LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE L'ENVIRONNEMENT

De
Publié par

Les problèmes environnementaux qu'il nous faut résoudre et gérer aujourd'hui ne sont pas nés après la seconde guerre mondiale, mais avant l'éclatement de la première. Sont-ils neufs ? En fait, ils répètent en d'autres termes les angoisses qu'éprouvaient nos grands-parents. Ne croyons pas être les premiers à appréhender l'avenir ! L'ouvrage présente le bilan des modifications et des permanences qui caractérisent le XIXe siècle, de la reconstruction qui suivit la période napoléonienne à la gestation du premier conflit mondial.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
Lecture(s) : 345
Tags :
EAN13 : 9782296389526
Nombre de pages : 536
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Sous la direction de
Andrée CORVOL
LES SOURCES DE L'HISTOIRE
DE L'ENVIRONNEMENT
LE X/Xe SIÈCLE
Réalisé en coédition par
Direction des Archives de France
Institut d'Histoire moderne et contemporaine
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École Polytechnique
Montréal (Qc)75005 Paris -FRANCE - CANADA H2Y IK9(Ç)L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-7940-5PRÉFACE
Andrée CORVOL
Le rapport entre l'Homme et l'Environnement est le résultat d'un processus
qui a varié au gré des avancées techniques, des nouveautés sociales et mentales.
Cela s'est accentué avec l'essor de la société industrielle qui a complètement
changé les relations entre les communautés, les familles, les individus et le milieu
naturel. Ces transformations" associées aux contraintes grandissantes de la vie
urbaine et à la détérioration toujours plus sensible de l'environnement, ont encou-
ragé la réactivation d'un certain culte du passé et de la nature dès l'après-guerre,
celle de 1870, d'où une floraison d' associations protestant contre la destruction des
monuments historiques, la dégradation de leur entourage, la démolition des vieux
quartiers. L'attention se focalise ainsi sur les beautés d'antan mais à condition
qu'elles soient situées dans l'enceinte des villes dont elles rappellent la glorieuse
histoire. Des institutions prennent en charge leur inventaire, leur restauration et
parfois, leur embellissement, y compris celui de leur cadre! Tout ceci n'est pas
complètement nouveau: le début du siècle avait vu éclore pareilles préoccupations.
Ce qui l'est, c'est l'ouverture des crédits, c'est l'implication des individus. Tout se
passe comme s'il fallait dresser au plus vite un rempart contre la modernité triom-
phante. Mais ce mouvement a ses limites. Les défenseurs de l'ancien n'en sont pas
à sangloter sur le sort des vieux quartiers. Ils ne militent pas pour leur rénovation.
Ils acceptent sans trop de regrets leurs arasements. Les édiles ne demandent pas
aux architectes ce qu'eux-mêmes ne conçoivent pas: un sauvetage des façades et
une restructuration des intérieurs, qu'il s'agisse de maintenir en place la population
des résidents ou d'attribuer d'autres fonctions aux espaces libérés de leurs habi-
tants. Déclarer des logements sales, vétustes, surpeuplés, insalubres, c'est les
condamner à la destruction, et pas ,seulement dans l'intention d'amasser des
bénéfices fonciers: les élites croient sincèrement que l'anéantissement de ces im-
meubles, la modification des voiries avec augmentation des gabarits, le recours à
de nouveaux matériaux réputés inaltérables et ininflammables entraîneront un
urbanisme différent obéissant à deux maîtres mots: lumière et propreté. Et puis, ne
faut-il pas adapter les villes à de nouveaux besoins, à de nouveaux rôles? Elles
accueillent des établissements industriels d'une emprise inconnue jusque-là, récla-
mant eau et énergie dans des proportions qui sidèrent, rejetant des fumées dont la
teneur inquiète au moins autant que leur noirceur, produisant aussi des nuisances
sonores, sirènes qui annoncent le début ou la fin du travail, trépidations des mo-
teurs et des courroies, d'où le tremblement des planchers et la surdité des ouvriers.
À dire vrai, préfectures et municipalités répugnent à intervenir au sein de
l'entreprise, même quand la sécurité et la santé des personnes sont en jeu. Le pa-
tron reste maître chez soi, quoique cette idée soit peu à peu mise en cause au tra-
vers des enquêtes qui ponctuent tout le siècle. Les réglementations sont donc éla-
borées sous la pression du voisinage qui refuse ou l'implantation ou l' agrandis-
sement de bâtiments dont les inconvénients - pollution des eaux, désagrément des
odeurs - sont depuis belle lurette dénoncés, tout comme le sont les menaces
d'incendie qu'ils font peser sur les maisons des alentours. La grande presse
orchestre certaines de ces craintes. Le menu des faits divers offre en effet un plat
de choix, à savoir le descriptif des ravages qu'occasionne une explosion, volontiers
présentée comme criminelle, la difficulté d'évacuer les victimes eu égard au
nombre d'étages, à la nature des escaliers, souvent en bois, à la non-n
communication des parties constitutives de ces fabriques. L'événement épouvante
les spectateurs. Il alimente l'imagination. Il n'est vent dans la littérature réaliste
que d'incendies volontaires, geste fou d'un salarié renvoyé ou d'un patron au bord
du dépôt de bilan: l'un voulait se venger d'un homme et, dans son obsession,
oublia ses camarades; l'autre espérait se renflouer en encaissant le montant de
l'assurance. La grande industrie est ainsi dépeinte comme génératrice de perver-
sions. La solidarité des compagnons s'efface devant l'égoïsme des individus.
L'existence de l'artisan s'en trouve magnifiée comme si lui n'éprouvait jamais les
pesanteurs de la hiérarchie et les angoisses du chômage. Face à l'usine, l'atelier.
Face aux cités tentaculaires, le village. L'imaginaire galope quant à la qualité de
vie qu'apportaient les organisations d'antan. Jusqu'au moment où quelques-uns
tentèrent d'injecter les vertus supposées des systèmes ancestraux au système
contemporain mais là, l'essai tourna court, 1914 renvoyant à plus tard l'ouverture
du dossier: le XIXe siècle transmet ainsi au suivant les dures leçons d'un libéra-
lisme effréné et celles, non moins amères, des utopistes qui essayèrent de concilier
production sans exploitation humaine et construction sans dégradation environne-
mentale.
L'harmonie est recherchée du côté des campagnes telles que les montre le
symbolisme pictural d'un Mesnard, d'un Redon, d'un Delville, d'un Puvis de
Chevannes. Leurs paysages portent l'empreinte de l'Antiquité gréco-romaine, du
Christianisme balbutiant. Heureux temps que ceux-là où l'on avait le loisir de
contempler un coucher de soleil à travers des pins maritimes ou de deviser du salut
des âmes sur un parterre de fleurs. Nostalgie quand règne le struggle for life, quand
s'imposent les performances que réalisent l'économie anglaise, l'économie alle-
mande, quand grandit la puissance américaine, même si celle-ci semble en payer le
prix, puisque cette calamité que fut « la mort debout », autrement dit l'affreux
hiver qui gela sur pied des centaines de milliers de vaches à longues cornes,
bloquées dans leurs pâtures encloses de barbelés, cette calamité donc s'interpréta
comme un dérèglement climatique lié à une industrialisation menée à un train
d'enfer. L'impact de ce raisonnement fut considérable. On avait l'impression, à lire
les journaux, que les anglo-saxons d'Outre-Manche et d'Outre-Atlantique étaient
passés sans transition d'un univers de charmantes prairies à une société où les rois
ne sauraient être que ceux du Charbon, de l'Acier ou du Chemin de fer. On avait
gommé de la mémoire, à l'heure où se profilait la Grande-Dépression, que le
schéma ne vaut que pour partie du XIXe siècle.. Oui, les « pays noirs» en bo~dure
de la chaîne pennine (Grande-Bretagne) ou au cœur des monts appalachiens (Etats-
Unis) incarnent la réussite des industries lourges au point d'être les premiers où fut
.brossée l'action des pluies acides. Non, ces Etats n'ont pas fourni que ce modèle-
là, exemple à imiter pour les autorités françaises - que de voyages d'études, grands
dieux! orchestrés par les pouvoirs publics, et mélangeant députés, sénateurs et
représentants des chambres de commerce et d'industrie... -, exemple à repousser,
aux dires des associations qui fleurissent dans le dernier tiers du siècle et
rapprochent la défense d'une certaine qualité de vie et celle d'une morale où
dominent les figures du Père et de la Patrie. Le texte de Monsieur François Crouzet
récuse cet amalgame en démontrant comment la pré-industrialisation engendra des
paysages qui enchantaient les visiteurs, fascinés par les fumées rougeoyantes qui
s'élevaient des fabriques disséminées dans la campagne, émerveillement dont
témoigne une très abondante iconographie. On n'en parla plus ensuite, sinon sous
forme de boutades déconnectées de cette réalité disparue. On avait le sentiment que
ce n'était là que propos en l'air. Ne fallait-il pas être fou pour désirer transporternI
les villes à la campagne ou transfuser de la campagne dans les villes} Certes - s'il
y avait eu transfert, greffe, déménagement, d'autant que les Etats-Unis du
XIXe siècle, quoique friands d'inventions, n'avaient pas encore conçu la maison en
bois sur plate-forme, tractée par un camion comme le ferait une automobile d'une
caravane. Mais ces propos prenaient forme, mine de rien, de par l'influence des
courants hygiénistes qui œuvraient afin que le maximum des surfaces dégagées par
l'arasement de fortifications obsolètes et d'implantations militaires périmées fut
affecté à l'édification de boulevards de ceinture ourlés d'arbres, à des places
façonnées pour la promenade et la conversation, pour la culture offerte à tous, aussi
et surtout, d'où leurs squares et leurs kiosques. Aussi I'historien de ces
aménagements serait-il bien avisé de ne pas se contenter des archives communales
et de s'immerger dans les séries militaires tant aux Archives nationales qu'aux
Archives départementales. Il en va de même pour I'historien des communications,
voies fluviales et voies ferroviaires, canaux qui abrègent les trajets, assurent les
liaisons ou permettent la navigation et le flottage: la localisation des triages, des
entrepôts, reflète souvent la déprise lI!ilitaire dans l' hexagone. Vendre des terrains
inemployés parce que les plans de I'Etat- Major visent surtout à renforcer la fron-
tière nord-est, c'est grossir le montant des crédits investis dans les cités qui tien-
nent les clés de la revanche contre le Prosco. Inversement, l'historien qui se penche
sur cette faim de nature que ressentent peu ou prou toutes les catégories urbaines
en Fin de Siècle, encore qu'elle demeurât discrète en milieu ouvrier, doit
s'interroger quant aux moyens d'y accéder et aux choix qui furent faits, l'autocar
ou le tramway, tramway électrique ou à vapeur, pour offrir Cythère aux citadins.
Les facilités de locomotion ne furent pas seulement accordées au travailleur dans la
perspective logis-boulot. Elles intégrèrent très tôt les notions de divertissement et
de dépaysement à des tarifs accessibles au plus grand nombre pour obtenir une
fréquentation de masse: personne n'échappe à l'attraction des villes sans acquitter
le prix du passage vers un paradis de verdures...
L'intégration sociale des nouveaux arrivés dans la jungle urbainecom-
mence peut-être, justement, par l'établissement de nouveaux liens entre l'homme
et son environnement, liens qui sont les mêmes pour tous. Environnement? Oui,
mais lequel? L'environnement « naturel ». Eh oui! Les guillemets viennent d'eux-
mêmes encadrer le mot, puisque cette nature-là ne doit rien à la divine providence,
cette nature chère aux philosophes du XVIIIe siècle, et doit tout aux individus, nos
pères et grand-pères qui toilettaient « leur» potager qans les jardins ouvriers, une
des plus belles inventions du catholicisme social. A la fin du XIXe siècle, en
concédant ces parcelles, les associations caritatives entendaient compléter
l'ordinaire des familles vertueuses et démunies, et retenir le mari et les aînés loin
du bistrot: il s'agissait donc bien, grâce à ce précieux lopin, de procurer une vie
saine et de modifier les comportements quotidiens. Comme le bonheur de récolter
des salades et des poireaux n'attend pas, aucun homme ne hanterait la rue: le
temps des engrais et l'heure de l'arrosage leur feraient presser le pas. Au demeu-
rant, ces jardins collectifs, qui longeaient la voie ferrée ou colonisaient des terrains
mouilleux et délaissés, n'étaient-ils pas nettement plus agréables à l'œil que les
cimetières de ferrailles et les entrepôts de la Zone, avec majuscule cette fois? Cela
remémorait à une génération, qui avait vu le père transpirer aux champs, I'histoire
familiale d'avant l'exode vers la grand'ville. Ces terrains peu engageants furent
pendant longtemps ceux qui reçurent le trop plein des villes. Mais l'une ou l'autre,
un jour, s'en détournèrent pour lorgner vers la campagne, transformant les meil-
leurs champs en faux bourgs, lesquels devinrent banlieues. Les cabanes de boisIV
muèrent: elles furent pavillons en meulières, en briques ou en moellons, en ciment
armé aussi, une métamorphose qui hérissa les vallées d'usines à chaux pour les
mortiers et entailla leurs fonds de sablières où s'extrayaient les granulats. On
continua néanmoins à user du bois. On en consomma même de plus en plus,
l'augmentation des bâtisses obéissant à celle des habitants. On utilisa toute la place
disponible: les arrière-cours reçurent des appentis et des ateliers; les façades
portèrent des cabinets comme des visages, des verrues; des étages supplémentaires
chapeautèrent immeubles et maisons. Tous ces travaux, densification au niveau du
sol et surélévation des charpentes, étaient aisés lorsqu'il s'agissait d'amender ce
mécano qu'est une maison de bois. Mais le verdict de la mode s'en mêla. Le
XVIIIe siècle n'avait. pas amorcé le virage dangereux qui allait le conduire à la
Révolution que les carcasses visibles, où la subtilité des cloisonnements allait de
pair avec la beauté des remplissages, étaient proscrites. Les gens de goût jugeaient
même que c'était en avoir fort peu que de garder des poutres apparentes. En fait,
Louis XV n'était pas mort que ces maisons à pans de bois étaient classées désuètes.
La province prenait la capitale pour référence. Les bourgeois parisiens plagiaient
les élites nobiliaires. Du coup, tout ce beau monde n'aspira plus qu'à l'occupation
d'un hôtel particulier, construction lourde où le moellon sculpté empruntait quel-
que chose au Louvre et aux Tuileries. Au fil des ans, la demeure en bois sentit de
plus en plus la boutique, la marchandise, même lorsqu'elle avait meilleure allure
que cette Maison du Chat qui pelote, chère à Balzac. Il y a de la bigarrure
médiévale dans le guingois des façades et l'avancée des pignons. On a envie d'un
ordre géométrique, d'une stabilité magnificente. Mais peu de citadins ont la bourse
assez garnie pour loger dans un hôtel à la François Mansart (1598-1666). On com-
pense donc en mariant ligne droite et pierre apparente. On n'emploie pas encore la
meulière - l'agglomération parisienne n'a pas encore atteint cette auréole-là - mais
beaucoup la brique, quitte à la déguiser.
L'âge néo-classique n'est pas là que l'on manifeste un fort appétit pour la
dissimulation: les architectes camouflent la structure des nouveaux édifices et sont
priés d'en faire autant pour les anciens. Le temps est venu de crépir l'extérieur et
de plâtrer les intérieurs, cachant ainsi aux yeux avertis ce qui fut l'orgueil des arti-
sans. Une fois la perfection des assemblages dérobée à la vue, le métier de char-
pentier perdit de son prestige. Il ne devint pas un tâcheron, certes, mais fut subor-
donné à l'architecte, l' homme qui maîtrisait les chiffres, le calcul trigonométrique,
le compas et le rapporteur, la géométrie dans l'espace. Cette évolution fut progres-
sive, inégale selon le genre du quartier et la fortune des habitants. Dans la plupart
des cas, le souci de protéger l'intérieur précéda celui d'embellir l'extérieur. En
.agissant ainsi, on appliquait à la façade le traitement préconisé pour les plafonds.
Au début, leur plâtrage répondait à un besoin de sécurité, réduire l'inflammabilité.
Et puis, cet impératif généra une esthétique: on trouvait tristes ou sales les bois
gris pâle s'ils étaient de chêne nu, brun soutenu s'ils étaient frottés au brou de noix.
Il n'est plus alors question de préservation mais de perception: on n'aime décidé-
ment pas Je « naturel» qui fait pauvre quand on veut être cossu. Pour satisfaire à
l'ostentatoire, deux solutions, pas trente-six. L'ensevelissement des tenants et des
mortaises, poutres-maîtresses incluses, grâce au coffrage en panneaux peints ou à
l'enrobage en stuc décoré. L'abaissement des hauteurs, grâce au faux plafond,
illusion due au tissu tendu sur cadre externe ou froncé sur cercle central, réalité une
fois amorcée la fabrication des contre-plaqués. À l'avant-veille de 1914-1918, tout
change: les bois du nord arrivent, le papier de chiffon régresse. Naguère, on sup-
portait les murs bruts - quelques tapisseries les réchauffaient... -. Maintenant, onv
les décrirait comme spartiates: on a le goût coquet et frileux, d'où la vogue des
tissus d'ameublement et des papiers peints, nouveautés qui expriment l'ampleur
des innovations techniques tant dans le tissage des étoffes que dans les procédés
d'impression. Les intérieurs du Second Empire et de l'Art Nouveau nous parais-
sent sombres et ouatés, bien qu'à l'avant-veille du XXe siècle l'éclaircissement de
la palette des couleurs soit notable. Mais c'est que nous avons oublié que cette
profusion et cette épaisseur des richesses traduisaient la richesse de qui en réglait la
facture, traduisaient aussi et surtout un sens du confort: atténuation des' bruits de
l'extérieur - l'obligation de mettre de la paille dans les rues pour réduire la réso-
nance des fers à cheval résista longtemps - et, surtout, rétention de la bonne cha-
leur que distribuaient généreusement poêles et cheminées. La sensation de froid est
bien alors le critère de discrimination entre le logis du pauvre et le logis du riche.
La recherche de coloris plus clairs et chatoyants, effet secondaire de
l'extension des fenêtres, s'était pourtant affirmée sous Louis' XVI comme sous
Charles IX avant la vogue du rouge impérial et du vert louis-philippard. Il en resta
quelque chose dans le traitement des bois. Désormais, on les préfère dans une
nuance blonde ou rouge et, quand ils ne l'ont pas, on n'hésite plus à colorer portes,
lambris et montants de bibliothèque en vert d'eau, en gris-bleu ou en jaune paille.
Ce n'est point là question de détail: de l'époque des Lumières jusqu'au second
XXe siècle, la part du bois a continûment progressé dans les aménagements, et pas
seulement du fait de la sophistication des huisseries. C'est donc à l'apogée de
l'utilisation Bois qu'est apparue la concurrence Métal. Aujourd'hui, cette compéti-
tion entre matériaux est durement ressentie par les membres de la filière-bois qui
lui imputent tous leurs maux. Hier, les mêmes ne raisonnaient pas ainsi, et plus
d'un se félicita de la chose, à commencer par ceux qui étaient en amont de la fi-
lière : les producteurs-sylviculteurs qui disposaient de peuplements aptes à fournir
les bois d' œuvre, les bois de soutènement et les bois de traverses qu'impliquait la
reprise du Bâtiment et des Travaux publics. Au reste, les autres qui intervenaient
dans le façonnement du matériau ligneux s'accommodaient fort bien de l'intrusion
du métal. La construction traditionnelle n'y avait-elle pas déjà recours, ne serait-ce
que pour consolider les liaisons, multipliées en raison de la rareté et de la cherté
des bois longs? Cette technique prévenait l'écroulement de l' e'nsemble, accident
plus fréquent qu'on ne l'imagine, d'après les devis d'estimation et les actes de
délivrance qui émanent des Eaux et Forêts, administration chargée de sélectionner
les arbres utiles au rétablissement des bâtiments publics, presbytères, églises, éco-
les, lavoirs ou marchés. Rappelons qu'il était prudent de renforcer de plaques
métalliques les parties cadranées d'une pièce vitale employée malgré cet inquiétant
symptôme: on ne saurait être exigeant au chapitre qualité quand la récolte ligneuse
est constituée pour les quatre-cinquièmes de bois de feu! La nouveauté ne réside
donc pas dans la mixité de l'emploi mais dans le fait que les établissements vantés
gour l'audace de leur conception présentent une structure métallique, fonte ou fer.
Evidemment, dans les maisons « tradi », immeubles de rapport, hôtels de maître ou
demeures ordinaires, le bois est toujours là, assises et charpentes. Mais aux exposi-
tions universelles, dans les revues professionnelles et dans les grandes écoles, le
vent est en train de tourner, et il souffle en faveur du métal. Fin de Siècle, alors que
la production sidérurgique des grandes puissances fonde la hiérarchie économique,
comment la fonte, le fer, l'acier ne seraient-ils pas décrétés matériaux de l'avenir?
Et puis, eux, ils ne brûlent pas! L'argument circulait déjà dans la seconde moitié
du XVIIIe siècle. Il gagne en ampleur avec l'émergence d'un nouveau type de
bâtiment, celui qui doit recevoir une foule de visiteurs, spectateurs et consomma-VI
teurs, théâtres et ateliers, halls de gare et hangars d'exposition, magasins de va-
riétés, style Printemps, et magasins d'épicerie, genre Félix Potin: les dégagements
sont considérables, les portées immenses; la lumière doit être zénithale, la circula-
tion, optimum. L'alliance du métal et du verre autorise tout cela. On méconnaît
totalement le danger qu'engendre la dilatation des poutrelles' sous l'effet du feu. On
va donc vivre durant plus d'un siècle sur l'impression que la charpente métallique
résiste à l'incendie. Pourquoi? Parce que les médias de l'époque soulignent la
rapide combustion des « charpent-balloons », méthode adaptée aux zones pion-
nières où la main d' œuvre, peu qualifiée, construit vite avec des planches, des
clous et un marteau. Parce qu'elles éclairent d'un jour dramatique les incendies qui
ravageaient les très jeunes peuplements de Sologne et des Landes, leur faible va-
leur intrinsèque n'ayant pas encore suscité le système de protection qui permettra
plus tard la détection des premières fumées et l'extinction des flammes.
