LES TRANSFORMATIONS POLITIQUES AU NIGER À LA VEILLE DE L'INDÉPENDANCE

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Ce livre traite des processus de décolonialisation française et de la naissance des Etats modernes en Afrique noire à partir de l'exemple du Niger. La question des rapports entre la France et ses colonies est devenue préoccupante au milieu des années cinquante vaincue en Indochine, combattue en Algérie, inquiétée par l'évolution indépendantiste des colonies britanniques et ébranlée dans ses fondements institutionnels par la chute de la IVe République, c'est dans ce contexte politique particulier que s'élaborent les dynamiques d'indépendance.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296418752
Nombre de pages : 292
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Ma/lloudou DIIBo,

P/J.D.

LES TRANSFORMATIONS POLITIQUES AU

NIGER A LA VEILLE ~INDÉPENDANCE

""

DE

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAUE

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7384-9505-2

SOMMAIRE
Sommai re Liste des tableaux.. Liste des cartes Sigles et abréviations Avertisse men t Dédicace Remerciements INTRO DUCTION .. ... 5 9 11 13 15 17 ... 19 23

... ... ... ... ...

PREMIÈRE
DE LINITIATION

PARTIE:
POLITIQUE A LAFFIRMATION NATIONALE 31

CHAPITRE
DES RÉSISTANCES

I :
ANTICOLONIALES À LA SEMI-AUTONOMIE 33 35 35 39

1.1. Généralités sur le nationalisme nigérien 1.1.1.Des conditionshistoriques favorables 1.1.2.Quelques cas de résistances nationalistes 1.1.3.La nouvelle forme du nationalisme 1.2.Tableau des formations politiques 1.2.1.Caractéristiquesde la situation nigérienne 1.2.2.Naissance des premières formations politiques 1.2.3.La proliférationdes partis politiques 1.3. Le Niger dans la loi-cadre 1.3.1.Une nouvellecarte politiqueau Niger? 1.3.2.Quel gouvernement pour la loi-cadre? 1.3.3.Les actes politiquesdu parti gouvernemental

43
47 47 48 52 55 55 62 64

CHAPITRE
LE RÉFÉRENDUM

II :
DU 28 SEPTEMBRE
1958

71
73 73

Il.1. Le débat autour du projet constitutionnel Il.1.1. L'ambiancepolitiqueà la veilledu référendum
Il.1.2. Le projet constitutionnel français
"

75
positions 77 77 79

Il.2. L:analyse des forces politiques: les différentes 11.2.1. a positiondu parti gouvernemental: le Sawaba L 11.2.2. 'optiondu P.P. .-R.D.A. L N

11.2.3. es autres sensibilitéspolitiquesnigériennes L 11.2.4. a crise au sein du Sawaba L 11.3.Quels enjeux pouvait représenter le Niger?
11.3.1.Que pouvait-il représenter pour le système français? II.3 . 2. L'«opération
Colomban i»
;

81 83 86
~

86
88

II.3.3. Les interventions extraterritoriales

94 101 101 103

11.4.Campagne et scrutin référendaires Il.4.1. Le rapport des forces politiques 11.4.2.Campagne et publicitéréférendaires

CHAPITRE
111.1

III :
TERRITORIALES DE LA VICTOIRE DU OUi 111

LES CONSÉQUENCES

. L'analyse

des résu Itats

111.1.1.Pourquoi le NONpouvait-iléchouer? 111.1.2. omment a-t-on cherché à justifier la victoire du OUI C 111.1.3. 'analyse des chiffres L 111.1.4.Quel enseignement politique ce scrutin inspire-t-iI ?

113 113
115 121 127
~

111.2.La grande

crise politique

(octrobre-décembre

1958)

131
131 136 139

\11.2.1.Quel sort pour le Conseil de gouvernement? 111.2.2. ers la constitution d'un gouvernement de coalition? V 111.2.3.Dissolution ou "démission" de l'Assemblée territoriale?

