Les premiers sultans mérinides, 1269-1331

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296385535
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LES PREMIERS SULTANS MÉRINIDES.
1269-1331

Histoire politique et sociale

Collection Histoire et perspectives méditerranéennes
Dans le cadre de cette nouvelle collection, les éditions l'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Ouvrages parus dans la collection: O. Cengiz Aktar, L'Occidentalisation de la Turquie, essai critique, préface de A. Caillé. - Rabah Belamri, Proverbes et dictons algériens. - Juliette Bessis, Les Fondateurs, index biographique des cadres syndicalistes de la Tunisie coloniale (1929-1956). - Juliette Bessis, La Libye contemporaine. - Camus et la politique, actes du colloque international de Nanterre, (juin 1985), sous diT. J. Guérin. - Catherine Delcroix, Espoirs et réalités de la femme arabe (Égypte-Algérie). - Geneviève Dermenjian, La crise anti-juive oranaise (1895-1905) : L'antisémitisme dans l'Algérie coloniale. - Fathi Al Dib, Abdel Nasser et la révolution algérienne. - Jean-Luc Einaudi, Pour l'exemple: l'affaire 1veton, Enquête, préface de P. Vidal-Naquet. --- Famille et biens en Grèce et à Chypre, sous la direction de Colette Piault. - Marie-Thérèse Khair-Badawi, Le désir amputé, vécu sexuel de femmes libanaises. - Christiane Souriau, Libye: l'économie des femmes. - Benjamin Stora, Messali Hadj pionnier du nationalisme algérien (1898-1974) (réédition). - Claude Tapia, Les Juifs sépharades en France (1965-1985). Ouvrages à paraître - Antonio Benenati, Les pavés de l'enfer, Italie et question méridionale, préface de L.-V. Thomas. - Caroline Brae de la Perrière, Derrière les héros... Les employées de maison musulmanes en service chez les Européens à Alger pendant la guerre d'Algérie (1954-1962). - Claude Chiclet, Le Parti communiste en Grèce (1941-1948). - Monique Gadant, Contribution à la lecture d'El Moudjahid, organe central du FLN (1956-1962). - Seyfettin Gürsel, L'Empire ottoman face au capitalisme. - Kamel Harouche, Les transports urbains dans l'agglomération d'Alger. - Danièle Jemaa-Gouzon, Logiques traditionnelles d'occupation dans l'Aurès: le cas de Beni-Souik. - Ahmed Koulakssis, Le Parti socialiste SFIOet l'Afrique du Nord: de Jaurès au Front pOpulaire. Gilbert Meynier et Ahmed Koulakssis, L'émir Khaled, premier zaïm ? Identité -algérienne et colonialisme français. - Daniel Rivet, Lyautey et l'institution du protectorat français au Maroc (2 volumes). - Benjamin Stora, Nationalistes algériens et révolutionnaires français au temps du Front populaire. - Gauthier de Villers, L'État démiurge, le cas algérien. - Brahim Zerouki, L'lmamat de Tahar: premier État musulman du Maghreb, tome 1. Pour tous renseignements au sujet de cette nouvelle collection et pour recevoir le dernier catalogue des Editions L'Harmattan écrire à l'adresse suiv-ante : 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique, 75005 Paris. -

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Collection Histoire et perspectives méditerranéennes

Ahmed Khaneboubi

LES PREMIERS SUL TANS MÉRINIDES
(1269-1331)

HISTOIRE POLITIQUE ET SOCIALE

Préface de Bernard Guillemain

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: Dessin de particulier. La calligraphie est une manifestation de l'art mérinide.

