soit le pays dans lequel ils votent mais elles ne correspondent qu'imparfaitement à la version donnée par les commentateurs politiques. De plus, le citoyen français évolue dans un contexte de dramatisation inconnu dans plusieurs autres pays démocratiques. Egalement, une grande partie de la population et notamment les "décideurs" - ne connaît pas mieux l'évolution de la conception du principe de représentation, en France, qui explique sa mise en pratique et ne voit donc pas les déviances de notre système. Ces données présentes à l'esprit, l'exposé des arguments des deux camps (adversaires et défenseurs du vote blanc) ne prennent que plus de valeur. Au statu quo qui entend éviter les flottements institutionnels en périodes de crise s'oppose le désir de ne pas masquer la réalité pour mieux aller de l'avant. (chapitre 2). Mais avant même d'être accepté parmi les suffrages exprimés, le vote blanc devra d'abord s'extraire de cette étiquette qui l'associe à l'appellation peu flatteuse de "nul" (chapitre 3). Même involontaire puisque cela vient d'annuler, ce rapprochement met bien en évidence que, inconsciemment, l'égalité qui devrait prévaloir pour tout électeur déposant une enveloppe dans une urne n'existe plus au moment du dépouillement puisque l'on juge inapte, de façon arbitraire, certains de ces bulletins et donc leurs auteurs. Les inquiétudes face à un changement reposent toujours 16

sur les mêmes fantasmes. Le droit de vote des femmes a réussi, péniblement, à les surmonter, le vote des étrangers est en passe lentement d'y arriver mais le vote blanc bute toujours dessus. Les arguments tendant à expliquer qu'il était impossible que les femmes puissent voter apparaissent aujourd'hui ridicules mais persistent à être considérés comme raisonnables, alors que similaires, quand il s'agit de l'exclusion des bulletins blancs (chapitre 4). Si l'étranger ne nous fournit qu'un exemple de pays qui reconnaît le vote blanc, la Suède, la comparaison entre ce pays scandinave et la France est riche d'enseignements. La Suède est en avance sur la France quant à sa politique électorale. On voyage en plein exotisme quand on lit que là-bas les étrangers peuvent voter aux élections locales, de jeunes femmes occupent des postes clés du gouvernement, ou qu'il est possible de voter par courrier peu avant le jour prévu; le taux de participation s'élève très souvent à plus de 80%. La Suède nous apparaît comme un pays où les gouvernants semblent faire confiance aux citoyens et où les gouvernés croient encore aux vertus de la démocratie représentative. (cf chapitre 5) Mais la décision appartient-elle au peuple pour autant? Enfin, la défense du vote blanc s'organise et prend plusieurs voies détaillées dans le chapitre 6. On est passé du vote blanc comme mesure d'accompagnement du vote obligatoire au vote blanc défendu pour lui-même, sous la Vè République.

NOTES 1 Terme employé dans des journaux du XIXè siècle pour désigner les bulletins blancs. 2 Duhamel O., Les démocraties. Régimes, histoire, exigences~ Paris, Seuil, 1993, pages 3 I9 et 320. 3 Perrineau P., "L'engagement politique: déclin ou mutation ?", in Futuribles N°2I3 (octobre 1996), page 11. 4 Idem, page 16.

