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LES MUSÉES A LA LUMIÈRE DE L'ESPACE PUBLIC

De
239 pages
Le musée demeurera sans doute comme l'institution culturelle caractéristique de cette fin de siècle, où s'inventent de nouveaux rapports à la culture. Aujourd'hui, les musées ne donnent plus seulement à voir les goûts du prince, les choix d'une " intelligentsia ", les objets de connais-sances savantes, ils ont élargi leur champ d'intervention à la société tout entière, aux cultures populaires, au monde du travail, à l'environ-nement, et même, pour les meilleurs d'entre eux, aux préoccupations sociales ou politiques du moment.
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LES MUSÉES À LA LUMIÈRE DE L 'ESPACE PUBLIC
HistlJire, évolution, enjeux

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un ten-ain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels cla~siques.

Dernières parutions

Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le syndicalisme autonome, 1999. Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les penseurs du social, 1999. Maryse PERVANCHON, Du monde de la voiture au monde social, 1999.

Marie-Anne BEAUDUIN, Les techniques de la distance, 1999. Joëlle PLANTIER, Comnrent enseigner? Les dilemmes de la culture et de la pédagogie, 1999. Christian RINAUDO, L'ethnicité dans la cité, 1999. Sung-Min HONG, Habitus, corps, domination, 1999. Pa~cale de ROZARIO (sous la direction de ), Passerelles pour les jeunes, 1999. Jean-Rodrigue PARÉ, Les visages de l'engagement dans 1'(1!uvre Max de Weber, 1999. Christine GAMBA-NASICA, Socialisations, expériences et dynamique identitaire, 1999. Pa~cales BONNAMOUR, Les nouveaux journalistes russes, 1999.

cgL'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7769-0

Paul RASSE

LES MUSÉES
, ,

A LA LUMIERE

DE L'ESPACE

PUBLIC

Histoire, évolution, enjeux

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris -FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remercieln'ents, à Daniel JACOBI pour ses conseils et le temps consacré à suivre la progression de ce travail.

Du même auteur La Cité Aromatique, Pour le travail des matières parfumées à Grasse: Editions SERRE 1987. Culture, éducation, communication scientifique et évaluation, Actes des journées sur les techniques d'évaluation, (avec A. Giordan), Ed. Z' éditions, 1987. Culture et communication scientifique de l'entreprise, Actes du colloque CISTE, en collaboration avec A. Giordan, Y. Girault, Ed. Z' éditions, 1994. Guide de la culture scientifique, technique et industrielle en Région Provence-Alpes-Côte d'azur (avec S. Basilico), Ed. Z' éditions, 1997. Techniques et cultures au musée, ingénierie et communication des musées de société, Ed. PUL (Presses Universitaires de Lyon), 1997.

SOMMAIRE
INTRODUCTION 1 HABERMAS ET L'ESPACE PUBLIC
Il 17

. . . . . . .
.

Émergence de la sphère privée La sphè.re des personnes privées rassemblées en un publIc L'espace public médiatisé par la conversation Et la publicité: les lettres et la presse La liberté du public payant Espace public et médias de masse Des alternatives à une culture de masse A la recherche de nouveaux espaces publics L'ESPACE 47 49

2 LE MUSÉE CONTRE PUBLIC

LES BEAUX-ARTS . Les salons d'exposition dans l'espace public . ~e~ musées de beaux -arts pour tenir la population a dIstance . Les musées d'art officiel LA SCIENCE . La science en débat dans les cabinets de curiosité . Un processus d'institutionnalisation de la reclîerche . Des musées fermés

62

. .