@ L'Harmattan, 1987
ISBN: 2-85802-773-0

PRÉFACE

Ce livre retrace et cherche à expliquer la fondation et la consolidation d'une autorité politique sur le Maghrib extrême dans les dernières décennies du VII'siècle de l'Hégire et les premières du VIII', c'est~à-dire à l'époque où, autour de la Méditerranée, à la place des grandes dominations du monde musulman, des pouvoirs neufs s'imposent sur des territoires plus limités, les Abd-el-Ouadides à Tlemcen, les Hafsides à Tunis, les Mamlouks au Caire, les Ottomans en Asie mineure, tandis que l'Empire byzantin se survit étriqué, que s'étend la puissance aragonaise sur le bassin occidental de la Mer intérieure et que le royaume de France, le plus peuplé de la Chrétienté, se transforme en un état de finance et d'administration (dernier tiers du
XIIIe siècle de l'ère chrétienne

-

premier tiers du XWe).

La question est. d'importance: comment les Bani Marin, tribus berbères nomades de la confédération zénète, profitant de la décadence des Almohades, ont-ils conquis et organisé le Maroc? Convertis tardivement à l'Islam, ils n'apportent aucun message religieux. Eleveurs de moutons, de chevaux et de chameaux, ils circulent au sud de la Moulouya et des Aurès jusqu'au désert saharien. Et les voici qui enlèvent les villes, de Meknès (642/1245) à Marrakech (668/1269), qui créent leur capitale à Fès-Jdid (674/1276). Deux siècles durant, ils règnent. A l'instigation du professeur Dominique Sourdel, Sidi Ahmed Khaneboubi a suivi l'ascension des Mérinides, et la constitution de leur Etat, de la disparition du dernier Almohade (1269) à la mort du cinquième sultan de leur lignée (1331). Il veut d'abord reconstituer la chaîne des événements. C'est une tâche indispensable,. aucune compréhension ne peut être atteinte si la trame chronologique n'est pas posée. Du même coup les éléments 7

favorables et les obstacles qui rythment cette histoire sont dégagés. La chose n'est pas facile. Une historiographie officielle impose sa version, que les compilateurs répètent,. Ibn Haldün la domine, ne s'y asservit po,int, mais, écrivant à la fin du siècle, il est bien obligé d'en tenir compte dans sa célèbre Histoire des Berbères. Une critique attentive retient les jalons, ordonne le récit mais signale des zones d'ombre. Quelles explications proposer? Le déclin démographique, la baisse de la production, les mauvais rendements de l'impôt, l'absence de butin ont privé de ressources le pouvoir almohade et incité les nomades à s'attaquer aux sédentaires. La doctrine intransigeante du Mahdi a été reniée par ses propres gardiens qui se privaient de leur justification théologique. L'émancipation des Hafsides et des Abd el Ouadides, l'effondrement de l'Espagne musulmane ne peuvent qu'encourager les Bani Marin à porter aux Almohades les derniers coups. M. Khaneboubi n'oublie pas cet arrière-plan, mais ce qui l'occupe, une fois débrouillées et relatées les phases de la victoire, c'est d'analyser les assises du nouvel Etat. La faveur accordée aux docteurs malikites, la fondation de madrasas, la construction de nouvelles mosquées, les expéditions de guerre sainte dans la péninsule ibérique sont des orientations connues qu'il est simplement nécessaire de rappeler. Mais dans le renouveau d'intérêt que le temps des Mérinides suscite chez les historiens, il me semble que l'auteur s'assure une part originale, non seulement en analysant l'organisation du Maghzen, de la justice et de l'administration fiscale, mais en rassemblant tout ce qu'il a pu trouver . renouvelée
,.

sur leurpersonnel. C'est grâce à la prosopographie que l'histoire des institutions est
n'est~il pas fondamental de connaître ceux qui les faisaient

