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Les affaires politiques de l'Indochine (1895-1923)

De
320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 426
EAN13 : 9782296314207
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Les affaires politiques de l'Indochine (1895-1923)

Collection Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest

Dernières parutions
Jeannine KOUBI et Josiane MASSARD- VINCENT (textes réunis par), Enfants et sociétés d'Asie du Sud-Est, 1995. Van Ky NGUYEN, La société vietnamienne face à la modernité. Le Tonkin de la fin du X/Xe siècle à la Seconde Guerre Mondiale, 1995. Chantal ZHENG, Les Astronésiens de Taiwan à travers les sources chinoises, 1995. Jean de MIRIBEL, Administration provinciale et fonctionnaires civils en Chine au temps des Ming (1368-1644 J, 1995 Marek SLIWINSKI, Le génocide khmer rouge. Une analyse démographique, 1995 Hoe Dy KHING, Un épisode du Râmâyana khmer. Râma endormi par les maléfices de Vaiy Rânbn, 1995. Fabienne MERCIER, Vichy face à Chiang Kai-Shek, 1995. Jean DEUVE, La guerre secrète au Laos contre les communistes (1955-1964), 1995 LU Dong" MA Xi, François THANN, Les maux épidémiques dans l'empire chinois, 1995. Raoul JENNAR, Chroniques cambodgiennes (1990-1994 J, 1995.

Sous-section "Travaux du Centre d'Histoire et Civilisations de la Péninsule Indochinoise"
NGUYEN Thê Anh et Alain FOREST (OOs),Notes sur la culture et la religion en Péninsule indochinoise, 1995 Bernard GAY, La nouvelle frontière lao-vietnamienne, 1995

Collection

Recherches

Asiatiques,

dirigée par Alain Forest

Patrice MORLAT

LES AFFAIRES POLITIQUES DE L'INDOCHINE (1895-1923)
Les grands commis: du savoir au pouvoir

Préface de Charles Fourniau

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3970-5

A Jean, mon père.

Remerciements

Les cartes et les infographies ont été réalisées par Jean-Claude Gili. Notre reconnaissance va également à Gérard Laporte pour ses précieux conseils.

P. Morlat.

PRÉFACE

Avec cet ouvrage, Patrice Morlat, approfondissant ses recherches antérieures sur la répression dans l'Indochine coloniale, ouvre une vaste enquête sur l'État colonial indochinois, menée sous un angle neuf, original et fécond. En étudiant les grands commis de l'Indochine, ou plutôt un groupe particulièrement important de fonctionnaires, Patrice Morlat revisite l'histoire coloniale indochinoise, ici, de De Lanessan à Long, non plus comme on .le fait d'ordinaire à travers les différents gouverneurs généraux mais au niveau des fonctionnaires d'autorité. Ceux-ci appliquent la politique des gouverneurs généraux mais aussi ils l'inspirent et la préparent et la font durer à travers les multiples successions et les intérims. Certes, l'ambition n'est pas d'offrir, sous cet angle, un tableau complet; on n'y trouvera pas un certain nombre d'aspects essentiels, par exemple les régies, les grands travaux, les problèmes financiers. Mais ce point de vue particulier amène par contre des éclairages neufs sur d'autres points forts. On a ainsi un coup de projecteur sur une partie du monde colonial en suivant la carrière de ces jeunes gens qui vont, en une vingtaine d'années, accéder aux postes clés; la plupart, pas tous, sortent de la nouvelle École coloniale dont on entrevoit ainsi le rôle important, suggérant la nécessité d'une solide étude sur cette institution. Cet aperçu sur ces Français de la colonie s'inscrit dans un regard nouveau qui met en lumière la société coloniale, en fait jusqu'ici peu étudiée. L'ascension professionnelle de ces fonctionnaires jalonne en même temps l'histoire de l'évolution de l'État colonial. Partie d'une véritable dictature militaire (les Amiraux en Cochinchine, le général de Courcy au Tonkin), la domination coloniale édifie peu à peu un État qui se voudrait de droit à partir de l'instauration du régime civil (1879 en Cochinchine, 1886 au Tonkin, 1887 avec l'Union indochinoise), débarrassé à partir des années 1895-1897 du poids de la conquête. Dès lors, une double finalité va déterminer révolution du système étatique: l'exploitation du pays et le maintien de l'ordre colonial imposé aux masses indigènes. On s'aperçoit en suivant les carrières des fonctionnaires choisis par Patrice Morlat que les deux ensembles de fonctions sont assez séparés. Ce travail ne s'attachera donc pas aux 7

aspects de la fameuse mise en valeur et de son revers financier, mais à l'autre face du problème: comme faire accepter aux populations cette pompe à phynances selon le terme contemporain inventé par Ubu/Jarry. C'est le sens de la politique indigène dont les personnages de cette étude vont être des spécialistes. Et que faut-il pour faire de la politique indigène? Évidemment bien connaître ces peuples, en fait le peuple viêtnamien, car les Laotiens et les Cambodgiens ne posent pas de problèmes aussi aigus. Effectivement, les fonctionnaires étudiés ici sont de véritables spécialistes de viêtnamologie, connaissant parfaitement la langue mais aussi les arcanes de la civilisation qu'ils aiment et admirent. on doit à Pasquier l'un des meilleurs livres sur l'Annam d'autrefois, plusieurs collaborèrent aux travaux de l'École française d'Extrême-Orient et Przyluski termina sa carrière au Collège de France. C'est là qu'apparaît le drame colonial. Patrice Morlat, en suivant la carrière de ces brillants fonctionnaires, nous fait assister à la transformation de ces hommes qu'on aurait appelés quelques décennies plus tôt des annamitophiles, en des spécialistes de la répression. Dans ce premier temps, on assiste aux charretées de condamnés à mort de la Commission criminelle du Tonkin ou des cours martiales, et au développement des réseaux d'indicateurs et de tout l'appareil d'espionnage et de basse police que l'Indochine coloniale étend sur l'Extrême-Orient. Certes, il y eut des obsédés du renseignement, comme le consul Liébert, ou des militaires forcenés, comme le lieutenant Héon, mais ils n'appartiennent pas à l'élite des fonctionnaires étudiés ici. Non, ces derniers sont des hommes brillants promis aux plus hautes fonctions - deux futurs gouverneurs généraux - et qui perfectionnent la construction de l'État colonial, en rêvant d'un temps colonial, à la vérité, d'une durée longue et indistincte au terme de laquelle les élites vietnamiennes prendraient en main la gestion de leur pays dans le giron de la protection française. Mais pour l'heure, c'est-à-dire dans les deux premières décennies du Xxo siècle, ils édifient en un même bloc, l'instrument de la politique indigène et l'appareil policier, la fameuse Sûreté indochinoise. Vers la fin de la période coloniale, en 1937, Justin Godard, envoyé du Front populaire en Indochine, stigmatisera « l'erreur redoutable du mélange de la politique et de la Sûreté, de la subordination de l'une à l'autre» ; et il ajoutera: « C'est l'affirmation de la nécessité d'une politique de force. Croire en sa vertu c'est ignorer l'évolution du peuple annamite et s'attacher à de vieilles formules coloniales dont le temps est passé. »1 L'ouvrage nous fait assister à la naissance d'une tentative et d'une illusion: la politique d'association. En d'autres termes, une politique qui, en
1_ Justin Godard, Rapport de mission en Indochine, 1er janvier-14 L'Hannattarl, p. 67. mars 1937, Paris,