La construction de vastes bâtiments aux lourdes contraintes - la lecture des
cahiers des charges est fort édifiante car les clauses correspondent à l'afflux et au
retrait d'un peuple dense, par essence indiscipliné - a rodé les architectes. Ils sont
passés du stade de l'expérimentation (1770-1830) à celui de la divulgation (1830-
1870) : leurs productions se plagient mutuellement, ne variant que par le défi dû
aux volumes ..grandissants et à des soubassements parfois précaires, tel celui qui
guettait Gustave Eiffel pour la Tour du même nom. Les plus brillants parient sur le
fait que leur art nouveau plaira aux particuliers. Ils constatèrent vite la frilosité des
commanditaires: rares furent les gens fortunés prêts à habiter une maison originale
et à affronter des commentaires mitigés voire malveillants (1870-1910). Les oc-
cupants furent au mieux qualifiés d'excentriques invétérés, au pire d'esprits
prétentieux ou d'hommes parvenus. Aussi plus d'un jeune architecte dut-il
convaincre ses futurs clients en édifiant pour lui, pour un parent ou pour un ami
une «maison-témoin ». Mais, même parmi les relations proches, les réactions
déçurent souvent, ce qu'explique fort bien John Galsworthy (1867-1933) dans la
Saga des Forsyte (1905) au travers des déboires de Bosinney, confronté à Forsyte,
excellent juriste et collectionneur avisé, lequel coupe les ailes au débutant ruiné
pour avant-gardisme! Ainsi, quand un investisseur ose l'opération, il fixe les bor-
nes à respecter: la nouvelle bâtisse ne doit pas brouiller les repères habituels. Elle
épouse donc la forme qui domine dans un quartier, ce qui oblige son créateur à
camoufler les innovations les plus remarquables. Au long du boulevard des
Italiens, certains immeubles dits hausmaniens ont des charpentes, des carcasses en
métal, en ciment armé mais la plupart ne diffèrent guère des homologues édifiés à
l'ancienne. Lorsque la singularité fut totalement assumée, on imagine mal les rica-
nements que déclenchèrent ces anti-conformistes en modifiant la pente du toit,
l'allure de la façade; plus grave encore, en exhibant ce que la bienséance com-
mandait de dissimuler, telles les ouvertures des salles de bains et des escaliers de
service. De ce point de vue, on doit insister sur l'importance des fonds privés
déposés aux Archives départementales et à la Bibliothèque de l'Arsenal par les
concepteurs de cet habitat ou par leurs descendants assez fiers du grand aïeul pour
avoir protégé ses dessins et les notes qui les rendentintelligibles.
Les initiateurs de l'Art Nouveau, réceptifs aux discours pré-écologiques qui
indiquaient la vulnérabilité et la prodigalité de la Nature, n'ont donc qu'assez peu
concrétisé leurs aspirations, hormis dans les villes de l'Est de la France, à Nancy
comme à Mulhouse, alors qu'ils réussissaient en Angleterre, en Allemagne, en
Belgique ou en Autriche. Ils proposaient d'agrémenter les supports mis en évi-
dence de volutes et de spirales. Ils furent considérés comme des maniaques duVII
végétal, en usant et en abusant sur la pierre des façades, sur les tissus
d'ameublement. Ce cap franchi, l'audace ne ménageait rien et le végétal exubérant
s'insinuait dans l'intimité du foyer, colonisant la robe des dames et les dessus de
table. Cet Art reposait sur une approche globale. Beaucoup le détestèrent justement
pour cela, à savoir pour son aspect systémique. L'époque sonna en tout cas la fin
du monopole que le bois avait eu dans la construction: architecture syncrétique;
association de matériaux; apparition, bientôt, de matériaux composites, produit
nouveau mariant des vertus jusque-là isolées. Cela ne signifia pas le cantonnement
du bois, massif ou non, aux emplois de restauration, aux emplois de type « noble »,
murs lambrissés et bibliothèques symbolisant un monde en voie de disparition,
celui où la détention de livres marquait le rang dans la société. Maintenant, peut-
être, l'audace réside chez ceux qui intègrent un matériau 100 % naturel, donc
indéfiniment renouvelable : le. bois !Mais la forêt le fabrique en silence: elle ne
puise pas dans les réserves planétaires; elle stocke sous forme solide ce gaz carbo-
nique libéré par la destruction des énergies fossiles. Moralité, nous recueillons à
présent le fruit des opérations programmées au XIXe siècle, dernier tiers, quand la
houille évinça les bûches et les charbons: on avait alors des taillis simples ou
composés à ne savoir qu'en faire; on manquait par contre cruellement de grumes
sans défaut car éduquées en futaies régulières ou jardinées. Cette époque-là fut par
ailleurs celle de tous les bouleversements pour les entreprises de la première trans-
formation: l'usinage des grumes exigeait des produits normalisés, impératif
inexistant lorsque le coup de main rattrapait les irrégularités de la nature. Or, en
sylviculture, les virages ne sont pas négociables du jour au lendemain. Il y faut du
temps et de l'argent. On retroussa ses manches. On convertit les taillis en futaies.
On admire aujourd'hui les premiers résultats des conversions décrétées dans la
décennie 1870 et momentanément interrompues sous le ministériat Viet (188W).
De fait, depuis lors, les exigences industrielles et citadines n'ont cessé de modifier
les relations que les individus entretiennent avec les milieux « naturels», adjectif à
mettre entre guillemets puisque le XIXe siècle ne distingue pas les espaces cultivés
(bois, parcs) et les espaces sauvages (monts, mers), ceux-ci finissant par séduire
une minorité de touristes et de curistes, raffolant d'émotions extrêmes, à moins
qu'ils n'aient l'envie ou de se ressourcer ou de se refaire une santé. Ajoutons que
ces termes « milieu» et « espace », non-synonymes pour les biogéographes et les
biologistes de nos jours, l'étaient en ces temps où la biologie débutait, où la
biogéographie restait à inventer. La forêt fut touchée au premier chef, la beauté, la
taille de. ses arbres drainant tous les regards. On l'avait jugée plaisante à la fin du
XVIIIe, délicieuse mais insuffisante à la veille de la guerre, la Grande. C'est qu'au
travers de ses composantesmulti-fonctionnelles,elle apparaissaitcomme ce « bien
public gratuit» qui attise les convoitises économiques et sociales. La préserver
constituait un enjeu d'autant plus sérieux que la pression urbaine était plus mar-
quée. L'ombrage des peuplements ravissait aussi bien les promeneurs qui emprun-
taient toujours le même chemin que les adeptes de sports plus exigeants en matière
d'équipements, plus bruyants et plus polluants également. Les terrains qui la bor-
daient avaient d'indéniables attraits, lesquels furent des arguments de vente déci-
sifs sitôt obtenue l'autorisation de lotir. Et le précédent créé, c'est le mitage de
l'ensemble qui survint, comme l'illustrent les massifs de Montmorency, de
Chantilly et de Sénart. Bref, la passion du vert, poussant à en consommer
immodérément, hâta la dénaturation des lambeaux boisés qui avaient résisté à la
hache du paysan-défricheur. Le XIXe siècle met donc en place tous les facteurs qui
agiront au XXe. Le bois de Vincennes et ses quelques 1 000 hectares résiduelsVIII
offre un bel exemple de cette continuité. Il est sur-fréquenté et pas toujours
fréquentable, eu égard à la population, disons interlope, qui y fait le pied de grue.
On y va au quotidien, quand la température devient clémente, le week-end de
préférence, en usant de son auto, garée non loin de l'épicentre de l'expédition: une
demi-heure, une heure suffisent à évacuer les miasmes de la grande ville. On s'y
rend en foule, au jour des vastes manifestations, pour applaudir les gens du cirque
et explorer les attractions foraines, en veillant à garder l' itinéraire recommandé car
ses sinuosités égarent aisément le non habitué. Gommer cela, c'est lutter contre la
voiture en fermant les allées, c'est revoir la carte des grands équipements, tous
localisés sur une diagonale nord-ouest-sud-est, côté Paris, exception faite du parc
zoologique. Comme l'argent va à l'argent, le macadam est allé vers eux. La qualité
de leur irrigation explique que seules les marges du bois dans sa partie orientale
drainent les passants: le lac Daumesnil, le lac de Saint-Mandé, le lac des Minimes,
le lac de Gravelle. L'intérieur du bois? Un massif opaque. Une terra incognita.
Quant aux portions occidentales, elles sont peu accessibles aux automobilistes
parisiens en raison des axes dominants, la liaison est-ouest étant déficiente. Il y a
ainsi non un bois mais deux bois, l'un, hautement humanisé, l'autre, plus agreste,
plus « sauvage », épithète toute relative appliquée en zone intra-urbaine ! On croit
cette partition récente. On ne sait plus que c'est en 1879 que le champ de courses
devint le temple des parieurs, indissociable des salles de réception, des restaurants,
des salons, des cafés où s'échangent les tuyaux, où se célèbrent les victoires.
L'attention des historiens a privilégié les mutations urbaines du XIXe siècle
et ce, depuis les années 1980. Pourquoi? Parce que l'augmentation de la popula-
tion des villes était remarquable et contrastait avec les situations anciennes où la
ville avait la réputation d'être un mouroir: on s'y traînait pour échapper aux mal-
heurs des campagnes, la troupe qui les ravageait, la disette qui s'en mêlait,
l'épidémie qui s'abattait sur un village malchanceux, sur une province où erraient
soldats, déserteurs, vagabonds, pèlerins et colporteurs; on espérait en la charité de
ses habitants, on escomptait des soins, une place à l'hospice qui ressemblait da-
vantage à un asile qu'à un hôpital. Désormais, les villes grossissent de par leurs
propres forces. Elles sont le lieu de toutes les innovations. Elles sont synonymes de
modernité. Cette promotion de la ville opéra dès le XVIIIe siècle. Le XIXe siècle
confirma la tendance. Comment résister à son attraction lorsqu'on al' esprit
curieux, lorsqu'on se sait de trop à la ferme ou à l'atelier, s'octroie des
possibilités inemployées? Aussi les villes grandissent-elles de par cette émigration
souvent temporaire: on se crée des relations dans la rue, près du logis qui abrite,
autour du chantier qui emploie, avant d'oser le grand saut. L'installation définitive
élit. un quartier du centre où les loyers sont petits car les immeubles sont minables.
On a là un effet du mauvais entretien du patrimoine immobilier lié aux événements
du début du XIXe siècle où, comme à Troyes (Aube), à Reims (Marne), on enleva
des planchers et retira des pièces de soutènement pour se chauffer pendant cette
terrible année 1812 où les bois flottés n'atteignaient plus les ports de ces cités,
conséquence de la détérioration des équipements nécessaires à l' achemi-nement
par voie d'eau des trains de bois. L'installation définitive élit également une
maison des faubourgs mal dégagée de ses origines rurales mais bon marché,
puisqu'ayant cessé d'être le siège d'une exploitation agricole: les terres ne servent
plus à la culture, qu'elles aient été mobilisées par le service de la voirie ou par
l'implantation d'une usine. Notre siècle, sensible aux difficultés que pose la
gestion des cités du Tiers Monde, sensible aussi à la préservation d'un patrimoine
qu'il a gaillardement méprisé jusque dans les Sixties, a accentué ce phénomène, unIX
regard biaisé du temps même de nos arrière-arrière-grands-parents. On pense ainsi
qu'il ne se passait pas grand chose dans les campagnes, au mieux qu'elles poursui-
vaient dans la voie tracée par la révolution agricole du XVIIIe siècle, au pire
qu'elles somnolaient et furent réveillées par la concurrence étrangère, blé améri-
cain et mouton australien. Leurs représentants se tournèrent alors vers le récent
ministère de l'Agriculture (1881) pour lui demander d'inventer de quoi sauver ce
qui était déjà perdu. Qui ne connaît le dispositif protectionniste de Jules Méline? Il
rassura nos agriculteurs, fut recopié par nos voisins et se révéla inopérant, il faut
bien l'admettre, car les secteurs les plus meurtris n'étaient pas ceux que minait
l'importation des denrées agricoles par gros cargos. Il s'agit là d'une crise dure.
Elle frappe les chefs d'exploitation, qui licencient leur personnel afin de rester
compétitifs. La réduction de la masse salariale passe à terme par l'investissement
dans la mécanique agricole, allège les frais d'exploitation et atténue la dépendance
des opérations culturales envers les conditions météorologiques. Mais ces
perspectives n'intéressent que les gros céréaliers et betteraviers du Nord de la
France et du Bassin parisien. Partout ailleurs ce qui joue, c'est l'action patiente et
continue des menus changements qui rendent superflues la présence permanente
d'hommes à la ferme et l'embauche d'intérimaires au moment des fumures
d'automne et à l'heure des sarclages.
Souvenons-nous que l'essentiel du pain était fait de farines que procurait
l'écrasement du méteil, des méteils devrait-on dire, puisque leur teneur variait
selon le sol, le climat et les opportunités en main d'œuvre: «blanc méteil», un
tiers de seigle et deux tiers de froment; « bis méteil », moins de la moitié en seigle,
plus de la moitié en froment. Ce « bisage » convenait à des terres non-amendées et
peu enrichies. On ne mettait pas ainsi tous ses œufs dans le même panier: l'une ou
l'autre des deux graminées risquait d'échouer. On récoltait de toute façon les deux
en même temps: la date de la moisson reflétait la seule maturité du seigle, qui
pousse plus vite et donne une paille plus longue. Ces deux traits le rendaient indis-
pensable: il étouffe mieux les mauvaises herbes et empêche les blés de verser.
Cela économisait la besogne car, sinon, il aurait fallu un essartage de plus contre
les indésirables, dont le chardon et le coquelicot, que l'on trouvait moins joli qu'à
présent, et revenir au champ une fois la coupe faite pour s'occuper des épis
couchés à terre. Certes, tous ces gestes, sarcler, glaner, n'étaient pas pour autant
abolis - ils le seront avec l'achat de semences triées et de produits désherbants -
mais reviennent moins souvent et sont moins intenses. La tâche incombe plutôt aux
femmes, aux enfants, aux vieux, ce qui libère les hommes pour d'autres chantiers.
La morphologie des champs, élément essentiel dans le panorama paysager, résulte
de ces pratiques. Elle a tenu jusqu'à ce que phytosanitaires et anticryptogamiques
viennent diminuer les aléas de la récolte. Le méteil recule alors au profit d'une
graminée unique, froment, seigle, avoine ou orge: 1840, 900 000 hectares; 1894,
275 000. Il en alla de même, quoique plus tardivement, pour le sarrasin, une poly-
gonacée qui accepte les terres pauvres et une ambiance humide à condition qu'il ne
gelât point. Quatre mois de végétation lui suffisent pour atteindre la maturité. La
brièveté de ce cycle écarta l'ultime disette, 1845-1847, des provinces excentrées,
Bretagne et Dauphiné. Car le sarrasin qui peut se semer jusqu'à la Saint-Barnabé
(11 juin) assura seul la soudure, tout le reste ayant pourri. Ses vertus ne s'arrêtent
pas là. Il nourrit aussi le bétail dans les contrées où les céréales terminent de mûrir
en octobre, gerbes accrochées aux balcons. Les grains sont confiés à la terre après
un simple déchaumage, mêlés à la moutarde blanche. Ils procureront un fourrage
vert: la plante complète ainsi le foin engrangé à la belle saison et améliore nota-x
blement le sol. L'avantage est considérable pour les zones de moyenne montagne,
repliées sur elles-mêmes: la route qui les dessert est mauvaise et les sociétés ferro-
viaires doutent de la rentabilité qu'y aurait leur investissement en raison du coût
des infrastructures, tunnels et viaducs, qu'imposerait la circulation des trains. Du
coup, les cultivateurs ne sauraient importer des correctifs pédologiques - le prix
des amendements, chaux ou marne, est prohibitif -, et le sarrasin y conserve mieux
ses positions que le méteil: en 1860, il couvre encore 750 000 hectares. Le décro-
chage aura lieu dans l'Entre-deux-Guerres, bien avant donc la fameuse
«révolution verte» : en 1938, 260 000 hectares. Dans l'intervalle, l'achat des
semences se sera généralisé, qui évite de séparer le bon grain de l'ivraie, c'est-à-
dire de passer et de repasser les graines destinées à l'enfouissement au crible, de
manière à éliminer les graines rondes dont le diamètre est inférieur à celui des blés,
et au van afin que le geste - les lancer dans l'air - confie à la brise le soin
d'emporter celles qui sont anormalement légères, signe de quelque malformation
.
provoql!,ée par la carie ou l'ergot.
A mesure que ces maladies se maîtrisent mieux, que les besoins changent -
les toitures requièrent de l'ardoise, de la tuile -, l'aspect des champs évolue: les
céréales retenues sont moins hautes car la paille devient moins utile. Elle l'est
moins à cause des préférences en construction: toit de chaume et murs de torchis
indiquent une pauvreté - l'art de la récupération... - que nul ne souhaite exhiber.
Elle l'est moins aussi du fait de la mise au point des engrais chimiques. Mais il
convient de ne pas surestimer leur importance au XIXe siècle, hormis dans les
stations expérimentales associées aux premiers laboratoires de recherche agrono-
mique, comme..l'a prouvé Madame Nathalie Jas « L'agriculture est une science
chimique! » Eléments pour une histoire comparée des sciences agronomiques
allemandes et françaises, 1850-1900 et, bien sûr, dans les vastes exploitations des
plateaux limoneux. Les engrais restent donc organiques, litières tirées de la forêt
proche et fumier confectionné à partir des excréments raclés dans l'étable et la
porcherie, touillés avec la paille hachée: son pourrissement favorise la décompo-
sition de l'ensemble. Le jus qui s'écoule, « le purin », n'enchante pas les narines
mais personne n'oserait déplorer cet attentat olfactif. On veille seulement à la non-
contamination des mares et des ruisseaux, comme le précisent les enquêtes qui sont
entrées dans la série M des Archives départementales. On sait bien alors que plus
épais est l'amas, plus cossu est le fermier. Car il en faut des terres emblavées pour
produire cette paille, et des bovins pour produire autant de bouse! C'est tout un
système cultural qui est ainsi dévoilé: l'accroissement du nombre de têtes de bétail
qui répond à la demande croissante des citadins en viande de boucherie et ce, de-
puis le second XVIIIe siècle - on délaisse le porc, on dévore moins de mouton, on
; le développement de l'élevage intensif, avec stabulation donc, 'paradore le bœuf -
opposition à l'élevage extensif avec des animaux qui errent par les bois et les pa-
quis, à la belle saison, et par les chaumes une. fois le glanage effectué et dans
l'attente des prochains labours. C'est aussi la pyramide de la société villageoise qui
est ainsi démasquée, la fumure régissant la production du jardin comme des par-
celles, autrement dit le revenu de chaque exploitant.
Le XIXe siècle n'échappe cependant pas à la tyrannie du pain, comme en
témoignent les interrogations ministérielles quant aux caprices météorologiques
qui le renchérissent. Ce n'est pas là l'unique hantise officielle. Le XIXe fut égale-
ment le siècle du vin mais la vigne y subit des malheurs inouïs: elle y fut littérale-
ment « martyrisée» pour reprendre l'expression de Monsieur Marcel Lachiver
auquel tout historien du vignoble doit beaucoup, à l'instar des historiens ruralistesXI
maintenant qu'est paru son Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé
(Paris: Fayard, 1997). L'impact de ces attaques parasitaires fut considérable non
seulement sur la société vigneronne, déstabilisée par la contraction des revenus,
mais également par les modifications que cela provoqua dans le paysage (descente
des vignes, développement des vergers) et dans l'environnement (saturation chimi-
que, équipement hydraulique). Cet impact fut d'autant plus fprt que le vignoble
avait atteint l'étendue maximum sous la Monarchie de Juillet. A cela, un motif: la
banalisation de la consommation du vin. Fini, en effet, le temps où le vin était
assimilé à un aliment, aliment interdit aux femmes et aux enfants mais conseillé
aux adultes - il leur apporte un surcroît de vigueur - et aux vieillards - il compense
la carence de leur métabolisme. Son absorption modérée - le prix freine la levée de
coude! - n'est guère propice aux folles ivresses des populations laborieuses. Sans
compter que les vins de table ne pèsent. alors que 6 à 9 degrés alcooliques, un trait
qu'ils conserventjusqu'à la banalisationdu « sucrage », Fin de Siècle, lorsque que
le sucre de betterave devint bon marché: pinardiers et betteraviers jouent donc
dans le même camp aux yeux du ministre de l'Agriculture et savent user des ennuis
des petits viticulteurs pour promouvoir leurs desiderata. Il faut avouer que, ques-
tion de goût, le sucrage est bienvenu car l' habitude domine de vendanger avant
maturité totale. Non, ce n'est pas aberrant. L'acidité naturelle est recherchée afin
de préserver le breuvage. L'ajout d'acide acétique aboutit au même résultat mais la
saveurest pire. Quand les vins doiventaffronterde longuesdistances,le « vinage»
- adjonction d'alcool pur - s'impose, ce qui oblige à l'arrivée d'en abaisser la
puissance en rajoutant de l'eau: le « mouillage». Le vin de par son prix n'apparaît
chez les humbles que lors des fêtes. Le bon vin est réservé, lui, aux nantis. Aussi
les classes populaires aspirent-elles à en déguster moins épisodiquement: que de
boisson festive il devienne boisson courante, un rêve qui se borne au rouge presque
noir qui excite les énergies et tolère le mouillage. L'ouvrier agricole sait l'ambition
irréaliste, sauf pour celui qui œuvre dans les provinces les plus prospères, Alsace,
Languedoc. Là, le volume récolté excède la demande, et les propriétaires-
exploitantsdistribuentà leurs employésdu « petit vin », deux à trois litres par jour
tout de même, qu'ils boiront ou vendront au gré de leur tempérament: la ration,
régulière, fait partie de la rétribution. C'est en ville que les choses bougent et ce,
dès le XVIIIe siècle, à Paris notamment. L'ouvrier fréquente les cabarets où' il
obtient du vin moins onéreux puisque non soumis aux droits d'entrée. Mais ce
bonheur se limite aux jours chômés, nombreux sous l'Ancien Régime, car
l'estaminet n'est pas encore à la porte d'à-côté, et l'envie de s'encanailler est com-
blée par une multitude de « lieux de débauche» qui prolifèrent en périphérie, éta-
blissements de divertissement, jeux, danses, et de rencontres gaillardes, maisons à
putains, baraques de forains et cercles de luttes.
