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" MA " GUERRE D'ALGÉRIE ET LA TORTURE

De
254 pages
Né en 1933, l'auteur a participé aux combats d'Algérie durant quatre années, au sein de deux régiments parachutistes, mais aussi, pendant plus d'une année, dans un D.O.P (Détachement Opérationnel de Protection), celui de Sétif, l'un de ces organismes ayant pour mission d'obtenir des renseignements quels que soient les moyens utilisés. Là, il a approché la torture avant de la refuser à ses risques et périls, pour en rester marqué pour la vie. Depuis, en toutes circonstances, il a conservé son libre arbitre, au lieu de toujours se soumettre.
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« MA » GUERRE D'ALGERIE ET LA TORTURE J'étais lieutenant dans les D.O.P

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2779-4

Jean-Pierre

" COMES

« MA » GUERRE D'ALGERIE TORTURE

ET LA

J'étais lieutenant dans les D.O.P

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A Gilles, Pierre - Emmanuel et Stéphanie, mes enfants, pour qu'ils n'oublient jamais. "Quant à la torture, elle est née de la partie infâme du cœur de l'homme, assoiffé de
voluptés. JJ

Charles Baudelaire.

A VANT-PROPOS.

Entré dans l'armée le 1er octobre 1953 avec la promotion de Saint-Cyr HCeux de Dien Bien Phu ", je lui ai donné trente-sept années de ma vie, presque une vie entière, jusqu'au 2 août 1990. A la demande de l'entourage de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la défense, je suis resté quelques mois encore au cabinet civil du ministre. Le 14 juillet 1991, je croyais refermer définitivement cette longue page de mon existence. Mais un certain passé me poursuivit jusque dans ma retraite avec tout son cortège de fantômes. Bien des fois" mes enfants m'avaient entendu évoquer, ou plutôt raconter et raconter encore, mes années d'Algérie, celles passées dans les parachutistes, celles aussi passées dans le D.O.P. de Sétif, l'un de ces HDétachements Opérationnels de Protection" qui ont couvert l'Algérie entière de leur toile nauséabonde. Ils m'entendaient parler de peur et de courage, crier ma révolte, et mon rejet de la discipline militaire, parce que certains de mes chefs avaient voulu m'imposer d'accomplir des actes contraires à mon sens de l 'honneur et de la morale, et aussi exprimer le mépris qui était devenu mien, à l'égard du monde politique et de la hiérarchie militaire. Ils m'ont alors demandé de mettre par écrit mes souvenirs sur cette période qui avait tant marqué ma vie, les quatre années de Hma" guerre d'Algérie. J'ignore, maintenant encore, s'ils le faisaient par lassitude pour ne plus avoir à les entendre, ou pour les conserver inscrits dans leur mémoire. Peut-être pensaient-ils seulement que cet exercice pourrait calmer cette souffrance qui m 'habitait depuis que j'avais été confronté au problème de la

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torture. En faisant cet effort de mémoire, en revivant ce passé parfois douloureux, je me suis pris au jeu. Une fois mon écrit achevé, j'ai pensé qu'il ne fallait pas le réserver à ma seule famille. Au tout début de l'année1995, je décidais d'adresser ce texte à Jean-Pierre Chevènement en lui demandant d'accepter d'en écrire la préface. Il m'avait répondu dès la fin du mois: «Je partage sur beaucoup de points vos sentiments et vos indignations. J'ai été sensible aux passages que vous me consacrez. En l'état cependant, il me serait difficile de le préfacer. En effet je ne veux pas polémiquer, même indirectement, avec le Chef de l'Etat. ... Je serai heureux de vous voir si vous passez par Paris ...». Il m'a reçu au mois de mai suivant dans ses bureaux parisiens, l'essentiel de notre entretien portant sur ce manuscrit. n m'a demandé à nouveau d'enlever du chapitre intitulé Le Nuage" ce qui se
U

rapportait à François Mitterrand et de relier ce passé à l'Algérie actuelle. Il souhaitait enfin attendre que les élections municipales, alors proches, se soient déroulées pour donner suite à ma demande de préface. Après que je lui eus adressé une nouvelle version qui tenait compte de ses remarques, il m'avait écrit le 22 juillet 1995 : «Je vous confirme que je suis prêt à vous adresser une courte préface d'ici la fin du mois de septembre si cela vous convient.... Peut-être pourriez-vous essayer de uraccrocher " vos souvenirs à l'actualité algérienne: celle-ci ne peut être comprise de nos compatriotes Utelle quelle" et il faudrait leur faire comprendre comment hier aujourd'hui se prolonge... ». J'avais alors abandonné mon manuscrit sans chercher à le faire éditer. En effet, sans doute à tort, j'avais la sensation que le moment d'aborder le problème de la torture n'était pas encore venu. Quelque six années se sont écoulées depuis tandis que le quarantième anniversaire du cessez-le-feu approche. Certains ont enfin osé lever le voile et évoquer ce problème douloureux. Est-il certain qu'ils agissent seulement par noblesse de sentiments, ou bien est-ce pour soulager une conscience restée trop longtemps endormie? Une fois encore, tous ces mois passés dans un D.O.P. se