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nouant des liens de collaboration entre les élites indigènes et l'administration coloniale dans une perspective longue, permettrait d'envisager la substitution de celle-ci par celles-là. Ce sont les fonctionnaires étudiés par P. Morlat qui ont, aux côtés d'Albert Sarraut, conceptualisé, organisé et appliqué cette politique, dont les ressorts débordent largement cette vision idéale. Or, tout de suite, éclatent les contradictions: c'est Bosc, l'un des principaux acteurs de cette équipe qui, dès 1908, préside la sanglante Commission criminelle; c'est Sarraut, en 1913, qui réanime cette même commission. Et dès lors, on ne s'étonnera pas que l'auteur de l'Annam d'autrefois soit celui qui présidera, en tant que gouverneur général, aux massacres de 1930-1931. L'aboutissement étant le constat fait par Justin Godard, à savoir que la confusion, dans un même service, de la politique indigène et de la Sûreté amènerait à imposer le primat de la politique de force et de ne plus être capable de prendre en compte l'évolution du peuple annamite, ce qui est le contraire des buts posés au départ. L'historiographie a-t-elle assez mis en lumière et réfléchi sur cet échec fondamental qui, escorté en quelque sorte de centaines de suppliciés, de milliers de bagnards, a conduit à l'aveuglement colonial qui sera, en 1946, pris de court devant la révolution d'Août incomprise, et jettera la France dans la guerre qui conduira à Diên Biên Phu? Quelle est donc la racine de l'échec final de cette conception de l'équipe que Sarraut porta aux postes de très grande responsabilité? L'étude de P. Morlat nous en montre l'élément principal: l'incompréhension de la puissance grandissante du mouvement national. La mise en place de l'appareil d'exploitation par Doumer, au tournant du siècle, reposait sur l'illusion, née de l'écrasement du Cân Vuong, de la disparition du mouvement national. La carrière des fonctionnaires étudiés ici commence au moment où ce mouvement national renaît de ses cendres, sous les formes nouvelles que lui donnent Phan Boi Chau et Phan Chu Trinh. La nouvelle orientation coloniale, rééditant la manoeuvre classique de la carotte et du bâton, veut fonder une nouvelle politique indigène et, en même temps, mettre peu..à peu en place les organes de répression. C'est au travers de l'action de ces fonctionnaires qu'on voit ainsi, dans cet ouvrage, l'essor et les échecs de cette phase du mouvement national. Certes, ici comme ailleurs, les documents de police doivent être pris avec précaution par l'historien; ce qui nous est décrit, ce n'est pas le mouvement national viêtnamien en lui-même, mais la vision que s'en construisent ces responsables des services de renseignement. Mais à voir les efforts que déploient ces derniers, on se rend compte de l'importance centrale prise par la lutte contre les nationalistes. L'ouvrage de P. Morlat nous apporte cette étude riche et originale mais aussi nous incite à la réflexion sur des aspects fondamentaux de l'étude du 9

Viêtnam colonial. Personnellement, je me sens, après cette lecture, plus convaincu que jamais que la compréhension de ce siècle de domination française sur le Viêtnam doit placer comme centre et point de départ, le mouvement national viêtnamien et son évolution, c'est-à-dire ses hauts et ses bas, ses moments de force et de faiblesse. L'historiographie coloniale et la pente naturelle de la recherche fondée sur le dépouillement des archives des organismes coloniaux amènent normalement à penser l'histoire de l'époque coloniale au rythme de la succession des gouverneurs généraux et à envisager la périodisation d'après les phases de la politique énoncée par les autorités françaises. Or, si l'on suit comment évoluent les idées et l'action de ce groupe de hauts fonctionnaires, que voit-on? Sortis de l'École coloniale ou des facultés de droit, ils arrivent en Indochine sans conceptions originales sur la façon de gouverner; leur carrière, leurs initiatives s'établissent en réponse à la poussée du nationalisme vietnamien renaissant. Et la courbe de leur activité, de leurs initiatives, se calque sur celle du mouvement nationaliste dont elles sont la réplique, pendant que, hors de cette sphère, l'exploitation du pays se perfectionne - ce dont n'a guère à connaître ce groupe de fonctionnaires, du moins tant que certains d'entre eux n'ont pas accédé aux postes suprêmes. Il existe deux approches pour étudier l'ambiguïté de la colonisation française en Indochine: suivre l'évolution du mouvement national ou visiter de l'intérieur les appareils coloniaux et les conceptions qu'ils génèrent. Patrice Morlat, quant à lui, s'attache à ce deuxième chemin en suivant l'écheveau des carrières de ces fonctionnaires d'autorité qui se combinent et se relaient. Ille fait sans passion vis-à-vis de ces hommes dont il souligne l'intelligence et le dévouement à leur service. Ce faisant, il apporte une pierre fort utile à la connaissance de l'appareil colonial et à son fonctionnement. C'est bien l'avantage du bon travail historique, de provoquer chez le lecteur une réflexion personnelle qui aille au-delà des strictes limites de l'érudition pour ouvrir sur des interrogations qui touchent à quelques problèmes essentiels.

Charles FOURNIAU

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AVANT-PROPOS

L'histoire coloniale de la France s'étend sur plus de quatre siècles. Des pêcheurs à la morue basques et bretons en passant par Jacques Cartier puis par les guerres de course et les premières colonies militaires et paysannes du Nouveau Monde, la France a progressivement assimilé les avantages d'un puissant empire colonial pour son économie métropolitaine. Après plus de deux siècles de colonisation et d'expansion planétaire, le royaume perdit en 1763 sa seconde Guerre de Cent ans contre l'Angleterre et, avec elle, la majeure partie de ses grandes colonies d'Amérique et des Indes. A cette occasion, la France se vit spoliée de parties, éloignées certes mais intégrantes, de son territoire (Ie Canada, les protectorats indiens, l'Acadie etc.), plus anciennes que la Savoie, la Lorraine, Nice, le Roussillon, l'Alsace et la Corse. Passés les épisodes révolutionnaire et napoléonien, le nouvel Etat colonial français s'édifia progressivement, à partir de 1830, sur les ruines des colonies de l'Ancien régime, s'amplifia sous l'action du Second empire, se chercha ensuite pendant une dizaine d'années après la défaite de 1870, rebondit à nouveau dès le début des années 1880 pour connaître son apogée

après la Première Guerre mondiale.

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Le développement du nouvel empire colonial était une réponse aux défaites de 1815 et de 1870. Ce réflexe se manifesta en deux fois et d'une manière presque identique - en Algérie en 1830 et en Annam-Tonkin en 1884 -, et amena la France à vouloir s'étendre à nouveau dans le monde pour rester sur le devant de la scène internationale. L'idée d'Empire réactivée et modernisée sous l'action des Saint-simoniens et des sociétés de Géographie fit naître des vocations individuelles. Les explorateurs, aventuriers, marins et armateurs en s'investissant d'eux-mêmes dans l'épopée coloniale en seront les précurseurs. Les grands commis coloniaux en apprenant à gérer ces nouvelles possessions en seront les continuateurs. Les années 1840 marquent l'apparition de ces nouveaux fonctionnaires coloniaux qui sont appelés à travailler sur les affaires indigènes et politiques. Ils naissent de l'échec des tentatives de protectorat en Algérie, qui débouche sur le système de colonie directe. Le type nouveau de commis 11