DEUXIÈME PARTIE:
DE LAUTONOMIE A LINDEPENDANCE 145

CHAPITRE
QUEL DÉNOUEMENT

IV :
POUR LA CRISE? de l'Assemblée ..,; ,;. 147 149 149 153 157 161 161 165 169

IV.1. Les élections pour le renouvellement territotia le .. ...

IV.1.1.Candidatures et repositionnementdes personnalités politiques... IV.1.2.Campagne électoraleou épreuve de force? IV.1.3.Les «dessous» de l'organisationde ces élections IV.2. L'analyse des résultats IV.2.1.L'analyse des documents IV.2.2.Les particularitésdans la proclamationdes résultats IV.2.3.Quelle valeur peut-on accorder à ces résultats?

IV.3. Les grandes décisions q uelle signification?

du 18 décembre

1958 : 172 172 176 179

IV.3.1.La crise politiqueest-elle à son terme? IV.3.2.Quel régime constitutionnelpour la nouvelle République? IV.3.3.Invalidationset élections partielles

CHAPITRE
~ EX ERe ICE

V :
NaM IE. ... .. .. .. .. ... . . .. . .. . ... . .. .. .. .. .. .... 1 85

0 E LA Na UV E LL E A UTa

V.1.Quelle autonomie au sein de la Communauté?
V.1.1. Champs de compétences et représentation de la nouvelle Républiqueau sein des organes de la Communauté V.1.2. Le parti gouvernementalet la Communauté:de la confiance au désenchantement V.1.3. Le Nigeret la questionfédérale V.2. Le P.P.N.-R.D.A. à l'épreuve du pouvoir: vers un exercice solitaire du pouvoir ?

187
187 193 196 203

V.2.1.Laréorganisatione la nouvelle d majorité

;

203
210 214 219 219 224 229

V.2.2. Militantisme constructionet politiqued'intégration: quel avenir pour le de consensus au sein de la majorité V.2.3. Les premiers obstacles au militantisme construction de V.3. Quelle place pour la nouvelle opposition? V.3.1.La croisade gouvernementalecontre l'opposition V.3.2.Les tentatives de réorganisationde l'opposition V.3.3.Vers un effondrementdu Sawaba

'CHAPITRE VI:
VERS LINDÉPENDANCE ? 237 VI.1. Le Niger et le Conseil de l'Entente 239 VI.1.1.Les origines du Conseilde l'Entente:pourquoila participationdu Niger?239 V\.1.2. Le Conseilde l'Ententeet la finde la Communauté: la sécession avortée 246 V1.2.Quelle indépendance pour le Niger? 252 V\.2.1.Les Nigérienset la demande d'indépendance 252 VI.2.2.Les attributsde la souveraineté 257 V\.2.3.Quelle signification pour les populations? 262 CON Cl USION G EN ERALE ~ ...... ...269 275 BIB LI0 GRA PHI E

LISTE DES TABLEAUX
1. Résultats des élections législativesdu 2 janvier 1956 55 2. Compositiondu Conseil de gouvernement de la loi-cadre 63 3. Proportiondes électeurs par rapport à la populationpar cercle 119 4. Comparaison de la participationélectorale dans les cercles potentiellementacquis

au au I
5. Comparaison de la participationélectorale dans les cercles estimés acquis au OUI

. 125
..'

avec les défections

6. Comparaison de la participationélectorale dans les cercles non acquis au OUi 7. Résultats des élections du 14 décembre 1958 8. Tableau comparatifde la participationélectorale au référendum et aux élections territorialesdu 14 décembre 1958 9. Evolutiondans la présentation des résultats de Maradi 10. Evolutiondans la présentation des résultats de Zinder 11. Résultats des élections partiellesde Zinder 12. Liste des ministres issus ou proches de la Chefferie

125 126 163 164 168 169 182 205

LISTE DES CARTES
1. L'espace nigérien et les Empires anciens 2. Résistances et soulèvements contre l'ordrecolonial 37 42

