Maghreb en textes

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296316683
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Maghreb en textes
Ecriture, histoire, savoirs et symboliquesBeida CHIKHI
Maghreb en textes
Ecriture, histoire, savoirs et symboliques
Essai sur l'épreuve de modernité dans
la littérature de langue française
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-polytechnique
75005 Paris@L'Hannattan 1996
ISBN: 2-7384-4103-3Collection Critiques Littéraires
dirigée par Gérard da Silva
Dernières parutions:
DESPLANQUES F. et FUCHS A., (textes recueillis par), Écritures
d'ailleurs, autres écritures (Afrique, Inde, Antilles).
CHAULET -ACHOUR c., (avec la collaboration de S. Rezzoug), Jamel-
Eddine Bencheikh.
DEVÉSA J.-M., (sous la direction de), Magie et écriture au Congo.
TOSO-RODINIS G., Fêtes et défaites d'Eros dans l'œuvre de Rachid
Boudjedra.
NGAL G., Création et rupture en littérature africaine.
BEKRI T., Littératures de Tunisie et du Maghreb, suivi de Réflexions et
propos sur la poésie et la littérature.
KADIMA-NZUn M., (sous la coordination de), Jean Malonga écrivain
congolais (1907-1985).
SCHUERKENS U., La colonisation dans la littérature africaine (essai
.de reconstruction d'une réalité sociale).
PAGEAUX D., Les ailes des mots, 1994.
BENARAB A., Les voix de l'exil.
BARDOLPH J., Création littéraire et maladie en Afrique, 1994.
BOUTET de MONGI M., Boudjedra l'insolé, 1994.
NGANDU NAKASHAMA P., Le Livrelittéraire, 1995.
GOUNONGBÉ A., La toile de soi, 1995.
BOURKIS R., Tahar Ben Jelloun, la poussière d'or et laface masquée,
1995.
BARGENDA A., La poésie d'Anna de Noailles, 1995.
LAURETTE P. et RUPRECHT H.-G. (OOs),Poétiques et imaginaires.
Francopolyphonie littéraire des Amériques, 1995.
KAZI- TANI N .-A., Roman africain de languefrançaise au carrefour de
l'écrit et de l'oral (Afrique noire et Maghreb), 1995.
BELLO Mohaman, L'aliénation dans Le pacte de sang de Pius Ngandu
Nkashama,1995.
JUKPORBen K'Anene, Etude sur la satire dans le théâtre ouest-africain
francophone, 1995.
BLACHERE J-C., Les totems d'André Breton. Surréalisme et primiti-
visme littéraire, 1996.
CHARD-HUTCHINSON M., Regards sur la fiction brève de Cynthia
Ozick,1996.
ELBAZ R., Tahar Ben Jelloun ou l'inassouvissement du désir narratif,
1996.
GAFAm Hafid, Lesfemmes dans le roman algérien, 1996.
CAZENA VE Odile, Femmes rebelles Naissance d'un nouveau roman
africain au féminin, 1996
CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant de Minerve, Les
écrivains et leurs lectures philosophiques, 1996.PROLOGUE
La modernité n'advient pas comme une
opération logique. historique. La modernité est une
intrusion chaotique et subie. (A,Meddeb)
Parcourir les nouveaux textes maghrébins de langue française,
c'est découvrir un espace ouvert dans lequel l'écriture est devenue
comme par nécessité une activité de démolition. Inachèvement,
expression chaotique, destruction des codes de lisibilité et de
vraisemblance, fragmentation, mélange des genres, amorce et rupture
presque simultanées de divers plans de réflexion, fauchage systématique
du sens... Le tout tendu vers la recherche de l'inédit, vers un non-lieu de
la clôture, pour le maintien perpétuel de l'oeuvre en chantier.
Le chantier de démolition semble être le principe de fondement de
la modernité dans l'art en général, dans l'écriture en particulier.
Démolition au sens expérimental, au sens où celle-ci pennet de découvrir
des éclats de mots, des fragments, des possibles à l'état brut, des risques
qui font que les oeuvres s'accrochent les unes aux autres pour l'échange
ou le dialogue, la caution ou l'authentification, pour l'acte fécondeur ou
la réviviscence décisive, et surtout pour le rendez-vous avec l'avenir, qui
s'exprime intensément dans cette accélération du rythme de la recherche
scripturale caractérisant les nouveaux textes maghrébins. Je pense, par
exemple, aux textes de Farès, Khatibi et Meddeb.
Je ne reviendrai pas ici sur le trajet suivi par la littérature
maghrébine ni sur la façon dont s'est négocié le passage d'un
espace/temps historique à un autre. Des choses décisives ont déjà été
dites à ce sujet. Je m'installe d'emblée dans l'interrogation de quelques
textes, représentatifs d'une expérience limite de l'écriture dans son
"intrusion chaotique et subie" et dans son activité de fragmentation et
7Maghreb en textes
d'inachèvement, non seulement pour cerner la notion de modernité mais
pour en observer aussi les effets et les enjeux au-delà de ce que Meddeb
appelle "l'urgence de la modernité". Toute la question est dans la
tension, les contradictions, les conflits, liés au statut aléatoire de l'écriture
maghrébine de langue française; elle est aussi dans la peur de la
forclusion et des signes creux et usés, ou inaudibles et inintelligibles,
dans le sentiment profond, avoué ou non, d'être ici et maintenant dans
une situation d'impasse: comment, dans une poétique moderne de
l'inachèvement et de l'énigme, produire l'intelligible et éviter
l'incommunicable? C'est qu'il y a, d'une part le désir de singularité et de
survie dans le concert universel des écrivains, qui n'est qu'à la condition
que tout texte maghrébin de langue française soit un événement, d'autre
part la relation avec autrui et la relation au monde (mais quel monde ?),
autrement dit "la visée (et la vision) d'une communication sociale" dont
parle Barthes. L'une et l'autre sont, pour ces écrivains, des plus
problématiques. La constitution même de leurs textes n'est qu'une ruse
permanente destinée à satisfaire toutes sortes d'exigences, souvent
contradictoires.
