MARCEL PROUST : UNE DOULEUR SI INTENSE

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Exemple même de l'écrivain malade et reclus, Marcel Proust semble avoir puisé dans ses difficultés de vie l'inspiration qui lui permit d'écrire son œuvre immense. Rien n'est pourtant plus simplificateur que cette formulation. Proust n'écrit pas parce qu'il est malade, ni pour se guérir de sa maladie. Proust écrit pour guérir d'une blessure bien plus vive, pour soigner une faille narcissique précoce jamais cicatrisée. Mais en vain, puisqu'il meurt une fois son œuvre achevée.
Publié le : mercredi 1 novembre 2000
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EAN13 : 9782296420342
Nombre de pages : 351
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MARCEL PROUST :
UNE DOULEUR SI INTENSE... Collection L'Œuvre et la Psyché
dirigée par Alain Brun
accueille la recherche du spécialiste (psychanalyste, L'Œuvre et la Psyché
philosophe, sémiologue...) qui jette sur l'art et l'oeuvre un regard oblique.
Il y révèle ainsi la place active de la Psyché.
Déjà parus
FEDERICO GARCIA Michèle RAMOND, La question de l'autre dans
LORCA, 1998.
Jean Tristan RICHARD, Les structures inconscientes du signe pictural,
1999.
Pierre BRUNO, Antonin Artaud, réalité et poésie, 1999.
Jean-Pierre MOTHE, Du sang et du sexe dans les contes de Perrault,
1999.
Aïda HALLIT-BALABANE, L'écriture du trauma dans Les Récits de la
Kolyma de Varlam Chalamov, 1999.
Richard PEDOT, Perversions textuelles dans la fiction d'Ian McEwan,
1999.
Proust, poète et psychanalyste, 1999. Philippe WILLEMART,
Fabrice WILHELM, Baudelaire : l'écriture du narcissisme, 1999.
pulsion de mort, sublimation Elisabeth DE FRANCESCHI, Amor artis :
et création, 2000.
Céline MASSON, La fabrique de la poupée chez Hans Bellmer. Le
« faire-oeuvre perversif », une étude clinique de l'objet, 2000. Jean-François VIAUD
MARCEL PROUST
UNE DOULEUR SI INTENSE...
Préface du professeur
François MOREAU
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
© L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384-9584-2 Préface
Pour qu'un livre soit lu avec intérêt, il convient que le
lecteur puisse se retrouver dans ses lignes. Cela signifie qu'il
puisse s'identifier aux personnages ou s'accorder avec leur
pensée, c'est-à-dire celle de l'auteur. Dans le cas de Proust,
cette démarche est facilitée par l'application qu'il met à nous
révéler ses états d'âme, certes à travers des personnages ou
des situations fictives. Néanmoins, on peut y suivre la
recherche de ce que Proust l'allergique ne peut refouler ni, à
la longue, censurer. Il ne peut le faire, tant il a à coeur d'être
proche, pour ne pas dire indistinct, des personnages dont il se
saisit : c'est cela « l'allergie », au sens où Pierre MARTY l'a
décrite. Le fondateur de l'École de Psychosomatique de Paris
définit l'allergique par sa relation à ses objets d'amour, dont
il tente de se rapprocher sans cesse, les habitant, les
aménageant à sa convenance de manière identificatoire et
projective. C'est la découverte de la différence entre le sujet
et l'objet, la déconvenue à la découverte des singularités de
l'un par rapport à l'autre qui peuvent, si le statut immunologique s'y prête, entraîner une désorganisation qui
s'exprimera dans la crise. Toute l'oeuvre de Proust aurait pu,
en termes psychanalytiques, s'intituler : «À la recherche de
l'indistinction primaire perdue ».
Ainsi, dans l'oeuvre de Proust, ce qui nous sollicite au
plus haut point, c'est notre propre névrose qui prend plaisir à
ces motions pulsionnelles mal refoulées. Chez le lecteur mal
névrosé — nous préférerions dire ayant moins recours à
l'imagerie psychique — le travail de refoulement sera fait sur
le texte lui-même. Les lignes deviendront alors ennuyeuses. Et
pour peu que l'auteur nous amène à contempler les
souffrances corporelles de ses personnages, nous devenons
très vite compatissants, puis agacés. Alors on ne suivrait plus
l'auteur dont le corps malade évoqué mettrait un terme à
toute jouissance psychique. C'est ce qui donne à toute une
partie de la correspondance du Proust hypocondriaque,
blessé, ce côté que l'on considère comme dérisoire, voire
exaspérant, quoique tragique. Cependant la ruse de Proust est
de faire que son lecteur éprouve de la sympathie (au sens du
grec ovp-zai9eiv souffrir avec) pour le héros-auteur, et non
pas seulement de la pitié méprisable. Proust ne veut pas de
pitié, il veut de l'amour primaire, demandé sans limite et pour
ce qu'il est. Il parvient à ses fins en nous captant au filet de
son « organisation allergique », c 'est cette démonstration qui
constitue le motif central du livre de Jean-François VIAUD.
C'est l'asthme qui fonde l'oeuvre de La Recherche, dans la
mesure où il vient signer la faillite de l'organisation
allergique. C'est par ce procédé d'inclusion réciproque de
l'auteur et du lecteur que Proust se fait aimer en faisant appel
à ses propres frustrations. Freud nous dit : « Nous nous
croyons tous fondés à nous plaindre de la nature et du destin,
en raison de préjudices congénitaux et infantiles ; nous
exigeons tous des dédommagements pour des blessures
8 précoces de notre narcissisme, de notre amour de nous-
mêmes » '. Ainsi, partageant le destin proustien, notre critique
est détournée et l'oeuvre passe magistralement. C'est cette
plainte, exhalée tout au long de l'oeuvre, et retenue tout au
long d'une vie d'asthmatique, qui permet à Proust de ne pas
mettre en jeu la haine pour l'objet insuffisant, car distinct de
lui, source de la haine de soi. En s'identifiant massivement,
primairement à l'objet même, source de tant de besoins, il
l'innocente. C'est ce qui lui permet de ne pas questionner la
haine dont il aura été lui-même l'objet. Et il est vrai que sa
mère ne l'a pas aidé à mettre en oeuvre ce manque séparateur
de l'objet premier. Dans la mesure où elle le reconnaît
toujours comme faisant partie d'elle-même, elle l'empêche de
reconnaître le visage de l'étranger. La mère « oedipienne » ne
peut être rejetée car son objet se rejetterait lui-même. Ce
serait alors non plus seulement un objet perdu, mais aussi un
sujet perdu. C'est pour cela, en partie, que Proust écrit sans
fin, et lorsqu'il mettra le mot « Fin » dans son oeuvre, ce sera
la FIN DE TOUT.
Voilà ce qui est finement tracé dans ce livre qui donne
accès, en des termes littéraires, voire avec une belle
imprégnation proustienne dans le style, à tout ce que la
compréhension du concept psychosomatique de « l'allergie »
ouvre de perspectives intellectuelles et artistiques au sujet de
l'oeuvre, y compris dans la forme de ses phrases longues pour
que la plume de l'auteur n'ait pas à être frustrée de la passion
du lecteur.
Il s'agit d'une réflexion d'une grande originalité. Ce livre
peut être lu comme un avant-propos à la compréhension de
La Recherche. L 'auteur y montre que Proust n'aurait sans
PUF, 1984, pp. 135-208. S. FREUD, Résultats, idées, problèmes,
9 doute pas écrit une oeuvre d'une telle qualité s'il n'avait pas
été allergique.
La question de la mentalisation — bonne ou mauvaise —
de Marcel Proust est posée : question hérétique, quand on
pense au nombre et à la qualité de ses représentations.
Cependant, on soutiendra que l'importance du désir d'une
proximité, voire d'une indistinction d'avec les objets, prive
Proust de toute une liberté psychique dans sa vie. Nous
verrons avec Jean-François VIAUD comment Proust, pris
dans son inéluctable rigidité de relation à ses objets, entre
dans un processus de désorganisation progressive qui le
conduira à la mort dès la fin de son oeuvre.
François Moreau'
I Professeur de médecine interne et psychosomatique à l'université de médecine
Victor Segalen de Bordeaux.
10 Avertissement :
Arbitrairement, toutes les citations extraites de l'oeuvre ou de la
correspondance de Proust (ou de sa mère) sont écrites en caractères
italiques. Les autres citations sont en caractères romains et entre
guillemets.
Dans le texte, nous abrégeons volontairement À la recherche du temps
perdu par : La Recherche.