SIGLES ET ABREVIATIONS
A.E.F.: A.F.P.: A.I.: A.N.N.: A.O.F.: B.N.A.: C.E.E.: C.2181, d.1: C.A.O.M.: D.O.M.: O.S.: E.S.: E.S.R.: F. C.F.A.: F.D.N.: F.I.D.E.S.: F.L.N.: F.O.M.: I.O.M.: I.G.N.: J.O.: J.O.R.N.: Afrique équatorialefrançaise Agence France Presse Affaires intérieures (du ministère de rlntérieur) Archives nationales du Niger (Niamey) Afrique occidentale française Bloc nigérien d'Action Communauté économique européenne Carton 2181, dossier n01 (pour les documents répertoriés au C.A.O.M.) Centre des Archives d'Outre-Mer (Aix-en-Provence, France) Département d'Outre-Mer Documents sonores (Voixdu Sahel, Niamey) Eléments sonores (idem.) Eléments sonores radiodiffusés (idem.) Franc de la Communauté financière africaine, créé en 1948 (à l'origine, 1F CFA valait 2F métropolitains) Front démocratique nigérien Fonds d'investissement pour le développement économique et social des territoires d'Outre-Mer Front de libération nationale (Algérie) France d'Outre-Mer Indépendants d'Outre-Mer Imprimerie générale du Niger Journal officiel Journal officielde la république du Niger (à partir de janvier 1959)
Journal

J.P.:
M.F.O.M.: M.I.: N.E.P.U.: Ny: P.F.A.:

parlé (Voix du Sahel, Niamey)

Ministère de la France d'Outre-Mer Ministère

de l'Intérieur

Northern Element's Progressive Union Niamey, capitale du Niger Parti de la Fédération Africaine

P.P.N.-R.D.A.: Parti progressiste nigérien, section du Rassemblement démocratique africain P.R.A.: Parti du regroupement africain

Recueil...:
S.F.I.O.: S.O.M.: T.O.: T.O.M: U.D.N.: U.D.S.R.: U.G.T.A.N.: U.N.I.S.: O.C.R.S.: VS/Ny.:

Recueil des principaux renseignements reçus par le bureau d'études (puis de Synthèse) de l'A.O.F. Section française de l'Internationale ouvrière Service d'Outre-Mer (la bibliothèque du C.A.O.M.) Télégramme officiel Territoire d'outre-mer Union démocratique nigérienne Union démocratique et socialiste de la résistance Union générale des travailleurs d'Afrique noire Union nigérienne des indépendants et sympathisants Organisation commune des régions sahariennes Voixdu Sahel (la radiodiffusion nationale du Niger à Niamey, anciennement Radio-Niger).

14

AVERTISSEMENT
La lecture du présent texte peut être difficile compte tenu des nombreux noms de localités et de personnes à la consonnance peu fréquente hors du Niger. Les noms des localités administratives du Niger et ceux des personnes citées dans ce texte ont été transcrits conformément à leur orthographe courante pour en faciliter la lecture et la prononciation. Ceux des grqupes ethniques, comme les Zarma (au lieu de Djerma ou Dierma) ou les Hausa (Haoussa),

n0017/MEN du 23 mars 1967 de ce même texte, le phonème Il qui n'existe pas dans l'orthographe française est formé à partir de la lettre n dont on allonge la queue, pour permettre de transcrire des mots comme SOrJey au de lieu de continuer à écrire Sonrhaï ou Songhaï qui ne correspondent, ni l'un ni l'autre, à aucune réalité locale. Aussi, contrairement à d'autres auteurs, nous avons préféré adopter le masculin pour le
l'ont été conformément
portant

à leur prononciation

locale

et à l'arrêté

sur l'orthographe

des langues du Niger~

En vertu

Nigeria

plutôt

que d'écrire

"la Nigeria".

DEDICACE
A mes épouses qui ont enduré, qui la séparation et la solitude, qui les longues veillées et (es mauvaises humeurs du chercheur épuisé, mais qui m'ont toujours soutenu moralement. A mes enfants Ma'imouna, Assantou, Issa, qui m'ont tant manqués, Hatima née pendant la finalisation du présent travail et Mariama et Salamatou nées après. A mes frères, soeurs, neveux et nièces à qui j'ai dû manquer. A tous les jeunes Nigériens à qui cette page de l'histoire récente de notre pays est restée, volontairement ou non, fermée. Aux vaillantes populations du Niger au compte desquelles, ou contre lesquelles, toutes les transformations politiques ci-après évoquées ont été opérées.

