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LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES DE L'AFRIQUE NOIRE

De
254 pages
L'Afrique noire a conservé massivement jusqu'au XXe siècle la dimension d'un passé très ancien. Les conceptions du monde très anciennes révèlent l'imprégnation de tous les domaines de la pensée et de l'action par ce que nous appellerions aujourd'hui la croyance et le sentiment religieux. Cet ouvrage offre un panorama du système des croyances, les conceptions de base concernant les relations humaines, la discipline communautaire, les types fondamentaux de structures sociales.
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Illustration de couverture: Gaëtan Le Mignant

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0505-7

Les sociétés traditionnelles de l'Afrique noire

Collection Études Africaines

Dernières parutions
Pierre DANHO NANDJUI, La connaissance du Parlement ivoirien, 2000. Arsène OUEGUI GOBA, Côte d'Ivoire: quelle issue pour la transition ?, 2000. Mahamoudou OUÉDRAOGO, Culture et développement en Afrique: le temps du repositionnement, 2000. Mourtala MBOUP, Les Sénégalais d'Italie, Emigrés, agents du changement social, 2000. Jean-Baptiste Martin AMVOUNA ATEMENGUE, Sortir le Cameroun de l'impasse, 2000. Emmanuel GERMAIN, La Centrafrique et Bokassa (1965-1979),2000. Marcel GUITOUKOULOU, Crise congolaise: quelles solutions ?, 2000. Cheikh Yérim SECK, Afrique: le spectre de l'échec, 2000. Félix YANDIA,La métallurgie traditionnelle du fer en Afrique centrale, 2001. Facinet BÉAVOGUI, Guinée et Liberia XVI: -.xx siècles, 2001. Richard MBOUMA KOHOMM, Cameroun: Ie combat continue, 2001. Alain GONDOLFI, Autrefois la barbarie, 2001. A.C. LOMO MYAZHIOM, Mariages et domination française en Afrique noire (1916 -1958),2001. A.C. LOMO MYAZHIOM, Sociétés et rivalités religieuses au Cameroun sous domination française (1916 -1958),2001. Célestin BLAUD, La migration pour études, 2001

JEAN BRUYAS Ancien professeur de Droit public à l'Université de Dakar-Fann

Les sociétés traditionnelles

de l'Afrique noire
Enseignements compilés par Claudia Gutsche

Préface de Abdou DIOUF
Ancien président de la République du Sénégal

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

-

La Convention de Yaoundé. Charte de l'association conclue entre la C.E.E. et 18 États africains et malgache (20 juillet 1963), Annales de l'Ecole Supérieure de Droit de Dakar, Éditions Pédone, Paris, 1965) Yaoundé II. La nouvelle convention d'association entre la Communauté Européenne et 18 États africains et malgache (29 juillet 1969), Éditions A. Pédone, 1970
La Royauté dans l'ancienne traditionnelle Afrique témoin Noire, Éditions Pédone,

-

1966

-

L'Afrique

vivant

d'un passé

universel:

I - Le Culte des ancêtres II - Le Culte des esprits de la nature), Éditions A. Pédone, 1971-72 et 1973-74 Les Institutions Économiques production, échanges, crédit. des Territoires d'outre-mer:

Le Statut financier des agents publics dans les territoires d'outre-mer et plus spécialement en A.O.F. Le Régime des Impôts en outre-mer français Le Régime des Impôts en Afrique et outre-mer français Chroniques de législation Faculté de Droit de Dakar A. O.F. -A.E.F., Annales de la