La tradition se perpétue au XIXe siècle, les guinguettes colonisant les ber-
ges de l'Oise et de la Marne en fonction du service trams ou trains. La tradition
demeure donc mais se double d'une revendication: les hommes réclament aux
patrons. du vin rouge, à' lamper sur le chantier, à midi, allongé d'eau; ils arguent de
leurs travaux de force, surtout dans le bâtiment, encore que la requête s'observe
aussi en usines et dans les transports. Cette nouveauté-là suppose un commerce
voire un trafic de vins bas de. gamme: ils voyagent rapidement grâce à l'essor du
chemin de fer dans les années 1850. Les vignerons répondent à cette expansion du
marché en implantant des cépages grossiers qui apportent abondance de « gros
vins ». Il y a là un élément capital dans la transformation paysagère, ne serait-ce
que par la conversion des boqueteaux et des pâtures. Comme il en est peu qui soitXII
~ussi perceptible, l'opinion commune ne manquera pas d'accuser le monde viticole
des inondations catastrophiques qu'enregistrent les années 1846-1856. Or personne
encore n'a la moindre connaissance rigoureuse quant aux mécanismes intervenant
dans le dénudement et le ravinement des sols. Il est postulé que les ceps ne retien-
nent pas aussi bien la terre que l'arbre ou l' herbe au grand dam des vignerons qui
s'exténuent à la retenir par la construction et l'entretien de terrasses! La querelle
permettra à leurs partisans de rappeler que cet agriculteur est un polyculteur. A ce
titre, selon les normes de l'époque, un, il mérite d'être défendu, deux, il a le droit
de boire le vin de sa vigne, plantée sur un petit lopin acquis sous la Révolution. Le
cliché aura la vie dure: faire son vin, faire son bois est érigé en idéal, et le tout
prend une connotation politique qui va au-delà des satisfactions qu'apporte une
relative autonomie. La présentation est sans doute excessive mais point innocente:
elle éclôt au moment où toutes les conditions sont réunies pour balayer cette idylli-
que vision.
La décennie 1850 voit apparaître un parasite de type nouveau, l'oïdium, qui
déconcerte autant le viticulteur de base que le propriétaire éclairé, membre corres-
pondant d'une société d'agriculture. Tous deux n'avaient eu jusque-là que la haine
des limaces, des chenilles et des escargots. L'horreur - des filaments qu~ terminent
des cônes en forme d'œufs minuscules (ôon œuf en grec) - vient des Etats-Unis.=
Elle était dans des plants américains qu'importèrent en Angleterre des botanistes et
des agronomes passionnés de variétés nouvelles. Perfide Albion! En France, le
mal surgit dans les lieux humides proches de Paris (1849) et s'étend: les départe-
ments de l'Ile-de-France, du bassin de la Seine (1850), de l'Hérault (1851), de la
Gironde (1852), de tout l'hexagone (1853). Ilrégresse parfois, augmente dès que
l'humidité et la température croissent. Il faudra dix ans pour le vaincre, dix ans
durant lesquels les pouvoirs publics organisent le relevé systématique et par
département des températures et des précipitations, un héritage qui perdurera. Les
têtes pensantes questionnent. Est-ce un champignon qui occasionne le fléau?
N'est-ce pas plutôt des piqûres d'insecte qui, en coagulant la sève, ôtent à la plante
ses moyens de défense? Dans un cas, c'est l'image de la maladie-cancer qui guide
la recherche, les filaments étant comparés à une exubérance cellulaire. Dans
l'autre, c'est celle de la maladie-vaisseau, la sève devant être aussi fluide que le
sang pour irriguer correctement les organes. L'époque est confrontée aux
problèmes que posent des maladies végétales non-remarquées jusque-là et de
grande conséquence, puisque c'est la disparition d'un ensemble, la vigne, la forêt,
qui est appréhendée. Ces deux modèles d'explication se retrouvent donc dans les
recherches conduites à propos du roussissement et de la défoliation des arbres
soumis aux pluies acides: on s'inquiète de l'origine de celles-ci une fois repérés et
déplorés les symptômes de la pollution mais la parade n'est pas pour le
XIXe siècle. Dans le cas des vignes, au contraire, quand la source du fléau fut
connue, le remède s'imposa - il y fallut dix ans - :du soufre en suspension dans du
lait de chaux. La substance est à vaporiser par temps de rosée ou après arrosage.
Sinon, le soufre n'adhère pas à l'appareil végétatif. Le point a l'air insignifiant
mais l'exploitant s'apercevra vite qu'il ne peut évincer la menace armé de son seul
arrosoir. Il lui faut réfléchir à l'art et à la manière d'arroser ses vignes autrement
que l'est son potager. L'étape ainsi amorcée va bouleverser totalement l' environ-
nement rural et, à,terme, l'environnement tout court.
Progrès en physiologie végétale. Solution conseillée par les sociétés dépar-
tementales d'agriculture à l' heure où ne fonctionne pas encore d'enseignement
agricole (1898). On s'informe donc auprès du voisin. On rassemble les parents etXIII
les amis. On fait démonstration du procédé en allant de commune en commune.
L'intention y est. Mais les fonds manquent: le soufre coûte cher, 25 à 50 francs le
quintal, et l'hectare en réclame une vingtaine de kg, ce qui stimule la prospection
minière et enrage le paysan. Il emploie femmes et enfants pour diminuer la
dépense - quatre journées par hectare - en leur recommandant de ne pas se frotter
les yeux et de se les laver souvent pour calmer l'inflammation. La chimie vient
d'entrer sur la scène agricole. Le but? sauver les exploitations et pas seulement en
accroître les rendements, comme beaucoup le prétendent qui refusent le déverse-
ment du moindre fertilisant « artificiel ». La pollution des sols arrive aussi bien
avec les organiques que les chimiques - elle dépend de la dose et de l'instant, du
terrain et de la plante -. Et il n'est pas que les engrais qui s'intègrent au sol et gra-
vitent vers les nappes phréatiques: d'autres produits les ont précédés qu'on em-
ploya dans l'inconscience de leurs effets et avec un soupir de soulagement...
Le salut du vignoble sous le Second Empire généra un nouveau malheur, le
mildiou dépisté Outre-Atlantique (1855) et découvert sur l'autre rive (1878). Cet
ennemi-là pénètre à l'intérieur des tissus. Une fois établi, son mycélium rejette par
les stomates des feuilles des filaments qui émettent des spores, semences d'été qui
propagent le parasite pendant toute la période végétative: les feuilles sont les pre-
mières touchées et chutent, les rameaux et les baies idem; la plante affaiblie
n'alimente plus ses fruits dont la teneur en sucre faiblit tandis que les rameaux de
l'année n'aoûtent plus. Les ravages sont foudroyants: Languedoc (1878), Entre-
deux-Mers (1879), ailleurs et partout (1882), Lorraine et Alsace exceptés, un sursis
qui s'éteint bientôt (1886). Là aussi, les données climatiques sont reines. Comme le
champignon exige un air humide et tiédasse, l'épidémie recule durant le grand
hiver 1879-1880 et la sécheresse de 1881, et reparaît dans l'intervalle. La météo-
rologie, stricto sensu la science des météores, qui englobait tous les dons du ciel,
des météorites aux vents et aux pluies, importait dans les prévisions agricoles: les
autorités connaissaient à travers elle la semaine des moissons et la quantité des
« bleds ». Sinon, comment faire venir à temps les secours nécessaires? Maintenant
elles s'intéressent aux caractéristiques climatiques des grandes régions naturelles et
à leurs fluctuations d'une année sur l'autre. On comprend cette soudaine sollici-
tude. En effet, avec le mildiou conjugué au phylloxéra, cet Attila des vignes qui
mit plus de trente ans à conquérir le territoire national - le puceron était plus lent
que les champignons... -, la production s'écroule: les récoltes qui oscillaient entre
50 et 60 millions d'hectolitres ne franchissent plus la barre des 30 millions (1882-
1891). Le plus affreux pour les viticulteurs, c'est d'apprendre que les ceps ne sau-
raient guérir du mildiou. Les soins doivent être préventifs, ce qui n'est pas facile à
admettre dans les campagnes où, lorsqu'il s'agit des hommes et des bêtes, on at-
tend que le mal soit là pour contacter le médecin et le vétérinaire, encore que ce
dernier ait assez peu compté au XIXe siècle, hormis dans les exploitations qui
s'orientèrent résolument vers la production de viande de boucherie. La solution
consiste donc à traiter avant ou à pleurer après! Elle dériva d'un produit à la sa-
veur infâme et aux répercussions diarrhéiques, le vert-de-gris, un sulfate de cuivre
mélangé à de la chaux, saupoudré pour écœurer les maraudeurs qui se goinfraient
de raisins en bordure de chemin: on s'en servait dans le vignoble du Saint-Julien
(Gironde) dès la véraison. L'efficacité en est prouvée dès 1886. Les Bourguignons
s'en mêlent pour donner leur version de la « bouillie bordelaise» : 1887 la voit au
point avec le carbonate de soude qui remplace la chaux, mais c'est toujours le
sulfate de cuivre qui agit. L'aspersion interdit aux femmes de ramasser l'herbe
dans les vignes pour nourrir les lapins: les intéressés ont bien vite réalisé que cetteXIV
pollution chimique qui n'en a pas encore le nom s'insinue dans la chaîne alimen-
taire et rend dangereuse la consommation du moindre lapereau.
Comme pour l'oïdium, la lutte contre le mildiou envoie plus d'un vigneron
au tapis. Le premier supposait d'acheter un soufflet. Le second, un pulvérisateur.
Et les deux impliquent d'acquérir des sacs de produit, de maîtriser sa dissolution et
de consacrer du temps tant à la préparation du remède-miracle qu'à son applica-
tion. Voilà qui rend impossible de considérer «sa» vigne comme culture
d'appoint. Exit le vigneron-polyculteur : il sera spécialisé ou ne sera pas, un
modèle qui régira progressivement d'autres secteurs de l'agriculture occidentale. Il
y a là un choix dans le mode de vie qui influence l'allure des finages. Le Phyl-
loxera vastatrix, insecte qui anéantit la plante en la faisant sécher sur pied précipite
cette évolution. Ce puceron est venu des Amériques tout comme les deux méchants
cryptogames, d'abord parce que les expérimentateurs importaient des plants pour
étudier la qualité des vins, ensuite et ce durant plus de trente ans, parce qu'ils
entendaient sélectionner les plus résistants aux attaques parasitaires. L'intention
était louable eu égard aux désastres que suscita l'oïdium puis le mildiou. Mais ce
point mérite considération. Il explique qu'au même moment certains forestiers
manifestent une répugnance grandissante envers les essences étrangères, y compris
pour les non importées et paraissant acclimatées, vu leur élancement et leur repro-
duction dans les parcs et les jardins. Cette prudence les honore. Elle n'indique pas
uniquement une préférence patriotique pour les espèces « nationales », comporte-
ment qui fait écho aux mentalités d'alors, suite au traumatisme de 1870. Car, enfin,
que se passerait-il si, introduites en forêt, les étrangères recélaient un prédateur
qu'on ne puisse juguler, qu'on ne débusquerait peut-être qu'une fois son forfait
accompli, à savoir la destruction de tout un massif? Cette «querelle des exoti-
ques» - l'expression comportait une pincée d'ironie - dissimule un formidable
enjeu écologique. Assurément, ses termes ne sont pas sans évoquer l'actuel débat
sur les transgéniques non en soi mais tel qu'il est relayé par les médias. Qui
n'aurait peur d'un adversaire invisible dont l'existence se découvrirait au travers de
désastres irréversibles, désastres qui cheminent sur le très long terme, alors que le
tout un chacun mange et digère paisiblement?
Les agissements du puceron assassin ne firent plus de doute en 1869, six
ans après qu'il ait été décelé dans la commune de Pujaut (Gard), un an après qu'il
ait été décelé dans celle de Graveson (Bouches-du-Rhône). Le vent le transporte
toujours. plus loin quand il prend sa forme galicole (= vivant sur les feuilles).
L'exterminer ne se conçoit que dans la saison où il est radicicole (= vivant sur les
racines). Mais au début tout cela est mystérieux et, en treize ans, tout fut dit : 1874,
2 465 000 hectares; 1886, moins de 2 000 000 hectares, dont beaucoup touchés
gravement. On a titré dans les années 1970 sur « La Mort des Forêts » (cf. sous ma
direction: La Forêt malade, débats anciens et phénomènes nouveaux, XVlle-
XXe siècle. Paris: L'Harmattan, 1994.). On titra de même cent ans plus tôt sur
« La Mort des Vignes ». Commentl'État aurait-il pu méconnaître les commentai-
res alarmistes qui escortaient les statistiques agricoles, les bilans sinistres qui
convergeaient vers les préfets, les ministres? Comment n'aurait-il pas encouragé
les comparaisons épidémiologiques et l'expérimentation des remèdes que miton-
naient les professeurs des grandes écoles agricoles, dont Montpellier (Hérault) et
Thiverval-Grignon (Yvelines) ? Comment n'aurait-il pas étendu la bataille à toutes
les maladies des plantes et du bétail, maladies connues et inconnues, maladies
françaises, européennes et coloniales? Les victoires obtenues face à l'une ne pour-
raient-elles pas inspirer la stratégie déployée contre une autre? Après tout, c'estxv
bien ainsi que réagirent les médecins combattant les «microbes », comme
l'indique Monsieur Pierre Darmon dans son récent livre, publié aux éditions
Fayard (1999). Ils n'admirent l'hypothèse de la cellule folle et, partant, le matra-
quage anti-cellulaire qu'après avoir échoué dans la fabrication d'un vaccin anti-
cancéreux, conçu à l'instar de la vaccine (= pustules prélevées sur le pis des vaches
qui connaissaient une forme bénigne de la variole). Pourquoi? Parce que bon
nombre d'entre eux, dont des sommités, étaient persuadés du caractère contagieux
de cette maladie, ce qui les poussait à chercher l'agent responsable, le milieu favo-
rable, tout comme on l'avait fait pour la petite vérole, tout comme on le faisait pour
la tuberculose. La recension des localités atteintes permettait d'estimer la vitesse
de propagation, l'étendue des ravages et de dégager les crédits indispensables à la
recherche scientifique pour éradiquer ces fléaux, à la diffusion des remèdes et des
méthodes testées et approuvées auprès des agriculteurs concernés. Dès 1871, les
moyens sont à l' œuvre. Côté scientifique, la Commission supérieure du phylloxéra
que préside Jean-Baptiste Dumas, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences.
Côté empirique, l'offre d'une prime au génial inventeur qui saura trouver la potion
tant espérée. .La somme est de 300 000 F., colossale par conséquent lorsqu'on se
remémore qu'un ouvrier agricole gagnait 100 F. par mois.
La récompense est à la hauteur du drame car, jusqu'à l' obtention de la
recette-miracle, la seule proposition est d'arracher et de replanter. Est-ce sage,
alors que le mal rôde toujours? Le désespoir l'emporte. On voit le vignoble
défuncter, et les parcelles ou devenant des friches ou se couvrant de vergers. Les
deux perspectives affectent l'environnement autant que l'économie, réduction du
revenu et exode des travailleurs dans un cas, re-création de paysages et apprentis-
sage de nouveaux gestes dans l'autre, ceux des arboriculteurs. Sans doute cette
mini-révolution est-elle plus aisément envisagée dans les régions qui pratiquaient
le complantage, vigne-pêcher par exemple. Ce qui est sûr, c'est qu'à peine ins-
taurée, la,Commission préconise le brûlage des souches mortes et l'enlèvement des
pieds limitrophes même s'ils paraissent intacts: rien ne doit être épargné pour
entraver l'avance de l'insecte. Tout compte fait, elle transpose là les techniques
employées en Algérie contre la sauterelle: incendier le champ où les dévoreuses se
posent pour détruire la ponte des femelles. Reste que la chose se commande plus
facilement aux indigènes et sur d'immenses surfaces qu'à un propriétaire libre
d'agir à sa guise, peu désireux de sacrifier des rangées de belle apparence~ et
méfiant à juste titre quant à l'efficacité de la procédure, vu le degré
d'enchevêtrement des parcelles! Les résistances sont inévitables. Elles aident au
triomphe de deux principes qui ménagent celui de la propriété sacro-sainte depuis
1789 (cf. Nature, paysage et environnement. Les sources de l'Histoire de
l',Environnement, avec la collaboration d'Isabelle Richefort. Paris: L'Harmattan.
Tome I : L'Héritage révolutionnaire, 1995) : un, la puissance publique a le droit de
contraindre les individus possessionnés à immoler leur bien pour sauvegarder
l'équilibre naturel; deux, elle a le devoir de se doter des moyens qui les dédom-
mageront assez pour qu'ils n'abandonnent pas la partie, demeurent sur place et
relèvent les ruines en conformité avec l'intérêt général. On y avait pensé dans le
contexte de l'après-guerre, celui des guerres impériales (1814-1815) et celui qui
suivit le désastre de Sed,!n (1870) où l'on songea même à ouvrir un dossier au nom
des victimes du coup d'Etat! On enchaîna sur cette lancée en alignant les disposi-
tions indemnitaires sur celles qui avaient été esquissées pour des conflits militaires.
Lors des premières années, la lutte contre le phylloxéra fut physique. Elle
entraîna une modification dans la localisation du vignoble car l'insecte ne pénètreXVI
ni ne circule dans les sables, les particules n'ayant aucune cohésion ni adhérence.
Conséquence: les terres littorales sableuses, sans valeur jusque-là, en prirent enfin,
tandis que baissait .le prix du foncier sur les pentes ensoleillées des coteaux. Elle
impliqua aussi d'inonder les ceps pour empêcher l'insecte d'atteindre le système
racinaire : il fallait tabler sur six semaines de submersion hivernale sous une cou-
che dormante de vingt à vingt-cinq centimètres; il fallut donc aplanir le terrain
choisi parce que perméable en surface mais imperméable à quelques dizaines de
centimètres de là ; il fallut de ce fait bâtir des digues, des canaux, une « poldéri-
sation» de l'espace qui visait à inviter l'eau douce au lieu d'expulser l'eau de mer.
Tout paraissait fonctionner à l'envers, et la conscience de parvenir à une fin de
siècle ne fit pas peu pour la tenue d'un discours qui montrait la voûte des cieux
aussi déréglée que la tête des hommes! La nature tout entière basculait dans
l'imprévu. Les ingénieurs, moins terrifiés que d'autres par l'apocalypse que
prophétisaient les esprits grincheux, s'efforcèrent d'aménager les bassins de l'Orb,
de l' Hérault, de la Vidourle, ce qui déclencha des cris d'orfraie chez les utilisateurs
industriels de leur ressource hydraulique! Très tôt (1875) et d'une toute autre
portée, la lutte reposa sur le maniement du sulfo-carbonate de potassium qui, sous
l'effet de l'air et de l'eau, se décompose. Coup double! Il livre alors du sulfure de
carbone, un insecticide puissant mais pas anodin - gare aux oiseaux insectivo-
res! - et de la potasse, un engrais bénéfique pour la vigne. Mais toute médaille a
son revers. Il en va ici comme ailleurs: 15 à 30 litres d'eau par cep et 500 kilo-
grammes de produit à l'hectare. Dépassés, le soufflet et le pulvérisateur! Le phyl-
loxéra oblige à l'arrosage massif, lequel signifie une conduite d'eau à proximité et
du matériel de pompage, machine à vapeur et rouleaux de tuyaux. Investissement
en argent. Investissement en hommes aussi, donc en argent car la famille ne saurait
suffire à la besogne. Le produit doit être mis au contact du collet de la plante. Ce
n'est pas une petite affaire: maints tâtonnements, maints ajustements seront requis,
d'où des retards qui ne tiennent pas seulement aux contrefaçons. C'est que tout est
à faire: apprendre à injecter la potion et réunir de quoi la payer. Ce n'est pas évi-
dent quand on réalise que le traitement est semestriel, qu'il revient à 300 F.
l'hectare quand le vin courant se vend 30 F. l'hectolitre. Que faire lorsqu'on ne
possède pas un vignoble de qualité sinon attendre une solution moins coûteu,se ?