REMERCIEMENTS
Le présent travail ne peutpas être présentécommete produit exclusif de mon seul effort. Pour le réaliser, j'ai bénéficié d'importants appuis (notamment du Programme canadien des Bourses de la Francophonie et de Mme Annou Fatouma, Hydroniger, Niamey), de l'encadrement (des Professeurs Charles Bernard du Département de Science politique de l'Université de Montréal, Jean Dimakis et Claude Morin du Département d'Histoire de l'Université de Montréal, Myron Echenberg de Mc Gill University, Montréal), des conseils ou renseignements tous aussi déterminants les uns que les autres. Ilserait fastidieux d'énumérer, ici, tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à sa réalisation. Que tous ceux que je ne peux pas citer nommément, trouvent ici l'expression de ma sincère reconnaissance.

"L'heure du choix était passée. Désormais, l'Afrique noire encore préservée, l'Algérie toujours déchirée n'échapperont au désastre que si la métropole comprend enfin qu'il n'y a plus de petits moyens, de réformes fragmentaires, d'accommodements provisoires qui puissent convenir. Hésiter entre l'intégration et le fédéralisme serait parier pour l'indépendance. "['..lsans l'Afrique, il n'y a pas d'histoire de France au XXle siècle. n "Déjà la France sait combien l'Afrique lui est nécessaire.

François Mitterrand, Présence française et abandon, Paris, Plon ("Tribune libre"), 1957, p.237.

"Lorsqu'un pays d'outre-mer a été doté d'institutions nationales, il est difficile, sinon impossible, de mettre une limite à sa croissance comme nation, ou de façon permanente de maintenir une matière quelconque en dehors de son domaine d'action... "L'histoire a abondamment montré que, en partant de l'octroi du self-government, il ne peut y avoir qu'un mouvement continu de la subordination à la complète égalité ..."

Ch. P. Lucas. Lord Durham's report on the affairs of British North America,

1912, vol.1, pp.285-286, cité dans "La Communauté et les relations internationales: Communauté et Commonwealth",Recueil Penant, 1960, p.141.

INTRODUCTION

Le présent ouvrage est extrait d'une thèse de Doctorat soutenue au Département d'Histoire de l'Université de Montréal en novembre 1992. Il traite d'une question largement débattue qui reste cependant d'actualité car, malgré l'abondante littérature consacrée à la décolonisation française et à la naissance des nouveaux Etats en Afrique noire, des questionnements importants restent à satisfaire: les indépendances octroyées aux anciennes colonies d'Afrique, dans les années 1960, sont-elles véritablement un cadeau des métropoles respectives? Quels auront été le rôle et la responsabilité des populations et des élites africaines dans leur émancipation politique? Si la présente étude s'inscrit dans la même perspective de mieux comprendre le processus qui a permis aux puissances coloniales de se débarasser du «fardeau colonial» et aux nouveaux Etats de s'intégrer dans le concert des nations souveraines, elle s'en dégage par la dimension spatiale et l'approche méthodologique. Elle part de l'exemple d'un Etat, le Niger, pour «toucher» à toute la région ouest-africaine et saharienne et à l'ensemble du processus de la décolonisation française en Afrique Noire. Bien que comportant le risque de conduire au particularisme étroit et incomplet, une telle démarche a l'avantage de mieux faire apparaître les aspects cachés ou dilués par la généralisation d'une étude globale et celui des détails et de la précision si utiles à une étude historique. Au lieu de se cantonner à ce qui a été écrit et consigné à des fins administratives, politiques ou de rensignements, la présente étude a choisi de compléter, parfois de confronter, de telles informations par des témoignages oraux car les pratiques politiques, surtout celles peu limpides de la période coloniale, comportent des volets qui ne sont jamais écrits. La période étudiée étant relativement récente, les acteurs et témoins encore en vie peuvent, par leurs témoignages, révéler des pistes, dévoiler certains pans cachés de la question ou même permettre de nuancer certains textes écrits à des fins précises. Les transformations politiques qui ont édifié le Niger actuel ont été vécues à trois moments cruciaux: la mise en application de la loi-cadre (mars 1957) qui a permis aux Nigériens de prendre part, pour la première fois, à la gestion de leurs propres affaires et qui a vu se développer une certaine conscience nationale et un indépendantisme revendicatif; la naissance de la Communauté (1958), dans le cadre de la Ve République française, qui a dévoilé la véritable nature du jeu politique français dans ceUe région; face à des indépendances devenues incontournables (1959-1960), la préparation de nouvelles formes de mise en dépendance à travers différents protocoles d'accord et des structures appropriées. Finalement l'indépendance à laquelle aspiraient les populations a été confisquée parce qu'orientée vers une poursuite de l'ancien régime et confiée à des hommes politiques choisis et aidés à se maintenir en place: le Niger, devenu indépendant le 3 août 1960, n'est qu'un cas, parmi tant d'autres, de cette stratégie politiquede la Franc,een Afrique noire. Situé à l'extrémité est de l'Afrique occidentale, le Niger est un vaste territoire de 1 267 000 km2 partagé entre le Sahara et le Sahel. Très tôt parcouru par de nombreux

