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Les ordures à Yaoundé

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190 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 302
EAN13 : 9782296307230
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LES ORDURES À YAOUNDÉ

Anne-Sidonie ZOA

LES ORDURES À YAOUNDÉ
Urbanisation, et politique environnement au Cameroun

Edition, L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005Paris

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3538-6

AVANT-PROPOS

L'IRRUPTION DE L'INEDIT

Depuis la conférence de Rio, nous assistons à l'émergence de la problématique environnementaleau Cameroun. Pour s'en rendre compte, il suffit de rappeler, sur le plan officiel, la création d'un ministère de l'environnement et des forêts. Pensons aussi à l'explosion des ONG parmi lesquelles un certain nombre se concentre sur les problèmes écologiques. Avec l'avènement du multipartisme, on a vu naître un parti politique s'inspirant des "verts" européens. Au coeur des turbulences où l'impasse démocratique s'aggrave, des pratiques qui remontent à l'époque coloniale deviennent soudain l'objet de vives contestations comme on a pu le constater à l'Assemblée Nationale à l'occasion des débats sur la nouvelle législation forestière au Cameroun. Que les forêts de l'Est, du Sud et du Centre soient exploitées par des sociétés étrangères sans aucun projet de reboisement, est un fait bien connu dans un pays qui considère le bois comme l'une de ses grandes ressources naturelles. Brusquement, le public camerounais semble avoir pris conscience des dangers de ce que beaucoup considèrent comme un "pillage organisé" face auquel, les paysans appuyés par des élites urbaines tentent d'opposer une résistance ouverte.1 Si les enjeux juridiques et

Voir V.S. Zinga, Face à l'exploitation des forêts, Messager, 8 aoOt 1994, p 6.

1

les ripostes paysannes,

Le

7

économiques relatifs au patrimoine forestier polarisent l'attention à travers de nombreux articles de la presse indépendante, certains observateurs commencent à s'inquiéter des menaces qu'une industrialisation anarchique et sans contrôle fait peser sur l'environnement urbain. Dans son étude sur la ville en AfriqueNoire, Jean-Marc Ela écrit: «on 'peut se permettre de transporter ici, sans aucune protestation, les pollutions et les nuisances dont l'Occident ne veut plus». 2 Tout se passe comme si les Etats africains étaient « complices purs et simples du pillage de leurs propres pays». 3 Car, tandis que des quartiers sont constitués en zones industrielles avec tous les risques écologiques que cela suppose, aucun cadre juridique ne semble avoir été élaboré pour protéger l'environnement alors que des stratégies de conservation des écosystèmes forestiers sont mises en place dans un contexte où depuis les objectifs fixés à Bali en 1990, le commerce international du bois ne devrait plus porter que sur des bois sortis des fôrêts aménagéesde façon durable. Ce vide juridique est grave au moment Oùles déchets industriels s'accumulent avec la prolifération des détergents et des savons qu'on déverse dans les cours d'eau en milieu urbain. Certes, les pays africains ne sont pas décidés à ouvrir leurs frontières aux trafiquants des ordures dans un environnement où les pays industriels recherchent des espaces pour transférer leurs déchets comme le préconise avec cynisme le Vice-Président de la Banque Mondiale Lauwrence
Summers qui veut que
«

des masses de déchets toxiques soient déversées là

où les salairessont les plus bas ».4 En dépit d'une crise économiquesans
précédent qui ruine les espoirs d'une génération, le Cameroun s'est refusé naguère à. se transformer en dépotoir de déchets verts de la Communauté Européenne. Dans une correspondanceportée à la connaissancedu Chef de l'Etat, Ferdinand Léopold Oyono, Ministre des Relations Extérieures écrit: «notre pays ne doit pas accepter ces transferts des déchets quels qu'ils soient, sur son territoire, qu'ils figurent sur la liste verte, rouge ou orange, en provenance de la Communauté Economique Européenne ou d'un tout autre pays et destinés à être valorisés». S « Si nos frontières ne sont pas inviolables »,6 on peut se réjouir de la fermeté de cette réaction qu'appuie un arsenal juridique en référence à la
2 3
4

J.M. Ela, La ville en Afrique Noire, Karthala, Paris, 1983, p 145.
Id.

