Mémoires de Jacques de Morgan 1857-1924

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296347816
Nombre de pages : 552
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MÉMOIRES
DE
JACQUES DE MORGAN@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-5798-3MÉMOIRES
DE
JACQUES DE MORGAN
1857-1924
Directeur Général des Antiquités Égyptiennes
Délégué général de la Délégation Scientifique en Perse
Souvenirs d'un archéologue
Publiés par Andrée Jaunay
Préface de Jean Perrot
L'Harmattan L'HarmattanInc.
5-7,rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9Ce livre paraît à l'occasion de la commémoration du centenaire de la Déléga-
tion Scientifique en Perse du ministère de l'Instruction publique et de son expo-
sition organisées par le Département des Antiquités orientales du Musée du Lou-
vre du 2 octobre 1997 au 31 décembre 1997.
Jacques de Morgan en a été le Délégué Général de 1897 à 1912, année de sa
démission. C'est alors que cette délégation prit fin.
Premier tirage limité à 500 exemplaires
Illustrations de couverture:
Page I : Collection privée, huile sur toile, 90 x 70, Henry Mottez.
Page IV, en haut: Collection Musée du Louvre, Jacques de Morgan dans le « châ-
teau » de Suse.Au souvenir de Nicole de Juvigny
Sa petite1ille et dernière descendante
qui nous a quittés ce printemps
Au souvenir de Cyrille Vachon-France
qui a préservé son œuvre et sa mémoireQue soient ici chaleureusement remerciés
Jean-Philippe Lauer
Tean Perrot
Nicole Chevalier
Hélène Ratyé Choremi
Claude Latta
Philippe Pouzols-Napoléon
André Guillemot
Antoine Verney
Nathalie Bondon
Gérard Réveillac
Yvette Gauthier
Lucien Bérengier
Mes parents et amis
L'Académie des Sciences Lettres et Arts de Marseille
La Diana, Société Historique et Archéologique du Forez à Montbrison
qui m'ont aidée ou se sont intéressés à mon travail.
Édouard Crozier qui, toujours présent,
a fait bien plus que m'aider et m'a apporté son soutien.Avertissement au lecteur
Jacques de Morgan nous a laissé le brouillon de deux versions de ses
Mémoires inédits qui m'ont été légués.
Une version intitulée:
« MEMOIRES»
Une version intitulée:
« SOUVENIRS D'UN ARCHEOLOGUE»
qui sont parfois répétitives, parfois complémentaires. Le présent ou-
vrage, résulte d'une fusion de ces deux documents. J'ai toujours retenu la
version la plus précise, la plus détaillée, la plus complète.
C'est à la fin de sa vie, dans la solitude, qu'il en a rédigé l'essentiel. Il
est alors malade, calomnies et jalousies l'ont profondément blessé, ce qui
explique que sa plume soit souvent amère.
L'orthographe des noms propres, est toujours celle de Jacques de Mor-
gan, qui est celle de son époque.
Je ne suis pas l'auteur de toutes les notes. Certaines ont été établies par
Jean-Philippe Lauer, Nicole Chevalier, Hélène Ratyé Choremi, Claude
Latta, Philippe Pouzols-Napoléon, Natalie Bondon, comme indiqué dans
le texte.
Les photographies, sauf celles portant la mention 1995, sont des repro-
ductions d'originaux des XIXe. ou début xxe. siècles. La plupart ont été faites
par Jacques de Morgan, les autres par des photographes de cette époque.
Elles ont été reproduites par Gérard Réveillac. Les dessins sont également
de l'auteur.
Les cartes, sauf celles intitulées « Jacques de Morgan », ont été faites ou
adaptées au texte par Edouard Crozier.
J'ai tout mis en œuvre pour laisser à ce livre son caractère ancien et
pour le rendre agréable.
Andrée JaunayPréface
On saura gré à Madame ~ndrée JAUNA Y, dépositaire des archives de
Jacques de Morgan, et aux Editions l'Harmattan de nous livrer ces notes
autobiographiques; elles sont tirées de deux manuscrits inachevés, intitu-
lés, l'un «Mémoires/Délégation », l'autre « Souvenirs d'un archéologue ».
Ces textes rapportent d'une plume alerte et imagée les origines familiales
de Jacques de Morgan, son enfance, sa vie jusqu'à « l'affaire» qui de 1904
à 1908, perturbera son existence et l'incitera, en 1912, à cesser toute activité
de terrain en Orient. Ses dernières années, jusqu'à sa mort en 1924, sont
couvertes ici par des extraits de sa correspondance, choisis et présentés
par Andrée JAUNAY. Dans leur ensemble, ces pages révèlent, derrière
l'image de légende du célèbre archéologue, une personnalité complexe, un
homme séduisant certes par son énergie et son enthousiasme mais non
exempt de faiblesses.
Jacques de Morgan est un témoin important de la culture scientifique
de son époque, le dernier quart du XIX.siècle et le premier quart du xx. siè-
cle. Sa formation est à tendapce universaliste, appuyée sur les sciences
naturelles. Sorti en 1882 de l'Ecole des Mines où on lui a enseigné la géo-
logie, la minéralogie, la paléontologie « et autres choses de son goût », il
est curieux de la Terre, de ce qu'elle porte, de ce qu'elle a porté: hommes,
plantes et animaux. D'esprit aventureux, il n'hésite pas à se lancer dans
de lointains voyages aux Indes, en Malaisie, dans le Caucase, où il risque
parfois sa santé et sa vie. De ces expéditions, à la recherche de mines de
diamants, d'étain, d'argent et de cuivre, il revient désargenté mais chargé
d'échantillons de roches, de fossiles, d'insectes ou de fougères qu'il distri-
bue généreusement aux naturalistes de son entourage, se réservant la pu-
blication des pièces archéologiques. Enfant, son père l'a introduit à la pré-
histoire sur les sites paléolithiques de la Somme ou sur celui de Campigny.
C'est en préhistorien qu'il se présente lui-même, considérant comme
son livre capital, « son œuvre maîtresse, renfermant les résultats de sa vie
entière» cette « Préhistoire orientale» en trois volumes qu'il achèvera à la
veille de sa mort et dont il confiera la publication à son ami Louis Germain.
Cet aspect de son œuvre s'efface cependant pour le grand public derrière
celui du fouilleur de Suse ramenant au jour les monuments prestigieux
qui trônent aujourd'hui dans les salles orientales du musée du Louvre: le
Code de Hammourabi, la stèle de Naram Sin, l'obélisque de Manishtousou,
la statue de bronze de dame Napir Asu et bien d'autres, de périodes di-
verses, tous de provenance étrangère à Suse où ils sont pour la plupart lesfruits des rapines d'un roi d'Élam du XIIesiècle en guerre avec ses voisins
mésopotamiens.
La carrière scientifique de Jacques de Morgan a commencé, comme il
l'écrit lui-même en 1889, avec sa première mission en Perse. Il a 32 ans.
D'une précédente mission au Caucase, il a rapporté la matière de deux
rapports: Recherche sur les origines des peuples du Caucase et Recherches ar-
chéologiques dans l'Arménie russe, qui retiennent alors l'attention et qui sont
publiés par les soins du ministère de l'Instruction publique. C'est une
consécration. Jusque-là « sans sacrifier à mon désir de gagner de l'argent,
écrit-il, je m'étais adonné aux sciences; mes efforts n'avaient pas été coor-
donnés. j'agissais suivant les circonstances ». Désormais, il se consacre en-
tièrement à ses travaux.