Liste des abréviations utilisées dans les notes :
Les volumes de La Recherche sont indiqués par leur nom, suivi
du numéro du tome en chiffres romains, puis de la page dans
l'édition de la Bibliothèque de la Pléiade 1987-1989. S'il s'agit
d'une esquisse, celle-ci est indiquée Esq, suivi de son numéro en
chiffres romains.
o DCSw : Du côté de chez Swann.
o JFF : À l'ombre des jeunes filles en fleurs.
o CGuer (I ou II) : Le Côté de Guermantes (I ou II).
o SoGo : Sodome et Gomorrhe.
o LaPr : La Prisonnière.
o AlbDis : Albertine disparue.
o TeRe : Le Temps retrouvé.
JSant : Jean Santeuil
Pljo : Les Plaisirs et les jours.
CtreSB : Contre Sainte-Beuve
Corr Kolb, suivi du numéro du volume en chiffres romains, puis
du numéro de page : Correspondance éditée par Kolb en 21
volumes.
Corr Mère : Correspondance avec sa mère.
BAMP : Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des
Amis de Combray, devenu depuis 1990 le Bulletin Marcel Proust.
1 1
Pour les citations de Proust, nous nous sommes reporté (sauf indication
contraire dans les notes) aux éditions suivantes :
À la recherche du temps perdu, Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard, édition en 4 tomes avec esquisses de l'oeuvre, 1987-
1989.
Jean Santeuil, précédé de : Les plaisirs et les jours, Bibliothèque
de la Pléiade, Gallimard, 1971.
Contre Sainte-Beuve, précédé de : Pastiches et mélanges, suivi
de : Essais et articles, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,
1971.
Correspondance, textes rassemblés par Philip Kolb et édités en
21 volumes, Plon, 1970-1993.
Correspondance avec sa mère, établie par P. Kolb, Éd. UGE
10/18.
12 AVANT-PROPOS
« C'est à l'âge de neuf ans, en rentrant d'une longue promenade
au Bois de Boulogne que nous avions faite avec nos amis que
Marcel fut pris d'une effroyable crise de suffocation qui faillit
l'emporter devant mon père terrifié, et de ce jour date cette vie
épouvantable au-dessus de laquelle planait constamment la menace
de crises semblables »'. Ainsi Robert Proust décrit-il la première
manifestation asthmatique de son frère, dans l'ouvrage collectif
édité par la N.R.F. en janvier 1923, deux mois après la mort de
l'écrivain : « Hommage à Marcel Proust ».
Nous ne possédons que ce témoignage sur le début d'une
maladie qui allait devenir presque aussi célèbre que sa victime,
mais ce court paragraphe suffit pour envisager et comprendre de
quel insupportable fardeau elle accabla sa vie. Après cette survenue
brutale, elle ne lui laissera pratiquement aucun répit. Rarement un
écrivain aura supporté des maux qui lui soient aussi
consubstantiels. Proust souffre de ses crises dès l'enfance, vit en
permanence dans la crainte de leur récidive, et organise son emploi
R. Proust, in Hommage à Marcel Proust, NRF-Gallimard, 1923, p. 24. du temps en fonction de ce risque. Les membres de sa famille
adoptent les attitudes qu'ils jugent les meilleures face à cette
situation difficile et angoissante, et lui-même prend des habitudes
très particulières dont il espère obtenir du bénéfice, mais qui, en
l'absence d'effet positif évident, paraissent surtout lui compliquer
la vie en mettant à mal les règles élémentaires de la sociabilité.
Enfant fragile qu'il faut protéger, adolescent à la santé chancelante,
peu apte à suivre ses camarades dans leurs activités journalières,
adulte pour qui les souffrances deviennent à ce point envahissantes
qu'il lui arrive de passer de longs mois sans sortir, Proust après
l'âge de neuf ans n'aura jamais mené une existence normale. Sans
cette référence constante, rien ne peut être compris de sa vie, et ni
même de son oeuvre qui lui est étroitement liée.
Pour que cette maladie prît une part si grande, il s'agissait sans
nul doute d'un asthme grave, tel qu'on en rencontre parfois, avec
des accès fréquents ou durables sur plusieurs jours, qui inhibent
toute activité par une impression permanente d'étouffement et qui
évoluent souvent vers une insuffisance respiratoire chronique.
Heureusement, tous les asthmes n'ont pas cette importance. Mais
ils présentent tous au moins deux caractéristiques dont les
implications psychologiques sont majeures : ils surviennent par
crises, et ces crises coupent le souffle. Cette sensation d'asphyxie
induit d'importantes angoisses de mort, d'autant plus vives que
cette issue fatale survient parfois dans de rares cas où la crise est
d'une violence extrême. Dans ces conditions, on imagine toute
l'émotion que ces manifestations incontrôlables provoquent chez le
sujet malade et dans son entourage. Robert Proust décrit avec
beaucoup d'acuité la terreur de son père, qui, professeur de
médecine, avait sans doute déjà assisté à des accès semblables au
cours de sa carrière. D'autre part, le déclenchement aléatoire des
crises fait peser une épée de Damoclès susceptible de frapper à tout
moment et de façon inattendue. L'asthmatique vit donc en
permanence dans la crainte et doit organiser sa vie autour de cette
constante menace. Les aménagements peuvent alors être plus ou
moins faciles, et incontestablement chez Proust ils furent très
compliqués. Ils l'ont poussé à s'installer dans une existence étrange
dont les excentricités n'iront qu'en s'accentuant avec le temps, à se
14 confiner dans une chambre où il dort le jour, travaillant la nuit pour
ne pas être réveillé par une crise. Ainsi, il se retire progressivement
d'un monde qu'il recrée dans l'univers de son roman, comme si ce
travail lui permettait une sorte de revanche sur la vie. Et il est
certain qu'un Proust non asthmatique, si tant est qu'il eût entrepris
une carrière littéraire, aurait peut-être été un écrivain reconnu, un
romancier de talent ; mais il n'aurait sûrement pas écrit À la
recherche du temps perdu dans la forme que nous connaissons.
Oui, mais pourquoi ? Car on ne saurait en rester là et se
contenter de dire : Proust était gravement souffrant, il fut
empoisonné toute sa vie par ses difficultés respiratoires, donc, avec
un souci de compensation, il écrivit La Recherche. Ce n'est
certainement pas entièrement faux, mais c'est limiter la production
de l'écrivain à un processus linéaire sans grand intérêt et diminuer
ainsi l'étendue du génie créateur. Tous les grands malades ne sont
pas les auteurs d'oeuvres d'art d'une telle portée. Les questions que
l'on peut poser soulèvent une problématique beaucoup plus
complexe : au lieu de voir dans le travail d'écriture une
conséquence directe de la maladie, ne peut-on pas mettre les
manifestations somatiques sur le même plan que les capacités
littéraires, comme les témoins d'une organisation particulière de
tout son être, considéré globalement sur les plans biologique,
immunologique, psychologique, relationnel...? On peut considérer
l'asthme uniquement comme un symptôme résultant d'un mauvais
agencement de toutes ces fonctions, symptôme gênant certes, mais
au rôle suffisamment économique dans la survie de l'individu pour
que sa suppression ne se fasse qu'au risque de voir émerger
d'autres pathologies. Ne pourrait-on pas expliquer aussi par ce
mauvais agencement, par ce défaut supposé de structuration, de
nombreux éléments de la vie de l'écrivain, ses traits de caractère,
ses comportements habituels envers les autres et ce qu'ils peuvent
avoir d'étrange, sa sensibilité, les causes de ses souffrances et le
besoin d'écriture qui paraît en découler ? Et dans un tel système,
quelles sont les parts du déterminisme personnel, du déterminisme
familial ? Dans la tentative de réponse à ces questions se situe un
des aspects de l'approche psychosomatique de la maladie
asthmatique.