Cité par Mohamed Larbi Bouguerra, Villes du Tiers-Monde et déchets, in Bulletin Prélude n025-27, mars 1994, P 48.
S

6 M. Badel Ndanga Ndinga, A propos des déchets toxiques, Cameroon Tribune, 5 mars 1992.

La nouvelleexpression, n° 178, du 9 au 15 aoOt1994, p 6.

8

convention de Bâle et de Bamako et à une législation nationale dont le Cameroun s'est doté sur les déchets toxiques et dangereux.' Dans ce contexte, comment comprendre la quasi-indifférence, l'insouciance et la tolérance par lesquelles l'Etat au Cameroun réagit face à l'ampleur des ordures ménagères dans une ville comme Yaoundé où, précisément, des mesures juridiques ont été prises pour empêcher le pays de devenir le nouveau dépotoir des déchets des industries du Nord? Comment expliquer la prolifération des villes poubelles dans un Etat qui se refuse d'être une décharge pour les pays industriels? Faut-il croire que les déchets produits par les indigènes soient moins dangereux que les ordures que les Européens voudraient déverser chez nous? Bref, les effets des déchets "Made in Cameroun" seraient-ils donc moins pervers que ceux des déchets verts produits par les pays riches? Il est difficile d'échapper à ces questions quand on observe attentivement le cadre de vie des citadins du Cameroun. Pour les populations dont la majorité a quitté les forêts tropicales dont l'exploitation fait de plus en plus problème, l'environnement n'est-il pas aussi menacé tous les jours dans ces villes qui sont en réalité des citéspoubelles? En effet, si l'émission du CO2produit par les voitures dont le nombre ne cesse de grandir dans les grandes métropoles n'est pas un souci majeur pour les habitants des quartiers urbains, les discussions sur l'effet de serre et la biodiversité sont encore plus éloignées des préoccupations de la vie quotidienne. En revanche, les ordures ménagères sont au coeur des débats dans les milieux divers. A travers la ville de Yaoundé, ne font-ils pas l'objet des discussions animées aussi bien dans les autobus, les taxis, les bars, les marchés, que dans les bureaux, les grandes écoles, les universités et les médias ? Des prises de position claires commencent à surgir autour de ce phénomène inquiétant. A titre d'exemple, rappelons ce récent "S.O.S. à la communautéinternationale" :
« La communauté des jeunes de Melen sort du silence. Car, elle ne peut plus se taire: Yaoundé, capitale du Cameroun est devenue une ville sinistrée Qui croupit sous le poids des ordures. Depuis plus d'un mois, nous n'arrivons plus à respirer, tellement l'air est pollué le long des grands axes routiers comme au fond des quartiers où nous vivons.

Sur ce point, voir la loi n°409/PJLIAN portant sur les déchets toxiques et dangereux promulguéepar le Chef de l'Etat après la session ordinaire de novembre 1989.

,

9

Notre santé est gravement menacée tous les jours, Notre droit à l'environnement est violé, méconnu. Nous sommes privés d'un cadre de vie élémentaire qui nous permettrait de nous épanouir en milieu urbain. Nous avons peur de vivre une catastrophe écologique aussi grave que 'celle du lac Nyos qui a endeuillé notre pays en 1986. Sans plus attendre, nous tirons la sonnette d'alarme et nous crions à la communauté internationale: AU SECOURS, LA VILLE DE YAOUNDE EST EN DANGER! Après la conférence de Rio, nous avons la certitude que notre appel sera entendu».8