Sa mission en Perse de 1889 à 1891 est une longue et parfois dangereuse
chevauchée en compagnie de sa jeune femme et d'un domestique, et
d'abord autour du massif de L'Elbourz. Arrivé à Téhéran par la route du
Caucase, il longe la côte de la mer Caspienne et en dresse une carte avant
de descendre à travers le Kurdistan et les chaînes du Zagros jusqu'au pays
des Loures, à la Susiane et au golfe Persique. Il n'a pas le droit de fouiller;
Téhéran ne conserve pas, semble-Hl, un bon souvenir de la mission Dieu-
lafoy de 1884 à 1886. Jacques de Morgan se rembarque vers l'Europe à
l'autome 1891, «heureux des nombreux documents qu'il rapportait» : des
cartes, des relevés d'inscriptions, des dessins d'objets, des notes d'ordre
géologique, paléontologique, linguistique et ethnographique. Il a examiné
en route, à la demande des autorités de Kind-é-Shirin, des gîtes de naphte
sur lesquels il rédigera une note susceptible d'intéresser l'exploitation pé-
trolière mais qui restera sans suite. A Suse, il a vu « ce qu'il voulait voir» :
les tranchées de Dieulafoy sur le tell de l'Apadana étaient encore fraîches
à côté de celles de Loftus, ouvertes quarante ans plus tôt. A la base du tell
de l'Acropole, le plus élevé, il a observé sur les pentes « des fragments de
vases couverts de peintures étranges et des silex taillés; peu de chose mais
assez pour prouver que ce site a été habité dès l'époque préhistorique ».
C'est cette observation qui le ramènera en Perse et à Suse six ans plus tard
après une parenthèse égyptienne qui va contribuer fortement à sa forma-
tion archéologique et qui orientera son intérêt vers les hautes périodes.
Gaston Maspero ayant quitté l'Égypte et la direction des Antiquités et
des Musées pour raison de santé, ce service de l'Empire ottoman, tenu
traditionnellement par des Français, n'est plus alors qu'un lointain souve-
nir de la glorieuse Commission d'Égypte créée par Bonaparte. Jacques de
Morgan n'est pas égyptologue - ses collègues français ou étrangers ne se
feront d'ailleurs pas faute de le lui rappeler mais on mise à Paris sur l'éner-
gie de ce jeune homme enthousiaste et dynamique pour remettre de l'ordre
dans l'administration et dans les musées. Il se trouvera vite amené à en-
treprendre lui-même des fouilles de quelque envergure où, servi par sa
formation d'ingénieur des Mines, ses qualités de dessinateur, son sens aigu
de l'observation, il pourra se féliciter à bon droit de quelques belles dé-
couvertes. Il pousse des galeries dans le sous-sol de la pyramide de Dah-
chour près de Sakkara, lève des plans, procédant lui-même à des dégage-
12ments délicats. En surface, il attaque le sol par des sondages espacés de
quatre mètres les uns des autres et disposés en quinconce, selon une mé-
thode encore pratiquée de nos jours et dont bien des jeunes archéologues
sont prêts à attribuer le mérite à la sagacité des ordinateurs. Jacques de
Morgan a sous les yeux l'exemple des techniques aV'Jncées d'archéologues
anglo-saxons, tel Flinders Petrie, qui a déjà fait en Egypte et en Palestine
la démonstration des vertus d'une fouille stratigraphique; procédant par
coupes verticales, il a montré que chaque couche archéologique, chaque
période, est caractérisée par sa poterie et qu'il faut noter avec soin le niveau
de chaque tesson. Vingt ans plus tôt, Schliemann avait reconnu à Troie
une accumulation de niveaux d'occupation, mais il n'avait pas songé à
utiliser la poterie pour les dater. Considéré par ses compatriotes comme
un génie, Flinders Petrie introduit un système d'enregistrement qui dé-
bouchera bientôt sur sa fameuse méthode du « sequence dating» des pré-
historiens égyptiens.
Jacques de Morgan n'a pas découvert à lui seul l'Égypte préhistorique,
mais c'est une stimulante contribution dans ce domaine q1f'apporte, en
1896, la publication de ses « Recherches sur les origines de l'Egypte ». Fort
de ses connaissances générales en préhistoire et en géomorphologie, il sera
vite conforté dans son interprétation des trouvailles de ses devanciers par
les observations qu'il fait lui-même au cours d'une rapide prospection du
Fayoum et de la haute vallée du Nil. Pour lui, il n'est pas douteux que
l'Égypte a connu une longue préhistoire, comparable à celle de l'Europe
occidentale. Dès cette époque, il a aussi l'intuition d'une influence méso-
potamienne sur les origines de la civilisation pharaonique; idée qu'il pour-
suivra sur des bases plus solides en 1909. Cependant, de telles suggestions
vont à l'encontre d'une opinion généralement admise à la suite des
« grands archéologues» dont Gaston Maspero ; elles ne vont pas sans sus-
citer discussions et polémiques; elles créent des tensions que le caractère
de Jacques de Morgan est peu fait pour apaiser.
Lorsqu'il prend son congé en 1897, il sait en montant sur le bateau
«qu'il ne reviendra plus dans ~a vallée du Nil comme maître des Antiqui-
tés de la Haute et de la Basse Egypte ». C'est avec regret qu'il abandonne
«un poste très envié, très agréable, sans risques ni périls, sans dangers...
une situation morale très grande de par le poste lui-même ». Mais déjà,
concerné par le projet de création en Perse d'un service des Antiquités, il
s'en va rêvant « d'un grand service français, s'étendant depuis la Mésopo-
tamie jusqu'aux frontières de l'Afghanistan, depuis les rives de la Cas-
pienne plages du golfe Persique. Je vois, écrit-il, des savants
français en sciences historiques et naturelles parcourant cette immense ré-
gion et nos trois couleurs flottant sur les camps de mes missions... »... La
Perse méridionale devait lui offrir, avec les vestiges des c!vilisations les
plus anciennes, les preuves de ce qu'il avait avancé pour l'Egypte. En vé-
rité, il n'est pas sans inquiétude. « Si mon étoile d'archéologue allait pâlir,
si je ne réussissais pas ?... Ce plateau iranien, mystérieux encore quant au
début de sa civilisation, qu'allait-il me révéler? Y trouverai-je l'homme
quaternaire, néolithique? Parviendrai-je à résoudre le grand problème de
13l'aryanisme, les voies par lesquelles la culture intellectuelle est entrée dans
notre Europe? Que de risques aussi! J'allais jouer en même temps ma
santé, ma vie même et mon prestige scientifique, fruit de tant d'années
d'efforts ». Le seul point de repère de cette problématique, c'est Suse,
l'Acropole de Suse, qu'il redécouvre en décembre 1897, à la tête cette fois
de la Délégation générale en Perse du ministère de l'Instruction publique
et des Beaux-Arts.
Il avait «hâte de revoir ce terrain, de l'examiner dans ses moindres
détails, de régler dans son esprit le plan de campagne dont dépendrait
toute la méthode des fouilles... Je passai successivement en revue, écrit-il,
tous les ravins, toutes les tranchées de mes prédécesseurs, ramassant des
débris, étudiant les coupes faites par les pluies dans ces amas énormes...
La méthode des sondages appliquée à Dahchour ne pouvait être utilisée
dans ces buttes dont quelques-unes présentaient trente mètres de hauteur,
entièrement composées de débris de villes successives. Il fallait employer
des moyens plus énergiques qu'en Égypte... Je n'avais donc pas à hésiter
devant l'économie de la méthode généralement adoptée dans les grands
travaux de terrassement ».