15 Le concept de psychosomatique énoncé ici n'a que peu de
rapport avec l'acception habituelle, quand on dit : « C'est
psychosomatique » pour signifier que telle souffrance physique,
telle manifestation clinique bâtarde ne correspondent à aucune
réalité corporelle et sont créées de toute pièce dans l'imagination
craintive de celui qui se plaint. C'est un mot que Proust, s'il l'avait
connu, aurait probablement fait proclamer au docteur du Boulbon
qui, dans Le Côté de Germantes, ne crut pas à la maladie de la
grand-mère et invoqua son « nervosisme » : Vous irez bien,
madame, le jour lointain ou proche, et il dépend de vous que ce soit
aujourd'hui même, où vous comprendrez que vous n'avez rien et où
vous aurez repris la vie commune '. De nos jours, on qualifie
volontiers cette symptomatologie de « fonctionnelle » afin de la
différencier de la «pathologie organique » pour laquelle une
atteinte clinique, anatomique, donc objectivable, permet
l'explication de la souffrance. L'aspect rationnel de cette dernière
satisfait à la fois le malade qui reçoit la confirmation de son état
pathologique, et le médecin qui se représente avec précision
l'affection qu'il soigne, qui n'a pas à se dire « Je ne sais pas », et
dont la science n'est alors pas mise en doute. Au contraire, le terme
« psychosomatique » ou « fonctionnel » prend volontiers une teinte
péjorative, surtout si le médecin qui l'emploie voit ses certitudes
cartésiennes mises à mal par le flou de la symptomatologie, par
l'impossibilité de la faire entrer dans un cadre précis, et d'agir sur
elle par la prescription d'un médicament. Apporter alors comme
seule réponse : « Vous n'avez rien », équivalent encore plus brutal
de « C'est psychologique » ou « C'est psychosomatique », soulage
peut-être le praticien, mais certainement pas le malade, dont les
souffrances ne sont pas reconnues alors qu'elles sont réelles.
Un autre emploi du mot « psychosomatique » rencontré en
milieu médical mais, une nouvelle fois, assez peu approprié,
désigne non plus les troubles sans lésion corporelle objective,
comme précédemment, mais les pathologies établies dont il apparaît
de façon évidente que la survenue est favorisée par les soucis,
l'ennui, le « stress »... À ce titre, l'ulcère d'estomac, dont la réalité
CGuer II, p. 598.
16 anatomique ne peut être niée et dont on constate la survenue dans
les périodes de tension, est un des exemples les plus connus de
maladie dite « psychosomatique ». L'asthme entre, lui aussi, de
façon incontestable dans cette catégorie puisque ses crises,
provoquées par une constriction des petites bronches (constat
anatomique), peuvent être induites par des contrariétés, ou même
des joies violentes (facteur émotionnel).
Mais c'est laisser de côté de nombreuses interrogations et
limiter le champ de la psychosomatique que de s'en tenir à ce genre
de maladies et à l'étude des facteurs déclenchants agissant de façon
directe, linéaire dans l'apparition de la pathologie. Car tout le
monde, quelles que soient ses contraintes de vie, ne fera pas un
ulcère de stress ou une crise d'asthme après une déception. On peut
s'étonner que, dans certaines circonstances, une personne réponde
par une maladie donnée (ou par une crise aiguë dans l'évolution
d'une affection chronique), et qu'une autre, confrontée aux mêmes
conditions de stress, reste entièrement indemne. On a noté, aussi,
que beaucoup de maladies graves survenaient dans la suite de
deuils difficiles, avec, semble-t-il, l'existence fréquente d'un terrain
psychique favorisant. Cela veut-il alors dire que des individus sont
plus protégés que d'autres devant les aléas de la santé, devant non
seulement les affections couramment qualifiées de « psychosoma-
tiques », mais aussi devant toute forme de maladie ? Trouve-t-on
des prédispositions physiques, génétiques, et psychologiques, des
zones de fragilité dans cet ensemble que constitue l'organisme
humain, qui orienteront vers telle ou telle façon de tomber malade ?
Poser ces questions revient à élargir le concept de médecine
psychosomatique à tout phénomène morbide et à se demander quels
sont les éléments qui, dans une trajectoire de vie, vont favoriser la
survenue des accidents de santé.
Tel que nous l'entendons, l'objet de la psychosomatique (terme
soudant les deux mots grecs « esprit » et « corps ») est ainsi
d'étudier dans une vision de l'homme pris dans sa globalité les
rapports entre l'organisation psychologique d'un sujet, la manière
dont cette dernière s'est structurée à partir des événements de
l'existence, et les différentes maladies somatiques qui ont jalonné
sa vie. Rien, à ce titre, ne manque d'intérêt pour le psychosoma-
17 ticien, aucune affection n'est banale, aucun trait de personnalité
n'est anodin, aucun élément de biographie n'est négligeable. Il
s'agit d'une approche très hippocratique de la médecine, où
l'homme est considéré dans son ensemble de la façon la plus
uniciste possible.
Proust se prête avec facilité à ce genre d'étude. Il a d'ailleurs été
l'objet de centaines de publications thématiques dont beaucoup
abordent son profil psychique, parfois à l'aide d'interprétations
issues de la psychanalyse. Parmi les raisons de cet engouement, on
comprendra aisément qu'ayant écrit un énorme roman presque
entièrement tourné vers l'introspection, où le narrateur dit « je », il
suscite la curiosité et s'offre aux tentatives de relecture. Mais cette
exégèse ne se limite pas à la seule oeuvre. L'auteur lui-même a
toujours fait planer sur sa vie recluse d'importants mystères,
soigneusement entretenus. Celui qui intriguait ses contemporains
continue après sa mort d'étonner, de déranger. On veut en savoir
plus, on veut comprendre aussi les clés de ce succès foudroyant que
rien ne laissait prévoir chez ce jeune homme certes brillant, mais
malade, mondain à l'excès, qui avait été longtemps considéré
comme un écrivain amateur. Explorer le « Côté de chez Proust » est
une activité qui n'a guère cessé depuis 1922.
Quant à l'asthme dont le romancier souffrit si gravement, il
appartient depuis longtemps à ces affections qui démontrent le lien
étroit entre le mental et le somatique : déjà, à son époque, on savait
que les crises pouvaient être déclenchées par les émotions et, de ce
fait, on classait l'asthme parmi les manifestations nerveuses. Plus
tard, il sera reconnu comme « maladie psychosomatique » (au sens
réducteur que nous évoquions précédemment), et à ce titre, il a
donné lieu à de nombreuses recherches afin de caractériser les
facteurs psychologiques à l'origine des crises, les traits de
caractère, les structures de personnalité accompagnant un tel
terrain. Beaucoup de ces études se contentent d'être descriptives,
ou épidémiologiques, et, si elles ouvrent des perspectives non
négligeables, leurs résultats sont souvent décevants et parfois
contradictoires. En revanche, les travaux de Pierre Marty et de
l'École de Psychosomatique de Paris, sur lesquels nous nous
appuierons, ont l'avantage d'être d'emblée plus psychanalytiques et
18 de ne pas s'embarrasser de données et de détails difficilement
quantifiables ; ils sont basés sur la mise en évidence d'une relation
d'objet singulière qu'on trouve fréquemment chez les sujets
allergiques, et en particulier chez les asthmatiques. Cette relation
d'objet semble découler d'une fixation très précoce, qui survient
chez le nourrisson alors qu'il n'a pas encore distingué le corps de
sa mère comme celui d'une personne entière et différente de lui. Il
s'ensuit une gestion des rapports à autrui calquée sur cette
confusion, et une façon de mener sa vie relationnelle qui nous a
paru si clairement établie chez l'écrivain que son étude a constitué
le noyau originel de cet ouvrage.
Il ne s'agit pas ici d'ajouter notre essai à la liste des précédents
pour le seul plaisir de parler de Marcel Proust — encore que ce
plaisir existe et justifie largement le choix du sujet. Il ne s'agit pas
non plus de prétendre tout expliquer. Certains ont voulu le faire et
se sont lancés dans des interprétations dont les fondements sont
souvent sujets à caution. En vérité, il n'est nul besoin d'aller
chercher très loin les évidences qui s'offrent à nous : Proust est un
merveilleux modèle clinique, et c'est d'abord en tant qu'exemple
médical qu'il nous a paru intéressant de le présenter, en tant que
sujet de démonstration illustrant à la perfection les théories de
Marty. Toutefois, une telle étude ne peut se satisfaire d'être
uniquement descriptive. La psychosomatique permet une ouverture
vers de nombreux domaines inhérents à l'être humain,
essentiellement psychologiques, et pose des questions auxquelles il
n'existe pas toujours de réponse univoque, mais qui donnent
l'occasion de lancer des hypothèses et aident à comprendre les
rouages du fonctionnement mental au sein de son unité corporelle.
Car, s'il y a fixation très précoce, il va falloir se demander pourquoi
et quelle en est l'origine. Il faudra analyser le système régressif qui
se met en place autour d'elle : quand surviennent les crises et
comment ? Par ailleurs, y avait-il chez Proust, ou dans son
environnement familial, des éléments susceptibles de la favoriser ?