Ledit traitement ne concerna donc que 10000 hectares par an de 1875 à 1890. A ce
rythme-là, le vignoble français n'était pas prêt d'être sauvé dans son entier,
d'autant que maints agriculteurs sur le point d'accomplir le bond en avant stop-
paient net, affolés en constatant qu'un voisin avait occis ses souches pour l'avoir
fait. Il y eut en effet de nombreuses erreurs de dosage car beaucoup d'agriculteurs
crurent se dispenser du double passage en doublant la dose! Certes, il vint bien un
second produit, le sulfure de carbone - 150 à 200 kg à I'hectare - qui réclamait
moins d'eau, moins de sous - 100 F. contre 300 F. -, mais plus de temps - 12 jours
par hectare -. Las, l'un et l'autre ne résolvaient pas le problème, puisqu'ils
n'avaient que la capacité de prolonger l'existence des vignes. Encore cette prolon-
gation était-elle sujette à discussion: les pieds s'épuisaient vite, et maintenir le
volume récolté exigeait d'apporter des engrais chimiques, soit un surcoût de 100 F.
à l'hectare. Vouloir durer coûte que coûte ... coûta plus d'une parcelle aux vigne-
rons saisis par la spirale de l'endettement. Les plus obstinés ne tirèrent leur épingle
du jeu qu'au jour où il fut concevable de greffer des vignes françaises sur des
porte-greffes américains. Cela ne sauva pas tout le vignoble. Cela sauva au moins
les vignes des coteaux, les meilleures souvent, sur sols calcaires, qui tôt ou tard
auraient trépassé.XVII
Cette longue crise dont on causa au-delà de la génération qui la subit, modi-
fia les comportements en ouvrant un créneau à la bière. Vers 1830, on n'en buvait
que 3 millions d'hectolitres, dont deux pour les régions-frontières du Nord et de
l'Est. En 1875, 7 millions. Des zones où les agriculteurs n'avaient jamais pensé à
l'orge et au houblon les virent introduits dans les assolements. La crise donna aussi
sa chance au cidre, boisson inconnue, hormis Bretagne et Normandie, et ce depuis
la réussite des premiers pommiers greffés qui venaient de la Biscaye espagnole
(XVIe siècle). Vers 1875, on n'en buvait pas 10 à 12 millions d'hectolitres. En
1900, 18 millions, grâce à la multiplication des plantations, celles-ci opérant sur
herbages en général. Les cinq départements des Côtes-d'Armor, de l'Ille-et-
Vilaine, de la Manche, du Calvados et de l'Orne produisirent ainsi et à eux seuls
plus de la moitié des jus français, point de départ pour la confection des boissons
douces et des alcools forts. Le pommier, élément-clé de leur paysage, au même
titre que le bocage qui progressa lorsque se diffusèrent les avantages financiers de
la révolution fromagère. Dans tout le Grand-Ouest, la vache laitière fait reculer les
blés d'antan et le mouton à laine, elle dont le lait est voué au fromage, le blanc
frais battu-sucré ou demi-sel, la pâte molle type brie, camembert et coulommiers,
qui s'exportent en même temps que le beurre doux ou salé vers les métropoles
régionales et la capitale parisienne. Le briquet, pain et fromage, succède à la soupe
au pain qui fut longtemps la ration journalière des ménages démunis. Le renouveau
de l'histoire rurale et de 1'histoire alimentaire remet les pendules à l'heure. Il
souligne ainsi le rôle des demandes agricoles dans le « modèle hexagonal », fort
singulier en soi puisque longtemps tributaire du ,?ombustible ligneux, bûches et
charbons, délaissé depuis belle lurette par les voisins belges, teutons et anglais.
Cette industrialisation a profité du dégraissement des effectifs agricoles?
Sûrement, mais elle a aussi poussé l'agriculture dans d'autres directions, et
davantage par l'ingérence chimique, indissociable de l'équipement hydraulique,
que par l'intrusion mécanique, laquelle ne convaincra véritablement qu'après la
Seconde Guerre mondiale, grâce aux crédits qui rendent accessibles les machines
made in U.S.A. On le voit, la collecte des informations relatives aux mutations et
aux repentirs quant à la nature, au paysage et à l'environnement débouche sur les
décisions prises et les circonstances imposées en matière de développement
économique global. Leur poids respectif explique aussi ses inégalités selon les
régions et les métamorphoses que certaines ont connues avant l'embrasement de
1914.
Les États des questions éclairent cela, de"même que les Introductions qui
précèdent l'apport des archives territoriales. Les Etats scrutent les innovations d'un
point de vue thématique, les Introductions d'un point de vue régionaliste. Naturel-
lement, les «régions» ici étudiées ne correspondent qu'imparfaitement aux
« Régions» utiles au gestionnaire, au politique, à l'économiste, vingt-six au total,
qui sont davantage des centres de décision que des cadres de vie. Ces « Régions
administratives », expression moderne, englobent de 100 à 10 000 km2 et leur
découpe s'inscrit dans la logique héritée des Fifties: elles sont, selon le géographe
Pierre Georges,les « zone(s)de rayonnementet de structurationspatialeengendrée
par (leur) métropole ». Les deux décennies suivantes n'ont pas démenti cette ap-
proche. Les économistes, dont François Perroux, l'acceptèrent. Tous conférèrent la
priorité à la mesure des flux, lesquels commandent la hiérarchie des villes devenue
armature régionale. On en est resté là, bien qu'aujourd'hui 1 % du territoire
concentre 40 % de sa population. Le constat prouve pourtant l'impuissance des
politiques dont accoucha ladite conception, politiques visant à combler les écartsXVIII
.interrégionaux : les plans d'aménagement n'ont pas pu ou pas su corriger le libre
jeu des forces économiques et démographiques qui font que certains« pays» se
vident et s'appauvrissent quand d'autres attirent habitants et investissements. Quoi
qu'il en soit, ce volontarisme étatique et cette primauté citadine n'étaient guère de
saison au XIXe siècle. La « région naturelle» combinait alors des éléments liant
milieu physique et résultante historique. La chose semblait même assez évidente
pour n'appeler aucune discussion dans les grandes études que menèrent les disci-
ples d'un autre géographe, Pierre Vidal de la Blache (1843-1918) ! Elle le fut un
peu moins à la génération suivante: une province ou des portions de province
venaient d'être réintégrées qui, certes, avaient été françaises mais pas assez long-
temps pour gommer le souvenir de l'annexion. Cette génération-là résolut le
problème élégamment: la moitié des auteurs firent du seul relief le déterminant de
leur sujet, ceci pour les doctorats soutenus entre 1900 et 1969 ! Il.est clair que les
élèves avaient quelque peine à contester la légitimité du cadre retenu par leurs
directeurs de travaux. Or ceux-ci étaient des enfants du second XIXe siècle,
période où la nation est surtout agricole, où le paysage évolue selon un rythme que
discernent mal ou pas du tout les contemporains. En fait, la plupart d'entre eux, y
compris ceux qui ressentaient les changements aux chapitres Techniques et
Mentalités, le déclarent immuable et, par conséquent, existant de toute éternité, tant
et si bien qu'ils fondent l'unité française sur un certain nombre de valeurs rurales.
Les critiquer, voire tout simplement, en débattre serait qualifié d'attitude icono-
claste. De ce fait, les paysages constituent l'aspect visible des « régions naturel-
les» : les traits de chacune sont la marque d'une histoire toujours ancienne, épique
si possible. Les s~ructures industrielles s'en trouvent ramenées à la portion
congrue, une caractéristique qu'on rencontrera durablement dans les manuels de
l'enseignement primaire et secondaire: ils ne détaillent que les industries qui assu-
rent le triomphe des armes, survolent textile et bâtiment, négligent et les autres
secteurs et l'impact paysager de l'ensemble. Quant aux pollutions, elles doivent
circuler car il n'en est jamais dit mot! Comme Les Sources de l'histoire de
l'environnement. Tome Il : le XIXe siècle sont issues de la stratification des docu-
ments que généra ce temps long, les «Régions administratives» étaient peu
adaptées aux objectifs retenus, d'où les regroupements opérés qui obéissent à la
logique de l'époque, celle de l'école vidal-blachienne. Ces regroupements où les
provinces d'autrefois apparaissent en tiret n'ont hélas pas empêché certains che-
vauchements. Les Introductions les signalent, à propos par exemple des archives
de la zone stéphanoise qui relevaient tout autant de la Région Massif Central en
raison de son potentiel minier que de la Région Sillon rhodanien en raison de sa
dépendance croissante à l'égard de la finance lyonnaise. Le lecteur est ainsi invité
à effectuer les reports indispensables selon la nature de ses recherches.
Au fond, l'intervalle chronologique est borné par des guerres qui s'achèvent
sur cette brillante campagne de France, brillante oui mais incapable d'assurer la
maintenance napoléonienne (1814-1815) - le rideau s'ouvre donc sur l'occupation
des troupes ennemies, le relèvement des décombres encore qu'elles fussent plutôt
le fait des Pays-Bas méridionaux et l'établissement d'autres symbioses que celles
existant du fait du Grand-Empire -, et par la préparation d'un conflit qui couva
durant toute la décennie 1900 et surgit d'un coup imprévu, lequel déclencha un
formidable enchaînement d'alliances (1914-1915) - le rideau se ferme donc sur les
fautes commises dans l'articulation des réseaux en raison d'une centralisation
excessive et dans l'élaboration des grandes enquêtes agricoles et industrielles
sensées indiquer la situation des productions nationales -. Certaines furentXIX
corrigées dans l'Entre-deux-Guerres. D'autres perdurèrent ou furent atténuées à
mesure qu'opéraient les retouches imposées par l'incessant mouvement des inno-
vations technologiques. Illustrent parfaitement ce point les rectifications que sup-
portèrent et que supportent encore le tracé des voies ferroviaires, l'architecture et
l'équipement des gares principales, leur connexion avec d'autres réseaux, interna-
tionaux, régionaux et intra-urbains, qu'il s'agisse de trains, de trams, de bus, de
voitures particulières ou d'avions long-courrier, de lignes maritimes vouées au
tourisme, au transport dçs hommes ou des marchandises. Il aurait été fort dom-
mage de fragmenter les Etats des questions qui traitent de ces différents éléments:
quelques-uns seraient allés dans le Tome II sur le seul critère de la date tandis que
la plupart attendraient le Tome III. L'exemple pris à propos du chemin de fer vaut
aussi pour le téléphone et le télégraphe. Il a donc été jugé plus sage de constituer
un bloc et de l'affecter tout entier au XXe siècle, bien que certaines opérations
tardivement réalisées aient été préparées voire commencées dans le dernier tiers du
précédent. Assurément, certains de nos choix sont discutables et ne manqueront
pas d'être vilipendés! L'enfer est, dit-on, pavé des meilleures intentions. Ce fut le
cas ici où les partis pris le furent en fonction des impératifs que crée la consultation
de séries archivistiques dispersées entre la capitale et la province, celle-ci recueil-
lant non seulement les archives qui y sont territorialement localisées, qu'elles
soient départementales ou municipales, mais recevant également des fonds
contemporains - telles les archives des entreprises - qui ne sauraient trouver place
dans les dépôts parisiens et bellifontains pour des motifs ne se restreignant pas à la
seule saturation.
La troisième partie de l'ouvrage embrasse les documents qu'a réclamés la
sollicitude des autorités centrales indépendamment du lieu où ils sont entreposés.
On ne s'étonnera pas de l'ampleur de ce que détient la vénérable institution de la
rue des Francs-Bourgeois, les Archives nationales, en bordure du Marais. On sera
peut-être surpris en revanche par l'apport du ministère des Affaires étrangères tant
dans son site du septième arrondissement qu'à l'annexe nantaise. Cela s'explique
de bien des façons et, notamment, par l'expérience coloniale. Elle a souvent in-
fléchi voire modelé l'analyse des personnalités officielles ou officieuses du
XIXe siècle qui ont tenté de voir si telle pratique qui procurait des résultats passa-
bles outremer ne marcherait pas tout aussi bien dans l'hexagone. L'inverse
s'observe aussi quelquefois. Reste à savoir quelle tendance l'emporte sur l'autre?
Un bon exemple en est fourni par les forêts de montagne victimes de la dent mou-
tonnière. On ne tarda pas à constater qu'il était au moins aussi ardu de convaincre
du bien fondé des mises en défens et de la limitation des effectifs ovins le paysan
des Alpes et des Pyrénées que le pasteur maghrébin, et que, dans les deux cas, la
réaction se valait: attentats anti-administratifs et mises à feu répétées afin de ra-
jeunir les herbages. Tant pis pour la dénudation des terres, cause première du ravi-
nement lors des déluges automnaux! On promut le boisement et le reboisement
des montagnes françaises en ayant l'arrière-pensée qu'une forêt de production
pourrait séduire les particuliers, ce qui ouvrait des perspectives de privatisation,
donc de financement comme cela s'était constaté en Algérie, d'où la déception
devant les réticences qui surgirent de partout, du côté des ruraux comme du côté de
leurs représentants. L'expérience ne se restreint pas à cela. Les comptes-rendus
rédigés par les diplomates ont aussi renseigné les autorités gouvernementales,
stimulé leur réflexion, incité à obtenir des éclaircissements, d'où l'envoi de mis-
sions d'études associant scientifiques, politiques et industriels. C'est sur cette base
que des architectes, des entrepreneurs français ont relevé le défi de l'étranger etxx
répondu aux appels d'offre. Certains ont raté leur coup. D'autres y ont accompli
des exploits et, forts de cette aura, ont transféré leurs acquis dans la mère patrie. Il
ne faut donc pas s'indigner que l'ouvrage accole de la sorte Chili et Chine, Maroc
et Viêt-Nam.
Tous ces fonds sont copieux. Ils le sont moins pourtant que ceux dus à la
gestion des autorités locales, bien sûr, dus aussi à tous ceux qu'elles consultèrent,
qui en furent témoins ou qui y tinrent un rôle. Sans ces hommes-là, figures de
premier plan ou spectateurs perdus dans la grisaille du quotidien, il est probable
que nous ne saurions pas grand chose des gestes de nos ancêtres et de cette nature
qu'ils entendaient maîtriser et/ou protéger et, par conséquent, des paysages et de
l'environnement qu'ils nous ont légués, que nous exploitons parfois inconsi-
dérément, même si la certitude progresse qu'il nous appartient de le restaurer et le
préserver. Et cependant, avant même la liquidation d'une succession et le démé-
nagement du mobilier, combien de bénéficiaires ne sont-ils pas tentés d'allumer un
grand brasier avec les papiers encombrants, de glisser la pièce au brocanteur qui
les en débarrassera ou, tout bonnement, de les confier à la décharge publique?
Comment ne pas regretter qu'ils n'aient pas consulté avant de disperser ce qui avait
été pieusement ficelé et conservé, notes et carnets, lettres et cartes postales,
collections photographiques enfin. L'image importe toujours et elle est plus
précieuse et moins fréquente qu'on ne le suppose car, souvent, les sites qu'ont
brossés les peintres et que mitraillent les amateurs sont identiques, les uns et les
autres étant venus au pays pour voir ce qui leur avait été signalé et dont ils dési-
raient emporter un souvenir. C'est pourquoi il est essentiel de posséder les vues
prises par les gens du pays sans intention d'immortaliser l'endroit et ses modifica-
tions successives, puisque le cliché fut pris à la faveur d'une fête familiale, d'une
randonnée imprévue ou d'un travail mené à bien. Remercions donc au sortir de
cette collecte qui fut longue et lourde les conservateurs des Archives qui ne se
contentent pas de veiller sur le trésor confié à leur garde et de le communiquer au
public mais sillonnent tout leur secteur pour sauver les vues et l'écrit. Ces docu-
ments ne font pas que dévoiler le passé. Ils régissent aussi notre futur. Savons-nous
assez la rapidité avec laquelle la mémoire collective efface les souvenirs particu-
liers ? Or, sur un terrain nivelé, une école peut être construite, alors que sous elle
s'empilent, enfouis, les déchets d'une activité industrielle que l'époque n'imaginait
pas dangereuse mais dont la nôtre mesure trop bien hélas la toxicité. C'est dire que
cet ouvrage ne s'adresse pas qu'à des cohortes d'étudiants soucieux d'explorer
l'environnement d'autrefois mais également aux décideurs qui auront besoin de
vacataires pour manipuler ces tonnes de papiers classés ou en voie de l'être. C'est
dire aussi qu'il n'aurait pas vu le jour sans l'intérêt que lui prêtèrent les ministères
de la Culture et de l'Environnement, sans la complaisance des fonctionnaires de la
Direction des Archives de France, sans l'appui qu'a fourni son service technique.
C'est dire également qu'il n'aurait pas été comme je le souhaitais sans
l'inépuisable patience de Mademoiselle Magali Vautelin, secrétaire à l'Institut
d'Histoire moderne et contemporaine, laboratoire autonome du Centre national de
la Recherche scientifique, et des trois nouvelles amies que me procura l'entreprise,
à savoir Mesdames Aline Vallée, Lise Skorka et Rosine Cleyet-Michaud. J'oserais
même insinuer que le dévouement du quatuor justifiait en soi d'aller jusqu'au bout
de l'aventure que d'aucuns croyaient un peu vite condamnée à avorter! C'était
méconnaître l'opiniâtreté de l'équipe! Gageons maintenant qu'elle sera non seu-
lement continuée mais encore suivie d'effets en faisant davantage comprendre les
dimensions historiques de tout phénomène environnemental. Du passé, on ne sau-XXI
rait faire table rase ni aujourd'hui ni demain ni après demain. J.jefil rouge qui relie
les générations court ainsi des actes qu'elles ont conçus et commis aux actes
qu'elles nous ont légués, papiers de chiffon ou de bois, papiers intacts ou acidifiés,
papiers qui marquent le temps des hommes.XXII
REMERCIEMENTS
Rosine CLEYET-MICHAUD
Comme le dit très justement Madame Andrée Corvol dans sa préface, tout
au long de cette période bornée par deux guerres que constitue le XIXe siècle,
l'administration centrale de l'État, les préfets et leurs services, les autorités locales
ont marqué de leur empreinte l'évolution de notre pays. Les riches archives que
tous ces acteurs de la vie politique, économique et sociale nous ont laissées,
comme celles, plus rares et plus dispersées, laissées par les entreprises et les autres
acteurs privés de la société, en sont le témoignage.
La sauvegarde de ces archives est due aux efforts de générations
d'archivistes qui ont su, envers et contre tout, collecter, classer, inventorier et
conserver des masses de documents de toutes provenances. La génération actuelle
est soucieuse de faire connaître les richesses dont elle est dépositaire et ce guide
fait foi de cette volonté d'ouverture.
Il n'aurait pas pu voir le jour sans la participation active de l'ensemble de la
communauté archivistique. Que tous ceux, aux Archives nationales, aux Archives
départementales, aux Archives communales, aux Archives du ministère des
Affaires étrangères, qui ont œuvré à ce travail, dont il convient de souligner
l'ampleur, de recension des sources de l'histoire de l'environnement entre 1820 et
1914 soient ici remerciés. Tous ont montré qu'il était possible de faire œuvre
commune pour sortir des fonds d'archives sinon de l'oubli du moins de la
méconnaissance.
Fasse que ce guide soit l'occasion de mieux connaître les richesses de nos
dépôts d'archives et attire dans nos salles de lecture de nouveaux chercheurs."PREMIERE PARTIE
ÉTAT DES QUESTIONSCHAPITRE I :
LES FORÊTS INDUSTRIELLES
(LANDES, SOLOGNE)*
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le territoire français connaît les
plus importantes modifications paysagères de son histoire. En moins d'un demi-
siècle, plus d'un million d'hectares passe de l'état de landes, de friches, de maré-
cages et autres zones incultes à celui de forêt. Trois régions symbolisent ce chan-
gement majeur qu'est le retour en force des bois: les Landes de Gascogne, la
Sologne et la Champagne dite pouilleuse. Forêt artificielle, forêt industrielle, forêt
de résineux sont les termes utilisés lè plus souvent concurremment ou simultané-
ment pour évoquer ces « nouvellesforêts ». Après des siècles voire des millénaires
de déforestation, la France amorce un formidable mouvement de reboisement que
reflètent de façon significative les courbes des superficies forestières. Cette modi-
fication dans l'affectation des sols impressionne d'abord par l'énormité des surfa-
ces concernées, interroge ensuite par la localisation de ces reboisements en des
régions à la marge des terroirs agricoles, véritables «déserts» humains aux
contextes écologiques originaux liés aux facteurs contraignants des substrats (très
sableux, très calcaires, très engorgés).
Cette « remise en forêt» étonne également par les contextes sociaux parti-
culiers dans lesquels elle s'effectue: rôle moteur des propriétaires privés; impor-
tance primordiale des choix politiques car l'impulsion vient du sommet de l'Etat,
de l'empereur lui-même et de ses proches conseillers. Enfin, ces gigantesques
mutations environnementales supposent une maîtrise des milieux dunaires et maré-
cageux reposant sur des solutions techniques spécifiques alliant drainage et prati-
ques origin~les de semis, affaires de corps d'ingénieurs, liant intimement eaux et
forêts. Ces transformations paysagères ne vont pas sans incidences psychologiques
et imaginaires fortes et suscitent une abondante production littéraire. L'ensemble
déclenche débats, conflits et controverses. Il a ses chantres et ses détracteurs. Il
concerne aussi bien l'échelon local, communal que l'économie et la politique na-
tionales. La création de ces nouvelles forêts constitue de véritables opérations
d'aménagement du territoire dans un contexte bien différent de celui qui prévaudra
dans la deuxième moitié du XXe siècle.