Dans les flancs de l'Acropole, il enfonce des galeries « espacées verti-
calement tous les cinq mètres afin de s'assurer que la butte renferme des
débris de toutes les civilisations susiennes depuis les temps préhistori-
ques ». La technique alors n'est pas nouvelle et elle reste acceptable. Puis,
il ouvre en surface les premières tranchées, perpendiculaires à un axe nord-
sud de la colline à égale distance des bords, de façon à évacuer les débris
de part et d'autre avec un minimum de transports; ce qui relève encore
d'une bonne logique de fouilles. Ces tranchées ont cinq mètres de largeur
et cinq mètres de profondeur; les trente mètres de hauteur du tell de
l'Acropole se trouvent ainsi divisés en six niveaux d'exploitation. Jacques de
Morgan justifie cette façon de faire par «l'impossibilité où il se trouvait
de suivre dans le déblaiement les niveaux correspondant aux diverses épo-
ques, parce que le sol n'était pas plan dans les villes successives, parce
qu'il était impossible, dans la plupart des cas, de fixer les limites d'un
même niveau ». C'est ainsi que, attaquées par sept cents ouvriers, vont
rapidement disparaître les couches historiques formant sur une dizaine de
mètres les deux « niveaux» supérieurs de l'Acropole (à l'heureuse excep-
tion d'un modeste « témoin» dans la partie sud du tell), produisant une
riche moisson de monuments épars dans le voisinage de temples de la fin
du deuxième millénaire. Une « grande tranchée », au-dessous, déplacera
25000 m3 de terres jusqu'au sol vierge qu'elle atteindra en 1908 sur plus
de 1 000 m2 « sans avoir rencontré, nous assure-t-il - et qui s'en étonnerait
devant pareilles méthodes - de ruines architecturales dignes d'être conser-
vées ». Dans le niveau de base, objectif de l'opération, se trouve la fameuse
« nécropole» dont les tombes livrent l'étonnante poterie peinte que l'on
connaît, des vases de pierre et des objets de cuivre, haches et miroirs. Mais
la mise au jour de cette première occupation est pour Jacques de Morgan
une véritable déception. « J'espérais découvrir sous les couches où abonde
la céramique peinte les restes de civilisations plus anciennes encore et re-
14montant aux industries néolithiques. Il n'en n'a pas été ainsi et, à Suse
comme en Chaldée, comme dans toutes les ruines qu'il m'a été donné
d'examiner dans cette partie de l'Asie, je n'ai jamais rencontré de néolithi-
que proprement dit ». Conclusion que quelques coups de pioches dans les
tells du voisinage immédiat de Suse eussent infirmé. La déception du fouil-
leur devant ce qui était son premier objectif a pu venir s'ajouter aux dif-
ficultés grandissantes d'ordre administratif, qu'il connaît à Paris; elles vont
le conduire en 1912 à quitter Suse et à démissionner de son poste de Dé-
légué général en Iran.
Les dernières années de sa vie il les passera dans le midi de la France
où il a cherché refuge, malade et aigri par les attaques dont il a été l'objet,
suscitées par la jalousie. Il y répond, et d'une plume qui peut être féroce,
tout en se livrant à une réflexion scientifique et philosophique dont il consi-
gne les résultats dans l'Avant-propos de sa « Préhistoire orientale », révélant
l'étendue de ses connaissances et une intuition des vrais problèmes et des
méthodes de la préhistoire. Il est conscient du fait que peu de sujets ar-
chéologiques peuvent être de son temps complètement traités; les recher-
ches sont insuffisantes, les documents font défaut; « il serait téméraire
d'écrire des traités et des histoires qui en quelques années de travaux sur
le terrain peuvent être réduits à néant ». Le préhistorien doit avoir une
culture encyclopédique; la préhistoire doit faire appel à toutes les branches
de la science capables de l'aider. De ce point de vue, Jacques de Morgan
est un précurseur de la moderne recherche pluridisciplinaire. Pour ce qui
est de la méthode, « il n'y a pas d'archéologie scientifique, écrit-il, sans
une science de la stratigraphie... Le fouilleur doit noter la position des
objets dans le sol; il doit s'efforcer de reconstituer leur contexte, l'ambiance
dans laquelle ils ont été déposés dans l'Antiquité ». Pour ce qui concerne
la chronologie, « la préhistoire n'est pas une époque de la vie de l'huma-
nité, mais une étape du développement intellectuel et matériel, franchie
en des temps différents et en des lieux divers par chacun des groupes
humains », selon ses aptitudes; et il met en garde contre le danger qu'il y
aurait à imposer au reste du monde le cadre chronologique établi en pre-
mier pour l'Europe occidentale. Dans cette évolution multiforme
« l'homme n'est pas le maître de ses destinées; des forces supérieures l'ont
poussé souvent contre sa volonté... ». C'est pourquoi le préhistorien doit
étudier le milieu naturel qui « détermine le comportement et les structures
sociales... Le problème de nos origines quand il sera résolu entraînera des
conséquences d'une gravité dont on peut à peine se faire une idée. Les
croyances religieuses en dépendent et, par suite, tout le système philoso-
phique et moral sur lequel est basé notre civilisation ».
Jacques de Morgan est pour beaucoup l'heureux fouilleur de Suse, le
magicien qui ayant fait sortir du sol un château de rêve l'a empli des trésors
de l'archéologie orientale avant de les dégorger vers les musées du monde.
Il a vécu en seigneur, toujours avec panache, faisant preuve parfois d'ar-
rogance, mais avec une vision. Homme d'action, passionné par tout ce
qu'il a tenté, il a été un remarquable organisateur de la recherche, un ani-
mateur souvent dérangeant et, par ses thèses audacieuses, un nécessaire
15provocateur scientifique. Son souvenir reste vivant. « Le but de la Déléga-
tion en Perse, écrivait-il dans un Avertissement en tête de la longue série des
"Memoires de la Délégation", est d'étudier à tous les points de vue scien-
tifiques le sol de l'Iran, sa flore, sa faune, ses habitants, son climat et son
histoire ». Un siècle plus tard cet objectif est atteint. L'Institut français de
recherches en Iran regroupe archéologues, géologues, géographes, anthro-
pologues, zoologues, linguistes, spécialistes des religions... Il est juste de
rappeler aujourd'hui la grande figure de son fondateur. Jacques de Morgan
n'est sans doute pas récompensé pour ses vrais mérites. Justice cependant
est rendue à son nom dans la célébrité qu'il partage avec celle des monu-
ments uniques dont il a enrichi les collections nationales et plus particu-
lièrement celles du musée du Louvre.
Jean Perrot
Directeur de recherche honoraire au CNRS des fouilles de Suse de 1968 à 1979
16Jacques de Morgan au sommet de sa gloireAVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
Au cours de l'hiver de 1905, alors que j'étais à Susel, jouissant de quelques loisirs,
malgré le temps que je consacrais à la direction de mes fouilles, la pensée m'est venue
d'écrire mes Mémoires: j'avais déjà vu beaucoup de choses dans ma vie, comme bien des
gens et il me semblait intéressant de noter mes impressions, sinon pour le public, du moins
pour les personnes qui, après moi, s'intéresseront à ce que je fais. Il faut attendre cinquante
ans, cent ans même, pour que les gens qui aiment les choses du passé s'intéressent à des
Mémoires, mais ceux qui vous ont connu dans leur jeunesse sont parfois curieux de lire
vos pensées. La vie change aujourd'hui avec une telle rapidité que soi-même on est enclin
1erà considérer comme très vieux ce qu'on a vu dans son jeune âge. Le janvier 1905 j'ai
donc pris la plume, ne pensant m'arrêter qu'alors que j'en serais arrivé à cette époque de
mon récit.
Mais, dans les 18 ans qui viennent de s'écouler, que de bouleversements dans la vie
des nations et des gens, dans ma propre existence! rai vu s'élever bien des choses, s'ef-
fondrer beaucoup d'autres. Je me suis retiré, comme on le verra, devant l'ingratitude des
hommes, j'ai continué et terminé mes travaux, publié mes découvertes, mes études et
maintenant que tous mes manuscrits sont à jour, que je n'ai plus qu'à attendre la bonne
volonté des imprimeurs, ma tâche étant remplie, je sors de la poussière mon manuscrit de
1905 pour le revoir, le corriger, le continuer et le laisser à ma fille Jacqueline2 sous une
forme qui puisse lui faire connaître les détails de ma vie, de mes pensées, de mes espérances
et de mes déceptions. Puisse-t-elle en tirer des enseignements utiles pour elle-même et voir
dans ces pages le reflet de l'affection de son père. Plus jeune que moi d'un demi-siècle elle
n'a connu que le vieillard et le vieillard fatigué, malade, payant par les souffrances toute
une vie d'action.
