Les cultures du Maghreb

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296321922
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Les cultures du Maghreb
Sous la direction de Maria-Àngels Roque Mohammed Arkoun Tahar Ben Jelloun Gabriel Camps Hichem Djaït Mikel de Epalza Philippe Fargues Mohand Khellil Fatima Memissi Maria-Àngels Roque Abdelkrim Sekkar Préface de Paul Balta

Editions L'Harmattan 5 - 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADAH2Y lK9

Les cahiers de Confluences
Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud constituent le prolongement de la revue trimestrielle

Confluences MéditelTanée
dont l'ambition est de contribuer à la réflexion sur les grandes questions politiques et culturelles concernant le bassin médite"anéen

Les dossiers traités par la revue Confluences MéditelTanée parus à ce jour son t:
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Des immigrés dans la cité. Le Proche-Oriententre guelTeet paix.

(N° 1 - Automne 1991). - La sécurité en MéditelTanée. Le conflit israélo-palestinien après Madrid. (N° 2 - Hiver 1992) - Maghreb: la démocratie entre parenthèses? (N° 3 - Printemps 1992) - Face à l'Etat, la permanence des minorités. (N° 4 - Automne 1992) - Les flux migratoires. (N° 5 - Hiver 1992/93) - Les replis identitaires. (N° 6 - Printemps 1993) - L'Europe et la Méditerranée. (N° 7 - Été 1993) - Balkans: l'implosion? (N° 8 - Automne 1993) - Repenser le Proche-Orient. (N° 9 - Hiver 1993 -1994) - Villes exemplaires, villes déchirées. La Tunisie au miroir de sa communauté juive. (N° 10 - Printemps 1994) - Comprendre l'Algérie. (N° 11 - Eté 1994) - Géopolitique des mouvements islamistes en Méditerranée. (N° 12 Automne 1994) - Bosnie. (N° 13 - Hiver 1994 - 1995) - Immigration (N° 14 - Printemps 1995) - Corruption et politique en Europe du Sud (N° 15 - Eté 1995) - Islam et Occident: la confrontation? (N° 16 - Hiver 1995-1996) - Femmes et guerres (N° 17 - Printemps 1996) - Israéliens et Palestiniens: la paix humiliée (N° 18 - Eté 1996)

Confluences Méditerranée. Fondateur: Hamadi Essid (1939 - 1991) - Directeur de la rédaction: Jean-Paul Chagnol1aud - Comité de rédaction: Anissa Barrak (Secrétariat de rédaction) - Christian Bruschi, Christophe Chidet, Régine Dhoquois-Cohen, Thierry Fabre, Alain Gresh, Bassma Kodmani-Darwish, Abderrahim Lamchichi, Bénédicte Mu11er,Jean-Christophe Ploquin - Bernard Ravene1.

5 rue Emile Duclaux 75015 Paris Télécopie: 43062654

PREFACE'

