LES RUSES DE L'ESPRIT OU LES ARCANES DE LA COMPLEXITE

De
Publié par

L'esprit est-il le pur produit du cerveau ou l'expression d'un principe transcendant ? La pensée est-elle un produit de la matière, ou bien relève-t-elle du monde des idées, échappant aux phénomènes physiques ? Répondre par oui ou par non à ces questions, c'est oublier les phénomènes complexes qui caractérisent les activités de l'esprit, et cela risque d'avoir des conséquences catastrophiques.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
Lecture(s) : 221
Tags :
EAN13 : 9782296415195
Nombre de pages : 223
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les ruses de l'esprit
ou les arcanes de la complexité

Collection Ingenium
Dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne

« Car !'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est-à-dire pour faire»

Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 « la Méthode des études de notre
temps », méthode ou plutôt cheminement - ces chemins que nous construisons en marchant - que restaure le vaste projet contemporain d'une

Nouvelle Réforme de l'Entendement.
Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l' ingenium

-

cette

« étrange faculté de l'esprit humain qui lui permet de conjoindre », c'est-àdire de donner sens à ses expériences du « monde de la vie» - nous rend intelligibles ces multiples interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés humaines. A la résignation collective à laquelle nous invitent trop souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, «les sciences de l'ingenium » opposent la fascinante capacité de l'esprit humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en formant projets, avec cette « obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci. La Collection Ingenium veut contribuer à ce redéploiement contemporain des « nouvelles sciences de l'ingénierie» que l'on appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques, en l'enrichissant des multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous les domaines, et en s'imposant pragmatiquement l'ascèse épistémique que requiert la tragique et passionnante Aventure humaine.

Déjà paru Marie-José AVENIER, Ingénierie des pratiques collectives. La cordée et le Quatuor, 2000.

.

(Ç) L'Harmattan,2000

ISBN: 2-7384-9316-5

Jacques Miermont

LES RUSES DE L'ESPRIT
OU LES ARCANES DE LA COMPLEXITÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

du même auteur:
Dictionnaire des thérapies familiales. Payat, Paris, 1987 Écologie des liens. ESF, Paris, 1993 L 'homme autonome. Hermès, Paris, 1995 Psychose et thérapie familiale. ESF, Paris, 1997 Psychothérapies contemporaines. L'Harmattan, Paris, 2000

A Grégory

Remerciements

Certains chapitres sont des versions remaniées d'articles parus dans les revues suivantes: "Cybernétique et malentendus" ("G. Bateson et la cybernétique" : Générations) ; "Chemins de traverse" (Notes de lecture, dans les Cahiers de l'AEMCX); "Les silences de la langue" ("La troisième refonte de la linguistique générative" : L'Évolution Psychiatrique) ; "Les tropes du corps" (L'Évolution Psychiatrique). Je remercie les directeurs de ces publications pour leur autorisation à réutiliser ces articles. Corinne Virideau, par sa lecture attentive, ses réflexions et ses suggestions, m'a permis d'améliorer le texte. Ma gratitude s'adresse tout particulièrement à Jean-Louis Le Moigne et Georges Lerbet, qui ont inspiré ces cheminements divers, et ont soutenu de leurs encouragements la réalisation de cet ouvrage.

Prologue
« Toute Pensée émet un Coup de Dés» Mallarmé: Un coup de Dés Jamais n'abolira le Hasard

L'esprit aime l'effet de surprise. Il surgit dans un mot, dans une conversation, dans une langue, dans une phrase. On le découvre avec émerveillement chez l'enfant lorsque la vérité lui sort de la bouche. Il submerge les amants lors de l'alchimie amoureuse par la réunion intime et mystérieuse de leurs êtres sexués. L'œuvre d'art le révèle au point nodal de son architecture. L'objet technique, du fait de son usage lancinant et répété, se trouve brusquement dépassé par sa fonction d'outil. Le regard que nous portons sur les êtres ou sur le monde est ainsi l'enjeu de nombreuses découvertes inattendues. À l'inverse, l'esprit semble fuir lorsque l'on cherche à le cerner, à le définir, à le circonscrire dans une théorie cohérente et totalisante. C'est dire que tel n'est pas mon projet! Il est rare que l'esprit fasse son apparition lorsque l'on cherche à le traquer à tout prix ou lorsque l'on tente de l'appréhender à partir de certitudes monodisciplinaires. Le recours aux démarches interdisciplinaires n'en est pas moins semé d'embûches. De fait, l'esprit semble être un enchevêtrement de déterminismes plus ou moins spécifiés par une série de disciplines hétérogènes. Or il est difficile de considérer que ces déterminismes arrivent à rendre compte, de manière exhaustive, d'une caractéristique essentielle de l'esprit, à savoir son ouverture à l' imprévisibilité et à l'innovation. Il relève de l'ingenium, énoncé par G.-B. Vico comme cette étrange faculté qui permet de relier la réflexion aux expériences vitales, de renouveler sans cesse les interactions entre Épistémè et Pragmatikè, connaissances et savoir faire 1.
1. L'étymologie latine du mot "ingenium" rend compte tout à la fois de la nature intrinsèque ou innée d'un chose, des dispositions naturelles de l'être humain, de son tempérament, mais aussi de sa personnalité, de son intelligence, voire de son talent, de son génie, de son inspiration, de son inventivité.