La notion d'impasse, pressentie de façon fulgurante par Kateb
Yacine, est le point de départ de ma réflexion, sans doute pour contrarier
le point de vue qui ne considère dans les nouveaux textes maghrébins que
leur possible contribution au renouvellement des techniques. La
dynamique de rupture soudaine et radicale de ces derniers avec la
tradition classique et leurs propositions originales de transformation des
genres séduisent, d'autant qu'elles paraissent compenser les manques
laissés en France par le Nouveau Roman, trop occupé à chercher les
moyens les plus efficaces de régler ses comptes avec la représentation;
trop occupé à dire qu'à faire...! La littérature maghrébine, comme la
littérature sud-américaine, ne connaît pas cette lenteur dans l'acte de
réalisation de la nouveauté ni la vanité de son discours d'intention.
La situation inconfortable, dans laquelle se trouve l'écrivain
maghrébin, le pousse à une action plus énergique. Cette action, on la
retrouve dans le foisonnement de trouvailles techniques qui n'en fmissent
pas de surprendre, mais sans jamais susciter un questionnement génétique
l. Dans le cadre d'une lecture socio-historique, le Nouveau Roman peut être
perçu comme une littérature du deuil. La désintégration des catégories de la
représentation aurait quelque chose à voir avec la crise des valeurs motivée, entre
autres, par la désintégration de l'empire colonial.
8Prologue
capable d'aller au.delà du seul domaine littéraire; et la seule
préoccupation du critique demeure l'émergence de la forme nouvelle.
Pourtant, la forme spasmique de l'écriture, animée par les allers.
retours en saccades du vraisemblable au fantasmatique dans la quasi-
totalité des textes qui nous intéressent, a quelque chose à voir avec
l'image du sujet. Julia Kristéva nous dit que "le trait radical du
vraisemblable sémantique est la ressemblance" (Sémiotiké, p. 82). Est tout discours qui est en rapport de similarité et de reflet
avec l'autre. Il est le lieu naturel d'un discours littéraire qui se projette
dans l'Autre qui lui sert de miroir, le lieu où le "je" se reconnaît dans
l'Autre qui l'accrédite. Le texte offre alors l'aspect d'une surface lisse
qui renvoie le sujet à son destinataire dans "la présence infranchissable
du locuteur s'écoutant parler dans son interlocuteur". L'échange
intelligible avec le destinataire peut aller jusqu'à la jonction du "Même"
et de "l'Autre" pour construire l'image d'un Moi reconnu, unifié.
Lorsque le miroir se brouille et que la reconnaissance ne se fait plus, le
vraisemblable se transforme en fantasmagorie. L'image du texte
hétéroclite et disloqué est image d'un "Je" en difficulté. On y lit
l'angoisse de l'intraduisible. Plus de perspective spéculaire, plus d'écoute
possible, et cela peut aller jusqu'à la surdité absolue: "Je ne pouvais, écrit
Khatibi dans Amour bilingue, partager l'impartageable" (p. 70).
Le phénomène est d'abord lié au problème linguistique. Les effets
de cette situation prothétique G'ai une langue mais elle ne m'appartient
pas) peuvent traduire à eux seuls, et de manière tout à fait édifiante,
l'itinéraire de la littérature maghrébine de langue française. Le parcours
de chaque production en est soigneusement balisé. Sa situation et son rôle
historiques sont dominés par leur toute puissante signifiance. Des
premiers romans de Feraoun et de Dib aux derniers nés des années 80,
l'étrange des formes indécidables s'impose progressivement jusqu'à
refouler totalement, par une tension infligée à la langue française (chaque
mot étant devenu suspect! ), le lisible et le vraisemblable. Quelque chose
de semblable à un déchirement kafkaïen est constamment en jeu dans
cette écriture qui n'en fmit pas de se débattre dans l'imbroglio des
références culturelles et historiques. Et plus cette littérature avance moins
l'intégration naturelle, souhaitée sous forme de syncrétisme, semble
possible. Le clivage déjà amorcé entre écrivains de différentes langues
n'est-il pas en train de se renforcer, et le retour de l'extérieur dans un
espace originaire dangereusement compromis?
9Maghreb en textes
La recherche du chef-d'œuvre post-moderne est-elle la seule visée
du discours littéraire maghrébin? C'est certes ce qui affleure à la surface
des textes romanesques et des essais à travers l'exhibition outrancière des
références et l'usage abusif du principe de collage; mais le souci de
l'intelligibilité et du sens fécond demeure, sans que l'on sache jamais
exactement vers qui le message est dirigé. On croit volontiers Meddeb
lorsqu'il nous dit que quand il écrit, il ne le fait pour aucun lecteur, mais
toujours pour lui-même, et que "quand quelque référence atteint pour lui
la clarté et la précision, qu'elle est agréée par le texte, elle s'impose
d'elle-même,,2. Le rêve de Khatibi d'une "littérature autre selon une
pensée non moins autre", avec ses retombées poétiques et fantasmatiques
et son dessaisissement d'une antériorité pesante, se montre aussi peu
démonstratif quant à la question du destinataire. Pourtant les écritures de
Farès, Khatibi, et Meddeb tomberaient littéralement en ruines sans le
support d'un interlocuteur, d'une espèce d'auditeur imaginaire, construit
par une forte activité de mise en scène, qui ressemble aux formes
narratives de certains écrits freudiens. Se pose alors la question du retour
d'écoute. Celui-ci, lorsque le destinataire est défini, s'inscrit d'emblée
dans le livre sous la forme d'une parole double qui soustrait ce dernier au
monologue. Son absence entraîne inévitablement l'écriture vers une
impasse. Les spéculations critiques sur l'expérience katébienne ont
touché du doigt, à travers le cheminement de l'oeuvre, la relation entre
cette espèce de perdition du sujet dans son écriture et l'angoisse de
l'impasse qui n'allait pas tarder à se manifester. Cette relation mérite
qu'on s'y attarde, d'autant que c'est la même qui, dans les nouveaux
textes, empêche le "surgissement heureux" tant attendu et leur donne ce
caractère d'inachevé. "Je rêve d'une phrase qui tombe de tout son poids
(si léger soit-il) qui m'entraînerait avec elle..." écrit Khatibi en final
d'Amour bilingue, revendiquant une écriture moderne pleinement
contemporaine, et exigeant une lecture tout aussi moderne et
contemporaine.