-

L'Esprit des Institutions politiques, Annales de la Faculté de
Droit de Dakar

Préface

Monsieur Jean Bruyas fut mon professeur de droit public à l'Université de Dakar de 1955 à 1958. Il m'a profondément marqué par la richesse, la rigueur et la pertinence de son enseignement. C'est à ce titre d'ancien étudiant et ami que j'ose en toute humilité rédiger la présente préface. L'ouvrage de M. Jean Bruyas, Les sociétés traditionnelles de l'Afrique noire, repose sur un postulat explicite: l'analogie des anciennes cultures d'Europe, d'Asie, d'Amérique et d'Afrique noire, et sur un postulat implicite: l'unité culturelle de l'Afrique noire. À la manière du grand pédagogue qu'il est demeuré, Jean Bruyas ne pose ces postulats que pour les vérifier par de maintes et pertinentes illustrations tirées des croyances les plus anciennes et les mieux attestées. La démarche en prend du coup un relief et un intérêt accrus par la diversité et la richesse des éléments comparatifs qui révèlent, chemin faisant, les notables différences des aires culturelles considérées. En cette ère de mondialisation accélérée, où le continent africain, dans son ensemble, cherche laborieusement sa place et ses marques, l'intérêt le plus manifeste de cette approche est de ne pas enfermer l'Afrique, l'Afrique noire en particulier, dans l'incarnation absolue de l'Altérité qui en ferait tantôt un épouvantail, tantôt un repoussoir. Ni entièrement même, ni

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entièrement autre, l'Afrique noire peut se décliner sur le mode de la mixité, c'est-à-dire tout à la fois de la dissemblance et de la ressemblance, de l'unité et de la multiplicité. À la différence de maints africanistes, d'ailleurs souvent autoproclamés, qui n'abordent l'Afrique noire que pour y rechercher des prétextes à s'étonner en accentuant délibérément des dissimilitudes, parfois réelles, jusqu'à l'exotisme, Jean Bruyas jette un regard intelligent sur l'Afrique pour l'avoir préalablement rétablie dans le grand paradigme de l'évolution universelle. Ce n'est pas là le moindre des mérites de son ouvrage. C'est que notre auteur connaît bien l'Afrique pour y avoir enseigné de longues années, durant lesquelles il a non seulement formé des générations d'étudiants africains, mais aussi étudié de très près le fonctionnement des sociétés traditionnelles, dont il peut, dès lors, parler usu doctus. Aussi bien est-il parfaitement familiarisé avec le système des croyances et des valeurs, la nature des relations humaines, le mode de vie communautaire et les structures sociales de l'Afrique noire. Ce sont là, au reste, les principales articulations de son ouvrage. Dans ces différents domaines, il esquisse une certaine unité culturelle de l'Afrique noire, problématique à juste titre chère à Cheikh Anta Diopl. Il en est ainsi de la symbolisation du monde, tout entier affecté de significations. Étudiant les cosmographies africaines, H. A. Wieschhofl notait déjà, en 1939, que les phénomènes du monde physique sont, pour l'Africain, des signes invitant au dialogue.

J

Pour un raccourci, v. D. Samb, Cheikh Anta Diop, Dakar: NEAS, 1992,
on African Cosmographies », Ethnos (4)1, January-

p. 36-50. 2 «Some Reflection March 1939, p. 36.

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Ce fait capital n'est pas sans lien avec l'assimilation, parfaitement mise en évidence par O. Petterson], de la cosmogenèse africaine à une sorte d'anthropogenèse. Pour ne retenir qu'une illustration, mais de taille, il suffit de rappeler que dans le mythe cosmologique mandé analysé par Dieterlen, « mandé» signifie «fils de la personne », c'est-à-dire fils de

Fara, qui émerge avec Pemba de l'œuf cosmique

»2.

Voilà pourquoi ce n'est pas sans raison que Jean Bruyas note qu'il résulte de la Weltanschauung africaine, je le cite: « un sentiment d'appartenance à l'ensemble universel et donc de chaleur et d'harmonie morale ». Cette vision traverse non seulement le système de croyances, mais aussi l'organisation communautaire, les relations sociales et parentales ainsi que l'ordonnancement du pouvoir. Pour autant, il ne faudrait pas chercher dans cet ouvrage, toujours alerte, ce qui ne saurait s 'y trouver, à savoir la négation de la diversité des expéreinces historiques, politiques et culturelles africaines. Cette diversité, loin d'être le reflet d'un facteur d'entropie croissante, traduit au contraire la richesse des expériences africaines. En effet, il y a loin des sociétés non étatiques, dotées cependant de structures coutumières d'encadrement, aux sociétés étatiques, hautement évoluées, ayant une organisation complexe, comme les empires du Ghana, du Mali et du Djolof, le royaume Fon ou le royaume Congo, parmi tant d'autres États africains, en passant par diverses sociétés intermédiaires toujours délicates à classer. Au demeurant, et c'est là un autre mérite de cet ouvrage remarquable, beaucoup de questions y sont seulement posées dans l'intention manifeste de nourrir et d'inspirer des

1
2

«

Outline to a Study of African Cosmology», Ethnos 21, 1956, p. 26.