fonctionner? D'autre part, sensible à la véritable réhabilitation de l'histoire militaire à laquelle les chercheurs européens se livrent actuellement, M. Khaneboubi écrit des pages précises et vivantes sur l'armée des sultans et sur l'art de la guerre. Le lecteur en retiendra même des tableaux colorés et sonores: la distribution des étendards aux tribus, l'accompagnement des combattants par les femmes qui les soutiennent de leurs cris, l'offre du combat singulier entre les chefs avant que la bataille s'engage, le roulement des tambours, le déploiement des archers turcs (les guzz) et des arbalétiers andalous, le concours nécessaire mais incertain des mèrcenaires castillans et aragonais, les charges des cavaliers qui utilisent tantôt la lance, arme de choc tantôt la javeline, arme de trait, qui enveloppent l'adversaire puis se retirent, l'incendie des campagnes avant les sièges auxquels les nomades se sont adaptés en faisant appel à des spécialiste de GreIJade. Autant de détails fournis par les sources contemporaines,. plus profondément, car sur les effectifs, l'armement, le commandement, voire la marine les renseignements abondent, autant d'éléments de comparaison à proposer aux historiens de la guerre. Il est réconfortant de reconnaître l'harmonie des méthodes et des curiosités entre les historiens de tous pays. Je sais le labeur des 8

chercheurs marocains qui viennent à Bordeaux et je saisis l'occasion de leur rendre témoignage. M. Khaneboubi en fournit une illustration pour le riche passé de sa propre patrie.
Bernard Guillemain; Professeur d' Histoire du Moyen Age à l'université de Bordeaux III.

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Abréviations

AESC : Annales, ECQnomies, Sociétés, Civilisations. A1}.kam : al-AfJkam as-sultaniyya (al-Mawardi). Bayan : al-Bayan al-mughrib fi talkhi:i akhbar al-maghrib(Ibn 'Igari). . BeTb. ; Histoire des Berbères (Ibn Khaldiin). Ber. Mus.' et l'Orient au MA : La Berbérie Musulmane et l'Orient au Moyen Age (Marçais G.). BuyÜtat; Buyutat Fas al-kubra (Anonyme). .QakhiTa ; aq-Ilakhira as-saniyya (Anonyme). Dawl)a ; ad-DawfJa al-muStabika fi tjawabit dar as-sikka (Ibn al-I:Iakim). Descr" de l'Afr. sept. ; Description de l'Afrique septentrionale (Jean Léon
l'Africain)

.

Dibâj : ad-Dibaj al-muqahhab fi ma'rifat a'yim wa 'ulama' al-maqhab (Ibn Farl)iin). Discours: Discours sur l'Histoire universelle (Ibn Khaldiin). El : Encyclopédie de l'Islam, nouvelle édition. Jadwa : Jadwat al-Iqtibas (Ibn al-Qa<.li). Jamhara : Jamharat ansab al-'arab (Ibn I:Iazm). Hist. Afr. Nord: Histoire de l'Afrique du Nord (Charles-André Julien). Il)ata : al-IfJatafi akhbar Gharnata (Ibn ~t-Khatib Lisan ad-Din). Maq~ad: al-Maq~ad aS-sarif' wa l-manza' al-la(if fi qikri ~ulafJa' ar-Rif . (al-Badisi). Masalik : Masalik al-ab~ar fi mamalik al-a~ar (al-'Umari). Mi'yaT ; al-Mi'yar al-mu'rib wa l-jami' al-mughrib 'an fatawi ahl Ifriqya. wa . l-Andalus wa l-Maghrib (al-Wansarisi). Nafb : Naf/J at-fib (al-Maqqari). Mu'jib : al-Mu'jib fi talkhi:i akhbar l-Maghrib ('Abd al-Wiihid al-Murrakusi). 11

Nasrides: L'Espagne Musulmane sous les Nasrides (Arié R.). Nayl : Nayl al-ibtihaj bi tatriz ad-Dibaj (Al)mad Baba). N~m : Na~m as-sulük fi l-anbiya' wa l-khulajà' wa l-mulük (al-Malzüzi). Oirtas : al-Anis al-mutrib bi rawq al-Qirtas fi akhbar mulük al-Maghrib wa tarikh madinat Fils (Ibn Abi Zar'). RawQa : Rawqat an-nisrin fi dawlat Bani Marin (Ibn al-Al)mar). Relations et Commerce: Relations et Commerce de l'Afrique septentrionale ou Magreb avec les nations chrétiennes au Moyen Age (Mas-Latrie). ~ubl) : :SublJ al-A 'sa fi ~ina'at al-inSa (al-Qalqasandi). Zahrat : Zahrat al-as (al-Jazna'i).