8 / UN TAXI PHILOSOPHIQUE

Le sens du mot est difficile à manier, renvoyant en français à des acceptions tranchées, souvent présentées comme opposées, exclusives et incompatibles. D'un côté, l'esprit s'entend comme un principe immatériel, une substance incorporelle; l'âme s'oppose ici au corps, à la matière, comme "TTVEUj1a c'est-à", dire le souffle vital. De là, il devient un être imaginaire, incorporel, revenant, fantôme; il conduit au spiritualisme, à l'animisme, voire au spiritisme. D'un tout autre côté, il renvoie à l'intellect, au "vous", au processus mental, à l'intelligence, à la forme que prend la pensée telle qu'elle surgit chez l'individu et telle qu'elle circule dans les groupes. Il en vient à caractériser la personnalité, la qualité d'une production symbolique, voire un style d'échange marqué par l'ironie ou l'humou~. Pourtant, comme je le préciserai, l'époque actuelle tend à traiter l'esprit comme un processus réductible à des phénomènes matériels, ce qui méritera quelque discussion. Un taxi philosophique Je venais de m'installer dans un taxi à la gare de Liège pour me rendre à un colloque en hommage à Siegi Hirsch, un des grands Maîtres contemporains de la thérapie familiale. Le chauffeur me demanda tout à trac, après quelques échanges de prise de'contact où j'indiquais à mon intellectuel interlocuteur que je me rendais à une rencontre de thérapeutes familiaux: « Êtes-vous pour Comte-Sponville ou pour Ferry? » Que diable, me dis-je en mon for intérieur, voilà bien le sujet sur lequel je me penche depuis quelque temps, et qui m'oblige à ne pouvoir me ranger derrière la bannière ni de l'un, ni de l' autre.
2. Le fait qu'il se concrétise et se métaphorise dans la partie volatile d'un parfum, ou dans l'accentuation des mots dans certaines langues, laisse entrevoir des connexions intéressantes entre ces deux acceptions contradictoires. Tout se passe comme si une des caractéristiques de l'esprit renvoyait à un changement d'état, produisant un effet singulier. L'accent d'un mot présente une valeur informative, ainsi que le parfum, même si cette information n'agit pas au même niveau. L'anglais "mind" ne présente pas cette ambiguïté, renvoyant plus nettement au processus mental déconnecté d'un effet du "rrVEUJ-la".

PROLOGUE/9

« Il me faudrait plusieurs courses de taxi pour tenter de vous donner un début de réponse! - Qu'à cela ne tienne, si c'est vous qui payez! - Je vous remercie en tout cas pour cette première séance de thérapie», fis-je à l'instant précis où nous étions arrivés à destination, et où je lui remis mon obole. Comment de fait se situer face à ces affirmations? 1/ D'un côté, le matérialisme. « La vie de l'esprit est tout à la fois produite et déterminée par la matière, en quelque acception qu'on la prenne. » (Luc Ferry, in : A. Comte-Sponville & L. Ferry, 1998, p. 21). Le point de vue philosophique d'André Comte-Sponville ne se contente pas de cette détermination.. Le matérialisme est une conception des êtres et de l'Être qui exclut l'intelligibilité du monde et toute forme de transcendance (Dieu, âme immatérielle). Le corps permet certes de penser, de vouloir ou d'aimer, il est la condition nécessaire et suffisante d'accéder aux valeurs et aux biens spirituels. « C'est où le matérialisme contemporain rencontre la biologie, et spécialement la neurobiologie. Être matérialiste, pour un contemporain, c'est d'abord reconnaître que c'est le cerveau qui pense, et en tirer toutes les conséquences. » (André Comte-Sponville, ibidem, p. 33). Autrement dit, l'esprit serait intégralement réductible à des événements constatables matériellement. Non seulement il serait une production strictement déterminée par des corps repérables dans le temps et dans l'espace, mais encore il ne serait que cela. 2/ De l'autre côté, l'humanisme idéaliste transcendantal. L'esprit est non seulement un principe qui détermine la forme et la réalité de la matière, mais encore ses manifestations sont indépendantes de l'existence des objets et des entités matérielles identifiées comme des corps. On débouche sur le spiritualisme, voire le spiritisme. La version moderne, ou plutôt une version moderne, en serait « l 'humanisme de l 'Homme-Dieu» de Luc Ferry. Bien que ne croyant pas au diable, Luc Ferry voit dans l'hypothèse du risque de la mort l'épreuve de valeurs qui nous apparaissent comme supérieures à notre propre existence. Ces valeurs sont transcendantes, voire absolues, puisque non relatives à tel ou tel contexte particulier. « Je suis persuadé que nous ne pouvons ni ne devons nous empêcher de penser que nos prétentions à la justesse (en morale) et à la vérité (en science) ne