"Halq el rouous, alq el couscous, lebs el burnous" (les crânes rasés, la consommation du couscous, le port du burnous). Cette formule, souvent attribuée à Ibn Khaldûn mais qui est en réalité d'un historien marocain de la fin du XVIIe siècle, Lahsen el Youssi, définit avec bonheur et de façon lapidaire l'homme et l'espace berbères. Ce dernier correspond d'ailleurs à ce que les géographes arabes avaient appelé avec pertinence "Jaziret el Maghreb", (l"île du couchant). Ils avaient bien perçu que des peintures rupestres aux graphismes, des poteries et des tapisseries en passant par nombre de traditions dont le couscous (à elle seule la chronique de ce plat est un voyage culturel dans le temps et dans l'espace!), les autochtones ont généré une civilization différente de celles de l'Egypte et des Etats subsahariens voisins. Ce nord de l'Afrique qui s'étend profondément de la Méditerranée (et de l'Atlantique) à "l'océan Sahara", a été successivement polythéiste, judéo-chrétien et musulman. Des Phéniciens aux Européens en passant par les Grecs, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes, les Ottomans et quelques autres, chacun des conquérants a laissé une trace mais c'est la pénétration de l'islam, à partir du VIle siècle, qui a marqué le plus durablement. "L'Algérie repose sur un trépied: l'ethnie berbère, la langue arabe, la religion musulmane If. Cette phrase d'Ibn Badis, rarement citée, pourrait s'appliquer à l'ensemble du Maghreb; elle met l'accent sur trois composantes essentielles et laisse entrevoir allusivement ce qui fait son unité dans la diversité, sa continuité malgré les ruptures. C'est pourquoi, comme l'explique Hichem Djaït, cultures au pluriel a été préféré au singulier pour les titres du livre et de son chapi tree
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Turbulants, les peuples du Maghreb ont toujours manifesté un esprit de résistance et d'indépendance. C'est une des constantes de leur histoire. Faut-il rappeler que c'est par opposition à la Rome impériale que les Berbères finirent par se convertir au christianisme? Chrétiens, ils ne tardèrent pas à embrasser le schisme égalitaire du donatisme qui inspira la révolte des campagnes contre le christianisme de Rome, religion du pouvoir et des villes. Devenus musulmans, ils s'insurgèrent, au nom de l'équité, contre le khalifa de Damas puis celui de Bagdad en adoptant le kharijisme, schisme qui présente des analogies avec le donatisme. Peut-on oublier que la bannière noire du chiisme - fondamentalement contestataire - a flotté sur le Maghreb de 908 à 1171? Certes, le sunnisme s'imposa enfin mais ce fut à travers le rite malékite qui intègre le 'urf, les coutumes et les pratiques locales, au point que Louis Gardet parle d'''islam berbère". D'ailleurs, les Ottomans, présents pendant quatre siècles (sauf au Maroc), n'ont pas réussi à enraciner au Maghreb le rite hanafite, caractéristique du monde turc. Ce thème de la spécificité, on le retrouve dans la plupart des contributions, notamment celles de M. Arkoun, H. Djaït, G. Camps et de M. de Epalza qui traite de façon originale l'influence d'Al-Andalous au Maghreb. Paradoxalement, en dépit d'un même attachement à l'islam, les peuples du Machrek méconnaissent les cultures du Maghreb et considèrent avec une certaine condescendance leur apport à la civilisation arabe. Les Européens aussi, sauf les spécialistes et quelques esprits curieux, les connaissent mal, malgré la proximité des relations séculaires, les chiffres arabes reçus en héritage et la présence de quelque 5 millions de Maghrébins sur notre continent. Il est vrai que même sur la rive sud, l'approche politique et économique, voire sécuritaire, a été privilégiée dans les années qui ont suivi les indépendances. Dans ce contexte, Culture et société au Maghreb (Annuaire de l'Afrique du nord, 1973) et Nouveaux enjeux culturels au Maghreb (CNRS, Paris, 1984) ont constitué d'irremplaçables jalons. A partir de la décennie 1980, plusieurs facteurs (pressions migratoires, montée de l'islamisme au sud et de la xénophobie au nord, fin de la guerre froide et du monde bi-polaire, mondialisation de l'économie, abolition des distances par l'informatique et les satellites...) ont contribué à valoriser le champ culturel trop longtemps occulté. Ce phénomène me 6

paraît plus sensible autour de la Méditerranée, sans doute parce qu'elle a été une grande accoucheuse de civilisations et que ses riverains ont pris conscience qu'ils ne voulaient pas entrer à reculons dans le XXIe siècle! Citoyens et dirigeants admettent désormais que "les cultures, éJéments vitaux des civilisations ", selon l'expression de Maria Angels Roque, sont au cœur des problèmes politiques, économiques, sociaux et même stratégiques. D'où l'intérêt des contributions de P. Fargues sur la démographie, de F. Mernissi sur la femme, de T. Ben Jelloun sur l'imaginaire, de A. Sekkar sur la mémoire sociologique et de M. Khellil sur la diaspora maghrébine. Ces textes ne se contentent pas de décrire ou d'analyser des situations, ils posent aussi des questions dont dépend notre avenir commun. Il faut le souligner alors que s'allonge la liste des intellectuels - en particulier algériens mais aussi égyptiens qui payent de leur vie le droit de tout être humain à la culture. d'avoir sillonné depuis l'enfance le Proche-Orient, puis le Maghreb et la rive nord m'a appris qu'on peut être analphabète et porteur de culture! Que l'on me permette de faire un clin d'œil à La décadence de l'analphabétisme de José Bergamin (La Délirante, Paris,1988) et l'Eloge de l'analphabétisme à l'usage des faux-lettrés de Ricardo Paseyro (Laffont, Paris, 1989). Eh oui! La culture ne se résume pas aux beaux-arts et aux humanités, elle s'exprime dans des comportements au quotidien, dans la façon de prier, de s'habiller, de manger, de raconter; c'est une manière d'être qui est parfois aussi, même chez les plus pauvres, un art de vivre. En prenant l'initiative d'organiser, à Barcelone, au début de 1992, un cycle de conférences avec des écrivains et des l!niversitaires espagnols, français et surtout maghrébins, Maria Angels Roque avait exprimé sa sensibilité catalane et sa vision ibérique. En faisant traduire les textes - majoritairement en français - pour l'édition espagnole, en 1994, elle a affirmé sa volonté de contribuer au partenariat euro-méditerranéen, comme elle l'a fait, l'année suivante, en s'impliquant avec l'Institut catalan d'études méditerranéennes dans l'organisation du Forum Civil Euro-Med. J'en dirai autant de Jean-Paul Chagnollaud, fondateur, avec Hamadi Essid, de la revue Confluences/Méditerranée qui a donné le jour aux Cahiers de Confluences chargés de l'édition française. Encore un mot. Le hasard a voulu que ce livre paraisse
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quelques mois après l'adoption, le 28 novembre 1995, par la Conférence euro-méditerranéenne, de la Déclaration de Barcelone qui est, à mes yeux, l'acte fondateur de la mediterranée du XXIe siècle. Au-delà de l'objectif de créer, d'ici à 2010, une zone de libre échange, elle reconnaît officiellement - c'est une innovation sans précédent - le rôle de la société civile qu'elle entend associer aux initiatives gouvernementales; elle recomlnande aussi le dialogue culturel et inter-religieux dans le respect des droits de l'homme. Partir à la découverte des "Cultures du Maghreb" s'inscrit dans ce projet. Plus que jamais, la paix implique de connaître et de reconnaître l'Autre; la méditation culturelle est le meilleur moyen pour y parvenir. Paul Balta