12

Système de translittération

b t t J h kh d d r z s S s

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Voyelles: a u 1
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13

ANALYSE DES SOURCES

Le début du Xlv" siècle vit l'éclosion d'une historiographie qui fut fort encouragée par les sultans mérinides. Cette historiographie officielle s'étale sur une p~riode de plus d'un siècle: de 1285 (al-Malzüzi) à 1404 (Ibn al-Al}.mar). Nous souligons le fait qu'elle concernait exclusivement la cour de Fès. Seule, l' Histoire des Berbères fut écrite à la Qal'a des Bani Salama au Maghrib central. Cette' historiographie officielle constitue l'essentiel de nos sources, malheureusement.

LES SOURCES 1 .- IBN AL- 'II]ARi (al-Murrikusi),
Al-bayân al-mughrib Ii ikhti$iJr
.

akhbar mu/ilk al-And a/us wa /-maghrib (Texte extraordinaire relatif au résumé de l'histoire des souverains de l'Andalousie et du Maghrib) (1312).

La découverte relativement récente du volume III du baylm et son édition en 1963 par Huici Miranda rendit de grands services aux historiens des Almohades. C'est un recueil d'annales du Maghrib compilées par cet ancien qa'id de Fès: Ibn al-'Igari. L'ouvrage présente 'un grand intérêt pour nous, parce qu'il nous renseigne sur les débuts des Mérinides et nous décrit les affrontements qui eurent lieu entre pouvoir almohade et «rebelles» mérinides. C'est à notre connaissance le seul chroniqueur, en dehors de l'auteur anonyme de la qakhira, qui donne une esquisse du processus historique de la prise du pouvoir par les Mérinides et qui la met en parallèle avec la décadence 15

almohade. almohade.

Cette chronique

s'arrête

à Abü Dabbüs,

dernier calife

2 - ANONYME, tJ-tJakhira as-saniyya Ii tilrikh ad-dawla al-mariniyya A (Le trésor magnifique de l'histoire de l'Etat mérinide) (1310). C'est une chronique dynastique composée à la gloire des souverains mérinides vers l'année 1310. C'est sans doute le plus ancien ouvrage historiographique de l'époque. Néanmoins, il faut regretter la perte ou l'amputation de la moitié de cet ouvrage qui s'arrête à l'année 1276, date de la construction de Fès Jdid, alors qu'initialement il devait traiter du règne d'Abü Sa'id 'U!màn. Nous ne conservons donc que six chapitres sur dix. Ces chapitres (abwab) se subdivisent en sections (akhbar). L'auteur de la dakhira ne s'est pas servi d'un plan précis pour nous guider car il choisit de décrire d'abord des personnages différents, puis il nous donne successivement des dates et des faits dans le style des annales, et enfin il aborde des sujets divers n'ayant aucun rapport avec l'histoire politique des Mérinides. Cette chronique apporte le complément indispensable au baylm pour la . compréhension des débuts de la dynastie mérinide. La qakhira emploie le même style que le qirtlls, on retrouve des phrases entières et similaires dans les deux ouvrages. S'agit-il d'un plagiat? Certains, dont 'Abdallah Gannün, sont allés jusqu'à affirmer que l'auteur de la qakhira est le même que celui qui a composé le qirtils. Quant à nous, nous pensons que dans le contexte de l'époque, le plagiat était chose courante et cette seule raison ne nous permet pas d'inférer que l'identité des deux auteurs est la même. 3 - IBN ADi ZAR' ('Ali), al-anis al-mutrib bi raw(l al-qirf/ls Ii akhbar mulük al-maghrib wa tilrikh madinat tas, plus connu sous l'abréviation de al-qirtiJs, (l'ami qui procure de la joie dans le jardin de la svelte jeune fille, sur l'histoire du maghrib et les annales de la ville de Fès) (1326). Comme son titre l'indique, l'ouvrage est une chronique dynastique et une monographie de la ville de Fès. Cette chronique est dédiée au sultan Abü Sa'id, elle s'arrête à l'année 1326, l'auteur étant contemporain de ce sultan. C'est la plus connue de toutes les chroniques sur l'histoire du Moyen Age maghribin, elle est la plus populaire et ce, jusqu'à nos jours. Tous les contemporains d'Ibn Abi Zar' s'en inspiraient et la plagiaient. Le nombre de feuillets consacrés aux sultans mérinides est proportionnel à leur puissance. Ainsi, cette chronique comporte force détails sur le premier sultan Abü Yüsuf, puis l'auteur parle d'Abü Ya'qüb avec beaucoup moins de détails,les deux sultans Abü Tàbit et Abü Rabi' n'ayant droit qu'à une courte mention. Le passage concernant le sultan Abü Sa'id est également court. Le qirtlls est rédigé dans un style sobre et dépouillé, caractéristique des faqîh maghribins. L'auteur nous donne .des dates assez précises, mais il a tendance à confondre parfois les événements