explorateurs européens (comme l'Anglais Mongo Park dès 1805), l'espace nigérien 1 sera conquis et occupé par les Français entre 1898 et 1900. Par la fusion du «Territoire militaire de Zinder», créé le 23 Juillet 1900, et du «Cercle du Djerma», créé le 11 octobre 1900, est constitué le 20 décembre 1900 le «Troisième Territoire militaire» de la colonie française du Haut-Sénégal-Niger
qui deviendra
Territoire militaire du Niger

le 7 septembre

1911. Détaché de ce bloc, le 4 décembre

1920, ce qui est désormais désigné «Territoire du Niger» est érigé en colonie le 3 octobre 1922 au sein de la Fédération d'Afrique occidentale française (A.O.F.)2. Comme toutes les autres colonies françaises d'Afrique noire, le Niger entre dans l'ère de la politique moderne au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Depuis, sa vie politique a été intimement liée aux aléas de celle de la métropole que ni la constitution de 1946, ni la loi de réforme institutionnelle de 1956 (dite loi-cadre ou loi Gaston Defferre) n'ont réussi à stabiliser, notamment dans la gestion du domaine colonial. La question des rapports entre la France et ses colonies est devenue justement préoccupante au milieu des années 1950 : vaincue en Indochine, combattue en Algérie, inquiétée par l'évolution indépendantiste des colonies britanniques du Nigéria et du Ghana, et ébranlée dans ses fondements institutionnels par la chute de la IVè République, la France redécouvre le Général de Gaune pour la sauver. Pour instituer la Vè République et dans l'espoir de régler définitivement tous les problèmes coloniaux de la France, le nouveau président du Conseil propose aux colonies d'Afrique noire une Communauté à adopter par référendum constitutionnel, le 28 septembre 1958. CeUe consultation sera le point de départ, sinon le prétexte, à l'accélération de transformations politiques surprenantes qui, de septembre 1958 à août 1960, aboutiront à la décolonisation de l'Afrique noire française: elles feront franchir à toutes ces colonies les étapes de la semi-autonomie interne (accordée par la loi-cadre), celle d'Etats membres de la Communauté et celle de républiques indépendantes et souveraines qui adhèrent à l'O.N.U. en 1960. Mais vouloir traiter ces transformations à l'échelle de toute l'Afrique noire française, ou même de la seule A.O.F., conduirait à éparpiller l'effort de réflexion et à perdre de vue les spécificités propres à chaque Etat. C'est pourquoi il a paru plus réaliste de se pencher sur un cas à la fois particulier et significatif,susceptible de contribuer à la compréhension du processus de la décolonisation française et d'éclairer les différents aspects de l'histoire récente de nos Etats dans leurs rapports avec la France. Le cas du Niger peut, à ce titre, servir d'illustration pertinente pour avoir été pleinement impliqué dans tous les grands événements qui ont marqué cette décolonisation, du NON à de Gaulle à la dislocation de la Communauté institutionnelle dont il a pourtant été l'un des piliers les plus sûrs en A.O.F..