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sont emparés de mon esprit,. une fois encore j'ai dû revivre ce passé que j'aurais tant voulu oublier. A l'époque de l'Algérie, je n'avais pas accepté de pratiquer la torture. Je me trouvais pourtant dans un organisme qui considérait qu'elle seule permettait de remplir efficacement la mission de renseignement qui lui avait été confiée. Je n'en tire aucune fierté, et je ne me reconnais pas le droit de juger et de condamner ceux qui n'ont pas refusé de recourir à certaines méthodes dégradantes pour I 'homme, pour celui qui y était soumis mais aussi pour celui qui y avait recours. Je pense que ceux qui n'ont pas été confrontés à ce problème, qui n'ont pas eu à choisir entre l'acceptation et le refus de la torture, ont encore moins que moi le droit de juger et de condamner quelque quarante années plus tard.
De la Toussaint sanglante de 1954 au cessez-le-feu du 19 mars 1962, les événements d'Algérie ont causé la mort de plusieurs centaines de milliers de personnes. Pour certains, il y aurait eu cinq cent mille morts, un million pour d'autres, dans les rangs des Européens et plus encore dans ceux des Musulmans. Ces victimes sont en majorité imputables au F.L.N. et à son bras armé, l'A.L.N., parfois aidé par de simples villageois. Au sein même des willayas de l'A.L.N., les exécutions sommaires se comptèrent par milliers, conséquences de querelles intestines.

*
Ce sont, pour une part importante, les crimes du F.L.N. qui ont entraîné le recours à la torture et aux exécutions sommaires. Ceux qui condamnent aujourd 'hui ces actes, sont-ils certains des réactions qu'ils auraient pu avoir alors? Qu'auraient-ils fait après avoir ramassé les corps de civils européens déchiquetés ou estropiés à vie par une bombe déposée par une jeune femme musulmane à la terrasse d'un café d'Alger ou placée sous l'estrade de l'orchestre du Casino de la Corniche par l'un des employés musulmans? Comment auraient-ils agi en présence d'un suspect soupçonné de savoir où et quand pourrait être déposée la prochaine bombe?

Qu'aurions-nous fait, eux comme moi, si nous nous étions trouvés devant le corps d'une fillette égorgée après avoir été violée, ou si nous avions découvert les corps de dizaines 11

d'hommes, de femmes et d'enfants égorgés, éventrés, décapités, comme ce fut le cas pour des européens le 20 août 1955 à la mine d'El-Halia ou pour des musulmans le 28 mai 1957 à Melouza ? Sommes-nous certains, eux aussi bien que moi, que nous n'aurions pas éprouvé un désir de vengeance à l'égard des coupables pour leur faire avouer leurs crimes? Il est facile pour Noël Mamère de parler aujourd 'hui, depuis les bancs de l'Assemblée Nationale, de crimes contre I 'humanité et de prétendre exiger le jugement des coupables, suivi en cela par plus de la moitié des Français. Cinquante-six pour cent d'entre eux seraient favorables à ce que la France exprime sa
H

repentance

" d'après un sondage publié le 9 mai 2001.

* Ces opinions expriment certes un trouble moral, mais surtout une méconnaissance du problème. J'ai refusé la torture mais, aujourd'hui encore, je ne sais pas quels sont les véritables auteurs de crimes, non contre I 'humanité mais seulement contre des être humains. Etaient-ils ceux qui posaient des bombes aveugles et ceux qui égorgeaient des innocents, ou ceux qui essayaient de faire parler un suspect en espérant empêcher l'explosion de nouvelles bombes et la perpétration de nouveaux massacres? A ces derniers, il avait seulement été demandé de restaurer la sécurité, le pouvoir politique s'étant déchargé sur eux de ses responsabilités. Pour reprendre les paroles adressées par François Mitterrand à Georges-Marc Benamou, ceux qui ont participé à cette guerre, et en ont souffert, ont envie de dire à Noël Mamère et aux cinquante-six pour cent des Français qui semblent partager son opinion: «Jeune homme, vous ne savez pas de quoi vous parlez. » Je respecte le mutisme de ceux qui préfèrent toujours le silence et I 'oubli, et je respecte ceux qui, comme le général Massu, ont exprimé des regrets sur leur action passée. Par contre, je ne comprends pas et je ne puis que condamner ceux qui, comme le général Aussaresses, revendiquent bruyamment leurs actes passés sans remords ni états d'âme. J'ai eu honte pour lui, ou de lui, lorsque je l'ai vu apparaître à la 12