La vulgarisation, hors du musée Des musées d'érudition 82

LES TECHNIQUES . Les ~echniques méprisées, exclues de l'espace publIc . ~es eXRositionsuniverselles, espace public InternatIonal . Hégémonie du point de vue savant . Une muséographie, là aussi pour l'exclusion LES MUSÉES FACE À L'ESPACE PUBLIC . Sacraliser pour stériliser le débat . Légitimer l'ordre social . Vers un renouveau de la muséologie 3 RETOUR AU PUBLIC LES CULTURES POPULAIRES AU MUSÉE . L' et~no}ogiepour réhabiliter les cultures oppnmees . Un musée pour les arts et traditions populaires . Une critique en appelant à l'espace public . L'écomusée, un champ d'expérimentation sociale . Fin de l'utopie communautaIre eST ET MUSÉES DE SOCIÉTÉ DANS LES ANNEES 80 . Les expo~iti<?nsscientifiques comme processus de vulgarIsatIon . Limites et apports de l'exposition scientifique 4 LE PATRIMOINE EN DÉBAT DANS LES MUSEES DE SOCIETE Succès des musées de société LES MUSÉES DE SOCIÉTÉ POUR UN NOUVEL ESPACE MUSEAL . Débattre et convaincre le public . Rassembler, croiser, partager les points de vue . vers la professionnalIsation ? UNE NOUVELLE CONCEPTION DE LA CULTURE . La culture comme civilisation 8

94

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.

Le patrimoine en discussion et nouveaux rapports à la culture 153 153

5 ESQUISSE DE L'ESPACE PUBLIC DANS LA MUSEOLOGIE DES SCIENCES L'ENVIRONNEMENT POUR LES MUSÉES DES SCIENCES . Dynamigue de la controverse . Un musee sur la controverse du loup . Et dans les musées des sciences LE MULTIMÉDIA COMME ANALYSEUR . Le cas de la Cité des sciences et de l'industrie . U~age~du multimédia et conceptions de la mediatIon . Trois visions de la médiation 6 LE CERCLE DU GRAND PUBLIC LE PUBLIC COMME CONSTRUCTION STATISTIQUE . Des sources statistiques sommaires . Les ensei~nements d'une crise . Entre la reclusion et une culture de sorties . Des musées et des publics différents . Limit~s ~t nouvelles perspectives des études quantItatIves REGARDS CROISÉS . Quand les visiteurs regardent la catégorie de IJ1uséesqu'ils ne fréquentent pas . Emerg~nce d'une op~ni~npublique ~l'égard de la capacIte de communIcatIon des musees LE MUSÉE, ESPACE DU PUBLIC EN GROUPE . L'interaction sociale du musée, une évidence trop longtemps ignorée . Les conversations de musées . Conversations cultivées et sorties en famille . Dynamique des groupes de visiteurs L'EXPOSITION CARACTÉRISTIQUE D'UN MEDIA FROID

165

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9

Conclusion: A LA RECHERCHE D'ESPACES PUBLICS BIBLI OG RAPHIE

215 225

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INTRODUCTION La multiplication récente des édifices muséaux présente bien des similitudes avec l'édification des gares qui ont profondément marqué l'espace urbain et l'imaginaire de la fin du XIXè, l'architecture innovante des bâtiments, les structures monumentales habillées de pierre tressant le verre et l'acier, les grandes horloges affichant la marche de la rationalité, de l'exactitude sur l'aléatoire et la nature. Elles tissent entre elles les réseaux ferroviaires j usq u'à former une immense toile irriguant tout le pays, et deviennent des centres d'activités nouvelles, de brassage des populations, d'échange de marchandises .qui défont l'équilibre des structures économiques et sociales anciennes, figées jusque-là par un système de circulation encore archaïque.. Elles représentent l'ouverture au monde et à la modernité. Le musée, lui, restera sans doute comme l'élément architectural marquant de cette fin de siècle. Les bâtiments sont, là encore, remarquables, audacieux, innovants, signés des plus grands architectes de l'époque. Là encore, ils prétendent organiser l'espace urbain environnant. Claude Sintès le dit du nouveau musée d'Arles, dont il est le directeur: «Il est un geste architectural qui marquera la ville ». Et à quelques kilomètres de là, Jean Bousquet, le maire de Nîmes, promoteur du fameux Carré d'art, Il

d'ajouter à ce propos:

«

le musée doit devenir la nouvelle

place du village, le point de rencontre de la jeunesse. Beaubourg m'a donné l'idée de ce musée ouvert, instrument' décisif dans la reconquête du centre ville. J'ai fait le tour du monde: les files d'attente, on les trouve partout devant les musées» 1. L'institution muséale devient le lieu de tous les possibles. Elle doit permettre de réorganiser un tissu urbain délié, de redynamiser la cité et de l'inscrire dans la modernité; elle doit affirmer l'identité d'une région, être la vitrine de ses activités les plus prestigieuses, devenir un lieu de rencontre citoyen et une halte recherchée par les organisateurs de voyages touristiques. A la fin du XIXè, chaque député-maire, chaque notable voulait sa gare et faire venir le train jusque dans son pays, jusque dans les provinces les plus reculées, sans se préoccuper du coût et de la rentabilité du projet. Le même phénomène se produit un siècle plus tard avec les musées, au point d'inquiéter la Direction des musées de France (DMF) sollicitée de toutes parts, confrontée à la pression des élus souhaitant marquer leur passage au pouvoir par l'inauguration d'un musée. Et la foule se presse en masse, sitôt le ruban coupé, dans ces nouveaux sanctuaires. Les visiteurs ne sont peut-être pas aussi nombreux que l'annonçaient les prévisions marketing élaborées complaisamment pour imposer des projets trop ambitieux. Mais il sont là, intéressés, curieux, heureux, fiers de ces monuments, si coûteux soient-ils; et ils reviennent à chaque nouvelle exposition, y envoient leurs enfants, s'y donnent rendez-vous, y amènent leurs amis. Comment interpréter le mouvement, cet engouement pour la chose muséale ? S'agit-il seulement d'une fièvre mégalomaniaque, comme le suggèrent Olivier De Roux et Emmanuel Guerrin, de l'ultime tentative de l'élite pour se rassembler et se distinguer de la masse, ou bien
1 Cité in le Monde du 2 Février 1993, Guerrin Michel, De Roux Emmanuel, La fièvre des musées, p.16.

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inversement, comme le voient bien d'autres chercheurs, du repli passéiste, réactionnaire, du peuple inquiet au passage du millénaire, affolé par le temps qui s'emballe. Et si tout cela n'est pas faux, ce n'est probablement pas non plus essentiel. La multiplication des musées ne témoigne-t-elle pas plutôt de changements profonds, d'un nouveau rapport du public à la culture, au patrimoine, qui transforme l'idée même de culture, pour la ressaisir dans sa pluralité et son épaisseur historique. Le fait est, en tout cas, que le public a envahi l'espace muséal au fur et à mesure qu'il se transformait pour mieux l'accueillir, et le transformait du fait même de sa présence en masse, dans des lieux autrefois réservés à l'érudition, à la délectation et à la distinction d'une petite minorité. La présence des visiteurs a remis en scène ces lieux désuets, autrefois promis à la poussière et à l'oubli, pour accompagner une mutation profonde de l'institution. Le public occupe maintenant le devant de la scène. Les muséographes s'ingénient à le séduire, à le surprendre, à l'émouvoir, à l'émerveiller et usent pour cela de moyens sophistiqués offerts par les technologies modernes. Ainsi, outre l'exposition d'objets originaux, le musée donne maintenant à voir des maquettes, des scénographies, des photos, des dessins, des cartes, des textes, des montages diapositives, du cinéma, de la vidéo, des écrans électroniques, des jeux d'ordinateur, du théâtre vivant, des performances d'artistes, des démonstrations de spécialistes, des animations... L'ambiance générale est ellemême soignée, éclairée, sonorisée, voire même odorisée, pour renforcer la portée du message, et tous les sens sont en éveil pour le percevoir. En tant que lieu d'exposition, le musée devient un multimédia au sens le plus large du terme. On est bien dans un monde synesthésique en trois dimensions, tout à la fois réel et virtuel, plus émouvant et