L'étroite solidarité entre écriture et lecture est le signe d'une
responsabilité vis à vis du présent et de l'avenir. Mais à trop suivre les
balisages à travers les bigarrures du texte la lecture bute et se détruit
contre de faux repères. Faut-il alors s'étonner de voir l'écrivain et son
critique renvoyés dos à dos? L'impasse n'est pas seulement celle de
2. ln Parcours maghrébins, Alger, n° 5 fév. 1987.
10Prologue
l'écriture, obstinée dans la répétition de conceptions esthético-
idéologiques déjà fortement saturées et dans lesquelles la confme l'outil
linguistique d'emprunt, mais celle aussi de la critique qui, dans ses
tentatives de remotivation des lectures, fait de l'écrit maghrébin un
prétexte à des reprises théoriques et interprétatives conformes à "la
modernité du moment", structuralisme, sociologie, psychanalyse, sans se
donner les moyens véritables d'éviter l'arbitraire et l'aporie. Pour
l'écrivain des lendemains de l'indépendance tout se passe comme si la
condition de survie se trouvait dans l'espace médian entre les langues, ou
dans l'effervescence cosmopolite. La problématique du Même et de
l'Autre sur la ligne du conflit colonial n'ayant plus sa raison d'être, il
s'agit maintenant d'échapper au déjà-dit, au déjà-créé, de vivre à son tour
son "bouleversement scriptural", sa "différence intraitable" dans sa
"pluralité irréductible". La recherche d'une expérience esthétique,
capable d'usages différents dans le champ de la littérature, s'impose à
l'écrivain; à cela s'ajoute la volonté d'articuler à la littérature une
réflexion critique sur ce que peuvent être et doivent être la machine
d'écriture et ses fonctions d'ancrage et de suppléance, sur ses possibilités
de forger un "dehors maghrébin irréductible". Et, dans le même temps,
cette réflexion dénonce en retour certaines lectures critiques
particulièrement réductrices.3
Pour inaugurer leur "ère du soupçon", ces écrivains ont choisi
délibérément de faire évoluer une situation linguistique et culturelle
conflictuelle vers l'utopie d'un langage bilingue ou plurilingue
"amoureux", d'écrire dans plusieurs langues "en jouissance"4, et
d'occuper le signifiant vide qui sépare/unit l'Orient et l'Occident. Reste à
savoir si un déjà dit, exprimé dans une autre langue est vraiment voué à
une naissance neuve, si le berbère et l'arabe transmis par la langue
française, "sustentent, par leur absence même, l'imagination créatrice."
Toute la difficulté est de se dégager de l'antériorité oppressante, quelles
que soient sa nature et son origine; antériorité ou trace, trop visible et trop
identifiable, d'une répétition capable d'encombrer fatalement le seuil de
l'avenir. L'effet escompté est l'étrangeté: "Maghrébi, le pays des grandes
3. Propositions critiques souvent habitées, ici et là, par les idéologies réductrices
et récupératrices des cultures institutionnalisées.
4. Valeur de "jouissance" à prendre au sens psychanalytique; notion
incontournable dans les textes qui nous intéressent.
11Maghreb en textes
ouverturesde l'Etrange" écrit quelque part Nabile Farès. Mais l'étrangeté
produite, dans des œuvres comme Nedjma et Le Polygone étoilé, par un
travail de sape qui rompt tous les ponts, par cette espèce d'ivresse et de
jubilation presque naturelles, semble, dans les nouveaux textes, quelque
peu atrophiée. En compensation, les auteurs ont recours à l'énoncé plus
ou moins explicite et quasi-obsessionnel d'une revendication
polyculturelle accompagnée d'une profusion de références culturelles,
soumettant ainsi leur pensée voyageuse à une sorte d'expérience des
limites. La part la plus belle étant réservé au métalangage théorique et à
la méditation sur les arts et les textes fondateurs de la modernité. L'un
des objectifs de ces références est de situer le texte élaboré et d'en
susciter le mode d'appréhension. Mais, dans le champ restreint de la
littérature maghrébine de langue française, cette thématique référentielle,
par ses effets répétitifs d'une oeuvre à l'autre et d'un auteur à l'autre,
[mit par sécréter un phénomène de stéréotypie dominé par le freudisme,
les philosophes du soupçon comme Hegel, Nietzsche, Heidegger, par les
mystiques musulmans, en l'occurrence les grands maîtres du soufisme,
par certaines figures mythiques particulièrement opérantes dans les
réseaux de sens à faire valoir, par la poésie de contestation
baudelairienne, rimbaldienne, mallarméenne. En bref, est bien venu dans
ces textes tout ce qui ne conteste plus au monde "son caractère pluriel,
inquiétant et énigmatique" (Nietszche).