En dehors des campagnes de sensibilisation qu'organisent certaines Ç>NGoù les jeunes disent "non aux ordures", insistons sur les réactions

des populationselles-mêmes s'inscriventdans l'espaceurbain: qui

«

il est

strictement interdit de jeter les ordures ici sous peine d'amende », peut-on lire dans de nombreux quartiers de Yaoundé, principalement là où les citadins se sont appropriés un terrain. Comme on peut le constater, le souci environnemental est intégré à la conscience que les populations ont de leur relation à l'espace urbain. Bien sûr, cette préoccupation est loin d'être générale puisque des faits et des attitudes qui s'imposent à l'observation témoignent d'une véritable incurie en matière de salubrité. Ces contradictions doivent être examinées en tenant compte des manières d'habiter la ville. Ce qui nous oblige "à procéder à cette analyse, c'est l'ampleur des ordures dans une ville comme Yaoundé où l'opinion s'éveille de plus en plus à l'environnement. C'est ce dont témoigne en particulier le nouveau tube de Mekongo Président intitulé "Fouda Anaba" où le musicien camerounais proteste contre la dégradation du cadre de vie créée par de nombreuses poubelles. Pendant que ce tube fait fureur dans les bars de Yaoundé, la disparition des tas d'immondices qui envahissent les quartiers est un événement diversement apprécié. S'il surprend heureusement les citadins de la capitale, il ne fait pas forcément le bonheur des chèvres habituées à se nourrir dans les poubelles des quartiers. CameroonTribunerapporte ce fait insolite des chèvres qui réclament à coups de cornes les tas d'ordures enlevées:
8

Lettre adressée aux ambassadeurs et représentants des organismes internationaux présents à Yaoundé, le 23 octobre 1993.

10

«

La scène s'est passée... à Essos au rond point Super Paquita. Elle a attiré,

une foule de curieux. En effet, à ce rond point, un énorme tas d'ordures allait perturber la circulation. Ces tas d'immondices occupaient entre autres un terrain privé. Ces ordures ont été enlevées et le propriétaire du terrain y a planté une pancarte faisant interdiction aux usagers d'y déposer à nouveau des ordures. A coups de cornes un groupe de chèvres est venu renverser la pancarte. Dans un premier temps on croyait aux caprices des chèvres. Toutes les fois qu'on redressait la pancarte, elles revenaient à la charge. Ce n'était nullement de la sorcellerie comme les uns et les autres le laissaient croire, ces chèvres bien grasses habituées à trouver l'essentiel de leurs repas dans les ordures sur le même lieu ont constaté la suppression de leur ration. A la place une grosse plaque blanche avec des écritures, plaque non comestible qui les empêchait de trouver leur repas permanent. Ce n'est pas si bête que çà, il fallait éliminer "ce gendarme" à coups de cornes... Le malheur des uns fait le bonheur des autres, c'est le cas de le dire! ».9

Si ce fait divers retient l'attention, c'est parce qu'il permet de saisir la complexité du phénomène des ordures en milieu urbain. Il n'est pas évident que les chèvres soient seules à regretter que les quartiers soient débarrassés de leurs ordures. N'y a-t-il pas aussi certaines couches sociales qui y trouvent leur compte dans ces villes qui sont les cités de la débrouille? Cette question doit être prise au sérieux si l'on veut tenter une analyse en profondeur des ordures dans le processus d'urbanisation du Cameroun. Pour saisir la pertinence de l'étude qui s'impose, il n'est pas inutile de rappeler quelques réactions observées lorsque nous nous sommes décidées à comprendre le phénomène des ordures à Yaoundé: «pourquoi un tel sujet, qu'est-ce que vous allez chercher dans les poubelles alors qu'il y a des sujets plus intéressants à traiter? Qu'est-ce que les ordures peuvent apporter à la science? Pour moi, ce n'est pas un objet d'étude scientifique, il n' y a rien à démontrer là-dedans... ». Ces propos frustrants et inattendus d'un anthropologue sont repris par l'un de ses collègues pour lequel tout semble évident: « le problèmedes poubellesest facileà comprendreavec l'accroissement de la population urbaine, c'est d'ailleurs ainsi qu'on l'a toujours expliqué et je ne crois pas que vous y trouverez une autre

explication.. » Si le problèmedes ordures est expliquéd'avance par la .
seule croissance démographique, c'est le choix d'une telle étude qui pour

