Littérature brésilienne et identité nationale

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296294547
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LITTÉRA TURE ET IDENTITÉ (Dispositifs

BRÉSILIENNE NATIONALE de l'Autre)

d'exclusion

Recherches & Documents AMÉRIQUES LATINES Collection dirigée par Denis Rolland avec Joëlle Chassin et Pierre Ragon Dernières parutions :
GUIONNEAU-SINCLAIR F., Messianisme et luttes sociales chez les Guaymi du Panama, 1994. GRUNBERG B., L'Univers des conquistadores. Les hommes et leur conquête dans le Mexique duXVlème siècle, 1993. LOPEZ A., La conscience malheureuse dans le roman hispano-américain. Littérature, philosophie et psychanalyse, 1994. NOUHAUD D., Etude sur Maladron, de Miguel Angel Asturias, 1993. PEREZ-SILLERJ., (sous 1acoordination de) La «Découverte» de l'Amérique? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires du monde,

1992. RAGON P., Les Indiens de la découverte. Évangélisation, mariage et sexualité,1992. ROUX J.-C., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 1821-1910,1994. SANCHEZ-LOPEZG., (sous 1adirection de), Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine, 1993. SINGLER C., Le roman historique contemporain en Amérique latine. Entre mythe et ironie, 1993. VIGOR C., Atanasio. Parole d'Indien du Guatemala. 1993. WUNENBERGER J.-J. (ed.), La rencontre des imaginaires entre Europe et Amériques, 1993. LOPEZ DEL CASTILLO I., Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994. TATARD B.,JuanRulfo photographe, 1994. VASCONCELLOS E., La femme dans le langage du peuple au Brésil,

1994.

En couverture: TarsUa do Amaral: Abapom (1929) in Arte no Brasil. Sâo Paulo: Abril Cultural SIA, 1979. (vol. 2, p. 699). @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-2802-9

Zilâ BERND

LITTÉRA TURE ET IDENTITÉ (Dispositifs

BRÉSILIENNE NATIONALE de l'Autre)

d'exclusion

Préface de Marc Angenot

Éditions L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ouvrages

publiés:

o que é Negritude?, Sao Paulo, Brasiliense, 1988. Introduçao à literatura negra, Sao Paulo, Brasiliense, 1988. Negritude e literatura na América Latina, Porto Alegre, Mercado Aberto, 1987. Vozes do Quebec (Antologia), Porto Alegre, Ed. da Universidade, 1991. (en collaboration avec J. Melançon) "Le peuple brésilien montre son visage" in MORIANA, A.G. & HART, c.P., Parole exclusive, parole exclue, parole transgressive, Montréal, Le Préambule, 1990. pp. 355-378. (Collection l'Univers des Discours). BrésiVQuébec: les bases d'une comparaison. Montréal, Ed. Balzac, 1992. (en collaboration avec Michel Peterson). BrasiLittéraire, Liberté 211, Montréal, 1994 (coédité avec Bernard Andrès).

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«Mais comme le disait déjà notre ancêtre Cunhambeb, tout en se repaissant avec délectation de la jambe d'un Portugais: laura ichê. Nous disons de même, nous autres ses descendants: M'emmerdez pas. C'est vachement bon.» Oswald de Andrade, Textes «anthropophages», 1929.

Remerciements à Maria de Lourdes Cauduro pour sa contribution à la publication de ce livre.

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PREFACE

Quand on fera l'histoire intellectuelle de notre temps, on devra faire une place centrale au nœud de polémiques autour des questions d'identité. Le retour en force des nationalismes réprimés ou assoupis, avec leur cortège de griefs et de ressentiment, les revendications des minorités ethniques, sociales, sexuelles brimées, les idéologies conviviales chargées de réenchanter un monde froid: on a vu naître et renaître de partout de l'identitaire, des dispositifs d'inclusion collective dans un «nous» chéri ou revendiqué - inclusions dont le revers est cependant l'exclusion, solidarités dont l'autre face est l'occultation de l'autre, sa mise à l'écart. Tout débat superficiel fait évaluer alternativement ces dispositifs identitaires comme la meilleure, - la plus évidente et la plus légitime -, et la pire des choses: la conquête par le groupe dominé de son identité est émancipation, «prise de parole», rejet de l'aliénation, liquidation de la honte, dépassement dans la chaleur collective de l'isolement et de la sérialisation des individus. Et cependant la revendication identitaire - on ne le voit que trop également peut être aussi repli, exclusivisme, xénophobie, peur et mépris de l'autre, des autres, capitalisation de griefs insurmontables, dénégation du «métissage» général des cultures; et encore imposture, automystification naïve ou retorse, invention de l'origine, du passé, invention de la tradition (Hosbawm), horreur 7