Je n'ai certes pas la prétention de faire œuvre littéraire en écrivant ces pages, une
pareille ambition serait tout à fait déplacée. Ce que je désire c'est avant tout montrer
l'évolution des esprits. Je parlerai sans passion du bien comme du mal, mais sans épargner
personne, sans sous-entendu, sans cacher les noms de ceux dont les actions n'ont pas
toujours été louables ou même ne l'ont jamais été.
Je reprends donc la plume en juin 1923 à Monaco, où je suis venu attiré par le climat,
cherchant à soulager mes souffrances.
Jacques de Morgan
1. Ancienne capitale du royaume d'Elam (actuellement Iran) dont les origines se per-
dent dans la nuit des temps. Jacques de Morgan y a fait d'importantes fouilles. Voir cha-
pitres VIII et X et cartes.
2. Se reporter aux notes généalogiques en fin du chapitre III.
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1:0Chapitre premier
Les premières années
1857-1870
Les origines familiales - la Picardie le Blésois
La noblesse au XIX' siècle
Chapitre transcrit et annoté par Philippe Pouzols-Napoléon
C'est à Biou, entre Blois et Chambord, au village de Huisseau-sur-Cos-
son, que le 3 juin 18571 j'ai vu le jour. Pourquoi dans le Blésois plutôt
qu'ailleurs? C'est tout simplement parce que mon grand-père, le comte
Adrien de Calonne, étant gouverneur de Chambord, avait acheté la terre
de Biou pour ne pas demeurer comme un concierge dans le château qui
était confié à sa garde. Ma mère était née à Huisseau, elle s'y est mariée,
et mon père, bien qu'il fût Picard, était venu habiter dans le Blésois.
Si l'on en croit les vieux souvenirs et les papiers, ma famille, originaire
du pays de Galles2, serait venue se fixer définitivement quand le roi Jac-
ques quitta l'Angleterre, et c'est en son honneur que mon prénom m'a été
donné. Mes ancêtres, qui jouissaient de considération, se sont fixés en Pi-
cardie et là s'allièrent aux familles nobles de la région, de Court, de Ca-
lonne, de Béthune. J'ai aussi l'honneur de compter dans mes grands-mères
une demoiselle Jourdain, lignée illustrée par Molière dans Le-Bourgeois Gen-
1. Se reporter aux notes généalogiques en fin du livre.
2. Sans doute l'auteur pensait-il être le parent d'Henri Morgan, chef de flibustiers an-
glais né vers 1635 dans le pays de Galles qui mit à feu et à sang Cuba, la Jamaïque et les
côtes du Nicaragua. Il brûla Panama en 1671 puis traita avec Charles II d'Espagne qui le
fit chevalier et commissaire de l'amirauté. Toutefois rien n'est plus incertain à ce jour que
l'origine des Morgan, de Picardie, qui se seraient installés, selon la tradition familiale, en
1568, à la suite de Thomas Morgan, mandataire de la reine Marie Stuart.tilhomme, anoblie plus tard, parce qu'elle était très riche, sous le nom de la
terre de Thieulloy. Aujourd'hui on ne parle plus de Jourdain et les Thieul-
loy se font traiter de comtes par leurs domestiques, depuis que l'un d'eux
a bien voulu donner quelqu'argent au pape qui, pour le remercier, lui a
octroyé une couronne à perles3.
Les Thieulloy portent des armes parlantes qui ne sont pas à passer sous
silence. Le champ est d'argent, dans l'angle supérieur de droite on voit
une étoile (jour) dans le champ un cerf (daim) devant un arbre (Tieul)
surmonté d'un oiseau (Oie), ce qui constitue un assez joli rébus, mais ne
produit pas fameux effet peint sur le panneau d'une voiture.
Les Morgan étaient donc installés dans l'Amiénois: sous Louis XV et
Louis XVI une branche de cette famille, autorisée par le roi à faire le com-
merce de mer (disons l'épicerie en gros), fit une fortune considérable.
Cette branche, dont une baronnie à pape releva encore le prestige, s'est
éteinte il y a une trentaine d'années dans la personne du baron Thomas,
homme très roux, très fier de sa fortune et aussi de ses illustres origines.
On lui doit de précieuses généalogies, fort heureusement restées à l'état
de manuscrits, dans lesquelles il fait remonter nos ancêtres jusqu'au temps
des Silures4 dont parlent les auteurs grecs et latins. Convaincu de sa grande
noblesse, ce brave baron Thomas avait fait sculpter sur les murs de l'an-
cienne maison de commerce de ses pères une multitude d'écussons, ceux
de nos alliances aussi moyenâgeuses que problématiques; mais le malheur
voulut que les gamins prissent pour cible à leurs cailloux ces blasons flam-
bant neufs, en sorte qu'il fallut les protéger contre ce manque de goût des
jeunes Amiénois en les recouvrant de grillage de poulailler.
Thomas se considérait comme un grand penseur, il subventionna lar-
gement une feuille bien pensante de l'endroit grâce à quoi il lui fut aisé
de répandre à flots sa littérature sous forme d'articles si profonds que
lui-même ne les comprenait pas. Au demeurant, malgré ses ridicules, c'était
le meilleur des hommes. Il avait deux sœurs, l'une avait épousé le comte
de Hautecloque5, d'une des plus vieilles et nobles familles de l'Artois, l'au-
tre le comte (du pape) des Varennes, très riche parvenu dans la meunerie.
Il existait trois autres branches de notre famille. Celle des Morgan-
Maricourt (braves gens) qui s'est terminée en quenouille, celle de Camont
qui existe encore6, enfin la branche aînée, la nôtre, représentée aujourd'hui
3. L'un d'eux fut anobli par charge de secrétaire du roi en 1737 et mort en exercice en
1757. Le titre de comte romain fut octroyé en 1836. Le comte Fernand de Thieulloy était en
1883membre de la Société des Antiquaires de Picardie, se disant « ancien élève de l'École
Centrale ».
4. Peuple de l'île de Bretagne, dans le sud du pays de Galles actuel, soumis aux Romains
en l'an 75 de notre ère.
5. Terre et seigneurie du comté de Saint-Pol en Artois. Les seigneurs de Hautecloque,
dont les représentants furent créés chevaliers par lettres patentes de décembre 1752, sont
écuyers depuis le XIVe siècle. Une branche est devenue, par décret du 17 novembre 1945,
Leclerc de Hautecloque pour l'illustre Maréchal de France (1902-1947) et sa descendance, en
raison de son pseudonyme de guerre.
6. La branche aînée (dont est issue Jacques de Morgan) était appelée Morgan de War-
22par Robert, le fils de mon frère Henri. Une autre branche, celle des Morgan
de Frucoure s'est éteinte de bonne heure.
Les armoiries des Morgan sont d'argent à trois rencontres de buffles de
sable posées 2 et 1. On ajoute parfois éclairées (les yeux) et languées deY
gueule (rouge) et leur devise est PATIENTA VICTRIXS.
Mon arrière-grand-père, juriste instruit et courageux, avait, pendant la
Terreur, osé défendre devant les tribunaux révolutionnaires les naufragés
de Calais. Il faillit y laisser sa propre tête. Il épousa plus tard Mademoiselle
de Béthune Saint-Venant9 fille du comte de Béthune, maréchal de camp et
gouverneur de Saint-Pol sous Louis XVI, que Lebonlo fit assassiner répu-
blicainement, sans jugement, à Arras.
Mon arrière-grand-père mourut procureur général à Amiensll. Son fils,
mon grand-père, était loin de le valoir. Royaliste aussi exagéré qu'on le
pouvait être sous la Restauration, il fut officier aux gardes du corps de
Louis XVIII et Charles X, joua beaucoup, s'amusa le plus qu'il put, et man-
gea la majeure partie de la belle fortune qui lui avait été laissée par son
père.