Ce projet insurrectionnel commence avec la quête du signifiant
vide, lieu utopique de l'écriture en migration. Ceci suppose une dérive
vertigineuse et un décentrement perpétuel, effet essentiel d'une pratique
excessive de l'hétérogène, selon la pensée même, "une pensée en
construction dans un ordre sans fondement", comme l'écrit Khatibi. Ces
"clichés" de la modernité, qui s'imposent à des degrés divers selon les
œuvres, ne sont pour certains lecteurs, ici et là, que l'expression d'une
modernité tapageuse conforme à une littérature d'artifice dont le seul
mérite est d'organiser techniquement et de façon maîtrisée un réseau
luxuriant de références intellectuelless.
Je me limiterai à dire, pour l'instant, que ces clichés assurent
d'abord une fonction d'ancrage dans la réalité socio-politique d'une
génération d'écrivains qui tentent de lutter"contre tous les Orients et les
Occidents qui les oppriment et les désenchantent" (Khatibi, La Mémoire
S. Cf. Jacques Madelain, L'Errance et l'itinéraire, Paris, Sindbad, 1983, p. 17.
12Prologue
tatouée, p. 108), et qui se constituent une généalogie en opérant le rapt de
tous les textes en quête d'un "point aveugle" (Heidegger), et en prenant
position à travers leur médiation au pouvoir décapant: "Nous nous
retrouvions, écrit Assia Djebar dans Ombre Sultane, entravées là dans cet
occident de l'Orient, ce lieu de la terre où si lentement l'aurore a brillé
pour nous que déjà de toutes parts le crépuscule vient nous creuser"(p.
172)6.
Je reste convaincue que ce rapt n'altère en rien l'originalité des
trajectoires suivies par chacune des productions retenues dans le corpus.
Il s'agit de productions spécifiques, représentatives d'une expérience
limite de la littérature maghrébine, et qui, tout en signifiant l'impasse,
portent en elles des possibilités encore insoupçonnées de la contourner.
"Nous touchons ici, nous suggère Derrida, au point de la plus grande
obscurité, à l'énigme même de la différence, à ce qui en divise justement
le concept par un étrange partage. Il ne faut pas hâter de décider. Deux
éperons, telle est l'échéance. Entre eux l'abîme où lancer, risquer peut-
être l'ancre"7.
Dans la littérature maghrébine, la modernité a commencé à se
manifester dans une communauté d'intention selon laquelle il fallait
substituer la création à la représentation et à l'expression, et faire
produire au langage "le monde qu'il ne peut plus exprimer"(Gaëtan
Picon)8. Communauté d'intention mais aussi de structures au sens de
constantes formelles en référence au point de vue de Poulet, comme
"liaisons qui trahissent un univers mental et que chaque artiste réinvente
selon ses besoins". Structures solidaires de formes et de significations. Et
par rapport à la quête incessante d'un narrataire et à la façon dont chacun
excède la rupture déjà amorcée par Kateb Yacine, la lecture prendra en
considération la pratique de l'écriture ainsi que cet ensemble signifiant
dont elle dispose, le texte, ensomme avec ce qu'il a d'excessif dans son
geste de contestation théorique et formelle. Il s'agira de l'évaluer
parallèlement au travail de description du système signifiant et de son
interprétation, en privilégiant les aspects par lesquels la contestation
excessive trouve son origine dans cette activité de démolition du langage
propre à ces textes exclus ou refoulés à un moment ou à un autre, ici ou
6. Ombre sultane, Paris, Lattès, 1987.
7. ln L'Ecriture et la diffirence, Paris, Seuil, Coll. Points,1967, p. 48.
8. Cité par Jacques Derrida, op. cit. p. 15.
13Maghreb en textes
là, par l'histoire littéraire. On pourrait retrouver, si l'on suit Phillipe
Sollers, "une durée conçue comme temps des langues" et un espace
ouvert pluridimensionnel "en position de penser l'achèvement d'une
histoire et son passage à un autre niveau"9. La théorie de l'écriture, qui
sert de fondement au texte maghrébin, nous importe essentiellement dans
sa recherche des effets de transgression d'une langue à l'intérieur d'elle-
même pour lui donner "une fonction de langues" (Sollers). Cette
transgression ne peut s'interpréter qu'à l'intérieur d'une référence au
concept d'Histoire sans cesse redéfmi par le texte et son hors-texte. L'on
verra alors que l'intérêt des nouveaux textes maghrébins est à saisir dans
ce "présent" même qui les méconnaît et qu'ils tentent de dénoncer.
Je n'ai pas fait jusqu'ici allusion à une quelconque catégorisation
des productions intégrées à mon corpus. J'ai parlé de textes sans préciser
s'il s'agissait de romans, de poésies, de théâtre, d'essais ou de nouvelles.