Retracer cette épopée du reboisement impose d'en souligner les dimensions
spatiales et temporelles. Est-ce un mouvement spécifique du Second Empire ou
plonge-t-il ses racines sous la Révolution voire sous l'Ancien Régime? Pourquoi
ces grands espaces reboisés représentent-ils des milieux écologiques affectés de
connotations négatives? Quelle est l'ambiance sociale favorable à cette extraordi-
naire mutation paysagère et économique? Comment fut-elle perçue, vécue,
représentée?
I - L'INVERSION D'UNE TENDANCE MULTIMILLÉNAIRE
Le reboisement des Landes et de la Sologne ne doit pas être regardé comme
une apparition soudaine, brutale, étonnante. Il importe, comme dans toute question
environnementale, de prendre en compte la dimension historique de cette mutation
par Monsieur Paul ARNOULD*4
territoriale de grande ampleur. Cette recherche sur les enseignements du passé peut
s'effectuer à différentes échelles. Il est possible de procéder de proche en proche
par une reconstitution des étapes jalonnant les amorces du reboisement dès le
XVIIIe siècle, repérant les acteurs majeurs, inventoriant les décisions politiques
décisives, envisagean! les incidences sociales, à partir des sources archivistiques
locales et nationales. A cette histoire brève, appelée parfois aussi courte, il importe
d'ajouter une histoire longue, dite aussi géologique ou de l'évolution, forcément
plus sommaire mais tout aussi éclairante. Sans remonter à des millions d'années,
toute question environnementale est à inscrire quasi obligatoirement dans l'échelle
de temps géologique de la dernière ère quaternaire. La fin des temps glaciaires, la
période dite du Würm en France et la période géologique la plus récente, qualifiée
d'Holocène, sont d'une importance décisive pour comprendre les particularités des
substrats, des formations superficielles et des sols ainsi que les étapes de la re-
conquête forestière à partir de ses refuges méridionaux. Pour ces périodes sans
écrits, l'essentiel des sources sur les paléo-environnements est de nature indirecte.
La démarche consiste à croiser les renseignements fournis par diverses disciplines:
archéologie, géomorphologie, pédologie, palynologie, glaciologie...
Ainsi, traiter du passé lointain d'un paysage suppose de mener une œuvre
patiente et méthodique de détective. Il faut être à l'affût d'une foule d'indices et
suivre toutes les pistes possibles. Lorsque les résultats sont convergents, ils
confortent des hypothèses plausibles. Ils sont aussi parfois contradictoires et alors
bien délicats à exploiter. Dans le cas français, la courbe reconstituée des superfi-
cies forestières sur le territoire national actuel (551 000 km2 soit 55 millions
d'hectares) dessine depuis 15 000 ans une série d'ondulations plus ou moins mar-
quées. Quelques éléments notables méritent éclairage. La fin des temps glaciaires
permet la réinstallation relativement rapide de la forêt du sud vers le nord, des
plaines vers les montagnes, des stations favorables vers les milieux défavorisés.
Les Landes et la Sologne occupent des places particulières dans ce dispositif de
reconquêtes forestières spontanées. Bien que situées en plaines, leur substrat de
sables et d'eaux en fait des milieux où le manteau forestier de l'Holocène présente
sans aucun doute des singularités: il faut les imaginer comme des forêts claires,
acidophiles, marécageuses, largement trouées de pelouses, de landes sèches ou
humides.
Pièces originales du nouveau manteau forestier, les forêts landaises et solo-
gnotes seront à partir du Néolithique l'objet de défrichements par le feu et par le
fer qui aboutissent à la création de paysages originaux. Des générations de paysans
vont étendre les champs, les prés et les pâturages au détriment des forêts. La topo-
nymie locale est caractérisée par l'omniprésence du vocable «lande». En
Aquitaine: Landes de Gascogne, Grandes Landes, Petites Landes du Marensin, du
Bazadais, du Born, du Marsan, du Médoc, etc. signent de façon toponymique claire
l'instauration d'un environnement particulièrement caractéristique. La forêt ne
subsiste plus dans les vallées que sous forme de forêt-galerie ou à l'état de bou-
quets isolés qui ponctuent la plaine landaise. La chute brutale des superficies fo-
restières est particulièrement spectaculaire dans les Landes. Il faut des guerres ou
des épidémies pour que revienne la forêt, encore est-ce timidement. Mais depuis un
siècle et demi, la courbe des superficies forestières amorce une spectaculaire re-
montée. Les chercheurs ne s'accordent pas sur la période exacte où s'est déclenché
ce changement majeur d'affectation des sols: premier quart ou milieu du
XIXe siècle? Ce retour de la forêt n'est d'ailleurs pas une exception française. Il
se constate en maints pays européens. Ce qui est certain, c'est que la constitution5
de la forêt landaise, de la forêt solognote, des reboisements champenois et la res-
tauration des terrains de montagne en représentent les pièces géographiques essen-
tielles. La nouvelle France forestière du XIXe siècle est d'abord et fondamentale-
ment landaise. La mise en place de ces nouvelles forêts correspond à une véritable
révolution paysagère et environnementale. EUe matérialise une rupture avec des
millénaires de pratiques paysannes de défrichement.. Elle participe aux grands
bouleversements induits par la Révolution industrielle. Elle est également originale
dans la mesure où elle combine aménagement et environnement.
Comment s'est fait ce mouvement de réinstallation forestière? Par qui a-t-il
été voulu, dirigé, contrôlé, encouragé? Pourquoi n' a-t-il pas été seulement spon-
tané et naturel comme dans les périodes de reconquête forestière consécutives aux
dévastations guerrières ou aux décimations des populations. rurales par les grandes
épidémies d'Ancien Régime?
œuvreAvant d'envisager les ressorts politiques, économiques et sociaux à l'
dans cette gigantesque transformation environnementale, il faut analyser les
contextes écologiques favorables à la création de ces nouvelles structures
paysagères? Comment des milieux de marge, d'excès, de contraintes, de risques
sont-ils devenus les paysages emblématiques de l'espace maîtrisé et contrôlé?
II - L'IMPORTANCE DE LA MARGINALITÉ ÉCOLOGIQUE
Landes et Sologne, territoires où vont se dérouler un des changements envi-
ronnementaux majeurs du XIXe siècle peuvent être caractérisés en première ap-
proche comme des milieux de marges écologiques. Dans le domaine tempéré, de
plaines et de plateaux, de la façade océanique occidentale du continent eurasiati-
que, les espaces de landes et de tourbières laissés vacants en partie par les sociétés
paysannes sont des écosystèmes à fortes contraintes. Les typologies actuelles des
milieux les rangent sous les rubriques hydromorphes, acidophiles ou calcicoles.
Dans chacune de ces situations, un des facteurs du milieu tient une place tyranni-
que: le sable acide, l'eau stagnante, le calcaire abondant. Lorsque deux contraintes
se combinent, telles pour les Landes et la Sologne les déséquilibres hydriques et
une forte acidité, les potentialités naturelles offrent peu de ressources aux sociétés
locales.
Les Landes de Gascogne forment un immense triangle de sables dont la
base correspond au littoral le plus rectiligne d'Europe, sur 225 km entre la pointe
de Grave et l'embouchure de l'Adour. La Sologne est nichée sous la boucle de la
Loire, au sud d'Orléans, en contraste complet avec la riche plaine de Beauce. Ces
deux régions correspondent à des systèmes naturels mis en place au Quaternaire
par des vents violents d'ouest pour les Landes ou des eaux dévalant du Massif
Central, à l'ère tertiaire et notamment au Burdigalien pour la Sologne. Il s'agit de
deux plaines d'épandages de matériaux fluviatiles ou éoliens qui contrastent vigou-
reusement avec les régions voisines.
Le paradoxe écologique des Landes et de la Sologne consiste à présenter de
vastes espaces marécageux sur des substrats sableux, donc perméables en appa-
rence. Mais dans les deux cas, l' hydromorphie est clairement explicable. Dans les
formations solognotes, l'intercalation de strates argileuses donne la clé principale
de l'engorgement. Pour les Landes, il s'agit d'un concours de circonstances écolo-
giques particulières qui se renforcent les unes les autres pour contrarier la circula-
tion verticale et latérale des eaux:6
- niveau d'argiles imperméables sous les sables,
- horizon d'accumulation du fer et de la matière organique à faible pro-
fondeur dans les sols (20 à 80 cm), appelé alios ou garluche empêchant la percola-
tion verticale de l'eau,
- faible pente d'ensemble de la plaine contrariant le lessivage oblique,
- nombreuses contre-pentes et mini-dépressions héritées des processus
liés aux climats périglaciaires, vent et gel. Les dépressions interdunaires et les
multiples lagunes ou lagües aux emplacements de la fonte des lentilles de glace,
appelées pingos, donnent naissance à de multiples mares,
- barrage du puissant cordon littoral dunaire enserrant entre le plateau
landais et le littoral un chapelet d'étangs reliés entre eux et se déversant dans
l'océan par des émissaires appelés localement les courants,
- caractère embryonnaire de l'équipement hydrographique. Le seul cours
d'eau important est la modeste Leyre au chevelu d'affluents peu développé.
Tous ces paramètres expliquent la lourde hérédité écologique pesant sur les.
Landes comme sur la Sologne.
III - INITIATIVES LOCALES ET PROJETS NATIONAUX
Lieux de marginalité écologique, les Landes et la Sologne sont aussi de
véritables territoires de l'utopie. Face à ces paysages hors normes, les projets les
plus délirants et les plus fantaisistes seront échafaudés, le plus souvent par des
acteurs de passage, ne considérant qu'un aspect particulier et caricatural des com-
plexes réalités locales. Plus sérieuse, l'idée d'y creuser un canal, la grande infras-
tructure lourde de circulation du XVIIe au XIXe siècle en France, revient de façon
récurrente. Le projet d'une liaison Bordeaux -Bayonne par Arcachon, en arrière du
cordon dunaire, argumenté en fonction de motifs stratégiques, économiques et
écologiques, ne verra jamais le jour. En revanche, le creusement du canal de la
Sauldre sera réalisé au cœur de la Sologne pour permettre l'acheminement de mar-
nes et d'amendements calcaires. Mais c'est surtout la traversée de ces solitudes par
le chemin de fer qui contribue de façon décisive à les intégrer dans l'espace éco-
nomique national. Désenclaver un territoire à forte charge de nature, le tronçonner
par des infrastructures lourdes, constitue un puissant facteur d'évolution. La ligne
de chemin de fer, tirée au cordeau, plein 'sud, d'Orléans à Vierzon à travers la
Sologne et la ligne Bordeaux-Bayonne, taillant au plus court entre Arcachon et
Dax symbolisent cette intégration d'un espace économique national. Sur la voie
principale se greffent des lignes secondaires qui vont jouer un rôle capital, plus
sans doute pour le transport des marchandises que des voyageurs.
Sur ces terres de l'utopie qui sont aussi des lieux d'expérimentations multi-
formes, la création des nouveaux environnements landais et solognots peut être
également lue en termes d'initiatives locales. L'histoire de la nouvelle forêt lan-
daise débute à l'ouest, dans les dunes bordant l'océan, dès le XVIIIe siècle. Il
s'agit le plus souvent de résoudre un délicat problème d'environnement: comment
protéger l'intérieur des terres et les habitats menacés par l'envahissement des du-
nes mobiles, barkhanes ou paraboliques? Le cas du village de Soulac, situé à
l'extrémité septentrionale de la péninsule du Médoc, à proximité de la pointe de la
Grave, littéralement enterré sous le sable, puis réapparaissant, exhumé et quasi
intact, dans un couloir interdunaire à la faveur de la progression des sables éoliens
vers l'est fut largement utilisé pour illustrer avant l'heure la notion de risque éco-7
logique. Les initiatives locales peuvent être repérées dans les multiples rapports et
mémoires présentés devant les Sociétés savantes et les Académies. A de multiples
tentatives de boisement en ordre dispersé vont succéder des plans d'ensemble
pensés, agencés et mis en œuvre par des ingénieurs. Pour les Landes, les plus
célèbres d'entre eux sont Nicolas Thomas Brémontier, Jules Chambrelent et Henri
Crouzet. Éclaircir leurs mérites respectifs n'est pas chose aisée. Ils ont été loués et
honnis. Comment démêler la part de leur apport réel, de leur originalité, de leur
réflexion personnelle? N'ont-ils été bien souvent que d'habiles synthétiseurs d'une
somme d'expériences locales disparates? Brémontier, exploitant les acquis de
prédécesseurs, comme Amanieu de Ruat dans la région de la Teste ou Peyjehan qui
deviendra un de ses collaborateurs, théorise l'emploi de toute la gamme des solu-
tions techniques perfectionnées de manière empirique par des générations de
Landais:
- utilisation d'une graminée pionnière, capable de pousser sur les sables
mobiles et aux réserves hydriques limitées, le gourbet ou oyat (Ammophila arena-
ria). Par son dense système racinaire, il joue le rôle de plante stabilisatrice des
sables,
- installation de semis mêlant graines de pin maritime (Pinus pinaster),
espèces arbustives fixatrices d'azote comme le genêt (Sarothamnus scoparius) et
les ajoncs (Ulex sp.), ainsi que diverses herbacées. Le lit de graines est abrité sous
une couverture de branchages pour éviter que les vents ne le disperse. Les bran-
chages sont eux-mêmes stabilisés sous quelques pelletées de sable ou par des cro-
chets arrimant le couvert protecteur dans le sable,
- réalisation de rangées de fascines parallèles au rivage destinées à proté-
ger les semis des vents dominants d'ouest. Les fascines végétales sont parfois
remplacées par des planches de 20 cm de large, peu jointives qui forment une
palissade-écran rehaussable à volonté en fonction de la dynamique éolienne plus
ou moins vive.
Ces ingénieurs, venus d'ailleurs mais bons observateurs des pratiques loca-
les, sont aussi des relais d'opinion qui arrivent à impulser des décisions nationales
qu'illustre la « loi du 19juin 1857 relative à l'assainissement et à la mise en
culture des landes de Gascogne ». Les essais menés par Chambrelent en son do-
maine de Cestas servirent de vitrine pour démontrer aux responsables du Corps
législatif invités sur place le bien fondé du drainage des landes humides. La
présentation d'une sorte de modèle réduit de la forêt landaise « assainie» et pro-
ductive, par le même Chambrelent, à l'Exposition universelle de 1877, à Paris,
participe également de cette pédagogie à dimension nationale et internationale.
Une grande œuvre d'aménagement entraînant des changements radicaux des envi-
ronnements physiques suppose que les clivages locaux soient dépassés par une
adhésion nationale.
Dans le même ordre d'idée, la volonté nationale génère des opérations à
haute signification symbolique. L'acquisition, par Napoléon III, au cœur de massif
landais, à Solférino, d'un domaine de 7 000 hectares, englobant sept communes
traduit ce souci d'exemplarité. De même, l'achat impérial au centre du territoire
solognot, Lamotte-Beuvron" d'une propriété de 3 345 hectares, en 1852, exprime
l'implication de l'exécutif. A chaque fois, on note un subtil mélange entre intérêts
publics et privés, caractère qui se retrouve dans de nombreuses opérations spécula-
tives engagées sous le Second Empire.8
Tout comme la ville peut être remodelée, la nature doit être maîtrisée.
L'idéologie autoritaire impériale se reflète autant dans les grands boulevards pari-
siens d'Hausmann, que dans le réseau hiérarchisé de drainage des « crastes »voulu
par Chambrelent. A Solférino, c'est l'ingénieur Henri Crouzet, qui érige le domaine
en laboratoire pilote de la nouvelle économie landaise. A Lamotte-Beuvron,
l'administrateur du domaine où sont créées des fermes impériales est moins réputé
que Crouzet mais il gère de façon méticuleuse ce nouveau patrimoine impérial. Ces
fermes constituent de véritables stations d'essais. Ces centres d'expérimentations
et de vulgarisation tiennent le rôle d'établissement pilote. Ils.divulguent exemples,
modèles. En matière d'environnement, ce désir d'avoir des lieux de références est
une nouveauté à méditer.
IV - TOUJOURS LE PRIMAT DE L'ÉCONOMIE
La réussite d'une telle mutation paysagère ne peut se concevoir sans
contexte économique favorable. Dès le XVIIIe siècle, sous Louis XV, la forêt
landaise à l'état embryonnaire est une pièce non négligeable du dispositif de four-
niture des brais et goudrons pour la marine nationale. Des textes législatifs, comme
celui du 22 juin 1728, édité à Chantilly, réglementent la récolte et le traitement des
produits résineux ainsi que la prévention des incendies. Les impressionnantes su-
perficies boisées dans les Landes et en Sologne sont tributaires des potentialités
multiples que recèle l'arbre magique, significativement baptisé, par les contempo-
rains « arbre d'or ». Il s'agit du pin maritime (Pinuspinaster), sujet polyvalentqui
procure des produits diversifiés et rémunérateurs au premier rang desquels se pla-
cent la résine et le bois. Ces produits sont très représentatifs. des normes nouvelles
dictées par la révolution industrielle triomphante et en particulier la fourniture de
produits standardisés. Les fûts de pins donnent des matériaux de qualité relative-
ment homogène, utilisés tant pour les bois de mine que pour les poteaux télégra-
phiques ou les traverses de chemin de fer. La sidérurgie naissante et les mines de
charbon vont être les clients privilégiés des propriétaires landais pour l'achat des
bois de soutènement des galeries. Les compagnies d'électricité et de téléphone sont
de grosses consommatrices de poteaux aux calibres bien déterminés. L'industrie
chimique et pharmaceutique, qui connaît alors un formidable boom, trouve avec la
résine une matière première abondante sur le territoire national. En sus de ces deux
produits miracles, bois et résine, la forêt landaise est également un territoire de
chasse pour le gibier à poil, le gibier d'eau et pour la tourterelle qui cristallise les
conflits entre écologistes et chasseurs à la fin du XXe siècle. En Sologne, le pin
maritime ne résiste pas aux redoutables gelées des hivers 1879-1880. Lui est subs-
titué le pin sylvestre. associé à des taillis de châtaigniers. La chasse prend ainsi le
dessus sur la sylviculture.
Aux causes structurelles qui entraînent le succès du pin, en monoculture
s'ajoute une conjoncture favorable. La Guerre de Sécession, aux Etats-Unis, désor-
ganise le fructueux. marché mondial de l~essence de térébenthine, dominé par la
récolte des grandes forêts de pins des Etats sudistes. Rapidement, les Landais
récupèrent les marchés laissés vacants par la rupture des approvisionnements
américains. La conjonction de ces fortes demandes, souvent concurrentes, de la
part des industries capitalistes naissantes amène la montée en puissance de la forêt
landaise.9
Des discours, des perceptions, des représentations
Les images qui circulent à propos de ces milieux de landes sont souvent
connotées de façon négative. Lieux « putrides », « malsains », « infestés de bêtes
immondes»... ils représentent l'envers du paradis terrestre, une sorte d'enfer entre
terre et eau. Espaces brûlés et desséchés l'été, submergés et inondés l'hiver, ils
alternent les contrastes saisonniers et cumulent les difficultés. Ils sont comparés à
la Sibérie marécageuse pour I'hiver et au Sahara désertique pour l'été. La descrip-
tion des hommes habitant ces territoires, ces « déserts », par les géographes, les
voyageurs, les militaires, les médecins est souvent caricaturale. Il s'en dégage le
portrait d'une sous-humanité d'êtres «chétifs », quasi-sauvages, «pâles»
« décolorés », « ridés et prématurément affaissés ». Les stéréotypes fleurissent à
propos des Landes. Si le dicton des pèlerins de Saint-Jacquesde Compostelle« Et
quand étions dans la lande avions de l'eau jusqu'à mi-jambe» est relativement
justifié, l'image des bergers en houppelande sur leurs échasses est survalorisée
pour disqualifier un genre de vie jugé archaïque. Images et discours sont de puis-
sants atouts pour encenser ou dégrader un milieu, des usages, des pratiques, une
économie et une société.
La constitution des forêts landaise et solognote permet aussi de noter
l'importance des changements d'échelle dans la gestion des territoires entre la fin
du XIXe siècle et la fin du XXe siècle. Vers 1850, il s'agit de boiser des centaines
de milliers d'hectares à l'échelle d'un ou de plusieurs départements. Un siècle et
demi plus tard la gestion des pelouses calcicoles, des tourbières ou des landes
acidophiles ne concerne plus que des mouchoirs de poche de quelques hectares.
Les mêmes milieux sont l'objet de discours et d'actions totalement renouvelés. Au
XIXe siècle, il importait « d'assainir », « d'améliorer », « de modifier» radicale-
ment de vastes ensembles comparés de façon exagérée mais significative à un
« Sahara intérieur ». En cette fin du XXe siècle, il importe de « protéger », de
« conserver »,' de « gérer» des micro-milieux, témoins d'écosystèmes et de paysa-
ges en voie de disparition. Une des erreurs ou des tromperies majeures est de croire
ou de faire croire que ces milieux sont des systèmes naturels alors qu'ils sont les
prototypes de paysages agro-sylvo-pastoraux, modelés, modifiés et contrôlés par
l' homme et ses troupeaux depuis des millénaires.