17

CHAPITRE

1

L'ACTE ELECTORAL

Aujourd'hui, suggérer la prise en compte des bulletins blancs c'est immanquablement se voir confronté à une soitdisante obligation de résultat. L'élection doit immédiatement désigner un vainqueur et des vaincus, postérieurement et occasionnellement traduire l'état de l'opinion. Nous reviendrons dans le chapitre suivant sur l'analyse de cet argument contestant directement la validité du vote blanc. Mais comme il pose la question de la finalité des élections, il paraît nécessaire de s'y arrêter le temps d'un chapitre afin de fixer une toile de fond sur laquelle reposera la défense du vote blanc ultérieurement. Les observateurs attentifs à cet épisode de notre vie politique ne peuvent nier sa portée émotionnelle dans une très large part de l'électorat. Pourtant, plusieurs de ces observateurs trouveront naturel de le déhumaniser et de transformer les bureaux de vote en centres de tri où règne la raison à l'état pur, où des êtres froids accomplissent leur devoir de citoyens. Revenons à la réalité, à l'imperfection et à la complexité humaines. Un grand nombre d'abstentionnistes vit intensément la période électorale à laquelle il ne participe pas parce que sa non participation est un engagement. Il s'intéressera sûrement aux résultats. Ceux qui votent s'investissent d'autant plus, même s'ils ne revêtent plus forcément leurs habits du dimanche pour se rendre aux urnes. L'élection est pourtant un des actes les plus artificiels de la

19

vie. Chacun pris individuellement peut se dire que sa voix n'a jamais été décisive parce que si, seul, il s'était ajouté aux abstentionnistes, le résultat final n'en eut pas été modifié. Et pourtant il vient. Parce que l'imagerie révolutionnaire du peuple qui détient une part du pouvoir n'est pas encore morte. Voter, par cette abstraction, est un acte fort. Il faut donc respecter l'aboutissement de cette démarche, le bulletin glissé dans l'urne. Et ceux qui se permettent de refuser - ou de cautionner le refus de - la consécration de cette démarche en niant l'expression d'une opinion par bulletin blanc interposé sont des "démocraticides". L'électeur, tout électeur: illettré, unijambiste, maoïste, célibataire... - doit être roi. Les analystes, pour faciliter leur travail, préfèreraient un électeur rationnel. Il ne l'est pas, ne le.sera jamais, ou quand il le sera il n'ira plus voter. C'est avec cet être imparfait que nous avons la chance de compter. Comprenons-le. 1. L'acte électoral, acte humain Philippe Braud distingue! trois grandes motivations qui amènent l'électeur dans le bureau de vote. L'acte électoral redonne confiance, libère une certaine aggressivité et permet de se surestimer. Au moment où l'électeur dépose son bulletin dans l'urne, il baigne depuis quelques semaines dans une ambiance lénifiante mais euphorisante même si nombreux sont ceux qui s'en défendent. Pendant la campagne, les virtuels représentants de l'Etat font miroiter la facette positive du Pouvoir, rassembleur, protecteur, qui favorise l'épanouissement de l'individu. Chacun des candidats, selon l'idéologie qu'il défend, va prôner la cohésion, va promettre une société sans conflits, va privilégier le Peuple souverain et délaisser l'intérêt cruel de l'Etat. La facette négative du Pouvoir - l'Etat qui interdit, limite, sanctionne - est occultée. Ph. Braud compare ce moment de la vie politique à la première période d'existence du nourrisson quand il n'a comme contact au monde que la présence de la mère: "Le groupe fusionnel, celui d'où le Pouvoir est apparemment absent (ce qui est bien le cas sur la