La raison en est que les genres y sont partout mêlés. Le passage de la
forme romanesque au poème, à l'essai ou au théâtre, joue comme une
contestation de la validité théorique des genres arrêtés et, par conséquent,
comme générateur de la forme nouvelle, c'est à dire, de quelque chose
qui solliciterait une grande liberté de ton, suivrait les caprices de
l'imagination et de la sensibilité ainsi que l'exige le préalable posé de
l'oeuvre inachevée et du processus de fragmentation, qui érige en loi la
transgression même des lois du genre. Cependant, si l'appellation
"roman" persiste sur les couvertures, elle répond à une exigence de
commodité éditoriale et ne gêne nullement l'écrivain dans la mesure où le
roman est sans doute le genre le plus libre, surtout s'il a, à son origine, le
projet butorien du "roman comme recherche". Ce projet, motivé par une
transformation de l'environnement et du contexte, l'est aussi par la
séduction exercée par divers courants d'idées étroitement contemporains
dont l'écrivain est tenté de tester les pouvoirs énergétiques dans un
investissement fictionnel tout en se réservant le droit de les suspendre, de
les remanier ou d'en arbitrer les conflits, ou encore de les renforcer en
fonction des seules exigences de l'écriture et de la médiation réflexive
que le texte construit forcément. C'est de cette façon que l'écrivain
échappe à l'appartenance à une seule idéologie et que, sous couvert de la
quête du signifiant vide, de l'effervescence cosmopolite, de la
démultiplication de l'histoire, de l'épanouissement paganique, l'écrivain
9. L'Ecriture et l'expérience des limites, Paris, Seuil, Coll. Points, 1968.
14Prologue
déploie une seule et même stratégie, le voyage à travers des fragments
d'espace, de temps, de textes, d'histoire et de culture, mais aussi de
concepts et de références, en essayant de restituer le flot ininterrompu de
la pensée sans souci de l'articulation logique ou chronologique, encore
moins de l'effet "incompatible" ou "inconciliable". Bien au contraire, cet
effet est recherché parce qu'il anime la transgression des lois du genre et
la dérive de l'écriture d'une langue à l'autre et, par là même, préserve la
disponibilité esthétique et idéologique. Il faut souligner qu'en dehors de
ces orientations générales la fragmentation ne satisfait pas, d'un texte à
l'autre, aux mêmes exigences, ne possède pas tout à fait le même statut,
et n'a pas forcément les mêmes objectifs. Mais dans tous les cas la
fragmentation, lorsqu'elle s'adjoint le support d'un interlocuteur, cherche
à faire participer à la constitution du livre, à sa structuration propre, un
destinataire dont le profil reste à déterminer. Le livre en train de se faire
rappelle constamment son caractère d'inattendu, de neuf, lequel génère,
mais dévoile peu, son propre mode d'emploi. Mode d'emploi qui relève
de la démolition et intervient dès l'ouverture en s'opposant au protocole
de lecture de la tradition classique dont la fonction est de rappeler les lois
du genre et son mode de lecture strictement codifié. N. Farès écrit en tête
de L'Etat perdu:
Ce livre n'est ni un poème, ni un roman, ni un récit. Simple
parole, qui sous la voûte des polices et des arrestations creuse ce privilège
d'être au-delà de l'insignifiance. Paroles lancées à l'intérieur du livre
comme éclaboussures de vies mordues, il plaide malgré l'ostracisme
auquel il est soumis pour le devenir d'autres paroles, éloignées des mises
en gardes ségrégatives. Pour ce qui est en lui-même ouvert ou migration
entretenue au-delà des vents, des conflits, des époques, des exploitations,
il plaide nomme la déchirure - non pas simplement d'être ou de n'être pas
- mais celle plus intime aux différences d'être en plus ou en moins par
simple juridiction. /...1 Il n'est pas photo, miroir que l'on trimbale, ni
roman-photo, ni reportage: parole pratique de l'immigré qui refusant
l'enfouissement général des rites et des juridictions, expose là ce qui de
lui ou d'elle est insupportable à vivre: à comprendre.
Ici tout travaille à mettre distance toute écriture/lecture codifiée,
ritualisée, donc inapte à saisir "l'impossible génération du Vrai dans
l'Ouvert &" (L'Etat perdu p. 12).
15Les topiques entre exil etfondationL'horizon des topiques
Les lieux sont en principe des formes vides;
mais ces formes ont eu très vite tendance à se remplir,
toujours de [a même manière, à emporter des
contenus, d'abord contingents, puis répétés, réifiés.
La Topique est devenue une réserve de stéréotypes, de
thèmes consacrés, de "morceaux" pleins que ['on
place presque obligatoirement dans le traitement de
tout sujet. (Roland Barthes, Communications n° 16, p.
207).
J'ai fait référence, en introduction, à des écrivains représentatifs
de la modernité littéraire maghrébine, Nabile Farès, Abdelkebir Khatibi
et Abdelwahab Meddeb. J'ai tenté d'annoncer les lieux. qui en font des
écrivains. contemporains de tous ceux dont les créations sont habitées par
la même inquiétude, le même désir de formuler un devenir entre la fiction
et l'Histoire, la même "énigme", la même inconnue, pénétrées par les
mêmes questions, secouées par la même crise2, la même tension entre
impasse et passage, nomadisme et fondation. Crise de l'histoire, crise
subjective ou crise de la parole, les textes la disent dans une "répétition
.. Lieux communs que j'appellerai "Topiques", selon la définition qu'en donne
R. Barthes dans "L'ancienne rhétorique", Communication, n° 16, p. 198.
2. Crise au sens de "Krisis: moment ou action qui sépare, dénonce, achève ou
guérit"; crise comme commencement d'une histoire, comme"trouée hasardeuse",
rendus possibles par une tension excessive, qui produit l'explosion et secoue
l'inertie. Cette notion me paraît essentielle dans l'approche de la modernité.Les topiques entre exil etfondation
générale"3 proche par moments du ressassement. Répéter les choses est
une façon de les apprivoiser et de repousser la fatalité de leur magistrale
autorité. Ce peut être aussi une épreuve de la parole face aux sens non
repérables et aux conflits des interprétations, un renforcement du dit face
aux risques d'implosion d'un texte entraîné par l'allégresse
métaphorique, laquelle perpétue la question, amplifie l'énigme et fait de
tout livre un "livre de sable". Ou s'agit-il tout simplement de "répéter"
comme un enfant qui prépare sa réserve pour l'avenir... ?