Quelles conséquences peut avoir cette fixation sur l'évolution
ultérieure de l'individu ? On entrevoit volontiers que si elle est
prépondérante sur le faisceau évolutif psychogénétique, elle va
freiner la progression normale vers la structuration névrotique, ce
19 qui nous conduira à réfléchir sur ses liens avec le narcissisme, les
traits pervers et le besoin créateur. On conçoit aussi qu'une
affection si chronique et si grave tient une grande place dans
l'économie psychique d'un sujet, ne serait-ce que par les bénéfices
secondaires qu'elle lui apporte. Et elle finit par avoir raison d'un
romancier qui ne semble plus supporter ses souffrances que grâce à
l'espoir de terminer son oeuvre : elle l'emporte prématurément à
l'âge de cinquante et un an, comme si, enfermé dans son système de
vie, devenu incapable de souplesse, il avait perdu la lutte contre les
pulsions de mort, les défenses psychiques offertes habituellement
par une bonne structuration mentale n'étant pas chez lui
suffisamment solides. Nous essaierons d'en comprendre la raison.
Apporter des réponses à ces interrogations en se consacrant à la
personne de Marcel Proust est la tâche que nous nous sommes
proposée et que nous avons entreprise avec d'autant plus de
conviction qu'il nous est apparu que les travaux sur l'écrivain,
quand ils s'intéressaient à sa psychologie, n'incluaient pas les
manifestations somatiques à leur juste place. La maladie, si
étroitement liée à sa vie, si présente dans l'oeuvre, n'est jamais
abordée dans une vision d'ensemble qui englobe d'autres éléments
de morbidité ou d'autres caractéristiques de son fonctionnement
mental. Parfois même, sous prétexte que Proust a exagéré ses
symptômes, elle est minimisée, sinon niée. Ainsi se pérennise, en
même temps que la non-reconnaissance de ses maux à leur juste
valeur (ce dont il souffrit toute sa vie), la dichotomie trop souvent
établie entre soma et psyché, comme s'il était imaginable que l'un
puisse être performant sans le bon fonctionnement de l'autre.
Une telle approche a ses limites. L'étude idéale aurait nécessité
qu'on réalisât avec un Marcel Proust vivant un entretien d'une
soixantaine de minutes, sans le connaître antérieurement, sans idée
préconçue à son sujet, sans schéma directif strict, sans se départir
de la « bienveillante neutralité », le laissant exprimer ses idées par
anamnèse associative et recueillant ainsi des éléments de sa
biographie en lui précisant bien qu'ils resteraient strictement
confidentiels. Ainsi procèdent les médecins de l'École de Paris
quand ils se livrent à ce qu'on appelle une « investigation
psychosomatique », dont la méthodologie est inspirée de la
20 psychanalyse. Nous sommes évidemment loin de pouvoir effectuer
ce travail. Proust ne peut être abordé qu'à travers la vision qu'en
ont les historiens, les biographes, et d'après ce que lui-même a bien
voulu laisser entrevoir de sa vie. On comprend que cet
amoncellement de biais soit un handicap dans une telle étude. De
plus, il fut longtemps très mal connu, et plusieurs raisons
l'expliquent : sa gloire tardive, mais rapide, survient alors que
l'écrivain, qui a renoncé aux plaisirs d'un monde qu'il n'observe
encore que pour mieux le peindre, est cloîtré chez lui, recevant peu
et se protégeant farouchement des intrus. Comme on parle de
Proust dans les salons se crée peu à peu, à la place d'une réalité
qu'on ne peut concevoir, une légende, tenace comme toute légende,
grossissant les traits à plaisir afin d'être plus savoureuse. D'autre
part, Proust est un grand manipulateur, affirmant aux uns ce qu'il
nie aux autres, forgeant lui-même sa propre histoire, et y prenant
d'autant plus de plaisir que sa notoriété augmente. Enfin, dans le
grand roman à l'origine de sa célébrité naissante, le narrateur dit
« je », et il est si facile dans ce « je » de reconnaître l'auteur, que
les premiers biographes ont largement puisé dans l'oeuvre les jalons
manquants de leurs travaux, commettant ainsi de regrettables
erreurs. Car La Recherche n'est pas un recueil de mémoires, et
encore moins une autobiographie.
Certes, on a fait d'indéniables progrès dans la connaissance de
l'écrivain et depuis quelques années, grâce à la publication de ses
écrits posthumes, à la comparaison des diverses ébauches de son
seul grand livre, à la révélation de sa correspondance, on cerne
mieux les différentes facettes du personnage, ses réactions, ses
travers, son intimité. Lentement se corrigent certaines opinions ou
idées fausses. Ses lettres de jeunesse nous montrent en particulier
un Marcel Proust bien différent de ce qu'il devint plus tard. Mais
ces révisions récentes permettent justement de mesurer à quel point
l'observateur lointain peut se fourvoyer quand il s'intéresse à
l'intimité d'un personnage disparu.
Et même n'y aurait-il aucune zone d'ombre dans la vie du
romancier qu'il faudrait encore compter avec le propre vécu de
celui qui l'étudie. Par l'existence qu'il mena, par ses insuffisances
manifestes, Proust ne peut laisser indifférent. Se pencher sur les
21 épisodes de sa vie va générer d'importants mécanismes de défense
qui conduiront soit à accentuer ses traits déplaisants, soit à
l'idéaliser. Le biographe et l'exégète doivent lutter contre ces
réactions et tenir compte de cette réalité dans leur approche. Mais,
quels que soient les efforts, un ouvrage comme celui-ci ne peut en
aucun cas se départir d'une certaine subjectivité. Chacun voit
Proust ou lit son oeuvre en fonction de son histoire personnelle. Qui
l'exprime mieux que lui, d'ailleurs, à la fin de La Recherche ?
Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même.
L'ouvrage de l'écrivain n'est qu'une espèce d'instrument optique
qu'il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans
ce livre, il n'eût peut-être pas vu en soi-même
Ces réserves ne nous paraissent pas suffisantes, toutefois, pour
qu'une fois reconnue et acceptée cette obligatoire subjectivité, un
travail de médecine psychosomatique sur Marcel Proust ne puisse
être entrepris. En effet, les sources d'information et de réflexion
dont on dispose sont innombrables et méritent en général d'être
commentées. En recoupant les témoignages des contemporains, on
obtient déjà des renseignements importants, et parmi ceux-ci,
beaucoup nous paraissent, même à l'état brut, alimenter notre étude
de façon pertinente. Nous ne les négligerons pas, et n'oublierons
pas le recueil de souvenirs de Céleste Albaret, sa gouvernante, qui
vécut dans son intimité les huit dernières années de sa vie, ce qui ne
peut manquer de nous intéresser, encore qu'il s'agisse d'un
discours très partial qu'il faut savoir décrypter. D'autre part, à
condition de garder l'esprit critique toujours en éveil, on ne peut
pas négliger les propres écrits de Proust, son oeuvre destinée à la
publication, les ébauches de celle-ci, et sa correspondance.
Cette dernière, énorme, publiée par Philip Kolb en vingt et un
volumes, mérite certainement beaucoup de circonspection, tant y
sont perceptibles les incessantes exagérations de son auteur et
l'emploi de ces missives dans un but manipulateur. En écrivant à
ses connaissances ou à ses amis, Proust se forge un masque à
l'image de ce qu'il veut laisser paraître. Mais ce camouflage, même
s'il ne permet pas l'accès à sa vraie nature, témoigne d'un fonc-
1 TeRe, IV, p. 469.
22 tionnement psychique particulier et ne peut pas être négligé.
D'autre part, il n'est pas toujours absolu ; il lui arrive souvent
d'être débordé par des sentiments que Proust ne peut s'empêcher
d'exposer dans leur vérité la plus crue. Enfin, là encore, les recou-
pements sont dignes d'intérêt ; on s'aperçoit que Proust raconte
volontiers les mêmes événements et que les variations ne portent
que sur des points de détail ou sur l'ampleur de l'exagération. Car
son style est variable en fonction de son correspondant, avec des
caractéristiques qui permettent souvent de deviner à qui il
s'adresse, sans même avoir vu le nom du destinataire.
Quant à l'oeuvre, ce n'est pas parce qu'elle n'est ni autobio-
graphie, ni mémoires qu'on ne peut l'utiliser. Au contraire même,
échappant aux contraintes des genres précédents, elle est sûrement
souvent beaucoup plus sincère qu'on ne pourrait s'y attendre.
