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LES SANS-TERRE DU BRÉSIL

De
170 pages
Le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST) est aujourd'hui le plus important et le plus représentatif mouvement paysan du Brésil. L'auteur met en évidence l'action de ce mouvement dans la transformation du territoire : quand les Sans-terre transforment les latifundios en assentamentos, ils se resocialisent en brisant les cercles de l'exclusion, et par la résistance et dans la lutte construisent une réalité nouvelle. Une étude sur la nouvelle géographie agraire du Brésil.
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Jean- Yves MARTIN

Les sans-terre du Brésil
Géographie d'un Mouvement socio-territorial

Préface de Bernardo Mançano Fernandes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

É so pensar em você que muda 0 dia minha alegria dti pra ver, niio pra esconder penso em você, vontade de viver mais em paz com 0 mundo e comigo...1 Chico CÉSAR

1

Dédié à un sans-terre: C'est seulement en pensant à toi que lejour change. Ma

joie c'est de voir, pas de cacher. Je pense à toi, par volonté de vivre mieux en paix avec le monde et moi-même. Chico CESAR, in album Marna Mundi, MZA Music, 2000.

(QL'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-1477-3

PRÉFACE

par Bernardo

Mançano

FERNANDES

Faculté

Professeur de géographie des Sciences et de Technologie UNESP Sao Paulo, Brésil

Le MST - Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre - est aujourd'hui le plus important et représentatif mouvement paysan du Brésil. Les Sans-terre luttent contre un intense processus d'expulsion, qui s'est accéléré avec le développement, dans les années 60, du modèle de modernisation économique de l'agriculture et qui se trouve aujourd'hui en crise. Ce modèle privilégie les entreprises capitalistes au détriment de l'agriculture paysanne. Ainsi, l'agriculture capitaliste s'est développée alors que les paysans, dans leur majeure partie, ont été expropriés et/ou expulsés de la terre. Car, dans ce processus, les entreprises capitalistes se sont appropriées des terres publiques, avec l'aide du gouvernement fédéral, et des terres des paysans, augmentant la concentration de la terre, de sorte que le Brésil est le deuxième pays du monde pour la plus forte concentration foncière. Dans les années 90, avec l'avancée

par conséquent

du chômage structurel,

sont multipliées, devenant la principale la lutte pour la terre a-t-elle augmenté et les travailleurs urbains sansemploi y participent. Ils viennent, pour une large part, de familles qui, dans les décennies passées, ont été expulsées de la terre et sont maintenant sans perspective de travail en ville, recherchant dans les installations de réforme agraire (assentamentos) des conditions de vie plus dignes. Par un travail à la base, des occupations, l'affrontement

des politiques néolibérales et les occupations de terres se forme d'accès à la terre. Ainsi

avec les fazen deiro s et le gouvernement, les sans-terre territorialisent le MST dans toutes les régions brésiliennes. Pendant ce temps, le gouvernement traite toujours cette question avec des politiques compensatoires, implantant des assentamentos là où les sans-terre occupent des latifundios. Au cours de la seconde moitié des années 1990, le gouvernement Fernando Henrique Cardoso, devant l'intensification des occupations réalisées par les sans-terre, a implanté des milliers d'assentamentos ruraux, tout comme il a régularisé les terres des posseiros en Amazonie. Depuis 1997, dans le cadre d'accords avec la Banque Mondiale, le gouvernement brésilien a mis en œuvre des politiques d'achat et de vente de terre, qui ont été baptisées Cédula da Terra et Banco da Terra. Toutefois, ces politiques n'ont pas été suffisantes pour déconcentrer la structure foncière. C'est de cette manière que l'implantation d'assentamentos - résultat des occupations de terres -, la régularisation foncière des terres des posseiros et les achats de terres ont été dénommés « réforme agraire» par le gouvernement et par quelques scientifiques qui appartiennent l'intelligentsia à son service. En réalité, ce à quoi nous assistons est un processus d'implantation d'assentamentos ruraux conjointement à l'intensification de la concentration foncière, comme on peut l'observer à travers les chiffres des recensements agricoles. Dans sa tentative pour contrôler la question agraire et empêcher la croissance des occupations de terre, le gouvernement a créé des lois pour criminaliser les Sans-terre, ne pas exproprier les terres occupées et ne pas installer les familles qui participent aux occupations. C'est pour une meilleure compréhension de cette réalité que nous recommandons la lecture de ce livre. Dans cet ouvrage, le géographe Jean-Yves Martin analyse le MST à partir de différents thèmes. C'est une étude de géographie agraire du Brésil. Certainement, les lecteurs français pourront y prendre connaissance de la question agraire du pays à travers la compréhension du plus important mouvement paysan du Brésil. Ce livre peut-être lu aussi bien par les spécialistes que par ceux qui veulent simplement mieux connaître le MST et le Brésil. Dans ce travail, l'auteur met en évidence l'action de ce mouvement dans la transformation du territoire. Au fin de compte, quand les Sans-terre transforment les latifundios en assentamentos, ils se resocialisent en brisant les barrières de l'exclusion. Et ainsi, transformant l'espace, ils s'emparent également du temps, construisant une réalité nouvelle par la résistance et dans la lutte. Ce livre est un recueil de textes rédigés au cours de la période 1997 -2001, qui ont été révisés et augmentés. Il réunit des documents, des faits et des informations qui contribuent beaucoup à ce que le lecteur puisse mieux interpréter le contenu de l'ouvrage. Ici l'auteur