Devant la difficulté du sujet à se raconter sa propre histoire,
œuvre invente des substituts et puise dans les savoirs et les domainesl'
qui l'entourent tous les possibles capables de domestiquer la blessure, de
la faire entrer dans le domaine du connu, de la marchandiser dans un
champ commun universel. En ce sens la modernité produit, en même
temps que ses fonctions de balisage des circuits de la pensée, ses lieux
communs destinés aux opérations de transfert d'un champ culturel à
l'autre, d'un mode de création à un autre, et d'un artiste à l'autre. Ces
lieux, que j'appellerai désormais "topiques", je me propose de les
analyser dans leurs expressions maghrébines: celles, inaugurées par
Kateb Yacine, dépositaire du message de Jean Amrouche, et poussées à
leurs limites chez les écrivains cités, mais aussi celles qui émergent dans
un parcours amorcé dans le classique puis dérivé vers la fragmentation et
l'énigme, expression de la difficulté d'être dans l'impasse historique et
culturelle. Je pense à Mohamed Dib, Mouloud Mammeri et Assia
Djebar. Moins tapageuse, la modernité chez Rachid Mimouni s'inscrit
dans le thème et l'image et sollicite un traitement différent à partir d'un
pôle consensuel et non plus conflictuel.
Les Topiques et leur fonction
3. Nous verrons, dans la partie consacrée à la réflexion psychanalytique, et
intitulée "L'étranger professionnel", le sens de cette "répétition générale" ou
"échoïsation". Pour le moment, je l'inscris dans une théorie de la réception. Tout
écrivain étant d'abord lecteur, les topiques sont "lues", puis "écrites"et
"réécrites". Dans le texte, l'écrivain, par le traitement qu'il fait des "topiques",
apparaît d'abord comme "lecteur", et la fiction comme histoire des textes lus et
de leurs commentaires.
18L 'horizon des topiques
La "topique", comme notion, est repérable d'abord dans la
communauté d'intention qui anime les créateurs maghrébins. Poètes
"voleurs de feu", poètes "voyants", poètes en quête d'illuminations, les
Maghrébins, toujours en partance pour des lieux. neufs et une pensée
autre, amorcent avec leurs dérives rimbaldiennes une double critique de
l'histoire aliénée/aliénante et du savoir reproductif. Topiques donc
comme liaisons thématiques et formelles formulant un univers mental et
un esprit d'hypothèse ouvert à toutes les possibilités. Liaisons pour une
expérience solidaire de pensée opérant avec les catégories du "comme
si...". L'inquiétude, l'état de crise et le manque de soi à soi, engagent les
écrivains dans les mêmes histoires, les font prisonniers des mêmes
fictions. Les lieux communs, formels, thématiques, intellectuels, tels que
la fragmentation, la position insulaire, la déglutition des savoirs, la
séparation fondatrice, l'ouverture de véritables scènes théoriques, font
figures désormais de propositions thérapeutiques reconnues de tous,
créateurs et lecteurs, analysants et analystes, et aussi de possibilités
ouvertes à des bases argumentaires fortes, allant du spécifique à
l'universel, et inversement. Ces propositions établissent un vaste réseau
de synonymies autour de "l'inconnue" commune ainsi qu'un dialogue
susceptible de percer l'impasse et d'accéder à la parole autre: "La pensée
du 'nous' vers laquelle nous nous tournons ne se place, ne se déplace plus
dans le cercle de la métaphysique (occidentale), ni selon la théologie de
l'islam, mais à leur marge. Une marge en éveil." (Khatibi, Maghreb
pluriel, p. 17).
Lorsqu'elles sont retenues, ces propositions, vastes réservoirs de
raisonnements, suscitent toutes sortes de rapports, d'opérations, de
classifications des idées, surtout de celles qui mènent à l'opposition, à la
différence, à l'identité, à la hiérarchie, à la marge, en attendant le lieu
central, encore inoccupé, où devrait avoir lieu l'acte fondateur. Par
exemple, les propositions mystiques, psychanalytiques, historiques, ou
plastiques sont des bases fécondes capables de générer ou de régénérer le
sens et de le doter de multiples dimensions; mais aussi de jouer un rôle
extrêmement réflexif pour les sujets, pour leur reconnaissance mutuelle
dans le continuum de l'écriture et de la lecture. En réfléchissant des
positions d'écriture et de lecture, les lieux communs activent des
fonctions d'appel en produisant les images de ceux qui les ont déjà
habités. Nous verrons plus loin comment les fonctions d'appel produites
par "l'effet Ibn Arabi", "l'effet Nietzsche", ou "l'effet Freud" ceinturent
et gèrent d'une part la tension ontologique entre l'un et le multiple en
19Les topiques entre exil etfondation
faisant miroiter l'osmose possible dans un espace conflictuel et assurent
d'autre part, dans une relation analytique, le transfert de l'objet théorique
et la récupération de "ce qui a été perdu".
En rapprochant les similaires, les Topiques provoquent ou font
ressortir les différences. Elles peuvent être tour à tour stimulation du
dialogue ou détente dans une relation duelle entre, par exemple, Islam et
Occident, Islam et psychanalyse, nomadisme et fondation, tradition et
modernité. Dans tous les cas de figures, les Topiques relatent l'histoire
des compulsions de convergences entre le désir de pérennité et la
nécessaire transition entre le dire-après et le dire-avant, entre la voix qui
invente et celle qui répète, entre la position intéressante dans la
fourmilière des savoirs et le splendide isolement de celui qui veut trouver
le chemin de sa propre pensée.
La délimitation des champs
Peut-être faudrait-il, à présent, parler des rôles que jouent les
Topiques dans la délimitation des territoires, des champs intellectuels, et
à l'intérieur de ces territoires et de ces champs, de la constitution des
groupes et de l'appartenance motivée d'un individu à un groupe. Peut-
être verrions-nous que les corpus, dans le domaine littéraire et critique, se
constituent à partir de ces Topiques dans lesquelles se réalisent des
rencontres et leurs commémorations.