10/ LES TRANSFORMATIONS

DE LA MATIÈRE

sont ni illusoires ni relatives, qu'elles possèdent un certain lien à l'idée d'absolu» (Luc Ferry, ibidem, p. 50). Me sentant quelque peu à l'étroit dans cette sage alternative, que pouvais-je donc répondre à mon chauffeur de taxi philosophe? Les transformations de la matière Le matérialisme tel qu'il est défendu par A. Comte-Sponville a pour lui, apparemment, la force de l'évidence. Les objets et les phénomènes qui nous entourent et que nous percevons à l'intérieur de nous-mêmes ne sont identifiables, en dernier ressort, que par leurs traces matérielles. Mais il arrive que l'évidence soit trompeuse. Un tel matérialisme est en fait un idéalisme des corps tangibles, qui n'est qu'une interprétation, parmi d'autres possibles, des théories physiques et biologiques contemporaines3. Voici quelques exemples en microphysique. Les photons, particules de lumière, ont une masse nulle et se réfléchissent partiel3. Pour André Comte Sponville, l'énergie est encore de la matière. C'est dire que le matérialisme du philosophe devient une tautologie auto-contradictoire. La question ne serait pas de savoir quelle est la consistance de la matière, si elle est permanente ou non, mais si elle est « de nature idéelle ou spirituelle, comparable à notre expérience intérieure, illusoire ou non, de notre esprit ou de notre pensée» (ibidem, note, p. 46). Si la matière ainsi philosophiquement définie est incommensurable à l'expérience intérieure que nous nous en faisons, cela revient à idéaliser la matière et à en voir partout en dehors de nous, et à considérer que l'expérience intérieure est une activité d'essence spirituelle. Pour peu que le philosophe en vienne à considérer que cette activité spirituelle est illusoire, cela revient à dire que le pan-matérialiste extérieur n'est qu'une illusion de son esprit. Et si, à l'inverse, on considère que l'expérience intérieure est une activité qui obéit aux mêmes lois que celles de la physique, la question de savoir si tout est matière n'est plus qu'une affaire de mots. A. Comte-Sponville en conclut que la physique est incapable de nous dire si le monde existe, si la physique est vraie, et si le monde est intégralement matériel ou non. Le philosophe, oui; le physicien, non. Ruse de l'esprit... On conçoit alors que matérialisme de l'auteur soit compatible avec une morale des grandes et des petites vertus.

PROLOGUE

/ Il

lement sur une surface matérielle. La dualité onde-corpuscule, qui les caractérise, est également une propriété des électrons, corpuscules matériels. Les neutrinos sont des particules de masse nulle ou quasi nulle, qui traversent tous les corps en n'interagissant que très rarement avec eux. Les photons et les neutrinos seraient les produits de l'annihilation de la matière et l'antimatière après le Big Bang. Les uns et les autres semblent échapper aux critères courants qui définissent les corps matériels. Les graphes théoriques qui explicitent les conditions de transformation des particules élémentaires apparaissent bien éloignés de cette évidence matérielle, de même que les concepts de champs de force gravitationnels, électromagnétiques, d'interaction forte et faible. Élargissons l'examen. Comment ne pas tenir compte de la complexité des niveaux d'organisation, de la théorie de l'information, des difficiles et passionnantes questions des interférences entre systèmes observants et systèmes observés? Ceux-ci concernent, selon des procédures quasiment opposées, la microphysique quantique et les sciences humaines fondées sur la clinique, l'éducation, la gestion. Réduire la biologie à l'analyse des niveaux atomiques, moléculaires et macromoléculaires n'est pas sans conséquences cliniques patentes et dramatiques. Pour une mise en perspective de l'homme dans ses contextes vitaux, il devient nécessaire d'envisager les théories de l'évolution, de la paléontologie, de l'embryologie. Plus généralement, on fera difficilement l'économie de la théorie de la morphogenèse, c'est-à-dire de l'évolution des formes, qui éclaire les changements structuraux, anatomiques, comportementaux, repérables dans les sciences physiques, biologiques, humaines. Erwin Schr6dinger (1935, pp. 31-32) pose déjà la question du point de vue du physicien: « Qu'est-ce que la matière? Comment allons-nous nous représenter la matière dans notre esprit? La première forme de la question est ridicule. (Comment pourrions-nous dire ce qu'est la matière, ou, si nous en venons à ce problème, ce qu'est l'électricité, l'une et l'autre étant des phénomènes qui ne nous ont été donnés qu'une seule fois ?) La seconde trahit déjà un changement complet d'attitude: la
matière est une image dans notre esprit - l'esprit est donc antérieur à la matière (nonobstant l'étrange dépendance empirique