D. Samb, L'interprétation des rêves dans la région sénégambienne,Dakar:

NEAS, 1998, p. 80 n. 11.

9

recherches plus systématiques. Elles ont donc fait l'objet d'une sorte de traitement pédagogique et, pourrait-on dire, prudentiel. C'est ainsi qu'il appelle à conduire plus à fond les recherches sur les sociétés à structures étatique et parentale, l'évolution de l'organisation familiale dans le contexte d'une organisation étatique accentuée, les systèmes de transmission du pouvoir, les modes d'articulation entre les échelons central et local, la nature du pouvoir normatif et législatif, les formes d'institutionalisation du pouvoir politique, le fonctionnement des services financiers, l'architectonique juridictionnelle et l'organisation militaire, etc. Par là, cet ouvrage affirme son caractère et sa volonté plus programmatiques que dogmatiques. Dès lors, il ne professe pas des vérités sur l'Afrique, mais invite à des recherches novatrices, entièrement libérées des préjugés réducteurs de l'opinion commune sur les sociétés traditionnelles de l'Afrique noire. Des générations de chercheurs africains pourront y trouver des sujets de thèse dont l'intérêt et l'utilité sont avérés, notamment pour mieux maîtriser les problèmes complexes de l'évolution de l'Afrique noire contemporaine. Seul un pédagogue averti, doublé d'un chercheur expérimenté et, en même temps, ami de longue date de l'Afrique noire, pouvait produire un tel ouvrage qui devrait relancer durablement et efficacement les recherches africanistes aussi bien en Afrique même qu'en Europe.

Abdou Diouf Ancien président de la République du Sénégal

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INTRODUCTION

Il

INTRODUCTION

Les sociétés traditionnelles d'Afrique noire nous témoignent d'une vision du monde et d'une conception de la destinée qui furent - si l'on remonte au maximum de quelques milliers d'années, c'est-à-dire très peu pour une espèce qui en compte plusieurs millions - dominantes sur tous les continents et qui prennent elles-mêmes racine dans de nombreux millénaires. Seul grand témoin survivant d'un très long apprentissage, l'Afrique noire a conservé massivement jusqu'au XXe siècle pour le redonner aux hommes, à tous les hommes d'aujourd'hui, la dimension de leur passé très ancien, c'est-à-dire de leur très anciennes impressions; cet atavisme commun... qui demeure encore fortement inscrit dans leurs espoirs, dans leurs craintes, dans leurs réflexes, dans leurs comportements d'aujourd'hui, quand bien même la couche, très récente, de la pensée conceptuelle scientifique les conduirait à la croyance, erronée, qu'ils ont cessé d'être pétris dans cette lave des profondeurs. Toute recherche conduite pour mieux connaître et comprendre les sociétés de l'ancienne Afrique noire enrichit donc nos esprits - quelles que soient nos origines et nos traditions familiales - des connaissances les plus précieuses relativement à un passé universel très ancien de notre espèce. Les conceptions du monde très anciennes révèlent, au niveau le plus général, l'imprégnation de tous domaines de la pensée et de l'action par ce que nous appellerions aujourd'hui la croyance et le sentiment religieux... Mais ceux-ci précisément, pour ces sociétés, ne constituaient nullement des notions 13

LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES DE L'AFRIQUE NOIRE

séparées, mais la coloration dominante de toute préoccupation et de toute démarche humaine. Le souci d'éclairer, dans son contexte global indivisible, ce que fut la réalité humaine de ces sociétés durant d'innombrables générations nous conduira à examiner tour à tour: - Le système des croyances - Les conceptions de base concernant les relations humaines - La discipline communautaire - Les types fondamentaux de structures sociales.