Ce sont des Topiques, telles que je les ai repérées, qui m'ont
permis d'aller vers les espaces de conversations projectives et de sous-
conversations commémoratives entre Jean Amrouche, Kateb Yacine,
Nabile Farès, Abdelkebir Khatibi et Abdelwahab Meddeb, et d'expliquer
leur contemporanéité avec certains philosophes-poètes ou philosophes-
artistes appartenant à d'autres aires culturelles et à d'autres époques. J'ai
pu voir ainsi que Mohamed Dib, Mouloud Mammeri, Assia Djebar et
Rachid Mimouni empruntent des itinéraires moins marqués par le désir
de rencontre, mais ne négligent pas l'écoute et les emprunts nécessaires à
l'expression et à la communication d'un état de crise. Pour ces derniers,
les discours et les savoirs échangeurs s'avèrent moins pressés, plus
discrets, moins audacieux, et surtout plus fidèles à leur commencement
Ils n'en acceptent pas moins les règles du jeu imposées par la circulation
d'une pensée moderne, fondatrice, maghrébine, inaugurée par Jean
Amrouche dans L'Eternel Jugurtha, précisée, enrichie par Kateb Yacine
20L 'horizon des topiques
dans Le Polygone étoilé et déployée par nos trois jeunes écrivains-
penseurs autour de ce qui fait son essentialité: l'interprétation symbolique
et le processus de symbolisation dans la chaine de transmission et de
transformation d'une légitimité comme "don"et comme "devenir". La
nécessité de s'amarrer à cette pensée n'échappe ni à Dib, ni à Mammeri,
ni à Assia Djebar, et encore moins à Mimouni qui fait de la te<:hnique le
support de son argument sur la modernité.
Les Topiques, relais amplificateurs, sont pleines d'aspérités,
d'énigmes, de références pléthoriques, lesquelles menacent de dérives
multiples la fiction, l'écriture et l'expérience personnelle du sujet. On
peut entrevoir, dès la première lecture, les risques auxquels sont
confrontées les écritures de Farès, Khatibi, et Meddeb, dans ce jeu
permanent de retrait et de dévoilement, d'immersion dans l'image
d'autrui élaboré par le discours, anonyme désormais, de la psychanalyse
ou de l'ontologie, de la religion et de la philosophie La confusion des
voix et leurs dérives peuvent être le produit, parfois diabolique, de
l'encerclement des Topiques; lorsque celles-ci échappent à la maîtrise de
l'énonciateur, elles s'imposent comme de pures citations avec leur
autonomie agissante.
Entre l'exaltation de la poésie et l'inconfort de la pensée, la
Topique' est un lieu en partage, familier dans son étrangeté même, mais
non vraiment sécurisant. Il ne s'agit pas d'un lieu de confort moral ou
intellectuel qui fait s'év-anouir, derrière des déterminations de vérités
générales, toutes les angoisses. Les Topiques qui nous intéressent sont au
contraire des lieux de questions percutantes, des confrontations
d'énigmes où se réinvente sans cesse l'inconnu et où s'interrogent l'Etre
dans son essentialité, les sociétés et les civilisations dans leur existence
problématique, les lieux où tremblent les concepts et où se rejoignent
pléthore et pénurie de sens. Lieux en deça desquels semblent vouloir
rester Boudjedra et Ben Jelloun, par exemple, dont les productions tablent
sur des effets calculés, à faibles risques, et dans le respect des systèmes
conceptuels déjà constitués; alors que les textes que j'ai sélectionnés, sont
des lieux d'effets simultanés, parfois incontrôlés4, souvent inattendus, qui
provoquent les savoirs et déstabilisent les concepts. Entre l'impatience
qui habite les uns, soucieux de rendre au mot fiction son sens
philosophique, et la pesanteur qui ralentit les autres, un lieu où conjurer
4. Cf. Henri Meschonnic: Modernité, modernité, Paris, Verdier, 1988.
21Les topiques entre exil etfondation
l'impasse et frayer le passage; un lieu, ou un livre, qui ne serait pas
seulement une caravane transportant les savoirs d'Orient en Occident et
d'Occident en Orient, et ne retenant pour soi que la conceptualisation du
vide5.
Un livre plutôt où communier, où inventer des lieux à travers les
sentiers de la création.
Les Topiques commefrayage
Si j'ai risqué moi-même dans cette littérature expérimentale et
hypothétique un frayage par les Topiques, c'est d'abord pour exprimer
ma perplexité devant la radicalité d'une expérience ontologique de la
référence, devant le statut très instable des œuvres, devant des
comportements textuels pris entre le ludique, l'ornemental et
l'implication profonde dans les questions graves du sens multiple de
l'écriture et, par delà, de l'histoire. Une histoire qui concerne l'auteur,
son lecteur, ce qui est en jeu dans leurs échanges, qui les motive et les
conditionne, et ce sur quoi ces échanges se répercutent.
Ma perplexité aussi devant les indiscernables, les irréels du temps,
de l'espace, les dissymétries, les interpénétrations des mondes, des
visions, des champs, leurs constructions et leurs démolitions par le seul
pouvoir de l'écriture et de son irréel, surtout lorsque le sujet est
convaincu que "la vérité, selon le propos de lamel Eddine Bencheikh, est
au bout de l'irréel,,6.