télévision, à une heure tardive. J'ai vu alors un homme honteux, qui chuchotait comme il l'aurait fait dans un confessionnal. Il avait prétendu, ce soir-là, n'avoir pas vraiment fait ce qu'il avait écrit avoir fait, mais il se refusait toujours à s'interroger sur son action passée. Ainsi a-t-il fait en sorte qu'il devienne difficile d'accorder un crédit quelconque à ses écrits comme à ses paroles. Lorsque j'ai été affecté au D.O.P. de Sétif, et que j'ai pris le risque de refuser la torture, je n'étais qu'un petit lieutenant de vingt-quatre ans. Pourtant, je m'étais alors posé quelques questions. Eux, quarante années plus tard, se contentent de se réfugier derrière le devoir d'obéissance. ils ne se demandent toujours pas s'il avait été honorable et
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bénéfique, ou non, de répondre à une barbarie moyenâgeuse, celle du F.L.N., par des actes barbares qui nous ramenaient à notre propre passé moyenâgeux. Ils ne se demandent toujours pas si l'armée française s'était ainsi grandie. Le F.L.N., par ses crimes, avait tendu un piège à la France, ... et l'armée, encouragée par un pouvoir politique défaillant, était tombée dans le panneau. *
C'est aux historiens qu'il appartient de faire la lumière, pour qu'un voile d 'hypocrisie ne recouvre pas à nouveau un passé moins honteux que certains veulent le faire croire. Pour accomplir ce devoir de mémoire, ils ont besoin de témoignages. Or ce n'est pas dans les archives françaises qu'ils trouveront les ordres verbaux, mais surtout pas écrits et signés, de Robert Lacoste ou du ministre de l'intérieur puis garde des sceaux de la défunte we république. Ils n y trouveront pas plus la liste des personnes torturées ou exécutées par l'armée. Mais ce n'est pas non plus dans les archives algériennes qu'ils pourront découvrir la liste réelle des exactions et des atrocités commises par l 'A.L.N., qui s'efforçait souvent d'attribuer aux unités françaises ses propres crimes.

* Les années se sont écoulées, nombreuses, depuis le cessezle-feu du 19 mars 1962. Beaucoup de ceux qui occupaient des postes de responsabilité élevés, ont déjà disparu. Le général Massu a quatre-vingt-quatorze ans et le général Bigeard quelque quatre13

vingt-six ans. Moi-même, le jeune lieutenant de vingt-quatre ans d'un D.O.P. d'Algérie, je serai bientôt septuagénaire. Ainsi, au cours des prochaines années, ceux qui peuvent témoigner de leurs choix, de leurs tourments, des images qui les hantent encore, disparaîtront petit à petit, l'oubli et le silence recouvrant définitivement leurs cendres. Des historiens, tels que monsieur Stora ou monsieur Duquesne, veulent déjà livrer le résultat de leurs enquêtes après avoir écouté de nombreux témoins. Durant quelques jours, ont défilé sur les chaînes de télévision, F.R. 3 en particulier, certains {, de ces témo ins {'. J'ai pu revoir ainsi le visage du père Penninoux que j'avais bien connu au SèmeR.P.C. en Algérie. Il avait été rappelé avec son contingent alors que, depuis la fin de son service militaire, il avait été ordonné prêtre. Le colonel Fourcade, commandant alors le ~e R.P.C., avait accepté qu'il serve en tant qu'aumônier, alors que ceux des urappelés" qui n'étaient encore que séminaristes, étaient obligés d'assurer les fonctions de chef de section. J'ai été surpris de l'entendre exprimer ses remords pour s'être tu, il se serait bouché les oreilles lorsque les cris des Utorturés" arrivaient jusqu'à lui, la nuit. Dans ce même régiment, à cette même époque, je n'avais jamais entendu de cris, je n'avais jamais vu d'Algériens torturés. Je l'avais revu quelques années plus tard, à Lyon, je crois. Il m'avait alors expliqué qu'il avait choisi d'entrer définitivement dans le UVicariat aux Armées" et de poursuivre son apostolat en tant qu'aumônier militaire après avoir été celui de la 25ème D.P. en Algérie. Même si ses déclarations, faites à la télévision, sont exactes, ses remords et ses prises de position sont bien tardifs. Ce même jour, j'ai pu entendre un udéserteur ". Sa Utrahison" avait été connue de tout le régiment: urappelé", il était alors affecté au SèmeR.P. C. comme moi et le père Penninoux, et y servait en tant que caporal-chef infirmier au P. C. du régiment. Il avait sans doute préparé sa désertion avant même son départ de France. En effet comment aurait-il pu trouver les contacts et les relais nécessaires pour mener à bien son action: il s'était évanoui en pleine nature et de nuit, en emportant son pistolet automatique, alors que le régiment se trouvait en opérations dans les Aurès. Face aux caméras de la télévision, il a pensé faire preuve de plus

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de "noblesse " en prétendant justifier sa décision par l'écœurement ressenti à la vue des atrocités auxquelles se seraient livrés les parachutistes: le capitaine Bole du Chaumont, que j'évoque dans ces pages, faisait, a-t-il affirmé, balancer les prisonniers du haut d'un hélicoptère en prétendant les envoyer sur Tébessa. A l'époque, les hélicoptères étaient rares,. ils ne servaient, lorsque le régiment avait la chance d'en avoir un à sa disposition, qu'à l'évacuation de ses propres blessés, en aucun cas au transport d'un prisonnier sur Tébessa ou à un vol sans retour. Si mes souvenirs me faisaient, et me font toujours souffrir, ces "témoignages" me heurtent. Le moment est sans doute venu de rassembler les témoignages, mais il faut les passer au crible. Ces propos entendus me font craindre que des historiens ne veuillent aller trop vite pour écrire "I 'Histoire". Il faut du temps pour s'imprégner de l'ambiance d'une guerre qui n'en portait pas le nom, et que l'on n'a pas connue dans sa chair. C'est pourquoi, comme d'autres, j'ai décidé de ressortir mon manuscrit de 1995 en l'actualisant. J'ai tenu à conserver ma liberté d'expression, qu'il s'agisse de François Mitterrand ou des Maghrébins.

