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Les Portes de l'Or

379 pages
Le royaume de Galam, de l'ère musulmane au temps des négriers.
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RACINES DU PRÉSENT Collection dirigée par Alain Forest

En couverture: Guerriers chargeant des orpailleurs dans la vallée de la Falemme. Un dessin de Alpha Diallo d'après les indications de l'auteur.

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0276-3

ABDOULAYE

BATI-IILY

LES PORTES DE L'OR
Le royaume de Galam (Sénégal)
de l'ère musulmane au temps des négriers
(VIlIe-XVIIIe siècle)

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Dans la collection « Racines

du Présent»

Christian BOUQUET, chad, genèse d'un conflit. T Monique LAK.ROUM, travail inégal. Paysans et salariés sénégaLe lais face à la crise des années trente. Chantal DESCOURS-GATIN, Hugues VILLIERS, uide de recherches G sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. Claude LIAUZU,Aux origines des tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). Albert AYACHE,Le mouvement syndical au Maroc (1919-1942). Jean-Pierre PABANEL, coups d'Etat militaires en Afrique noire. Les L.A.BORATOIRE « Connaissance du Tiers- Monde- Paris VII », Entreprises et entrepreneurs en Afrique (X/xe_xxe siècles). 2 vol. Ahmet INSEL,La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe WONDJl,La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. Adjaï Paulin OLOUKPONAYINNON,« ... Notre place au soleil» ou l'Afrique des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DuQuENET, Sénégal et le Front populaire. Le Cissoko SEKENE-MoDY, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal des origines à 1854. Berhane CAHSAI,E. CAHSAIWILLIAMSON, Erythrée: un peuple en marche (x/xt:-xxt:siècles). Odile GOERG,Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). Jean- Paul CHAGNOLLAUD, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Waf1.kRAOUF,Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Ruben UM NYOBÉ,Le problème national kamerunais. Guy Jérémie NGANSOP,Tchad, vingt ans de crise. Philippe DEWITTE, es mouvements nègres en France, 1919-1939. L

Raphaël NZABAKOMADA-Y AKOMA, 'Afrique centrale insurgée. L La guerre du Kongo- Wara - 1928-1931. Francine GODIN,Bénin, 1972-1982. La logique de l'Etat a.fricain. Nahum MENAHEM, Israël. Tensions et discriminations communautaires. A. W. KAYVALI, Histoire de la Palestine, 1896-1940. Jean-Pierre TARDIEU, destin des Noirs aux Indes de Castille, XVIe' Le et XVIIIesiècles. Alain RUSCIO,Dien Bien Phu, la fin d'une illusion. COLLECTIF, Rébellions-révolution au Zaire, 1963-1965, 2 tomes. Marc PIAULT,La colonisation, rupture ou parenthèse? Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Israël-Palestine: imaginer la pai.t ? Alain RUSCIO,La Première Guerre d'Indochine (bibliographie). Jean-Louis TRlAUD,Tchad 1900-1902; une guerre franco-libyenne oubliée. Boubacar BARRY, a Sénégambie du xve au XIxe siècle. L Jean- Paul ROTHIOT,L'ascension d'un chef africain au début de la colonisation Aouta le Conquérant (Niger). Jean-Claude ZELTNER,Les pays du Tchad dans la tourmente,
1880-1903. André PERRIER, Gabon: un réveil religieux en 1935-1937.

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AVANT-PROPOS
Le Gajaaga ou Ga/am, encore appelé « le pays de l'or» par les sources européennes depuis le xvr siècle, est situé tout entier dans la haute vallée du Sénégal, région qui est aujourd'hui en profonde stagnation économique et sociale car laissée pour compte par les politiques de « développement» des Etats du Mali, de la Mauritanie et du Sénégal. Par son enclavement, le Haut-Sénégal est comme mis en réserve. L'importance du mouvement migratoire qui l'affecte constitue un indice, entre autres, de sa marginalisation. L'écrasante majorité des travailleurs d'Afrique noire émigrés vivant en France provient de cette zone. Une enquête menée en 1974 a révélé que, dans le pays soninke autour de Bakel (Sénégal) et de Sélibabi (Mauritanie), 30 à 40 % de la population masculine sont concernés par l'émigration vers la France ( 1). Dans le présent travail, l'on se propose d'interroger le passé de cette région qui semble n'avoir eu d'autre vocation dans l'histoire que celle de servir de réservoir de main-d'œuvre aux régions voisines, dont le mécanisme se manifeste, à notre époque, par des fonctions économiques relativement plus variées, ainsi, par exemple, les centres industriels de l'Ouest sénégalais. Lorsqu'en 1966 nous nous lançâmes dans la collecte des traditions orales relatives à ce pays, le premier souci qui nous guidait avant tout, il faut l'avouer, était de faire connaître l'histoire d'une terre qui nous a vu naître et grandir, afin qu'elle fût tirée de l'oubli. Cependant, au fur et à mesure que s'affumait notre vocation d'historien, les préoccupations sentimentales qui nous animaient au départ cédèrent la place à une tout autre problématique. Le Galam présente ceci de particulier qu'il fut dirigé, sans interruption, par un même groupe dynastique pendant près d'un millénaire

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(ca fm VIlle XIXe iècle). Cette permanence du pouvoir, tout à fait - s exceptionnelle lorsqu'on considère l'histoire des autres pays de la Sénégambie, voire du Soudan occidental, a permis l'accumulation d'une documentation relativement abondante. Nous avons pensé qu'une monographie historique du Galam serait une contribution au progrès de l'historiographie en Afrique. Ce travail, comme toute œuvre historique, obéit d'abord à une problématique générale découlant de la fonction de l'histoire en tant qu'activité intellectuelle. Dans tous les pays et à toutes les époques, l'étude du passé est commandée par le désir de comprendre le présent et, partant, de préparer l'avenir. C'est en ce sens que Marc Bloch a défmi l'histoire comme « science qui unit l'étude des morts à celle des vivants» (2). Au-delà de cette problématique générale, qui est sous-jacente à la démarche de tout historien, chaque enquête historique s'inscrit dans une problématique particulière qui, elle, est située dans le temps et dans l'espace. En histoire comme dans les autres sciences sociales, tout travail porte l'empreinte de l'ambiance intellectuelle dans laquelle il est produit. Cette ambiance intellectuelle est elle-même conditionnée par le climat social du moment. Chaque génération d' historiens est interpellée par des problèmes spécifiques liés aussi bien à l'évolution intrinsèque de la discipline qu'à l'environnement social. En d'autres termes, le mouvement de l'historiographie et les contingences de la société dans laquelle vit l'historien déterminent le choix du sujet et le mode de traitement de celui-ci. Les historiens africains de la période du mouvement de libération nationale se fIXaient comme préoccupation majeure de rejeter l'idéologie raciste de l'historiographie coloniale visant à nier, pour nos peuples, toute participation significative à l'élaboration du patrimoine «civilisationnel» de l'humanité. L'historiographie nationaliste a ainsi insisté sur la recherche de tout ce qui apparaissait comme expression de grandeur dans le passé de l'Afrique. Comme les historiens européens des Etats-nations bourgeois en formation de la première moitié du XIXesiècle, les historiens africains des années 1950-1960, en renversant la perspective coloniale - pour emprunter la fameuse expression de notre regretté collègue Cheikh Anta Diop (3) -, ont réussi à redonner à l'Afrique sa place de sujet actif dans le processus de l' histoire universelle.

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Ce changement qualitatif ne s'est pas accompli sans l'affIrmation de quelques tendances négatives. L'historiographie de l'ère du nationalisme a négligé l' histoire sociale au profit de l' histoire politique. Occultant ou minimisant les contradictions internes de nos sociétés, cette historiographie, par-delà la valeur remarquable de nombre de travaux, a eu tendance à glorifier des Etats et des groupes dirigeants, substituant ainsi volontairement ou non à la « légende noire», répandue par l'historiographie coloniale, une « légende dorée» faite de récits hagiographiques sur des personnages et des formations sociales de l'ère précoloniale. L'approche idéaliste ainsi mise en œuvre a certes constitué un stimulant, voire une thérapeutique, pour une bonne partie de l'intelligentsia africaine traumatisée par l'expérience coloniale, mais elle s'avéra inopérante ensuite, dans la phase historique qui a suivi l'indépendance. La floraison des dictatures (civiles ou militaires) sur le fond de stagnation économique qui caractérise le continent africain depuis vingt-cinq ans, interpelle la conscience de tous les Africains. Les historiens ont la tâche singulière d'aider à la compréhension de cette situation qui a fait fondre les espérances de millions d'hommes et de femmes de notre continent. Le désir de connaître les racines de ce présent fait de multiples contradictions et de péripéties tragiques a de proche en proche infléchi l'orientation de l'historiographie africaine. Celle-ci prend ses distances vis-à-vis de « l'histoire des gloires» et accorde de plus en plus d'attention à l'histoire de nos peuples dans toutes ses dimensions, en ses facteurs de grandeur comme en ses facteurs de faiblesse. Ce faisant, l'historiographie africaine des années 1970-1980 se fIXe une nouvelle problématique. Celle-ci privilégie l'étude des forces économiques et sociales dans leurs rapports contradictoires, en soulignant les causes objectives, d'ordre interne et/ou externe, qui ont entraîné le progrès ou la décadence de telle ou telle formation sociale. D'où l'intérêt des historiens de notre génération pour l'histoire économique et sociale. Le présent travail s'inscrit dans cette nouvelle problématique.