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INTRODUCTION

Le système des croyances

Les croyances traditionnelles de l'Afrique noire et de Madagascar, antérieurement à toute influence de l'Islam ou du Christianisme, présentent plusieurs caractéristiques fort remarquables. Elles reposent sur divers postulats qui sont communs à une extrême diversité de rameaux humains, à travers tous les continents, qui vivaient depuis des siècles dans une ignorance de tous les peuples autres que leurs proches voisins: c'est-àdire qu'elles correspondent à un fonds commun d'origine très
anCIenne.
.
1

Ce système de croyances présente pour tout l'essentiel une très grande analogie avec les croyances d'autres sociétés non encore dotées d'écriture, en Europe (grecs et romains des origines, celtes, germains, slaves...), comme en Asie (moï de la cordillère annamitique), en Amérique (indiens des sources de l'Amazone au Brésil) ou dans les îles du Pacifique. Ces croyances impliquent la présence au milieu des hommes d'innombrables forces invisibles, de centres de volonté constitués notamment par les âmes des ancêtres morts et par les
1

Pour un premier inventaire systématiquedes analogies de tous ordres entre

les croyances des anciennes cultures d'Asie et d'Europe et celles de l'Afrique noire, on pourra se reporter à: Jean Bruyas : L'Afrique traditionnelle vivant témoin d'un passé universel, Annales Africaines. Faculté des Sciences juridiques et économiques de Dakar, Pédone éditeur. I -- Le culte des morts: 1970. II - Le culte des esprits de la nature, 1971-72. 15

LES SOCIÉTÉS

TRADITIONNELLES

DE L'AFRIQUE

NOIRE

génies qui peuplent la nature. Ces esprits actionnent les forces qui se manifestent à l'expérience de l' homme: c'est en communiant avec eux qu'il peut lui devenir possible, en participant de manière intime et active à la vie de l'Univers, de découvrir une signification, ou, pour mieux dire, de conférer un sens à sa VIe. Attirer la bienveillance de ces esprits, le plus souvent invisibles eux-mêmes, mais sans cesse révélés par les dynamismes qu'ils engendrent, obtenir leur protection, écarter leur courroux sont donc des préoccupations majeures. Elles fondent une discipline individuelle et familiale assumée négativement par un système d'interdits et positivement par de nombreux rituels, cérémonies, sacrifices... Le système de croyances s'exprime en d'incessantes manifestations visibles qui concernent notamment: - Le culte des ancêtres - Le culte des génies de la nature - La participation de l'homme au dynamisme universel

La préoccupation quant à la mort et le culte des ancêtres
La conviction est que les morts vivent d'une existence différente mais du même type, papillons dont les vivants sont les chenilles. Les ancêtres, héros du passé, gardiens des traditions, demeurent toujours présents. Ils sont toujours prêts à protéger les vivants qui s'acquittent envers eux de leurs devoirs... mais aussi à combattre les ennemis de leurs descendants.

Sauf s'ils sont maudits, il faut donner aux morts une sépulture. Ils deviennent, à défaut, des âmes errantes et redoutées 16

INTRODUCTION

(conceptions aussi courantes en Afrique noire que dans le monde gréco-romain) . C'était un usage très ancien d'ensevelir les morts dans les maisons (Mésopotamie, Égypte, monde gréco-romain, Afrique noire, notamment dans le golfe du Bénin et au Cameroun). On enterrait le mort avec les objets dont on supposait qu'il avait besoin et on se souciait de le « nourrir », usages quasi universels attestés déjà au Paléolithique moyen. Sur la tombe des Grands et spécialement des rois, on égorgeait des chevaux et des esclaves. Il était courant d'y ajouter des épouses (nombreux témoignages aux origines de toutes les anciennes civilisations et en Mrique jusqu'à l'époque récente). Les morts participent du divin et un culte actif leur est dû : pratiques quotidiennes, cérémonies fréquentes, fêtes solennelles. Ce culte incombe exclusivement ou principalement à la famille et est assuré par son chef, le patriarche. Très normalement, les cérémonies du culte ancestral culminent dans un repas partagé, communion des vivants entre eux et des vivants avec les morts, qui témoigne à tous qu'ils sont une communauté intime et sacrée. Les anciens indo-européens rendaient au feu domestique un culte quotidien. Un tel culte n'est pas fréquent aujourd'hui en Afrique noire, rare exemple d'apparente discordance entre les attitudes, qui pourrait s'expliquer par la relative facilité qu'il y a en Afrique à produire et à conserver le feu. Certains peuples pratiquent cependant un tel culte (Herrero, Damara du sudouest africain) et beaucoup d'autres veillent soigneusement à ce que le feu soit alimenté sans être souillé.