1 performant que les meilleurs jeux électroniques. Une

1 C.F. Rasse Paul, La Muséographie Scientifique et Technique, Nouvel Espace Public, Université Grenoble III, Actes du Xème congrès SFSIC,

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tendance que Schiele décrit de la façon suivante: « tous tentent de diversifier leurs programmes, leurs activités... de façon à créer un espace multisensoriel et multicommunicationnel. . .» 1.

une tolérancepour le monde de l'autre »2. Aujourd'hui les
muséographes commencent à apprendre du public et s'efforcent de mieux le connaître. De plus, les cultures exposées sont considérées dans leur diversité. Chacune a le droit aux mêmes égards, à la même attention; celle d'être muséographiée, c'est-à-dire conservée, interprétée, exposée. Si le musée n'est pas un média au sens strict du terme, nous dit Davallon, comme technologie de diffusion
Communication et techniques, regards sur la diversité des enjeux, Ed. SFSIC/lnforcom, 1996. ,. 1 Schiele Bernard, Les musées scientifiques: Tendances actuelles, in Musées et médias, sous la direction d'André Giordan, Ed Georg, Genève, 1997, p.19 et 20. 2 Bougnoux Daniel, Lettre à Alain Juppé, Ed. Arléa, p.18, 1996.

Tout cela est évident; il suffit de parcourir les musées récemment rénovés, pour voir comment derrière l'originalité architecturale de chacun des lieux, on a transformé la structure des bâtiments, prévu de vastes espaces d'accueil et de circulation, pensé au confort des visiteurs, ajouté des salles pédagogiques, des restaurants, des boutiques, des vestiaires. Et pourtant, les mutations les plus essentielles ne sont pas là. Elles se situent, nous le verrons, dans la transformation d'un dispositif conçu selon des logiques d'information, en un espace de communication. L'information, au sens, par exemple, où l'entend Bougnoux, favorise « l'arrogance» de l'émetteur, ici, le conservateur, le scientifique ou le scénographe, dès lors qu'il se sent investi d'une mission messianique, qu'il veut absolument révéler au peuple son ignorance et combler cette dernière de connaissances d'autant plus essentielles que ce sont forcément celles que lui maîtrise. Alors que la communication, définie comme «la négociation entre des mondes propres, suppose une ignorance partagée, qui entraîne une curiosité ou du moins

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d'information, développée économiquement au travers de structures industrielles, il s'en approche; il le devient, dès lors qu'on le considère à partir de son opérativité symbolique, comme producteur et diffuseur de discours sociaux, en interaction avec le récepteur, selon un dispositif susceptible d'être gardé en mémoire et reproduit, générant du lien social entre les récepteurs et faisant l'objet d'un enjeu de pouvoirl. Si l'exposition est, au sein du musée, le lieu du dispositif médiatique, nous verrons aussi plus loin, que la définition du contenu (la patrimonialisation), sa mise en forme symbolique et sa diffusion font l'objet de cet enjeu. C'est de ce point de vue-là que nous allons mettre en question l'espace muséal, là où il se transforme aujourd'hui

à la suite de ce que Daniel Jacobi appelle « l'introduction
de la dynamique communicationnelle dans le monde des