On . ne trouvera pas ici de relation détaillée des événements
historiques ou même de discussion approfondie des nombreux problèmes chronologiques qui se posent dans une telle étude, lesquels, du reste, ont été abordés dans nos précédents travaux. Nous nous sommes attaché avant tout à rechercher ce qui, à notre

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avis, constitue les forces motrices décisives du mouvement d'ensemble de la formation sociale du Galam au cours de l'histoire, en soulignant les facteurs de progrès et de régression. Pour cerner les traits originaux de l'évolution du Galam à chaque période repérée, il fallait nécessairement prendre en compte les développements qui sont intervenus à une échelle plus vaste, celle de la Sénégambie et du Soudan occidental. Cependant, tout en évoquant les événements qui, dans les pays voisins, ont affecté directement ou indirectement le Galam, nous avons voulu éviter les digressions. Ce travail est la version légèrement modifiée d'une thèse de doctorat d'Etat ès Lettres soutenue à l'université de Dakar en avril 1985 (4). Les exigences de l'édition nous ont amené à présenter les résultats de cette enquête en deux livraisons. La première, que l'on va lire, se limite à l'étude de la période précoloniale. Quoiqu'étant un petit pays, le Gajaaga offre l'avantage d'être un poste privilégié pour observer le déroulement de l'histoire de toute la région sahélienne. Ce nain politique a en effet joué pendant près d'un millénaire un rôle de géant dans l'histoire économique et du peuplement de l'espace qui va du Sahara à la grande forêt méridionale et du Niger au littoral atlantique. De notre enquête, qui couvre une dizaine de siècles de l'histoire de ce territoire, se dégagent quelques résultats fondamentaux. 1. La géographie révèle que ce pays a connu au cours du temps des mutations écologiques relativement amples. Celles-ci ont été avant tout la conséquence plus ou moins directe de l'activité humaine, dont le poids a été ici énorme sur l'environnement (végétation, terroir, sols, etc.). Le Galam a été impliqué peu ou prou dans tous les événements historiques majeurs qui ont participé à la formation du destin d'ensemble de la Sénégambie, voire du Soudan occidental. Cela explique plusieurs traits originaux de la géographie politique et humaine de ce petit pays: des frontières instables, résultat de démembrements continus; un peuplement dense, urbanisé mais en perpétuel processus de renouvellement, à cause des ravages de la guerre, qui a été le seul fait permanent de l'histoire de ce territoire, lequel a bien mérité son appellation de « Gajaaga », « pays de la guerre)} ainsi que l'avancent certains informateurs. A l'époque précoloniale, c'est-à-dire jusqu'au xv siècle, l'évolution du Galam a été marquée par l'élaboration d'une expérience

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économique et sociale dont l'originalité est frappante. Les débuts du processus qui a conduit à l'éclosion de cette expérience restent encore mal connus. Ce qui apparaît cependant, à cette étape de la recherche, c'est que ce territoire semble avoir connu, au plus tard depuis le premier millénaire après J.-C., des transformations économiques et sociales suffisamment profondes qui ont conduit à l'émergence de formations étatiques et à des sociétés de classes. L'expansion commerciale du monde musulman au Soudan occidental, à partir du milieu du VIllesiècle, a imprimé une orientation nouvelle à l'histoire de toute la région en général et à celle du Galam en particulier. Contrairement à l'opinion couramment admise, cette expansion n'a ni été à l'origine de la formation de l'Etat, ni constitué un facteur de stabilité dans la région concernée. L'évolution du Galam montre, au contraire, que le commerce islamique, par toute une série de dynamismes qu'il a suscités, a abouti à l'accentuation de la guerre et des troubles sociaux flui ont entraîné la désintégration de vastes formations politiques, comme celle du Ghana- Wagadu, et des modifications incessantes de la géopolitique soudanaise, ainsi qu'en attestent les graves événements des XIIeet XIIIesiècles qui bouleversèrent le Sahara, le Maghreb et le Sahel soudanais. C'est la dynamique islamique qui a favorisé l'installation du groupe dynastique d'origine guerrière, des Sempera- Bacili, qui dirigea le pays de la fm du VIllesiècle à la

conquête coloniale de la fm du XIXesiècle.
Le phénomène intéressant à souligner, pour cette période, est la contradiction entre, d'une part, le développement progressif et relativement stable de la base économique et, d'autre part, la multiplication des facteurs de décadence et la consolidation des tendances d'instabilité des superstructures politiques. Malgré les vicissitudes qui ont secoué les institutions, l'on assista à la floraison d'une civilisation remarquable par ses réalisations matérielles. L'épanouissement de l'économie est attestée par la croissance de la production (or, fer, artisanat, agriculture) et des échanges qui ont fait du Galam une pièce maîtresse du système transsaharien dans sa partie soudanaise. La conséquence de tout cela a été l'aiguisement des conflits de classes, la cristallisation de certains ordres et hiérarchies dont toutes les dimensions restent à éclaircir mais que reflètent les guerres civiles de la période ayant opposé différents groupes de peuples et diverses factions de la dynastie. Victime de ses propres contradictions, le Galam a subi dans le

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même temps le choc des événements dans les pays voisins. Sous tous les rapports, il a été affecté par la crise du Ghana- Wagadu, par celles du Mande (Mali), du Soso, puis plus tard du Songhay. Il a été soumis, pour une période plus ou moins longue, à l' hégémonie impériale de chacune de ces puissances régionales. 2. Au Galam, la période coloniale, à proprement parler, commence dès le XVIesiècle avec l'émergence de ce que nous avons appelé la « dynamique atlantique ». L'assaut de l'économie atlantique contrôlée par les Européens fut suivi de conséquences aussi vastes que néfastes. Au cours du XVIe: siècle déjà se précisèrent les signes du déclin du système transsaharien au profit de l'Atlantique. La crise s'empara des pays côtiers et sahéliens. Très vite, elle s'étendit au cœur du Soudan. Au Galam, elle se manifesta surtout par des invasions, telles celles des Peuls, qui aboutirent à la formation du régime denyanke au Futa Toro et aux royaumes xasonké au Xaaso, et par une forte immigration en provenance de toutes les directions, telles, en particulier, celle venue du Jolof au nord-ouest et celle du Gidimaxa au nord-est. Le paysage culturel du territoire et toute la géographie politique régionale s'en trouvèrent à nouveau considérablement modifiés. Les XVIIe: XVIIIe: et siècles ont été marqués au Galam, comme partout ailleurs sur le continent, par le déroulement de l'immense tragédie de la traite négrière. A l'exception d'un bref intermède (1759-1778) d'occupation anglaise, le pays resta un domaine où s'affmnait la prépondérance de la traite française. Ce n'est pas seulement l'or qui attira les colonisateurs au Galam. Du fait de sa position à l'intersection des voies fluviales de la Gambie et du Sénégal, et des routes terrestres menant de la Côte aux pays du Soudan nigérien, le Galam joua également le rôle de principal entrepôt d'esclaves pour les négriers. Dans la première moitié du XVIIIe: siècle, le Fort Saint-Joseph de Galam fut, au point de vue économique, le principal établissement français en Sénégambie. Nos recherches sur le volume et l'impact de la traite dans un pays africain de l'intérieur comme le Galam ont abouti à plusieurs conclusions d'une grande importance: - le volume du trafic négrier dans cette zone dépasse largement tout ce qui a été avancé à ce jour par les historiens; son impact a été beaucoup plus profond et durable que ne le laissent supposer la plupart des travaux à notre connaissance. La traite a non seulement provoqué ces phénomènes bien connus que

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sont la violence, les désordres dans la vie sociale et politique, la désintégration des Etats mais, encore et surtout, elle a déstabilisé la base économique de la société et, par conséquent, ouvert l'ère de régression du pays. Elle a entraîné la chute de la production agricole et artisanale, et privilégié le trafic des hommes valides au détriment du trafic des produits. Elle a instauré, pour les besoins en ravitaillement des captiveries, la spéculation sur les denrées alimentaires locales, et a aggravé ainsi les effets d'une conjoncture de pluviométrie déficiente. Notre travail illustre donc ce fait capital que les conséquences néfastes de la traite négrière n'ébranlèrent pas seulement les pays côtiers. Les pays de l'intérieur furent aussi profondément bouleversés par ce phénomène. Ainsi, alors que le système transsaharien créa les conditions de renforcement, sous certaines formes, de la base économique du pays, la dynamique atlantique suscita, au contraire, l'effondrement de celle-ci. Au XIXe siècle, le processus de la régression du Galam a connu une brusque accélération sous le double effet de l'expansion du capitalisme marchand et de la conquête militaire. Le dépérissement de la traite atlantique des esclaves fit place au redéploiement de la « traite licite». Trois faits majeurs sont à noter à cet égard: - la naissance d'une agriculture commerciale (coton, arachide...) ;