colonial se retrouve dans les «bureaux arabes» de l'Algérie fraîchement conquise. C'est en effet, la première fois que la France conquiert un pays déjà constitué en un tissu à la fois social, culturel et religieux cohérent. Un corps spécialisé d'officiers aux affaires arabes prend l'habitude de régler par lui-même et au mieux des intérêts français le tout venant de la vie coloniale, sur le terrain et au contact des chefs des ethnies algériennes. Ces jeunes cadres de l'armée d'Afrique, instaurent progressivement une centralisation des informations et envoient même des directives aux bureaux d'Alger. Ce corps d'officiers d'élite se met en place de 1844 à 1867 et à l'image de Gabriel Hanoteau et d'Eugène Daumas, certains d'entre eux publient des ouvrages qui s'affirment de référence sur les coutumes, le droit traditionnel, les traditions religieuses et sur la bonne façon de juger en matière indigène. Eugène Daumas est justement le créateur de ce corps particulier d'officiers. Il commence son activité en qualité de consul auprès d'Abd El Kader de 1837 à 1839. Spécialiste de l'Algérie, son Exposé sur l'état actuel de la société arabe, de 1844, devient le bréviaire de tous les officiers coloniaux. En 1850, il est nommé directeur des Affaires algériennes au ministère de la Guerre à Paris. Il écrit plusieurs romans dont Les chevaux du Sahara et Le grand désert qui sont de formidables succès de librairie. On en tire jusqu'à six éditions. Il inspire le héros colonial de Balzac dans La rabouilleuse et même celui de Prosper Mérimée dans Les héros de Djoumane.1 En Indochine, ces spécialistes des affaires indigènes sont d'abord des officiers de la Marine et de l'Infanterie coloniale. Après la pacification et avec l'apparition de services civils en Cochinchine, sous l'impulsion de Le Myre de Vilers, de nouveaux administrateurs prennent en charge les services des Affaires indigènes puis, par la suite, ceux des Affaires politiques. Ces derniers se spécialisent dans l'étude de ce que nous appellerons le "temps colonial", c'est-à-dire du meilleur rythme d'évolution politique à suivre pour mener les natifs indigènes sur le chemin qui doit les conduire, selon le credo civilisateur et colonial, vers une autonomie puis vers une forme spécifique d'indépendance au sein d'un ensemble mondial cohérent et relié à la métropole. Pour ces spécialistes, le temps de référence est fourni par l'exemple de Saint-Domingue, c'est-à-dire deux ou trois siècles de présence coloniale. Albert Sarraut lui-même n'hésitera pas à parler en 1922 des « arrière-petits neveux» susceptibles de voir les colonies atteindre aux prémices de l'indépendance. Ce rythme du "temps colonial" est suivi de près, comme le pouls d'un malade, par les fonctionnaires des Affaires indigènes et politiques, et il peut se présenter comme suit:
1_ Jean Meyer, Jean Tarrade, Annie Rey-Goldzeiguer, Jacques Thobie, Histoire de la France coloniale, Paris, Armand Colin. 1991, vol. 1, p. 362.

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1 - conquête, 2 - mise sur pied d'une administration civile, 3 - concrétisation de la politique coloniale (protectorat, assimilation ou association) au travers de relais indigènes (conseils privés, conseils économiques) , 4 - autonomie économique de la possession vis-à-vis de la métropole, S - autonomie administrative des autorités coloniales vis-à-vis de la métropole, 6 - autonomie politique, 7 . indépendance dans un bloc mondial (zone franc ou francophonie). La carrière de nos grands commis de l'Indochine commence à la troisième phase de ce rythme d'évolution pour la colonisation française dans sa grande possession asiatique et se terminera sans qu'ait pu en être dépassée la cinquième étape. En effet, l'émergence d'une autre approche de la problématique coloniale, révolutionnaire et nationaliste, en s'imposant progressivement comme la seule alternative aux peuples colonisés anéantira le rêve colonial et bon nombre de nos grands commis verront l'oeuvre de leur vie s'écrouler avant leur mort. On serait tenté d'écrire que ce projet du "temps colonial" du nouvel empire français ne recouvrit que l'espace de leurs propres vies. Les recherches que nous avons menées sur l'administration des services civils, sur la police de Sûreté générale et sur les affaires politiques du Gouvernement général de l'Indochine ont progressivement fait ressortir le rôle central d'un groupe de sept grands commis. Nous suivrons ici la carrière de six d'entre eux. Ce sont dans l'ordre d'apparition dans la colonie: Jules Bose, Pierre Pasquier, René Robin, Paul Blanchard de La Brosse, Jean Przyluski et Louis Marty. L'étude de la carrière de ces grands commis de l'Indochine qui ne doit pas faire oublier le rôle souvent important de certains de leurs collègues ., nous permettra de visiter l'Etat colonial indochinois de l'intérieur et d'effectuer un voyage au temps de l'Empire français. Nos grands commis nous serviront de guides. A chaque fois que l'un d'entre eux inaugurera une nouvelle fonction, nous ouvrirons une fenêtre pour mieux découvrir le fonctionnement de l'Etat colonial. Nous ferons de même lorsqu'il sera confronté aux puissances riveraines de l'Indochine ou aux forces politiques, administratives et économico-financières de la métropole. Le but de cette approche est de procurer une vue aussi complète que possible de la colonisation française en Indochine mais aussi de ses fondements en France. Ces six grands commis ne sont pas choisis au hasard. Plusieurs raisons poussent à les réunir. Tout d'abord, ils tissent entre eux des relations amica-

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les très profondes qui engendreront un esprit de groupe qui, à son tour, fera d'eux le noyau dur de l'Etat colonial indochinois. Ce sont avant tout des fonctionnaires de talent qui se révèlent très souvent d'un niveau très supérieur aux autres administrateurs, notamment par leur érudition, leur profonde connaissance des différentes cultures indochinoises et surtout par leur sens politique colonial et leur détermination à le voir mis en application. Ils suivent à peu près tous le même cheminement de carrière administrative et trois d'entre eux accéderont au pouvoir suprême en Indochine: le poste de gouverneur général. Ils auront la particularité d'incarner ce rôle en tant que fonctionnaires du cru, sortis des rangs des services civils indochinois, à l'opposé de gouverneurs généraux soit politiciens comme Paul Bert, de Lanessan, Paul Doumer, Constans, Antony Klobukowski, Albert Sarraut et Alexandre Varenne, soit diplomates comme Paul Beau, soit venus d'autres colonies comme Ernest Roume, Martial Merlin, Joost Van Vollenhoven ou Jules Brévié. Ces grands commis vont à notre avis marquer la colonisation française en Indochine d'une empreinte certainement encore perceptible aujourd'hui au Laos et au Viêt-nam. Dans notre premier livre sur la répression coloniale au Viêt-nam paru en 19902, nous avions dégagé l'importance du rôle joué par la Sûreté générale, à travers la Direction des Affaires politiques, sur la politique du gouvernement général. Dans celui-ci, nous verrons que ce sont les mêmes personnes qui ont créé la Direction des Affaires politiques au Gouvernement général puis qui ont mis sur pied la Sûreté générale indochinoise pour enfin se retrouver à la tête de l'Etat colonial. Il y a donc plus qu'une influence de la Sûreté générale indochinoise sur le Gouvernement général, il y a de l'une à l'autre identité de personnes et continuité de vues sur la politique à mener en Indochine. Jules Bosc, Pierre Pasquier, René Robin et Paul Blanchard de la Brosse arrivent en Indochine sous le gouvernement de Paul Doumer. Imprégnés dès le départ de l'ambiance volontariste qui a caractérisé cet illustre proconsulat, ils demeureront tout au long de leurs carrières influencés par les trois grandes orientations de celui-ci: pénétrer les provinces de la Chine du Sud, ne pas se laisser dominer par les Affaires étrangères et surtout sans cesse réaffirmer la primauté des vues de Hanoi sur celles de Paris. Dans ce sens, leur contribution, durant le premier gouvernement Sarraut, à la mise sur pied en Chine méridionale de services secrets dirigés de Hanoi apparaît comme une revanche après coup de la politique de Doumer, laquelle a été battue en brèche par Delcassé et Beau en 1900.3 Ils demeureront longtemps favorables
2_ La répression coloniale au Vietnam (1908-1940), Paris, L'Hannattan, 1990,255 p. 3_ Charles Fourniau, « Politique coloniale ou "politique mondiale" : Doumer et le Yunnan », in: Histoires d'Outre-Mer. Mélanges en l'honneur de Jean-Louis Miège, Publications de 14