8

présente le MST comme un mouvement socio-territorial, ce qui le distingue des anciens mouvements paysans de l'histoire du Brésil. J- Y Martin analyse le MST à travers son autonomie par rapport à des institutions qui ont contribué à sa formation: églises, partis, syndicats, etc. L'auteur souligne aussi la légitimité de la lutte des Sans-terre, qui cherchent à changer leur destin. Ces deux thèmes sont peu connus du grand public, parce que les médias du Brésil et le gouvernement imposent une version déterminée dans laquelle les sans-terre sont présentés comme des barbares. Ainsi, dans le premier chapitre, J- Y Martin présente le Brésil des Sans-terre, à travers différentes lectures sur le thème, réunissant les idées de divers chercheurs, ainsi que les données d'institutions variées. Il rappelle le processus de formation du MST, de 1979 à 2000, en analysant les occupations, les affrontements avec les latifundistes, les assentamentos conquis et le rôle de l'agriculture familiale au Brésil. Dans le chapitre 2, il étudie la nouvelle géographie rurale du Brésil, après les luttes contre l'esclavage, la guerre de Canudos jusqu'au Ligues Paysannes. De cette manière il souligne l'originalité du MST dans la réalisation des occupations massives de terres. De la même manière, il étudie la réaction du gouvernement et des grands propriétaires au processus de territorialisation du MST. Le troisième chapitre est une contribution théorique à destination de ceux qui sont intéressés par l'étude des mouvements sociaux. L'auteur discute ici des concepts de mouvement socio-territorial et de géograficité du MST. C'est un débat que nous avions entamé dès le début des années 90. En ce temps-là, il n'existait guère d'études de géographie qui se préoccupaient des mouvements sociaux. Ils étaient considérés comme des objets d'études de la seule sociologie. Depuis lors, nous avons mené un essai théorique en étudiant les processus de spatialisation et de territorialisation du MST. Aujourd'hui les travaux de géographes au sujet des mouvements sociaux sont plus nombreux. Assurément ce chapitre est une importante contribution concernant le « regard» géographique sur les mouvements sociaux. Les chapitres 4, 5 et 7 contiennent l'une des questions cruciales du problème agraire brésilien: la violence rurale. Etudiant la judiciarisation de la lutte pour la terre, avec la criminalisation des actions des Sans-terre, J- Y Martin distingue divers types de violences, à partir de différents auteurs et institutions. Il montre que les actions violentes contre les paysans ne se produisent pas seulement dans les régions les plus pauvres, mais également dans les régions les plus développées. La violence contre les paysans sans-terre est un fait de tous les temps et de tous les lieux.