J'assume seul la responsabilité de ce témoignage écrit sans avoir renouvelé ma demande de préface auprès de JeanPierre Chevènement. Je ne relate que des faits dont j'ai été l'acteur ou le témoin direct, et je n'exprime que mes sentiments personnels qui peuvent donc prêter à critique. Des noms manquent parfois,. ce n'est dû qu'aux défaillances de ma mémoire.

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Vingt-trois juin 1962 ! C'est le jour où j'ai dit adieu à l'Algérie, tournant le dos à quelque vingt années de ma vie, à ma jelU1esse entière. Je partais sans espoir d'y revenir jamais, ne le voulant pas ou ne le pouvant pas, rêvant pourtant de retrouver lU1 jour le pays de mon enfance, celui de mon innocence perdue pour avoir été le témoin iInpuissant de trop d'horreurs, pour avoir vu mes idéaux trahis par ceux qui auraient dû être mes guides. J'avais été désigné pour précéder le détachement précurseur chargé de préparer le retour en France du 3èmeR. P. I. Ma.1 qui devait tenir garnison à Carcassonne. Le jour se levait à peine lorsque je laissais derrière moi Sidi-Ferruch, plage appréciée des Algérois dans les temps heureux, avant que Bigeard n'en fasse la base arrière de son régiment. J'avais pris place à bord d'lU1e "Jeep". J'étais seul avec le conducteur, sans arme, tout connne lui, pour ne pas attirer la convoitise de l'A.L.N. dont les membres tenaient déjà le haut du pavé dans Alger. Ma tristesse était plus grande encore parce que, pour les vainqueurs, c'était la fête. Ce fut enveloppé d'lU1enuée de drapeaux du F.L.N., verts et blancs marqués en leur centre d'lU1 croissant et d'lU1e étoile rouges, que j'effectuais cette dernière traversée de la ville de mon enfance, ces mêmes drapeaux que, ces derniers mois, j'ai pu voir agités dans les triblU1es du stade de France, tandis que "La Marseillaise" était sifflée. Mes tympans étaient meurtris par les "youyou" stridents des fennnes qui se répondaient d'lU1eterrasse à l'autre, d'lU1 quartier à l'autre. Le véhicule se frayait difficilement lU1passage au milieu d'lU1e foule en liesse qui me regardait en se moquant. Des gamins, parfois des adultes, tendaient le bras sous mon visage, jusqu'à l'intérieur du véhicule, en faisant le "Y" de la victoire. Pourtant je ne leur en voulais pas; je comprenais leur joie
1 Les Régiments Parachutistes Coloniaux (R.P.C.) avaient pris la dénomination de Régiment d'Infanterie de Marine (R.P.I.Ma.) lors de l'accession à l'indépendance des anciennes colonies d'AfTIque. 17

que j'aurais partagée, aussi vive, si j'avais été l'un des leurs. Mais ils étaient vainqueurs, et moi... vaincu. En quittant Sidi-FeITUch, à une heure pourtant matinale, j'avais croisé une foule excitée. Elle convergeait vers le lieu, tout proche de la plage, où avait été érigée la stèle commémorant le débarquement des premiers Français. Elle venait là, en nombre, pour détruire ce symbole de "l'occupation coloniale", "insulte" portée à l'honneur de la nouvelle république. Mais cette populace vindicative ne devait plus trouver qu'un emplacement vide, dépossédée du monument qu'elle voulait abattre. Pressentant cette manifestation, peut-être prévenu par quelque indiscrétion, le 3ème R.P.I.Ma. avait tout démonté dans la nuit. Depuis, cette stèle se trouve à Carcassonne, dans la caserne Laperrine. Non, ce n'était pas au camp des vaincus que j'appartenais puisque nos gouvernants de l'époque affmnaient qu'il n'y avait pas eu de guerre d'Algérie. Je faisais seulement partie de celui des perdants, ces demi-solde de l'histoire qui sont battus sans avoir subi de défaite militaire. Tandis que la Jeep se frayait péniblement un passage, c'étaient les jours qui avaient suivi le cessez-le-feu qui hantaient mon esprit. Avec la compagnie de parachutistes dont j'assurais provisoirement le connnandement, j'avais été envoyé à une cinquantaine de kilomètres au Sud de Bou Saada dans un fief du M.N.A., le Mouvement Nationaliste Algérien, ennemi politique du F.L.N., avant d'en devenir l'ennemi militaire. Au début des années soixante, les services spéciaux français avaient soutenu et armé le "général" Bellounis dont les forces étaient solidement implantées à l'est de Djelfa, à trois cents kilomètres au sud d'Alger. Quelques conseillers militaires avaient même été placés auprès de lui. La France comptait alors sur son aide pour lutter contre les forces de l'A.L.N., mais il avait fait défection. Des troupes françaises avaient dû le combattre pour l'éliminer en trouvant, face à elles, les armes qui lui avaient été fournies quelques mois plus tôt. Dans la région de Bou Saada, où j'avais été envoyé, on avait tenté une expérience analogue en se servant d'un" colonel" se réclamant du M.N.A.. Pour sa part, il n'avait pas fait défection et le cessez-le-feu du 19 mars 1962 marquait pour lui et les siens 18