- la croissance de la traite de la gomme;
l'encouragement au trafic intérieur des esclaves. Durant toute la première moitié du XIXesiècle, le Galam conserva sa place de pôle de prospérité de l'économie coloniale française en Sénégambie. La conquête militaire, en « pacifiant» le Sénégal occidental et en ouvrant le monde soudano-nigérien au capital marchand, fit se déplacer le centre de gravité de l'économie coloniale du Haut-Fleuve vers l'axe de l'Océan au Niger. Cela eut pour conséquence l'approfondissement de la crise de la formation sociale indigène, crise amorcée par la traite négrière. Les guerres civiles de la première moitié du siècle, les guerres franco-umariennes, 1854-1863, et l'insurrection de Mamadu Lamin, 1885-1887, ont été autant de jalons dans la résistance des peuples de la région mais, dans le même temps, des étapes décisives du déclin de l'économie et de la société indigènes. Les catastrophes naturelles (sécheresse, épidémies, péril aviaire, etc.) qui se sont multipliées 13

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durant cette période accentuèrent encore l'orientation du pays dans la voie de la ruine et de la dépendance. A la fm du X1)(tsiècle, le Galam et la région du Haut-Fleuve dans son ensemble n'étaient plus qu'un réservoir de main-d'œuvre à bon marché dans le cadre de la division du travail opérée par le régime colonial français dans son domaine africain. * ** Pour relativement abondantes qu'elles soient, les sources de l'histoire du Galam sont inégales par leur valeur. Elles se subdivisent en trois catégories principales: - les sources orales; les sources écrites arabes; - les sources écrites européennes.

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Il n'est pas nécessaire de s'étendre ici sur le rôle irremplaçable de la tradition orale comme source de l'histoire. Le passé du Galam nous est connu principalement par les traditions. Le présent travail est largement tributaire de celles-ci. Nous avons procédé à un recueil systématique des traditions des différentes agglomérations du Galam et des familles qui les habitent aussi bien au Mali, en Mauritanie qu'au Sénégal. Nous nous sommes attaché à interroger des personnes de toutes catégories sociales, afin d'avoir à notre disposition le maximum de versions permettant d'élargir la base de notre jugement historique. Nous avons ainsi interrogé des membres des différentes factions de l'ancienne classe dirigeante, des membres des couches serviles, des femmes et, bien sûr, des traditionistes professionnels qui se recrutent parmi les gens de castes. Nous avons interrogé dans le cadre d'interviews formellement organisées au cours de nos missions d'enquêtes quelque deux cents personnes. Nous avons donné dans l'original de notre thèse la liste de nos informateurs. Quelques-uns n'ont pas voulu être mentionnés. Certains redoutaient que ce qu'ils avaient dit fût divulgué et qu'en conséquence cela ravivât de vieilles querelles de familles. D'autres, surtout du côté malien et mauritanien, craignaient que le fait de rappeler le passé de cette région ne donnât prétexte à l'administration des deux pays de les accuser d'être à l'origine de conflits frontaliers. Ils étaient d'autant plus fondés à

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le penser que ces autorités administratives exerçaient une surveillance discrète sur nos mouvements dans les villages. Par ailleurs, les conditions difficiles de notre travail ne nous ont pas toujours permis de retenir le nom de tous nos informateurs, notamment quand les séances d'interviews étaient effectuées en groupe: il arrivait alors que plusieurs orateurs parlaient à la fois et qu'il était impossible de retenir qui avait dit quoi. Ces séances sont généralement peu rentables, non seulement à cause de ce qui vient d'être dit mais aussi parce que la censure du groupe s'exerce avec un grand poids sur l'expression individuelle, mais nous n'avions pas le choix dans certains cas. Souvent d'ailleurs ces séances de groupes ont été une introduction à des entretiens privés. Une partie des informations ici utilisées ne provient pas directement d'interviews organisées, mais de notre propre «acquis culturel)} dans le milieu. Il est évident qu'y ayant grandi, nous avons pu entendre, en diverses occasions depuis notre jeunesse, beaucoup de choses sur les traditions. Cependant nous n'avons incorporé ces informations personnelles qu'à défaut d'un témoignage plus direct se rapportant à la question abordée. Notre expérience nous a démontré que, bien souvent, l'historien trouve plus d'intérêt à écouter les traditionistes non officiels que les personnes unanimement reconnues comme «grands connaisseurs du passé ». Bien des faits d'importance cruciale pour la compréhension du mouvement de l'économie et de la société, voire des causes de conflits, nous ont été révélés par des informateurs qui ne jouissaient que de peu ou d'aucune réputation de « connaisseurs du passé» dans leur propre communauté. Malgré la décadence dans laquelle se trouve plongée la région, et sans doute même à cause de cela, l'histoire occupe une grande place dans les préoccupations communes. Pour beaucoup de gens, confier ce qu'ils savent à un enfant du pays s'est vite imposé comme un devoir. Un courant de confiance s'est spontanément établi entre nos informateurs et nous partout où nous nous sommes rendu. Notre appartenance à une des factions royales qui furent fortement impliquées dans les désastreuses guerres civiles de la première moitié du XIXe siècle n'a pas été un obstacle à la communication avec les descendants des autres factions et leurs clients. Ici encore le temps a fait son œuvre. La conquête coloniale de la fin du siècle dernier et le sentiment de défaite collective qu'elle a

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suscité chez les gens de ce pays explique sans doute l'oubli, au moins en surface, de ces graves querelles du passé. Malgré l'ouverture et la disponibilité affichées par nos informateurs, nous n'avons pas l'impression que ces derniers nous ont dit tout ce qu'ils savaient. Quelquefois, le temps ou la patience nous ont manqué. Par ailleurs, notre propre statut dans la communauté a dû conduire plus d'un informateur à censurer ses confidences pour ne transmettre que les seuls aspects qui, selon lui, méritaient d'être retenus par nous. Conscients de ce désavantage, nous avons utilisé les travaux d'autres enquêteurs étrangers au milieu. Ceux du regretté Charles Montell, première autorité en matière d'histoire orale sur les Soninke, nous ont été d'un concours inestimable. Claude Meillassoux, qui nous a initié à l'enquête orale, a mis gracieusement à notre disposition sa vaste collection de traditions orales sur les Soninke. Nous avons utilisé le fonds Philiph Curtin de traditions orales sur le Gajaaga et le Bundu déposé à l'IF AN de Dakar. Nous tenons à exprimer toute notre reconnaissance à ces chercheurs. Toutefois, nous devons à la vérité de dire que, pour l'essentiel, les données de ces chercheurs recoupent les nôtres. Les changements intervenus dans la géographie politique du Galam au cours de l'histoire nous ont aussi imposé la nécessité d'interroger les traditions orales des pays voisins. Nous nous sommes rendu au Bambuxu (Bambouck), au Xasso (Khasso), au Gidimaxa (Guidimakha) et au Futa- Damga. Cela nous a permis d'avoir un autre éclairage des événements. Pour enrichir notre documentation, nous avons utilisé les matériaux et travaux des historiens s'occupant de ces pays. Nous remercions tout particulièrement nos collègues Sèkèné Mody Cissokho et Oumar Kane pour avoir mis à notre disposition certains résultats intéressants de leurs investigations, et qui se rapportaient à notre sujet. Les sources orales que nous avons utilisées dans ce travail sont très diverses dans leur forme et par la valeur qu'elles représentent pour l'historien. Grosso modo nous pouvons répartir nos informateurs en sept catégories: - les représentants des populations originelles du pays; - les traditionistes officiels; - les membres du groupe aristocratique;

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les les les les

membres des groupes maraboutiques et marchands_; femmes; hommes libres de différents statuts; membres des groupes serviles.