Certes, il ne faut évidemment pas tomber dans le piège qui consiste
à confondre le narrateur et l'auteur, et nous nous y sommes efforcé
tout au long de cet ouvrage. Mais, cette précaution étant prise, que
de sens à saisir dans les pages de La Recherche ! Proust lui-même
en est sans doute bien conscient, et il prend les devants de façon
défensive : Dans ce livre où il n'y a pas un seul fait qui ne soit
fictif, où il n'y a pas un seul personnage « à clefs », où tout a été
inventé par moi selon les besoins de ma démonstration..? Et
pourtant, c'est aussi lui qui ne cesse d'y inscrire des faits réels de sa
vie personnelle, qui n'hésite pas à y placer les portraits de Céleste
Albaret, de sa soeur Marie Gineste et de leurs cousins les Larivière,
qui fait appeler par Albertine le Narrateur Marcel... C'est ce même
Narrateur qui a envoyé une traduction de Sésame et les lys au baron
de Charlus, traduction que publia Proust en 1906. Sur le manuscrit
du Temps retrouvé, en face de la phrase : J'avais eu de la facilité,
jeune, et Bergotte avait trouvé mes pages de collégien «parfaites »,
il ajoute en marge : Allusion au premier livre de l'auteur, « Les
Plaisirs et les jours ». On sait par ailleurs que ses douleurs
amoureuses de 1913-1914 eurent pour conséquence le dévelop-
pement inattendu du personnage d'Albertine. Un écrivain, nous dit-
peut se mettre sans crainte à un long travail. Que l'intelligence il,
I TeRe, IV, p. 197.
23 commence son travail, en cours de route surviendront bien assez de
chagrins qui se chargeront de le finir'. On a vraiment l'impression
que, quelles que soient les modifications romanesques qu'il
apporte, Proust ne peut se détacher de façon franche de son propre
héros. Le lecteur est toujours frappé par cette confusion permanente
et ne peut se défaire de l'idée qu'Albertine et Gilberte, Swann et la
duchesse de Guermantes ont réellement existé dans l'esprit de
l'écrivain. La Recherche est si peu un roman, si peu bâtie dans ce
sens, qu'elle apparaît plutôt comme une confession ininterrompue.
Proust n'écrit pas un livre de souvenirs, toutefois, car il va à
l'essentiel, il exprime seulement ce qui l'intéresse, ce qu'il a envie
de dire et ce qui lui permet d'avancer dans son oeuvre selon la
méthode et le canevas qu'il a fixés. Le reste est tu, parfois au
mépris de la vraisemblance. Rien n'est moins exhaustif que ce récit
— et certains contemporains s'étonnèrent qu'un tel livre rompît
ainsi avec les habitudes littéraires du siècle précédent. En fait, il
nous raconte une tranche de vie, comme au cours d'un premier
entretien avec un malade. On ne sait pas tout. On en sait déjà
beaucoup. Et dans les silences ou dans les thèmes récurrents se
dévoilent ses aspirations secrètes plus facilement que dans un
travail trop construit et trop réfléchi.
Encore que La Recherche soit l'élaboration la plus achevée de la
pensée de Proust, la plus modifiée et sans doute la moins sponta-
née. Aussi ne sous-estimons-nous pas les premières oeuvres :
d'abord Les Plaisirs et les jours, recueil de nouvelles écrites autour
de sa vingtième année, publiées en 1896 ; puis, un roman, connu
sous le titre posthume de Jean Santeuil, dont les fragments épars
ont été rassemblés et publiés en 1952 par Bernard de Fallois. Proust
s'était lancé dans sa rédaction vers 1895, avec passion, mais sans fil
directeur. Pendant au moins quatre ans, il continue d'en écrire des
passages. Il ne peut l'achever, car cette somme de récits,
Ce livre d'impressions et de souvenirs a un caractère trop décousu.
n'a jamais été fait, il a été récolté, nous prévient-il en préambule 2 .
Mais il est incontestable que c'est le premier laboratoire de Pceuvre
TeRe, IV, p. 618 ; p. 486.
2 JSant, p. 181.
24 à venir. Celle-ci poursuivra ensuite son développement avec
quelques embryons d'essais littéraires (le plus célèbre est Contre
Sainte-Beuve) qui donneront finalement naissance au roman
définitif.
En vérité, Proust n'a jamais cessé d'écrire avant de concevoir la
cathédrale de La Recherche. Et dans ce vaste travail auquel il s'est
livré toute sa vie, tant de thèmes reviennent comme un leitmotiv,
tant de développements se retrouvent de page en page, qu'on ne
peut pas les ignorer. Rien ne s'analyse avec plus de plaisir que
l'évolution du récit au cours des années, des premières ébauches de
Jean Santeuil à la narration définitive de La Recherche ; rien n'est
plus intéressant que la comparaison de cette évolution avec les
événements de la vie, quand elle permet de comprendre comment
Proust a transformé la réalité en fonction de son univers fantas-
matique. Il est clair que dans Jean Santeuil, l'auteur qui n'a pas
adopté le « je » d'un narrateur fictif et se croit protégé par la
troisième personne, retranscrit souvent le fait réel tel qu'il s'est
produit. Autour de celui-ci, c'est ensuite toute une élaboration qui a
eu lieu dans les oeuvres d'âge mûr. Ce processus est essentiel pour
bien connaître Proust, et nous ne le négligeons pas. À ce titre, la
production littéraire et les caractéristiques qu'elle révèle nous
paraissent aussi importantes que la vie, à condition de savoir
distinguer celle-ci de la fiction romanesque, de ne rien affirmer
dont on ne soit sûr la concernant, de faire le tri des traditions
incertaines, et de ne jamais tomber dans le piège de la confusion
entre l'auteur et le Narrateur. La vie et l'oeuvre sont deux matériaux
distincts, mais dont les recoupements sont utiles pour l'étude de
l'économie psychosomatique de Proust. De cet ensemble surgissent
bien des éléments qui peuvent être compris, expliqués, et qui sont si
évidents, si démonstratifs qu'il nous semblerait regrettable de les
passer sous silence.
Nos derniers scrupules, en fait, c'est Proust lui-même qui les
suscite : il n'eût pas aimé qu'on s'intéressât à lui d'aussi près. Sur
la fin de sa vie, il se désola d'avoir écrit trop de lettres, craignant
leur publication posthume. On sait qu'il tenta de prendre des
dispositions pour que cette publication n'ait pas lieu. Il n'aimait pas
la méthode de Sainte-Beuve, à qui il reprochait de juger l'artiste
25 plus que l'oeuvre et d'avoir ainsi méconnu bien des génies de son
temps. Incontestablement, Proust a notion de sa valeur littéraire, et
il sait que sa vie, comme celle de l'écrivain Bergotte, décevrait les
admirateurs de son roman.
Cet essai a été écrit en dépit de ces scrupules. Il se veut avant
tout travail de médecine, et comme toute médecine, il n'est pas
épargné par un certain voyeurisme. L'important est peut-être que
l'auteur en soit conscient.
Conformons-nous donc aux recommandations que Proust écrivit
vers l'âge de quatorze ou quinze ans dans le questionnaire qui porte
désormais son nom. C'était un jeu à la mode en société, à la fin du
dix-neuvième siècle, de distribuer à ses invités, à ses amis, un
album où inscrire librement quelque pensée, ou un questionnaire
qui, par des réponses souvent recherchées et spirituelles, révélât les
goûts et le caractère des personnes qui le remplissaient. De ceux
que rendit Proust, on en a conservé deux. Le premier lui fut
demandé vers 1886 par Antoinette Faure, la fille du futur Président
de la République, Félix Faure. Les réponses qui y sont consignées
paraissent sincères et réfléchies, parfois étranges ou curieuses pour
son âge, et nous aurons à y revenir souvent. Est-ce cette franchise et
ce qu'elle révèle de troublant qui expliquent qu'on connaisse
maintenant ce divertissement sous le nom de « Questionnaire de
Marcel Proust », ou faut-il n'y voir que le résultat de sa propension
à s'adonner à cette occupation mondaine ? A la question : Pour
quelle faute avez-vous le plus d'indulgence ?, le jeune adolescent
Faut-il donc que répond : Pour la vie privée des génies'.
l'existence des génies soit entachée d'une quelconque « faute » ?
Voilà qui semble annoncer un curieux destin au futur écrivain !
Nous ne sommes évidemment pas là pour le juger, pas plus que
nous ne jugeons nos patients. Ayons à son égard ce que d'autres
appelleraient « neutralité bienveillante », ayons cette indulgence
qu'il se promettait de ressentir pour les êtres d'exception.
I CtreSB, p. 336.