20

scène électorale) fonctionne comme un substitut de la mère telle qu'elle se perçoit confusément pour l'enfant dans la première relation duelle, bien avant que ne se noue l'Oedipe et ne s'impose, à travers la figure du père, une certaine forme d'épreuve de la réalité. "2Chacun de nous, inconsciemment, aspire à retrouver cet état où l'ego atteint la plénitude, et le jeu électoral par le recours au factice en constitue une occasion. Même si les futurs électeurs sentent bien que tout cela est artificiel, bon gré mal gré ils adhèrent à cette illusion et prennent plaisir à se fondre dans le magma civique. Qu'on le veuille ou non, les discours qui nous annoncent une vie meilleure, un monde plus beau finissent par infiltrer en nous une once d'espoir qui compense le temps d'un vote toutes les . déceptions quotidiennes passées et à venir. Ces discours unificateurs s'accompagnent bien sûr d'affrontements. Une campagne électorale se compose en faible partie de débats d'idées mais plutôt d'empoignades. Ces oppositions respectent le plus souvent un code rigoureux et finalement rassemblent. Les ennemis sont désignés de manière à ne pas créer de fracture dans la population; ils se trouvent souvent ailleurs: "la main de l'étranger", l'impérialisme, Bruxelles, le grand capital... Ainsi l'acte électoral organise l'évacuation de l'agressivité accumulée par chaque électeur entre deux consultations. Le vote est le passage à l'acte sans risque individuel. "L'acte s'inscrit dans tout un rituel à caractère festif et transgressif où le simulacre de la mise à mort du Pouvoir et celui de l'affirmation éphémère du Peuple Souverain crèent une atmosphère favorable à la décharge d'agressivité. "3Dès le lendemain les résultats sont acceptés par tous et le retour au calme s'effectue. Sauf quand le verdict des urnes est trop déséquilibré et que les battus ont p~u d'espoir de voir leurs aspirations l'emporter à court terme ni même être reprises en partie par les vainqueurs. Des résultats indécis valent mieux que des victoires écrasantes. Enfin, l'élection permet à chacun de restructurer le contenu de ses propres valeurs. Les neuf dixièmes des électeurs ne sont pas des spécialistes de la politique et se retrouvent très souvent mal à l'aise quand il leur faut expliquer quels sont les principes auxquels ils tiennent. La campagne électorale sera l'occasion de

21

rendre plus cohérent ce à quoi on aspire, de le rationaliser, voire de se construire un ersatz de discours idéologique. L'électeur va s'octroyer les valeurs du parti pour qui il vote en reprenant les formules clés en main que lui offrent les partis politiques. Celui qui six mois avant l'élection ne fournissait que des mobiles médiocres pourra affirmer le jour du vote qu'il se réclame de la liberté, de la paix, de la République..., qu'il refuse tout totalitarisme, l'étouffement bureaucratique... Grâce à la période électorale l'électeur se hisse à un niveau de vocabulaire, de conceptualisation qui n'est pas le sien d'ordinaire. Le fait de déposer une enveloppe dans l'urne lui donne l'impression qu'il est capable de comprendre, d'analyser, de discuter ces valeurs. Par le bulletin l'électeur est l'égal des "grands", des dirigeants sortis de l'ENA. Le suffrage universel sait séduire et grâce à ces attraits illusoires asseoit la République. A travers l'analyse de Philippe Braud on retrouve l'état d'esprit qui caractérisait la période fondatrice du suffrage universel en France telle que Pierre Rosanvallon l'a perçu: "On n'attend pas des élections qu'elles procèdent à des arbitrages ou à des choix, dès lors du moins que l'on pense la Révolution terminée et l'Ancien Régime définitivement aboli. On n'attend pas non plus d'elles qu'elles traduisent dans la sphère politique la diversité sociale. En 1848, on comprend plutôt l'acte électoral comme un geste d'adhésion,
une manifestation symbolique d'appartenance à la collectivité. "4

Il faudrait aujourd'hui prouver que l'attachement à la démocratie républicaine n'existe pas hors des partis politiques et que, de ce fait, l'électeur blanc, par son non choix, s'en exclut. Il est plus sain de considérer que le débat démocratique déborde le simple cadre des appareils politiques et que ceux-ci ne sont pas des cages dans lesquelles enfermer l'électorat mais des sources de réflexion et d'action parmi d'autres. L'acte électoral répond donc au besoin d'identification - à la
collectivité, à la France

- qui

sommeille en chacun de nous.

Mais ce sentiment entre en concurrence avec un autre désir, celui de l'individuation qui consiste en une recherche d'autonomie. La personne refuse de se laisser guider, manipuler, par une force extérieure, étrangère. Ces deux