Les traditions relatives aux populations considérées comme les plus anciennes du Galam ont été effectuées dans les villages regroupant la plupart des clans se rattachant à cette période de l'histoire du Galam. Ainsi nous avons mené notre enquête principalement dans les villages de Kunghani et Golmi (département de Bakel, Sénégal), Gucube, Senghelu, Ambidedi et Sebeku (cercle de Kayes, Mali). Comme on le verra, les informations fournies au sujet de l'origine de ces populations et leurs organisations sociales sont très fragmentaires. Nos informateurs semblent plus à l'aise pour répondre à des questions concernant leurs rapports avec l'aristocratie Bacili qui leur a ravi le pouvoir que lorsqu'ils abordent leur histoire propre. L'oubli est peut-être la cause de ce fait. Mais peut-être bien que le statut de l'enquêteur que nous sommes a aussi influé sur leur comportement. Ceux que nous avons appelés « traditionistes officiels» sont les descendants de clans qui eurent à jouer, sous différentes formes dans le Galam ancien, des fonctions de traditioniste. On trouve parmi eux des hommes de castes (griots, forgerons, cordonniers, boisseliers...) et des mangu, sorte de suite militaire de l'aristocratie. La particularité de ces groupes était qu'ils détenaient le droit de parler publiquement et. officiellement du passé à l'occasion de cérémonies. Ces « maîtres de la parole» présentent l'avantage, par rapport aux autres catégories d'informateurs, de délivrer des récits en apparence très cohérents, bien construits sur le plan de la forme. Cependant, à l'examen, le contenu de ces productions se révèle davantage être un « discours sur l'histoire ». Au Gajaaga, comme dans d'autres pays soninke et mandingues, il existe ce qu'on peut appeler des écoles de traditions orales. La plus célèbre de ces écoles du Gajaaga se trouvait à Sebeku (cercle de Kayes, Mali). Là habitaient des sakko (sing. sakke), les lawbe des Wolof ou boisseliers, groupe casté d'origine peul. Nous discuterons des conditions de l'apparition de ce groupe et des fonctions de celui-ci dans la société du Gajaaga. Indiquons pour l'instant que ces sakko étaient les dépositaires officiels du dambe, c'est-à-dire de la généalogie et de tout ce qui se rapportait à

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l'histoire du groupe dynastique Bacili régnant au Gajaaga. Chaque sakke (homme et femme) avait le devoir d'apprendre la récitation du dambe des Bacili, depuis l'ancêtre de ce clan jusqu'au présent. Chez les jeunes filles, l'apprentissage n'était pas formalisé; il se faisait de mère à fille ou de grand-mère à petite-fille dans l'intimité de la chambre. Pour les garçons au contraire, l'apprentissage du dambe était public. Tous les soirs, après dîner, un grand feu était allumé dans la concession d'un dambi xaranghaana ou « maître de la généalogie », généralement le doyen des sakko ou tout autre vieillard désigné par le groupe en raison de la qualité de sa mémoire. Les études commençaient vers l'âge de sept ans et duraient une dizaine d'années. Le cursus comportait non seulement la récitation du dambe du Gajaaga mais aussi celui des royaumes voisins. L'élève apprenait à mémoriser les récits se rapportant aux différents épisodes de l' histoire de l'aristocratie et à retenir les filiations de chaque membre du clan Bacili, « depuis l'ancêtre Manga jusqu'au bébé qui vient de vagir ». La célébrité de l'école de Sebeku était telle que des élèves en provenance d'autres pays soninke venaient y étudier. A partir d'une date inconnue, les maîtres de Sebeku introduisirent l'utilisation de l'écriture arabe dans leur enseignement. Les récits et surtout les généalogies furent transcrits en arabe pour faciliter la transmission. Ces documents étaient recopiés et transmis d'une génération à l'autre. En 1977, nous avons pu voir la transcription sur feuillets d'écolier des listes généalogiques. Ce mode formel de transmission des traditions orales explique l'uniformité des récits délivrés par les traditions officielles. Nous avons été frappé par l'identité des versions recueillies à plus d'un siècle de distance, ainsi des versions recueillies par les explorateurs Anne Raffenel (1844 et 1856) et Eugène Mage (1864), par l'administrateur Charles Montei! (de 1898 à 1900), par Ibrahima Di aman BathHy (1944 à 1947) (5) et par nous-même ces vingt dernières années. L'école de Sebeku constitue, pour ainsi dire, la source principale des traditions orales officielles du Gajaaga. Tous les traditionistes du pays ont directement ou indirectement puisé à cette source. Si, de nos jours, cette école a disparu, il reste encore dans le village de nombreux vieillards qui maîtrisent encore leur métier d'antan. Mais ils sont tout à fait conscients qu'avec eux le dambe

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se perdra car, nous ont-ils déclaré, «les jeunes d'aujourd'hui ne s'intéressent pas aux choses du passé ». La réalité est que la colonisation puis l'émigration vers la France ont modifié les rapports sociaux en même temps que les rapports de la société à son passé. Quelques mots concernant nos principaux informateurs:

- Mamadu Talibe Sisoxo. Jusqu'à sa mort survenue en 1976 à l'âge de soixante-dix ans environ, il était considéré comme le plus grand traditioniste du territoire de l'ancien Galam. Remarqué dans toutes les grandes cérémonies dans lesquelles étaient impliqués les descendants de l'aristocratie qui dirigea le Galam, il avait, comme on dit, «la langue agréable», en d'autres termes, un remarquable talent oratoire qui cachait le caractère quelquefois décousu des récits qu'il délivrait. Bien que considéré comme le spécialiste de l'histoire du Gajaaga, il touchait à celle du Wagadu et du Mali. Nous avons donné en 1975 une traduction en anglais d'une version de la légende du Wagadu que nous avons recueillie auprès de lui avec Claude Meillassoux en août 1966. D'un récit autobiographique qu'il nous a communiqué, on peut entretenir les éléments saillants suivants: Mamadu Talibe Sisoxo descendait d'une famille jaare (griot). L'ancêtre Sisoxo, qui, le premier parmi ses ascendants, était entré dans la profession de jaare, s'appelait Sillman Jaare Sisoxo. Ce dernier était, selon notre homme, un compagnon du légendaire Manna Maxan Koyta, roi du Jaara. A la suite d'un conflit qui éclata au Mandingue, les Sisoxo descendants de Siliman Jaare et leurs batumpaabani (<<patrons»), les Koyta descendants de Mana Maxan Koyta qui étaient guerriers, émigrèrent au Bambuxu puis au Bundu. Ensuite, ils se rendirent au Gidimaxa, précisément à Tafasiriga (cercle de Kayes), où un marabout du clan Kebe-Tamagide les aurait convertis à l'Islam. Ils quittèrent ensuite Tafasiriga pour s'établir à Mannayel (département de Bakel) auprès d'un clan Jallo qui est d'origine peul. Les Koyta devinrent les marabouts des Jallo tandis que les Sisoxo, tout en demeurant musulmans, ne renoncèrent pas à leur profession de griot. Ainsi les Sisoxo étaient-ils devenus les griots aussi bien des Koyta et des Jallo que ceux des Bacili, maîtres de tout le pays et, à cette époque, « patrons» des Koyta et Jallo.
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Vers 1700, le chef du clan Sisoxo fut désigné par le Tunka du Gwey résidant à Tiyabu pour faire partie du cortège nuptial devant conduire sa fille Fatuma Jaabe à Maxanna dans le Kammera. Celle-ci se maria à Sillman Xuujeeji Bacili dont la mère, Xuujeeji Biro Jallo, était originaire de Mannayel. Sillman Xujeeji donna naissance au célèbre Samba Fatuma, dit Samba Kongal, qui joua un rôle de premier plan dans la politique du Gajaaga au cours de la seconde moitié du XVIIIeiècle. s Le chef du clan Sisoxo fut comblé de tellement de cadeaux qu'il décida de rester à Maxanna. Ainsi les Sisoxo se répartirent-ils de fait entre les deux principales maisons Bacili du royaume, celles de Tiyabu et de Maxanna, tout en maintenant les rapports les plus étroits entre eux. Mamadu Talibe Sisoxo a tiré de ce background l'avantage d'être informé des traditions des deux provinces du Galam. Toute sa vie, il a entretenu des relations suivies avec ses cousins Sisoxo du Kammera. Après sa mort, c'est l'un d'entre eux qui a épousé sa femme par lévirat. Par ailleurs, Mamadu Talibe a appris les traditions et récits qu'il nous a rapportés auprès de plusieurs maîtres, dont son propre père Talibe qui avait, lui aussi, une grande réputation de traditioniste. Voici, selon Mamadu Talibe, comment il a appris avec d'autres jeunes griots ce qu'il nous a récité: « fnotre maître] nous fait asseoir autour de lui. Il nous dit de nous' lever. Quand nous sommes debout, il nous remet une tige de mil. Il commence alors à parler. fi nous récite trois paroles [passages]. Il nous dit: "Cette nuit vous les apprendrez. Vous les récitez pour vous-mêmes au cours de la nuit." Le lendemain au lever, il vous rassemble et vous interroge, sur ce que vous avez appris la veille. Vous le lui récitez. «Après avoir fini il vous donne encore d'autres paroles [passages]. « Chaque jour nous commençons le récit depuis le début jusqu'au point où nous nous étions arrêtés la veille et cela pendant sept ans. « Une même parole que vous apprenez pendant sept ans ne peut vous échapper. « Nous avons eu successivement pendant les sept ans trois maîtres, mais chacun d'eux nous fait réapprendre du début jusqu'à la fm. Ces maîtres étaient Tambo Waranka, pendant trois ans, Dawda pendant deux ans. Tous les deux sont Sisoxo. Mon père Talibi pendant deux ans. Le tout, ça fait sept ans ( 6). » 20