de la diversité et dénégation du présent. Le mot et l'idée floue d' «identité» sont un piège pour qui les aborde sans circonspection; les réticences motivées ou les approbations a priori ne peuvent éclairer en tout cas le problème qu'ils posent. Comparatiste, critique de la littérature brésilienne et notamment de la littérature négro-brésilienne, Zilâ Bernd était particulièrement bien placée pour réfléchir à l'articulation d'une «littérature nationale» et de son rôle dans l'histoire des identités au Brésil. Histoire justement: l'identité est un fait de représentation et de discours, quelque chose de produit dans une série de conjonctures dont chaque étape, loin de cumuler, désarticule et déconstruit les évidences identitaires qui s'étaient imposées à la génération précédente. Travaillant sur une grande littérature moderne qui a dû, dans sa phase romantique, s'émanciper d'une hégémonie littéraire européenne et ayarit de cette littérature une connaissance intime et perspicace, Zilâ Bernd fait voir que rien n'est moins stable, moins cumulatif, moins identique dans le temps que l'identité littéraire nationale. Que sans doute chaque génération règle ses comptes avec l'aliénation dépassée et avec elle-même, qu'elle dit quelque vérité alors même qu'elle sacralise, invente, idéalise, donne corps à ses espoirs et à ses refus. Mais que cependant le mouvement même des littératures, leur histoire «moderne» ne saurait pourvoir un peuple d'une essence immuable, que ce qu'une génération construit, la génération suivante va le déconstruire, réintégrer ce que le mythe identitaire avait laissé pour compte. L'identité par la
littérature, à ce compte, c'est le travail de Pénélope,

- peut-être

aussi le travail de Sisyphe: une tâche fatale toujours inachevée où la figure du tiers «exclu» vient toujours désarticuler les grands récits héroïques nationaux. En inventant l'Indien, en excluant le Noir, les premiers écrivains du XVIIIe siècle fabriquent une brésilianité qui leur servira à prendre distance vis-à-vis de l'hégémonie culturelle lusitane. Avec un sens précis des étapes historiques, Zilâ Bernd 8

fait percevoir la logique immanente de cette «invention» d'une littérature nationale, elle montre à la fois ce qu'il peut y avoir là de conquête d'un langage susceptible de donner des mots à des espaces, à des mœurs, à un «monde nouveau»; mais tenant les deux bords d'une même et conflictuelle analyse, elle fait appar81Û"e contradictions latentes de ces mythes «naïfs» et le les travail du «pas encore dit». Bien entendu, l'évolution littéraire que suit Zilâ Bernd ne s'interprète pas selon une logique de corrections successives, selon le vecteur d'un progrès par trial and error vers plus de justesse et moins de «fantaisie». A mesure que la littérature brésilienne se cherche une ou des identités, c'est la notion même d'identité qui se problématise, qui se camivalise, qui accueille enfm la diversité, qui se reconnaît dans l'hétérogène et dans l'inachevé. Les grandes recherches «indigénistes» des Origines, de l'Ame nationale sont toujours là, mais elles ne sont plus qu'une forme ironisée, parodiée. A la quête de l'Origine se substitue l'errance et le mélange. Une esthétique du collage intertextuel répond au désir d'intégrer l'hétérogène sans hiérarchie ni fermeture. Le projet «sacralisant» d'une littérature brésilienne, projet qui avait quelque rapport avec le mythe politique d'une société sang-mêlé mais avec «prépondérance» de la race blanche, se voit subverti par un modernisme «désacralisant», déstabilisant les visions homogènes de la Nation. L'ouvrage de Zilâ Bernd ne prétend pas à une démonstration univoque: il montre la concurrence des discours et des contre-discours, des œuvres canoniques et des écrivains marginaux qui veulent faire entendre la voix des exclus, des métis, des Noirs: il montre la littérature au service des idées reçues et des pouvoirs en place et la littérature trouble-fête, la littérature de ceux qui, laissés dehors, viennent troubler le festin culturel. La grande voix subtile et exigeante d'Edouard Glissant intervient à juste titre à ce point pour définir «l'homme nouveau» dans «la nécessité opaque de consentir à la différence de l'Autre». .Zilâ Bernd développe un projet d'histoire littéraire qui ne soit pas 9