l'heure de l'abandon et des règlements de comptes. Depuis cette date, ses troupes et les membres régionaux du F.L.N. s'entretuaient. Onze de ces derniers avaient été assassinés, créant lUle situation explosive. C'était pour m'interposer entre ces frères ennemis que j'avais été envoyé dans cette zone perdue. Dès mon arrivée, des représentants du F.L.N., nos ennemis de la veille, s'étaient présentés à moi. Une manifestation regroupant plusieurs milliers de personnes devait avoir lieu le lendemain à l'occasion de l'enterrement de ces onze morts. Ils voulaient que nous fIXions ensemble nos attitudes respectives. En attendant que l'lul d'entre eux se décide à parler, je les regardais avec lUlecuriosité presque amusée. A travers leurs hésitations, à travers leur attitude presque déférente, je sentais qu'ils avaient encore peur de moi, lul lieutenant appartenant à l'lUle de ces mUtés qui avaient constitué leur plus rude adversaire. Leur chef avait enfin pris la parole: Demain à dix heures, nous nous rémUssons à la sortie de la ville pour enterrer nos onze camarades lâchement assassinés par ces chiens. La population viendra en masse et nous tenons absolument à sa présence. Notre service d'ordre l'encadrera et, pour cette cérémonie, il n'y aura auclUl débordement. En revanche, nous demandons que vos militaires restent à l'écart, là où ils sont actuellement: leur présence serait pour nous lUle provocation inadmissible. - Je tiens à pouvoir évaluer la situation par moi-même, sur place. Il est hors de question que je reste enfermé ici. Mes interlocuteurs avaient eu lul sourire amusé: - Nous serons très heureux que vous soyez personnellement parmi nous pour cet enterrement. Vous pourrez apprécier l'efficacité de notre organisation et l'attachement de la population à notre cause. A travers cette politesse presque excessive, j'avais compris le message: "Nous sonnnes maintenant les maîtres. Nous devons encore vous tolérer, mais vous n'avez plus à vous mêler de nos affaires. Nous acceptons tout au plus que vous soyez lul témoin, certainement pas lul responsable". Je m'étais ainsi retrouvé avec mon chauffeur et mon véhicule radio au milieu d'lUle populace surexcitée. Mais cette foule m'ignorait, connne si je n'avais même pas eu d'existence. Oh oui! Ce jour-là je m'étais 19

senti lUl vaincu au milieu de cette multitude qui manifestait son euphorie après sa "victoire" à travers des cris appelant à la vengeance. En traversant Alger aujourd'hui, c'était à ce " colonel" et à ses honnnes que je pensais. Je m'interrogeais sur leur sort, eux que j'avais aperçus la veille de l'enterrement à bord de limousines " Mercedes" couleur sable. Plus encore que moi, ils étaient, avec les harkis, les vaincus de l'histoire. Ils n'avaient plus d'autre avenir que la mort pour s'être rangés aux côtés de la France, ou pour avoir été manipulés par elle. * Aujourd'hui, en quittant l'Algérie, alors que j'aurais dû tourner la page, c'étaient les quatre années passées à combattre, en m'usant moralement, qui défilaient devant mes yeux. J'avais choisi la carrière des armes, guidé par des valeurs qui ont pour noms courage, esprit de sacrifice jusqu'au don de sa vie, sens du devoir et de la discipline, et surtout amour de la "Patrie", de la France. J'étais arrivé en Algérie pour me battre face à des adversaires que je voulais respecter. n y en eut que j'ai respectés, certains que j'ai rencontrés, d'autres que j'aurais aimé connaître. Il y en eut aussi qui, par leur cruauté, par leur barbarie, ne méritaient auclUlrespect. Il y avait ceux qui se battaient avec courage, et il y avait ceux qui assassinaient, violaient, éventraient. n y avait ceux qui mouraient en combattant, et il y avait ceux qui détruisaient, qui brûlaient, qui tuaient toute vie. * Depuis ce jour, les années se sont écoulées, nombreuses, et j'ai quitté l'armée. J'ai conservé intactes les valeurs de ma jelUlesse, sauf lUle, l'esprit de discipline. Depuis ces années de guerre passées en Algérie, je rejette toute autorité, militaire aussi bien que politique, qui paraîtrait contestable à mes yeux, parce que, dans ma jelUlesse, j'ai été trahi. Peut-être ne suis-je plus qU'lUl dinosaure croyant en des valeurs qui n'ont plus cours, en des valeurs oubliées par ceux du "nuage" qui n'ont d'autres dieux que l'ambition et l'argent. Le dinosaure que je suis maintenant, n'a rien oublié de cette époque lointaine. Des visages du passé viennent toujours me visiter lorsque le sonnneil me fuit.

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lE TEMPS DES IllUSIONS.