De son vivant, Mamadu Talibe était redouté dans tout le pays, notamment par les descendants de l' ancienne aristocrati~. Il faisait office de summunda dont le rôle consistait à assister un aristocrate dans l'accomplissement d'un rite de repentir. Selon une croyance ancienne, un Bacili qui jurait faussement sur le nom de Manga, ancêtre du clan, mourrait sans rémission dans l'année. Il ne pouvait être sauvé des conséquences de cet acte de profanation que lorsqu'il récitait toute la généalogie du clan, en partant de lui-même et en remontant jusqu'à l'ancêtre fondateur du clan, pour en quelque sorte se repentir. Or les membres de l'aristocratie sont censés ignorer la généalogie et les noms cachés de l'ancêtre du clan que seuls des initiés, comme Mamadu Talibe, étaient supposés connaître. Le summunda procédait à un certain nombre d'incantations pour obtenir le pardon de l'ancêtre. Il récitait, et le « délinquant» après lui, la généalogie. En retour de ce service exceptionnel, Mamadu Talibe recevait des cadeaux et son prestige social s'en trouvait à chaque fois considérablement accru puisque le rite se faisait en public, devant tous les membres du clan de la localité rassemblés. Les informations de Mamadu Talibe sortaient donc .d'une voix autorisée voire incontestée. Il était lui-même tout à fait conscient de sa position de force. C'est pourquoi les contacts avec lui ont été souvent difficiles. Ainsi qu'il le disait de façon imagée: «Je n'accepte pas que l'on me retourne ma coiffure. » Autrement dit, il ne voulait pas se faire déposséder de tout son savoir. - Dogo Jawara, dit Xase Jawara. Le second informateur qui nous ait considérablement apporté était cordonnier d'origine. Comme tous les Jawara, il situe les origines de son clan au Kingi (ou royaume de Jaara). Il nous a donné un récit sur l'histoire de ce clan, que nous avons publié en 1975 (7). Un membre de ce clan s'installa, à une date difficile à préciser, à Tiyabu, capitale du Gwey. Dogo Jawara déclare être né en 1891. Il apprit dans sa jeunesse le métier de cordonnier. Puis, comme beaucoup de jeunes du Gwey à cette époque, au début de ce siècle, il se fit travailleur saisonnier dans le bassin arachidier. Ensuite, il s'inscrivit comme matelot dans la Marine marchande à Dakar. Il fut mobilisé pendant la Première Guerre mondiale. Après la guerre, il revint dans la Marine marchande comme « navigateur ». Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, il fut gravement blessé

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dans le navire à bord duquel il travaillait: ses deux jambes furent amputées. Réformé et laissé sans ressources ni indemnités, Dogo fut contraint de rentrer au village où il demeura près de dix ans. Au début des années 1950, on le retrouve à Dakar animant une troupe culturelle dont les chants popularisés, par Radio Dakar, lui donnèrent une grande célébrité. Il ne devait plus quitter Dakar que pour de brefs séjours au village, jusqu'à sa mort intervenue en novembre 1968. C'est surtout par curiosité personnelle que Dogo s'est intéressé à la tradition. Le clan Jawara de Tiyabu avait, avant tout, une fonction d'intendant: il était chargé du logement et de l'entretien des hôtes de marque du royaume. Notre informateur avoue avoir commencé à apprendre la tradition vers l'âge de 37 ans, donc au moment de sa retraite forcée au village. Il avait pour ainsi dire trouvé le moyen de remplir son temps en écoutanf les vieillards du village. Selon lui, ses maîtres n'étaient autres que les vieux Bacili, « les égaux de son père». Il leur achetait de la kola et venait s'asseoir auprès d'eux pour qu'ils lui apprennent la tradition. La principale source de Dogo semble avoir été Konko Goola Bacili, le dernier tunka du Gwey, qui fut installé en 1932 et qui mourut presque centenaire en 1956. - Samba Jaare Darame. Cet informateur est également remarquable par la variété des sujets qu'il a abordés avec nous et par l'ampleur des renseignements qu'il nous a donnés. Il est mort en 1985 à l'âge de près de quatre-vingts ans dans son village natal de Gande à une quarantaine de kilomètres en aval de Bakel. Samba Jarre était un griot qui avait la réputation d'être un virtuose du gambare (guitare à quatre cordes). La plupart des récits qu'il délivrait étaient accompagnés de la guitare. Ce griot situait ses origines lointaines au Kingi. Il avait lui-même appris le métier de griot auprès d'un gesere du nom de Tombo Gesere Wasa, de Yeruma dans le Futa-Damga. Mais il ajoutait qu'il avait beaucoup écouté les anciens. Parmi les informateurs descendants de l'aristocratie traditionnelle du Gajaaga, nous sommes particulièrement redevable aux personnes suivantes:

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- Samba Jeneba Bacili, notre père (t 1967). Il était réputé pour sa connaissance des traditions du Gajaaga, du Hayre et du Gidimaxa. Il fut pendant longtemps le doyen de l'une des fractions la plus importante numériquement des Bacili de Tiyabu, descendants de Tunka Samba Konna. Ce dernier fut Tunka, général de Gajaaga dans les années 1740, ainsi que le confmne Pierre David, directeur de la Compagnie du Sénégal dans le récit de son passage à Tiyabu en 1744 (8). Le père de Samba Jeneba, Mamadu Xumba Torodo, périt au cours de l'insurrection de Mamadu Lamin en 1887. Il faisait partie des otages exécutés par les Français, selon certains; selon d'autres, il mourut d'inanition au fort de Bakel où il avait été fait prisonnier par les Français pour avoir soutenu le marabout. Quoi qu'il en soit, Samba Amadi ou Samba Jeneba, son flis qui n'avait alors que deux ans, fut amené au Hayre par sa mère. Celle-ci, du nom de Jeneba Daado, appartenait à la fraction dite sanjaara du clan Sumare qui fonda les villages de Are (Harr) et Senghe dans le cercle de Selibabi en Mauritanie, et Lobali dans le département de Matam. Les Sumare sanjaranko étaient liés aux Maures, en particulier à la tribu dite des Idowaysh qui nomadisait dans le Tagant, par un traité d'alliance qui remontait au XVIIe siècle. L'arrière-grand-père de Jeneba Daado, un nommé Maalu Sumare, est considéré comme l'artisan de cette alliance. C'est lui qui, dit-on, avait fait de sa résidence de Kabinne, dans l'Assaba, le principal marché du sel apporté par les Maures du Tagant. Encore aujourd'hui, les griots honorent les descendants de Maalu par la formule de louange: « tollin Sira lemme ga da Jan sappe safa lam taganti a da yanqa Maalun Kabinne nya Janjarankani» (Samba Jaare Darame). Cette formule, qui est de composition archaXque, peut se traduire à peu près ainsi: «Le Maure habitant sous sa tente au Tagant [royaume] des Laam est descendu avec sa charge de sel chez les ( Sumare) sa..njaara à Kabinne, demeure de Maalu. » Samba Jeneba Bacili était ainsi apparenté à Almami Gaay Sumare, notre principal informateur sur le Gidimaxa. Almami Gaay était chef de l'important village de Wompu (cercle de Sélibaby, Mauritanie) jusqu'à sa mort en 1984. Voici, de manière simplifiée, la charte généalogique montrant la parenté entre ces deux informateurs à partir de leur aïeul Maalu Sumare (les triangles représentent les descendants mâles et les cercles les femmes).
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Maalu Sumare Jaaje Maalu S.

Amadi J.
Bakar A. (l'homonyme du fameux Bakar, roi des Idowavsh, première moitié du X lXe sJ
Jeneba Ba kar

Daado B. dite D. Sambija Jeneba Daado Samba Jeneba Bacili (Gajaaga / Gwev)

Gaav J.
Almami G. Sumare (Havre / Wompu)

Jusqu'à l'âge de vingt ans, Samba Jeneba vécut dans sa famille maternelle dans le Hayre. Ce séjour lui donna l'occasion de s'initier à la fois à l'histoire du Futa et du Hayre du pays maure, et du pays soninke, bien entendu. Revenu au bercail, il s'employa à rattraper le temps perdu. Il s'informa avidement des traditions du Gajaaga auprès de ses oncles et cousins plus âgés. Il effectua plusieurs séjours plus ou moins longs en Afrique occidentale et centrale. Il s'inscrivit dans la Marine marchande française et fut mobilisé pendant la Première Guerre mondiale. Il effectua son service en Méditerranée, dans les Dardanelles. A nouveau, en 1939, il fut mobilisé et combattit en Norvège. A la fin de la guerre, il rentra défmitivement au village. Jusqu'à sa mort en mai 1967, son avis était écouté dans la région sur toutes les questions touchant aux relations entre les kafo (communautés) du Gajaaga et celles des territoires voisins. Au cours de nos enquêtes de ces dernières années nous avons souvent rencontré des informateurs qui se réclamaient de lui comme d'une autorité en matière de traditions historiques. Le fait de nous présenter comme le fils de Samba Jeneba nous a souvent facilité les contacts dans les villages du Gajaaga, du Hayre, du Gidimaxa où il était très connu par toutes les personnes d'un
certain âge.