9

Le chapitre 6 est une analyse du discours de la réforme agraire et de la population potentielle pouvant être installée. L'auteur y discute des mécanismes utilisés par l'État et de ce qu'est sa compétence pour implanter cette politique. Il présente des données sur les assentamentos et analyse divers documents et textes sur la question. Les chapitres 8 et 9 sont des études sur les 500 ans de lutte pour la terre et la modernité de la résistance paysanne. En ce sens, l'auteur évoque l'actualité des luttes du MST, en montrant qu'elles constituent d'authentiques actes de citoyenneté. Ainsi, J-Y Martin démontre que ce qui est volontiers qualifié d'archaïque par des penseurs prétendument «modernes », s'avère en réalité particulièrement porteur d'avenir. Le dernier chapitre est une analyse des événements récents par lesquels se construit une nouvelle phase de l'histoire du MST. Il décrit l'utilisation des politiques de caractère néolibéral, comme par exemple celles qui visent à transformer la réforme agraire en un marché de terres, ou à criminaliser les Sans-terre qui exigent que le gouvernement assume ses attributions et compétences définies par la Constitution, en réalisant la réforme agraire au moyen de l'expropriation de terres, conformément à la loi. Il présente également l'attitude des médias, qui diabolisent le MST, et les appuis que les sans-terre reçoivent de la part des intellectuels et des organisations. De fait, comme conclut J-Y Martin, le MST donne une leçon de

géographie Pendant à Porto
parties différents l'aversion mêmes.

et d'histoire

sur la dignité humaine.

Même avec tous leurs

défis, impasses, erreurs et attentes, les pensent qu'il est possible de transformer,

Sans-terre continuent et en mieux, ce monde. la tenue du Forum Social Mondial au Brésil, en janvier 2001, Alegre, dans le Rio Grande du Sud, des paysans de toutes les du monde étaient présents. Depuis plus d'un siècle que spécialistes annoncent la fin du paysannat, ceux-ci, ignorant intellectuelle à leur égard, continuent de lutter pour être eux-

Ainsi, suivant le thème du Forum Social Mondial, les Sans-terre du Brésil font-ils la démonstration qu'un autre monde est possible. En ce sens, ce livre est avant tout un défi, par son contenu et par sa méthode d'analyse. Après avoir lu cet ouvrage le lecteur aura une autre vision des Sans-terre et du Brésil. Et il aura aussi certainement une autre vision de la science géographique.

8.M.FERNANDES
Prof. Dr., UNESP Sao Paulo

10

Avant-propos
«Nous ne nous sommes pas encore débarrassés de notre ancienne arrogance du haut de laquelle nous considérons tous les pays non-européens comme des sortes de colonies intellectuelles dont on reçoit impassiblement les hommages sans songer à les payer dignement de retour ».
Stefan SWEIG, Merci au Brésil (1936) 1

Avec l'actualité récente - celle du second procès et de l'acquittement de José Rainha (3-5 avril 2000), du IVèmeCongrès du mouvement, à Brasilia (août 2000), du Forum Social Mondial de Porto Alegre Oanvier 2001), de la reprise (peut-être en août 2001) du procès des responsables militaires du massacre d'Eldorado dos Carajas, qui a fait 19 morts chez les Sans-terre en avril 1996 - l'intérêt pour le Mouvement des paysans Sans-Terre du Brésil (M.S.T.) a enfin réussi à soulever la chape de silence médiatique qui pesait sur lui dans notre pays depuis trop d'années.

On persistant paysan? un temps exemple,

pourrait évidemment s'interroger sur les raisons d'un tel état de fait. Préjugé sur la nature forcément archaïque de tout mouvement populaire, de surcroît Ou effet de modes plutôt insaisissables, et qui font qu'après s'être pendant intéressé au Brésil et aux Indiens de la forêt amazonienne, on devrait, par tourner désormais plutôt ses regards vers le Chiapas mexicain?

De son côté, la recherche géographique universitaire française - dont les cloisonnements et les querelles académiques semblent la tenir à l'écart de bien des "rumeurs du monde" 2 - paraît, elle aussi, avoir beaucoup de réticences à prendre en considération les luttes et conflits sociaux, en général, et brésiliens, en particulier. Les quelques spécialistes attitrés du Brésil - les géographes dits parfois "brésilianistes" n'en font ainsi guère leur centre d'intérêt 3. Leur éloignement- tant thématique

-

qu'épistémologique - d'avec la recherche géographique brésilienne actuelle, semble même, à l'examen, plutôt surprenant, cette dernière apparaissant bien autrement soucieuse de "recherche participante" et ouverteà la demandesocialepressante qui
s'exprime à son égard dans le pays.