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INTRODUCTION

Les cultures du Maghreb est une approche des différentes sociétés qui composent le Maghreb, en même temps qu'une réflexion intégrant les éléments de la tradition et les perspectives de futur de cette vaste région. Ce livre offre un point de vue polyphonique à travers l'espace, le temps et la mémoire, celui de spécialistes prestigieux, tels que Mohammed Arkoun, Tahar Ben Jelloun, Gabriel Camps, Hichem DjaÏt, Mikel de Epalza, Philippe Fargues, Mohand Khellil, Fatima Mernissi et Abdelkrim ~ekkar, réunis sous la direction de l'anthropologue MariaAngels Roque. Ainsi c'est dans une perspective interdisciplinaire que les thèmes appartenant au débat politique et culturel d'aujourd'hui sont articulés: dans un souci de fuir les images statiques, ce livre vise à comprendre de façon plurielle la complexité maghrébine et à saisir la richesse et la variété de ces peuples. Le colonialisme et le nationalisme ont rendu difficile la tâche de penser le Maghreb dans une optique critique et universaliste, comme l'avait si bien fait, dès le XIVe siècle, le grand historien Ibn Khaldûn. Les cultures maghrébines, méditerranéennes et sahariennes ont été marquées à travers l'histoire par plusieurs civilisations qui se sont sédimentées et qui ont façonné une identité à la fois multiple et unitaire. Les cultures du Maghreb fonde son discours sur les points d'inflexion suivants, toujours dans une ligne diachronique: les strates culturelles à travers l'Histoire; les racines du fait coranique et de l'islam populaire face à la modernité; les apports d'Al-Andalous et des penseurs hispano-arabes; la diversité ethnique, étudiée à travers les peuples berbères; la transition, non seulement en chiffres mais aussi en fonction de ses répercussions familiales et économiques; le rôle de la femme dans la transmission de la tradition et dans le
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changement; l'imaginaire et sa perception du symbole et du mythe, de la mémoire sociologique et du fait culturel, à travers les manifestations littéraires, politiques et religieuses; sans compter la question brûlante des migrations du Maghreb vers l'Europe, qui hésite entre l'intégration ou l'affirmation d'une nouvelle identité euro-maghrébine.

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LES CULTURES, ELEMENTS VITAUX DES CIVILISA nONS

Maria-Àngels

Roque

Le présent ouvrage ne prétend pas saisir le Maghreb dans sa globalité, mais plutôt partir de sa diversité, en tant que fruit de différentes temporalités: migrations, conquêtes, commerce, et civilisations qui ont agi sur le substrat ethnique et ont produit des amalgames culturels successifs, conscients ou inconscients, mais indéniables. Ce livre recueille les apports présentés à Barcelone, dans le cycle de conférences organisé par l'Institut Català de la Mediterrània d'Estudis i Cooperaci6. Les auteurs qui collaborent à cette publication sont des figures de proue dans leurs domaines respectifs. Chaque texte a donc été conçu comme une réflexion culturelle mettant en jeu les particularités des recherches ou des expériences personnelles de chacun. C'est donc une œuvre polyphonique, où les différentes voix modulent la réalité nord-africaine. Chaque spécialiste intervient à partir de sa propre discipline mais projette également un discours interdisciplinaire dans lequel la dynamique des processus, rétrospectifs ou actuels, regardent vers le futur. On n'a pas cherché à saisir ce qu'on pourrait appeler un système culturel, mais seulement quelques-unes de ses problématiques: la tradition vue dans une perspective historico-sociologique, les diasporas d'interconnexion, "andalouses" et maghrébines, la femme dans la segmentation sociale, et l'imaginaire, axe créateur qui relie, comme dans un kaléidoscope, la culture populaire et la culture d'élite. On s'est attaché tout particulièrement à offrir une vision de la rive sud de la
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Méditerranée occidentale: monde islamique et monde méditerranéen soumis aux avatars de l'histoire et de la géographie. Un monde de tradition enracinée et, dans le même temps, de changement vertigineux.
La Méditerranée occidentale, un espace d'interdépendances