Ce n'est pas parce qu'un homme est votre parent, à quelque degré que
ce soit, qu'il faut l'absoudre de ses fautes. Le défendre contre la calomnie
est un devoir; mais ce devoir ne concerne pas seulement la famille, il
s'étend à l'humanité tout entière.
Entre autres grandes actions signalant le passage de mon grand-père
de Morgan en ce monde, je dois noter que nous lui devons la destruction
des cartulaires des abbayes picardes de Corbie12 et de Sainte-Larmes13, par-
chemins confiés à la garde de mon arrière-grand-père, au cours de la tour-
mente révolutionnaire, par les religieux en fuite lors de la destruction de
leurs monastères14. Considérant que ces titres étaient devenus pratique-
ment inutiles depuis la confiscation et la vente des biens du clergé, mon
villiers au début du XVIII'siècle. D'autres branches portèrent les noms de Belloy et d'Espa-
gny. .
7. Maur Morgan de Frucourt a participé à la guerre d'indépendance des Etats-Unis
sous Louis XVI.
8. «L'endurance est victorieuse ».
9. Ancienne chanoinesse du chapitre de Maubeuge, le mariage eut lieu le 4 vendémiaire
an III par-devant Me Lebrun et son confrère, notaires à Arras. Adrien François de Béthune
des Planques, aïeul de Jacques de Morgan, épousa vers 1690 Marie Madeleine de Lières,
fille du comte de Saint-Venant. Voir notes généalogiques en fin de livre.
10. Le révolutionnaire Joseph Lebon marqua par son intransigeance une bonne partie
de l'aristocratie picarde.
11. En fait, il avait démissionné de sa charge en 1830.
12. Corbie, chef-lieu de canton de la Somme, a un instant été capitale d'un royaume
franc. Son abbaye fut fondée en 662 par sainte Bathilde, femme de Clovis II, et reconstruite
par des bénédictins au cours du XVII'siècle.
13. Sainte-Larmes est nom usuel d'une abbaye prémontrée fondée en 1131 et connue
sous le nom de Selincurtis. Son nom vient de ce que l'abbaye posséda de 1209 à 1791 la
«plus insigne reJique de la chrétienté - Sainte Larme - celle-là même qui perla d'émotion
aux yeux du Christ quand il ressuscita Lazare du tombeau ». Voir La Sainte Larme de Se-
lincourt, Jacques Foucart, bulletin de la Société d'émulation d'Abbeville, tome 27, 1995.
14. Selincourt a été détruite par les flammes d'un incendie le 18 mai 1789.
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Amiens, le 1 ~ AI 198''3
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Acte de naissance de Henri Victor Morgan, grand-père de Jacques de Morgan
(on remarquera l'absence de particule après la révolution).grand-père les brûla jusqu'au dernier. 11y avait là d'inestimables trésors
historiques, des chartes de tous les rois de France depuis les Mérovingiens,
de la plupart des papes, de tous les grands seigneurs du Moyen Age.
Mais par ignorance, par découragement, on méprisait alors toutes ces
vieilles choses, meubles et papiers qui encombraient les greniers, les œu-
vres d'art les plus merveilleuses passaient de main en main chez les bro-
canteurs à la valeur de leur poids de métal. 11fallut un siècle pour que les
merveilles des temps passés reprissent leur rang.
Mon père, témoin de ce sacrilège et dont l'esprit était naturellement fort
affiné, m'a toujours parlé de cet autodafé avec grande amertume et me
répétait que son père était resté insensible à ses objurgations. Cela se pas-
sait dans une chambre du château de Blangy15. Le valet de chambre ap-
portait les ballots et mon grand-père jetait un à un les parchemins dans la
cheminée. Ce fut l'œuvre d'un hiver tout entier.
A cette époque cependant quelques hommes de goût recherchaient les
vieilles choses: mais leur attention ne se portait que sur les objets d'art,
c'est ainsi que Sauvageot16 a sauvé les merveilles qui sont au Louvre. A
Amiens, c'était le Dr Rigolloe7 dont les collections ont été dispersées. Lors
de la vente Rigollot, mon grand-père a acquis pour 30 francs deux superbes
miniatures du XIesiècle que nous avons encore18, peintures de style byzan-
tin, arrachées d'un missel, dignes du musée du Louvre.
Il y avait aussi un maître d'armes, Bouvier, qui, peu à peu, avait recueilli
de nombreuses pièces d'orfèvrerie des monastères picards. Bien jeune en-
core, j'ai visité sa collection qui contenait des merveilles. La ville d'Amiens
eut pu acquérir aisément ces souvenirs provinciaux, personne ne s'en sou-
cia; cette incomparable collection a été dispersée. Les musées anglais et
américains conservent les plus belles pièces.
De même la collection Mallet, encore un Amiénois, composée principa-
lement d'antiquités romaines et gauloises du pays s'est évanouie sous le
marteau du commissaire-priseur.
L'ignorance et l'étroitesse d'esprit de mon grand-père eurent d'autres
effets plus fâcheux pour l'avenir de notre famille. Il s'opposa à ce que mon
père prit une carrière officielle sous le régime de Louis-Philippe et brisa
sa vie.
Les gens de l'aristocratie étaient alors frappés d'une sorte de folie. Ils
dépensaient en grands seigneurs d'antan, mais ne faisaient aucun effort
pour faire face à leurs besoins de luxe. C'eut été déroger que de travailler
sous une forme quelconque, c'eut été trahir la cause des Bourbons que
15. Village sur la Bresle, rivière frontière entre Normandie et Picardie.
16. Charles Sauvageot (1781 + 1860), violoniste e.t collectionneur d'objets d'art français,
surtout de l'époque Renaissance dont il fit don à l'Etat en 1856.
17. Le Docteur Rigollot a publié de nombreux articles de numismatique en Europe,
ainsi qu'un traité, Recherches historiques sur les peuples de la race teutonique qui envahirent les
gaules au siècle, dans le tome X des Mémoires de la Société des Antiquaires de Picardie.V'
Il légua par son testament du 31 mai 1849 à la Société des de Picardie un
mobilier archéologique important.
18. Ces miniatures sont aujourd'hui dans une collection privée (n.d.l.r.).
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Acte de naissance de Eugène de Morgan, père de Jacques de Morgan.d'entrer dans l'armée ou dans l'administration de Napoléon ou de Louis-
Philippe. D'ailleurs cette attitude favorisait la paresse et toute la génération
de mon père a suivi ce courant, pleurant sur les malheurs des temps, pleu-
rant misère en voyant diminuer la fortune, mais ne faisant pas un seul
geste pour sortir de cette impasse.
La société, d'ailleurs, exerçait sur elle-même une police sévère. Toute
famille qui manquait aux lois édictées par les maisons qui avaient encore
de la fortune était traitée avec une telle hauteur, un tel dédain, qu'en réalité
les portes lui étaient fermées. Il s'ensuivit que les moins riches tombèrent
vite dans la gêne et que les opulents durent peu à peu réduire leur train
de maison; mais au cours de ce récit, nous assisterons sans cesse à ces
effondrements, je voulais seulement en montrer ici les causes initiales.
Mon grand-père, donc, avait dévoré tout ce qu'il avait été à même de
manger, on avait dû vendre la terre d'Estouvy, dans la vallée de la Somme,
et ma grand-mère, Mademoiselle Jourdain (de Thieulloy), se trouvait en
situation très gênée, ayant dû prendre sur sa propre fortune pour éviter
de plus tristes choses.
Mes grands-parents avaient trois enfants, un fils, Eugène, et deux filles.
L'aînée, Maria, épousa le comte Raoul de Calonne d'Avesne. L'autre fut
la femme d'un certain sieur Boulnois. Je reviendrai plus loin sur cette der-
nière illustration de ma famille.