9 Cameroon Tribune, n05656, jeudi Il août 1994, Yaoundé :des chèvres réclament les ordures, p 5.

Il

d'autres, semble tout à fait injustifié comme nous l'a fait comprendre cette

femmepour laquelle: « ce n'est pas scientifique sujet [...] tu sais, en ton
France on ne l'accepterait pas [. .. ]. De toute façon, pour moi je pense

que c'est pas sérieux... » Tel est aussi l'aveu que fit un professeurde
philosophie au cours d'une conversation animée :
«Comment trouves-tu mon sujet?.. Hmm... Mais c'est ordurier comme tout, qu'est-ce que tu veux que je te dise? ».

Que les ordures soient un objet d'étude pour le sociologue n'est donc pas évident comme le montrent ces réactions diverses recueillies sur le terrain. Le plus inattendu, c'est l'attitude de cet étudiant de la Faculté de Droit qui, pris de panique, n'a pas manqué de nous mettre en garde: - «. .. Emah Basile va t'arrêter, il va envoyer ses bourreaux t'enlever.

-

-

Pourquoi m'arrêtera-t-il alors que je fais de la science? ... Tu sais, quand on parle des ordures à Yaoundé, on parle d'Emah Basile, le délégué du gouvernement chargé de la commune urbaine qui doit enlever ces ordures. Est-ce donc à dire que ce sujet ne vaut pas la peine d'être étudié? Non, non, au contraire! c'est même le genre de sujet qu'il nous faut aujourd'hui au Cameroun, c'est très important. Et puis avec la démocratie, peut-être qu'on va te laisser, tu pourras échapper mais, ce n'est pas toujours sûr ».

Ce que l'on observe ici, c'est le risque auquel s'expose le chercheur qui s'aventure dans un domaine où les ordures ne peuvent faire l'objet d'analyse sans que l'on soit confronté aux appareils du pouvoir. Le sujet à étudier parait d'autant plus dangereux que, comme le souligne P. Bourdieu, la sociologie est "une science qui dérange" dans la mesure où
elle met à jour" des choses que l'on cache" . 10

Indignation, indifférence, crainte, telles sont les réactions auxquelles on se heurte dès lors qu'on veut tenter de porter le soupçon sur les ordures en milieu camerounais. Pourtant, d'autres voix nous ont encouragées à entreprendre cette recherche compte tenu de l'importance et de l'actualité du sujet: «ah, tu as vraiment bien choisi. Les ordures à Yaoundé, c'est le sujet de l'heure, c'est ce que nous vivons et c'est très important comme
10

1

I
P. Bourdieu, Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, Paris, 1984,
pp 19-21.

12

thème. En tout cas, il ne te manquera pas de la matière... ». A cette remarque stimulante d'une psychologue, ajoutons cette observation d'un

employéde la C.R.T.V. (Cameroon-Radio-Television) nous a dit: qui

«

le

problème des ordures est très sérieux et il faut vraiment conscientiser les gens dans ton travail. Viens à Biyem-Assi, les ordures ont coupé la route en deux, c'est impraticable et il faut en parler pour interpeller les autorités». L'on entrevoit l'utilité d'un travail indispensable à tout effort de gestion de l'environnement urbain. Pour Ambroise Kom, professeur à

l'Université de YaoundéI,

«

c'est intéressantton sujet. Voilà que notre

environnement sale nous conditionne à travailler sur les poubelles [...] Il faudrait même distribuer quelques exemplaires à nos autorités locales». En se limitant au seul plan de la recherche fondamentale, le géographe Kengne Fodouop, auteur des Petits métiersde rue et l'emploi. Le cas de Yaoundé, constate: «c'est une bonne étude pionnière, sur les déchets en tant que
tels;;au Cameroun».