musées »2. Pour avancer sur cette piste, nous essayerons de naviguer entre deux écueils: « le misérabilisme», qui
dénie toute consistance aux cultures des catégories sociales dominées «de telle manière que les pratiques populaires apparaissent en tant que formes nulles du symbolisme », et «le populisme» qui inversement sur-évalue les capacités de résistance et de création des groupes dominés3. Nous essaierons de les comprendre, à la fois dans leur rapport à la culture dominante des élites, et dans leur autonomie. Nous ne prétendons pas à l'exhaustivité; si nous accordons davantage d'importance aux muséographies des cultures populaires, c'est moins pour les réhabiliter, ou bien inversement, pour relativiser la place des beaux-arts dont nous ne contestons pas la prédominance, que parce qu'elles jouent, avec la muséographie des sciences, un rôle primordial dans la mutation de l'espace muséal. Nous essaierons de les comprendre, à la fois dans leurs rapports à la culture dominante des élites et dans leur autonomie.
1 Davallon Jean, Le musée est-il vraiment un média ?, Publics et musées, N° 2, Ed. PUL, 1992, p.99 et suivantes. 2 Jacobi Daniel, Les musées sont-ils condamnés à séduire toujo\lrs plus de visiteurs? Lettre de L'OCIM N° 49, 1997, p.9. 3 Voir à ce sujet Bautier Roger, De la rhétorique à la communication, Ed PUG, 1994, p.168 et 169, Grignon Claude et Passeron Jean-Claude, Le savant et le populaire, MisérabIlisme et populisme en sociologie et en littérature, GallImard / Le Seuil, Hautes études, 1989, p. 36.

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Le concept d'espace public, dont on connaît le succès dans le champ des sciences de l'information et de la communication, servira de fil d'ariane, pour défaire l'écheveau d,'un périple de trois siècles. Nous commencerons par une relecture du travail d'Habermas, tout particulièrement au moment où il étudie la constitution de l'espace public au XVIIlè, jusqu'à forger un idéal type, que nOllSutiliserons pour analyser les mutations survenues dans le champ muséal. Nous verrons, dans une seconde partie, qu'au départ, au XIXè, les musées se sont constitués autour du couple recherche/conservation dans une perspective de contrôle du mouvement d'émancipation culturelle que représente l'espace public. Une troisième partie portera sur l'émergence d'une critique radicale à l'égard du musée et sur les tentatives pour lui inventer une nouvelle destinée. Une quatrième partie étudiera les avancées significatives, aussi bien dans les musées des sciences que dans ceux des arts et traditions populaires, qui conduisent à la refonnulation des conceptions muséographiques, jusqu'à défaire le couple mortifère conservation/recherche pour y insérer un troisième élément, celui de la communication, et faire du musée un espace public, où les représentations de la culture sont mises en discussion par un public de plus en plus large. Nous consacrerons au visiteur un cinquième chapitre, pour prendre la mesure de son évolution, à la fois en nombre et en qualité, enfin pour étudier comment, dans son rôle de récepteur actif, critique, il tend à s'approprier l'espace muséographique.

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1 HABERMAS ET L'ESPACE PUBLIC

- -

Le concept d'espace public développé par Habermas aura bientôt 35 ans. Il connut un tel succès auprès des chercheurs en sciences humaines, et singulièrement dans le champ des sciences de l'information et de la communication qu'on est en droit de se demander, à l'instar de Neveu, si la surexploitation du filon n'aurait pas conduit à « l'épuisement des problématiques », à faire des matrices analytiques « une forme d'impensé, de doxa» où « les riches analyses d'Habermas sont réduites à quelques

énoncés sommaires ». Par exemple, explique Miège « une
conception figée du débat public» veut absolument le réduire à un face à face langagier, sans tenir compte des changements survenus tant au plan des technologies que dans les pratiques sociales1. Chanial soulève, lui aussi, les risques de dégradation métaphoriques, empiriques et idéologiques de la théorie d'espace public. Les chercheurs, explique-t-il, se contentent d'analyser des lieux matérialisés (avenue, métro, place...) ou immatériels (instances et
1 Neveu Erik, Les sciences sociales face à l'espace public, les sciences sociales dans l'espace public, in L'espace public et l'emprise de la communication, sous la direction d'Isa5eUe Paillard, Ed. EIlug, 1995, p.40 et 44. Miège Bernard, La société conquise par la communication, T. 2, La communication entre l'industrie et l'espace public, Ed PUG, p.131.