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et les lieux. La partie descriptive relatant la guerre, les batailles et les hommes est importante. Toutefois, on déplore la négligence d'Ibn Abi Zar' qui, souvent, oublie de donner des précisions sur les noms de

lieux, des traités avec les Chrétiens ainsi que les circonstances
entourant ces faits. C'est ainsi que nous ignorons par exemple, dans quelles conditions la ville de Ceuta fut soumise à Abu Yusuf. Ce sont les sources chrétiennes qui permettent de combler cette lacune. Les pertes ennemies sont très souvent exagérées, en revanche les pertes musulmanes sont minimisées. 11 en est de même pour l'évaluation du butin, des prises de guerre. De grandes. failles aussi dans la relation de la vie économique: hormis quelques indications sur les prix des denrées, nous avons peu ou pas de renseignements concrets sur le commerce et l'agriculture. Globalement, le qirtâs s'avère plus précis que la qakhira.
4 - AL-MALzüzi (Abü Faris '~bd al-'Aziz), Nazm as-sulük fi l-'anbiyà' wa l-khulali' wa I-mulük, (Epopée relàtant l'histoire des prophètes, des califes et des rois) (1285). C'est une histoire abrégée des dynasties maghribines depuis les Idrissides jusqu'à Abu Yusuf. La partie la plus importante de l'ouvrage traite des Mérinides. Cette chronique dynastique est écrite en vers rajaz. C'est une urjüza (poème didactique) que nous livre l'auteur. Quelques passages du nazm furent cités par la qakhira et par le qirtas qui lui sont postérieurs. Nous devons à al-Malzuzi (mort étranglé sous le sultan Abu Y a' qub) des descriptions détaillées ettrès intéressantes de nombreuses batailles: en effet, ce poète fut un guerrier et il participa activement aux batailles qu'il a décrites. C'est donc un témoin oculaire, impliqué dans les combats, qui nous décrit la composition des armées, notamment celle des tribus arabes et berbères qui constituèrent les troupes du sultan Abu Yusuf lors du quatrième passage en Espagne.. Il faut néanmoins souligner qu'alMalzuzi, qui était berbère, fut un laudateur de son souverain Abu Yusuf;

5 .;.AL-JAZNA'i (Abü l-l.Iasan 'Ali), Zahrat al-as (Lafleur de myrte) (1935). C'est une monographie de la ville de Fès, des Idrissides à 1365. L'auteur se montre moins flatteur que les précédents. L'ouvrage est moins ambitieux que les autres mais il apporte quelques compléments et quelques confirmations auxautres. Al-laznâ'i plagie-Ie qirtas sans le citer, alors qu'habituellement il mentionne ses autres sources. Des renseignements sont fournis sur les IJubus (biens de mainmorte) ainsi que sur certaines coutumes introduites récemment, par exemple celle qui consista à allumer les lampes du grand lustre de la qarawiyin pendant le mois de Ramadan. C'est par l'apport de ce genre de détails que cet ouvrage se distingue des autres et qu'il nous intéresse pa" ailleurs. 17