12/ LES TRANSFORMATIONS

DE LA MATIÈRE

de nos processus mentaux à l'égard des propriétés physiques d'une certaine portion de matière, notre cerveau ». E. Schrodinger en conclut que nos conceptions de la matière se sont révélées beaucoup moins matérialistes qu'elles ne l'étaient pendant la deuxième moitié du XIXème siècle. La forme remplace la matière comme concept fondamental. L'individualité des corps observés provient de la structure de leur assemblage, de la figure ou de la forme, ou encore de leur organisation. L'identité du matériau, quand il existe, ne joue qu'un rôle subordonné. Bien plus, en agissant sur cette structure, on modifie les conditions d'apparition et de disparition des corps individués, voire leur nature. Jean-Marc Lévy-Leblond4 (1984, p. 170) écrit par exemple: « Il y a une différence de nature entre la matière dominée par les forces électriques et la matière dominée par les forces gravifiques : que la forme d'un caillou soit quelconque alors qu'une planète est ronde manifeste pleinement l'effet de concentration volumique dans le second cas. La transition entre les deux formes se fait pour des masses voisines de celles d'un astéroïde: un petit astéroïde n'est qu'un gros rocher (de forme arbitraire), un gros astéroïde est une petite planète (de forme sphérique). (..) une masse suffisamment grande, à cause d'effets relativistes, un morceau de matière perd sa stabilité absolue et n'est plus garanti contre l'effondrement gravitationnel par les effets quantiques du principe de Pauli. » Comme le souligne Werner Heisenberg (1968, p. 101) loin 4. C'est à partir d'une observation de cet auteur concernant l'antimatière qu'A. Comte-Sponville affirme son pan-matérialisme. L'antimatière serait une polarité symétrique de la matière telle que nous la connaissons; quant à la lumière (rayonnement photonique) et aux neutrinos, ils seraient une forme neutre de matière. Gilles Cohen- Tannoudji et Michel Spiro (1986-1990, p. 34) soulignent pourtant que la théorie quantique permet de rendre compte de la différence de nature entre les particules de matière et les particules d'interaction. Les particules de matière sont des fermions et sont impénétrables (deux fermions ne peuvent être dans le même état à la même position) ; les particules d'interaction sont les bosons, et sont superposables (le laser en est un exemple, produisant des flux très intenses de photons de même énergie).

PROLOGUE

/ 13

d'être des entités inaltérables, des données de la nature, toujours identiques à elles-mêmes, les particules élémentaires sont des systèmes dynamiques composés. Une particule élémentaire « peut être - virtuellement - cette particule elle-même plus une paire (de particule et d'antiparticule), ou cette particule plus deux paires, et le concept de particule élémentaire a complètement changé. » « Pourquoi la matière est-elle stable? La réponse est qu'elle ne l'est pas! » (Sheldon L. Glashow (1991, p. 294). Ondes et corpuscules, photons de masse nulle, neutrinos électriquement neutres et quasiment sans masse, n'interagissant presque jamais avec la matière condensée, forces d'interaction faible, forte, électromagnétique relevant d'un même système mathématique fondamental. Toutes ces affirmations viennent d'éminents physiciens étudiant les constituants ultimes de la matière. Pour peu que l'on étudie les objets réellement rencontrés, leur genèse et leur évolution, de toutes autres questions se posent, qui rendent l'idéalité matérialiste bien problématique. L'extraordinaire diversité des formes dynamiques caractérisant les organismes vivants rendra encore plus discutable la réduction des phénomènes observés à leur dimension exclusivement "matérielle". À dire vrai, A. Comte-Sponville n'a que faire des recherches de la microphysique (voire note précédente) et des sciences en général. Seul le philosophe serait en mesure de nous dire si le monde existe, et de poser les bonnes questions sur sa réalité ultime. Peut-on diviniser l'humain? Quant à L. Ferry, il tente d'enraciner le sacré et le divin dans l'homme, et l'homme uniquement. Plus question d'en référer à une hétéronomie de la nature (matérialisme) ou du divin (spiritualisme), ni même de laisser l'interrogation ouverte. La liberté et les excès qu'elle génère chez l'humain suffiraient à rendre compte du sacré, du divin, du diable, de la profanation, du blasphème, du sacrilège. Non seulement « l 'homme n'est pas si petit que le disent le matérialiste et le chrétien ensemble» (1998, p. 31), mais il devient l'unique référence de ses malheurs et de sa turpitude. Cet « homme-Dieu» est strictement autoréférent. Sa

14/ PEUT-ON

DIVINISER

L'HUMAIN?