Face à ce manque
d'ailleurs nourrissais mouvement. objectivement depuis J'avais un

d'intérêt par certain

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le Mouvement de le tout projet de

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- qui se traduit le sujet livre sur de - je ce mon

l'absence

ouvrage

notamment

préoccupation

l'achèvement

travail de recherche pour une thèse de doctorat en géographie (entre 1994 et 1998)4. Etant alors d'abord parti à la recherche du Nordeste brésilien traditionnel, j'y avais, en
fin de compte, Avec les surtout découvert les paysans récents Sans-terre de l'actualité, et le M.S.T.. il m'a donc semblé que le développements

besoin d'un tel ouvrage se faisait encore davantage sentir. Mais les quotidien retardaient sans cesse la réalisation pratique de ce projet. travail réflexions profession multiples articles, même projet. Jusqu'à accumulé modeste reprendre initialement d'entretiens Cette ensemble aussi José ou Rainha théoriques, Regards peu objectif. une la ce que je me rende à peu J'ai bonne forme de donc partie la sorte choisi de cette finalement devenait l'option production comptes à l'évidence sans mise rendus doute en au jour de que le matériel suffisant ici de quelle le jour, pour œuvre de synthèse et temps d'enseignant sollicitations entrevues, coup, toujours actions plus me semblait et par créaient exiger Mais, autant nécessairement dans le même associatif, prise temps, syndical le temps de de réécriture. alors

urgences du Ce nouveau nouvelles par ma de du ce que

recul,

le militantisme d'occasions - d'avancer défaut

et politique, me faisait,

- cours,
sur le sujet, mener

conférences,

débats,

militantes... cruellement

pour

à bien

et concrétiser

rédactionnel remplir qu'en ce et ait été rassembler transcriptions

- articles,

conférences,

- pour en faire la matière même des dix chapitres
manière sans doute de procéder présente, purement certes, factuels l'inconvénient par exemple, - comme

de ce petit livre.
d'offrir côte au lecteur procès

un
de

un peu disparate

qui met,

à côte,

des textes

différents

que des articles (chap.

sur le second

7) - d'une lecture plus abordable, et des articles sans doute plus ardus, portant sur la géographie à l'époque ou pour Brésiliens présente
de ce

plus scientifiques des nouveaux ceux écrits pour la de Géographie, (Chap.3).

mouvements revue l'Association Mais,
avantage.

populaires (Chap.8)

de la mondialisation, les Cahiers

comme de Paulo

Prudentino

des Géographes cet
Si les

- U.N.E.S.P. de Sao
peut-être
livre ne sont

inconvénient
divers chapitres

aussi, au bout du compte, pas tous semblables - ni
veine et s'inspirent

un
dans

leur statut,

ni dans

leur forme

- ils sont cependant

de la même

tous

d'une seure et même préoccupation: comprendre et expliquer, au mieux, l'importance du Mouvement des paysans Sans-Terre du Brésil, en tant qu'exemple de mouvement socio-territorial des politiques populaire néolibérales. en lutte

contre les effets désastreux

de la globalisation et

Le Mouvement des Sans-Terre brésiliens (MST) fait donc désormais l'objet d'un plus large intérêt, très légitime. Mais si ses actions ont été surtout popularisées en

France par les photographies de Sebastiao Salgado et les campagnes des organisations humanitaires (Frères des Hommes, CCFD...), il persiste encore bien des obscuritéssur ce qu'il représente réellement au Brésil. On peut donc ainsi,à son

12

propos,

se poser les quelques questions suivantes:

de quelle manière le MST vient-il

s'inscrire dans la riche tradition historique de radicalité paysanne brésilienne? Comment, face à l'échec des organisations syndicales paysannes plus traditionnelles, peuvent s'expliquer le succès et le dynamisme du MST ? Qu'en est-il réellement de la Réforme agraire au Brésil, dont la nécessaire réalisation est le principal cheval de bataille du Mouvement? N'est-elle pas moins le résultat de la politique gouvernementale, qui reste très insuffisante, que la conséquence directe de la lutte pour la terre impulsée par le MST ? Pourquoi, malgré une large approbation de l'opinionpublique brésilienne, le MST reste-t-iI si durement en butte au discrédit et à la répression orchestrés par le gouvernement fédéral? Comment, cependant, face aux difficultésde l'oppositionpolitiquede gauche, le MST, mouvement socio-territorial paysan, en est-il arrivé à incarner l'espoir politique de toutes les forces populaires brésiliennes qui restent opposées à un triomphe sans entrave du néolibéralisme dans leur pays?
Tels qu'ils sont, les textes ainsi rassemblés dans ce livre