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LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES DE L'AFRIQUE NOIRE

La préoccupation quant aux forces naturelles et le culte des génies de la nature
L' homme craint les forces naturelles mais doit compter avec elles pour satisfaire ses besoins essentiels: nourriture, abri, vêtements. Par référence à sa propre expérience intime, il humanise ces forces innombrables en les concevant sous la forme d'esprits de la nature. Cet « animisme» apparaît comme une attitude religieuse très généralement adoptée par notre espèce avant que n'apparaisse le polythéisme (dans les deltas du Proche-Orient vers les ye -lye millénaires avant notre ère). Cet animisme laisse aujourd'hui plus d'une trace profonde parmi les masses peu éduquées de nombreux peuples qui croient avoir depuis fort longtemps dépassé ce stade. L'Afrique animiste vit encore dans un monde mental et social qui fut à l'origine celui des Mésopotamiens ou des Égyptiens, des Indiens ou des Chinois, des Grecs ou des Romains, des Germains ou des Celtes. De même que les ancêtres, les esprits de la nature sont conçus comme dotés de conscience, pensée, volonté et aptes à emprunter diverses formes physiques. Pour être en bon accord
avec eux l'homme doit constamment éviter de leur déplaire

(interdits) et veiller à leur plaire en respectant les rites culturels, en particulier pour commémorer l'accord qui permet à ce groupe de cultiver la terre. Le sacrifice est au cœur du rituel. Tous les peuples l'ont pratiqué. Il a pour objet de faire passer sacrifié et sacrifiant du monde profane dans le monde sacré. Par ailleurs, pour faciliter le culte, les esprits peuvent être représentés par des objets appartenant à la nature (rochers, arbres, serpents...) ou façonnés par l'homme (statues, masques, symboles...): ce sont les « idoles» des anciennes religions, que les peuples du Bénin dénomment «Yodoun» et que les Européens ont désigné en Afrique sous le nom portugais de « fétiche ».
18

INTRODUCTION

La participation de l'homme au dynamisme universel
Lorsque l'on parle de croyances à propos des anciennes cultures africaines, on parle de quelque chose de beaucoup plus large et diffus que n'est la religion au sens occidental actuel du mot. Pour l'ancienne Afrique, comme l'écrit Mamadou Dia, «tout a une signification religieuse». « Tisser, cultiver, c'est participer à la création qui obéit à des lois surnaturelles. Danser, chanter, sculpter, c'est accomplir un rite dont le geste, le mouvement... est... symbole. » Tout est symbole et pour celui qui en connaît le sens... le monde invisible devient visible, grâce à divers systèmes de traduction: - les cosmogonies et les mythologies, - les grandes cérémonies collectives et leurs formes expresSIves, - les chants, musiques et battements, les danses, les masques. Toutes ces manifestations sont des représentations symboliques d'une conception globale recouvrant l'Univers et la Société: elles sont religieuses, au sens étymologique du mot «religion », qui vient de religare, se relier... (d'où viennent aussi des mots comme ligament, ligature, législation, collègue...). Se relier à tout ce qui existe. À soi-même par le dédoublement qu'on nomme la « réflexion» sur tout ce qui relie la conscience individuelle à ce qui lui semble extérieur à elle, à tous les hommes qui sont en rapport avec nous... c'est-à-dire à la société, à toutes les autres réalités, c'est-à-dire à l'Univers. Il résulte de cette vision du monde un sentiment d'appartenance à l'ensemble universel et donc de chaleur et d'harmonie morale: il engendre une impression de certitude, de solidarité, de confiance. Mais cette vision nourrit aussi une volonté de prendre appui sur la réalité universelle pour agir avec efficacité. Cette volonté d'où sont nées en Europe occidentale la science et la
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LES SOCIÉTÉS