En définitive, les opérations d'aménagement du XIXe siècle ont chamboulé
des centaines de milliers' d' hectares qu'il s'agissait d'intégrer à la sphère de
l'économie productiviste. Ces grands travaux furent menés dans un climat écologi-
que très particulier fait de contraintes hydriques et climatiques progressivement et
systématiquement maîtrisées par drainage et amendement. Le reboisement a inféré
une révolution sociale due à l'appropriation des terres par privatisation des espaces
communaux. Cette naissance de nouvelles forêts a surgi dans une structure écono-
mique définie par le passage d'un système agro-sylvo-pastoral aux équilibres déli-
cats à une monoculture sylvicole soucieuse de rentabilité et de performance. Les
écrits scientifiques, romanesques, administratifs, touristiques brossent tour à tour
une légende noire ou dorée de ce renversement des perspectives environ-
nementales. Juger qu'il s'agit d'une catastrophe ou d'une réussite impose de peser
tous les faits, écologiques, économiques et sociaux. Le bilan n'est guère aisé mais
I'héritage paysager et environnemental est spectaculaire. Il faut le gérer en ayant
conscience et connaissance de ses multiples contradictions.CHAPITRE n :
LES GRANDES TENDANCES DE LA CONSTRUCTION*
En France, comme dans la plupart des pays industriels développés
d'aujourd'hui, le XIXe siècle a été un grand siècle constructeur1. En effet,
l'industrie de la construction - à savoir, le bâtiment, les travaux publics et les
matériaux de - a joué, jusqu'aux années 1880, le rôle d'une industrie
motrice dans le processus d'industrialisation. Jusqu'à ces années, l'essor continu du
secteur du bâtiment a été porté à la fois par la prospérité des campagnes,
l'urbanisation et la croissance de l'industrie. Le XIXe siècle a vu ainsi, jusqu'à la
même époque, un important développement des travaux publics: canaux, ports et
routes, chemins de fer surtout, infrastructure urbaine. Ce développement s'est
accompagné d'une révolution des matériaux, de nouveaux produits - fonte, verre,
fer puddlé, acier, béton armé - venant se substituer pour une part aux matériaux
traditionnels, qui offrirent cependant une résistance plus efficace qu'on ne l'a dit
généralement. De tout cela, cependant, il s'ensuivit des effets importants sur les
paysages, dont le chemin de fer fut probablement l'un des protagonistes les plus
actifs.
I - LE BÂTIMENT: UN ESSOR INTERROMPU VERS 1880
Au cours du XIXe siècle, l'activité du bâtiment augmente à un rythme sou-
tenu jusqu'au début des années 1880, avant de connaître une longue dépression,
achevée seulement vers 1953-19542. Cet essor du bâtiment, s'il bénéficie d'abord
des besoins immédiats de la reconstruction, après les événements de la Révolution
et de l'Empire, s'alimente longtemps d'une demande rurale forte3. L'attachement
persistant des populations rurales à la maison de pierre, la progression de la popu-
lation des campagnes jusqu'en 1845, son 'enrichissement quasi général, notamment
entre 1830 et 1870, tout cela soutient le dynamisme de la construction4.
Si le mouvement s'essouffle à partir des années 1870, en raison de la
concurrence de l'agriculture des pays neufs, la construction urbaine a, depuis
par Monsieur Dominique BARJOT*
1 - D. BARJOT.«Construction ». ln G.M. de FICQUELMONT, O. BLIN, C. FONTANON. Le
Guide du patrimoine industriel, scientifique et technique. Paris: La Manufacture, 1990.
pp. 461-463.
2 - D. BARJOT.«Entreprises et patronat du bâtiment (XIXe-XXe siècles) ». ln J. FLA,A.
GUILLERME (sous la direction de). Histoire et métiers du bâtiment aux X/Xe et XXe siècles.
Ministère de l'Équipement, du Logement, des Transports et de l'Espace, Séminaire de
Royaumont, 28-29-30 novembre 1989. Paris: CSTB, 1991. pp. 9-37 ; M. LESCURE. Histoire
(1820-1980). Paris: Hatier, 1983.d'une filière: immobilier et bâtiment en France
3 G. DÉSERT.« Artisanat et industries rurales ». ln M. LÉvY-LEBOYER (sous la direction
de). Histoire de la France industrielle. Paris: Larousse, 1.2 : Les trente glorieuses, pp. 182-
213.
4 - G. DÉSERT.«Aperçus sur l'industrie française du bâtiment (1815-1913) ». ln P. CHAUNU
(sous la direction de). Le Bâtiment. Enquête d'histoire économique (XV/e-X/Xe siècles).
Paris-La Haye: Mouton, 1971. pp. 33-120 ; M. LÉvY-LEBOYER. «Capital Investment and
Economic Growth in France 1820-1935 ». In The Cambridge Economic History of Europe.
vol. V, partie 1, pp. 231-295.12
longtemps, pris le relais5. En effet, durant les années de 1815 à 1846, l'urbanisation
progresse, certes, à un rythme relativement lent: elle reflète l'importance de
l'exode rural, l'élévation du niveau de vie urbain, la poussée de l'industrialisation,
notamment dans les pays charbonniers6. Les années de la monarchie de Juillet
voient s'esquisser, en particulier à Paris, un effort d'aménagement urbain qui
culmine avec I'haussmanisation du second Empire: les municipalités s'engagent
alors à Paris, à Marseille, à Lyon, dans de gigantesques travaux, qui remodèlent le
paysage urbain, en consacrant pour une large part la fin de la ville médiévale 7.
L'intervention d'organismes de crédit spécifiques tels que le Crédit foncier,
l'apparition de sociétés immobilières, fondées à l'initiative de banques ou
d'entrepreneurs, favorisent l'essor de la spéculation, vigoureuse dans ces années
1860 et, plus encore, durant la deuxième moitié des années 1870 et au début des
années 18808.
L'essor de l'industrie suscite des besoins propres9. Même si la Frabce de-
meure avant tout le pays de l'atelier, les charbonnages - notamment dans le Nord-
Pas-de-Calais et la région stéphanoise -, la sidérurgie - dans ces mêmes régions,
au Creusot et en Lorraine -, l'industrie textile (Normandie, Nord, Alsace en parti-
culier), les constructions métalliques et mécaniques ainsi que la chimie (en régions
parisienne, lilloise, lyonnaise ou marseillaise), tout cela sous-tend l'activité de la
construction. Dans certaines régions (Alsace, Porte-de-Bourgogne, Nivernais,
Nord-Pas-de-Calais), l'industrialisation s'accompagne de la construction de mai-
sons ouvrières, à l'instar des corons du Nord.
Cet essor de la construction se trouve brutalement interrompu en 1883.
S'ouvre alors la grande dépression. Préparée par la dégradation de la compétitivité
internationale de la France, aggravée par la crise structurelle de l'agriculture, elle
se traduit par un freinage prolongé du processus d'industrialisation et de l'exode
rural. Elle conduit aussi à un ralentissement de l'urbanisation, à l'effondrement de
la spéculation immobilière et donc à une crise de l'industrie de la construction.
Celle-ci se réanime timidement au milieu des années 1900, sous l'effet des pre-
miers programmes de logements sociaux: les HBM (ou habitations à bon marché,
loi Siegfried de 1906). Mais le principal facteur de cette reprise réside dans le
dynamisme retrouvé de l'industrie française, tant dans les secteurs de base (électri-
cité, aciers spéciaux, aluminium) que dans les nouveaux biens d'équipement ou de
consommation durable (automobile, avion, mais aussi bicyclette). Pour une bonne
part, c'est l'industrie des travaux publics, plus que celle du bâtiment, qui bénéficie
du mouvement.
5 - J.-L. PINOL. Le monde des villes au X/Xe siècle. Paris: Hachette, 1991.
6 - F. BOURRILLON.Les villes en France au X/Xe siècle. Gap: Ophrys, 1992.
7 - J. GAILLARD. Paris. La ville, 1852-1870. Paris: Honoré Champion, 1977 ; M.
RONCAYOLO. « La production de la ville ». ln M. AGULHON (sous la direction de). Histoire
de la France urbaine. Paris: Le Seuil, 1983. Cf. 1. 4 : La ville de l'âge industriel. Le cycle
haussmannien. pp. 73-155. ;
8 - M. LESCURE. Les Banques,; l'Etat et le marché immobilier en France à l'époque
contemporaine 1820-1940. Paris: Editions de l'EHESS, 1982.
9 - R. LEBOUTIE.Vie et mort des bassins industriels en Europe. Paris: L'Harmattan, 1997.13
n - DÉVELOPPEMENT DES TRA V AUX PUBLICS
Le XIXe siècle offre en effet des opportunités massives aux entrepreneurs
de cette branchelO. Jusqu'en 1882-1883, l'effort français de mise en place des in-
frastructures de base est impressionnant, qui culmine entre 1840 et 1860, durant la
phase la plus intense d'industrialisation de tout le siècle (il en existe une seconde,
plus courte, de 1906-1907 à 1914). Ces grands travaux ne partent pas de rien: à
l'époque de Louis XIV et au XVIIIe siècle, il n'en manque pas, comme cette
« opération Pavé du Roi », qui dote la France d'un exceptionnel réseau routier. Ils
n'ont cependant pas l'ampleur de ceux du XIXe siècle. Napoléon a repris la tradi-
tion des rois, qui poursuit l'embellissement de Paris et l'aménagement des ports de
guerre, se préoccupe de réaliser les percées alpines (route du Mont-Cenis). Néan-
moins, avec la Restauration, le mouvement change d'échelle. Le tournant date,
selon toute vraisemblance, du plan Becquey d'aménagement de canaux. Des tra-
vaux importants s'engagent. Ils consacrent l'entrepreneur, réalité déjà dégagée par
la loi du 28 pluviôse an VIII. Les ports sont même favorisés, car la Révolution et
l'Empire - et en particulier le Blocus continental - ont ruiné l'économie atlantique,
si dynamique au XVIlle siècle.
Le chemin de fer reprend le relais dès les années 1840, avec d'ailleurs un
certain retard sur l'Angleterre, mais aussi sur la Belgique et l'Allemagnell. Durant
les années 1840 se développe, comme ailleurs en Europe occidentale, une railway
mania. Encouragée par la «charte des chemins de fer» de 1845, elle
s'accompagne de la mise en place d'un réseau en étoile autour de Paris. Elle per-
met une triple révolution, technique - celle de la machine à vapeur, promue au
détriment de l'hydraulique, qui résiste, comme dans le textile normand -, écono-
mique avec le train, l'on transporte de plus en plus de marchandises de plus en plus
loin et de plus en plus vite - et financière - car les compagnies poussent à un élar-
gissement sans précédent du marché financier par leurs émissions d'actions et
d'obligations12. Mais cette railway mania repose sur la spéculation. En 1847, celle-
ci s'inverse, provoquant une crise des chemins de fer et, partant, de toute la métal-
lurgie.
Elle n'est surmontée qu'avec l'installation du second Empire13. Les années
1850 constituent une période décisive pour la mise en place du réseau ferroviaire,
car c'est à ce moment-là qu'apparaissent, dans un contexte dominé par la rivalité
européenne des Rothschild et des Pereire, les grandes compagnies: le Nord, l'Est,
le P.L.M., le Midi, le Paris-Orléans, l'Ouest. Ensuite, à partir des années 1860, le
mouvement s'essouffle, car l'investissement ferroviaire devient moins rentable.
Commence l'ère des conventions avec l'État, qui en renforcent le contrôle sur
l'initiative privée. Néanmoins, durant les années 1860, l'activité de construction
demeure soutenue. Il en va de même dans le secteur portuaire, le Second Empire
s'efforçant, après plusieurs décennies d'abandon, de moderniser l'infrastructure
portuaire française; mais la masse des investissements réalisés demeure modeste,
trop orientée vers les besoins militaires et surtout trop dispersée au profit d'un trop
grand nombre de sites. Les canaux sont sacrifiés aux chemins de fer, même si, par
10 - D. BARJOT.1;ravaux publics de France. Un siècle d'entrepreneurs et d'entreprises.
Paris: Presses de l'Ecole des Ponts et Chaussées, 1993.
Il - F. CARON.Histoire des chemins defer en France 1740-1883. Paris: Fayard, 1997.
12 - F. de l'exploitation d'un grand réseau: la Compagnie des Chemins
de fer du Nord. Paris: EHESS, Mouton. Toulouse: Privat, 1973.
13 - L. GIRARD. La politique des Travaux publics du Second Empire. Paris: A. Colin, 1952.14
ailleurs, le Second Empire se préoccupe de mise en valeur agricole: fixation des
dunes des Landes, assèchement des zones marécageuses (Sologne), politique de
reboisement. Dans un environnement dominé par l'affirmation du courant hy-
giéniste (Pasteur), un effort non négligeable est engagé en faveur de
l'assainissement des villes, comme à Paris, par une politique d'espaces verts, par la
construction d'un réseau d'égouts, par la mise en place d'un réseau moderne
d'adduction d'eau. Il convient également de ne pas négliger les travaux militaires:
ainsi, les travaux de fortification engagés autour de la capitale par les monarchies
constitutionnelles(<<Les murs murant Paris rendent Paris murmurant») et si utiles
durant la guerre franco-prussienne de 1870-1871.
Depuis 1860, l'effo~t d'investissement en infrastructures de base fléchie4.
Mais les travaux publics se trouvent revigorés à la fin des années 1870 par le plan
Freycinet, bel exemple de relance de l'investissement. Il prévoit principalement la
construction d'un vaste réseau de lignes ferroviaires secondaires (dites « dèlintérêt
local », par opposition à celles « d'intérêt général»), mais aussi un effort accru en
faveur des canaux et des ports. Mais, en 1882, il se trouve remis en cause par
l'adoption en France d'une politique financière beaucoup plus rigoureuse, visant à
préserver l'équilibre budgétaire. Il s'ensuit un brutal coup de frein à l'essor de
l'économie nationale, mais aussi la seule crise économique mondiale d'origine
française de'tout le XIXe siècle15.En France, si la crise pousse les banques à beau-
coup plus de prudence - ainsi, le Crédit lyonnais vis-à-vis de l'immobilier -, elle a
pour principal effet de provoquer une forte contraction des investissements publics,
dont pâtissent les chemins de fer, mais aussi les ports et les canaux, sacrifiés une
fois encore. Comme pour le bâtiment, une reprise s'amorce tardivement, avant la
première guerre mondiale. Elle est liée à des mesures politiques - plan Baudin de
1902, pâle réplique du plan Freycinet -, souvent motivées par les besoins militaires
- à la suite de l'action de Lanessan au ministère de la Marine -, mais aussi à
l'irruption de l'électricité16. Celle-ci est tardive, qui permet la réalisation du Métro-
politain de Paris et un essor très limité des tramways (la France est à la traîne des
pays voisins), les débuts de l'éclairage urbain, la construction de centrales thermi-
ques et hydrauliques pour les besoins de la traction et de la force motrice. Débute
alors dans les Alpes, les Pyrénées, le Massif Central, un effort d'aménagement du
potentiel hydroélectrique, qu'accélère la première guerre mondiale.
La route cesse, au cours du siècle, d'être une priorité en matière
d'équipement. Elle absorbe néanmoins une part importante des budgets publics. Sa
charge pèse principalement sur ceux des conseils généraux, tandis que l'Etat se
contente de financer les routes nationales. La Restauration et surtout la monarchie
de Juillet s'efforcent de moderniser le réseau, tout en assurant avec soin son entre-
tien: c'est l' œuvre des ingénieurs des Ponts et Chaussées pour le réseau de l'État,
des agents voyers pour les routes départementales et, partout, des cantonniers1?
14 - F. C"ARON. « La stratégie des investissements en France aux XIXe et XXe siècles ».
Histoire, Economie, Société, n° 54, fasc. 1, 1976, pp. 64-117.
15 - Y. GONJO. «Le Plan Freycinet (1878-1882) : un aspect de la grande dépression
économique en France ». Revue historique, n° 503, juillet-septembre 1972, pp. 49-86.
16 - F. CARON, F. CARDOT(sous la direction de). Histoire générale de l'électricité en
France. Paris: Fayard, 1991, t. 1, Espoirs et conquêtes 1881-1918 ; A. BELTRAN, P. CARRÉ.
La Fée et la servante. La société française face à l'électricité X/Xe-XXe siècles. Paris:
Belin, 1991.
17 - A. GUILLERME. Corps à corps sur la route, routes, chemins, et organisation de leurs
services au X/Xe siècle. Paris: Presses de l'ENPC, 1984.15
Avec le Second Empire, si la route cesse d'être une priorité, l'entretien n'est pas
négligé, car la dépense budgétaire globale reste stable. Mais, sous la
Ille République, l'effort financier se relâche. La gravité d'une telle évolution prend
toute sa dimension à la veille de la première guerre mondiale. Au cours des quinze
premières années du siècle, le réseau routier se révèle de plus en plus inadapté à
l'irruption de l'automobile. Surtout, il se dégrade terriblement sous l'effet d'une
circulation de plus en plus lourde, ponctuée de terribles accidents, notamment lors
des compétitions.
ln - UNE RÉVOLUTION DES MATÉRIAUX?
Cette importance des travaux publics est largement favorisée par le progrès
1 . Ce dernier concerne les procédés de construction.C'est ainsi quedes techniques
celle des ports et des ponts réalise des avancées spectaculaires: l'usage accru de la
cloche à plongeur, l'invention de la drague à vapeur (par Castor) et surtout
l'introduction des fondations à l'air comprimé (par tubes, puis par caissons, grâce à
Hildevert Hersent et Fleur-Saint-Denis) permettent la construction des ports en eau
profonde à des coûts sensiblement réduits; de même, à partir de 1860, il est possi-
ble d'édifier des ponts plus larges, plus solides, même sur les fleuves les plus im-
19.portants Les terrassements se trouvent également renouvelés par l'introduction
de l'excavateur, utilisé à grande échelle, par Couvreux, lors des travaux du canal
de Suez et concurrencé, peu avant la première guerre mondiale, par la pelle méca-
nique. Cette époque voit encore la naissance des premiers appareils de goudron-
nage, à l'instar du « monte-jus» de la maison Lassailly et Bichebois20. C'est aussi
le moment où, avec les frères Brun en particulier, le rouleau compresseur devient
autonome, grâce à la vapeur. Enfin, les travaux souterrains sont peut-être le do-
maine où se manifestent les progrès les plus spectaculaires, grâce à l'air comprimé,
qui permet un percement accéléré au marteau-piqueur, tout en permettant
d'effectuer l'aération du chantier ainsi que de mouvoir la locomotion évacuant les
déblais21.
La grande révolution, s'il y en a une, concerne les matériaux. Certes, dans
la construction des logements bourgeois, la pierre de taille continue de dominer,
dans la droite ligne de la tradition des maçons de la Creuse (pour l'habitat bour-
geois, ou pour les régions riches en carrières). Elle demeure aussi très utilisée dans
la construction des ponts. Elle donne même l'occasion de réaliser des chefs-
d' œuvre architecturaux, à des ingénieurs comme Paul Séjourné, dont l'influence
subsiste par-delà le premier conflit mondial. Il en va de même, mais de façon
moins nette, pour la construction des ports. Les autres matériaux traditionnels se
maintiennent bien: le bois, toujours très utilisé pour le chauffage, l'est tout autant
en menuiserie ou en charpente, ce qui favorise les transferts de technologie en
direction de la charpente métallique; la brique, qui pallie le manque de carrières
18 - D. BARJOT.« L'Innovation dans l~s travaux publics: une réponse des firmes au défi de
2, pp. 403-414 ;987, n°la demande publique ». Histoire, Economie et Société, J
3,«Innovation et travaux publics (1840-1939) ». Histoire, Economie et Société, n°
3e trimestre 1989, pp. 403-414.
19 - D. BARJOT.«Un grand ingénieur entrepreneur du XIXe siècle: Hildevert Hersent
5, pp. 177-180. ,(1827-1903) ». L'Information Historique, 1985, n°
20 D. BARJOT.Fougerolle. Deux siècles de savoir-faire. Paris: Editions du Lys, 1992,
pp. 113-121. ,
21 - A. BERTHONNET.Chagnaud. L'histoire d'une fidélité. Caen: Editions du Lys, 1996.16
proches, mais dont l'emploi demeure subordonné aux disponibilités en argile; la
tuile ou l'ardoise. Ces dernières continuent d'alimenter une industrie active: tuile-
ries des Vosges ou de la région marseillaise par exemple, ardoisières des Ardennes
et surtout d'Angers, voire de Normandie22.
Mais les matériaux nouveaux s'imposent progressivement23. Tel est le cas
de la fonte, plus facile à travailler que le fer et dont l'usage s'est beaucoup déve-
loppé en Angletege, avant de passer en France. Elle est très utilisée par des entre-
preneurs tels qu'Emile Martin de Fourchambaulf4. Elle est employée seule, pour
construire des ponts, ou en association avec le verre, en vue de la réalisation de
serres ou de passages couverts. Son usage se trouve cependant frei~é, vers 1840,
par trois faits: l'introduction, en particulier au Creusot et à Saint-Etienne, de la
technique'du fer puddlé, puis sa diffusion dans l'ensemble du pays; le renouvelle-
ment des techniques de construction des ponts, avec la. mise au point, par Marc
)25; l'essor du cheminSeguin, du pont suspendu par câbles (et non plus par chaînes
de fer, qui met en évidence l'insuffisante résistance de la fonte aux vibrations
répétées imposées par un trafic de plus en plus lourd. La fonte, trop cassante,
s'efface au profit du fer6. Ce dernier, d'abord utilisé en âme pleine, autorise, grâce
à l'usage de poutrelles, de fermes et d'entretoises, à construire des ouvrages de
plus en plus légers et économiques. Ici se situe le principal apport d' entr~prises
comme la Société de construction des "Batignolles SCB -, anciennement Etablis-
sements Ernest Goüin, ainsi que les Etablissements Eiffel ou Daydé27.Parce que
trop peu rigides, les ponts suspendus s'effacent vers 1840, tandis que s'imposent,
au tournant des années 1860, les ponts en arc, dont le viaduc de Garabit offre
l'archétype. Dans les années 1880, l'acier supplante le fer puddlé, mais la France
est longue à adopter le nouveau matériau. Les premières grandes réalisations datent
des années 1900, grâce notamment à la SCB (viaduc du Viaur), à Schneider et Cie
(pont Alexandre III) et à Daydé (pont de la Roche-Bernard sur la Vilaine).