Considérer les ordures comme un champ d'étude sociologique c'est, assurément, sortir des sentiers battus et ouvrir de nouvelles pistes à l'analyse des problèmes d'environnement à partir des rapports entre l'homme et la ville. Si notre thème surprend plus d'un observateur, ce n'est pas seulement par sa radicale nouveauté, c'est surtout parce que l'on n'imagine pas qu'un sujet aussi ordurier comme nous l'ont fait remarquer certaines personnes interrogées, soit élevé à la dignité d'un objet.d'étude scientifique. Pour beaucoup d'observateurs, rien ne justifie le fait que l'on s'enfonce dans ce qu'il y a de plus ordinaire comme les ordures, afin de comprendre ce qui nous arrive dans ces villes où les citadins sont obligés de se boucher le nez en passant devant un tas d'immondices. Précisément, les ordures nous apparaissent comme "une invention récente" dans la mesure où elles font à peine leur entrée dans la recherche en sciences sociales au Cameroun. Pour préciser le sens de cette étude, une question fondamentale se pose: comment comprendre qu'une capitale africaine comme Yaoundé soit devenue une ville-poubelle? Quels facteurs entrent en ligne de compte dans ce processus? Dans quel système se situe l'univers des ordures où nous vivons tous les jours en milieu urbain? A la limite, quels sont les acteurs qui interviennent dans ce système? Quelles stratégies s'élaborent autour de ces ordures qui envahissent tout l'espace de la capitale du Cameroun?

13

II Au-delàdes déliresd'une information-spectacle,il nous faut prendre

du recul par rapport à toutes les conversationsde quartier, aux discours de propagandes et aux polémiques partisanes pour soumettre à l'investigation un domaine qui constitue un défi à l'analyse critique. A partir des déchets qui prolifèrent dans les rues et les quartiers de Yaoundé, c'est l'homme et la société que nous voulons comprendre. Il s'agira pour nous de ressaisir une société au quotidien à travers les déchets qu'elle produit. Si l'analyse des ordures est inséparable de l'étude des réalités de la vie urbaine, pour appréhender ce que signifie vivre à Yaoundé, il nous semble nécessaire de nous tenir au coin de la rue et d'en observer le décor, de nous enfoncer dans les bas quartiers et de contempler ces innombrables bouquets de déchets en les considérant comme une sorte de miroir d'une société qui se cherche et se construit dans la crise actuelle du système urbain au Cameroun. Dans cette perspective, en resituant le cycle des déchets dans la vie des citadins de Yaoundé, nous nous interrogerons d'abord sur les incidences de la croissance urbaine sur l'environnement, ensuite nous nous demanderons si la production des ordures à Yaoundé n'est pas liée d'une certaine manière aux systèmes de représentations, aux croyances et aux pratiques sociales de ceux qui sont passés du village à la ville et ne semblent pas avoir rompu tout à fait avec les modèles socioculturels enracinés dans les traditions du terroir. Pour élargir notre champ d'étude, nous tenterons enfin de resituer les ordures dans les stratifications sociales en cours au moment où, face à la pauvreté urbaine qui s'est particulièrement développée depuis la crise économique que traverse le pays, de nombreux citadins élaborent des mécanismes d'adaptation à l'environnement dans lequel ils s'organisent pour survivre. Compte tenu de la complexité du sujet, il est évident que les pistes ouvertes par cette étude ne sont que des jalons d'une garbéologie qui s'articule à l'analyse des réalités urbaines en milieu africain.