Les cultures du Maghreb s'inscrivent dans les civilisations millénaires de la Méditerranée. Si l'on trace une ligne de l'Atlantique à la Méditerranée, en passant par Agadir, Biskra et Gabès, la plupart des habitants du grand Maghreb, soit 57 millions sur les 62 millions que contiennent les cinq Etats actuels, se trouvent au nord. On peut donc parler d'une forte méditerranéisation démographique, dont il ne faut pas oublier pour autant les fortes racines continentales. Edgar Morin (1990), lors d'une réunion à Barcelone entre des représentants des deux rives, affirmait que la méditerranéisation, face aux continents, est un élément sociologique capital, car la Méditerranée est remplie de villes cosmopolites et métèques: c'est l'histoire du métissage et de la fertilisation croisée de cultures. Sans la Méditerranée, il serait impossible de comprendre l'Europe, l'Asie et l'Mrique. Pour Fernand Braudel (1966), les civilisations sont des acquiescements, d'interminables continuités historiques. Mais pour ce grand historien de la Méditerranée il existe sur les deux rives une génétique géographique: la civilisation des promontoires rocheux, les anciennes civilisations méditerranéennes d'avant la colonisation romaine qui lui ont conféré un caractère très particulier au fil du temps. L'Occident s'est toujours différencié de l'Orient, aussi bien au nord qu'au .sud de la Méditerranée. Le nom de Maghreb, qui veut dire occident, provient des géographes arabes. Cette région est aussi appelée métaphoriquement l'lie de l'Ouest. Cette image poétique désignait l'ensemble des hautes terres, p]us ou moins montagneuses et bien peuplées, qui se trouvent entre les vastes étendues planes et vides du Sahara et l'immensité de la Méditerranée et de l'Atlantique. Mais cet espace situé au nord de l'Afrique possède une forte tradition depuis la description qu'en fait Hérodote en 446 avo J.-C. dans son Histoire (livre IV, CLXVIII): "La zone qui s'étend de l'Egypte aux colonnes 12

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d'Hercule est la Libye". L'historien grec parle des peuples libyens qui se distinguent par la diversité de leurs coutumes: les uns sont nomades, d'autres non, et certaines peuplades habitent l'Atlas. Il signale aussi que les Grecs ont emprunté aux Libyens le type de représentation et de vêture de la déesse Athéna, et même les cris aigus qu'on pousse dans le temple de cette déesse ont ce pays pour origine. "Cris (les youyous actuels) que les femmes libyennes poussent avec grâce", constate Hérodote. Dans sa description il signale que cette zone était habitée par quatre nations: "Deux sont indigènes, et deux étrangères. Les indigènes sont les Libyens et les Ethiopiens: ces derniers habitent la part de la Libye qui se troLlve au nord, les premiers vivent au sud; les étrangers sont les Phéniciens et les Grecs, et il n'y a pas d'autres nations à ma connaissance." Cette nation phénicienne allait former l'amalgame punique au nord de l'Afrique: les différences entre le Punique et le Phénicien sont d'ordre linguistique, à cause du substrat libycoberbère de Carthage. Les inscriptions puniques sont plus nombreuses dans l'ensemble que les phéniciennes et elles ont été retrouvées dans une vaste zone qui va au-delà de la région africaine de Libye, Tunisie et Algérie, car elle s'étend jusqu'aux fIes méditerranéennes (Sicile, Sardaigne et Ibiza, VI-lIe siècles avo J.-C.) et jusqu'au continent européen (Cadix, Marseille, Avignon, III-lIe siècles avo J.-C.). La langue néopunique fut parlée dans le nord de l'Afrique jusqu'au VIe siècle après J.-C., malgré la chute carthagjnoise (146 avo J.-C.) devant Rome. L'Ifrîqiya, l'actuelle Tunisie, était un pays bien peuplé, possédant à l'époque de l'Empire romain 2.500.000 habitants, alors qu'on évaluait sa population, à l'époque du protectorat français (1881), à seulement 1.500.000 (Labaied, 1992). Le nombre et la qualité des mosaïques afroromaines rassemblées au musée du Bardo de Tunis témoignent d'une société dont l'artisanat, le commerce et la puissance sont supérieurs à ceux d'autres régions de l'Empire. Les relations entre l'Hispania et l'Afrique sous le BasEmpire furent intenses dans les deux sens. L'Hispania était soumise à une forte influence culturelle et commerciale de l'Afrique, et l'origine africaine du christianisme hispanique est confirmée par la liturgie et par l'ensemble des vestiges paléochrétiens. Les relations commerciales entre l'Afrique et la Tarraconaise apparaissent également dans les actes des martyrs
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de Saint Félix, qui racontent que le saint arriva en Hispania avec plusieurs marchands. C'était un fait si courant qu'à Barcino, le saint se fit passer pour un commerçant. De nombreux actes de martyrs mettent aussi en rapport l'arrivée de ceux-ci avec le trafic de marchandises et avec l'échange économique et culturel. Les Saints Pères de l'Eglise latine ont joué un rôle transcendant et les noms de Tertullien, Saint Augustin, Saint Cyprien, Apulée et toute sortes d'écrivains, issus du monde africain, confèrent à la civilisation latine, et au christianisme, ses lettres de noblesse. Parmi les voisins de l'Espagne visigothique, l'Afrique est le seul continent auquel Saint Isidore consacrera six notices littéraires au VIe siècle. Après la conquête de l'Ifrîqiya et la fondation de Kairouan, les historiens islamiques assimilent pendant longtemps le Maghreb à l'ancienne Afrique romaine et ils reprennent les termes de l'administration de Rome. Si le Maghreb désignait chez les Grecs la Libye, cette fois il fait référence aux terres inconnues et lointaines situées au-delà de l'Egypte. La terre maghrébine est identifiée par les géographes et les historiens du centre de l'empire islamique en fonction du peuple qui l'habite: les Berbères, fils de Cam. L'identité du Maghreb s'affirme dans l'amalgame des réalités administratives et politiques islamiques et d'un ancien fonds autochtone. Malgré la propagation de la langue arabe due à l'Islam, notamment dans les villes et les grandes mosquées, les différents dialectes berbères se sont maintenus jusqu'au XXe siècle, en même temps que sont apparus les dialectes arabo-maghrébins. C'est aans ce sens que l'archéologue et historien Gabriel Camps nous présente la réalité berbère: à partir d'une réflexion historique, archéologique et linguistique, il écarte les thèses avancées par certains politologues et socio-historiens, d'après lesquelles l'entité berbère ne serait qu'une création coloniale visant à nier l'unité arabe des peuples maghrébins. La civilisation arabo-musulmane marqua le triomphe d'un message universaliste, apporté par la langue sacrée du Coran, la langue arabe, qui englobe des cultures, des langues et des peuples divers. L'affirmation de ce modèle universel de civilisation n'a pu effacer les diversités culturelles et linguistiques. Au cours des VIlle, IXe et Xe siècles, les savants et les voyageurs musulmans, entraînés par la prodigieuse 14