L'industrie française. de constructions métalliques s'illustre dans l'édification
d'ouvrages spéciaux, comme les transbordeurs de Ferdinand Amodin, le~uel intro-
duit une nouvelle génération de ponts suspendus à haubans et tablier rigide 8.
22 - C. ROBIN.Les ardoisières de Caumont-l'Éventé. Histoire d'un passé oublié, mémoire
de maîtrise, sous la direction de D. Barjot, 1996 ; L'industrie ardoisière française aux XIXe-
XXe siècles. Université de Caen. Mémoire de DEA, sous la direction de D. Barjot, 1997.
23 - A. GUILLERME. La Révolution industrielle dans la construction en France et en
Grande-Bretagne 1760-1840. Paris: Champ-Vallon, 1994.
24 - G. THUILLIER. Georges Dufaud et les débuts du grand capitalisme dans la métallurgie
en Nivernais au XIXe siècle. Paris: Mouton, 1959.
25 - M. COTTE.Innovation et transfert de technologies, le cas des entreprises de Marc
Seguin (France 1815-1835). 2 vol., sous la direction de L. Bergeron, thèse de doctorat,
EHESS, 1995.
26 - B. LEMOINE. L'Architecture du fer. France: XIXe siècle. Seyssel : Champ-vallon,
1986.
27 - A. BURNEL.«La Société de Construction des Batignolles des origines à 1939.
Grandeur et décadence d'une grande entreprise de travaux publics ». Culture technique,
n° 26, spécial Génie civil, pp. 65-72 ; «Les Gouïn, une dynastie d'entrepreneurs, histoire
des dirigeants de la Société des Batignolles de 1846 à 1968 ». Entreprise et Histoire, n° 12,
1996, pp. 75-88 ; B. LEMOINE. Gustave Eiffel. Paris: François Hazan, 1984.
28 - D. BARJOT. «From Tournon to Tancarville. The contribution of French civil
engineering to suspension bridge construction, 1824-1959 ». History and Technology,
vo1.6, 1988,pp. 177-20117
Si l'acier tarde à s'imposer dans la construction de grands ouvrages, c'est
qu'il existe. un concurrent, le béton armé. I;>ortépar l'essor des ciments artificiels,
ce dernier doit beaucoup à l' inventivité des ingénieurs français. Mis au point par
Lambot et Monier vers 1850, il est développé par François Coignet et son fils
Edmond, dont l'entreprise contribue puissamment au succès international du nou-
veau matériau. Mais Edmond Coignet a fort à faire avec son principal concurrent,
François Hennebique, qui prend une longueur d'avance, grâce à une action com-
merciale de tous les instants. Hennebique impose ses procédés dans le monde en-
tier. Les deux hommes jouent un rôle déterminant dans la création de la Chambre
syndicale du béton armé. Il est vrai que la concurrence s'intensifie dans les années
1900. Tandis qu'Aimé Bonna lance, face à Pont-à-Mousson, tenant de la fonte, le
tuyau en béton armé, Simon Boussiron commence à réaliser, avec ce même
matériau, quelques ouvrages remarquables (pont d'Amélie-Ies-Bains). De leur
côté, des hommes tels qu'Alexis Brice, Alexandre Giros (avec Louis Loucheur),
Maurice Tricon, créent de grandes entreprises misant sur le béton armé. Ce dernier
tire avantage des coûts de production relativement élevés de la sidérurgie française.
Faute de charbon à coke, elle doit en importer d'Allemagne, face à l'industrie de
laquelle elle manque de compétitivité, sauf dans les aciers spéciaux. En permettant
de réaliser des ouvrages présentant les mêmes qualités de résistance à la traction et
à la compression, le béton armé autorise une consommation beaucoup moindre de
métal, donc une économie globale sur les coûts de la construction. De plus, le
béton bénéficie d'atouts propres: la puissance d'une industrie cimentière déjà
organisée en oligopole (avec Pavin de Lafarge, Poliet et Chausson, Ciments
français, Vicat) ; la faveur des X-Ponts, à l'instigation d'hommes tels que
Considère et Rabut, puis Caquot et Freycinet; l'engagement en sa faveur des en-
trepreneurs les plus hardis de l'époque (Hildevert Hersent, à l'occasion des travaux
du port d'Anvers dans les années 1880, puis les frères Fougerolle, pour la réalisa-
tion, vers 1900, du tunnel de Meudon). En privant la France de la plus grande
partie de son industrie charbonnière et sidérurgique, la guerre amplifiera le
phénomène29.
IV - TRANSFORMATION DES PAYSAGES
La révolution des transports modifie les paysages. Les chemins de fer in-
duisent les transformations les plus sensibles. Ils suscitent de grands travaux:
ponts et. tunnels qui, tantôt, pour les premiers, enjambent les vallées, tantôt, pour
les seconds, perforent les montagnes. Plus le réseau se ramifie, plus ce type
d'ouvrage devient nécessaire et complexe: tel est le cas notamment dans le Massif
Central ou dans les Alpes. Ces travaux constituent parfois un authentique défi à la
nature: ainsi, pour la traversée des Alpes ou des Pyrénées. Ils suscitent quelque
fois la construction de véritables villes, qui naissent, vivent et meurent le temps
d'un chantier. Des tunnels sont extraits des quantités énormes de déblais, réutilisés
ensuite pour le besoin du ballast ou la réalisation de plates-formes de gares, pour
lesquelles on emploie, plus souvent encore, les produits de dragages, extraits des
fleuves: l'exemple de la gare de Perrache, à Lyon, est, sur ce point, démonstratif.
Les modifications apportées aux paysages ne tiennent pas aux grands chan-
tiers. La construction des lignes suppose d'importants terrassements, la mise en
29 - A. FONTAINE. L'industrie française pendant la guerre. Paris-New Haven: PUF-
Fondation Carnegie, 1925.18
place d'un ballast, de traverses et de rails, mais aussi la réalisation de gares ou de
maisons de gardes-barrière. Les espaces naturels, les paysages agraires s'en trou-
vent profondément transformés, mais aussi les villes. Les grandes gares réorientent
les morphologies urbaines, dont elles constituent désormais l'un des pôles, tandis
que les voies contribuent au cloisonnement des quartiers. De plus, les chemins de
fer portent parfois littéralement en avant l'essor d'un quartier, voire d'une ville: tel
est le cas avec les gares de triage, à Aulnay, Creil, Laroche- Migennes. Les chemins
de fer d'intérêt général contribuent beaucoup à la dégradation du réseau routier, car
ils empiètent généralement sur l'emprise des voies routières. Enfin, l'on ne peut
nier les multiples nuisances qu'engendre le chemin de fer: pollutions du fait du
rejet de gaz carbonique, de vapeur d'eau, de poussières de charbon; bruit perma-
nent, en particulier dans les très grandes gares; accidents graves, notamment sur
les passages à niveau.
Les chemins de fer ne sont pas les seuls à peser sur l'aspect des paysages.
L'hydroélectricité arrive trop tard pour engendrer des modifications de grande
al1}pleur, mais des travaux comme ceux du cana! de Jonage, ou, plus tard, de
l'Energie électrique du littoral méditerranéen, de l'Energie électrique du Centre ou
de l'Energie électrique du Sud-Ouest sont déjà spectaculaires. Outre ces aménage-
ments hydrauliques, les ports ou les canaux induisent aussi, depuis longtemps, des
transformations. Au cours du siècle se multiplient les travaux de dragages, tandis
que les ports s'étendent et bouleversent l'aspect des fronts de mer. C'est le cas
surtout à partir de 1880, car la navigation maritime subit alors une accélération
spectaculaire, corrélative d'une augmentation forte de la taille moyenne des navi-
res. Il s'ensuit la création de ports en eau profonde, ainsi que de formes de radoub
aux dimensions colossales. Les canaux se couvrent d'écluses, voire de plans in-
clinés, ou sont très élargis pour accueillir, comme les canaux de Saint-Quentin, des
péniches de capacité accrue. Dans tous les cas, comme pour les chemins de fer, les
chantiers se multiplient, qui constituent désormais une réalité paysagère quoti-
dienne.
Quant aux routes, elles ne sont que tardivement affectées par la révolution
automobile30.Mais le choc est terrible: les premières automobiles ne roulent certes
pas vite, mais elles utilisent, dans un premier temps, des bandages de fer, qui exer-
cent un effet de poinçonnement sur le macadam et y creusent rapidement de pro-
fonds nids-de-poule. Lorsque les bandages caoutchoutés, d'abord à âme pleine,
puis à chambre à air (pneumatiques), s'y substituent, la situation ne s'améliore pas,
car la vitesse des véhicules s'est accrue, tandis que leur poids s'élève. De plus, les
véhicules soulèvent à leur passage une poussière terrible, qui salit et envahit les
maisons proches, aveugle les conducteurs et entraîne de graves accidents, à l'instar
de la sinistre course Paris-Madrid de 1908. C'est ainsi que naissent les premiers
circuits automobiles.
Les ingénieurs ne sont pas insensibles à la sauvegarde des paysages. Ils
s'efforcent de concevoir des ponts dont l'esthétique se marie mieux avec les re-
liefs : telle est en particulier l'une des préoccupations de Séjourné. D'ailleurs, une
recherche systématique d'économie de matériau soutient l'évolution des techni-
ques en France au XIXe siècle31. Elle aboutit, avec Gustave Eiffel, Ferdinand
30 - J.P. BARDOU, J.1. CHANARON, P. FRIDENSON.La Révolution automobile. Paris: Albin
Michel, 1971
31 S. DESWARTE, R. GUIDOT. «Gustave Eiffel et les grands ponts métalliques du
3, mars 1977, pp. 74-79.XIXe siècle ». Monuments historiques, n°19
Arnodin et Henri Daydé, à la création d'ouvrages d'une légèreté inouïe: la tour
Eiffel en témoigne. Or cette légèreté se traduit par une grande pureté de lignes, qui,
loin de défigurer les paysages, leur confère une nouvelle signification: métal et
béton se rejoignent ici, S. Boussiron, par exemple, ayant été formé par Gustave
Eiffel.
Les paysages urbains se modifient, on l'a vu. L'une des raisons essentielles
en est l'irruption de l'usine, qui suppose parfois la construction de bâtiments de
forges du Creusot, l'usine Cail de Grenelle, lagrande taille: ainsi, les ateliers "et
filature « La Foudre» de l'industriel normand Pouyer-Quertier. De plus, les grands
travaux d'urbanisme contribuent comme l'usine à modifier la répartition socio-
spatiale des habitants: à une ségrégation verticale, caractéristique de l'Ancien
Régime, se substitue désormais une ségrégation horizontale. S'opposent ainsi de
plus en plus de beaux immeubles de rapport, caractéristiques des quartiers bour-
geois, et des habitations populaires souvent anciennes et promptes à se transformer
en taudis. Les architectes se préoccupent sur le tard de trouver des solutions: ainsi,
les cités-jardins, importées d'Angleterre et qui s'épanouiront durant les années
1920.
Les expositions universelles traduisent le mieux cette évolution des techni-
ques et des paysages architecturaux. Elles manifestent aux yeux du monde les
potentialités des nouveaux matériaux. 1851, avec le Crystal Palace, démontre
l'intérêt évident de l'association ver-fer-fonte. 1857 et plus encore 1889 marquent
l'apogée du fer puddlé : la Grande Galerie des machines et la tour Eiffel symboli-
sent le pouvoir libérateur - sous-entendu: de l'esclavage de la nature - de la
grande usine (pour la première) et du pont (pour la seconde, dont les étages succes-
sifs correspondent à autant de piles superposées). 1900 associe de façon convain-
cante électricité, acier et béton armé. Ces expositions offrent ainsi une bonne
image des inventions d'un grand siècle constructeur, qui croyait en la toute-
puissance de la technique pour affranchir l'homme de sa condition et atteindre au
bien-être.CHAPITRE ln :
LA FÉE ÉLECTRICITÉ*
Quand l'énergie électrique devint une réalité industrielle, on lui trouva bien
des qualités. Une véritable electromania déferla sur le monde développé qui per-
mettait d'affirmer bien haut que l'avenir serait électrique et qu'il serait radieux.
Force polymorphe et quasi gratuite (du moins l'espérait-on), l'électricité fut éga-
lement perçue comme un moyen de combattre les plaies de l'époque.
L'industrialisation avant la fin du XIXe siècle avait été dominée par le charbon et
la vapeur. C'est-à-dire aussi par la fumée, la chaleur, les noircissements, qui
avaient marqué villes et esprits. Qu'on songe aux dessins de Londres vu par
Gustave Doré ou aux vers d'Emile Verhaeren:
Le soleil clair ne se voit pas:
Bouche qu'il est de lumière, fermée
Par le charbon et la fumée1.
Les Français du siècle dernier avaient été sensibles à ces manifestations
négatives de la «modernité ». D'où un discours sur l'électricité non dénué
d'exagérations et de contradictions qu'illustrent ces exemples pris dans la région
parisienne à partir des années 18702.
I - LES VERTUSDE L'ÉCLAIRAGE ÉLECTRIQUE
L'industrie gazière avait fait de Paris une « Ville-Lumière ». Les deux en-
fants du Tour de France de G. Bruno s'émerveillèrent des trois mille becs de gaz
de la capitale. Cependant,l'éclairage au gaz est « l'ennemi des plantations.Il suffit
pour se rendre compte des ravages qu'il peut exercer sur les racines des arbres de
jeter un coup d'œil sur une tranchée ouverte pour une recherche de fuite. L'humus
a disparu; la terre est noire, infecte, comme empoisonnée »3. L'argument revient
souvent pour justifier les attaques contre le gaz. Il est nécessaire de disposer d'un
air le moins possible vicié dans les lieux publics. En conséquence, les grands espa-
ces et, en particulier, les parcs comme les Buttes-Chaumont à Paris, les champs de
course aussi, au début des années 1880, servirent aux toutes premières expériences
d'illumination électrique grâce aux lampes à arc de différents systèmes. Le gaz
d'éclairage dégage en outre de l'acétylène quand la combustion.n' est pas parfaite.
Des particules de charbon viennent alors se déposer sur les peintures. C'est le cas à
l'Opéra de Paris où les œuvres exposées dans le foyer se trouvent « horriblement
noircies par l'haleine empestée du gaz »4. L'argument fut déterminant pour les
théâtres, les expositions de peinture ou les magasins d'alimentation. La pollution et
par Monsieur Alain BELTRAN*
1 - É. VERHAEREN. Les campagnes hallucinées. Paris: Mercure de France, 1893.
2 - Ils sont repris en grande partie de notre ouvrage avec P. CARRÉ.La Fée et la Servante:
la société française face à l'électricité XIXe-XXe siècle. Paris: Belin, 1991 et de notre thèse
soutenue à l'Université de Paris IV en décembre 1995, en cours de publication.
3 - H. MARÉCHAL. L'éclairage à Paris. Paris: Baudry, 1894.378 p.
4 - E. ALGRA VE,J. BOULARD. La lumière électrique. Paris. 1882. 164 p.22
la chaleur émanant du gaz se révélaient catastrophiques dans les confiseries.
Boissier, célèbre chocolatier, installa dès 1884 la lumière électrique pour lutter
contre la chaleur dans le magasin, ce qui permit à un journaliste d'écrire: « les
bonbons ne fondront plus désormais, nous disait quelqu'un en souriant, que dans la
bouche des amateurs... »5
Dans les années 1880, l'éclairage domestique par l'électricité touchait une
faible partie de la population et pénétrait assez peu l'espace privé. Il fallut attendre
pour son essor véritable, la diffusion des lampes à incandescence et, surtout, le
développement des stations centrales, c'est-à-dire la distribution d'énergie dans les
villes. C'est donc après 1890 que l'éclairage privé eut quelque réalité. Avant cette
date, les particuliers devaient utiliser des piles ou des accumulateurs avec tous les
inconvénients imaginables. Pourtant, la littérature abondante qui insistait auprès du
consommateur privé sur les avantages sanitaires qu'avait 11 éclairage électrique par
rapport à la bougie, la lampe à pétrole ou le gaz. L'argument le plus fréquent por-
tait sur la préservation par l'électricité de la pureté de l'atmosphère dans un lieu
habité. De nombreux travaux de médecins ont développé ce thème, abondamment
repris, on s'en doute, par les partisans de la nouvelle lumière. Citons en ce sens les
chiffres donnés par le docteur Hammont qui comparait les effets de la combustion
des différentes sources d'éclairage pendant une heure à même intensité6 :
MODE D'ÉCLAIRAGE OXYGÈNE GAZ CALORIES
CONSOMMÉ CARBONIQUE DÉGAGÉES
EN LITRES EN LITRES EN LITRES
- Electricité (incandescence) 0 0 34
-Gaz 25 56 550
130- Huile 94 580
- Pétrole 170 121 822
- Essence minérale 180 130 830
240 175 940- Bougie
340 245 1 260- Chandelle
La préservation de la santé passait donc par l'usage de l'électricité. Facilité
d'emploi, efficacité, salubrité, sécurité: toutes les composantes d'un confort mo-
derne étai~nt réunies par la lumière électrique7. Quand, par hasard, les adversaires
de la Fée Electricité avançaient le coût prohibitif du kilowattheure, les défenseurs
récitaient la litanie des avantages uniques qu'apportait le nouveau mode
d'éclairage: « Si nous mettons en regard de ce supplément de dépense la valeur
d'une lumière fixe, la pureté de l'air, la suppression de la chaleur, des allumettes,
de la bougie, de l' huile, le bien-être des gens, la conservation des peintures, des
motifs de décoration et des livres, la propreté, la gaieté, la santé, la prolongation de
l'existence, il n'y a pas à chercher de. quel côté doit pencher la balance »8. La
science n'affirmait-elle pas que la lumière électrique faisait gagner trois à quatre
ans d'existence grâce à l'air pur retrouvé?
5 - La Lumière électrique, 26 janvier 1884.
6 - G. BONNEFONT. Le Règne de l'électricité. Tours: Alfred Marne et fils, 1895.210 p.
7 - Cf. P.A. CARRÉ.« Claire, nette mais dangereuse? Quelques images de l'électricité à la
fin du XIXe siècle ». La France des électriciens, Paris: Presses Universitaires de France,
1986, pp. 399-412.
8 - G. BONNEFONT. op. cit., p. 212 (repris d'une conférence de l'Anglais Preece en 1886
devant la Société des Arts de Londres).23
Un autre avantage décisif de l'électricité résidait dans le plus grand respect
des couleurs mais le sujet donna lieu à de multiples controverses. Le gaz teinte en
jaune tandis que la lumière à arc, bien réglée, donne des tons très blancs.
L'électricité procurait un excellent éclairage fort utile dans les activités telles que
teinturerie, filatures ou alimentation. Aux Halles, par exemple: « la nature de la
lumière [doit permettre] de distinguer la coloration des beurres et d'en apprécier la
qualité presqu'aussi bien qu'à la clarté du jour »9. Mais le projet n'aboutit pas en
raison des soucis d'économie du Conseil municipal de Paris. Après 1881, la lampe
à incandescence permit de satisfaire les industriels: un éclairage personnalisé,
efficace, précis. Les imprimeurs installèrent immédiatement des lampes au-dessus
des tables de travail des typographes afin de leur assurer un éclairage sans ombre
excessive (Hachette, Banque de France). Ce même objectif amena Félix Potin à
installer, dans ses ateliers de la rue de l'Ourcq, dès 1884 des lampes à incandes-
cence pour faciliter certaines tâches comme l'empaquetagelO.
II - LES INDUSTRIELS ET L'USAGE ÉLECTRIQUE
Les qualités spécifiques de l'électricité - par rapport au gaz: moins de
chaleur, moins de fumée, plus de sécurité - concernaient aussi le monde du travail.
Le préfet de la Seine encourageait à substituer l'électricité au gaz « dans les ate-
liers, usines et en général dans les locaux où se trouvent habituellement réunies un
»11. Dans l'atelier, les avantagesde l'électricité étaientgrand nombre de personnes
intéressants. Le plus conséquent était d'avoir fait disparaître les encombrantes et
dangereuses poulies. Celles-ci gaspillaient une part non négligeable de la puissance
fournie, 20 à 30 % en général, perte qui allait parfois jusqu'à 60 % dans les instal-
lations déficientes. Poulies et courroies agitaient tellement l'atelier que celui-ci
présentait « l'aspect d'un bois secoué par la tempête12 ». Avec les moteurs électri-
ques, les rendements s'amélioraient (70 à 80 % vers 1900-1910) et la dépense
diminuait du fait qu'ils ne fonctionnaient que par intermittence. L'amortissement
des frais supplémentaires dus à l'installation d'un moteur électrique était rapide
(cet argument apparut et progressa surtout vers les années 1905-1910). D'une part,
des études précises montraient qu'un moteur électrique travaillait une faible partie
de la journée et consommait beaucoup moins que les machines à vapeur qui utili-
sent constamment du combustible. De l'autre, au sein de l'atelier, les machines ne
fonctionnaient pas toutes en même temps, ni au maximum de leur capacité. Inutile
par conséquent de prévoir une puissance motrice totale trop importante. Les élec-
triciens ajoutaient que le moteur électrique était d'un prix modeste, facile à instal-
ler et à entretenir, peu encombrant, silencieux, non polluant et rapide.