-

revus,

mis à jour et

souvent augmentés - offrent donc au lecteur la latitude de choisir, d'abord, selon ses goûts et ses curiosités. Les dix chapitres peuvent ainsi être lus dans un ordre différent de celui de leur présentation qui reste, à peu de chose près, l'ordre chronologique de leur parution initiale entre 1997 et 2001. J'ai ajouté ou annexé à chacun de ces divers chapitres un certain nombre de documents - textes, schémas, graphiques, chronologies, etc. - qui apporteront des précisions complémentaires utiles, ainsi que des justifications plus poussées à des formules parfois trop allusives ou elliptiques auxquelles condamne l'expression orale ou journalistique dont on retrouvera encore certaines traces dans le texte même des chapitres. Je tiens à remercier ici - au risque, évidemment, d'en oublier - tous ceux et toutes celles, ami(e)s proches ou lointain(e)s, qui m'ont poussé, par leurs réflexions et leurs sollicitations, parfois même sans vraiment le mesurer, à avancer chaque fois un peu plus sur le chemin des Sans-terre brésiliens. Ma gratitude va ainsi tout particulièrement à mon ami depuis plus de dix ans, le géographe universitaire et militant sans-terre, Bernardo M. Fernandes; à Maria do Fétal de Almeida; à Jean-Luc Pelletier, qui a bien voulu relire une des versions de ce livre; à Rosa Miriam Ribeiro et toute l'équipe d'Info-Terra et de l'O.N.G. Frères des Hommes; à Sylvie Churie; à Françoise Amossé ; à Esmeralda Cardenas; au bâtonnier Jean Le Mappian ; à JeanFrançois Quimerch, ainsi qu'aux universitaires - géographes ou sociologues, français et étrangers - ouverts à ces questions, que sont Guy Di Méo, Edward Soja et James

Petras.

13

Carte

des localisations

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14

Document: Le point de vue du géographe ruraliste brésilien Ariovaldo Umbelino de Oliveira
Au sein de cette diversité de mouvements sociaux dans les campagnes brésiliennes, au cours de la décennie des années 80, le Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre est né et s'est rapidement répandu. Ce mouvement, initié dans le Rio Grande do Sul, a actuellement, avec les acampamentos, une stratégie de lutte qui fait pression sur le gouvernement brésilien pour faire la réforme agraire. Organisé à l'échelle nationale, il s'est constitué comme le principal mouvement social à la campagne et cherche, à travers l'occupation de terres, à créer des faits politiques qui mobilisent et sensibilisent les gouvernants à la nécessité de l'implantation de la réforme agraire. Ce mouvement pratique également les marches sur les routes jusqu'aux capitales, où sont réalisées des manifestations et des occupations de bâtiments publics (INCRA, par exemple) pour faire pression sur le gouvernement. Bien qu'organisé au plan national, le mouvement a sa plus grande base de pénétration dans les États du Rio Grande do Sul, Santa Catarina, Parana, Sao Paulo, et Mato Grosso do Sul. Comme résultats de ces pressions politiques, le mouvement a conquis des assentamentos dans tous les États où il agit, dans lesquels il cherche à développer des expériences de production collectives, par la création de petites coopératives ou d'associations de producteurs. De cette manière, le Mouvement des Travailleurs Ruraux SansTerre est le plus organisé et le plus combatif dans les campagnes brésiliennes, constituant une nouvelle référence dans la lutte politique des travailleurs brésiliens pour la réforme agraire. Il est important de se souvenir que, pour Alain Touraine, «sans l'action du MST; il ny a pas de réforme agraire », ou encore, «à compter

d'aujourd'hu~rien ne se fera, au Brésil en matière de réforme
agraire, sans passer par le MST». Retenons
qui affirme que les deux au Brésil, et les Zapatistes, nouveautés post-gO au Mexique". également Chomsky, sont les Sans-terre,

Source: A.U. de Oliveira, in : Novos caminhos da geografia [Nouveaux chemins de la géographie], Ed.Contexto, Sào Paulo, 1999, p.l 01. Trad. :J- Y
Martin.