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expansion de l'Empire vers l'est et vers l'ouest, et par l'ouverture de lointaines voies commerciales et diplomatiques, décrivirent nombre d'endroits, expliquant les caractéristiques des cultures qu'ils rencontraient, les communautés des non-croyants, comme l'avaient fait les Grecs et les Romains. L'Islam devient d'une part la continuation de la culture hellénistique, et de l'autre il introduit des éléments iraniens et syriaques. Le centre se trouve à Damas, mais les périphéries, notamment Al-Andalous, conféreront une grande vigueur stylistique à l'architecture, la poésie et la philosophie. Les savants de l'Espagne musulmane apportèrent leur pierre à l'édifice philosophique bâti en Europe par les chrétiens occidentaux, et certaines œuvres d'Aristote parvinrent au monde occidental à travers les traductions arabes. La Sicile devint une croisée des cultures: Normands, Latins, Grecs et Arabes s'y rassemblèrent pour créer des œuvres d'art et Frédéric II, roi de Sicile au XIIIe siècle, fut aussi empereur d'Allemagne. Comme le dit Mikel de Epalza, les deux rives de la Méditerranée occidentale (celle qui correspond au Maghreb et celle qui est située au sud de la péninsule Ibérique) appartenaient, à l'époque médiévale, à un même univers, avec des influences tous azimuts et des apports continuels dans les deux sens. Ainsi les domaines d'influence qui s'établirent d'une rive à l'autre allaient-ils de l'urbanisme aux sciences ou à la médecine, en passant par les techniques en rapport avec l'eau, l'organisation de l'administration, de l'éducation ou la littérature. "Quelques siècles plus tard, au XVIe, l'Espagnol Diego de Torres, premier historien des chérifs marocains, signalera au sujet des villages de Taroudant (Maroc): "Par le milieu physique comme par le milieu social, les lieux-dits ressemblent fort à ce que nous aurions pu voir dans la région de l'Alpujarra de Sierra Nevada en Espagne. Les lieux-dits situés sur les versants septentrionaux de l'Atlas abondaient en eau; leurs champs regorgeaient d'orangers et de citronniers dans les endroits les plus bas et les plus protégés, et ils disposaient d'abondantes céréales cultivées près des côtes, sans compter les arbres fruitiers européens". Du point de vue anthropologique, historique, culturel et linguistique, l'espace maghrébin offre les mêmes facteurs déterminants, les mêmes traits constitutifs et les mêmes processus d'évolution. Mais chaque période a été marquée par
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un refus des discours antérieurs, ce qui a entraîné l'élimination ou l'oubli de données essentielles pour l'histoire et la géopolitique maghrébines. D'après l'islamologue Mohammed Arkoun, les réalités sociologiques et anthropologiques ont été négligées au moment où certaines élites nationales s'emparaient du pouvoir, dans la mesure où le discours nationaliste avait intérêt à les laisser dans l'ombre et même à les faire disparaître le plus vite possible. Les intellectuels maghrébins, solidaires de la vision nationaliste du Maghreb "arabe" "islamique", ont remplacé l'historiographie militante par ce qu'ils appellent la science coloniale, avec le consentement, et même le souci d'émulation idéologique, de certains chercheurs français vite convertis aux nouvelles thèses. La décolonisation, c'est-à-dire le nationalisme qui avait besoin de se forger une identité différente de celle des colonisateurs, a rendu difficile, aussi bien pour les Maghrébins que pour les Européens, de penser le Maghreb. Allier la globalité et la différence, de même que percevoir l'espace et la culture dans leurs valeurs diachroniques et synchroniques, a fréquemment conduit à une négation de type idéologique. Le concept de civilisation: d'Ibn Khaldûn à Toynbee Les concepts de civilisation et de culture ont été développés depuis l'Antiquité. Les auteurs gréco-latins font des références comparatives aux différents peuples qu'ils décrivent, avec des jugements de valeur constants sur ce qu'ils considèrent ou non comme civilisé. Il est difficile d'étudier une culture sans tenir compte de l'altérité, tant il est vrai que chaque peuple possède sa spécificité culturelle. On met trop souvent en œuvre, pour évaluer une civilisation, une vision ethnocentrique, liée aux notions de centre et de périphérie. Dans la conception romaine, reprise ensuite par les religions chrétienne et musulmane, la civilisation possède une vocation universaliste et expansionniste. Au sein d'une même civilisation, plusieurs cultures peuvent cohabiter, mais on y trouvera toujours des règles apportant une cohésion "civilisatrice". Elles peuvent être politiques, religieuses, juridiques ou économiques. Le terme de civilisation est largement usé pour signifier une culture avancée, alphabétisée et principalement urbaine, même s'il a pris un rôle de zénith, avec des nuances péjoratives, notamment chez les penseurs allemands, peut-être en vertu 16