Le SèmeR.P.C. avait passé le mois de juillet 1956 en opérations dans la plaine de la Mitidja, à quelques dizaines de kilomètres au sud d'Alger. C'est dans cette zone qu'a été tué, le 14 juillet, le sous-lieutenant Antoine. Quelques mois plus tôt, il se trouvait avec moi à l'Ecole d'Application de l'Infanterie de SaintMaixent. Je le remplaçais aussitôt à la tête de cette section qui venait de perdre son chef. Peu après, le régiment avait quitté cette zone relativement calme pour le Constantinois, initialement dans la région de Bône. Il avait très vite rejoint celle de Tébessa, avec les Monts des Aurès et, surtout, les "Némentchas" connus de toutes les unités parachutistes pour la violence des combats qui s'y déroulaient. * Un matin du mois d'août, le SèmeR.P.C. s'était mis en mouvement pour sa première opération dans cette zone des Némentchas. La chaleur était torride, difficilement supportable. Nos vieux G.M.C., survivants de la guerre de 1939-1945 puis de celle d'Indochine, se tramaient péniblement en crachotant et en cahotant sur des caillasses au milieu d'un nuage de poussière. Dans l'après-midi, alors que notre convoi traversait un plateau désertique, les honnnes avaient été tirés de leur sonmolence, non par une quelconque embuscade, mais par une odeur pestilentielle empuantissant l'atmosphère. C'étaient, éparpillés sur plusieurs dizaines de kilomètres, les corps de dizaines de chameaux. Ils avaient été abattus par 21

l'aviation dans cette "zone interdite" quelques semaines auparavant, et ils se décomposaient maintenant sous le soleil brûlant. Durant des quarts d'heure qui nous avaient paru des heures, cette odeur nous avait accompagnés pour nous en laisser imprégnés pendant des jours. C'était en souvenir de cette rencontre que les parachutistes du régiment avaient baptisé "bœuf de Chéria" la viande qui leur était servie, viande qui n'était pas toujours tendre et dont l'origine était plus ou moins indéterminée, bœuf ou chameau. Dans les dernières heures de la nuit, les différentes unités s'étaient mises en brame pour atteindre avant le lever du jour les points qui leur avaient été assignés par le commandement de l'opération. Ma section se trouvait en attente à proximité d'un oued. Le lit, à sec depuis de longues années, tranchait un plateau désertique d'une profonde entaille. Une compagnie de la Légion étrangère progressait au fond de cet oued dont les issues étaient contrôlées et bloquées par d'autres unités. Tout à coup, des coups de feu claquèrent au fond de cet oued, et pour moi, enfm un ordre. Le capitaine me demandait de descendre au fond de ce thalweg, avec seulement un parachutiste armé d'un fusil lance-grenades. Je devais rejoindre cette compagnie de Légion pour lui venir en aide, si possible. Elle venait d'être bloquée dans sa progression par un groupe de "Fellouzes" solidement retranchés dans une cavité creusée jadis par les eaux, à un coude de l'oued Pour seulement apercevoir l'entrée de cet abri, il fallait s'en approcher à moins de vingt mètres, à découvert. Chaque fois qu'un légionnaire montrait le bout de son nez, il se faisait tirer connne un lapin. Déjà quatre honnnes de cette compagnie avaient été tués, une balle en pleine tête. Ainsi que je le prévoyais, au moment où je me suis élancé pour rejoindre les honnnes les plus avancés, abrités derrière quelques cailloux, des coups de feu ont été ajustés su mon tireur et sur moi. En bondissant avec mon parachutiste vers le pauvre abri des légionnaires, j'ai buté sur un corps. C'était celui du sous-lieutenant Colin, un officier faisant partie de la promotion de Saint-Cyr qui précédait la mienne, le commandant de cette compagnie de Légion. Il gisait là, avec un trou exactement entre les deux yeux, des yeux grands ouverts, figés dans la mort sur un rêve maintenant impossible. 22

C'était le premier tué que je rencontrais durant ces quatre années passées à combattre en Algérie, le premier d'une longue liste. Demain, j'aurais pu être à sa place, et pourtant je n'avais rien ressenti. J'avais reçu le baptême du feu, dans le Sud de la Tunisie, quelques semaines plus tôt. Ce n'était pas un accrochage bien intense, juste une maladresse qui nous avait mis dans une situation quelque peu périlleuse, mon commandant de compagnie de l'époque, son chauffeur, son radio et moi-même. Notre Jeep s'était retrouvée isolée des autres véhicules de la compagnie au fond d'un oued, lui aussi desséché, avec quelques fellaghas tout autour. Ces derniers ne s'étaient pas rendu compte de notre isolement, et il ne s'était rien passé de fâcheux. Pendant ces quelques minutes, j'avais pu lire sur le visage du capitaine et de son chauffeur les ravages que pouvait faire la peur. L'image de ces regards paniqués s'était gravée en moi, et dans l'avion qui me conduisait de Tunis à Alger, elle était encore présente. Je me demandais pourquoi des honnnes, des militaires connne moi, pouvaient subitement être paralysés par la frousse à l'instant où la mort les approchait. Ce fut dans cet avion, seul avec moi-même, que je m'étais vacciné contre la peur pour la vie entière. Je me suis fait le serment de toujours accepter la mort sans pour autant la rechercher, mais sans la craindre. C'était pour cela qu'aujourd'hui je restais indifférent. Le lieutenant Colin était étendu là, une balle entre les deux yeux, demain ce pouvait être mon tour, et c'était sans importance. Avec mon tireur et son fusil lance-grenades, je m'étais empressé de bondir jusqu'aux cailloux derrière lesquels s'abritaient les légionnaires les plus avancés. Toutes nos tentatives pour atteindre l'abri des rebelles restèrent vaines: il était impossible d'ajuster avec quelques chances de succès l'entrée de la grotte adverse, les tirs des fellaghas étant trop précis à une aussi courte distance. Finalement, les légionnaires avaient demandé que quatre jerricanes d'essence leur soient livrés sur les hauts du thalweg, 23