transcendance serait réductible à l'immanence des productions humaines, et d'elles seules. L. Ferry reconnaît qu'il ne peut apporter aucune preuve à une telle option. Son évocation des « massacres du Rwanda (ou de tout autre) » suffirait à affirmer le divin dans l'homme; peut-être le diable tout autant, ou le dieuable, comme eût pu écrire Joyce. Peu importe, apparemment, l'importance des conditions climatiques, économiques, culturelles, des racines biologiques, éthologiques et ethniques de la violence, des haines raciales, des crises d'identité collective, des conflits idéologiques et religieux, etc. J'avoue ne pas bien saisir en quoi une telle théologisation de l'être humain et de lui seul est un humanisme. Je crains que l'autonomie d'un homme à ce point autoréférent ne soit des plus limitées. Que l'on me pardonne cette citation personnelle: l'autonomie n'émerge que par l'interférence de processus autoréférentiels et hétéroréférentiels, et de leurs oscillations (L 'homme autonome, 1995). Côtoyant la souffrance physique et psychique quotidiennement, observant les horreurs inhumaines qui semblent bien caractériser la nature (ou la culture) humaine, je ne vois pas pourquoi je devrais en référer à ces "valeurs absolues", au non d'un idéalisme transcendantal athée. Incrédule animé d'une foi mystique inconsciente, je reste ouvert aux questions posées par les grandes religions de l'humanité. L'accompagnement de nombreux patients et groupes familiaux et sociaux animés de multiples systèmes de croyances et de valeurs m'y oblige. Celui qui ne croit en rien est un grand croyant. Étant assuré que ce qui est incertain ne saurait être crédible, il est tout dévoué à son absence de certitude. Je me garderais pour autant d'en faire appel à la "vérité absolue" en matière scientifique, ou à une morale transcendantale en matière éthique, sans pour autant l'exclure. L'hypothèse d'un principe divin, ou d'une conscience cosmique qui rende compte de l'émergence de la conscience humaine n'est pas absurde d'un point de vue scientifique, en tant que conjecture. Elle ne saurait se superposer à l'acte de foi, dont la conjecture, tout aussi digne de respect, repose sur de tout autres fondements. À l'affirmation: « La vérité absolue n'existe pas », je réponds volontiers, « Absolument! ». Décidément, la question se pose: les modernes sont-ils sages?

PROLOGUE

/ 15

L'émergence

de l'esprit

et les arcanes de la complexité

Me voici donc sollicité à tenter de cheminer autrement. Le corps, l'esprit, l'environnement proximal, l'univers global ne permettent pas d'idéaliser tel ou tel "découpage" au détriment des autres possibles. La matière, l'énergie, l'information sont des concepts approximatifs, larges et flous, qui perdent leur signification lorsqu'ils sont utilisés séparément, et qui deviennent vite confus lorsque les conditions de leurs manifestations et de leurs transformations ne sont pas précisées. Il est pourtant bien difficile de les éviter pour rendre compte des activités de 1'esprit. Apparemment, la révolution cybernétique a confirmé le caractère incontournable des composants matériels sans lesquels il n'existe ni communication, ni cognition. Plusieurs supports, qu'ils soient biologiques ou matériels, sont capables de réaliser des fonctions semblables, pour peu que leurs agencements le leur permettent. K. Lorenz l'avait conceptualisé en comparant les lignages phylogénétiques des insectes et des mammifères. N. Wiener l'a généralisé en considérant les performances computationnelles de machines susceptibles de traiter et de communiquer des informations. L'esprit exige, pour se manifester, d'en passer par des manifestations corporelles. Enlevez un composant matériel, supprimez la source d'énergie, et l'esprit fait cruellement défaut. Réduisez les capacités de la mémoire de travail, et les performances mentales chutent considérablement. Les tâches apparemment les plus simples réclament alors un temps considérable pour être accomplies, et demandent des dépenses d'énergie importantes, voire surhumaines. Sans substance nerveuse, 1'homme perd telle ou telle de ses aptitudes, de façon plus ou moins complète et plus ou moins irréversible, selon la région lésée. Sans composant électronique approprié, l'ordinateur devient incapable de traiter les informations. Sans la lettre, le mot perd son esprit. À l'inverse, il est plutôt difficile de préciser ce que l'esprit détermine. Il ne suffit pas de penser très fort à quelque chose pour que cette chose arrive. Une attitude, une parole, une pensée ne sont autoperformatives que dans certaines circonstances par-