15

NOTES DE L' AVANT-PROPOS
Merci au Brésil, Conférence prononcée par Stefan Zweig à Rio de Janeiro, le 25 août 1936, in: Pays, Villes, Paysages, Ecrits de voyage, Belfond, 1996, p.246. 2 Dans un livre récent, G.Wackermann, décrit ainsi ce qu'il qualifie de «crise de la communauté géographique» universitaire française, in : Wackermann,G.(2000), Géographie humaine, colI. Universités-Géographie, Ed.Ellipses. « Le milieu géographique n'est pas uniquement traversé par des courants de pensée et animé par de salutaires mouvements de rénovation, mais aussi perturbé par l'esprit de chapelle, les affrontements visant le pouvoir « pontifical », c'est-à-dire le droit de décréter une vérité unique, la volonté d'accaparement de la décision finale dans les instances de nomination et de promotion des enseignants et des chercheurs de la discipline, voire de certaines branches de la discipline au détriment des autres. Ainsi de nombreuses innovations, salutaires en soi, depuis le recentrage de la géographie humaine vers sa vocation éminemment sociale, l'émergence et le déploiement de la géographie théorique, jusqu'à l'introduction des sciences mathématiques et de la géographie quantitative, ont été malheureusement entachés d'exclusivisme, de partis pris délibérés suscitant des cassures profondes, alors qu'elles auraient pu susciter de féconds redéploiements et repositionnements » (p.82). « Il importe, ajoute-t-il, que le géographe continue à mettre l'accent sur les signes profonds de dysfonctionnement mondiaux et locaux, sans complaisance et sans outrance, dans le cadre de la promotion d'une démocratie participative, non formelle, qui sache prendre en compte toutes les facettes des relations entre société et espace », pour conclure enfin: « la géographie ne mériterait-elle pas, dégagée de l'esprit de chapelle et de l'ambiance des fausses querelles, de luttes souvent stériles ou de combats d'arrière-garde, d'apparaître dans toute sa vigueur scientifique et son efficacité à un grand public parfois désemparé, désireux de la côtoyer, de s'y retremper pour mieux y retrouver le Nord et moins naviguer à vue ?» (p.339340).
Ainsi - et pour ne prendre qu'un exemple récent

1

3

- dans

la

4ème édition,

pourtant présentée comme « revue et complétée », du livre qui fait autorité sur le Brésil, l'auteur, H.Théry, ne consacre-t-il au M.S.T., en tout et pour tout, que cinq (5) lignes (P.2l1), d'un ouvrage qui ne compte pourtant pas moins de 288 pages (Le Brésil, CoII.U, géographie, Armand Colin, février 2000). 4 Voir J-Y Martin: "Identités et territorialités dans le Nordeste brésilien...", Ed. du Septentrion, 2000, Villeneuve d'Ascq.

16

Chapitre 1

LE BRÉSIL DES SANS-TERRE
t

Le Brésil est un "pays-continent", puissance régionale émergente certes, Inais toujours en attente, pour une très large part des Brésiliens, et au-delà d'une croissance fluctuante, d'un véritable développement, qui soit moins inégal, socialement et régionalement2. Manuel Correia de Andrade, géographe brésilien, décrit ainsi - sans complaisance - ce qu'il considère comme étant les principales caractéristiques de la crise brésilienne contemporaine: «Le Brésil, bien qu'étant l'un des pays de grande extension territoriale, avec une population assez nombreuse et avec des ressources naturelles des plus abondantes et diversifiées, se présente comme un pays pauvre, avec la plus grande dette externe du monde, avec une population aux revenus faibles et mal distribués, avec des conditions de santé des plus précaires et avec des différences régionales accentuées. D'où nous en arrivons à une situation critique dans laquelle les classes dominantes tirent profit d'une exploitation sans frein des classes moins favorisées et collaborent à l'exploitation faite par les groupes transnationaux »3.

Milton Santos, autre géographe, connu comme étant l'initiateur et le pilier de l'école "critique-radicale" dans son pays, évoque quant à lui ainsi, dans son livre « L'espace du citoyen », les origines et les conséquences de cette évolution socio-spatiale du Brésil, pour en

souligner tous les effets négatifs, y compris du point de vue de la citoyenneté. «Dans aucun autre pays, dit-il, n'ont été ainsi contemporains et concomitants des processus comme la déruralisation, les migrations déracinantes brutales, l'urbanisation galopante et concentrée, l'expansion de la consommation de masse, la croissance économique délirante, la concentration des médias écrits, parlés et télévisés, la dégradation des écoles, l'installation d'un régime répressif avec la suppression des droits élémentaires des individus, la substitution rapide et brutale, le triomphe, encore que superficiel, d'une philosophie de vie qui privilégie les moyens matériels et se désintéresse des finalités de l'existence et intronise l'égoïsme comme loi suprême, parce qu'il est l'instrument de la recherche de l'ascension sociale. En lieu et place du citoyen s'est formé un consommateur, qui a accepté d'être appelé usager»4.