juste au-dessus de l'entrée de l'abri. Ils les ont attachés ensemble en y joignant une grenade offensive. Ils la dégoupillèrent et laissèrent tomber le tout. A l'explosion de la grenade, l'essence s'est enflannnée. Il ne s'est écoulé qu'une petite poignée de secondes, et sept honnnes sont sortis les bras en l'air après avoir jeté leurs armes devant eux. Ils n'ont pu faire que quelques pas avant que tous les légionnaires présents ne fassent feu. Les sept fellaghas tombèrent, le corps criblé de balles. Ces combattants de l'A.L.N. s'étaient rendus en jetant leurs armes, et pourtant ils avaient été abattus sans la moindre hésitation. Pourtant je n'avais pas été choqué, et, aujourd'hui encore, je ne trouve rien à redire: les légionnaires avaient vengé leurs morts, en particulier leur chef. Je m'étais dit que j'aurais été satisfait si j'avais eu, moi aussi, la conviction que mes parachutistes auraient vengé ma mort si j'avais été à la place du lieutenant Colin. Je tentais de me persuader que les légionnaires auraient laissé la vie sauve à ces rebelles s'ils s'étaient rendus rapidement après avoir été localisés. Je l'aurais sans doute fait, non par grandeur d'âme mais parce qu'un mort ne peut plus parler. *Les semaines passèrent. Souvent le régiment était reparti en opérations dans les Aurès et les Némentchas, dans cette zone où les forces rebelles tentaient de franchir en masse la frontière tunisienne pour alimenter en honnnes, en armes et en munitions les maquis d'Algérie. Les accrochages étaient nombreux. Il y avait dans nos rangs des morts, et des blessés, et des armes récupérées sur l'adversaire, et des morts plus nombreux encore dans les rangs de l'A.L.N.. Puis, avec l'autonme, les "rappelés" qui constituaient la majeure partie des effectifs du régiment, ont été rendus à la quiétude de leurs foyers, là-bas, en France, très loin de tout cela, presque dans un autre monde. Ils ont abandonné et la peur, et le froid, et le sol dur connne couche, et les rations de combat connne festin, individuelles ou collectives. Ils ont laissé aussi, loin derrière eux, et la camaraderie, et la boîte de bière partagée entre copains, et les étreintes des filles des B.M.C., les Bordels Militaires de Campagne, des étreintes trop rapides car il fallait laisser la place à tous ceux qui attendaient leur tour. Jusque là, ils étaient des "Paras", et maintenant ils devenaient des "Vétérans". A la même époque, se préparait l'intervention 24

francobritannique sur Suez, destinée à dégager le Canal fenné par le colonel Nasser. Nos quelques engagés nous ont été retirés pour être affectés aux régiments qui allaient participer à l'opération. Le commandement réalisa que le Sème R.P.C. n'était plus en état d'être engagé face à des forces adverses souvent plus nombreuses et mieux équipées que lui. Le 2ème R.E.P., Régiment Etranger Parachutiste, fut désigné pour le remplacer dans cette zone opérationnelle usante pour les honnnes et les matériels. Le régiment quitta donc Tébessa pour s'installer plus au nord du Constantinois. On répartit les compagnies dans de gros villages de colonisation, à une cinquantaine de kilomètres de Philippeville, là où il avait été possible de trouver des hangars inoccupés et suffisannnent vastes pour servir de cantonnement. TI lui était accordé trois mois pour reconstituer ses effectifs avec des parachutistes africains peu aguerris et les entramer pour recouvrer des capacités opérationnelles suffisantes pour être à nouveau engagé dans la région de Tébessa. La compagnie à laquelle j'étais affecté s'était retrouvée à Auribeau, gros bourg proche de Saint-Charles et de Jemmapes. * Un soir, le capitaine Bole du Chaumont qui commandait alors cette compagnie, avait convoqué ses chefs de section pour leur donner ses ordres pour la journée du lendemain: la compagnie était envoyée à Constantine, une simple mission de présence. Il avait pris soin de nous préciser que nous devions revêtir les tenues de défilé. Il nous demanda, cependant, de prendre la totalité de l'annement et la dotation opérationnelle de munitions car on ne pouvait exclure l'éventualité d'une embuscade sur une route où elles étaient fréquentes. Le lendemain matin, j'avais rassemblé mes parachutistes dans la tenue voulue pour aller "parader" en ville. Je n'avais même pas pris la peine d'enfiler des chaussettes sous les "rangers" bien cirées qui avaient remplacé mes "pataugas" de toile avec lesquelles je courais dans le djebel à travers broussailles et rochers. Le convoi roulait doucement, brinquebalant sa cargaison d'honnnes somnolants. Brusquement il s'était arrêté. Un agent de transmission remonta notre colonne de véhicules pour nous prévenir que le 25