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institutions de discussion démocratique, web...) en se demandant s'ils sont « habités démocratiquement» et s'ils sont «corrompus ou sauvés par les médias », comme s'ils existaient de toute éternité « comme étant toujours là, en attente d'être remplis, par les passants sur la place publique, par les citoyens sommés de s'informer, de discuter, d'opiner sur les choses publiques, sans que jamais on ne s'interroge sur les formes pratiques de la constitution de cet espace» 1. Trop utilisé, le concept d'espace public imprégné des milieux de la recherche au point qu'il devient «un invisible instrument de visibilité », comme des verres de contact dont on aurait oublié la présence, alors qu'ils transforment l'acuité du monde, «si bien que nombre de producteurs de discours sur les médias et la communication reprennent des schémas de pensée formulés dans un livre qu'ils peuvent ne pas avoir fréquenté» 2. Pour ces raisons, il nous semblait indispensable de commencer par opérer un retour sur les concepts habermassiens, d'en faire une relecture, moins pour les restaurer, que pour nous demander en quoi ils peuvent être fertiles à l'étude de l'espace muséographique. Habermas le dit et le redit (en préface de sa première et de ses dernières éditions) «Je m'étais fixé pour objectif de déplier le type idéal de la sphère bourgeoise à partir du contexte historique propre au développement anglais, allemand et français du XVlllè et du début du XIXè, en stylisant certains traits caractéristiques d'une réalité sociale beaucoup plus complexe »3. Mettons-nous d'accord. TI s'agit de construire un idéal type, dès lors, la critique doit porter moins sur la réalité historique ou sociologique d'un modèle dont l'auteur lui-même reconnaît les faiblesses (dans la préface à la 6ème édition), que sur sa pertinence
1 Chanial Philippe, Espaces publics, sciences sociales et démocratie, Quademi N° 18 automne 92, p.66-67. 2 Neveu Erik, op. cit., p.44.. ,. 3 Habermas Jürgen, L'espace publIc, trente ans apres, Quademl N° 18, automne 1992, p.162.

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heuristique; c'est-à-dire sur la rigueur et la logique de sa construction, autant que sur sa capacité à l'intelligibilité du monde. Nous nous proposons donc, ici, de mettre en évidence l'architecture du concept d'espace public, avant de l'utiliser comme grille d'analyse pour porter un regard nouveau sur la transformation de l'espace muséal dans sa relation au public. Habermas montre comment, à partir du XVIIè, et plus particulièrement du XVIIIè, la bourgeoisie parvient à s'affranchir de la domination séculaire, culturelle et idéologique, de l'aristocratie et de l'église, en se formant en public dans les salons, les cafés, les cercles de lecture qui apparaissent à la fin du XVIIè et se multiplient, dans toute l'Europe, pendant le XVIIè. La bourgeoisie se découvre de nouvelles formes de sensibilité pour la littérature et la culture, apprend à cet égard, à faire usage de son jugement critique, à affirmer et à développer sa propr~ opinion. Chemin faisant, elle s'initie à l'usage public du raisonnement et se met à penser librement, non seulement à nourrir sa réflexion, mais à mettre à distance, en débat, à soumettre à discussion, la culture dont elle est imprégnée depuis des siècles, pour finalement en venir à mettre en question la légitimité du pouvoir en place et le bousculer. Émergence de la sphère privée

L'espace public se développe entre la sphère privée de la famille, de l'intimité, et le d0!llaine des pouvoirs publics, de la noblesse comme de l'Etat qu'elle contrôle. De la première (la sphère privée), le public tient de nouvelles formes de sensibilité et la capacité à se penser en personne privée capable de libre-arbitre; partant de là, il bousculera la seconde, la sphère du pouvoir établi, au fur et à mesure qu'il se découvre comme force sociale capable d'interroger l'ordre naturel des suzerains et intemporel de l'église, jusqu'à s'y opposer. Habermas insiste longuement sur cette question: l'espace public devient possible à partir du moment où émerge dans la bourgeoisie urbaine la notion d'espace privé. «C'est en effet, souligne Wolton, la 19

public de se dessiner et de s'affirmer» 1.