évolutif, linéaire, finaliste et cumulatif, - une histoire littéraire cannibale: «La littérature brésilienne, écrit-elle, s'est constituée graduellement par des mécanismes successifs de dévoration des modèles préexistants. Même dans l'imitation (...) il Y a toujours eu des adaptations, des transformations, des formes de marronnage à partir des quelles le modèle n'était plus exactement le même.»

MARC ANGENOT Université Mc Gill, Montréal Centre Interuniversitaire d'Analyse du Discours et Sociocritique des Textes.

AVANT-PROPOS

LITfÉRATURE ET IDENTITÉ NATIONALE se propose avant tout d'identifier les dominantes littéraires des différents processus d'autonomisation à travers lesquels le concept de littérature nationale a été engendré. Notre préoccupation majeure est de mettre à jour les mécanismes d'exclusion (occultation ou invention de l'autre) et de transgression (récupération des discours exclus au long de ce processus). A cette fin, nous sommes partie des récits épiques fondamentaux de la littérature brésilienne - de la période coloniale au Romantisme (1836) -, caractérisés essentiellement par l'obsession de construire une identité nationale, pour arriver au Modernisme (1922) et aux auteurs contemporains, dont l'intention a été notamment de déconstruire l'excessive cristallisation des discours orientés vers une seu1e cible, qui était d'agencer les éléments mythiques et fondationnels afm de bâtir une littérature nationale. Cette vaste traversée nous a évidemment imposé des contraintes en ce qui concerne le choix des œuvres. Dans l'impossibilité d'aborder l'ensemble de la production littéraire brésilienne des origines à nos jours, nous avons orienté notre choix vers certaines œuvres où le projet de participer à la construction (et aussi à la déconstruction) de la nationalité nous a paru plus explicite. De l'ensemble des productions qui constituent le discours social (cf Angenot), nous avons privilé-

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gié le discours littéraire dans la mesure où il est le seul à pouvoir contenir d'autres discours: historique, scientifique, biblique, journalistique, religieux, etc. Pour concrétiser ce travail, nous avons été amenée à réfléchir sur le concept d'identité et à utiliser un cadre spécifique emprunté à des auteurs dont la réflexion théorique contribue au dévoilement de ce processus complexe de construction de l'identité nationale (dans lequel interfèrent d'autres discours que le seul discours littéraire). Dans ce sens, ce travail est tributaire d'essayistes tels que Régine Robin, Antonio Gomez-Moriana, Marc Angenot et Micheline Cambron, de l' «Ecole de Montréal»; Edouard Glissant, poète et critique antillais, et le maître sans conteste de la littérature brésilienne, Antonio Candido. Nous avons tenté de nous éloigner des cpncepts de nationalité fondés sur l'ethnocentrisme; notamment ceux qui envisagent la construction de l'identité nationale comme une cible fixe à atteindre, comme l'expression d'un «caractère national». Cette vision réductrice s'est imposée dans la littérature brésilienne jusqu'à très récemment et a eu pour l'un de ses plus ardents défenseurs le critique Aftânio>Coutinho: Le processus de nationalisation brésilienne se constitue en un mouvement d'affirmation nationale, de qilête d'identité, de quête d'un caractère national, d'affirmation de qualités particulières (Coutinho, 1973, p.24). Nous croyons que cette quête d'identité ne doit pas coïncider avec «la conquête d'un caractère national» pour la pure et simple raison qu'il n'y a pas «un» caractère national, ni une «essence brésilienne». Les récentes recherches en anthropologie ont largement prouvé qu'il n'y a aucun rapport entre les diverses «races» et la production d'objets culturels. La «diversité intellectuelle, esthétique, sociologique, n"est unie par aucune relation de cause à effet à celle qui existe, sur le plan biologi12