à un retour à la politique des zones d'influence abandonnée en 1900 après la crise des Boxers. Ce livre constitue le premier tome d'une étude d'ensemble sur les grands commis de l'Indochine. Il s'étend de la période allant de 1893 à 1923 et traite de l'apprentissage de nos grands commis et de l'alchimie politique et coloniale qui va les mener du savoir au pouvoir. Le plus érudit d'entre eux en restera d'ailleurs au niveau du savoir et quittera le bateau des services civils pour l'enseignement - ce que nous verrons à la fin du premier tome. Le second tome couvrira les années où nos grands commis seront à la tête des gouvernements locaux, c'est-à-dire une période allant de 1922 à 1928. C'est l'époque du rendez-vous manqué entre les élites vietnamiennes et le pouvoir colonial. Le troisième tome traitera de l'Etat colonial en crise, de 1928 à 1936, période où l'Indochine entière sera dirigée par nos grands commis. Pour arriver à nos fins, nous avons pu bénéficier de la bienveillante assistance de Mademoiselle Rabut, conservatrice du dépôt des archives de la France d'Outre-Mer à Aix-en-Provence ainsi que de l'ensemble du personnel et nous tenons ici à les en remercier. Nous remercions également le personnel du fonds des archives des Affaires étrangères du Quai d'Orsay à Paris. En plus de l'accession sous dérogation aux dossiers personnels d'une vingtaine de fonctionnaires coloniaux de premier plan et de contrôleurs généraux de la police de Sûreté générale indochinoise, nous avons également pu nous appuyer sur le fonds de l'Ecole coloniale et des papiers Paul Dislère, sur le fonds des Affaires politiques de l'Indochine, sur le SLOTFOM, sur les papiers Sarraut, sur le fonds des Amiraux et du Gouvernement général de l'Indochine ainsi, notamment, que sur ceux de la résidence supérieure du Tonkin et de la résidence supérieure de l'Annam. En dehors de ces fonds incontournables, les Bulletins de l'Ecole française d'Extrême-Orient nous permirent de mieux saisir la nature de la collaboration de nos grands commis avec cet éminent institut de Hanoi. D'autre part, les papiers de la commission Guernut, à travers le rapport de Justin Godard concernant l'Indochine (1937)4, nous confirmèrent, en raison même des critiques qu'elle formula contre eux, la prépondérance de nos grands commis en Indochine durant les vingt années qui la précédèrent. Au Quai d'Orsay, dans le fonds sur l'Asie, les archives de Chine, du Siam et du Japon nous permirent de restituer le regard des fonctionnaires, diplomates de terrain et autorités du ministère des Affaires étrangères, sur l'action de nos fonctionnaires coloniaux ; ces archives témoignent également de l'importance et du contenu de
l'Université de Provence, 1992, vol. 1, p. 50-73. 4_ A présent publié à L'Harmattan, 15

leurs missions à l'étranger, entre autres celle de Blanchard de la Brosse en Chine et au Japon en 1910, celles de Przyluski en Chine du Sud en 1911 et 1912 et celle de Bose au Siam en 1917. Les divergences de vues entre Hanoi et le Quai d'Orsay sur la politique à mener en Extrême-Orient y apparaissent clairement.

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PARTIE I

L'ENTRÉE EN SCÈNE

CHAPITRE A L'ÉCOLE COLONIALE

1 (1893-1907)

Jules Bosc naît le 6 avril 1871 à Saissac, une petite agglomération de 1200 habitants dans l'Aude, d'Emilie Marchant et de Bruno Bosc greffier de paix. Il monte à Paris et s'installe au 17 rue du Val-de-Grâce. Bachelier èslettres et licencié en droit, il est issu d'une famille de la bourgeoisie provinciale, très prolifique, qui domine la vie politique de Saissac depuis 1793, date à laquelle Bertrand Bosc est devenu le premier d'une longue dynastie de maires! de cette ville. Jules Bosc se présente au concours d'entrée de l'Ecole coloniale en avril 1893.

Le cadre de l'Ecole coloniale Depuis 1885 existe en effet à Paris, sous l'impulsion d'Auguste Pavie, une «Ecole coloniale ».2 D'abord appelée «Ecole cambodgienne », car instituée pour recevoir des élèves originaires du Cambodge, elle fonctionne ainsi, sous la direction de Paul Dislère, jusqu'en 1887. Un arrêté du 11 janvier 1888 du président de la République Félix Faure change alors son appellation en « Ecole coloniale ». Il n'y a pas que l'appellation qui change. Les pouvoirs publics estiment en effet le moment venu d'utiliser cette institution pour accueillir, en qualité d'externes, les jeunes gens qui se destinent aux différentes carrières coloniales. Ce projet est réalisé en deux étapes: d'abord, par le décret du Il janvier
!- Maires de Saissae : Bertrand Bose en 1793; Paul Bose de 1800 à 1821 ; Arnaud Bose de 1830 à 1831 ; Guillaume Bose de 1848 à 1849 ; Paul Bose de 1885 à 1904. Guillaume Bose avait 11 frères et soeurs. 2_AOM, Ecole coloniale, Carton 1: Article des «Tablettes coloniales» du jeudi 12 décembre 1889.

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portant règlement de l'administration de l'ancienne « Ecole cambodgienne », puis par celui du 23 novembre 1889 qui définit le fonctionnement et le financement de l'institution ainsi que sa vocation à accueillir les élèves administrateurs. Ce dernier décret place l'Ecole coloniale sous la direction du secrétariat d'Etat aux Colonies lui aussi nouvellement créé. La France républicaine de la fin des années 1880 se décide définitivement à être colonisatrice. Volonté récente et pas forcément évidente. Car la défaite de 1870 face à la Prusse replace la France dans une situation analogue à celle qu'elle a dû subir face à l'Angleterre en 1815. Il en découle une période d'interrogation sur le bien-fondé de la poursuite de l'expansion coloniale, période d'interrogation qui dure une dizaine d'années. Deux obstacles se dressent alors devant le mouvement colonial: d'une part, l'affirmation d'un libéralisme commercial basé sur le libre-échange et, en conséquence, le refus de l'idée de monopoles géographiques; d'autre part, la volonté de revanche et de reconquête de l'Alsace et la Lorraine qui s'oppose à la perspective d'une dispersion des forces de la nation à travers le monde. Ainsi, en 1873, Francis Garnier est-il désavoué dans sa tentative de conquête du Tonkin et, deux ans plus tard, Savorgnan de Brazza en est-il réduit à jeter à ses propres frais les bases de la colonisation française en Afrique occidentale, sans parler des comptoirs de Guinée et du Dahomey qui sont, eux, carrément abandonnés.3 Cependant, de nouvelles idées, entretenues par des cercles d'économistes, de militaires, de financiers, de missionnaires, de géographes, d'explorateurs et de politiciens, vont se diffuser, soit via les sociétés de Géographie, soit par les périodiques comme Le Journal des Débats, L'Illustration, Le Monde illustré et La Revue des deux Mondes. Dès 1872, Gambetta a encouragé le pays non à se replier sur lui-même mais à rayonner à nouveau, tandis que la publication, en 1874, de l'ouvrage de Paul Leroy-Beaulieu sur la colonisation chez les peuples modernes, donne une impulsion décisive au mouvement: l'expansion dans le monde est dorénavant présentée comme un placement irremplaçable pour les capitaux. En effet, la crise industrielle qui frappe l'Europe à partir de 1875 amËne les grands groupements capitalistes à recréer, par des placements financiers à l'extérieur, de nouveaux monopoles qui remettent ainsi en cause le principe même du libre-échange. Et Jules Ferry, lors de son premier ministère en 1880, prend des mesures décisives. En 1881, le protectorat est établi sur la Tunisie. En 1884, sous le second ministère de Ferry, c'est au tour de l'Annam et du Tonkin de passer sous protectorat français, alors que le nord du Congo est annexé et qu'une nouvelle expédition est entreprise, sans grand succès, à Madagascar.
3_ Raoul Girardet, L'idée coloniale en France> Paris, Hachette (Pluriel), 1972, p. 52.