TRADITIONNELLES

DE L'AFRIQUE

NOIRE

technologie a fondé, dans toutes les sociétés traditionnelles, les procédés de la magie. La magie est un ensemble de procédés visant à diriger les forces vitales universelles pour les rendre favorables à la destinée de l'homme: - rituels pour s'assurer la protection des ancêtres et des esprits,

- rituels pour acquérir ou conserver la fécondité,
rituels pour provoquer la pluie ou la faire cesser (c'était l'objet dans le catholicisme jusqu'à l'époque la plus récente des « prières des rogations»), - rituels pour découvrir les auteurs d'infractions: c'est le procédé de l'ordalie. La magie est conçue comme l'utilisation d'un «mana », d'une puissance considérée comme supra-naturelle, ou en tout cas supra-commune que peuvent conférer certains gestes, l'utilisation de certains procédés ou préparations, le prononcé
de certains mots .
1

-

Leurs principes sont très généralement appliqués en vue d'une telle efficacité. Le principe de similitude selon lequel le semblable produit le semblable. C'est ainsi, que selon les Basouto (Lesotho) « le rat est singulièrement agile pour éviter les projectiles qu'on lance sur lui. Un poil de rat communiquera cette agilité au guerrier qui saura s'en procurer». Ailleurs le papillon qui folâtre servira à préparer des gris-gris causant la folie.

Cette croyance joua notamment un très grand rôle dans toutes les religions de l'antiquité y compris chez les Israélites (voir notamment les fulminations d' Ezéchiel, Chap. XIII). La maladie était attribuée à l'action des démons et des charmes qui se sont emparés d'un être. Les pratiques des exorcistes sont une lutte contre les ensorcellements, c'est-à-dire contre les agissements des sorciers. 20

1

INTRODUCTION

Le principe de permanence des relations selon lequel, lorsque les choses ont été une fois unies ce qui est fait à l'égard de l'une affecte l'autre de la même façon: ainsi convient-il de ne pas permettre à autrui de détenir quelques-uns de vos cheveux ou de vos rognures d'ongles, car il pourrait en agissant sur eux agir sur vous; de cette idée résulte l'ancienne répugnance très répandue à se laisser représenter par peinture, dessin, photographie, c'est-à-dire, à permettre à autrui de s'emparer de votre image. Les actions magiques visant à influencer les puissances invisibles donc les forces de la nature, sont considérées comme bienfaisantes par les populations lorsqu'elles sont l' œuvre d'hommes respectés pour leur connaissance et leur sagesse: ainsi les guérisseurs (désormais reconnus par l'OMS), les faiseurs de pluie; mais il n'est pas douteux qu'elles ont pu aussi être utilisée à des fins antisociales, voire criminelles: on les dénomme alors sorcellerie, ou «magie noire». Elles consisteront à faire le mal à l'égard d'autrui par esprit de vengeance, de puissance ou de lucre. Une question préalable se pose à l'examen: La magie est-elle une illusion ou une réalité? Les Européens, depuis le XVIIf siècle, ont couramment posé en principe qu'elle n'était que mensonge et illusion et ont refusé d'en connaître l'efficacité. Ainsi, dans un procès-verbal, les aveux d'un individu reconnaissant qu'il s'est livré à la magie et par exemple qu'il a blessé ou tué à distance, n'ont pas été acceptés comme base d'une inculpation... Et pourtant, toute l'Afrique noire connaît et redoute la puissance de la magie. Par ailleurs, très nombreux sont les Européens administrateurs ou missionnaires, médecins ou sociologues qui nous ont apporté des témoignages qu'on ne peut mettre en doute et qui 21

LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES DE L'AFRIQUE NOIRE

d'une extrémité à l'autre de l'Afrique, se rejoignent et donc se confirment réciproquement. Ces récits mettent en relief un certain nombre de manifestations fondamentales: la voyance, le charme, la bilocation, la lycanthropie, l'envoûtement dont d'innombrables récits nous ont conté les manifestations d'un bout à l'autre du continent. La voyance est présentée comme un don spécial de certains individus, développé par l'entraînement et qui leur permet de « voir» un événement passé ou futur, un objet normalement invisible - absent, perdu, détruit - ou de faire apparaître un visage dans un miroir ou à la surface d'une nappe d'eau1. Le charme est une action à distance sur autrui par le geste et la parole2. La bilocation est la faculté - couramment admise dans les sociétés animistes - pour l'esprit de certains hommes, de sortir de leur corps notamment pendant le sommeil et d'accomplir dans un autre lieu, parfois éloigné, des actes dont peut-être quand ils retrouveront l'usage de leurs facultés, ils n'auront même pas conscience; il arrivera de ce fait que des personnes accusées de sorcellerie, se laisseront condamner sans même se défendre2. La lycanthropie3 est la faculté de revêtir des formes diverses animales ou fantomatiques et, le cas échéant, d'accomplir ainsi des méfaits en cachant sa véritable identité. Un phéno-

mène fréquent est l'identification d'un homme avec un animal
de la brousse voisine (ex. lion, éléphant...) qui peut ou non découler d'une alliance de sang. Les deux destinées sont

Cf. Pierre Fontaine, La magie chez les Noirs, p. 91. Idem, p. 148. 2 Idem, p. 155. 3 Des deux mots grecs signifiant loup et homme, cf. Souroy, Sorciers noirs et
2

I

sorciers blancs, p. 90.

22

INTRODUCTION

désormais parallèles notamment en cas de maladie, blessure, mort violente... L'envoûtementl consiste à établir une représentation d'un être sur lequel on souhaite agir - peinture ou sculpture notamment - et d'effectuer sur elle des pratiques qui porteront effet sur la partie correspondante de l'être réel, ou à s'emparer de quelque chose qui a été en liaison étroite avec lui (cheveux, ongles, voire vêtements...) Les peintures préhistoriques, plus spécialement celles de Lascaux, nous montrent ainsi des animaux frappés de traits ou pris au piège qui nous autorisent à faire remonter cette forme de magie jusqu'à un passé humain très reculé. La même pratique était fort répandue dans les anciennes civilisations du Proche-Orient, comme l'attestent de nombreuses figurines trouvées dans les feuilles2. Certains envoûtements parviennent sans aucun doute à un résultat: ceux en particulier dont l'auteur s'arrange pour les faire connaître ou soupçonner à la victime: lorsque celle-ci, croyant à la force de ce sortilège, s'attend à sa réalisation, elle en éprouvera une telle peur qu'elle en peut mourir. Est communément assimilé aux procédés de magie l'établissement de préparations et spécialement de breuvages destinés à produire de puissants effets physiologiques (poisons), psychophysiologiques (philtres) ou cosmiques. Dans toute l'Afrique animiste, comme dans les sociétés antiques ou océaniennes, demeure répandue la conviction que des hommes sont aptes par emploi de maléfices à empêcher la pluie de tom1

De en, préposition et voult (ancien français: visage, figure, en latin vultus),

cf. Pierre Fontaine, La magie chez les Noirs, pp.123, 124, 126, 129, 134.
2

Par exemple en Palestine, dans l'ancienne Maresa, aujourd'hui Méraen : de nombreuses statuettes ont les mains liées sur la poitrine ou derrière le dos avec des fils de plomb, de fer ou de bronze; certaines ont les pieds attachés de la même façon. 23