16/ L'ÉMERGENCE

DE L'ESPRIT

ET LES ARCANES

DE LA COMPLEXITÉ

ticulières. Pourtant, un être sera soumis à des transformations profondes en fonction de certains stimuli dont la forme singulière et le contexte relèvent bien d'un état d'esprit, qui ne peut alors être réduit au fonctionnement des sous-systèmes qui le produisent. Les déterminismes entre objets matériels, champs énergétiques, configurations informationnelles sont loin d'être identiques et symétriques. Un coup de pied dans un ballon ou dans les fesses n'a pas les mêmes effets, ni pour l'émetteur, ni pour le récepteur. L'énergie qui mobilise un objet est difficilement comparable à la foi qui déplace les montagnes. L'idée que l'esprit puisse agir directement sur la matière reste hautement conjecturale et renvoie à des hypothèses paranormales. Indépendamment de ces hypothèses, ce qu'on appelle l'esprit semble pourtant avoir une incidence non négligeable sur certains agencements matériels. L'esprit est le produit et l'expression de l'infiniment grand, de l'infiniment petit et de l'infiniment complexe. Cette complexité a une dimension incommensurable, au même titre que celle de l'infiniment petit et de l'infiniment grand. Elle concerne les différents niveaux d'organisation hiérarchique des systèmes d'interaction, et leurs interconnexions. Elle nous dépasse dans l'appréciation de ses effets, à l'intérieur de nous-mêmes et dans l'univers dont nous percevons que nous ne sommes qu'une infime partie. La désorganisation des niveaux inférieurs entraîne des perturbations plus ou moins complètes des niveaux supérieurs. Pourtant, il n'apparaît pas possible de traduire intégralement les formes d'organisation des niveaux supérieurs en ne faisant référence qu'aux formes d'organisation des niveaux inférieurs. Pourra-t-on un jour traduire les manifestations les plus subtiles de l'activité mentale en termes de régulations biochimiques, voire d'interactions microphysiques? Pourra-t-on créer, uniquement par l'utilisation de moyens psychopharmacologiques, l'état mental du mélomane écoutant l'interprétation de la Neuvième Symphonie de Beethoven par Furtwangler en 1952 à Bayreuth? Le matérialisme éliminativiste risque fort de se transformer en une élimination matérielle complète de ce que l'on appelle encore aujourd'hui la matière, a fortiori l'esprit! « Notre manière de concevoir "l'objet", ce qu'on sépare du

PROLOGUE

/ 17

"reste" afin de pouvoir examiner, raisonner, communiquer, marque toutes nos pensées et actions. Or, quasi unanimement, le mot d' "objet" est encore ressenti par le sens commun comme pointant vers un désigné qui est foncièrement lié à de l'invariance (matérielle, morphique et fonctionnelle) et à ce qu'on pourrait appeler une "objectivité" intrinsèque qui préexisterait à tout acte d'observation et de conceptualisation. Tout notre langage, toute la logique et la pensée probabiliste classiques sont fondés sur ce postulat, plus ou moins implicite. (Un tel postulat incline à réfléchir en termes simplifiés, de déterminations à sens unique et de prédictibilité illimitée.) Il semble clair qu'une telle conception de l'objet n'est pas cohérente avec les notions modernes d'information et d'auto-organisation, par exemple. Mais avec la mécanique quantique elle se trouve en contradiction directe, radicale et spécifiable en termes simples» (Mioara MugurSchachter, 1997, p. 171). En étudiant les « états de microsystèmes », la mécanique quantique est confrontée à des entités dont on affirme l'existence, mais qui ne sont pas directement perceptibles par 1'homme. Pour décrire un micro-état, on définit opérationnellement des dimensions de qualification (position, quantité de mouvement, moment de la quantité de mouvement, etc.), en spécifiant un mode opératoire d'interaction entre le micro-état et l'appareil de mesure. Il s'ensuit des marques perceptibles, qui ne détectent pas une propriété intrinsèque préexistante de l'objet, elle crée une propriété perceptible d'interaction entre le micoétat et l'appareil de mesure. « C'est la situation cognitive et le

but descriptionnel - pas la structure interne de l'objet d'étude qui délimitent le domaine de pertinence des descriptions quantiques face aux descriptions "classiques". Dès que la situation cognitive ou le but descriptionnel change, la mécanique quantique - telle quelle- ne s'applique plus» (ibidem, p. 178). M. Mugur-Schachter souligne encore que la toute première phase du processus de conceptualisation est foncièrement active, générative, relativisante, et la création de l'objet d'étude s'y accomplit en général indépendamment de la création des qualifications de cet objet. Il s'ensuit deux actes épistémiques : ceux de production d'un objet d'examen et ceux d'engendrement des qualifications de cet objet, en mettant en évidence les relativités que ces actes épistémiques impriment à toute descrip-