II

v. Nga Ndongo, Les médias au Cameroun, Mythes et délires d'une société en
Paris, 1993.

crise, l'Harmattan,

PREMIERE PARTIE

UNE VILLE ET SES DECHETS

CHAPITRE I

Penser la banalité

Pour cerner le sens de la question de notre étude et situer les réflexions qui vont suivre, il convient de délimiter le cadre général de notre analyse. 1- Les ordures en.question Afin d'éviter tout malentendu, nous commençons d'abord par définir les concepts majeurs de ce travail. Dans ce but, il faut distinguer nettement "ordure" et "poubelle". En effet, ces deux termes sont souvent pris l'un pour l'autre au Cameroun. Or, le mot poubelle renvoie à un sens précis lié à un contexte déterminé. Si la gestion des déchets remonte à l'Antiquité au moment où les peuples passent du village à la ville,12 avec la révolution industrielle, tout change lorsque les habitants des agglomérations urbaines s'équipent de nouveaux instruments pour se débarrasser de leurs ordures. On peut suivre l'évolution des modalités et moyens techniques de la collecte des déchets ménagers au long des siècles où l'histoire des ordures siècle marque un est inséparable de l'histoire des techniques.13Le XIXème tournant dans cette histoire avec l'apparition d'un terme technique dont la création est liée à la décision d'un administrateur français: «à Paris, l'arrêté du préfet Poubelle du 17 mars 1884 impose aussi aux habitants d'utiliser des récipients spécifiques: la poubelle métallique, en métal
12

Cf. La gestion des déchets: la société du prêt-à-jeter publié par la société suisse pour la protection de l'environnement, Georg Editeur, Genève, 1988, pp 15-34. 13 Concernant l'évolution des tas d'ordures aux récipients et autres systèmes normalisés, voir G. Bertolini, Le Marché des ordures: économie et gestion des déchets ménagers, l'Harmattan, Paris, 1990, pp 19-36.

17

galvanisé, remplace progressivement la boite ou le seau en bois, lourd, se gorgeant d'eau, putrescible, difficile à nettoyer, et dont les clous occasionnent des blessures». 14Malgré les résistances à cet arrêté, les parisiens finiront par associer le récipient utilisé au nom du préfet de la Seine Eugène Poubelle qui en imposa l'usage. Depuis cette époque, par poubelle, il faut entendre un récipient à couverclepour les ordures ménagères. "Jeter à la poubelle", c'est se débarrasser d'une chose qu'on méprise au sens propre comme au sens figuré, et les ordures précisément relèvent des choses qu'on abandonne à la poubelle. Par contre, les ordures sont les déchets de cuisine, des balayures, des menus objets... dont on se débarrasse. Pour approfondir la compréhension de ce terme, constatons qu'il s'inscrit dans tout un système de représentations qui renvoie à des phénomènes très complexes. Comme le suggère l'étymologie, l'ordure désigne une chose qui fait horreur, en occurrence, les excréments, et autres matières répugnantes telles que la crasse, la crotte, la fange, la sanie... Les ordures, de ce fait, appartiennent à la catégorie de l'obscène et du grossier; elles s'opposent donc à ce qui est propre. En effet, les ordures constituent un aspect des souillures qui provoquent le dégout et dont on évite le contact. Personne, a priori, n'aimerait vivre au milieu des ordures, ni parmi les choses sales liées aux ordures et aux détritus. Remarquons que dans les ordures comme dans les détritus, on trouve des choses usées, des débris de toutes sortes, des fragments, des matériaux utilisés. A cet égard, on peut ranger les ordures parmi ces objets qu'on ne veut plus, qui ne sont plus utiles. Ici encore, une précision est nécessaire.