26 UN ADOLESCENT SINGULIER
En 1887, Marcel Proust va enfin mieux. Après des années de
scolarité perturbées, hachées par la maladie, il entre en classe de
rhétorique au lycée Condorcet. Ayant été presque constamment
absent durant l'année 1885-86, il a redoublé sa seconde, mais il
semble avoir en définitive profité de cet échec, car il a pu prendre
de l'assurance et réamorcer brillamment ses études. L'accalmie que
lui offre sa santé va lui permettre de se montrer à sa juste valeur. Il
a seize ans. À un âge où bien des traits de personnalité se fixent et
où se réveille avec acuité le problème des identifications, le fils du
professeur Adrien Proust donne l'impression de s'épanouir à la vie.
Cet élève a des capacités intellectuelles surprenantes, même s'il
peut être jugé plutôt inégal et parfois paresseux. Son premier
baccalauréat sera d'ailleurs obtenu sans gloire. Mais il est avide de
lectures, curieux de tout, manifestant dans ses devoirs de français
son goût de l'écriture, sa pensée débordante, sa propension à
l'analyse fine des sentiments. Il est brillant dans les disciplines
littéraires, les sciences de la nature, l'histoire, et à la fin de la
seconde, il a été retenu pour présenter le concours général. Mais
s'il n'est pas intéressé, il ne fait pas d'effort, et ses résultats sont
mauvais en mathématiques, en sciences physiques et en allemand. À l'époque, Condorcet n'a pas la réputation d'être un
établissement où se pratique une préparation intensive aux concours
et aux grandes écoles. Ce lycée accueille surtout les fils d'une
bourgeoisie très aisée, pour qui les études ne tiennent pas une place
capitale, mais qui en tirent plutôt un vernis social susceptible de les
aider plus tard dans leur vie relationnelle et mondaine. Il n'en
demeure pas moins que les enseignants de Condorcet ont souvent
une haute stature, une personnalité forte et une indépendance
d'esprit qui marqueront profondément le jeune Proust '; et d'autre
part, il existe une petit groupe de condisciples chez qui l'émulation
intellectuelle est manifeste, suscitée par une curiosité insatiable et
une forte ambition littéraire ou artistique. Même s'ils sont
maintenant oubliés, certains se feront un nom, comme Fernand
Gregh, Gabriel Trarieux, Robert Dreyfus, ou encore Daniel Halévy,
le fils du librettiste d'Offenbach, Ludovic Halévy. Ces jeunes gens
se veulent résolument modernes, sont les lecteurs assidus des
auteurs contemporains, ceux qui ne sont pas officiellement au
programme des lycées. Ils se réunissent tôt le matin pour discuter
entre eux ; ils restent souvent après les cours ; ils fondent des
revues qui fleurissent régulièrement mais transitoirement, et
auxquelles Proust apporte sa collaboration.
Il bénéficie auprès de ses camarades d'un grand prestige, que lui
valent sa facilité d'expression et son érudition, mais il se lie de
préférence avec les élèves des classes inférieures. Il est vrai que la
photographie de groupe prise en terminale nous montre un Proust
dont l'air enfantin, la pose gracieuse et féminine tranchent au
milieu de jeunes hommes déjà adultes. Ces derniers se moquaient
probablement beaucoup de son imagination débridée et d'un
manque de maturité évident, tout en enviant ses facilités. Proust,
qui consacre dans Jean Santeuil d'importants passages aux années
d'étude de son héros, s'inspire très souvent de son expérience
vécue. Ses devoirs, conçus dans les larmes, étaient écoutés au
milieu des rires, y lit-on. Et sa correspondance semble confirmer
1 Le lycée comptait parmi eux Stéphane Mallarmé, Georges Colomb (alias
Christophe, l'auteur du « Sapeur Camenber », de « la Famille Fenouillard »), le
critique Maxime Gaucher...
28 cette notion : Pendant plusieurs mois, j'ai lu en classe tous mes
devoirs de français ; on me huait et on m'applaudissait '.
N'ayant pas obtenu des élèves de son niveau la considération
qu'il en attend, il préfère rechercher la compagnie de ses cadets, qui
sont plus inconditionnellement admiratifs, et auprès de qui il peut
assouvir son besoin de supériorité intellectuelle. Il y a parmi eux
Robert Dreyfus, Daniel Halévy et son cousin Jacques Bizet, le fils
du compositeur de « Carmen ». Ces trois camarades sont ceux que
Proust fréquente le plus assidûment durant ses années de lycée'. Il
tente de les séduire par l'étendue de sa culture, l'élégance de sa
parole, la justesse de ses jugements stylistiques. Il corrige sans
indulgence les poésies d'Halévy ; lui-même écrit des poèmes qu'il
leur dédie, ou il leur écrit directement des vers. Son aisance lui
permet de prendre beaucoup d'ascendant sur eux, il les flatte, il
essaie par tous les moyens de les étonner tant est grand son désir
d'être écouté, admiré, aimé. Ce besoin affectif, il ne manque pas
d'en faire état dans les lettres qu'il écrit à ses camarades. Une des
premières que nous connaissions est destinée à Bizet, et on peut la
dater de l'hiver de son année de rhétorique (1887-88) :
Mon cher Jacques,
J'ai très besoin de ton amitié. J'ai beaucoup d'ennuis.
Ma famille est très mal pour moi. (..) Ma seule consolation
quand je suis vraiment triste est d'aimer et d'être aimé. Et
c'est vraiment toi qui réponds à cela... 3
JSant, p. 230 ; Corr Kolb, I, p. 105.
2 Parfois, pour désigner cette période de la vie de Proust où se manifeste son amitié
souvent compliquée et passionnelle pour ces trois condisciples, on a parlé un peu
abusivement de la Petite Société des quatre amis, en référence à un passage de La
Recherche qui décrit quatre jeunes hommes virils (dont Saint-Loup et le prince de
Foix), liés entre eux par des liens très forts, et ignorant les préférences sexuelles de
chacun des autres (CGuer II, II, p. 699 ; LaPr, III, p. 801). Mais c'est loin d'être la
situation de Proust à cette époque-là, car il ne cache pas ses amours, et la forte
amitié qui le lie à ses camarades n'est pas toujours réciproque.
3 Corr Kolb, XXI, p. 554. Kolb date cette lettre de mai ou juin 1888. Nous croyons
plus vraisemblable la datation proposée dans Ecrits de jeunesse de Marcel Proust
(Éd. Institut Marcel Proust International, 1991) qui la situe durant l'hiver 1887-88,
en raison d'une allusion au commencement de l'hiver et parce qu'elle n'a pas le
souffle épistolaire des lettres des mois suivants.
29 Cette missive sera suivie de beaucoup d'autres, où le désir
amoureux pour l'un ou l'autre de ses camarades s'exprimera de
façon plus claire et plus abrupte, sans gêne ni honte apparentes. Il
est inutile de dire que, si ses amis sont attentifs à ses paroles,
souvent admiratifs, ils sont aussi méfiants, sur la défensive, ne
sachant que répondre à ses effusions de tendresse. Ils trouvent son
comportement suffisamment singulier pour justifier la création d'un
mot nouveau dans leur vocabulaire de potaches. À ce propos,
laissons la parole à André Ferré : « Il se montre si prévenant, si
câlin, si caressant et si avide en retour de la gentillesse des autres,
que ces autres prennent pour de la pose ce qui manifeste pourtant
un sincère, un presque douloureux besoin d'aimer et d'être aimé. Ils
inventent, pour caractériser son maniérisme volubile, ses
raffinements bizarres, la complication de ses élans amicaux et de
ses susceptibilités, le verbe "proustifier", qu'ils emploient en y
mêlant à l'admiration une compassion railleuse. »'
Les témoignages des contemporains insistent tous sur
l'incompréhension que provoquent au lycée les épanchements
exagérés de ce condisciple peu ordinaire : « Il était décidément trop
peu garçon pour nous, et ses gentillesses, ses tendres soins, ses
caresses (incapables que nous étions de comprendre un coeur si
blessé), nous les appelions souvent des manières, des poses, et il
nous arriva de le lui dire en face : ses yeux alors étaient plus tristes.