redéfinition du privé qui permet, en contrepoint, à l'espace

Dans cette perspective, on voit bien comment la sphère privée se constitue au fur et à mesure que l'espace social des activités quotidiennes se scinde en deux, d'un côté le travail social, de l'autre la vie domestique privée. Au Moyen Age, cette opposition n'existe pas. Chez l'artisan, par exemple, le logement est contigu et ouvert sur la rue de façon à ce que tout un chacun puisse contrôler la qualité du travail qui y est produit. Les temps profanes des activités professionnelles, familiales et conviviales, sont étroitement mêlés et ne se distinguent que par l'opposition au temps sacré des fêtes religieuses, où le pouvoir ostentatoire et dogmatique, ecclésiastique et aristocratique, se donne en représentation devant le peuple2. L'essor des manufactures, puis de l'industrie, bouscule les règles, en générant une bourgeoisie plus riche, captant davantage de pouvoir que ne pouvait le faire l'artisan, contraint par les jurandes de conserver aux unités de production une dimension familiale. En même temps, le nouveau système économique amène une redivision de l'espace; Habermas reconnaît «que les frontières de la sphère familiale ressortent de plus en plus par rapport au domaine social de la production des existences...», mais n'y accorde pas davantage d'importance, alors que Foucault fait, de cette obsession disciplinaire à circonscrire l'espace de travail pour le contrôler, une des caractéristiques du siècle. «Il s'agit, ,écrit-il, de constituer un temps intégralement utile... Le temps mesuré et payé doit être un temps sans impureté ni défaut, un temps de

1 Wolton Dominique, Penser la communication, Ed. Flammarion, 1997, p.381. 2 Paul Rasse, Travail et loisirs, les C. E., Thèse de troisième Cycle, UNSA, 1984. Et aussi: Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, publié pour la première fois en 1899 aux USA, Gallimard 1978. Bron Jean, Histoire dl mouvement ouvrier, Ed. Ouvrières, 1975.

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bonne qualité durant lequel le corps reste appliqué à son

exercice» 1.

La manufacture, enceinte de hauts murs, distribue les individus dans un espace homogène, clos sur lui-même, qui se spécialise peu à peu, au fur et à mesure des progrès de la division du travail, et s'oppose de plus en plus radicalement aux ateliers d'artisans disséminés dans la ville, ouverts sur la rue et dans lesquels les travailleurs étaient sans cesse détournés du travail immédiatement productif par des occupations annexes. Walder Prado travaille sur cette même hypothèse. L'espace public « bourgeois» se constituerait au fur et à mesure que la figure traditionnelle de la communauté (rurale et artisanale) traditionnelle s'estompe2. Plus l'espace de travail tend à être exclusivement réservé aux activités productives, et plus les activités non productives sont rejetées à l'extérieur dans l'espace domestique, qui lui se rétracte à l'intérieur des habitations privées. Là aussi, dès lors que les gens en ont les moyens (c'est-à-dire dans la bourgeoisie), l'espace se fonctionnalise et se spécialise peu à peu, en chambre à coucher, cuisine, salle à manger, cellier etc. «Le fait que la vie se déroule de plus en plus dans la sphère privée peut être observé à travers une transformation de l'architecture... diverses fonctions, autrefois remplies par la salle commune, furent distribuées selon quantité d'autres

pièces de grandeur normale» 3 . Une nouvelle pièce occupe
une place centrale dans l'agencement de la maison, le salon ou « causoir» dont Tarde dit qu'elle est le «règne de la parole cultivée» 4. Pour Habermas, elle est le premier élément de transition vers la constitution d'un espace public, car le salon n'est pas à la disposition de la maison,
1 Foucault Michel, Surveiller et punir, Ed.Gallimard, 1976, p 152 et 153. 2 Walder Prado J. Plinio, Le partage de la sensibilité, Espaces publics, traditions et communautés, Hermès N° 10, Ed CNRS, 1992, p.71. 3 Habermas Jürgen, L'espace public, Ed. Payot, 1996, (1ère édition en allemand 1962, en français 1978), p.55. 4 Tarde Gabriel, L'opinion et la foule., PUF 1989, p.87. La première édition date de 1901, p.106.