capitaine convoquait les chefs de section, et que les personnels devaient débarquer des camions. Bole du Chamnont nous expliqua la situation: lU1eunité du secteur avait été accrochée par lU1groupe de fellaghas, retranchés dans les rochers qui coiffaient le sonnnet d'lU1ecolline toute proche de notre route. Cette unité n'arrivant pas à venir à bout de ce groupe, notre mission sur Constantine était annulée. Nous devions intervenir contre les rebelles. Pour cette action, le connnandant de secteur nous allouait lU1hélicoptère "Sikorski" d'lU1 modèle tellement ancien qu'il ne pouvait transporter que quatre parachutistes par rotation. Il désigna ma section pour être héliportée en premier. Nous avons décidé qu'il fallait donner l'impression aux fellaghas que l'hélicoptère ne faisait rien d'autre que de tourner autour de leur position. Les honnnes devaient grimper rapidement par paquet de quatre et sauter dans le dos des rebelles, au plus près de leurs emplacements, en espérant ne pas être repérés par eux. Ma section était réduite à douze honnnes. J'en laissai huit avec mon seul sous-officier pour les rotations suivantes, pour partir dans la première avec mon radio et mes deux parachutistes les plus aguerris. La ruse avait réussi. Bientôt tous mes parachutistes étaient rassemblés autour de moi, à moins de cent mètres des rebelles qui ne soupçonnaient même pas notre présence. Il ne nous restait plus qu'à nous approcher plus encore des rochers, puis à donner l'assaut pour venir à bout de ce groupe. J'avais laissé le sergent Morel, baptisé "NelU1oeil" pour avoir perdu lU1œil à Dien Bien Phu, avec mes deux fusils-mitrailleurs. Ils prendraient en enfilade l'arête de la colline pendant que je progresserais avec les quelques honnnes restants. Je lui avais précisé qu'il devrait me rejoindre dès que je lui en ferais signe. Après avoir vainement tenter de passer par la droite, j'avais réussi à m'infiltrer par la gauche, à flanc de colline, du côté où elle plongeait vers lU1thalweg, profond, avec lU1evégétation abondante. Lorsque j'avais été repéré avec cinq de mes honnnes, je me trouvais à distance d'assaut, à moins de cinquante mètres des rochers. J'ai fait le signe convenu pour que le sergent "NelU1oeil" me rejoigne. Les fusils-mitrailleurs pourraient ainsi m'appuyer puis couper l'itinéraire de repli des fellaghas. En dépit de mon insistance gestuelle, mon sergent ne bougeât pas. Je devais apprendre par la suite que c'était Bole du Chamnont qui s'était 26

permis de lui interdire de me rejoindre. C'était maintenant sur nous que les rebelles tiraient. Un de mes h0111lTI.es tomba, blessé. J'ai désigné de la main le fellagha qui venait de faire feu: le haut de son corps se découpait, bien visible, dans l'échancrure d'un rocher. Pourtant mes parachutistes ne le voyaient pas. Peut-être paralysés par les balles qui claquaient tout autour d'eux, ils tiraient au hasard tandis que l'ho111lTI.eontinuait à c nous canarder.

Je me suis alors saisi du fusil du parachutiste le plus proche de moi. J'ai ajusté soigneusement le fellagha et j'ai fait feu à trois reprises. A chaque impact je pouvais voir le corps de l'ho111lTI.e agité de soubresauts. Son fusil finit par glisser de ses mains et son corps resta immobile. Alors que la nuit allait tomber, les survivants abandonnèrent leur refuge. Je n'avais pu l'investir faute d'appuis. Nous avons eu beau tirer de toutes nos armes, ils dévalèrent la pente et disparurent dans les couverts. Avec mes cinq parachutistes nous avons gravi les quelques mètres qui nous séparaient de la position maintenant abandonnée. Et là, je me suis trouvé devant l'ho111lTI.e je venais de que tuer. Il était tombé en arrière, une balle en pleine tête, une autre dans la poitrine à hauteur du cœur, la troisième enfm dans le ventre. Son arme, un fusil de guerre, était toujours à ses côtés. Je le regardais, immobile, C0111lTI.e indifférent au monde qui m'entourait. Ils sont toujours nombreux ceux qui volent au secours de la victoire. Très vite le S0111lTI.et la colline s'était rempli de soldats de bruyants à défaut d'avoir été brillants. C'étaient ceux des autres sections de ma compagnie et de l'unité locale qui avait demandé notre aide. Un grand nègre appartenant à cette dernière s'était précipité sur le fellagha que je venais de tuer, et s'était emparé de son arme pour la brandir en signe de victoire, croyant ainsi apporter la preuve de son courage. Il savait que ses chefs lui accorderaient une citation pour avoir ramené ce fusil même s'il n'avait rien fait. Lentement je m'étais tourné vers ce soldat noir, et je l'avais regardé. Mais je n'avais rien dit. Je me foutais de tout, de ce fusil qui échappait au bilan de ma section, de cette soldatesque 27