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Avec un territoire de neuf millions et demi de kilomètres carrés et une population de cinquante millions de sujets et protégés, la République impériale voit ainsi sa population et son territoire s'accroître considérablement en une quinzaine d'années. Les structures de l'Etat colonial doivent dès lors s'adapter à une telle expansion. En mai 1894, en pleines négociations entre Belges, Anglais et Français sur le devenir du Congo - et quelques mois avant l'expédition définitive contre Madagascar -, le ministère des Colonies est définitivement institué comme une entité indépendante. Le développement des structures métropolitaines et géographiques de ce nouveau ministère se traduit évidemment par l'apparition d'une administration coloniale nombreuse, à laquelle on entend désormais dispenser un haut niveau d'enseignement, comparable à celui des autres grandes écoles de la République. L'envoi d'administrateurs insuffisamment préparés aux tâches qu'on leur confiait, présentait en effet les plus grands inconvénients. Et le nouveau département des Colonies doit résoudre ce qui était jusqu'alors un dilemme puisque, soit on appelait des fonctionnaires coloniaux d'un niveau inférieur, en espérant qu'ils se formeraient sur le terrain, mais la maladie les usait trop souvent avant qu'il aient pu accéder à d'importantes fonctions; soit on les plaçait directement à des postes de haute responsabilité, mais ils n'avaient souvent pas le niveau requis! De plus, sans être philologues, ces fonctionnaires devaient au moins pouvoir suivre les traductions, de façon à ne pas être menés en bateau par les interprètes indigènes. Or il devenait difficile de songer à apprendre la langue d'un pays lorsque, dans le même temps, on devait en assumer les tâches administratives! Les officiers de la Marine puis les anciens inspecteurs des Affaires indigènes de Cochinchine avaient certes bien réussi à apprendre le vietnamien mais à cette époque ils se préoccupaient surtout de soumettre les populations de la nouvelle colonie, non de les administrer. La période de la conquête et de la pacification terminée, les nouveaux fonctionnaires coloniaux se retrouvent confinés à des emplois de bureaux et astreints à des travaux réguliers. Les besoins naissants de l'exploitation des colonies nécessitent un plein emploi des fonctionnaires qui restent trop souvent coupés des populations indochinoises. Peu de temps est désormais laissé, sur le terrain, à l'apprentissage de la langue dont, au mieux, la connaissance risque de n'être qu'une simple formalité académique, nécessaire à J'accès aux grades supérieurs. Aussi l'Ecole coloniale de Paris est-elle désignée, en 1889, pour être le lieu d'une solide préparation linguistique des jeunes administrateurs: pour leurs exercices de conversation, ceux-ci utiliseront comme répétiteurs les élèves indochinois résidant dans le même établissement.4
4_ L'Ecole coloniale est située au 1 Bd de l'Observatoire à Paris. 21

Une fois instituée, l'Ecole se donne rapidement pour vocation de procurer une formation complète, dans tous les domaines intéressant la gestion coloniale, aux élèves administrateurs. Pour résoudre le dilemme ci-dessus évoqué et afin d'assainir ce corps de fonctionnaires, il importe de faire apparaître une nouvelle génération d'hommes d'élite, capables notamment de mettre en oeuvre la politique de rapprochement voire d'assimilation qui commence à se dessiner avec le gouvernement de Lanessan en Indochine. Le nouveau ministère des Colonies s'engage, dans ce sens, à réserver des postes, dans les services civils, aux élèves sortant brevetés de l'Ecole coloniale. Ces derniers pourront alors choisir leur future carrière soit dans l'administration centrale des Colonies, soit dans la magistrature coloniale, soit dans l'administration des Affaires indigènes de la Cochinchine et dans les résidences de protectorats, soit encore dans l'administration pénitentiaire en Nouvelle-Calédonie ou en Guyane. La création de l'Ecole coloniale reflète également, sur un tout autre plan, l'émergence du mouvement de «méritocratie républicaine» - pour citer Christophe Charles - dans le monde de la société coloniale. Cette création correspond avec la période d'arrivée au pouvoir, dans la société française, de « nouvelles élites de la République» issues d'une concurrence généralisée entre les factions de la bourgeoisie et des classes moyennes. En métropole, la rupture républicaine, davantage fondée sur la masse au début des années 1880, se traduit par la nécessité de faire apparaître de nouvelles élites non plus héritières des notables possédants, mais issues du concours républicain et égalitaire sanctionnant le droit au mérite. De fait, entre 1877 et 1890, les grands corps de l'Etat s'épurent en partie des éléments conservateurs, royalistes, aristocratiques ou napoléoniens. De Lanessan, gouverneur général de l'Indochine de 1891 à 1894, franc-maçon et futur ministre de la Marine, n'hésite pas à écrire dans son ouvrage sur les principes de colonisation: « Depuis le début du siècle, l'Armée a pris dans la société française la place de l'ancienne noblesse dont elle a recueilli la plupart de ses rejetons, et ses intérêts restèrent distincts de ceux de la nation qui s'élaborait. Elle détenait d'une manière presque permanente le cinquième des portefeuilles ministériels et disposait du tiers du budget de la France.
»6

De fait, les amiraux ont joué un rôle fondamental dans la conquête de la Cochinchine et du Cambodge. En 1881 encore, les possessions d'outre-mer furent regroupées dans une direction des Colonies mais qui dépendait ellemême du ministère de la Marine, lequel continue ainsi de jouer un rôle de premier plan dans ce domaine. Sous l'impulsion de Léon Gambetta, elles
5_ Christophe Charle, Les élites de la République (1880-1900), Paris, Fayard, 1987. 6_ Jean de Lanessan, Principes de colonisation, Paris, 1897, p. 52. 22

passèrent ensuite sous la tutelle d'un nouveau ministère du « Commerce, de l'Industrie et des Colonies ». En 1883, Jules Ferry replaça le sous-secrétariat d'Etat aux Colonies sous la responsabilité du ministre de la Marine. De 1884 à 1886, pour des raisons liées à la pacification et à la présence d'un corps expéditionnaire pléthorique, l'Annam et le Tonkin furent placés sous la dépendance du ministère de la Guerre, puis, avec l'arrivée de Paul Bert comme résident général de l'Annam-Tonkin et vu les problèmes qui se posaient alors avec la Chine, ces deux possessions passèrent sous la responsabilité des Affaires étrangères. Comme il a été dit, c'est seulement par la loi du 20 mai 1894 qu'un ministère des Colonies est créé et qu'ainsi une entité directement responsable devant le gouvernement et la Chambre devient responsable des possessions outre-mer de la France. En 1889, à la date de la création de l'Ecole coloniale, l'Annam et le Tonkin sont conquis mais non pacifiés. Il faudra attendre la fin du gouvernement de Lanessan et l'oeuvre pacificatrice nouvelle de Gallieni et de Lyautey pour pouvoir envisager une administration rationnelle de l'Indochine dans son ensemble. Cependant, la création de l'Ecole coloniale correspond également, dans le temps, à celle de l'Union indochinoise réalisée par le décret du 17 octobre 1887 et inaugurée par le gouverneur général Jean Constans. La nouvelle société européenne qui a commencé à s'installer en Indochine était essentiellement constituée de militaires, de prêtres, de quelques marchands, de concessionnaires de sociétés, et enfin de fonctionnaires des services civils. Ces derniers étaient alors recrutés soit à leur sortie de l'armée soit par relations personnelles ou encore parce qu'ils avaient besoin de se reconvertir suite à la faillite de leur commerce ou de leur concession. En 1890, peu d'entre eux sont de vrais professionnels de l'administration et encore moins sont-ils des spécialistes de la culture des peuples que la France venait de conquérir. Le tissu administratif colonial n'est pas encore "républicain", dans la mesure où il ne repose pas sur le mérite manifesté par le concours égalitaire qui ouvre l'accès aux fonctions importantes. Ainsi la création de l'Ecole coloniale peut-elle bien apparaître comme une institution créatrice d'une nouvelle élite républicaine et coloniale. Elle permet l'irruption de la République dans le monde colonial à ce titre, le concours d'entrée en est très sélectif. L'idée qui préside à cette création repose donc sur deux nécessités: mieux former les futurs administrateurs et mieux définir les caractères laïc et civil du corps des fonctionnaires. L'Ecole coloniale est placée sous la direction du secrétariat d'Etat aux Colonies. Elle est gérée par un conseil d'administration dont les membres sont nommés par le ministre du département des Colonies, lequel est président de ce conseil d'administration. Paul Dislère, fondateur de l'Ecole cambodgienne et conseiller d'Etat, et Paul Révoil, sous-directeur des Affai-

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res consulaires au ministère des Affaires étrangères, en deviennent respectivement les premier et second vice-présidents. Véquilibre se trouve assuré, à ce niveau, entre les Colonies et le Quai d'Orsay, ce dernier se gardant ainsi la possibilité d'intervenir dans la formation des futurs administrateurs des colonies. Le reste du conseil d'administration se répartit entre des représentants de l'administration centrale des Colonies, de l'Instruction publique, du Conseil d'Etat, de la faculté de Droit, des militaires, des ingénieurs, et des membres de la Chambre de commerce de Paris. Deloncle, le chef du bureau des Affaires politiques du ministère des Colonies, est également membre du conseil d'administration. La composition de cette instance intègre donc des représentants des différentes institutions politiques et administratives qui participent à l'édifice colonial.