6 - AL-BADlSi (AbuMubammad 'Abd aI-l;Iaqq),Al-maq~das-Sarüwa I-manzs' al-latif Ii 4ikri ~ul~j'i r-rif (La noble intention et le but subtil, relatifs à la mention des personnages vertueux duRit) (vers 1323). Comme l'indique son aut~ur qui vécut sous Abü Sa'id U!man, l'ouvrage répondait à un manque d'études sur le ta$awwuf (mystique). C'est donc un ouvrage biographique sur les soufis maghribins, dans le nord, c'est-à-dire de Ceuta à Tlemcen. Outre l'intérêt religieux de cet ouvrage, nous y glanons des renseignements sur les incursions des marins chrétiens etsur l'esclavage. Des indications nous éclairent sur le siège d'un m~'qal (redoute), sur la présence mérinide (et aussi waUaside) dans le nord du Maghrib.

7

- IBN AL-Al;lMAR (Abu I-Walid Ismà'D) Rawf!at an-nisrin (Le jardin des églantines) (1404). Chronique sur les sultans mérinides, elle donne une description brève du règne de chaque sultan faisant l'objet de notre étude. Les sources de la rawl/a sont le qirtiis, la Ijakhira et la durra as-saniyya que l'auteur cite mais qui, malheureusement s'est perdue. Comme cette chronique est dédiée à Abü Sa'id OUtman, elle fait la louange de la dynastie mérinide et constitue un pamphlet contre les 'Abdelwadites. Le manque d'objectivité de l'auteur fait que nous ne pouvons accorder foi à son ouvrage tendancieux ni aux renseignements fournis quant aux rapports entre les Mérinides et leurs ennemis' Abdelwadites. Néanmoins, l'ouvr~ge présente un grand intérêt en ce qu'il nous dresse une liste détaillée des hommes qui constituaient le makhzen mérinide. Grâce à la rawtf,a, nous parvenons à entrevoir l'origine sociale et ethnique de ce makhzen. La constitution des « buyütat », c'est-à-dire de la « bourgeoisie» de Fès, dérive de ce makhzen. C'est le fait sociologique .. qui nous permet d'appréhender le texte d'Ibn al-Ahmar.

al-'ibar wa diwan al;'mubtada wa l-kbabar Ii ayyàm al-'arab wa l-'ajam wa I-barbar (Livre des exemples instructifs et recueil d'origines et de récits, concernant l'histoire des Arabes, des peuples étrangers et des Berbères) (1380). L'objet de notre analyse est la seconde partie de. cette histoire universelle. La première partie étant composée parla muqaddima (prolégomènes ou discours sur l'histoire universelle), elle constitue une sorte d'introduction au livre de 1'« Histoire des Berbères et des dynasties musulmànes de l'Afrique septentrionale ». La dernière partie se compose du ta'rif qui traite divers sujets:, biographie de l'auteur, poèmes, lettres échangées, etc. L'Histoire des Berbères nous intéresse parce qu'elle traite de l'histoire' événementielle. Ibn Khaldün choisit les faits et les ordonne. ll.néglige les détails concernant la vie ou la personne des sultans par
18