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pour l'espace public du salon» 1.

il est dévolu à la société. «La ligne qui partage sphère privée et domaine public traverse la maison en son centre même; les individus quittent l'intimité de leurs chambres

La sphère domestique, privée, bourgeoise, devient le lieu de l'intimité familiale, de la sensibilité, de la subjectivité, de la lecture, de l'écriture. «Ce n'est pas un hasard », note Habermas, « si le XVlllè est devenu le siècle de l'échange épistolaire, et c:est en écrivant que l'individu développe sa subjectivité... A cette époque où règne la sensibilité, les lettres sont les déversoirs des épanchements du cœur (une visite de l'âme) plutôt que les dépositaires de froides informations» . La sphère privée bourgeoise devient un lieu de découverte de l'individualité, de la personne privée qui se retire dans sa chambre, écrit des lettres introspectives et sensibles, retrouve la famille ou reçoit dans le salon. Elle s'oppose de plus en'plus à la vie publique ostentatoire de la noblesse de cour, dominée par le prince, n'existant que pour et à travers lui. De même que, dans la société civile, le domaine du travail et de l'échange régi et dirigé par des persol)nes privées, s'oppose à la sphère du pouvoir public et de l'Etat. Ce dernier, lui aussi, se développe et se modernise, comme système fiscal de plus en plus efficace, pour financer les besoins somptuaires, insatiables de la nobl~sse3. Pour Habermas, c'est entre les deux domaines, de l'Etat et de la vie privée, et parce que les deux sont suffisamment développés et distincts au XVlllè, que l'espace public se constitue. De la sorte, Habermas explique longuement que l'espace public ne se constitue pas "sus generis", en dehors de tout contexte. Son apparition est l'aboutissement d'un long

l Habermas Jürgen, op. cit., p.56. 2 Idem p.58 - 59. 3 Idem p.29.

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processus historique lié à une transformation profonde du tissu économique et social de l'époquel. La sphère un public des personnes privées rassemblées en

La sphère publique bourgeoise est à ses origines, la sphère des personnes privées rassemblées en un public de salons et de cafés, de lecteurs et de spectateurs, qui apprend à juger et à former son opinion sur les productions culturelles jusque-là dominées par les princes et la noblesse, et ensuite, partant de là, se découvre comme une force sociale, capable de subvertir le pouvoir en place. «Dans l'Hôtel de Rambouillet... chaque soir après le repas, aux heures de digestion... arrivaient le cardinal de Richelieu, l'esthète Bussy-Rabutin, cousin de madame de Sévigné, le poète Malesherbes, le duc de Buckingham, l'impétueuse Liselotte von der Pfalz qui mettaient la cour en émoi, le grand Corneille, parmi d'autres invités. Huit laquais, la plupart d'origine italienne, veillaient au confort des invités. On lisait des œuvres littéraires, on jouait de la musique; mais la primauté revenait à la conversation qui était à la fois cultivée et joyeusement galante... c'est ici que pour la première fois, la conversation atteignit à cette maestria, où rivalisent l'esprit, le goût, la façon de vivre et la politesse exquise» 2. Lorsqlle la très belle Catherine Vivonne, marquise de Rambouillet (1586-1665) installa son cercle littéraire à Paris et non pas à Versailles, en dehors de l'étiquette, des obligations et des complications de la cour, elle inaugure de nouveaux rapports sociaux avec le pouvoir en place, mais le fait subrepticement; le Cardinal de Richelieu qui dirige l'Etat royal ne le fréquente-t-il pas assidûment.

1 Nous verrons à partir du chapitre trois, que les mutations de l'espace muséal dépendent elles aussi, de mutations plus profondes qui affectent la société tout entière. 2 Von der Heyden Rynsch Verena, Salon Européens, Ed. Gallimard 1993, p.39/40.

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