Jules Bosc à l'Ecole coloniale La nature des cours dispensés en avril 1893, au moment de l'entrée de Jules Bosc à l'Ecole coloniale, illustre les grands axes de la future politique impériale souhaitée par la République mais encore inachevée. "Inachevée", en premier lieu parce qu'il faudra attendre encore vingt-cinq années pour voir l'Empire français définitivement constitué. En effet, en 1893, la République se trouve partout en compétition: en Afrique occidentale avec les Allemands, les Belges et les Anglais; au Sahara avec les sultanats locaux, et surtout dans le Haut Nil où la course est ouverte avec l'Angleterre - course qui débouchera en septembre 1898 sur les événements de Fachoda. Madagascar n'est même pas encore conquise. En Asie, la rivalité avec l'Angleterre s'exacerbe en Chine et au Siam... "Inachevée", encore, parce que l'ensemble de la doctrine coloniale ne sera rassemblé qu'à l'occasion de l'Exposition de 1900, date à laquelle la commission ad hoc du ministère des Colonies commanditera neuf ouvrages à des spécialistes, dont Marcel Dubois pour l'histoire de l'expansion coloniale de la France, Arnaud et Meray pour l'organisation administrative des colonies, Camille Guy enfin pour la mise en valeur du domaine colonial. Le tout sera édité aux éditions Augustin Challamel en un ensemble de six volumes et 2500 pages, qui paraîtra en 1901.7 Le jeune Bosc s'ouvre donc, en 1893, à un empire colonial en plein mouvement. Cependant, le programme d'étude de l'Ecole coloniale est déjà imposant et présente un ensemble cohérent. L'élève Bosc et ses condisciples doivent tout d'abord intégrer le principe même de la colonisation, tel que défini par
7_ Histoire de la France coloniale. op. cil.. p.658.

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les professeurs Treynet du lycée Janson-de-Sailly et Gourraigne agrégé d'université: la colonisation est un processus évolutif de l'histoire mondiale qui remonte aux Grecs, passe par les Carthaginois, les Romains, puis par les Arabes à l'époque médiéviale, et par les Portugais et les Espagnols durant la période moderne, pout déboucher sur l'entrée de la France dans le mouvement colonial mondial du XVlo siècle; ainsi se dégage un courant qui pousse inéluctablement les nations civilisées vers la colonisation; une évolution historique irréversible veut qu'une puissance est grande lorsqu'elle génère des colonies. En fait, en 1890, une telle démonstration historique est assez récente et son enseignement à l'Ecole coloniale manifeste alors la victoire du nationalisme colonialiste sur le nationalisme continental. Rappelons qu'est toujours exacerbée la réflexion patriotique sur la perte de l'Alsace et la Lorraine. Déroulède, un des dirigeants de l'Extrême-droite de l'époque, déclare alors à propos des colonisations: «J'ai perdu deux soeurs et vous m'offrez vingts domestiques!» Georges Clémenceau lui-même n'hésite pas à combattre l'expansion coloniale, qui fera tomber le ministère Ferry après la défaite de Langson en 1885. Cependant, l'argumentation de Leroy-Beaulieu, entre autres, a aussi fait son chemin; il est désormais tout aussi évident que, pour qu'elle reste une grande puissance, pour qu'elle conjure aussi bien son déclin démographique que sa défaite militaire, la France doit s'ouvrir un vaste espace où elle pourra reconstituer ses forces en étendant sa culture et sa langue à des millions de nouveaux « sujets» français. L'Algérie remplace dès lors la perte de l'Alsace et de la Lorraine, et les victoires militaires coloniales constituent une revanche morale sur la défaite... en même temps qu'un excellent terrain d'expérimentation pour l'armement et d'aguerrissement des troupes. En 1890, la puissance de la France réside dans le fait qu'elle se trouve à la tête du second empire colonial du monde. C'est dans ce sens qu'il faut lire le contenu volontariste du discours historique sur la colonisation prodigué par les cours de l'Ecole coloniale. Le jeune Bose apprend par la suite, grâce aux cours de l'inspecteur des Colonies Méray, à maîtriser l'ensemble des rouages de l'Etat colonial, de la métropole aux possessions les plus éloignées: le ministère des Colonies, le conseil supérieur des Colonies, le service central de l'Inspection, les diverses commissions, les expositions permanentes, la division des pouvoirs entre les gouverneurs, les conseils locaux élus ou non, les grandes directions, etc. Concernant l'exploitation des colonies et leur mise en valeur, les 30 cours sur les «productions coloniales» prodigués par le professeur Cornu, du Muséum d'Histoire naturelle, font apparaître que chaque partie de l'Empire est vouée à une production particulière: les îles américaines à la production sucrière, la Guyane à la production de l'or, les possessions d'Asie à d'autres 25

modes de production qui leur sont spécifiques. Ce genre de réflexion, qui rappelle les temps de 1'« Exclusif» colonial des Bourbon, n'est cependant plus très novateur en 1893. Par contre, concernant les colonies extrêmesorientales, on explique aux futurs administrateurs, Break of China oblige, que le voisinage de la Chine et la nature du commerce avec cette dernière sont primordiaux. L'Indochine apparaît comme un tremplin vers la Chine, par lequel on devrait parvenir à concurrencer les Anglais: c'est que la déclaration commune franco-anglaise de non aliénation des provinces du Yunnan et du Sseu-tch'ouan n'interviendra que trois années plus tard, en janvier 1896, et qu'au moment de la présence de Jules Bosc à l'Ecole coloniale, la rivalité entre les deux nations concernant la Chine est encore sans frein.8 Les cours sur les «productions et cultures coloniales» reposent sur l'analyse de méthodes très précises d'exploitation, tel le «système Wakefield et Gladstone », ou dénonçent les inconvénients de la « dispersion ». Des comparaisons sont effectuées entre les mises en valeur des possessions hollandaises et françaises. On y apprend aussi à apprécier le rapport entre l'agronomie et le rendement de l'impôt, ainsi que les cultures riches et les cultures pauvres, les risques résultant des défrichements par incendies de forêts et toutes les autres méthodes de mise en valeur des terres. Jules Bosc et ses condisciples découvrent de même ce qu'est l'organisation générale de la production dans les colonies - implantation d'usines centrales et leur éloignement des zones de culture, ports, infrastructures routières -, le tout en vue d'une exploitation optimale des possibilités offertes par chaque colonie. Ils font aussi connaissance avec la culture de substances narcotiques comme l'opium, répertorié dans les cultures de l'Inde, et avec tout le mode d'exploitation qui en découle: bouilleries, fumeries, etc. La liste des sujets abordés au chapitre de la mise en valeur est longue et impossible à rapporter ici ; il faut cependant remarquer qu'hormis l'extraction des minerais et houilles, aucun cours ne porte sur l'industrialisation des colonies. La «mise en valeur» se rapporte exclusivement à l'exploitation agricole, aux cultures à vocation de matières premières - le caoutchouc en lianes, les figuiers et euphorbes pour l'Afrique, le riz, le poivre, l'anis étoilé, le tabac, le thé, la
gomme gutte ainsi que les bois précieux pour l'Indochine

-, à l'économie

de

traite et au commerce qui en résulte. C'est dans ce sens qu'est également abordée l'étude des tarifs douaniers et des bases de l'import-export avec la métropole. Les principes d'hygiène coloniale sont enseignés par le docteur Lartigue, agrégé des Ecoles de médecine navale. Ils plongent Jules Bosc et ses cama8_ La déclaration commune aura lieu le 15 janvier 1896. Lire entre autres Lung Chang, La
Chine à ['aube
du}(}(O siècle,

Paris, Nouvelles

Editions Latines, 1962.