Les Morgan étaient déjà apparentés aux Calonne, plusieurs mariages
avaient uni ces deux noms bien que les Calonne considérassent plutôt les
Morgan, venus de l'étranger il y avait deux siècles seulement, comme de
petites gens; ils avaient de la fortune et le service des Stuarts n'avait pas
déshonoré leurs pères. Mais, chez les Calonne, on avait une très haute idée
de soi-même.
Les comtes de Calonne d'A vesne19 issus, disaient-ils, de la maison des
Calonne-Courtebonne habitaient le château d'A vesne, en Vimeu, qu'au
XVIe siècle ils avaient acheté des Villiers-L'Isle-Adam20. Bons gentilshom-
mes de province, sans histoire et sans éclat, fortunés comme il convenait
pour soutenir avant la Révolution, un rang honorable en province. Ils
n'avaient jamais fourni à la royauté de personnages en vue. Leur nom
rappelait celui de M. de Bernard de Calonne21 qui fut ministre de Louis XVI
mais ils n'avaient rien de commun avec cet homme politique, de valeur si
médiocre d'ailleurs. Cependant cette analogie de noms n'était pas sans
jeter quelque poudre aux yeux pour des gens mal renseignés.
Je me suis amusé jadis, afin de m'instruire en héraldique, à établir le
pennon généalogique de mon oncle Raoul de Calonne, les alliances étaient
toutes bonnes suivant les lois de Malte. Il y avait une soixantaine de quar-
19. Sur cette maison, se reporter à la note 3 des notes généalogiques en fin du livre.
20. Par contrat du 3 août 1532 relaté dans les preuves de noblesse de la maison de
Calonne. Dix-sept fiefs en dépendaient à l'époque.
21. Charles Alexandre de Calonne (Douai 1734-Paris 1802), ancien avocat et procureur
général en Artois fut contrôleur général des finances sous Louis XVI de 1785 à 1787. Sa
1erjuinnièce, Marie-Louise-Josèphe-Françoise de Bernard de Calonne épousa par contrat du
1767 Adrien-Joseph-Amélie, comte de Béthune & de Saint-Venant.
27tiers et parmi eux, une demoiselle de Bernard (de Calonne) à l'époque de
Louis XIII ou Louis XIV. Donc très indirectement les d'Avesne étaient ap-
parentés à leurs homonymes. C'est par les Béthune d'ailleurs, c'est-à-dire
par les Morgan, que leur venait cette parenté.
Le personnage illustre chez les Calonne d'Avesne, celui dont on parlait
avec emphase, était un certain François de Calonne, «le Commandeur »,
frère du comte de Calonne, seigneur d'Avesne, grand-père de mon oncle
Raoul. Ce cadetZZétait commandeur de l'Ordre de Malte avant la Révolu-
tion, c'est-à-dire à l'époque où ces sortes de sinécures étaient grassement
payées. Il a même été, dans les dernières années de Louis XVI, bailli de
Normandie, dernier Français qui eût été titulaire rétribué de cette fonction
dont les bénéfices (60000 livres) étaient assez appréciés de l'aristocratie
déjà fort besogneuse des provinces.
Ce cadet était un homme grand, sec, très « viveur» dans son jeune âge.
Il mourut presque centenaire après avoir servi dans l'armée sous Louis XV,
Louis XVI, Louis XVIII et nominalement sous Charles X. Il n'avait guère
fait campagne qu'à Versailles, et sur ses vieux jours s'était retiré dans son
château de Blangy-sur-Bresle qu'il avait fait bâtir sous Louis XVI. Notre
pendule de salle à manger vient de lui. Je l'ai rachetée des Calonne lors
de leur déconfiture.
Mon oncle de Calonne parlait sans cesse de son illustre grand-onde et,
d'après ce que j'en ai entendu dire, je demeure convaincu que ce grand
personnage, qui surtout s'était bien amusé dans sa vie, n'avait été remar-
quable que par son grand air, son chic, sa méprisante hauteur et par
l'adresse avec laquelle il tuait à balle l~s lièvres: car il était aussi grand
chasseur que grand pêcheur (devant l'Eternel). Quelqu'un lui faisant de
gais reproches au sujet de sa vie si peu conforme à sa situation de reli-
gieux-armé, il avait spirituellement répondu «Pardon! j'ai fait vœu de
célibat, mais pas de chasteté ».
En le privant de la charge, la Révolution avait mis ce pensionné de
Malte dans une situation pécuniaire gênée, car ces gens-là ne faisaient
jamais la moindre économie, ne songeaient pas au lendemain, pensaient
que ce qu'ils avaient toujours vu ne cesserait jamais. Aussi s'était-il retiré
à Blangy où il gardait près de lui un vieux serviteur, le père Fontaine que
j'ai bien connu, qui venait au château tous les jours lire la gazette à mon
grand-père et parler de M.le Commandeur.
Ma grand-mère cependant, une Jourdain, n'avait pas dû entendre avec
grand plaisir ce vieux serviteur faire l'éloge de son maître, car le Com-
mandeur en voulait à mon grand-père de Morgan d'avoir introduit dans
la famille cette noblesse « moliéresque» et nous avait fort mal traité dans
22. Charles-François III de Calonne, né à Avesne le 15 octobre 1744, nommé Comman-
deur de Villedieu-Ia-Montagne le 8 juin 1777 par le Grand-Maître Emmanuel de Rohan,
puis commandeur de Maupas & Soissons en 1785. Après une carrière militaire, il fut nommé
major du régiment Royal-cavalerie en 1785 et retraité comme lieutenant-colonel après plus
de 34 ans de services. Il mourut le 21 février 1840.
28ses lettres à son autre neveu, mon autre grand-père, le comte de Calonne-
Chambord.
J'ai lu quelques-unes de ces lettres, elles étaient fort intéressantes quant
à la situation des esprits au sortir de la Révolution: mais, avant sa mort,
mon père a brûlé tous ces papiers, sous le prétexte qu'ils pourraient nuire
à «l'union de famille» ! Pas une seule lettre de cette époque ne nous est
restée.
Après la culbute finale de la famille de Calonne d'Avesne, j'ai pendant
bien des années abrité le portrait de ce fameux Commandeur, et souvent
je lui souriais en pensant que, si de l'autre monde, il a pu voir jusqu'où
son nom est tombé, sa vanité a dû en être bien affectée. J'ai rendu ce
portrait à la branche cadette des Calonne, à celle dont Xavier de Calonne
a été l'auteur et que son fils Albéric23 a fait connaître par ses travaux fort
bien faits, ma foi, sur l'histoire et l'archéologie de la ville d'Amiens et du
nord de la France.
Mais que peut-on croire de ce monde aristocratique de Picardie ratatiné
dans les vieilles idées, réduit à la gêne et, malgré cela, conservant dans
toute leur vivacité les jalousies, les égoïsmes et l'orgueil d'antan? Ces dé-
fauts, d'ailleurs bien français, sont communs à notre aristocratie qui, pres-
que toute déchue, se raccroche à la vanité pour sauver la face autant que
faire se peue4.
La seconde fille de mon grand-père était, dit-on, une ravissante per-
sonne admirablement douée mais aussi d'un caractère plus ardent qu'il ne
convient pour une jeune fille. Je ne l'ai jamais connue. Elle devait épouser
un cousin de son nom, quand un beau jour, comme il est juste sans pré-
venir, elle s'est enfuie en Angleterre avec son professeur de piano.
C'est d'Estouvy près d'Amiens qu'elle est partie, à l'époque où cette
habitation allait être vendue, où mon grand-père avait exposé l'avenir de
ses enfants par ses pertes de jeu. Sentant que son mariage était compromis,
probablement manqué car en Picardie on a peu d'estime pour les filles
sans dot, s'exagérant le désastre de sa famille, ma tante a perdu la tête.