Leprésent travail se situe donc dans cette perspective car, dans la stratégie géopolitique
régionale de la France, le Niger n'a pas été une colonie comme les autres. Pays de jonction entre l'A.O.E et l'A.E.F., ila servi également de pont géographique naturel entre les possessions françaises d'Afrique noire et celles d'Afrique du Nord, après avoir constitué la barrière française à l'expansion britanniquevers le nord (depuis le Nigéria)et aux visées turques puis italiennes (depuis la Libye). Cette position,au sud de l'Algérieen guerre de libération(depuis 1954), au
1.
2.

Les historiens s'accordent pour parter d' «espace
limites de l'actuelle Les possessions française République françaises d'Afrique

nigérien»

pour désigner administrative

toutes

les régions ensembles: colonies.

comprises

dans

les

du Niger avant l'organisation Noire ont été regroupées et l'Afrique équatoriale

coloniale. l'Afrique occidentale

en deux grands

(A.O.F.) de huit colonies

française

(A.E.F.) de quatre

26

nord

d'un

Nigeria

expansionniste

(à qui l'indépendance

a été

promise

depuis

1956) et à l'est

d'une Fédération du Mali socialiste et confédéraliste (à compter de janvier 1959) a de quoi retenir l'attention des stratèges français, surtout avec les premières révélations du sous-sol saharien qui représente les neuf-dixièmes du territoire nigérien. Il importe donc, pour Paris, de suivre de près son évolution politique afin que toute transformation à intervenir soit conforme aux intérêts géo-stratégiques de la métropole. On constate précisément que les transformations politiques intervenues au Niger, entre 1957 et 1960, ont généralement eu une particularité qui justifie le choix chronologique:

- la première -

mise en application de la loi-cadre a failline pas s'y réaliser dans les mêmes

conditionsque partout ailleurs;
les dirigeants mis en place par cette réforme ont été parmi les premiers en A.O.F. à revendiquer, officiellement, «l'indépendance nationale immédiate» et à refuser de cautionner les projets français au Sahara;

- ils seront les seuls, avec Sékou Touré de Guinée, à recommander à leurs électeurs le rejet de la constitution de la Ve République française lors du référendum du 28 septembre 1958, les seuls à avoir échoué dans leur démarche et les seuls à connaître le premier «coup d'Etat» politique en Afrique noire moderne;
- les dirigeants promus à l'issue' de cet échec seront, eux, parmi les plus sollicités et les plus utilisés par les responsables français, notamment pour faire échec aux tentatives de regroupement confédéral en Afrique noire. Ils seront également les seuls, en A.O.F., à accepter la partition de leur territoire pour permettre la constitution d'un «Sahara français» par la création d'une organisation politico-économico-territoriale (OCRS) ; - le Niger d'après 1958 est, enfin, le seul Etat ouest-africain à suivre la Côte d'Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, à travers le Conseil de l'Entente, pour refuser obstinément t'indépendance vis-à-vis de la France, jusqu'au dernier moment. Son évolution politique et les transformations apparaissent dès lors intéressantes à étudier. qui aboutiront à cette indépendance

Par transformations politiques, il faut entendre l'ensemble des mutations que, sur le plan politique, te Niger a connues de mars 1957 à août 1960.Au-delàdu piège événementiel,ce qui est ambitionné ici, c'est l'analyse du processus qui les a provoquées ou qu'elles ont engendré et qui aboutit à faire du Niger un Etat indépendant.

A priori, tout porte à croire qu'au Niger, comme dans les autres ex-colonies, ces transformations, généralement inaugurées de l'extérieur, ont été programmées et menées à terme dans le cadre d'un jeu politique précis. L'indépendance à laquelle elles aboutissent, apparaît alors comme un cadeau de la métropole, une décolonisation généreuse de peuples incapables de se prendre autrement en charge, bref le fruit de la vague «cartiériste1» qui domine les débats sur la politique coloniale de la France en cette fin des années 1950 et en vertu de laquelle, à propos du Niger) il est suggéré une certaine «reconnaissance des

Nigériens [...] au Général de Gaulle qui donna aux possessions françaises
1. Le carliérisme par Raymond le «fardeau

est ce mouvement, né en France au milieu des années 1950, à la suite de la campagne déclenchée
Cartier, journaliste colonial» à Paris-Match, pour dénoncer volontaire, le «gaspillage» fait des fonds publics pour entretenir et militer pour l'abandon par Paris, de ce «fardeau».