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d'une certaine tradition amorcée par Luther qui jetait l'anathème sur l'universalisme romain. De toutes les disciplines, l'anthropologie culturelle est sans doute celle qui a le plus contribué à libérer le concept de civilisation de tout jugement de valeur. Les anthropologues n'ont pas l'habitude de confronter civilisation et culture, depuis Edward B. Tylor qui, en 1871, les considérait comme des synonymes dans sa célèbre étude The Ancient Society: "Le mot culture ou civilisation, pris dans son sens ethnographique le plus large, désigne l'ensemble complexe qui comprend à la fois les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes et les autres facultés ou habitudes acquises par l'ho mme à l'état social." Mais Tylor n'en reste pas moins un évolutionniste qui reconstruit l'histoire de la religion, de même que Lewis H. Morgan se consacre à celle de la famille, de la propriété et de l'Etat, et il théorise l'évolution des sociétés suivant trois stades: l'état sauvage, l'état barbare et la civilisation. Dans cette perspective, la civilisation est l'état supérieur dans lequel on peut trouver la culture. Cette vision déterministe allait être abandonnée par les anthropologues du XXe siècle. L'historien Fernand Braudel définit la civilisation par rapport aux différentes sciences de l'homme. Sociologue doublé d'un ethnologue, Marcel Mauss signalera que "les civilisations sont des sociétés, car ce sont celles-ci qui sustentent les civilisations et les animent de leurs tensions et de leurs progrès". Ainsi, "dans le cadre des civilisations, les villes prolifèrent alors qu'elles sont à peine ébauchées dans le cadre des cultures. Toutefois, les civilisations, les sociétés les plus brillantes, englobent, dans leurs propres limites, des cultures et des sociétés élémentaires. Dans cet éventail, il suffit de penser à la relation dialectique, toujours importante, entre les villes et la campagne." Il est fréquent que demeurent des îlots sousdéveloppés, des lieux reculés, etc. C'est pourquoi Fernand Braudel affirme qu'un des principaux succès de l'Europe réside sans aucun doute dans le captage par les villes des "cultures" paysannes, tandis que dans l'Islam, la dualité perdure d'une façon plus sensible qu'en Occident. Le phénomène d'opposition entre la ville et la campagne sera du point de vue sociologique le thème central développé au XIVe siècle par l'historien maghrébin Ibn Khaldûn. Né à Tunis d'une famille andalouse, Ibn Khaldûn (732-784/1332Les Cahiers de Confluences 17