Pour rendre compte de cette situation M.Santos estime qu'au Brésil comme ailleurs, la période actuelle serait celle «de la production de l'espace productif» au cours de laquelle se constitue, sur des territoires de plus en plus vastes, ce qu'il appelle le « milieu technico-scientifique », c'est-à-dire, précise-t-il, «le moment historique au cours duquel la construction ou la reconstruction de l'espace se fait avec un contenu croissant de science et de technique »5. Mais, un tel modèle économique et spatial provoque une distorsion de la production, avec une production extravertie, au plan fédéral comlne au plan régional, ainsi qu'une distorsion de la consommation, marquée par une « consommation ostentatoire» qui ne concerne que moins d'un tiers de la population, ceci aux dépens de la consommation de biens essentiels qui font défaut à la majorité de la population. Il s'agit évidemment là d'une dimension essentielle pour comprendre la coexistence d'un Brésil riche aux côtés d'un Brésil pauvre6. Il faut donc admettre que le Brésil est ainsi un pays où coexistent, pour certains, les conditions de vie d'un pays développé, alors que d'autres vivent dans les conditions de sous-développement les plus marquées, sans oublier, non plus, qu'il s'y trouve des pauvres dans les régions riches et des très riches dans les régions pauvres 7. Force est donc de constater que dans le Brésil d'aujourd'hui on trouve toujours, au sommet de la hiérarchie sociale, une 'mince frange de privilégiés - en termes de fortune et de pouvoirs - et à la base, une masse considérable, assurément majoritaire, de classes populaires pauvres, avec, entre les deux, un niveau intermédiaire de classes 18

moyennes qui n'aspirent qu'à accéder à la première, mais vivent toujours dans le stress de la menace de replonger dans les secondes. Il est vrai que, depuis son origine, la société brésilienne a toujours été ainsi divisée entre une minorité privilégiée et une masse pauvre. C'est ce que rappel1e aussi C.Buarque, afin de mieux mettre en évidence «l'échec de la modernité brésilienne »8 qui s'est avérée incapable de corriger cette inégalité constitutive. Il rappeJJe ainsi que la modernisation perverse et excluante des années trente « fut réalisée par l'élite, parfois avec l'acceptation et l'appui des masses manipulées et crédules ». A partir des années soixante cette division commença à se transformer en ségrégation à tous les niveaux. Les années soixantedix, souvent vues comme les années du prétendu « miracle brésilien» ont été, avec leur répression politique, surtout celles de l'implantation d'une société de séparation [apartaçào], alors que les années quatrevingts, malgré toutes les conquêtes politiques issues de la Démocratisation, sont désormais perçues comme celles d'une « décennie perdue ». C'est le résultat de cette « tragique réalité qui a surgi à la fin de cette période, avec la crise de la dette, de l'environnement, du pétrole, de la dépendance, de la pauvreté, de l'inégalité, de la violence ». Il semble donc nécessaire de commencer par démystifier, s'agissant du Brésil, le mot même de modernisme tant il a été compromis par le chaos et la perversité de l'actuel type de modernité et par le désastre social qu'il a provoqué au cours des dernières décennies. Le résultat en est un véritable « système de séparation », c'est-à-dire une structure sociale clivée, avec une partie de privilégiés isolés de la majorité, non seulement économiquement, mais aussi juridiquement, deux nations superposées, dans les mêmes villes et dans les mêmes espaces d'un territoire unique. Les vi)]es brésiliennes se caractérisent ainsi désormais, sous le prétexte de l'insécurité, par le développement de pratiques délibérées de ségrégation spatiale: résidences - condominios fechados - et rues fermées protégées par des gardes; centres commerciaux - shopping centers- sélectionnant ceux qui peuvent y entrer; écoles, hôpitaux et services limités aux seuls besoins d'une petite minorité. La modernité brésilienne s'avère donc être une modernité conservatrice, archaïque et excluante, qui conduit de la sorte à un véritable apartheid socio-spatial.