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rades dans l'étude des «races indigènes» et, eu égard à leur résistance physique, de leur compatibilité avec les divers travaux coloniaux, la somme de travail fournie par les différentes "races" faisant l'objet d'évaluations et de comparaisons. Les populations autochtones sont ainsi intégrées dans un processus de réflexion et de distinction qui a toujours pour base la mise en valeurt: les considérations sur l'hygiène, les conditions d'hébergement, les cohabitations à éviter entre populations hostiles, les maladies contre lesquelles il faut protéger ces populations colonisées, qui apparaissent dans un premier temps comme des préoccupations humanitaires, répondent cependant bien à des préoccupations de rentabilité coloniale. L'estimation ainsi faite de ce qui apparaît comme un cheptel humain tente de répondre au difficile problème du remplacement de la traite esclavagiste, qui avait amené la prospérité inouïe de l'Ancien Régime, par une main d'oeuvre susceptible de rendre aux colons des services analogues. C'est une préoccupation similaire qu'évoquent les conférences ethnographiques du docteur Verneau, assistant au Muséum de la rue Broca: y sont répertoriées les différentes "races" de l'Empire, classées en «nègres d'Afrique» ou « d'Océanie », en « races jaunes» (annamite, khmère, chinoise et laotienne), en « races blanches» (hindoue, arabe, berbère et maure du Sénégal), enfin en « races mixtes» telles les populations polynésienne, malgache, somalie et guarani. On touche ici à l'ambiguïté de l'Ecole coloniale: elle forme de futurs administrateurs aux situations coloniales afin de parvenir au meilleur rendement dans leur action sur le terrain, mais en même temps, elle plaçe l'élève dans un système où tout est figé. Cela ne peut manquer de créer, chez des fonctionnaires peu éveillés, de sérieux a priori quant à la façon de mener les affaires indigènes. L'enseignement n'apparaît pas pour ce qu'il devrait être: une base de réflexion, l'administrateur des services civils devant par la suite se faire sa propre idée sur place et étudier les populations par lui-même en vue de mieux les administrer! Les principes du régime commercial et économique des colonies et les rapports de celles-ci avec la métropole, inculqués aux élèves grâce aux cours des professeurs Leveillé de la faculté de Droit, Vignon et Deloncle, maîtres des requêtes au Conseil d'Etat, complètent les connaissances générales dispensées autour de la mise en valeur des colonies. Une nouvelle fois, le contenu de ces cours manifeste les besoins précis de l'économie métropolitaine. Le premier mouvement colonial, du XVIo au XVIIIo siècle, essentiellement mercantile, avait été le vecteur du grand commerce maritime. On n'attendait pas à cette époque-là, que les colonies fussent des prolongements du territoire national. Elles devaient procurer les denrées qui manquaient au royaume et ouvrir des débouchés à ses industries; le régime colonial repo27

sait donc sur le principe de « l'Exclusif» ou du « monopole» accordé à des commerçants de métiers qui fondaient des compagnies à privilèges. Par la suite, notamment sous Colbert, l'Etat intervint en force dans l'exploitation directe des ressources des colonies mais le principe de «l'Exclusif» demeura. Les colonies fournissaient des produits uniquement à la métropole et cela permettait à celle-ci d'éviter de décaisser au profit d'autres puissances qui auraient pu lui fournir ces matières premières manquantes. En 1815, le principe du monopole n'avait pas été remis en question. Cependant, le développement du capitalisme industriel de la première moitié du XIXo siècle et celui du grand capitalisme financier et bancaire de la seconde moitié, semblaient vouer à la condamnation un monopole commercial irréductiblement lié au phénomène colonial: ce fut la période du libéralisme triomphant pour qui le meilleur moyen de faire de bonnes affaires était de les conclure avec des puissances égales et indépendantes de la France, susceptibles d'acheter les produits manufacturés fabriqués dans le territoire national. Cependant, avec la crise industrielle, qui entraîna un plafonnement de la croissance, le besoin d'un retour à une nouvelle forme de monopole d'exploitation et surtout le besoin de mieux cibler les placements financiers participèrent au renouveau de l'expansion coloniale. Les cours d'économie coloniale ainsi dispensés attirent l'attention des élèves administrateurs sur la nécessité de développer les possessions de l'Empire de façon sectorielle, et cela près de trente années avant le plan général de mise en valeur des colonies d'Albert Sarraut. Toutefois, la doctrine enseignée à l'Ecole coloniale ne repose pas sur un inventaire précis des besoins de la métropole, de même qu'elle ne recherche pas une amélioration de la production par de grands travaux, contrairement à ce qui se produira en 1920. Il est toutefois possible que ces cours aux futurs administrateurs se soient traduits par un développement concret du commerce général des colonies, développement qui sera un fait marquant dans la décennie suivante: selon Jacques Marseille, dès 1894, l'Empire, sans le Maroc et Madagascar, devient le deuxième réservoir de matières premières de la France, au même plan que les Etats-Unis.9 Dans un domaine plus pragmatique, l'enseignement prodigué par M. l'ingénieur en chef Suais, du Pavillon de Flore, instruit le jeune Bosc des nécessités de la « construction pratique », matière qui est censée éveiller aux techniques de construction et d'entretien des routes, d'entretien des rivières et des canaux ainsi qu'aux techniques relatives à l'alimentation des villes et à leur maintien dans les normes de bonne hygiène.
9. Jacques Marseille, Empire colonial et capitalisme français, Paris, Albin Michel, 1984, p. 47. 28

L'élève Bosc suit également des conférences et des exercices militaires, donnés par un officier de Marine à raison de deux séances d'une heure et demie hebdomadaires. Exercices pratiques et théoriques, manoeuvres de troupes, exercices de tir, étude du service intérieur, des services de place et de campagne, autant de choses qui rappellent que la paix coloniale repose avant tout sur la force militaire de la puissance occupante. Dans le même registre, Bosc et ses condisciples inaugurent à partir de 1893 une formation militaire obligatoire ainsi que des cours d'escrime et de manège. Ceux qui ont déjà satisfait aux obligations militaires et en sont sortis avec un grade d'officier de réserve, se doivent de collaborer avec l'officier instructeur. Pour les autres, exercices pratiques et instruction théorique visent à leur faire acquérir un niveau d'officier de réserve de la Marine. Ces exercices doivent par la suite permettre aux futurs administrateurs chefs de province de faire manoeuvrer la Garde indigène, sorte de police para-militaire qu'ils commanderont via un inspecteur ou un gendarme. Complémentairement, M. Pélissier, maître de conférences à l'Institut agronomique de la rue SainteBeuve, prépare ces futurs administrateurs à l'étude du terrain, aux estimations des distances, des vallées, des cols, des pentes, à la lecture ainsi qu'au tracé de cartes en hachurés. Une telle initiation peut s'avérer particulièrement utile, par exemple pour la poursuite des bandes de pirates. Des cours de géographie sont également assurés par le secrétaire général de la Société de Géographie commerciale de Paris. L'assimilation des principes d'hygiène coloniale est incontournable pour les futurs fonctionnaires coloniaux. Relevons à ce propos qu'après les quinze premières années de l'école, 32 administrateurs seront morts sur les 365 qu'elle aura formés: presque dix pour cent. Aussi est-il indispensable d'étudier les conséquences de séjours trop prolongés dans les pays chauds sur l'organisme; les problèmes liés à l'eau, à l'alimentation, au climat; les maladies tropicales, notamment le paludisme (tous les administrateurs de l'Indochine en sont atteints) mais aussi la dysentrie, l'hépatite (idem), la fièvre jaune mortelle, le choléra; et les animaux nuisibles Jules Bosc, comme quiconque choisit de faire carrière en Indochine, doit suivre des cours spéciaux, essentiellement des leçons de langues asiatiques et des cours sur les institutions indigènes. L'enseignement est prodigué par un professeur de l'Ecole spéciale des Langues orientales vivantes. Le directeur de l'Ecole coloniale, Aymonier pour sa part, se réserve les leçons de cambodgien. Un administrateur des Affaires indigènes éveille les élèves au fonctionnement des institutions annamites: les autorités provinciales, les cantons, les communes, la famille, les fonctionnaires militaires et judiciaires, les congrégations et le code annamite qui sert de base juridique à l'administration impériale sous régime de protectorat. Les élèves n'échappent 29