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1406) est considéré comme le fondateur de la science historique, comme le premier sociologue et comme l'un des principaux penseurs de la philosophie historique. Dans la préface de son livre Al-Muqaddima ("Le discours sur l'Histoire Universelle") il énonce: "Notre but actuel est d'une conception nouvelle, d'une grande originalité et d'une utilité extrême (...) Il s'agit d'une science indépendante et son sujet spécifique est la civilisation humaine et la société humaine. " "L'homme se distingue des autres créatures vivantes par ses attributs concrets, parmi lesquels la civilisation, c'est-à-dire la cohabitation des hommes dans les villes et sous les tentes, pour satisfaire leur tendance vers la société et leurs besoins, car la coopération est dans la nature des hommes." (1967, T.I:75.) Ibn Khaldûn construit sa sociologie générale autour de la décadence inexorable de la civilisation et il cherche à analyser les causes de l'entropie. Bien avant les spéculations des philosophes de l'histoire, il considère que les civilisations sont mortelles à cause de l'entropie, car "la finalité de la civilisation est la culture (arts divers) et le luxe. Une fois que cette finalité est accomplie, la civilisation se gâte et décline, suivant l'exemple des êtres vivants" (p. 771, V.2). Fernand Braudel, dans son essai sur les civilisations, s'oppose à ce qu'il appelle "les philosophies abusives de l'histoire". Malheureusement, il ne tient pas compte de celle de Khaldûn: il eût été intéressant de lire ses remarques sur ce penseur méditerranéen, préoccupé par la causalité des faits historiques. En revanche Braudel, comme on pouvait s'y attendre, s'attache aux théories d'Oswald Spengler (L a décadence de l'Occident, 1922) et d'Arnold Toynbee (Etudes de l'histoire, 1946). Il extrait de Spengler l'idée motrice que "toute culture atteint un moment où elle se transforme nécessairement en civilisation; dans cette "fin du devenir" elle cesse alors d'être un organisme vivant et ne se maintient que grâce à la vitesse acquise, puisque "le feu de son âme s'est éteint", et l'été cède la place à l'hiver." Pour Toynbee, malgré qu'on doi ve reconnaître qu'il apporte sur elles une touche différente, anglo-saxonne, les civilisations sont aussi des êtres vivants qui naissent, grandissent et meurent. Même si on constate les morts successives des civilisations on assiste à un progrès évident entre l'infrahomme 18

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et le surhomme à venir. Les civilisations se mettent de plus en plus au service des religions supérieures et non le contraire. Même si les études de ces penseurs apportent des réflexions et des visions riches en nuances, on a observé dans plusieurs disciplines un certain rejet de la philosophie de l'histoire, parce que celle-ci reflète une causalité dernière de type moral et qu'elle répand l'idée qu'une civilisation ne possède qu'une seule et unique phase de créativité. Ce qui permet d'arriver à une plus grande compréhension des civilisations c'est davantage l'étude du contenu, de la structure et du développement de leur culture, que du type d'événements qui se répètent dans leur histoire. Toynbee avait d'ailleurs observé que l'étude des civilisations ne doit pas se cantonner à un nombre réduit de grandes cultures hautement différenciables mais doit se soucier des cultures mineures, dérivées et peu en vue, en accord avec la place qui leur revient. En ce sens L 'histoire d'Ibn Khaldûn constitue un exemple réussi, car même s'il parle de la civilisation islamique dans sa perspective universaliste, il s'attache avant tout à la société maghrébine. L'éthos culturel comme expression de la société Alfred L. Kroeber (1969), l'un des principaux représentants de l'école de culture et personnalité, auteur d'importants essais sur la nature de la culture et le style dans les civilisations, reproche également à la philosophie de l'histoire un usage abusif de l'évolutionnisme appliqué. L'anthropologue américain signale dans une de ses analyses le caractère surorganique de la culture: "Dans l'évolution organique, en règle générale, l'introduction de nouveaux traits n'est possible que par la perte ou la modification des organes ou des facultés existants. Par exemple, les oiseaux acquièrent des ailes pour voler mais perdent les mains". L'homme, en revanche, lorsqu'il invente l'avion pour pouvoir voler, non seulement ne change rien à son organisme, mais peut faire bénéficier les autres hommes, différents de lui, de sa découverte. "Là où règne l'obligation ou la nécessité physique ou physiologique, il n'y a pas de place pour le style. Le processus de développement de la civilisation est un processus d'accumulation: l'ancien demeure, malgré l'apparition du nouveau." Outre le contenu culturel du concept de civilisation, qui se traduit par de multiples normes de conduite, chaque société
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LES CULTURES DU MAGHREB