Rien pourtant ne le décourageait d'être aimable. » 2 Ou encore :
« Nous ne pouvions pas croire toujours à tant de délicatesse ; nos
doutes concluaient à de l'affectation ! Nous n'avions pas encore
senti que ces mots dont il abusait à notre gré — "gentillesse",
"tendresse" — traduisaient très sincèrement et dans un langage
timide, atténué, comme nous l'avons compris plus tard, son profond
besoin de sympathie humaine, ses élans de noble et intelligente
bonté. » 3
Ce désir incessant, il le reconnaît lui-même dans le deuxième
questionnaire qui nous est parvenu et que l'on date de sa vingtième
A. Ferré, Les Années de collège de Marcel Proust, Gallimard, 1959, p. 170.
2 D. Halévy, Pays parisiens, Grasset, 1932, pp. 122-123.
3 R. Dreyfus, Souvenirs sur Marcel Proust, Grasset, 1926, p. 35.
30 année environ. Il y définit le trait principal de son caractère par le
besoin d'être aimé, et pour préciser, plutôt le besoin d'être caressé
et gâté que le besoin d'être admiré
Dans Jean Santeuil, Proust confère à son héros une attitude
conforme aux témoignages de ses condisciples sur sa vie de lycéen.
Nous ne sommes donc pas surpris de la manière dont Jean cherche
à conquérir l'amitié des trois élèves les plus intelligents de sa
classe, alors qu'il ne reçoit en retour que mépris et moqueries :
Jean à qui leur intelligence avait inspiré une grande sympathie
en gardait une vive déception, sans la moindre rancune. Et si une
fois, par hasard, ils lui disaient quelques mots gentiment, il se
reprenait à les aimer et à être gentil avec eux. Il ne comprenait pas
que ce besoin de sympathie, cette sensibilité maladive et trop fine
qui le faisait déborder d'amour à la moindre gentillesse,
choquaient comme de l'hypocrisie, agaçaient comme de la pose ces
jeunes gens, chez qui l'indifférence d'une nature plus froide se
doublait de la dureté de leur âge. Ignorant des causes de leur
antipathie, Jean, qui par sympathie s'imaginait les autres pareils à
lui, et par modestie meilleurs, s'ingéniait de plus, par scrupule, à
découvrir dans sa conduite avec eux quelque faute grave, quelque
méchanceté involontaire de sa part qui eût pu les fâcher. Il leur
parla, leur écrivit, redoubla leurs cruelles railleries 2 .
Cette demande affective si forte, cette nécessité de coller à
l'objet sans retenue, cet accrochage immédiat et facile sont des
caractéristiques relationnelles fréquemment relevées chez les sujets
allergiques, et exposées par Pierre Marty en 1957 dans sa
communication : « la Relation objectale allergique » 3, première
approche d'un travail qu'il développera ensuite pour l'inclure dans
une conception globale de la psychosomatique', et qui sera repris et
complété par de nombreux membres de l'École de Paris 5. À
CtreSR, p. 336.
2 JSant, p. 258.
3 P. Marty, La Relation objectale allergique, Revue Française de psychanalyse,
1958 ; XXII(1) : pp. 5-29.
P. Marty, L 'Ordre psychosomatique, Payot, Paris, 1980.
5 Michel Fain, Léon Kreisler, Gérard Szwec, pour ne citer que les principaux...
31 l'origine, l'espoir était de découvrir des structures mentales qui
puissent prédire de façon assez spécifique la survenue de certaines
maladies. Globalement, ces recherches n'aboutirent pas, et, au
contraire, s'imposa la conclusion que, si des éléments psychiques
pouvaient favoriser l'émergence d'une pathologie, ils
n'intervenaient pas dans le choix de la maladie, ni de l'organe
atteint. Toutefois, et uniquement dans ce cas, les particularités du
fonctionnement psychologique retrouvées chez beaucoup
d'allergiques (et parmi eux de nombreux asthmatiques) permirent
d'établir un modèle clinique qui rendît compte de traits de
personnalité singuliers, découlant d'une relation d'objet typique et
correspondant même parfois à une véritable organisation mentale
— appelée alors « allergie essentielle »'.
En 1957, Marty expliquait la relation d'objet de l'allergique
comme une « tentative permanente du sujet de se rapprocher de
l'objet, jusqu'à se confondre avec lui », ce qui revient, dans un
premier temps, à réaliser une « saisie de l'objet, immédiate, totale,
brutale ». Il en résulte une grande facilité à entrer en contact, une
aisance remarquable dans les rapports sociaux, une absence de
timidité frappante, parfois même un manque de retenue et une
familiarité excessive. Ces dernières caractéristiques sont souvent
présentes chez les enfants asthmatiques, dont les médecins et les
maîtres d'école constatent avec amusement la facilité des rapports
avec les adultes. En présence d'un inconnu, ils n'auront aucune
gêne à aller s'asseoir sur ses genoux sans en avoir été priés, à
raconter des histoires, à poser des questions indiscrètes, à réclamer
I Parler de « relation d'objet allergique », ou même, de façon elliptique, de « sujet
allergique », induit évidemment un facteur confusionnel avec le sens habituel du
qui, comme chacun sait, est une réaction clinique et biologique mot « allergie »
anormale au contact d'un corps étranger. C'est parce que les sujets biologiquement
allergiques ont très fréquemment la relation d'objet caractéristique décrite par P.
Marty que celui-ci a parlé de « relation d'objet allergique », la croyant strictement
pathognomonique de l'affection. En fait, il s'avérera plus tard que tous les
allergiques biologiques n'ont pas une « allergie essentielle » et qu'on peut
reconnaître les particularités psychiques « allergiques » chez des gens qui n'ont
jamais eu d'allergie biologique. La dénomination est toutefois restée. Désormais,
au moins dans ce chapitre, chaque fois que nous emploierons le mot « allergie », ce
sera dans son sens psychosomatique.
32 des caresses et des baisers. Les grandes personnes sont souvent
sous le charme de leur spontanéité et de leur aisance'.
Il ne nous est pas parvenu de document ou de témoignage nous
permettant d'affirmer que Marcel Proust agissait de la sorte dans sa
petite enfance, encore qu'il ait rapporté bien plus tard, dans sa
correspondance, un épisode prouvant qu'il n'avait aucune difficulté
à entretenir la conversation avec les adultes. Il est en train d'écrire
longuement à une vieille amie de sa mère, Mme Catusse, si
longuement que c'est pour lui l'occasion de se remémorer combien
il pouvait être un bavard intarissable dès son plus jeune âge : Avec
vous je me suis laissé aller à causer, non seulement au-dessus de
mes forces, mais peut-être de votre patience, comme un jour du
« Temps perdu », dans l'omnibus d'Auteuil-Madeleine où, encore
enfant, je croyais devoir faire la conversation et où vous me dîtes :
« Est-ce que vous allez parler tout le temps comme cela ? », douche
après laquelle on n'entendit point d'autres bruits que les cahots du
véhicule sur les pavés de la rue La Fontaine 2.
Cet unique document annonce la suite : Proust ne vivra pas son
adolescence en se repliant sur lui-même, en adoptant, comme tant
d'autres, des attitudes de discrétion et de timidité. Au contraire, son
comportement témoigne d'un fonctionnement allergique
prédominant qui pouvait se manifester auprès de ses camarades de
classe, on l'a vu, mais aussi vis-à-vis des adultes, sans qu'il soit
arrêté par la moindre réserve. Aussi est-il tout de suite à l'aise dans
les salons qu'il commence à fréquenter, tout jeune, dès sa classe de
rhétorique. Il est d'abord introduit chez les parents de ses
condisciples, qui l'ont décrit comme un être exceptionnel, tout à
fait digne de figurer, malgré son âge, parmi leurs prestigieux
invités. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de la mère de Jacques