- Moodi Dangho Bacili (t 1986). Il fut le doyen des Bacili du Kammera. Il était le chef du village de Tubabunkani, ex-fort Saint-Joseph. Cet informateur est remarquable par sa mémoire et surtout par l'attitude critique dont il fait montre par rapport à la masse d'informations dont il dispose. Il s'est évertué à nous présenter plusieurs versions en nous précisant la source de cha24

cune d'elles détachées de ses propres commentaires. Moodi Dangho était considéré en 1977 comme le dernier « connaisseur » de l'histoire du Galam dans la province du Kammera. - Ibrahima Jaaman Bacili ( 1893-1947). Les informations de ce personnage se situent à mi-chemin entre la tradition orale et les sources écrites. Nous le considérons comme le premier historien du Galam (9). Il appartenait à la fraction dite de Jaabe Siliman des Bacili du Gwey et qui donna plusieurs Tunka à cette province et à l'ensemble du Gajaaga. Son propre grand-père, Demba Silli, fut Tunka de 1887 à 1893 durant la débâcle qui suivit l'échec de l'insurrection de Mamadu Lamin. Son père, Jaaman Demba, fut élève à l'école des Otages de Saint- Louis et devint par la suite interprète au « Soudan français». Ibrahima Jaaman fit ses études à l'école des Otages de Kayes puis entra à l'Ecole normale de Gorée d'où il sortit en 1917 avec le grade d'instituteur. De cette date à 1941, il enseigna dans plusieurs écoles du Soudan. De 1941 à 1944, il assura la direction de l'école primaire de Pout (Sénégal). A la demande de ses aînés du village, il fut désigné comme chef de canton du Goye inférieur (Bakel). Mais il se brouilla très vite avec l'administration coloniale et avec ceux-là mêmes qui avaient fait appel à lui. Il se suicida en juin 1947. Avant sa mort, il a laissé une masse assez importante de documents écrits portant sur l'histoire du Gajaaga et qui nous ont été remis grâce à l'obligeance de son fus aîné, M. Jaaman (Diaman) Bathily, directeur de l'Ecole régionale de Bakel, auquel nous exprimons ici toute notre reconnaissance. Une bonne partie de ces documents ont été publiés par nous en 1969. Il apparaît qu'lbrahima Jaaman a recueilli ses informations à des sources diverses, dont Mamadu Talibe Sisoxo que nous avons cité plus haut, et les traditionistes de l'école de Sebeku. Parmi les informateurs que nous avons rencontrés dans les villages de marabouts-marchands, il faut mentionner tout particulièrement le regretté Alaji Mahdi Darame, qui était alors (avril 1977) le chef des descendants directs de Mamadu Lamin. Il détenait une masse considérable de documents écrits en arabe et qui se rapportent à son grand-père et à l'histoire de Gunjuru et du 25

clan Darame qui a joué, on le verra, un rôle considérable dans l'évolution économique des pays du Haut-Sénégal. En outre, Alaji Mahdi faisait montre d'une vaste connaissance des traditions orales de son milieu. D'esprit très ouvert, ce marabout ne répugnait pas à aborder certains sujets généralement considérés comme tabous par des gens de son état et qui sont liés aux. pratiques anté-islamiques de ses lointains ancêtres. Ce grand érudit est mort un an seulement après notre enquête alors que nous nous préparions à le rencontrer à nouveau (mai 1978) dans sa résidence de Jallani (cercle de Kayes). Sur un plan plus général, nos enquêtes dans les localités habitées par les marabouts-marchands nous ont été d'un apport indispensable pour la meilleure compréhension des phénomènes économiques. Les données recueillies sur la production et les échanges ont, surtout pour la période du XVIIe au xrxe siècle, confmné de nombreuses indications des sources écrites européennes et les informations orales obtenues par d'autres chercheurs. Alors que les informateurs d'origine aristocratique et les traditionistes officiels tendent à privilégier les faits politiques, les marabouts négligent ceux-ci au profit des phénomènes religieux et économiques. Nos informateurs femmes ont ceci de particulièrement intéressant qu'elles excellent dans ce que nous pouvons appeler « l'histoire des profondeurs». Elles sont les spécialistes de la généalogie et des anecdotes qui dévoilent maints aspects soigneusement cachés par les traditions officielles. Les femmes sont les détentrices des gunda (secrets) des familles. Elles sont, pour cela, très redoutées. L'expression publique de leur savoir sur le passé étant beaucoup plus censurée que celle des hommes, les femmes acceptent rarement de livrer ce savoir au chercheur, même lorsque celui-ci appartient à la communauté. Elles ne jouissent de leur liberté presque totale qu'à un âge très avancé lorsqu'il n'existe plus dans le village « quelqu'un qui soit en âge de leur commander ». Or, c'est le moment où la plupart commencent à perdre la mémoire. Nous avons eu la chance d'en trouver qui soient encore assez vives d'esprit. C'est le cas de Goola Bulay Nyanghane à Baalu, de Bonko Madi Bakari Saaxo à Jawara, de Jele Samba Timmera à Yafera (département de Bakel), toutes disparues depuis notre enquête.

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Notre mère, Fenda Demba Bacili, n'est pas concernée, à notre égard, par cette obligation de réserve. Elle garde encore intact son vaste savoir en matière de généalogie concernant les différentes maisons Bacili du Gwey, et de «petite histoire» relative aux alliances au sein de ce clan. Elle fait partie de la maison dite de Tanghalla. Elle est issue de l'une des fractions de ce clan qui occupa le pouvoir dans la province du Gwey pendant la guerre civile qui ravagea le pays dans la première moitié du XIXesiècle et aboutit à la division du royaume en deux Etats (1833). Son arrière-grand-père, Ancuman Xumba Jaaman, était le frère cadet du fameux Samba Xumba Jaaman qui fut Tunka du Gwey et dirigea le Parti de Gwey contre celui du Kammera jusqu'en 1856 (date de sa mort). Lorsqu'éclata la guerre d'El- Haj Umar, Mahamadu Ancuman, f.tIs aîné de Ancuman Xumba Jaaman, fut l'un des premiers Bacili à se rallier au marabout, animé qu'il était, dit-on, du désir de faire payer à ses cousins ennemis du Kammera et hostiles à El- Haj les humiliations subies par le Gwey pendant la guerre civile. Mahamadu Ancuman serait disparu en même temps que le conquérant toucouleur, à Degembere. C'est dans cette même localité que naquit son f.tIs, Demba Mahamadu, qui fut récupéré et élevé par ses oncles maternels, les Jaxite, clan maraboutique de Nyoro dont est issu le fameux Jaara Ayse (Diara Aissé), auteur des Traditions historiques et légendaires du Soudan occidental, traduites et publiées par Maurice Delafosse. Demba Mahamadu rentra à Tiyabu après la chute de l'empire d'Ahmadu (1893). il fut le premier Bacili à fonder une école coranique. Ma mère déclare avoir tiré, de ce background assez particulier, son intérêt pour le passé. Mais encore une fois, comme les récits des autres informateurs, ceux qu'elle nous a rapportés sont un mélange de faits et de discours sur le passé dont on ne peut évaluer correctement le caractère historique qu'en les comparant et en les confrontant à des versions livrées par des auteurs différents. C'est précisément ce souci d'objectivité qui nous a guidé et nous a poussé à aller interroger non seulement des hommes libres de différents statuts mais aussi des descendants de groupes serviles. La forme et le contenu des informations obtenues auprès de ces deux catégories de personnes sont difficiles à défmir de façon