possède un ensemble de valeurs qui varient dans le temps: ensemble formé de ce que Kroeber appelle le style de chaque culture ou de ce que Ruth Benedict appelle configuration, pour définir la personnalité d'une société. La personnalité de base, c'est-à-dire l'effet que les sociétés et les cultures exercent sur les individus, peut également être appelée éthos. Existe-t-il un éthos maghrébin? Les figures individuelles qui laissent leur empreinte dans l'histoire constituent précisément la force de la personnalité de base des cultures nord-africaines. Un style est une branche de culture ou de civilisation, et si on a surtout appliqué la notion de style à la littérature et aux beaux-arts, Kroeber l'applique aussi bien à l'idiosyncrasie individuelle qu'au mode culturel. Clifford Geertz, dans Islam Observed (1971), explique comment l' ethos culturel modèle l'image de la religion. Il se base pour cela sur deux figures représentatives de l'Islam: l'une appartenant à l'illuminisme indonésien qui décrit la réalité comme une hiérarchie esthétique qui a son sommet dans le vide et qui projette un modèle de vie qui exalte la sérénité; l'autre est inscrite dans le cadre du morabitisme marocain qui représente la réalité comme un terrain d'énergies spirituelles tout autour des personnes individuelles. Nietzsche a joué un rôle important dans l'observation des cultures et de leur éthos. Dans La naissance de la tragédie, il aborde la culture grecque classique et son art en soulignant les valeurs qui se manifestent dans l'expression artistique. Il décrit comment l'état de civilisation reste suspendu dans la tragédie: l'homme s'identifie au chœur satyrique, fondement primitif de la tragédie, et il revient à un état antérieur à la vie civilisée, où il coïncide dans l'extase avec la volonté de vivre universelle. L'analyse nietzschéenne met en relief la façon dont les Grecs symbolisèrent leur conception de l'art, non à partir de concepts mais grâce à l'incarnation de leurs divinités conçues comme des archétypes: Apollon et Dionysos. L'esprit dionysiaque peut sembler barbare aux yeux de l'esprit apollinien, mais celui-ci ne peut se passer de lui. Nietzsche tente d'expliquer comment la disparition de l'esprit dionysiaque est en rapport avec la dégénérescence surprenante de la société grecque. Même si elle se centre sur l'art, la distinction (et la conjonction) nietzschéenne entre l'apollinien et le dionysiaque n'est pas une simple catégorisation artistique: c'est l'expression 20

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de formes de culture, qui sont en fin de compte des modes de vie. De Spengler à Benedict, pour reprendre nos exemples, ces deux pôles expressifs de représentation ont influencé de façon suggestive les intellectuels, qui les ont introduits dans leurs études sur les sociétés. D'après Ruth Benedict, les "civilisations apolliniennes" favorisent l'esprit de solidarité, alors que les "civilisations dionysiaques" développent surtout l'esprit de compétition. Si toutes les cultures comprennent ces deux aspects, ils sont plus ou moins potentialisés en fonction des diverses conjonctures. Parler du Maghreb n'est pas chose facile, car plusieurs discours coexistent: nationalistes, civilisationnels, psychologiques. Aborder les cultures maghrébines à partir de leur éthos peut nous fournir quelques clefs épistémologiques, que je me contenterai d'esquisser.
Sociétés segmentaires

La personnalité de base se forme à partir d'institutions primaires, surtout la famille, qui donnent lieu aux institutions secondaires, telles que les institutions juridiques (Etat), les croyances (religion), etc. Ibn Khaldûn est le plus apte à nous guider à travers les éléments qui forgent l'éthos maghrébin, car il est le premier à avoir pensé l'histoire du Maghreb en l'inscrivant dans le cadre plus vaste de l'histoire universelle. On l'a comparé à d'innombrables écrivains et philosophes: Machiavel, Bodin, Vico, Gibbon, Comte, Hegel, Durkheim. Ibn Khaldûn élabore des concepts comme la "sociabilité" (at-ta 'nos), la "cohésion de groupe" (al-' asabiya) et des notions telles que pouvoir, Etat, hiérarchie, classes sociales, travail et profit. La vision de Khaldûn est, comme nous l'avons indiqué ci-dessus, celle d'une science historique centrée sur l'homme et fondée sur la causalité logique. Ce point de vue si avancé allait tarder des siècles à faire son apparition dans la - tradition européenne. Pour Ibn Khaldûn, le développement des activités culturelles est lié aux sociétés sédentaires établies depuis longtemps. Les peuples étrangers, comme ceux de l'Irak, de l'Egypte ou de l'Espagne musulmane, peuvent faire fleurir la civilisation parce que leurs normes culturelles sont profondément enracinées. Il affirme également que la Tunisie leur ressemble, car elle jouit
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