Les contemporains ont opposé une époque où la vapeur centralisait les
sources d'énergie, avec toutes les conséquences néfastes déjà évoquées, à une
époque où l'électricité décentraliserait les lieux de production. F. Gaillard a ainsi
synthétisé les transformations du discours face aux nouvelles techniques du siècle
dernier: « De fait, il y a deux âges de l'imaginaire de la machine au XIXe siècle:
9 - Conseil municipal de Paris. Rapports et documents. n° 119, 1883. p. 60.
10 - La Lumière électrique, mars 1884.
Il - Conseil municipal de Paris. Procès-verbaux. 14janvier 1879. p. 20 et ~uivantes.
12 - M. COLLINET. Essai sur la condition ouvrière, 1900-1950. Paris: Editions ouvrières,
1951.p.16.24
13. Celle-ci, capable de couvrir tout lecelui de la vapeur et celui de l'électricité»
territoire, n'oublierait aucune activité ni aucun travailleur, si modeste soit-il. Au
fond, la nouvelle énergie, et cela fut dit, remettrait les petites et les grandes entre-
prises dans des conditions égales de concurrence. Quand d'autres sources d'énergie
(moteurs à vapeur, usines à gaz ou production d'acétylène) étaient absentes ou trop
éloignées - et c'était le cas en maintes régions - l'électricité porterait secours à la
petite industrie. Un projet de loi de 1898, qui n'aboutit pourtant pas, disait claire-
ment que « l'utilité sociale des distributions d'énergie n'est certes pas moindre que
leur utilité économique. Notre société souffre de la concentration des ouvriers dans
les grandes usines. L'atelier familial d'autrefois a disparu: la distribution de
l'énergie. à domicile permettra souvent de le reconstituer dans les campagnes où
l'artisan, sa femme et ses enfants pourront ensemble joindre le travail agricole au
travail industriel et s'assurer une vie commune à la fois plus hygiénique et plus
morale avec plus de bien-être »14.En ville, le discours n'était guère différent
puisqu'on espérait la diffusion de l'électricité à bon prix « dans la chambre même
de l'ouvrier qui travaille chez lui. Il y a là semble-t-il, la solution de l'un des nom-
breux problèmes qui ont trait à la question sociale et dont le résultat peut se tra-
duire pour l'ouvrier en ces deux mots: économie de travail et augmentation du
rèndement »15.Des années 1885 aux années 1910, nombreux sont les textes qui
ont vanté les possibilités de « redistribution des chances» grâce à l'électricité.
Cette dernière permettrait de revenir aux cadres familiaux de production mais avec
les bénéfices d'une énergie moderne: «Comme l'on voyait autrefois, dans nos
chaumières ou dans nos mansardes, le père, la mère, les enfants groupés autour
d'un métier à tis~erand et se partageant les tâches: ainsi l'on pourra voir la mère,
les filles, l'aïeule aussi, car la machine ne fatigue pas la vue, travailler ensemble,
qui à bâtir l'ouvrage, qui à le finir, qui à coudre à la mécanique »16.L'économiste
Paul Leroy-Beaulieu mettait ses espoirs dans l'application de l'électricité au métier
Jacquard, réalisée par un Italien .du nom de Porelli et dont on pouvait voir à Gênes
de nombreux exemples.
ln - LA HOUILLE VERTE CONTRE L'EXODE RURAL
Restait la question de la source d'énergie puisque la France ne possédait pas
de charbon en quantité suffisante et que le réseau électrique n'était encore qu'une
réalité lointaine (en 1906 seulement 2 900 communes étaient électrifiées quoiqu'on
comptât 1 400 usines génératrices). La logique amenait à l'avantage d'un petit
moteur associé à une petite source d'énergie. Or la France est dotée par la Nature
de nombreux petits cours d'eau. Ainsi, un courant modeste ou une faible dénivel-
lation pouvaient fournir l'énergie à de nombreux ateliers, ceci avant même la
construction d'un réseau. Le recensement des forces hydrauliques de 1899 signalait
13 -« La machine Fin de Siècle ». Romantisme. troisième trimestre 1983. p. 4, introduction.
14 - Chambre des députés. Journal officiel, Documents parlementaires. Projet de loi sur les
distributions électriques, annexe n° 43 à la séance du 14 juin 1898. p. 1140" et suivantes, cité
par A. BELTRAN. « Les pouvoirs publics face à une innovation ». Histoire Economie Société.
Paris: Éditions Sedes, 1987. p. 167.
Il), 1886. p. 2 cité par A.15 - Conseil municipal de Paris. Rapports et Documents. n°
~EL TRAN. « La difficile conquête d'une capitale ».Histoire Economie Société. Paris:
Editions Sedes, 1985. p. 373.
16 P. LEROY-BEAULIEU. Le Travail des femmes au X/Xe siècle. Paris: Charpentier, 1888.
""""'p. 409. Il semble que ces informations datent surtout du début des années 1870.25
49 000 chutes d'eau sur des cours non navigables et 1 600 seulement sur les ca-
naux et rivières navigables. Henri Bresson fut l'initiateur et le propagandiste le
plus zélé du recours à l'énergie des ruisseaux et des petites rivières. Il inventa pour
17par opposition à la houille blanche desl'occasion le terme de « houille verte»
montagnes. Il évoquait dans un style inimitable, la « cavalerie hydraulique de mil-
liers et de milliers de chevaux, ayant au mors de bride la blanche écume des casca-
des et jetant des feux électriques par les yeux »18.Il fit plus sérieusement une re-
marquable étude statistique sur les possibilités hydrauliques de nombreux départe-
ments français non montagneux. Il recensa ainsi des cas d'utilisation de petites
ressources énergétiques jusque dans la banlieue parisienne. Il décrit de la sorte un
atelier de menuiserie à Saint-Denis ( ) avec scie à ruban, raboteuse, perceuse
actionnées mécaniquement par une roue hydraulique grâce à un petit ruisseau, le
Croult. Le même ruisseau entraînait une dynamo électrique pour éclairer l'atelier et
charger une batterie d'accumulateurs. Juste à côté du menuisier et profitant de la
même source d'énergie, un atelier de confection possédait une turbine qui mettait
en mouvement sept machines à coudre. Le passage de l'hydromécanique à
l'hydroélectrique ne demandait que l'insertion d'un moteur de faible dimension et
de faible coût et paraissait une.solution véritablement nationalel9.
Des exemples régionaux vinrent confirmer les espoirs mis dans l'électricité.
Des artisans à domicile utilisant la nouvelle énergie ont pu résister à l'attraction
des grands centres et même inverser les flux de population. Jusqu'en 1900, la
concentration de l'industrie rubanière dans la région stéphanoise avait vidé les
régions périphériques au profit de la capitale régionale. La JTIiseen œuvre de chu-
tes~d'eau pour mouvoir de nombreux métiers p~r l'électricité revenait à la Société
d'Electricité du Centre puis à la Compagnie d'Electricité de la Loire et du Centre.
Les résultats furent remarquables puisqu'entre 1901 et 1914, le nombre de métiers
stagna à Saint-Etienne (Loire) (4 730 contr~ 4 798 treize ans plus tôt), doubla dans
le département de la Loire. hormis Saint-Etienne (2 600 contre 1372) et décupla
dans la Haute-Loire (4 400 contre 434). La plupart des bourgs avaient vu leur po-
pulation doubler: « Ils ont repris la physionomie qu'ils présentaient autrefois et
avaient un moment perdu »20.Les ouvriers gagnaient quasi autant qu'en ville mais
bénéficiaient d'une vie moins chère. Quant à la Société d'Agriculture, de Sciences
et d'Industrie de Lyon, elle instituaiten 1906un concourssur le thème « des appli-
cations du petit moteur électrique aux machines de l'atelier familial et aux usages
domestiques ». Un autre exemple: Lavelanet en Ariège. La description d'un atelier
situé dans le jardin, une ancienne grange, montrait deux métiers surveillés par la
famille. La maison était propre, riante, claire: « Les tisseurs de Lavelanet ne pen-
sent plus certes à se déraciner, et le patronat se félicite d'un régime qui rend la
grève illusoire et leur laisse la libre disP9sition des fonds qu'eut nécessités la
construction d'une usine »21. L' Union Electrique, entreprise de production-
distribution d'électricité du Jura, avait mené une politique similaire dans la région
de Saint-Claude (Jura) et avait, semble-t-il" ralenti l'exode rural.
17 - C'est le titre de son livre dont la deuxième édition date de 1909, Paris: Éditions Dunod.
Préface de Max de Nansouty.
18- H. BRESSON. La houille verte. Paris: Dunod. 1909.
1,9 - Cf. S. BENOIST. «De l'hydromécanique à l'hydroélectricité ». La France des
Electriciens, Paris: Presses Universitaires de France, 1986, pp. 5-36.
20 - A. PAWLOWSKI. « La désertion des campagnes et le lendemain de la guerre». Revue
politique et parlementaire, avril 1916, n° 87, p. 95.
21 - A. PAWLOVSKI. op. cit., p. 97.26
La plupart des textes favorables au petit moteur électrique insistaient en
général sur la place du travail féminin. Celui-ci posait de graves questions, tant
morales que techniques (en 1904, 86 % des travailleurs en chambre étaient des
femmes). Certains prônaient le retour de la femme à ses fonctions « naturelles »,
loin des dangers de l'usine, car les enfants pâtissaient de la situation: « Où sont-ils
aujourd'hui, ces pauvres petits, dans le cas où la mère passe toutes les heures de
travail à l'usine? Confiés sans doute à une crèche quelconque, en attendant l'âge
de l'école, considérée encore par les parents comme un bon débarras; puis, à peine
adolescents, ils iront tendre le cou au collier que leur prépare le grand exploitant et,
élevés sans tendresse maternelle, c'est dans l'atelier privé de air que leurs
corps continueront à s'étioler. Comment veut-on que la durée de la journée ne
Et n'est-ce pas d'ellesemble pas trop lourde à ces travailleurs et travailleuses J
»22. Evoquant les ateliers dequ'il est question au fin fond de toutes les grèves?
l'Isère en 1911, Victor Cambon, qu'avait rendu célèbre la description de
« l'Allemagne au travail» (1909),plaidaitpour la diffusionde l'électricité dans les
moindres villages afin de garder « nos femmes et nos filles» au village. Certes, on
peut interpréter ces textes comme la volonté de maintenir la femme dans un cadre
dominé par l'homme. Mais on pourrait aussi y voir l'inquiétude d'auteurs qui, en
plus de travaux féminins pénibles et mal rémunérés, regrettaient l'éclatement de la
cellule familiale.
IV - DES NillSANCES AU CŒUR DE LA VILLE
Pourtant, malgré ce panégyrique qui aurait pu être élargi, l'énergie électri-
que se vit prise à son propre discours: on pouvait lui faire les mêmes reproches
qu'aux énergies précédentes, en particulier d'un point de vue sonore et visuel.
Desservant un rayon assez faible, les premières usines électriques étaient proches
de leur marché. L'installation d'usines de production d'électricité au cœur des
villes entraîna donc le retour de certaines nuisances, en particulier des fumées
noires et salissantes. Aux Halles, la présence très décriée d'une cheminée de
15 mètres de hauteur qui avait demandé cinq mois de travaux apporta un nombre
respectable de pétitions auprès du Conseil municipal. Une partie de l'opinion pu-
blique déplora le retour en centre-ville des pollutions industrielles et les compara
avec celles de l'industrie gazière:
« Ici, le gaz a des avantages notoires; les gazomètres sont établis au loin, dans des
terrains vagues, dans des faubourgs ; il se fabrique à distance, il arrive silencieuse-
ment et tranquillement dans des canaux invisibles. Pour l'électricité, c'est autre
chose; on ne craint plus d'installer des stations d'électricité au cœur des plus beaux
quartiers, des centres les plus populeux. On voit s'installer des cheminées indus-
trielles au Palais-Royal, à l'Opéra, au Grand-Hôtel, au Printemps [...] De ces cylin-
dres noirs, on voit sortir le soir un nuage plus noir encore, qui fait croire à un incen-
die dans tout le quartier. Ajoutez à cela le bruit tout particulier que font les machines
dynamos, cette sorte de trépidation continuelle, accompagnée d'un ton sourd, ce
frémissement qui, pendant le silence de la nuit, s'étend assez loin et se communique
à tout le voisinage d'une station [...] Si la Ville se remplit de stations électriques, si
on ne leur impose pas la fumivorité (sic), l'emploi des combustibles qui donnent le
moins de fumée, comme ces centres de distribution de lumière s'établiront naturel-
22 - H. BRESSON. op. cil., p. 127.27
lement dans les parties les plus peuplées de la ville, il est à craindre que ces parties
peuplées ne deviennent bientôt les plus noires et les plus tristes [...] Ce que nous
rêvons, c'est la lumière apportée du dehors au centre; ce qu'on nous donne en ce
»23.moment, c'est la centrale
Les griefs contre les installations électriques étaient si importants que cer-
tains conseillers municipaux pensèrent à faire classer les stations centrales produc-
trices d'électricité en tant qu'établissements insalubres24. Le 14 juin 1890, la ques-
tion fut officiellement posée au préfet de Police Charles Laurent à propos de
l'usine électrique du Faubourg-Montmartre appartenant au secteur Edison:
« l'usine est installée au.milieu d'une agglomérationconsidérable...En dehors de
la production de fumée, cette usine donne lieu à des trépidations qui sont de nature
à compromettre la sécurité des immeubles voisins; elle est à l'origine d'un bruit
incessant qui oblige beaucoup de personnes ayant l'habitude de séjourner dans les
hôtels du voisinage à chercher logis ailleurs; enfin, les commerçants et industriels
de la région sont incessamment gênés par l'accumulation de fourgons de charbon
sur la voie publique, par le maintien d'immondices dans les cours... ». Le danger
pour les populations d'alentour lié à l'existence d'une usine faisant emploi de
« forces indisciplinées et considérables» était dénoncé. Les conseillers municipaux
du quartier rappelaientque « le coup de tonnerre le plus violent, celui qui est capa-
ble de détruire les .paratonnerres les plus solides est le résultat d'une force électri-
que que la science a évalué à 9 000 ampères environ; eh bien! pour alimenter une
seule lamRe Edison pendant une heure, une égale quantité d'électricité est indis-
pensable »25.Le 8 Rue du Faubourg-Montmartre où se trouvait l'usine Edison était
loué par l'Assistance publique. C'était aussi un placement jugé onéreux pour la
Ville: « Le seul fait de la location à la compagnieEdison d'un rez-de-chausséeoù
se trouve installée une usine menée un peu "à la ~ankee" prive les pauvres d'une
recette considérable à laquelle ils ont droit »2. Le secrétaire général de la
Préfecture de Police soutint ces récriminations en mentionnant les Magasins du
Louvre, le Ministère des Finances, les Halles et le Palais-Royal où la « vue et
l'odorat étaient offusqués par d'immenses panaches de fumée noire et épaisse qui
viennent s'abattre sur la tête des passants ».
Le rapport de Michel Lévy (1890) rédigé à la demande de la Ville de Paris
sur le classement des usines électriques montrait les stations d'électricité publiques
ou privées représentant déjà le sixième de la force motrice utilisée dans le dépar-
tement de la Seine2? Cela souligna l'importance des installations construites et les
réels risques de nuisance en tenant compte de tout ce qui était à bâtir. Un rapport
du Ministère du Commerce du 23 juillet 1890 tenta d'apaiser la colère des riverains
des usines car « classer les stations électriques, ce. serait s'engager à classer en
même temps toutes les usines qui ont recours à la vapeur pour mettre en jeu des
outils de nature quelconque et qui ont échappé jusqu'ici au classement ». Pourtant,
il fallait préserver les « quartiers dont le luxe et l'élégance sont un des plus grands
éléments d'attraction pour l'étranger (...) chacun (ayant) vu avec regret les nuages
23 - Le Temps. 17 décempre 1889.
FI224 - Arch. nat. 7614-Etablissements insalubres et dangereux.
...;. On peut rester sceptique sur l'exactitude de cette comparaison d'un point de vue25
scientifique mais on constate les terreurs et associations d'idées que l'électricité suscitait
encore en 1890.
26 - Bulletin municipal. 14juin 1890, p. 1425.
27 - 25 juin 1890.28
.de fumée noire que l'éclairage électrique de l'Exposition Universelle produisait
autour du Champ de Mars ». L'usine du Champ de Mars avait été installée par
Edison pour l'Exposition de 1889 et fut rachetée 450 000 francs par la Ville de
Paris. Elle se trouvait être vers 1890 l'une des deux usines de la Rive gauche,
l'autre étant au Panthéon. Sans désemparer, dans un texte du 7 novembre 1890, le
Conseil municipal de Paris, « considérant à quels dangers peut donner naissance
l'installation de l'industrie électrique dans les quartiers les plus populeux de Paris,
émit le vœu que le Parlement, par une loi spéciale, permette d'assimiler cette in-
dustrie à celles qui sont soumises à l'incessante surveillance. de la Préfecture de
Police ».
À la fin de ce mois de novembre 1890, les débats reprirent à l' Hôtel de
Ville. Certains conseillers pensaient que les sociétés d'électricité utilisaient
sciemment un charbon de mauvaise qualité pour réduire leurs dépenses. De nom-
breux conseillers penchaient pour un usage exclusif du coke qui donnerait moins
de fumées noirâtres. En 1891, une nouvelle pétition arriva qui portait sur la Rue
d'Uzès: une cheminée qui n'était pas plus haute que les immeubles environnants
salissait toutes les marchandises avec, de plus, l'impossibilité pour les riverains de
se mettre à la fenêtre. En dehors de la fumée, les conseillers parisiens furent aussi
sensibles au fait que les bâtiments d;exploitation avaient été vite construits et ne
paraissaient pas garantir la sécurité. Edouard Vaillant proposa l'obligation de tech-
niques fumivores28. Un voyage d'étude à Londres fut organisé car on disait le plus
grand bien d'un appareil baptisé Ellistron. Ce déplacement fut sans résultat car
l'appareil avait déjà cessé de fonctionner quand les élus franchirent la Manche!
D'ailleurs, la capi~ale anglaise servait souvent d'exemple et même de contre-
exemple, comme le montre cet échange au Conseil municipal:
- Duplan: « Pas plus tard que hier, je constatais que, du fait des fumées, la façade
de l'Opéra a l'apparence d'une vieille photographie ratée (rires) et a une très grande
analogie avec l'aspect déplaisant des monuments de Londres. À côté de l'hygiène, si
bien exposé par M. Vaillant, il y a un intérêt artistique pour les monuments pari-
siens.
- Lampué : Les monuments ne gagnent pas à conserver leur aspect neuf et, comme
pour les pipes, le culottage leur sied mieux!
- C. Longuet: A ce compte, il n'y aurait de beaux monuments qu'à Londres! ! ! »29.
Finalement, les conseillers se rendirent à l'argument que le coke userait
plus rapidement les générateurs et serait un surcroît de charge pour les industriels,
ce qui freinerait une large diffusion de l'électricité. Enfin et surtout, le décret du
15 mai 1888 permettait déjà de surveiller le secteur de la production-distribution
d'électricité et il n'était pas utile de le renforcer. Le projet de classement des usines fut donc délaissé. Mais les protestations continuèrent tout au long des
années 1890, les usines productrices dem,eurant dans la capitale. L'usine de la Rue
des Filles-Dieu appartenant à la société Eclairage et Force déclencha de nombreu-
ses pétitions car elle fonctionnait avec une cheminée basse. Celle-ci incommoda
gravement le voisinage car les fumées et les escarbilles projetées se déposaient sur
les métiers des fleuristes avoisinants, d'où une pellicule qui détériorait définitive-
ment la « matière première fragile» qu'ils employaient. En 1893, les riverains de
28 - Conseil Municipal de Paris. Procès-verbaux, 19 mars 1892.
29 - Bulletin municipal. 19 mars 1892, p. 592.29
cette usine intentèrent un procès contre la société à cause de son bruit et de ses
trépidations. Des fondations isolantes furent alors prévues par la société pour la
somme de 60 000 francs3o.Une plate-forme en caoutchouc supportait les machines.
H. Maréchal notait que l'exploitation était compliquée par l'exiguïté des lieux mais
que les inconvénientsétaient « rachetés par les avantagesque procure la situation
»31. En fait, tant que l'implantation des sociétésexcessivementcentrale de l'usine
de production-distribution d'électricité resta intra-muros, elles ne furent admises
que dans la mesure o~ cela ne générait pas de nuisances.
Ainsi la Fée Electricité n'avait pas usurpé sa dénomination: la France in-
dustrielle de la fin du XIXe siècle attendait d'elle le dépassement des apories nées
de la vapeur. Beaucoup d'espoirs parce qu'exagérés furent déçus. Le coût de
l'énergie n'était pas un élément déterminant dans de nombreuse,s entreprises arti-
sanales. L'électrification rurale se développa avec l'aide de l'Etat dans l'Entre-
deux-Guerres. La très grande usine de production, surtout thermique, supposait les
désagréments de voisinage. Certes, on ne rencontre pas dans les protestations
adressées aux conseils municipaux des revendications qui auraient condamné la
nouvelle énergie: seuls les riverains les plus proches pétitionnent. D'autant que,
dans la capitale, on considère à partir du début du siècle, que, sont naturellement
industriels certains quartiers et certaines banlieues. Ils ne peuvent donc échapper
au côté négatif du développement. Malgré tout, avant 1914, l'énergie électrique
apparaît préférable à la vapeur quant au respect de l'individu et de l'environnement
et comme symbolisant les conquêtes que permettait la Science.
30 - Éclairage et Force. Conseil d'Administration, 5 juin 1893.
31 - H. MARÉCHAL. op. cit., p. 194.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.