pas non plus à l'étude des cultes, à commencer par l'étude de l'église catholique, avec ses évêques et son clergé, tout en poursuivant avec l'étude du brahmanisme, de l'islam et du bouddhisme. Le directeur, Aymonier, assure un cours particulièrement complet sur les histoires de l'Annam et du Cambodge ainsi que du Champa, royaume du Centre Viêt-nam disparu depuis deux siècles suite à la marche vers le Sud des Vietnamiens originellement établis dans le delta du fleuve Rouge. L'Ecole coloniale englobe une section indigène et une section française. La première demeure fidèle à la vocation première de l'école, qui est la formation des élites indigènes pro-françaises. Citons, parmi ses élèves, les deux fils du roi de Luang Prabang et quatre jeunes de la famille de Dèo Van Tri (deux fils et deux neveux) envoyés là aux frais du protectorat du Tonkin, en récompense du rôle joué par cette famille, depuis sa soumission, pour le maintien de l'ordre dans le bassin supérieur de la rivière Noire, dans la région de Lai Châu.10 La seconde section recrute des candidats qui doivent être de nationalité française et âgés au moins de 18 ans et de 25 ans au plus. Ils doivent être titulaires d'un des trois diplômes du Baccalauréat. Ils ont à fournir un extrait de naissance, un extrait de casier judiciaire, un certificat de bonnes moeurs et un autre de bonne santé délivré par un conseil désigné par le ministre et chargé de constater que le candidat n'est pas impropre au service des colonies. Une moralité sans tache, une excellente santé et une instruction suffisante sont donc exigées. Jules Bose, comme tous les autres élèves, a donc dû déposer sa candidature, laquelle fut examinée par une commission dépendant directement du ministre des Colonies.11 Cette dernière est présidée par un conseiller d'Etat et est composée d'un directeur de l'administration centrale des Colonies, d'un gouverneur en active ou en retraite, d'un résident supérieur de l'Indochine en active ou en retraite, et d'un commissaire général des troupes coloniales. Après examen des pièces fournies par le candidat, elle fait effectuer une enquête sur ce dernier, en général par le préfet de sa résidence, et il arrive que certains postulants au concours d'entrée soient écartés pour des raisons de moralité mais, surtout, politiques. Le cas Sardier, en 1907, en donne un exemple12 : le jeune Sardier se voit en effet refuser sa candidature parce que son père, avoué à Riom, se livrerait, selon le préfet local, à des activités politiques et religieuses réactionnaires et serait hostile aux institutions républicaines; ce père ne s'est-il pas présenté sur les listes d'opposition de droite contre le parti de concentration républicaine en 1904, et n'a-t-il pas
10_ AOM, Ecole coloniale, 11_ AOM, Ecole coloniale, 12_ AOM, Ecole coloniale, Carton 15. Carton 1 : Décret du 2 juin 1902. Carton 20.

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fait suivre à son fils des études à l'établissement congrégationniste des maristes de Riom? Cela suffit pour que le candidat Sardier soit récusé; il faut l'intervention du député auprès du ministre des Colonies, expliquant que le père a renoncé à la politique et que le fils ne partage pas les mêmes idées, pour que le ministre revienne sur la décision de la commission, mais un an plus tard. Le jeune Sardier a donc perdu un an dans l'affaire mais le jeune Palanque, lui, n'aura même pas cette chance qui sera irrémédiablement récusé pour être répertorié sur les listes d'Action française en qualité de camelot du Roi à Toulouse. Dans tous les cas, le soutien du député voire du sénateur semble nécessaire; c'est là une des particularités de l'accès aux fonctions coloniales sous la IIIo République. La durée des cours est de trois ans pour les candidats ayant satisfait au concours d'entrée. Ce dernier se passe en deux épreuves. La première, dite de sous-admissibilité, porte sur les matières enseignées dans les première et seconde années de faculté de Droit - les candidats licenciés en Droit en sont donc naturellement dispensés. La seconde, dite d'admissibilité, se compose d'épreuves écrites touchant à l'histoire mondiale de la colonisation et à la géographie, et d'une version accompagnée d'un thème en anglais ou en allemand, l'anglais ayant double coefficient. Le jury est composé d'un membre du conseil d'administration, d'un sous-directeur du ministère des Colonies, d'un inspecteur des Colonies et d'un spécialiste en la matière concourue. Les licenciés en droit sautent l'année préparatoire et préparent directement l'entrée en seconde année. A la fin de cette seconde année, les élèves passent un examen éliminatoire. S'ils le ratent, ils peuvent le repasser en novembre de la même année, en session de rattrapage. En cas d'échec, ils peuvent se représenter au concours d'entrée en seconde année. En fin de troisième année, intervient le concours final qui débouche sur le brevet de l'Ecole coloniale dont ne sont gratifiés que les quinze premiers. Jules Bose, licencié en Droit, est exempté de l'année préparatoire et postule directement à l'entrée en seconde année.13 Il réussit le concours et reçoit le matricule 160 sur le registre de l'Ecole coloniale. En plus des cours généraux, il décide de suivre l'enseignement spécial préparatoire pour l'Indochine. En finissant sixième de la seconde division à la fin de la deuxième année, avec un total de 299,68 points, Jules Bose se révèle être un élève moyen parmi ses camarades de promotion - remarque à relativiser cependant vu le niveau du concours d'entrée. Il a pour condisciples des jeunes gens qui deviendront plus tard des administrateurs importants, tels Krautheimer de la promotion 1894 qui deviendra gouverneur de la Cochinchine
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AOM, Ecole coloniale, Registre 42. 31

en 1930, Galembert qui écrira le Manuel de l'administration indochinoise, Pierre Guesde futur résident supérieur en 1914 et qui prendra la suite de Jules Bosc au service du «Contrôle et d'assistance des Indochinois en France» pendant la Première Guerre mondiale, Le GalIen qui finira lui aussi résident supérieur, Georges Maspero résident supérieur spécialiste du Cambodge et qui se rendra célèbre à l'Ecole française d'Extrême-Orient, Louis Bourayne procureur général de la cour d'Appel de Saigon en 1929 et auteur d'un ouvrage sur la justice indochinoise... La période passée à l'Ecole coloniale crée des liens entre tous ces futurs grands commis de l'Indochine et cimente un esprit de corps. Jules Bosc achève son cursus à l'Ecole coloniale en élève moyen, il est reçu 5° sur 6 en section indochinoise, et 13° avec 806 points au classement général. Cependant, comme Jules Bose est dans les quinze premiers, il est breveté de l'Ecole coloniale pour l'année 1895. Le parcours de Jules Bosc, issu d'une famille de notables provinciaux de l'Aube, illustre le nouveau cursus obligatoire imposé par la République aux élites qu'elle entend mettre en place non seulement dans son administration métropolitaine mais aussi dans ses colonies. Avec ces brevetés de l'Ecole coloniale, le processus de l'accession, par l'ancienneté, aux fonctions supérieures se trouve changé; est introduit dorénavant au sein de l'appareil administratif colonial le principe de la formation préalable et du mérite.

Pierre Pasquier Au moment où Jules Bose quitte l'Ecole coloniale, Pierre Pasquier y fait son entrée. Il est né le 6 février 1877 à Marseille au 14 avenue du Prado, dans une famille de marins, d'officiers de marine pour être plus précis; fils d'Armand Pasquier et d'Eulalie Arnoux. A la suite du décès prématuré de son père, il est élevé par sa mère et il est fixé qu'à sa majorité le jeune Pasquier touchera une somme de 20 000 francs de l'époque. La succursale de Marseille du ministère des Colonies révèle, dans l'enquête préalable effectuée à son égard, que Pierre Pasquier est « issu d'une très honorable famille qui occupe encore des postes importants à Saigon ». Les Annuaires de l'Indochine confirment en effet la présence de plusieurs Pasquier dans la colonie. On y trouve un entrepreneur au Tonkin, mais il est peu probable qu'il y ait quelque lien familial entre ce dernier et notre jeune Marseillais; par contre, y figure une demande de recommandation, du 14 octobre 1883, adressée par Gaston Thomson, lieutenant gouverneur de la Cochinchine, à un interlocuteur inconnu au Cambodge, lequel répond qu'il a pu trouver un emploi d'entrepreneur à un « Monsieur Pasquier », protégé de 32