LES SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES DE L'AFRIQUE NOIRE

ber ou les récoltes de mûrir, à répandre la maladie parmi les êtres humains ou les troupeaux, à« manger des âmes », c'est-àdire à provoquer des morts brutales. Il est vrai que la magie est aussi bien capable, selon ces mêmes croyances, d'obtenir l'effet inverse, procurer la pluie ou guérir, de là vient le prestige et le respect qu'on accordera au « féticheur ». Mais on ne peut jamais exclure que magie noire et magie blanche ne soient pratiquées par lui à tour de rôle selon que l'occasion s'en présente. La magie mauvaise est considérée comme l'une des infractions majeures auxquelles peuvent être appliquées les peines les plus graves, et donc notamment la mort, souvent accompagnée de tortures, de confiscation de biens, voire de privation de sépulture. Le fait que le châtiment n'a pas pour but de moraliser, mais d'intimider à tout prix, porte les peines à l'exagération jusqu'à l'invraisemblable. Malheur partout aux misérables qui sont pris sur le fait, ou, plus souvent encore sans doute, qui sont désignés par la voix commune ou par le féticheur comme responsables notamment pour avoir réellement ou non, recouru à la magie: ils seront immolés sans merci, comme le furent jusqu'au XVe siècle sorciers et sorcières dans toute l'Europe.

24

INTRODUCTION

Les conceptions de base concernant les relations humaines

Dans la société traditionnelle animiste, la vie véritable n'est pas celle de l'individu, mais celle du groupement: grande famille, clan ou ethnie. La destinée individuelle repose sur le salut collectif, c'est -à-dire la sauvegarde de l'unité mystique globale. Si nous voulons nous faire une idée concrète d'une telle attitude, il peut nous suffire d'évoquer l'image de notre propre organisme. Bien que la complexité des mécanismes biologiques qui se manifestent en nous demeure largement inconnaissable, il ne nous semble nullement difficile d'admettre que la vie de chaque cellule nerveuse, osseuse, épithéliale, musculaire... ne puisse effectivement se poursuivre qu'au sein de la vie du tout: nous voyons en cela un résultat de l'observation scientifique, résultat que nous sommes contraints rationnellement d'admettre comme vérité d'évidence. De la même façon, l'homme archaïque ne découvre de signification à sa propre vie qu'en relation avec la vie globale du groupe, hors de laquelle il n'espère pas pour lui-même de surVIe. 25

LES SOCIÉTÉS

TRADITIONNELLES

DE L'AFRIQUE

NOIRE

Compte tenu d,e la formation psychologique et morale qu'il a reçue et reçoit de la société où il vit, sa certitude ne lui paraît être, à lui aussi, que la constatation d'une évidence. Le sentiment, commun aux membres du clan, de former une unité indissoluble, organique et sacrée, est attesté chez les peuples les plus divers, en Inde comme en Palestine, en Arabie comme chez les Germains ou les Celtes. Aux Indes le clan ressent tout acte de l'un de ses membres comme son acte propre et se sent affecté par lui en mal ou en bien. Un faux témoignage rejaillira sur les ancêtres. À l'inverse, un acte méritoire comme la procréation d'un fils dans un mariage respectant la pureté de la caste, rachètera les ancêtres paternels jusqu'à la quatorzième génération. Chez les Hébreux, les lois divines et humaines ne valaient qu'à l'intérieur de la tribu. Avant la sortie d'Égypte, Dieu donne l'ordre d'emporter des objets d'argent, d'or, des vêtements : «Vous les mettrez sur vos fils et sur vos filles: c'est ainsi que vous dépouillerez les Égyptiens» (Exode III, 22).
Dépouiller un autre peuple au profit du sien apparaît ici comme un acte hautement méritoire voulu par Dieu lui-même.

Au sein des tribus arabes, c'était l'avantage ou le tort causé à la tribu qui constituait le critère de la qualité des actes et la limite de la tribu était aussi celle de la valeur et de la validité même des comportements. Groenbech écrit des Germains: «Ils avaient tous une âme - hugr - commune, une pensée commune... la vie dans l'expérience des Anciens... n'est pas un simple organisme... mais une âme formant tout, qui apparaît dans chacune de ses manifestations». Le même point de vue nous est attesté au sujet des Celtes; il est universellement partagé par les peuples de l'Afrique noire traditionnelle. 26