Pour beaucoup,un déchet est « quelquechose qui sent mauvais,qui
est sale, encombrant, sans valeur, inutilisable, qu'on met à la poubelle,

qu'il faut jeter». IS C'est ce sens que lui donne le dictionnaireLarousse pour lequel « un déchetest ce qui est perdudansl'emploid'une matière».
Pour le Petit Robert, il s'agit d'un" résidu inutilisable" qui est généralement "sale et encombrant". Comme on le constate, «l'idée que nous nous faisons du déchet est fondamentalementnégative. Et que peut-on faire avec quelque chose de si inutile, sinon l'éliminer? C'est du moins ce à quoi nous nous appliquons depuis des millénaires, en adoptant des solutions qui ont varié dans le temps, et qui n'ont pas toujours été

14

G. Bertolini, Le Marché des ordures: économie et gestion des déchets ménagers,

l'Hannattan, Paris, 1990, p 30. Voir aussi La Gestion des déchets, op. cit., p 32. IS Cf. La Gestion des ordures: la société du prêt-à-jeter, op. cil., p 10.

18

couronnéesde succès».16 Dansle cadrede cetteétude,nousretiendronsla
définition du déchet selon la loi-cadre du 15 juillet 1975 comme «tout résidu de production, de transformation ou d'utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralementtout bien meuble que son détenteur

destineà l'abandon».17 Cettedéfinitionrenvoieauxnotionsde déshérence,
de bien vacant et de droit de la propriété relevant de la juridiction, en plus, elle se rapproche de la définition économiquede l'O.M.S. selon laquelle le

déchetest « quelquechoseque son propriétairene veutplus, en un certain
lieu et à un certain moment, et qui n'a plus de valeur commerciale courante ou perçue», 18 à l'instar des produits avariés, des .médicaments périmés... Le déchet ainsi caractérisé par une absence de valeur d'usage et d'échange pour son détenteur est destiné à la poubelle, alors que le résidu parfois appelé déchet par abus, a plusieurs filières. Bertolini précise bien que:
«

tous les résidus ne sont pas déchets. Rebut ou ressource? La notion de

résidu est ambivalente, parce que le devenir de celui-ci est incertain; certains résidus sont intégrés dans le circuit économique, d'autres empruntent une filière d'élimination. Cependant, les deux termes sont souvent employés de
façon indifférenciée

,..19

Les résidus étant voués à la réutilisation ou à l'élimination, «on distingue selon leur nature les résidus solides, liquides, gazeux, pâteux (boueux) et selon les activités, les résidus agricoles, ménagers, industriels,
toxiques ou dangereux». 20

Résidus, débris, rebuts et détritus, restes d'aliments constituent un ensemble d'ordures ménagères auxquelles s'ajoutent la boue des rues, des excréments humains et animaux, le tout formant des immondices selon Bertolini. Rappelons qu'à Yaoundé où l'usage de ces termes est confondu, les poubelles sont assimilées à leur contenu qui sont les ordures et immondices.

16 17

Id., pli. G. Bertolini, Le Marché des ordures, Paris, l'Harmattan, 1990, p 7.

18Id.,op.cit.,p7. 19 Id. 11) Cf. Le plan Wallon des déchets:

La notion de résidu n° 12, 1990, P 46.

19

2- Une clé de lecture En nous intéressant à ce que l'on jette et qui vient encombrer le paysage urbain de Yaoundé, nous devons aller au-delà des apparences pour cerner tout le complexe d'images et de représentations qui se dissimule derrière les déchets. Car, comme l'observe Bertolini,
« La notion de déchet ne renvoie pas seulement Ala (ou Al'absence de) valeur économique, mais un ensemble complet - complexe - de valeurs, et A une dynamique des changements de valeurs. Le processus en oeuvre n'est pas 21 seulement juridico-économique, mais aussi mental )Jo.