18/ L'ÉMERGENCE

DE L'ESPRIT

ET LES ARCANES

DE LA COMPLEXITÉ

tion. On obtient ainsi une « méthode générale de conceptualisation (génération de sens) relativisée» (ibidem, p. 186). Si l'on considère par ailleurs non plus les microsystèmes, mais les anthroposystèmes, où l'appareil de mesure s'identifie à l'être humain lui-même, comme dans les situations de consultation, d'éducation, de gestion, de management, on notera l'émergence de problèmes épistémiques voisins. La nature de l'observation, de la description, de la finalité de l'observateur acteur, interagira immédiatement avec le processus observé. L'extrême diversité des virtualités et des potentialités des protagonistes conduira à une actualisation en grande partie déterminée par les grilles de l'intervenant humain. Le processus ainsi généré est de même sous-tendu par des entités qui échappent à la perception de l'observateur. Les dimensions de qualification (position corporelle, intensité émotionnelle, potentialité virtuelle et actualisation mentales, etc.) ne permettent plus de définir un objet existant de toute éternité, mais un processus d'interaction qui caractérise l'anthroposystème. Prenons un exemple. Pour comprendre le fonctionnement de l'esprit, il apparaît indispensable de préciser les localisations cérébrales qui participent à l'activation mentale. Pourtant, si l'on appréhende l'esprit comme une production exclusive du cerveau isolé du corps dans sa globalité et de l'environnement, cela revient à le couper de ses contextes vitaux et intelligibles. C'est l'interaction de l'organisme dans un environnement donné et construit qui permet à l'être vivant de se réaliser et qui donne un sens à ce qui arrive. En produisant des configurations émotionnelles et mentales entre êtres sentants et pensants, le cerveau échappe aux déterminismes de ses propres productions. Le fonctionnement cérébral est une condition nécessaire, mais non suffisante, à l'activation de l'esprit. Les déterminismes organisationnnels créent des processus mentaux qui réalisent de multiples états d'incomplétude algorithmique. Ceux-ci sont ouverts sur le libre arbitre, c'est-à-dire sur l'examen de contextes extrinsèques qui autorisent et réclament l'autodétermination des décisions à partir des circonstances conjecturales de l'environnement. L'observation clinique nous montre de nombreuses manifestations de l'esprit humain, tant normale que pathologique. Ce qui

PROLOGUE

/ 19

est observé change selon la nature du projet de l'observation. Une consultation peut revêtir la forme d'une investigation, d'une enquête, ou d'une action thérapeutique. Il s'agit, ni de réduire le normal au pathologique ni d'expliquer l'un par l'autre. Les informations pertinentes pour une forme particulière de thérapie ne recouvrent pas nécessairement celles qui sont sollicitées pour une autre. A fortiori dans une situation normale. Non seulement le projet influence la méthode de l'enquête, mais encore la méthode elle-même crée peu ou prou la réalité de ce qui est constaté. Il n'empêche. Un symptôme est fréquemment le témoin d'une situation dont l'éthique interdit d'envisager une tentative de reproduction expérimentale. Il permet d'observer des phénomènes habituellement imperceptibles, qui sont en quelque sorte amplifiés du fait de la situation extrême. 1/ La psyché découverte par la psychanalyse repose sur un dispositif et un protocole très élaborés. Ce qui fait que l'analysant se déplace chez le psychanalyste, mobilise sa prise de parole, supporte le silence, ne saurait se réduire à un processus évanescent, dégagé des conditions physiques, biologiques, psychosociologiques qui conditionnent une telle démarche. Un tel dispositif implique, sur le plan du protocole, une mobilisation énergétique importante, qui s'apprécie déjà dans l'effort que représente une prise de parole qui n'est sollicitée par l'induction d'aucun sujet pré-établi. De nombreux patients ne supportent pas une telle mise en tension, et réclament que le thérapeute pose des questions, oriente la prise de parole dans une direction plus rassurante. Réciproquement, l'écoute du psychanalyste est rien moins que passive; ses interventions impliquent également une mobilisation personnelle intense. 2/ L'esprit, tel qu'il émerge en thérapie familiale, dans des situations où la souffrance physique et psychique atteint plusieurs niveaux d'organisation vitale, conduit à de nouveaux développements. Les conditions de son émergence sont encore plus contraignantes qu'en psychanalyse. Les dispositifs thérapeutiques entremêlent l'utilisation de psychotropes, la mise en place de circuits institutionnels, un soutien et un accompagnement pour les actes apparemment les plus élémentaires de la vie courante. La récupération d'un minimum d'initiative person-

20/ L'ÉMERGENCE

DE L'ESPRIT

ET LES ARCANES

DE LA COMPLEXITÉ

nelle, de projets concrets viables, réclame un important travail de patience et d'imagination. Paradoxalement, ce travail d'invention ne saurait se limiter à l'analyse de transmissions synaptiques, d'actions de neuromédiateurs, de sollicitations de réseaux neuronaux. La coprésence du patient, de ses apparentés, de ses thérapeutes produit une mise en commun d'informations, de sentiments, de pensées, de projets sans lesquels l'administration exclusive de neuroleptiques, d'antidépresseurs et d'anxiolytiques risque d'aboutir à des pratiques déshumanisées et mortifères. Dans de telles situations, le recours à des explications uniquement matérialistes ou idéalistes exclusives tourne court. Je me propose dans ce qui suit d'aborder le problème de l'esprit par une série de détours. Partant des perspectives écosystémiques ouvertes par G. Bateson, le cheminement suivra plusieurs parcours. La théorie de l'esprit sera explorée en considérant les apports de la philosophie analytique, des neurosciences, de l'intelligence artificielle, de la physique quantique, de la linguistique générative, de l'épistémologie génétique. Trois autres angles d'attaque seront ensuite proposés: les représentations imagées du corps, les constituants écosystémiques de la personnalité, l'horizon épistémologique des connaissances. Autrement dit, plutôt que de procéder de manière frontale, je tenterai d'apprécier les ruses de l'esprit en m'engageant dans les arcanes de la complexité...