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Ainsi, ce pays, loin d'être à considérer comme une sorte de conservatoire figé des héritages traditionnels que l'on imagine parfois, apparaît bien plutôt comme un véritable champ d'application, en temps réel, des mutations socio-spatiales actuelles les plus tranchées. Il reste donc - bien que d'une manière évidemment renouvelée - un «pays pionnier ». Ce pays détient le record absolu en ce qui concerne les écarts entre riches et pauvres. C'est ainsi que le rapport entre les revenus des 10 % les plus riches et ceux des 40 % les plus pauvres a atteint 6,36 en 1996, soit un niveau encore plus élevé que pendant cette décennie perdue des années 80. Le décile supérieur - ou dixième des plus riches - possèdent une richesse qui est sans commune mesure avec ceJle de la somme des quatre déciles des plus pauvres. Et ce qui est frappant - le dernier recensement vient encore de le confirmer - c'est que l'écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. Comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs encore au Brésil, les riches sont sans cesse plus riches et les pauvres sans cesse plus pauvres. Ce qui donne à ce pays le caractère de laboratoire social des effets de l' ultralibéralisme, mais dans lequel les écarts sont tellement creusés que sont du même coup créées des conditions de tensions très fortes. S'il est vrai que c'est bien la question foncière qui peut paraître essentielle, ce n'est donc cependant pas le seul problème qui entre en ligne de compte 9. Dans ce contexte général, concernant plus particulièrement les questions agraires, il reste cependant tentant de ne voir dans l'inégalité foncière persistante, qu'un simple héritage du passé colonial, une conséquence tardive de la colonisation portugaise. Evidemment, il y a un passé historique qui pèse lourd. Le latifitndio traditionnel est effectivement né à l'époque de l'occupation et de la colonisation portugaises, il y a 500 ans. Mais il est important de souligner qu'à travers les époques historiques successives, la répartition très inégale des terres, non seulement s'est maintenue, mais s'est même accentuée jusqu'à nos jours. Ce qui fait que cette question reste très importante, cruciale même. Le Brésil est l'un des pays du monde qui a un indice de concentration foncière parmi les plus élevés. Selon les données du gouvernement lui-même - exactement de l'INCRA, Institut national de colonisation et de réforme agraire - 1% des propriétaires possèdent 46 % des terres. Ces latifitndios - souvent des propriétés improductives sans véritable activité agricole - représentent 29 % des
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propriétés et contrôlent 85 % du total des terres. Il existe même 275 très grands latifundios, dits « d'extension », qui contrôlent, à eux seuls, près de 37 millions d'hectares, avec une moyenne de 135.640 ha.IO Alors que 67 % des propriétés sont des minifundios, qui produisent essentiellement pour la subsistance, mais n'occupent pas plus de 9,5% de la superficie agricole totale, les vingt plus grands latifundios du pays contrôlent environ 17 millions d'hectares de terres. IJ faut ajouter que de grandes entreprises étrangères contrôlent également 36 millions d'hectares de terre. Cette concentration se maintient, voire s'accentue. Entre le recensement agricole de 1985 et celui de 1995-96 la part des grands «établissements agricoles» de plus de 1000 hectares est passée de 0.8 à 1% du nombre total, et de 44,1 à 45% de la superficie totale. Dans le même temps, la part des exploitations moyennes et petites de moins de 100 hectares - dont les minifundios de moins de 10 hectares - a baissé de - 0,7 % quant à leur nombre, et de - 1,2 % quant à leur superficie. Au cours des seules années 1995 et 1996, 400.000 petits « établissements agricoles» (minifundios) ont été ainsi rayés de la carte. Cette hyper-concentration foncière génère des conflits pour la terre, qui se traduisent par de multiples assassinats de paysans en lutte. Selon la Commission Pastorale de la Terre [CPTll] 41 paysans ont ainsi été assassinés en 1995, dont 12 dans le massacre collectif de Corumbiara, dans l'État de Rondonia, le 9 août. En 1996, 54 paysans ont été assassinés, dont 19 dans le seul massacre d'Eldorado dos Carajâs, dans l'État du Para, le 17 avril. On compte encore 30 paysans assassinés en 1997, puis 47 en 1998, et enfin 42 en 1999. Pendant les 12 dern ières années, ce sont au total 1.167 paysans qui ont été assassinés. Notons que pendant toute cette période, il n'y a eu, suite à ces assassinats, que 86 procès au cours desquels seulement 7 meurtriers - ou comnlanditaires de ces crimes - ont été condamnés. On prend ainsi toute la mesure de l'impunité qui règne au Brésil au sujet de ces crimes.

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