9 - IBN KHAWÙN('Abd aI-Rabmàn), Kitib

exemple, il explique certains événements qu'il estime ~ssentiels. Il apporte des complements d'information et des correctifs à la q,akhira et au qirtas dont il s'inspire par ailleurs. En revanche, il se montre moins précis dans la datation de"sévénements. A la différence des autres chrpniqueurs, Ibn Khaldun donne souvent son avis personnel: ainsi, on peut voir entre autres qu'il n'hésite pas à critiquer Abu 1- :Iasan al-$aghir, qadi qui fit montre de beaucoup de zèle à son gré, I ou, autre exemple, il va jusqu'à surnommer as-saytan (satan) le versatile vizir d'Abu Rabi' : 'AUu al-Wattasi. Concernant la prise de certaines villes, il explique l'importance stratégique de ces villes (Tanger, Ceuta, Sijilmassa). Il donne un aperçu historique sur les maîtres de ces cités et nous décrit les conditions qui entourèrent la prise de ces villes par les Mérinides. L'Histoire des Berbères est la

seule source qui nous parlât avec d'abondants détails des conditions
dans lesquelles est mort le sultan Abu Ya'qùb. C'est aussi la seule source qui parlât longuement du bref règne des deux sultans Abu Tiibit et Abu Rabi'. L' Histoire des Berbères est de loin la source la plus complète et la plus critique sur l'histoire des Mérinides. Ibn Khaldun a exercé son esprit critique sur les événements qu'il analyse fort objectivement, néanmoins n'y eut-il pas quelques failles dans sa connaissance des événements qui n'est pas toujours de première main? Cette distance entre la connaissance des événements et l'interprétation de l'histoire ne peut être appréciée, il fallait cependant le souligner. ,
.

* ** Les sources analysées ci-dessus sont liées entre elles, et c'est bien là que se situe le problème. Il se dégage de ces analyses que les sources
principales

demeurent la q,akhira et le qirtas. Cependant, les autres ouvrages sont dans un rapport de complémentarité avec ces sources. L'histoire mérinidene' peut. donc émerger que partiellement, à l'aide de ce puzzle que constituent des sources se superposant sans cesse et référant uniquement à elles-mêmes. La plupart des auteurs de l'époque avaient eu en main des ouvrages qui traitaient d'historiograph~s, de biographies, d'hagiographies, de monographies des villes, toutes rédigées, sans doute, dans le style pompeux de ce temps et rapportant de façon inégale les événements à la manière de compilations. La plupart de ces ouvrages s'est malheureusement perdue et c'est pourquoi nous ~ssaierons de tirer le maximum de conclusions à partir des informations de seconde main livrées par les sources qui nous sont parvenues.
19

référence, sans toujours les citer expressément

-

auxquelles

les chroniqueurs

faisaient

-

sans cesse

Le premier véritable auteur faisant œuvre d'historien, est bien entendu Ibn Khaldûn, son exposé et sa clarté de vue tranchant

nettement sur le « flou artistique» propre au qir(às, à la dakhira et
autres poèmes épiques...

20

INTRODUCTION

Contrairement à leurs prédécesseurs qui tirèrent leur nom d'un mouvement religieux (murâbitùn et muwal).l).idun), les Banu Marin, tribus nomades venues du Zab, à l'est du Maghrib, se soulevèrent au début du XIIIesiècle et jetèrent les bases d'un royaume puissant. Ils profitèrent d'une éclipse de la dynastie almohade pour prendre peu à peu le nord du Maghrib, puis Fès. Ils s'établirent dans cette ville qu'ils prirent pour capitale. Leur zone d'influence alla donc de la vallée de la Moulouya, au-delà de l'Atlas à l'est, jusqu'à l'Atlantique à l'ouest (Rabat, Salé). Ils contrôlèrent Marrakech, Sijilmassa, le Sus au sud, et au nord, les côtes méditerranéennes (Tanger, Ceuta). Si ces limites varièrent au gré de péripéties diverses, elles devinrent néanmoins des zones frontières et le restèrent pendant toute la période qui nous intéresse (1269-1331). Tribus nomades récemment et superficiellement islamisées, elles succédèrent aux Almohades, champions d'une doctrine religieuse stricte et pesante. Elles s'implantèrent donc dans un pays qui était, en revanche, profondément influencé par l'islam, et pour parler de manière plus spécifique, imprégné d'un courant« schismatique» dont les populations commençaient à se lasser, et pour qui les débats de doctrine religieuse étaient déjà de tradition.. Et c'est là une circonstance qui favorisa nettement leur prise du pouvoir, mais ce n'est pas la seule. Dernière composante de l'éclatement de l'empire almohade, ils ont combattu pour obtenir leur indépendance, et c'est d'un mouvement guerrier qu'est née leur dynastie, contrairement à leurs voisins (Nasrides, Hafsides et 'Abdelwàdites) qui s'étaient déclarés autonomes sans avoir à lutter les armes à la main. 21