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générale. Dans ce travail, on verra ce que les uns et les autres nous ont apporté de spécifique à propos de chaque événement. Ce qui nous est apparu assez nettement c'est le degré de dissolution très avancé des anciens rapports de domination et d'exploitation qui liaient l'aristocratie à ces populations libres et serviles du pays. Le développement de l'économie marchande capitaliste et surtout les conséquences de l'émigration ont liquidé l'essentiel de la base économique de ces rapports, lesquels ne s'expriment plus, pour la plupart, qu'au niveau idéologique et culturel. Il en résulte une certaine attitude de complaisance à l'égard de phénomènes pourtant dramatiquement et douloureusement vécus dans un passé relativement récent, tell' esclavage. Il demeure que; pour l'historien des faits sociaux, les témoignages de ces groupes sont indispensables à la compréhension du processus global de l'évolution sociale. Parmi nos informateurs d'origine servile deux méritent d'être cités pour l'importance de leurs récits. - Samane Si (Sy) est mort en 1985, âgé de près de quatrevingt-dix ans. C'était un vétéran des deux Guerres mondiales. Il était de par ses origines «attaché» au clan Njaay (Ndiaye) de
Bakel, lequel était venu de Jolof au début du XVIe siècle. Samane Si avait la réputation, d'ailleurs bien méritée, de principale autorité sur tout ce qui touche à l'histoire du clan Njaayet aux rapports de celui-ci avec les autres communautés du Gajaaga. Son statut social ne le prédestinait pas à cette position. C'est la mémoire considérable dont il était doté qui lui a permis de s'affIrmer comme « traditioniste ». Il nous a dit avoir rassemblé son savoir en écoutant attentivement les Anciens lors des cérémonies, et cela depuis le temps de sa jeunesse. - Suraqe May Koone, d'origine servile, est lié au clan Gunjam (Goundiam) de Galladé (département de Bakel). L'on verra dans ce travail que les Gunjaam ont joué un rôle considérable dans l'histoire militaire du Gajaaga entre le XIe siècle environ et le XVIe siècle. Comme Samane Si, Suraqe May Koone doit à sa mémoire le vaste savoir qu'il possède sur l'histoire du clan Gunjam, le Wagadu et le Gajaaga.

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Au cours de nos enquêtes nous avons rencontré de nombreux cas du genre. Ce qui porte à croire que, depuis un passé lointain dans la société qui nous concerne, la « mémoire historique» a été un instrument de promotion sociale. D'après tout ce qui vient d'être dit du contenu et des formes orales, et de la diversité des modes de transmission de celles-ci, il faut en toute rigueur parler non pas d' « une» tradition orale mais « des» traditions orales. Le corpus de sources arabes sur l'Afrique occidentale entre le VIlle et le XVIesiècle, traduites en français et publiées par J.-M. Cuoq, constitue un instrument inestimable pour les chercheurs. Plus récemment, N. Levtzion et C. Hopkins ont, de leur côté, publié en anglais un autre corpus rassemblant, à peu de choses près, les mêmes textes (cf. bibliographie). Nous avons puisé à ces deux corpus, et au premier en particulier pour les références concernant les sources écrites arabes. Les témoignages des géographes arabes sont nettement en deçà de la tradition orale pour ce qui concerne l'histoire du Galam. Sans développer les arguments sur les préjugés de toutes sortes que reflètent ces sources, celles-ci sont remarquables par le peu d'intérêt qu'elles manifestent pour le fonctionnement interne des sociétés africaines. L'observation reste souvent superficielle et fortement entachée de répétitions fastidieuses d'un auteur à l'autre. C'est par des recoupements minutieux, guidés par une lecture sociologique, que l'on peut arriver à dégager des éléments susceptibles de servir à une histoire scientifique du pays qui nous concerne. A cet égard, nous ne sommes pas tout à fait certain d'avoir pleinement atteint notre objectif. Le résultat auquel nous sommes parvenu est surtout valable par les pistes de recherche qu'il ouvre et les hypothèses qu'il pose. L'histoire coloniale du Gajaaga est révélée par deux catégories de sources écrites européennes: les fonds d'archives et les récits de voyage. Outre les Archives nationales du Sénégal à Dakar, nous avons consulté, en France, les Archives nationales de France, les Archives de la France d'Outre-Mer et la Bibliothèque nationale. En Grande- Bretagne, nos recherches nous ont conduit au Public Record Office, tant dans les dépôts de Chancery Lane que

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ceux de Quew Gardens à la section des manuscrits du British Museum, et à la Guildhall Library (Cité de Londres). Par ailleurs, en avril 1976, nous avons effectué un sondage dans la Gambia Public Record Office à Banjul, et à la Public Record Office of Sierra Leone à Freetown (Fourah Bay College) dans le cadre d'une enquête que nous voulions à l'époque étendre aux pays entre le Sénégal et la Gambie. Tous ces dépôts contiennent des documents importants pour notre sujet, et restés jusqu'alors insuffisamment exploités par les historiens de cette partie de la Sénégambie. Nous détenons une vaste collection de copies microfllmées des éléments que nous avons jugés particulièrement intéressants. Entre le XVIesiècle et le XIXesiècle, le Galam fut un centre d'intenses activités européennes. Un nombre impressionnant de voyageurs européens ont visité le pays et nous ont laissé des récits qui, quoique d'inégale valeur, constituent une somme irremplaçable. Il suffit de citer, à titre d'exemples: - Pierre David, dont la relation de voyage au Bambouc, en 1744, publiée par André Delcourt en 1974, présente un tableau saisissant de la politique coloniale et de la géopolitique du Haut-Fleuve dans la première moitié du XVIIIeiècle; s - l'œuvre de Sauguier (1786), un négrier ayant opéré sur le fleuve Sénégal, qui constitue un témoignage de grande valeur sur la traite à la fm du XVIIIeiècle; s pour le XIXesiècle, la liste est encore plus longue. Des explorateurs comme J.-M. Gray et Dorchard (1823), Duranton, Anne RafTenel (1843) (1856), Eugène Mage (1866) et Paul Soleillet (1878) se sont distingués comme de fms observateurs des sociétés du Haut-Sénégal et du Galam notamment. Il faut reconnaître cependant que malgré tout l'intérêt qu'elles présentent, les sources européennes comportent de graves lacunes; leurs auteurs ont rarement échappé au vertige des préjugés nés de l'idéologie coloniale. Très souvent, celle-ci a été le frein au déploiement de leur réflexion sur « le monde indigène» avec lequel ils entraient en relation. Ces observateurs extérieurs ont très rarement saisi le mécanisme interne des sociétés locales dans les rapports de celles-ci avec le colonialisme. Sans doute à cause de l' « écran colonial », mais aussi en raison de leur origine et de leur niveau culturel moyen, voire médiocre dans certains cas, les

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explorateurs, administrateurs et employés européens qui visitèrent le Galam affichent dans la plupart de leurs récits une ignorance déconcertante du milieu qui les entoure. De plus, on note très rarement chez les uns ou les autres les manifestations d'une conscience claire de leur propre place et rôle au sein du système colonial global qu'ils servaient. Pourtant, par la critique interne et externe de ces sources, à laquelle nous nous sommes livré tout au long de notre enquête, nous avons l'impression d'en avoir tiré le meilleur pour notre propos.
* ** Il nous est impossible de remercier nommément tous ceux qui, de près ou de loin, nous ont apporté leur concours dans les différentes étapes du présent travail. Nous ne pouvons cependant pas ne pas remercier: - l'Institut fondamental d'Afrique noire, où nous avons fait nos premiers pas de chercheurs de 1966 à 1971 grâce au professeur Vincent Monteil qui a très tôt décelé et encouragé notre inclination pour l' histoire; - le Centre of West Mrican Studies et la Faculty of Arts de l'Université de Birmingham (Grande- Bretagne), qui nous ont généreusement accordé une bourse, laquelle nous a permis, malgré l'arbitraire du gouvernement sénégalais, de poursuivre et d'achever nos études (1972-75) avec l'obtention du Master of Arts (1973) et du Ph. D. (1975) sous la direction de Paulo Farias et John Fage. Grâce à ce séjour en Grande-Bretagne nous avons acquis une certaine maîtrise de la langue anglaise si nécessaire à l'historien de l'Afrique; - le département d'histoire de la faculté des lettres de l'Université de Dakar, où nous enseignons depuis 1975 et qui a fmancé une mission sur le terrain en avril 1977. Nous ferions preuve d'ingratitude si nous ne mentionnions pas explicitement la contribution exceptionnelle apportée par certaines personnes à la réalisation de ce travail. Catherine Coquery- Vidrovitch, professeur à l'université ParisVII, a bien voulu diriger ce travail, malgré ses multiples responsabilités. Je dois aussi mes résultats à l'atmosphère d'émulation intellec-