Bizet, Mme Straus, qui exercera toujours sur lui une étrange
fascination et avec qui il tissera des liens d'amitié durables. De fil
en aiguille, il est reçu chez Mmes Henri et Arthur Baignères, ou
chez Mme Arman de Caillavet, l'égérie d'Anatole France... Il est
L. Kreisler, Le nouvel enfant du désordre psychosomatique, Privat, 1992.
2 Corr Kolb, XV, p. 75.
33 tout de suite à l'aise au milieu des mondains, parmi ces adultes plus
âgés que lui. Il se montre disert, affable, flatteur à la limite de
l'obséquiosité. Il sait être charmant et se faire apprécier, parfois en
mettant en avant sa fragilité et son inexpérience, jouant au petit
page de ces dames. Laure Hayman, la demi-mondaine que fréquente
son grand-oncle Louis Weil, l'appelle « son petit Saxe
psychologique »'. En vérité, le premier salon où s'était développé
son goût de la société brillante avait été en plein air, aux Champs-
Élysées, où l'on conduisait le jeune adolescent maladif afin que,
privé d'école, il participât aux jeux des enfants de son âge. Robert
Dreyfus se souvient de la façon dont il séduisait les mères de ces
derniers : « Elles étaient unanimes à s'émerveiller des raffinements
de sa politesse, de la grâce de sa douceur, des complications de sa
bonté. Oui, je le revois (...) se précipitant au devant des dames
vieilles ou jeunes, s'inclinant à leur approche, et trouvant toujours
les paroles qui touchaient leur coeur, soit qu'il abordât les sujets
d'ordinaire réservés aux grandes personnes, soit qu'il s'informât
tout simplement de leur santé. »2
Lucien Daudet a laissé un témoignage qui ne manque pas
d'intérêt pour souligner comment Proust savait se faire apprécier
dans un salon où il entrait la première fois, en l'occurrence dans
celui très coté littérairement du prestigieux Alphonse Daudet : « Il
salua ma mère, mon père, avec une courtoisie et une aisance que
j'enviai, se fit présenter aux personnes qu'il ne connaissait pas, et
m'adressa quelques paroles polies. (...) Le lendemain, j'entendis ma
grand-mère déclarer qu'elle n'avait jamais rencontré un jeune
homme aussi aimable, aussi bien élevé que ce petit Monsieur
Proust. » 3 Durant sa vie, il n'abandonnera pas ces procédés qui lui
permettent d'être dans l'illusion d'une intime proximité avec les
gens. Mme Scheikévitch, qui le connut dans ses années de maturité,
a dressé de lui ce portrait : « Mais voilà que l'émotion bouleverse
ce masque ascétique, les yeux s'animent, fiévreux, quelque chose a
éveillé sa curiosité passionnée, il pose des questions directes,
A. Ferré, op eit, p. 164.
2 R. Dreyfus, in Hommage à Marcel Proust, op cit, pp. 28-29.
3 L. Daudet, Autour de soixante lettres de Marcel Proust, Gallimard, 1929, p. 12.
34 indiscrètes parfois, avec la précision, l'insistance d'un insecte qui
butine au plus profond des corolles. (...) Mais déjà il s'excuse, vous
adresse mille compliments disproportionnés, dans un roucoulement
si timide, si humble, qu'à votre tour vous ne désirez que l'assurer
de votre admiration, de votre tendresse... »'
Ce n'est pas seulement sa réputation de salonnard que forge
Proust dès la fin de son adolescence. Sa classe de terminale fut pour
lui très enrichissante, permettant à sa pensée foisonnante de se
développer et de se diriger, et imposant la littérature comme le
moyen indispensable à l'expression de ses idées. Ainsi, il manifesta
beaucoup d'intérêt pour la philosophie, qu'enseignait alors
Alphonse Darlu, et, dès les premières heures de cours, le deuxième
jour après la rentrée, il n'hésita pas à écrire à son professeur, avec
une déconcertante spontanéité, lui confiant combien il avait vibré
lors de son cours, et avec quelle joie il s'était reconnu dans la
description des jeunes gens se regardant trop vivre :
Je crois que vous voudrez bien m'excuser si je prends la
liberté, moi, votre élève de deux jours seulement, de vous
demander pour ainsi dire une consultation morale. J'ai
conçu une si grande admiration pour vous depuis ces deux
jours, que j'ai un irrésistible besoin de vous demander un
grand conseil, avant de commencer l'étude de la
philosophie.
Il demande alors un procédé pour guérir sa constante et
obsédante habitude d'auto-analyse, et termine :
Vous pardonnerez, Monsieur, je l'espère, à mon extrême
admiration et à mon infini désir de savoir ce que vous
pensez de ceci, la bizarrerie et peut-être l'indiscrétion qu'il
y a à faire des confidences aussi « intimes » à un inconnu.
Mais je crois déjà vous connaître par le peu que je vous
ai entendu prononcer... 2
On rapprochera cette lettre de celle écrite vers la fin de cette
même année scolaire à Anatole France. En mai 1889, le romancier,
M. Scheikévitch, in Lettres à Madame Scheikévitch de Marcel Proust, Éd.
Sauret, 1993, pp. 14 - 15.
2 Corr Kolb, I, pp. 121-122.
35 dont la notoriété commence à croître, vient d'être attaqué par un
critique littéraire dans le « Journal des débats ». Proust ressent tant
d'indignation qu'il ne peut s'empêcher d'en faire part à cet écrivain
qu'il admire entre tous, et qu'il ne connaît pas encore. Il n'osera lui
indiquer son nom, toutefois, et signera : un élève de philosophie :
Monsieur,
J'ai pensé que vous veniez de lire l'article de M
Chantavoine et qu'un témoignage de sympathie passionnée
pourrait peut-être vous consoler, si toutefois ces pages
inintelligentes ont pu vous attrister. (..)
Depuis quatre ans, j'ai lu, relu jusqu'à les retenir par
coeur, vos livres divins. Et depuis quatre ans je vous ai tant
aimé que je crois vous comprendre un peu. (..)
Vous m'avez appris à trouver dans les choses, dans les
livres, dans les idées, et dans les hommes, une beauté dont
auparavant je ne savais pas jouir. Vous m'avez embelli
l'univers et moi-même je suis si ami avec vous qu'il n'y a
pas de jour où je ne pense à vous plusieurs fois, encore que
j'aie quelque embarras à me figurer votre personne
physique.(.)
J'ai tant souffert de vous voir publiquement rapetissé
dans cet article que j'ai pris la liberté de vous écrire quelle
peine cruelle j'en ressentais '.
Ainsi, dès son adolescence, Proust prend-il l'habitude d'écrire
lettre sur lettre, et, toujours prêt à prendre la plume pour
communiquer avec quelqu'un, il amoncellera une gigantesque
somme de correspondance, dont plus de cinq mille lettres ont été
rassemblées et publiées par Philip Kolb, mais dont on estime ne
connaître que le dixième ou le vingtième. Parmi elles, Robert
Dreyfus a publié un message de félicitations reçu à l'occasion d'un
succès à ses examens, et a laissé le commentaire suivant : « Mes
amis et moi, nous n'avions point l'habitude d'échanger de telles
congratulations (...). Si l'un d'eux m'avait adressé ce billet, je me
serais dit : "Qu'est-ce qu'il lui prend ?" Mais, de la part de Proust,
aucune effusion d'amitié n'étonnait — ou plutôt elles étonnaient
1 Corr Kolb, I, pp. 125-126.
36 toujours, tant elles étaient constamment attentives, imprévues,
raffinées, touchantes. »'
Ce besoin de communion, quels que soient les moyens employés
pour y parvenir, s'explique par une identification massive de
l'allergique à l'objet. Le sujet se met dans une situation de totale
confusion qui tentera de gommer les différences, ce qui conduit
parfois à d'étonnants lapsus, comme ceux rapportés par Pierre
Marty de la part de patients vus en consultation : « Vous désirez
sans doute que je vous parle de votre mère », ou : « je viens vous
voir parce que vous êtes asthmatique » 2.
Cette saisie de l'objet, immédiate, sans limite, abolit toute
distance entre le sujet et l'objet. Le sujet fonctionne mentalement
comme s'il pouvait, par absence de différence, se situer au niveau
du psychisme de l'autre, ressentir ce qu'il croit être les affects de
l'autre. Par exemple, Jean Santeuil, parce qu'il s'imagine les autres
pareils à lui 3, ne trouve pas de raison pouvant expliquer leur
méchanceté à son égard. Il ne comprend ni n'admet une violence
qui lui est, par nature, étrangère, et qu'il constate avec perplexité.
On peut dire que tout se passe comme s'il y avait mise à disposition
par le sujet de son psychisme pour l'objet, ce qui est à l'origine,
chez les allergiques, outre les entrées en contact très rapides et
l'aisance relationnelle, de rares capacités de sollicitude, de
possibilités d'empathie, et de l'impression de comprendre
immédiatement la personne qu'ils rencontrent pour la première fois
— et même, ils peuvent éprouver d'emblée des sentiments forts à la
simple évocation de quelqu'un, sans le connaître. Proust n'hésite
pas à écrire cette affirmation paradoxale : Votre mère que j'ai tant
aimée et que je n'ai pas connue... 4 Ces attitudes ne sont pas
surprenantes si l'on considère que l'objet ne doit pas être étranger,
ne peut être vécu comme différent par le sujet. Proust se reconnaît
avec tant de conviction dans son professeur de philosophie qu'il ne
peut s'empêcher de lui écrire dès le deuxième jour, croyant déjà le
connaître par le peu qu'il lui a entendu prononcer ; et il a tant
R. Dreyfus, op cit, p. 151.
2 P. Marty, 1958, op cit, p. 6.
3 JSant, p. 258, cf. supra p. 31.
4 Corr Kolb, VII, p. 83.
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