S'inspirant d'Ibn Khaldün, J.J. Saunders 1 pense que les nomades
ne peuvent bâtir un empire sans l'aide d'un support idéologique, en l'occurrence l'islam. Il conviendrait de nuancer de tels axiomes. En effet, alors que les Almohades avaient imposé leur idéologie par la force: répression, intolérance, mise au pilori de la totalité des ouvrages malikites, les Mérinides eurent sans doute l'habileté de se montrer plus tolérants. Nous émettons cette hypothèse avec l'idée que si l'on a pu voir l'éclosion d'un mouvement religieux dissident sous les Almohades: celui des soufis, on peut donc penser qu'il existait des foyers intellectuels divergents au Maghrib. De là à dire qu'on a tendu les bras aux Mérinides lorsque ceux-ci se sont présentés, il n'y a qu'un pas qu'il semble qu'on puisse franchir. Dans quelle mesure, les Mérinides - qui sont supposés être exempts de toute intention idéologique - ne se trouvaient-ils pas.

malgré eux, élus comme les représentants d'un retour au malikisme ')

Dans la perspective de Saunders nous verrons qu'en eftet. l'idéologie religieuse joue peut-être un rôle dans la montée des Mérinides mais de manière négative et en dehors de tout volontarisme religieux de leur part. Ce problème du rôle de la religion dans leur montée au pouvoir n'est donc pas décisif et il faut étudier bien d'autres conditions qui favorisèrent leur ascension: la situation économique et sociale fut notamment déterminante. Ceci est valable pour leur prise du pouvoir, mais dès qu'il s'agit du maintien de leur dynastie, nous essaierons de montrer combien les premiers sultans eurent à c<tur de se montrer comme des hommes pieux et ne négligèrent aucun de leurs devoirs religieux. Et là, peut-être abonderons-nous dans le sens de Saunders pour montrer comment ils utilisèrent et. manipulèrent le pouvoir religieux au point de le contrôler ,de le perpétuer, de le hisser au rang d'une institution étatique. y eut-il véritablement ou non création d'un Etat mérinide correspondant à une civilisation originale maghribine? Autrement dit, y eut-il, avec l'avènement des premiers sultans mérinides, création

d'une spécificitéd'une civilisationoccidentale musulmane?

'

Au sujet de l'État mérinide, il semble que nous puissions montrer combien le makhzen était devenu fort, et combien il était présent à tous les niveaux de la hiérarchie sociale: tout était hiérarchisé en fonction des vues et des désirs d'un sultan jouissant d'un pouvoir absolu, mais bien représenté par son clan dans toutes les instances de l'état (villes et tribus) et à la fois proche des petits problèmes de la vie quotidienne de l'homme de la rue comme de ceux des grands du royaume. A cette universalité de la présence du sultan, on ne peut qu'additionner l'immense appui que lui apportait 'son armée qui était
1. «Les Nomades comme bâtisseurs d'empires... », Diogène, 1965. Xavier de Planhol rejoint Saunders dans cette idée. Cf. Les Fondements Géographiques de l'histoire de l'Islam, p. 29. 22

aux mains du vizir ou du prince royal garantissant par leur esprit de clan une fidélité sans failles, condition de la stabilité du régime. L'effondrement de la dynastie commença à s'amorcer non pas avec la sédentarisation du makhzen mais bien plus encore avec l'effritement . de cette unicité de voix du clan.

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