L'émoi, naturellement, fut grand dans la maison quand on s'aperçut de
son absence. On la crut tombée dans la Somme, on chercha, pêcha, dragua.
Enfin mon grand-père apprit la triste réalité, alors que déjà la ville entière
en parlait; mais l'idée d'une fugue ne lui était pas venue; d'après quelques
paroles de découragement prononcées par la jeune fille, il craignait qu'elle
se fût suicidée; aussi ne conserva-t-il pas la réserve qui eût empêché le
scandale de devenir public. Retrouvée à Londres, la fugitive fut ramenée
sous bonne escorte.
Ce fut le roman de la ville, celui des salons et celui des concierges, on
23. Louis Marie Albéric de Calonne d'Avesne (Amiens 1843-1915), fut conseiller d'ar-
rondissement, président d'honneur de la Société des Antiquaires de Picardie, membre de
l'Académie d'Amiens et lauréat de l'Académie Française.
24. Un article intéressant a paru à ce sujet dans le bulletin de la Société d'émulation
d'Abbeville, tome 27, 1995 de Monsieur Jean-Marie Wiscart, 1789-1815des « annéesnoires»
pour la noblesse de la Somme?
29en fit des gorges chaudes dans les cuisines et, comme il en advient toujours
en pareil cas, la société d'Amiens, les parents, les amis d'hier se plurent à
grossir le scandale. Les pieuses âmes du clocher de la cathédrale se dé-
tournaient presque quand, dans la rue, elles rencontraient un Morgan. Ja-
mais dans cette ville ni mon père, ni mon frère, ni moi-même, nous n'avons
rencontré cette cordialité à laquelle nous avions droit. On était poli, très
poli même, mais glacial. Est-ce en souvenir de ce malheur, est-ce par tem-
pérament? Je l'ignore, mais j'ai toujours éprouvé une répulsion pour ce
monde que je sentais haineux, mal disposé, toujours prêt à dire un mot
amer. J'étais trop franc pour pouvoir vivre avec ces gens-là, cela a été pour
moi la cause de bien des malheurs.
Ma tante, cela s'entend, manqua son mariage; mais ce n'était pas tout
que de ne pas se marier. Suivant les lois de la société amiénoise, il fallait,
sans tarder, trouver quelqu'un qui voulut bien prendre ce «démon» et
encourir de graves responsabilités. On découvrit un certain Boulnois, fils,
dit-on, d'un mercier ambulant qui, pendant la Révolution, avait su faire
ses affaires. Fort riche en biens de l'Église il possédait la terre de Sarcus
où jadis s'élevait le château des Villiers l'Isle-Adam.
Le mariage fut bâclé, peu après vint au monde un fils auquel on donna
le nom de Léon et que son père considéra toujours avec quelque méfiance
malgré les conditions honorables pour lui dans lesquelles, dit-on, cet enfant
vit le jour.
Pour cette jeune femme fine, distinguée, faite au monde et à ses subti-
lités, la vie devint une affreuse torture. Unie à un homme grossier, sans
éducation, avare, mal tenu, renfermé dans sa terre comme un ours en sa
cage, elle essuyait journellement les colères et les injures, les coups même,
m'a-t-on affirmé, de cet être odieux. Elle mourut de chagrin à l'âge de
trente-deux ans.
Ce mariage fut un désastre pour ma famille. Les gens bien nés du pays,
les âmes pieuses, toute la meute des douces personnes qui constituent « la
société» rejetèrent la faute de ma tante sur tous les miens. Le comte de
Calonne d'A vesne écuma, cria au déshonneur, à la mésalliance, et Dieu
sait cependant s'il y a eu des incidents fâcheux dans les meilleures familles
picardes! Mes grands-parents honteux s'enfuirent à la campagne, mon
père partit pour Paris faire son droit, études qui toujours ont été le refuge
des gens qui ne savent pas quoi faire.
Parmi les membres de notre famille vivait à Amiens un vénérable vieil-
lard, oncle Raouf5 de Calonne. Il avait épousé une Morgan-Maricoure6 et
était, sous la Restauration, directeur des postes royales du département de
la Somme. Cette charge lui avait été octroyée par le roi Louis XVIII en
raison de services rendus en 1814 et 1815. Chevalier de Saint-Louis et de
la Légion d'honneur, décoré du Lys, il avait pendant la Révolution perdu
tous ses biens en émigrant.
Le brave homme avait un fils qui, plus tard, sous le nom de comte
25. Son prénom réel est Charles-François.
26. Marie-Louise-Adrienne Geneviève de Morgan, tante de Jacques de Morgan.
30D.a.M.
VAN DE J. C.1826 LE 2. DU REGNE DE CHARLES X.
DITLEBIENAIME,SOUSLESAUSPICESDE S . A .R.
MONSEIGNEUR LE Duc DE BORDEAUX L'ESPOIR DE LA FRANCE
PROPRIETAIRE DU DOMAINE DE CHAMBORD PAR LES SOINS DE
MONSIEUR LE MARQUIS H ERBOUVlLLE PAIR DE F RANCE ETD'
DE MONSIEUR LE COMTE ADRIEN DE CALONNE FOURRIER
DES LOGIS DU ROI AU NOM DE LA COMMISSION DES
SOUSCRIPTEURS SOUS LA DIRECTION DE M. M. BOURQER
REGISSEUR ET MARIE JNSPECTEUR BA TIMENS DUDIT
DOMAINE
LES HABITANS DE CHAMBORD RECONNAISSANS DES
BIENFAITS DE LA MISSION ACCORDEE PAR MONSEIGNEUR
PHILIPPE FRANCOIS DE SAUSIN EVEQUE DE BLOIS ET
DONNEE PAR MESSIEURS MARCEL ET SUCHET MISSIONNAIRES
DE ST. MARTIN ONT ERIGE CE MONUMENT POUR EN
PERPETUER LE SOUVENIR.
halou ab lois
Plaque apposée au château de Chambord rappelant la souscription nationale
qui a permis de le restituer aux Bourbons (photo 1995).Adrien de Calonne, mais qui n'était pas comte du tout, joua un rôle poli-
tique. Officier aux gardes du corps de Louis XVIII puis de Charles X,
Adrien était un royaliste à tous crins. Son zèle ne connaissait pas de bornes,
il se croyait encore au temps de Louis XVI. Aussi s'avisa-t-il un jour, vers
1816, de demander, d'accord avec un autre seigneur, au ministre de la
Guerre, de créer, comme sous l'Ancien Régime, un régiment de cavalerie
au nom de Calonne. Sa surprise fut grande quand, tout en le remerciant
de son zèle, le ministre lui répondit « les temps sont changés ».
Enfin, vint pour lui une occasion unique de témoigner de son dévoue-
ment et de son amour pour la maison de Bourbon. Le duc de Bordeaux
venait de naître, et bien qu'on l'eût surnommé « l'enfant du miracle» il
n'en était pas moins certain qu'il était Bourbon, par sa mère tout au moins.
Adrien de Calonne eut l'idée gé-
niale d'offrir, en souscription natio-
nale, le château de Chambord au nou-
veau né. Ce vaste domaine, alors en
possession de la princesse de Wa-
gram27, s'était illustré par tant de nos
rois. La princesse, dont les finances
n'étaient pas assez brillantes pour sou-
tenir son rang à Paris, songeait à ven-
dre terres et château à une bande noire
qui se disposait à morceler la propriété
et à démolir le château pour en exploi-
ter les matériaux, comme plus tard,
sous Louis-Philippe, a été détruit le
manoir féodal de Chinon.
Toute la fleur de l'aristocratie fran-
çaise s'inscrivit sur les registres de
souscription pour des sommes impor-
tantes, couvrant d'ailleurs ainsi le mil-
lion et demi que demandait la prin-
cesse de Wagram. Mais tous ces nobles
seigneurs ne firent pas honneur à leur
signature, et Adrien de Calonne . .