Tout en menaçant la fiction, les Topiques peuvent s'inverser,
devenir des lieux forts de fictionnalisation, introduire à un autre type de
rapports ontologiques et substituer au monde réel un monde fictif,
supposé réel. La critique elle-même est alors "supposée" professionnelle
puisqu'elle ne peut échapper aux nouvelles catégories générées par la
5. C'est le jeu outrancier des références culturelles qui entraîne tous ces textes du
côté de l'essai; l'expérience littéraire se vit, s'écrit, se raconte, se commente; par
là, elle accède à une relation ontologique très dense, qui devient elle-même objet
du livre.
6. Je reviendrai sur l'inscription de l'irréel à partir de ce qui constitue l'une des
topiques que j'appréhende dans le présent essai :Les mille et une nuits. Voir à ce
propos J.E. Bencheikh: "Ces failles au fond desquelles..." in Intersignes n° 2,
Paris, Alef,1991.
22L 'horizon des topiques
fiction théorique qui crée, dans les relais d' appropriation-
désappropriation, des effets de. familiarité particulièrement inquiétants.
Effets qui brouillent les rôles et les positions de l'écriture et de la lecture
et qui, d'un double à l'autre, construisent un sujet labyrinthique. Car la
relation écriture-lecture, dans Son caractère maghrébin et dans ces corps
étrangers qui s'enflent en elle, ne joue-t-elle pas à répéter sans cesse
l'angoisse de la dépossession et de l'impossibilité du lieu-origine-d'un
savoir?
Ainsi, la psychanalyse n'est vraiment plus la psychanalyse de
Freud; celui-ci en est dépossédé et elle, réinventée. Mais par qui? Par
Farès, par Khatibi, par Meddeb? Ou par l'entremise d'Ibn Arabi, de
Nietzsche ou du peintre Delacroix?
Si l'on passe par Blanchot pour un semblant de réponse à la
question:
- Pourquoi deux paroles pour dire une même chose?
Il nous sera répondu:
- C'est que celui qui la dit, c'est toujours l'autre. (L'Entretien
infini).
La fiction théorique, on le sait à travers tout ce qui s'écrit comme
essai, fait courir au sujet le danger d'une décoloration de sa propre
écriture, devenue écriture transmetteuse pour ne pas dire entremetteuse.
Si l'histoire est sans cesse décentrée, si la mystique est supposée
appartenir aux non-croyants, si la nostalgie remet en orbite le futur, si
l'archaïsme devient une valeur sûre, c'est par le fait de qui? De quelle
entremise? De celles des Topiques soumises à la recherche d'un
positionnement du sujet maghrébin, ou de celle du sujet réduit lui-même
au silence par les chocs inhabituels de discours étrangers, revigorés sur la
scène diabolique de la séduction? C'est la raison pour laquelle la position
du sujet dans le conflit des codes du texte maghrébin nous paraît
essentielle, et l'interrogation du rôle des Topiques, fondamentale. Par là,
prendrait tout son sens la visée du discours littéraire sur le renversement
d'un état, sur la reconquête d'un état perdu, sur une nouvelle approche
philosophique, sur la transmutation des valeurs, en bref sur une
civilisation autre, à la hauteur du souffle et du rythme maghrébins. Pour
l'instant, et pour suivre les dits des écrivains eux-mêmes, il s'agit de
pallier le plus pressé: désencombrer les seuils, faire vaciller les vérités
établies, démolir .les citadelles des dogmes, et envisager la possibilité
23Les topiques entre exil etfondation
d'une invention, d'une création, avec l'aide des transactions opérées par
des Topiques encore pour longtemps indépassables.
Entrer par les Topiques, c'est se donner l'illusion indispensable
d'une maîtrise de la référence et de sa fictionnalisation, débouchant sur
un texte unique, débordant les espaces problématiques de la subjectivité
de l'auteur et du lecteur. Emprunter à "la vaste Topique qu'est la
littérature universelle" (Borgès), c'est emprunter la force de ses
arguments et de ses armes, la plénitude de ses thèmes largement
consacrés, et effectuer son commencement que l'on veut toujours
indécelable. Ce commencement étant forcément l'écho d'un état, d'un
livre ou d'un mot perdu, d'un cri inouï. Le commencement étant en
même temps négation de tout ce qui a été avant. La forte subjectivité qui
caractérise les textes modernes maghrébins est l'indice de cette entrée
massive du "je" comme origine:
C'est pourquoi lorsque nous dialoguons avec des pensées de la
différence (celles de Nietzsche, de Heidegger, et parmi nos contemporains
proches, celles de Maurice Blanchot et de Jacques Derrida), nous prenons
en compte non seulement leur style de pensée, mais aussi leur stratégie et
leur machinerie de guerre, afin de les mettre au service de notre combat
qui est, forcément, une autre conjuration de l'esprit, exigeant une
décolonisation effective, une pensée concrète de la différence.7
Parler des œuvres à partir des Topiques, c'est commencer par
cette écriture quasi-anonyme qui masque les identités, les occulte
momentanément pour révéler dans les marges du commun et du familier,
par effet-retard, par opposition ou par contraste, les formes étranges des
mythologies personnelles. La prolifération des simulacres, que dessinent
les Topiques, problématise en rm de compte la question des transactions
de codes du connu vers l'inconnu, des savoirs vers les fictions, des
tensions propres aux théories vers les tensions propres à l'écriture. C'est
la question que je tenterai de cerner en traitant une à une les Topiques
essentielles repérées dans le corpus: l'identité culturelle, l'exil et la
double généalogie, le pouvoir du négatif, la théorie de l'inconscient,
l'effet Ibn Arabi, le gai savoir etc... Dans une prochaine publication,
j'examinerai la conftontation des horizons de pensée avec le texte, lieu
d'actualisation de la sphère hypothétique de l'auteur. Les résidus
7, Khatibi, Maghreb pluriel, Paris, DenGel, 1983.
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