27

l'indépendance...1».

Cependant,

le seul fait que ces mutations ont., par moments,

failli échapper

à tout contrôle extérieur, n'indique-t-iI pas qu'il ~xistait des conditions propres au Niger (et peutêtre externes aussi) qui les ont soit provoquées, soit favorisées, entravées ou facilitées, à un

moment ou à un autre de cette brève évolution politique? Pour bien les comprendre, il faut donc cerner ces conditionsafin de pouvoirrépondre adéquatement aux nombreuses interrogations qu'elles suscitent: comment la France a-t-elle réussi à faire échec, en septembre 1958, à une indépendance pourtant largement souhaitée par les populations et les dirigeants nigériens en place à Niamey? Par quelles méthodes et grâce à quelles complicités a-t-elle réussi à changer le cours des choses en sa faveur? - pourquoi tenait-elle tant à ce Niger apparemment si pauvre et sans avenir?

-

-par quelprocessus le Niger, qui a connu une dizaine de partis en douze années de pratique politique moderne (1946-1958) sous un régime colonial pur et dur, a-t-il abouti, en une année d'autonomie, à un régime de parti unique?
par quel processus ceux qui, deux années durant (de septembre 1958 à mai 1960), ont catégoriquement rejeté l'indépendance, ont-ils été amenés à laréclamerradicalementet à l'obtenir assez aisément (entre le 3 Juin et le 3 août 1960 ) ?

-

- quelles sont enfin, la signification (pour les Nigériens) et la portée (internationale) réelles de cette indépendance?
Un examen rapide de la question permet de constater que les transformations politiques, déterminantes pour le Niger, sont intervenues à troismoments importantsquijustifientle choix
du cadre chronologique. A partir de 1956, la IVe République comprend enfin que la France ne peut plus continuer à gérer ses colonies comme de par le passé. Le contrat qu'elle offre alors, sous l'appellation de loi-cadre (en juin 1956), entre en application avec les élections territoriales de mars 1957 et permet aux Africains de participer, pour la première fois, à la gestion de leurs propres affaires, dans le cadre d'une semi-autonomie interne. Avec l'avènement de la Ve République, ce premier contrat s'est trouvé dépassé. Par son renouvellement sous une autre forme, Jes territoires semi-autonomes deviennent des Etats membres d'une Communauté qu'ils forment avec la France (novembre-décembre 1958). Ce sont ces Etats proclamés qui deviendront des républiques indépendantes deux années plus tard (le 3 août 1960 pour le Niger). Cela permet aux Nigériens de prendre, officiellement, en main les destinées de la construction politique que leur lègue la France et de tourner la page de l'histoire coloniale de leur pays. La période d'étude s'arrête volontairement à ce point de départ de la gestion de l'indépendance. C'est précisément cette tranche de l'histoire moderne du Niger qui est la moins bien connue. Les gouvernants, qui ont conduit le pays à l'indépendance et qui l'ont dirigé jusqu'en avril 1974 (date de l'intrusion militaire dans la vie politique), ont savamment caché ou déformé la vérité afin de justifier, sans doute, les pendaisons et les exécutions publiques d'opposants des années 1961-1965, que l'on présentait comme étant des traîtres à la nation,des ennemis de l'indépendancedu Niger.Les militaires, à leur tour, pour mieux asseoir leur pouvoir, ont fait
1.
Alain Faujas, «La politique étrangère du Niger», Revue française d'études politiques africaines, (décembre 1971),