Autrement dit, ce qui importe de faire, c'est d'examiner comment les

déchetssontune voied'approchequi « permetde révélercertainséléments d'une archéologie mental».22 Il fauten effetsaisirl'enjeu d'une analyse du
sociologique des déchets qui nous semble une dimension capitale de la sociologie de l'imaginaire urbain en milieu africain, si l'on admet avec

Bertolini que « fondamentalement,e déchet s'inscrit dans un système l
d'axes de références que constituent le haut et le bas, le dessus et le dessous, le devant et le derrière, le dedans et le dehors, le visible et l'invisible, le diurne et le nocturne, l'être et le paraître, le centre et la périphérie, le public et le privé. Les pratiques témoignent abondammentde
la pertinence et de la persistance de cet espace de représentations».
23

Pour explorer cet espace, il faut donc aborder ces questions de fond qui échappent à de nombreux observateurs:
«

Quels signifiants et quels enjeux se cachent derrière l'apparente insignifiance

du déchet? En tant que clé de lecture, est-il résidu ou quintescence ? Vis-Avis de ce qui est traditionnellement occulté et évacué, la méthode consiste A

lever le voile, ou As' efforcer de le prendre Arebours

)Jo.

24

Si le sociologue doit aussi trouver ses objets dans la vie ordinaire, l'analyse des ordures exige une approche qui s'efforce de réhabiliter le quotidien dans l'esprit d'Henri Lefebvre qui écrivait jadis:

21

22 G. Bertolini, 23 Id. 24 Ibidem.

G. Bertolini, op. cit., P 8.
op. cit., P 9.

20

«La critique de la vie quotidienne implique donc des conceptions et des appréciations à l'échelle de l'ensemble social. [ ... ], cette méthode, qui aboutit à des propositions concernant la globalité sociale s'oppose évidemment à l'empirisme, au recueil interminable de faits ou de prétendus faits. [. . .] S'agissant du quotidien, il s'agit donc de caractériser la société où nous vivons, qui engendre la quotidienneté (et la modernité). Il s'agit de la définir, de définir ses changements et ses perspectives, en retenant parmi les faits apparemment insignifiants quelque chose d'essentiel, en ordonnant les faits. Non seulement la quotidienneté est un concept, mais on peut prendre ce concept comme fil conducteur pour connaître "la société" et cela en situant le quotidien dans le global: l'Etat, la technique et la technicité, la culture (ou la décomposition de la culture) etc. Tel est à notre avis la démarche la plus

rationnelle pour saisir notre sociétéet la définir en la pénétrant... ,.

2S

Ce courant de recherche nous amène à reprendre à notre compte la démarche de Michel De Certeau qui, lui aussi, revalorise les pratiques quotidiennes.Celles-ci04( relèvent d'un vaste ensemble, difficile à délimiter et qu'à titre provisoire, on peut désigner comme celui des procédures. Ce
sont des schémas d'opérations, et des manipulations techniques». De Certeau précise par ailleurs la nécessité de réapprendre des 27 opérations communes» afin 04( lire et écrire la culture ordinaire». de
04(

26

Aussi pour cerner la culture urbaine en gestation à Yaoundé, est-il utile de revenir aux opérations quotidiennes et banales de produire, jeter et ramasser les ordures.

Si « le quotidiens'inventeavecmillemanièresde braconner», penser
celui-ci revient à analyser le social et le culturel à travers les façons de se

déployerdans l'espace et dans le temps. Dans cette perspective, Giard et Mayol28faisant des objets ordinaires non plus des objets marginalisés, mais des objets d'étude scientifique, mettent en valeur le banal et l'ordinaire. Cette "socio-anthropologie" n'est-elle pas une esquisse de décloisonnement entre les disciplines dans la mesure où l'on veut retrouver l'homme et la société dans leurs manières de faire, dire, vivre, .habiter, cuisiner, communiquer, croire et précisément ici dans les manières de produire et jeter les ordures? Pour situer la pertinence de notre étude et
H. Lefebvre, La vie quotidienne dans le monde moderne, Paris, Gallimard, 1958, pp 58-59. 26 M. De Certeau, Arts de faire, l'invention du quotidien, vol. I, coll. 10/18, Paris, 1980'2f 97. Id.,p7. 28 L. Giard et P. Mayol, Habiter, cuisiner, l'invention du quotidien, vol. II, coll. 10/18, Paris, 1980.
2S

21

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