Cybernétique

et malentendus

« ... Comme je le vis, (J Haley) croyait à la validité de la métaphore

du « pouvoir» dans les relations humaines. Je croyais alors - et
aujourd'hui je le crois encore plus fermement- que le mythe du pouvoir corrompt toujours parce qu'il propose toujours une épistémologie fausse (quoique conventionnelle). Je crois que toutes les métaphores dérivées du pleroma et appliquées à la creatura sont antiheuristiques. Elles tâtonnent dans une mauvaise direction, et la direction n'est pas moins mauvaise ou moins pathogénique sociale-

mentparce que la mythologieassociée s 'autovalideen partie parmi
ceux qui y croient et reposent sur elle pour agir. » G. Bateson: HCommentaires à propos de « l'histoire» de Haley". In : Double Bind. Carlos Suzki & Donald C. Ransom, 1976.

Introduction Il existe un nombre non négligeable de chercheurs et de savants qui, au XXème siècle, sont partis de leur discipline initiale pour innover dans une autre, ou en fonder une nouvelle, voire encore constituer un nouveau paradigme ayant des incidences interdisciplinaires. S. Freud, neurologue, novateur dans le domaine de la neurophysiologie, fondera la psychanalyse. John von Neumann, mathématicien, fera des découvertes cruciales en théorie des jeux, en physique quantique, et concevra les ordinateurs séquentiels numériques dont l'architecture porte son nom, et dont les incidences sur les bouleversements de la vie sociale sont plus que jamais actives. Norbert Wiener, également mathématicien, fondera le paradigme cybernétique. Ludwig von Bertalanffy concevra la théorie générale des systèmes à partir de la biologie et de la théorie des systèmes dynamiques. Heinz von Foerster, ingénieur de formation mathématique et physique, initiera la seconde cybernétique, dite « des systèmes observants ». Herbert A. Simon, cherchant à explorer les processus humains de décision, fera des découvertes essentielles en économie (théories de l'administration et de l'organisation), en intelligence artificielle, en sciences de la cognition. Parti de découvertes fondamentales en topologie, René Thom proposera une théorie

22 / INTRODUCTION

générale des changements morphogénétiques qui aura des incidences en biologie, embryologie, linguistique, sémiotique, clinique, etc... Ilya Prigogine, physicien, concevra des travaux novateurs en thermodynamique des processus chimiques irréversibles, dont les retentissements surgissent en biologie, sociologie, économie, philosophie. Le mathématicien Benoît Mandelbrot, en développant la théorie des fractales, révolutionnera la géométrie, et à ce titre renouvellera les cadres de pensée de la plupart des disciplines existantes. Umberto Maturana et son disciple Francisco Varela ont élaboré la théorie de l'autopoïèse dont les ramifications concernent de nombreux champs, bien souvent éloignés de leur discipline d'origine, la biologie. Le biologiste Henri Atlan participera au renouvellement de la seconde cybernétique, au développement des paradigmes de l'auto-organisation et de la complexité. Edgar Morin, sociologue, anthropologue, proposera une vaste synthèse méthodologique, également fondée sur les paradigmes de l'auto-organisation et de la complexité, de même que Jean-Louis Le Moigne, qui donnera ses lettres de noblesse à l'ingénierie, aux sciences de l'organisation, de la décision. Cette liste n'est évidemment pas exhaustive. Dans ce cortège ouvert de personnalités hors du commun, la trajectoire de Gregory Bateson est non moins remarquable. On sait qu'après des études en zoologie, botanique, chimie organique, physiologie, G. Bateson s'orientera vers une carrière d'ethnologue. Puis il participera de manière active aux "Conférences Macy" qui fonderont la cybernétique. En explorant la pertinence du paradigme communicationnel en psychiatrie, il découvrira l'importance des contextes dans l'expression des pathologies complexes' (alcoolisme, schizophrénies) et de leurs incidences thérapeutiques. Il poursuivra enfin ses explorations par l'éthologie des dauphins, en rassemblant son "testament spirituel" dans ses deux derniers ouvrages, l'un consacré à la théorie de l'évolution, l'autre à l'étude des processus religieux, dans une perspective cybernétique et systémique. Ce rapide survol montre un étonnant entrecroisement de trajectoires, qui sont loin de se rencontrer les unes avec les autres en totalité! Et pourtant, elles ne manquent pas de concerner tous ceux qui, de près ou de loin, sont des concepteurs-acteurs de

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.