p.S? 28

table rase des luttes politiquespassées et proscrittoute référence à un parti ou à un homme
politique dont le souvenir peut provoquer un sursaut de résistance ou d'opposition à leur régime. Mener une étude d'une telle nature se révèle être un véritable défi dans la mesure où, pour la réussir, il faut s'intéresser aussi bien aux actes officiels qu'aux pratiques non officielles. Or ces dernières, généralement plus déterminantes dans les transformations étudiées, laissent rarement de traces pour la recherche historique. Ilest en effet.rare, sinon difficile,qu'une autorité coloniale consigne par écrit les interventions secrètes qu'ene a dû faire pour favoriser ou gêner l'élection ou l'action d'un leader africain comme il est difficile (mais pas impossible) qu'un responsable africain avoue les manipulations, tractations ou trucages dont il a bénéficié pour obtenir un poste ou un mandat. Même un document écrit, émanant de l'administration locale ou métropolitaine (acte officiel, lettre, mesure législative ou administrative), n'est pas forcément révélateur de la situation dont il traite: son caractère officiel, dans le contexte colonial, peut en effet être en porte-à-faux avec sa mise en oeuvre qui, elle, dépend moins de son contenu que des structures et des hommes en place pour son application, de la nature du contexte qui l'accueille ou de l'enjeu qui l'a motivé. Ainsi le premier chapitre de la première partie du présent livre traite des différentes forces politiques nigériennes pour mieux situer les luttes politiques dans leur cadre socio-culturel et historique. Cela permettra de voir comment les luttes du départ (contre la pénétration et la domination coloniales ou les injustices du système) se sont adaptées au cadre de la politique moderne introduite par la puissance coloniale, pour donner naissance à des partis, et comment ceux-ci se sont partagés l'opinion des populations. C'est par cet examen succinct du contexte politique à la veille du référendum de 1958, qu'il est possible de mieux cerner les enjeux du jeu
politique français

au Niger, le rapport des forces politiques locales et l'état d'esprit des populations

et des élites face à toutes les manoeuvres. D~bouchant sur le premier exercice du pouvoir par des Nigériens dans le cadre de la loi-cadre, ce. chapitre doit conduire à mieux comprendre les piétinements, les erreurs ou les audaces de certains leaders, et surtout leurs véritables motivations, à travers les différentes formations politiques. Le référendum constitutionnel de septembre 1958 est abordé dans le deuxième chapitre parce qu'il constitue un moment historique déterminant dans la vie politique du Niger. L'étude de l'ambiance politique autour du projet constitutionnel, de la campagne et du scrutin référendaires permettra de faire la lumière sur les méthodes employées par la France pour atteindre les objectifs qu'eUe s'est fixés. Par l'analyse des résultats, le travail tente de répondre aux accusations de fraudes et de manipulations portées contre les officiels français au Niger et leurs alHés. Les implications de ce référendum ont été à l'origine d'une grande crise politique (octobredécembre 1958) qui a provoqué des changements importants dans la vie politique du Niger, ce dont traite le troisième chapitre. Le quatrième chapitre, qui ouvre la seconde partie du livre, traite du dénouement de cette crise pour tenter de situer les responsabilités, de relever les complicités territoriales et extraterritoriales dans les changements qu'elle a provoqués, et d'en dégager les conséquences
pour fe Niger.

Le cinquièmechapitre,est consacré à l'étudede l'exercicede la nouvelle autonomie qu'accorde au Niger la co'nstitution de la Ve République française, pour voir en quoi ene se distingue de celle de fa loi-cadre, et comprendre dans quelle perspective elle s'inscrit. 29

Le sixième et dernier chapitre traite de l'évolution surprenante qui a conduit le Niger à l'indépendance alors que l'intégration d'une bonne partie de son territoire au «Sahara français» et son adhésion au Conseil de l'Entente semblaient préparer de nouvelles formes de mise en tutelle. Effet pervers d'une mise en dépendance ratée ou aboutissement d'une évolution programmée, quelle peut être, dans ces conditions, la nature de l'indépendance à laquelle accède
le Niger en ce 3 août 1960 ?

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PREMIERE
DE L'INITIATION L'AFFIRMATION

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PARTIE
POLITIQUE À NATIONALE

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