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tuelle et de fraternelle collaboration qui règne à l'école d'histoire de Dakar. Mes camarades de la direction nationale du Parti, la Ligue démocratique, Mouvement du Parti du Travail (LD/MPT), conscients de ce que le présent travail s'inscrit dans les préoccupa-

tions dégagées par le programme du Parti, à savoir ({ la nécessité

de connaître notre société pour la transformer», ont accepté que je me dégage un moment des tâches quotidiennes pour achever ma thèse. L'esprit de détermination dans l'effort qui caractérise le style de notre Parti dans le processus révolutionnaire en cours dans notre pays est une source d'inspiration et d'encouragement pour chaque militant. Feu mon père, par ses connaissances étendues des traditions du Galam et du Hayre-Gidimaxa et, ma mère, experte en généalogie, m'ont donné très jeune le goût de l'histoire. Mon cousin Boubou, par le soutien constant qu'il m'a prodigué depuis mon enfance, doit considérer ce travail comme le fruit de sa patience. «Last but not least », je dois en grande partie à ma femme, Nane Sar, ce résultat. Elle a supporté généreusement la pression morale et le poids matériel de l'entreprise éprouvante qu'a été ce travail pendant de longues années. Il va de soi, cependant, que je me considère seul responsable des erreurs et des faiblesses de ce travail. Dakar, juin J986

NOTES
(1) F. Kane et A. Lericollais «l'émigration en pays soninke... », Revue de

l'ORS TOM, 1975. (2) M. Bloch, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, Paris, A. Colin. (3) C.A. Diop, Nations nègres et culture (introduction). ( 4) A. Bathily, « Guerriers tributaires et marchands. Le Gaajaga (ou Galam). Le "Pays de l'or". Le développement et la régression d'une formation économique et sociale sénégalaise ca. VIn' -XIX'siècle. » Thèse pour le Doctorat d'Etat ès Lettres. Le jury était composé de Sékéné Mody Cissokho, Président, Catherine Coquery- Vidrovitch, Rapporteur, Charles Bourel de la Roncière, Abdoulaye Bara Diop, Pierre Kipré, Claude Meillassoux.

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(5) A. Raffenel, Voyage en Afrique occidentale, 1844; Nouveau voyage au pays des Nègres, 1856; E. Mage, Voyagedans le Soudan occidental Sénégambie-Niger, 1863-66, 1866; C. Monteil,
(

Fin de siècle à la Médine 1898-1900 »,

Bifan, XVIII, série B, 1-2, 1966, p. 82-172. I. Bathily, ( Notices socio-historiques sur l'ancien royaume Soninke du Gajaaga », Bifan, série B, XXI, l, 1969. (6) Mamadu Talibe Sisoxo, Tiyabu, août 1966, chez Jaaman Bacili, en présence de nous-même et de Claude Meillassoux qui lui avait posé la question.

(7) Abdoulaye Bathily, ¥. A Discussion of the Traditions of Wagadu... »,
Bifan, série B, XXXVII, 1, 1975, p. 94. (8) Voyage dont le journal est publié par A. Delcourt, Paris, 1974.

(9) Cf. I. Bathily, ¥. Notices... », art. cit.

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La terre et l'homme

L'espace et les noms
Gajaaga dérive de Gaja (ou Gaajo) ( 1) qui est un terme désignant les Soninke de l'Ouest, c'est-à-dire ceux établis dans le bassin du Sénégal. Le domaine des Gaja couvrait à l'origine outre les provinces centrales du Gwey et du Kammera, le Gidimaxa, le Jafunu, le Jomboxo, le Xaaso, le Bundu et une partie du Bambuxu et du Futa Toro (voir carte n° 1). Dans la géographie des anciens Soninke, le Gajaaga désignait moins une entité politique homogène qu'une expression culturelle. Il existait en effet trois grands groupes de Soninke : les Wago qui peuplaient le Wagadu, les Karo, le Karta, et les Gaja (ou Gaajo), le Gajaaga. Avec l'avènement de l'hégémonie du Wagadu, chacune de ces appellations prit une connotation particulière. Karo (sing. Kare) devint synonyme de « barbares », « incultes »... ; et Gaja fut associé par jeu de mots avec la guerre (2), d'où le terme péjoratif de gajan-binnu «( guerriers noirs », ou guerriers païens et brutaux ») que les Wago appliquèrent à leurs congénères de l'Ouest. Bien entendu, les Wago se réservèrent les meilleurs attributs: le wage désignant un personnage de noble ascendance, fin, cultivé et poli (1). Bien que Gajaaga ait été de tous temps la seule appellation utilisée par les Soninke pour désigner le pays des Gaja, cette dernière appellation n'apparaît pas clairement dans les sources

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écrites arabes. Il se peut que les transcriptions fautives voire fantaisistes de Gunjuru (Gajara, Gajaro, Ghiyaru, etc.), l'une des principales villes marchandes de la région, recouvrent le vocable Gajaaga que les auteurs arabes auraient eu de la peine à transcrire. Avant d'aller plus loin, disons que, tout autant que l'appellation Gajaaga, la dénomination Soninke, qui s'applique au groupe ethnique constituant la majorité de la population du pays, pose elle aussi un problème historique. Nous avons dès 1969 avancé quelques hypothèses autour de ces deux problèmes (4). Il n'est pas nécessaire de reprendre encore ici tous les éléments avancés alors. Les Soninke, qui sont communément appelés Sarakholle, occupent principalement, à notre époque, les régions limitrophes du Mali, de la Mauritanie et du Sénégal. Par la langue, ils appartiennent au groupe dit mande. Cependant, les locuteurs du soninke ne se comprennent entièrement ou partiellement avec les locuteurs d'aucune autre fraction mande. Seule la langue azer parlée en Mauritanie centrale (Tishit, Walata, Wadan, etc.) se rapproche de façon très étroite du soninke. Il ressort des documents et études rassemblés par Charles Monteil (5) que l'azer n'est en fait qu'une sorte d'idiome de communication comportant un mélange de soninke et de berbère et qui est en usage dans le Sahel souqanais depuis l'époque de l'empire du Ghana. Bien que leurs voisins et l'administration coloniale, puis les administrations post-coloniales les désignent sous l'appellation « Sarakholle», les Soninke se désignent eux-mêmes par cette dernière appellation. Il est impossible pour l'instant de savoir si ce terme désignait à l'origine un toponyme comme «Malinke»
( « habitant du Mali »)

-

donc, « Soninke » : « habitant

du Soni » ;

mais il n'existe à notre connaissance aucun territoire de cette dénomination au Soudan occidental. Quant au terme Sarakholle, il apparaît dans les sources portugaises et espagnoles de la fm du xve siècle et du début du XVIe siècle. Joao de Barros et Marmol Carvajal ( 6) l'ont transcrit sous plusieurs formes. A partir du XVIIIe siècle, les sources françaises prennent cette appellation à leur compte. Les Anglais la diffusent, à partir de la Gambie, sous la transcription Serra woo/ie que l'on trouve dans les documents officiels et les récits d'exploration.

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Des auteurs ont tenté de voir, dans la traduction littérale de ce mot composé, une signification historique. Ainsi certains auteurs ont avancé que Sara khollé voulait dire « personne blanche », et ils en déduisent que les Sarakholle sont d'origine blanche (7) ! Cette affIrmation fort répandue repose sur une base très fragile. D'abord aucune preuve autre que celle avancée ne permet de dire que les Sarakholle sont d'origine blanche. Ensuite, l'on ne comprend pas pourquoi cette population, à supposer qu'elle soit d'origine blanche, ait choisi de se faire appeler par cette distinction. Nous sommes enclin à penser pour notre part que l'appellation Sarakholle n'est rien d'autre qu'une onomatopée utilisée par les Wolof et que ces derniers ont utilisée pour désigner les Soninke dont la langue leur paraît rude. En langue wolof, saraxolle signifie « crier en faisant claquer la langue dans la bouche» (8). L'on sait que c'est par une évolution semblable que les Grecs en arrivèrent à appliquer le terme « barbare» aux populations dont la langue leur était étrangère (9). Le fait que l'appellation Sarakholle soit apparue dans les récits des explorateurs européens en provenance de la côte suggère que ces derniers se sont appuyés sur des informateurs wolof dans leurs expéditions vers l'intérieur. La toponymie reste un vaste champ d'investigation en histoire africaine. Une même entité territoriale change fréquemment de dénomination au cours du temps. Elle est appelée différemment par des groupes de populations qui l'habitent ou la côtoient. Bien souvent la désignation qui fait fortune n'est pas celle qui est usitée par les habitants eux-mêmes. Tel est le cas de Galam. Cette appellation est ignorée par les Soninke du Haut-Sénégal et pourtant c'est celle qui est presque exclusivement employée dans les sources européennes: elle est utilisée dans les documents portugais et espagnols du XVIeiècle, et dans les textes français et anglais s à partir du XVIIesiècle et jusqu'à la fin du XIXesiècle, qui sont presque tous basés sur des informations recueillies dans la basse et moyenne vallée du Sénégal (10). Ce terme a dû s'appliquer, à l'origine, à un territoire aux limites imprécises et qui était situé sur la rive droite du Sénégal, entre les sites des villes actuelles de Bakel et Kaédi. Ce territoire constituait la zone de parcours d'un groupe de Peuls nomades que les Soninke appellent encore de nos jours Galamu Fullu (Peul du

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