que, entre certains aspects observables des groupements hu~ mains» (Levi~Strauss, 1961, p.U). La question de l'identité nationale sera donc envisagée comme un des pôles d'un processus dialectique, comme un «moyen» indispensable pour entrer en relation avec l'autre, et non pas comme une «fin» en soi. La quête d'identité doit être vue comme processus, dans un mouvement permanent de déplacement, comme traversée, comme formation en devenir qui se construit par le biais des procédés successifs de reterritorialisation et de déterritorialisation (Deleuze et Guattari, 1977). La notion de territoire renvoie à l'ensemble de représentations qu'un individu ou un groupe a de soi-même. Notre but étant celui de mettre en question l'identité nationale, nous ne manquerons pas de rappeler qu'il s'agit d'un débat assez ancien dans notre littérature, remontant à José de Alencar (XIXe siècle). Machado de Assis, dans son fameux article de 1873, «Littérature brésilienne - l'instinct de nationalité», reprend le débat en attirant l'attention sur le fait que «la physionomie propre de la pensée nationale» ne se fera pas du jour au lendemain, mais petit à petit. De cet article nous pouvons tirer une leçon importante et très actuelle: déjà à la fin du XIXe, Machado critiquait l'opinion selon laquelle il n'y a «d'esprit national que dans les œuvres qui puisent dans des sujets régionaux» (Machado, 1873, p.32). Évidemment, une littérature en période d'affIrmation va surtout se nourrir de la sève que lui offre sa région, mais l'excès de couleur locale peut contribuer à l'appauvrissement de cette littérature. «Ce que l'on doit attendre de l'écrivain», ajoute Machado, est «un certain sentiment intime. qui le fasse devenir un homme de son temps et de son pays». De cet article émane une vision féconde qui,
sans se réclamer d'un prétendu universalisme
~

- qui

efface toute

prône un concept d'identité nationale qui ne se identité circonscrit pas aux couleurs du pays, mais qui assume entièrement sa physionomie littéraire, sans pour autant cesser d'incor-

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porer les problèmes universaux qui permettent à tout être humain de s'y reconnaître. Tout en reconnaissant la légitimité d'un certain instinct de la nationalité, l'auteur le plus important de la littérature brésilienne attire notre attention sur le danger que représentent les doctrines absolues et nous invite à réfléchir à ce qu'on doit exiger d'un écrivain: qu'il soit avant tout «un homme de son temps et de son pays, même quand ses thèmes sont éloignés dans le temps et dans l'espace». Par sa modernité, ce texte, pourtant bref, devient fondamental dans le cadre du débat de l'identité nationale. Il peut être interprété comme une alerte contre le fait d'associer systématiquement l'identité nationale à une homogénéisation des traits culturels, comme l'envisageaient certains auteurs essentialistes. Si nous revenons au corpus, le lecteur atterttif et connaisseur de la littérature brésilienne peut s'étonner de l'absence de certains grands auteurs de notre littérature tels que Machado de Assis, Joao Guimaraes Rosa, Jorge Amado, Erico Verissimo qui, à leur manière, ont essayé de retracer et d'influencer le parcours d'une littérature en quête d'autonomie, visant à sortir d'une situation périphérique et secondaire à laquelle étaient condamnés les projets littéraires hantés par le fantôme du passé colonial. Dans une recherche ultérieure, peut-être pourrions-nous inclure ces auteurs qui se préoccupent de la reconstitution et du dévoilement de vérités cachées par l'histoire officielle, en particulier du rôle des ethnies fondatrices dans la constitution du «peuple brésilien» et de son identité. Le présent ouvrage cherche plutôt à étudier les moments décisifs de la trajectoire du sujet colonial en quête de son dire, d'un dire qu'il a voulu autonome et représentatif d'une brésilianité. Le principe méthodologique qui nous a permis de cerner notre objet est lié à la mise en valeur des ouvrages exemplaires, des principaux tournants ainsi que des ambiguïtés du long cheminent de la littérature brésilienne à la recherche de son identité nationale. 14

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1. IDENTITE

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