22

tendances coexistent en nous et se tiraillent au moment d'une élection. On pourrait être tenté de dire que, jusqu'à présent, c'est plutôt le besoin d'identification qui a prévalu. Mais quand un électeur, mécontent, vote pour un adversaire du candidat qu'il aurait préféré soutenir, tout en espérant que cet adversaire ne l'emportera pas, simplement pour l'avertir de son courroux, il privilégie sa tendance à l'individuation. De plus en plus ce penchant semble prendre de l'importance, ce qui pourrait expliquer la réticence croissante vis à vis de l'engagement politique. Après une enquête où elle a demandé à différentes personnes "ce que c'est, pour elles, qu'être un citoyen", Sophie Duchesne constate au sujet du "citoyen en phase d'individua-tion": "La politique l'intéresse, le valorise, même dans son besoin d'affirmer ses opinions, ses différences; mais il ne pourra y prendre part qu'à condition de sentir, à tout moment, qu'il est libre de se retirer, de changer d'avis. Aussi est-ce parce que le militantisme politique apparaît le plus souvent sous laforme d'un militantisme partisan, et passe donc par l'appartenance, l'allégeance à une organisation, qu'il a pour lui peu d'attrait. "5 L'acte électoral tel qu'il est perpétué ne risque-t-il pas de répondre imparfaitement à cette mutation? Il est trop simplificateur car il impose un mouvement d'adhésion insuffisamment modulable. La prise en compte des bulletins blancs, élargissant le champ d'expression du vote, accorderait la marge de liberté nécessaire pour que l'élection n'apparaisse pas comme un embrigadement. " ... La sécurité garantie par les autorités ne peut-être seulement éprouvée passivement; elle doit elle-même être assurée, quelquefois contre les autorités elles-mêmes. La jouissance passive de la citoyenneté requiert, au moins par intermittences, un activisme politique des citoyens. "6 2. La sacralisation française de l'acte électoraP

L'électeur doit être roi. Mais "le peuple est comme Janus: il a deux faces. Il est à la fois un danger et une possibilité: il menace l'ordre politique en même temps qu'il le fonde "8. Il a fondé notre démocratie il y a longtemps, deux siècles. Aujourd'hui il nous en reste la peur. Alors on a sacralisé l'acte

23

électoral pour que le citoyen devenu respectueux, dans le bureau de vote remercie au lieu de s'affirmer. Le scrutin majoritaire à deux tours pratiqué par la Vè République personnalise le pouvoir, dramatise, transforme même en tragédie le choix des dirigeants et renforce donc l'originelle tendance française à sacraliser l'acte électoral. Face à cette forte crispation de la vie électorale, il n'est pas étonnant que ce soit sous la Vème République que la question du vote blanc ressurgisse. La France est le pays qui est allé le plus loin dans cette sacralisation de la pratique et de la participation électorales. Cette dernière est devenue l'aune à laquelle se mesure la citoyenneté légitime. L'électeur est celui qui va participer. A contrario, il y a une très forte illégitimité de tout ce qui menace la participation: l'abstention et les formes non conventionnelles de participation politique. Cette sacralisation de l'acte électoral renvoie à plusieurs idées, spécifiques elles aussi de la culture politique française. Tout d'abord, la France ayant aboli la monarchie, la République a besoin d'un mode de légitimation qui lui permet régulièrement de renouveler ses élites. La société française a besoin que l'élection fonctionne, qu'elle débouche sur des élus choisis. Plus encore, le vote est considéré comme un acte d'intégration à la nation. C'est un des rares rites d'intégration de la société française laïque. En effet, depuis 1875, le vote en France est organisé le même jour, le dimanche, sur l'ensemble du territoire (deux jours en 1848). Ce n'est pas seulement pour des raisons pratiques. Le fait de faire voter les Français un jour férié, jour qui ne soit pas totalement déconnecté de notre calendrier religieux, c'est faire prendre conscience aux Français que parce qu'ils vont faire le même jour le même acte ils participent de la même communauté. On, parle d'une participation à une "communauté imaginaire". La simultanéité dans la réalisation du vote est censée produire une projection identitaire. Ainsi, quand on lit les professions de foi sur une période assez longue (1870 à 1945), on s'aperçoit que dans ce qui est déclaré pour inciter les gens à voter, il y a cette idée qu'il faut voter parce que c'est un acte d'union et d'intégration

24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.