,, , . . La fontame Carolme (photo 1995).
sean t t por te for t pour l acqUIS!h'on,'
dut payer pour les versements qui
n'étaient pas exécutés28. Plusieurs centaines de mille francs sortirent ainsi
de son portefeuille, il vendit des terres et se trouva presque ruiné. Mais
ses déboires ne devaient pas s'arrêter là. Il fallait des réparations urgentes,
27. Chambord fut érigé en principauté pour son époux, Louis Alexandre Berthier,
prince de Neufchâtel et de Wagram, duc de Valengin (Versailles 1753-Bamberg, Bavière
1815). Artisan des premières campagnes de Napoléon 1er,il prit le parti des Bourbons lors
de la Restauration de 1814, et s'enfuit au retour de l'île d'Elbe de l'empereur. Il termina
ses jours en Bavière par une mort suspecte.
28. En 1821.
32Adrien paya encore car on ne pouvait vraiment pas offrir une ruine à
l'héritier du trône et Charles X faisait la sourde oreille.
La somme déboursée par mon grand-père était importante. J'ai ouï par-
ler de sept cent mille francs et les Bourbons ne voulant, peut-être ne pou-
vant pas, la rembourser, on nomma Calonne gouverneur du domaine à
titre gratuif9, mais en lui servant les intérêts de ses avances. C'est alors
qu'avec ce qui lui restait et en prenant quelqu'argent chez un notaire de
Blois nommé Pardessus, il acheta la petite propriété de Biou située à quatre
kilomètres environ du château de Chambord.
Plus tard, après sa morfO, la rente de son capital, intérêt que payaient
les Bourbons en attendant de pouvoir verser le principal fut, sans que sa
veuve s'en doutât, transformée en une pension viagère sur sa tête. Un
pieux aigrefin vint un jour faire signer un papier très confus à la pauvre
femme et, à sa mort, la pension fut arrêtée dans les 24 heures. C'est ainsi
que la famille royale remercia par une escroquerie ce loyal et confiant
serviteur.
Plein d'admiration pour le jeune prince, le naïf Adrien avait élevé en
un affreux style gréco-romain une fontaine en face du château sur la rive
droite du Cosson, une fontaine « monumentale» et inscrivit sur le fronton:
Ainsi que tes bienfaits
Mes ondes salutaires
Ne tariront jamais.
Hélas! souvent je suis allé à la fontaine Caroline et jamais je n'y ai vu
une goutte d'eau.
Que nous est-il resté de cet immense sacrifice: le droit de nous faire
enterrer à Chambord et ce droit n'existe même plus. Un misérable gou-
verneur de a, pendant la Grande Guerre, bouleversé nos tom-
beaux, transporté au cimetière neuf les ossements mélangés d'Adrien de
Calonne, de ma grand-mère, de ma mère. Infâme profanation. Mais au-
jourd'hui Chambord appartient à des princes étrangers31 car le comte de
Chambord a laissé le domaine à sa femme, puis à son frère le duc de Parme
dont les sept enfants, y compris l'ex-impératrice Charles d'Autriche32, se
partagent la propriété en indivis.
Calonne acheta donc Biou et son enclos, avec la Blanchardière, pour
32 000 francs je crois, mais sur ces 32 000 francs il en avait remboursé de
la main à la main 13 000 au notaire Pardessus (le notaire du comte de
Chambord) qui fit faillite. Comme mon grand-père n'avait pas pris de reçu
du notaire (service d'ami), ces 13000 francs ont dû être payés une seconde
fois avec les intérêts pendant bien des années. Mon père après son mariage
a dépensé 52 000 francs à Biou en constructions.
29. Nommé à cette fonction le 17 février 1830.
30. Il mourut le 26 novembre 1846.
31. Le comte de Chambord légua ce château par testament en 1883 à la maison de
Bourbon-Parme, son alliée. Le domaine est maintenant propriété de l'État.
32. Zita de Bourbon-Parme (1892-1989), femme de Charles le' (1887-1922), dernier em-
pereur d'Autriche.
33Biou était un clos de 5 ou 6 hectares entouré de murs situé sur la rive
droite du Cosson, à mille mètres environ de l'église de Huisseau. De l'autre
côté de la rivière était un autre clos, la Blanchardière, également entouré
de murs et renfermant un pavillon du XVIe siècle orné d'une tour et de
fenêtres à croisillons; au-delà était la route de Blois à Chambord et dans
la vallée, des prairies.
Telle était la propriété primitive; mais peu à peu, grâce à la vente de
quelques terres dans le nord de la France, mon grand-père l'avait agrandie.
Il avait acheté des vignes, au-delà de la route de Blois à Chambord, avec
la maison du vigneron, le père Cadet, un grognard de Napoléon. Puis il
avait acquis la Débardière, en aval de la Blanchardière, avec ses vignes, sa
prairie, les pressoirs, enfin quelques morceaux de-ci de-là. En 1870 la pro-
priété était de 195 hectares environ, vignes, prairies, terres à blé, potagers,
vergers, bâtiments de culture, communs abondants. Biou possédait tout ce
qu'il faut pour se faire aisément une douzaine de mille francs de rentes.
La seule chose qui manquait c'était des bois; mais la forêt de Boulogne
était toute proche et le parc de Chambord très voisin.
Le site était vraiment bien choisi: de légères ondulations de terrain
rompaient la monotonie de cette lisière de la Sologne, le Cosson serpentait
agréablement au milieu des prairies, bordé de grands arbres, saules, peu-
pliers, platanes et le petit parc, en pente sur le coteau, tracé à l'anglaise
avec beaucoup de goût, donnait à l'enclos l'apparence d'une proportion
bien plus grande qu'il n'avait en réalité. C'étaient de jolis petits cours, très
variés, des bosquets, des luzernes, deux vignes, une belle allée de superbes
pruniers, des arbres fruitiers en espaliers par centaines et des cordons de
treilles à n'en plus finir. Jamais je n'ai vu tant de fruits et de si bons fruits.
Il y avait deux juments à l'écurie, des vaches, des cochons dont un tout
rose surnommé « Réséda» par ma mère; oies, canards, poules, dindons,
pigeons se pressaient dans la basse-cour. Julie, la fille de cour, soignait les
bêtes, faisait le beurre, le fromage blanc; le fruitier était plein de pommes,
de poires, on passait au four les prunes, les cerises. C'était un paradis que
Biou.
Mon grand-père avait rencontré chez les de La Suze une jeune fille,
Mademoiselle du Monchaux, ruinée par la Révolution et qui, pour vivre,
avait dû entrer comme institutrice dans une famille demeurée riche. Son
frère, officier sous les Bourbons, n'avait que sa solde d'abord sa retraite
ensuite. C'était un grand joueur d'échecs, un grand fumeur de cigarettes.
Mademoiselle du Monchaux était née à Paris pendant la Terreur. Un
prêtre déguisé en maçon l'avait furtivement baptisée la nuit, à Saint-Ger-
main-des-Prés. Toute jeune elle avait vu couler le sang, avait vu la terreur
de la population, avait entendu les échos des victoires de Bonaparte et
considérait le grand homme comme un monstre enfanté par la Révolution.
En 1814, c'était une grande jeune fille, le canon l'attira dans les rues avec
sa mère: fallait-il fuir et comment? Elle vit Marmont traversant Paris,
assista à l'entrée des Alliés dans la ville, et peut-être chanta-t-elle avec les
autres jeunes filles aux Tuileries ou au Palais-Royal:
Vive Alexandre!
34Et les vaillants soldats.
Que de fois, dans ma petite enfance, cette excellente femme, me prenant
sur les genoux, m'a conté la prise de Paris, les réjouissances du peuple las
de verser le sang de ses fils, le passage des prisonniers, des blessés. Puis
après un moment d'espérance, ce fut le retour de l'Île d'Elbe, la fuite de
Louis XVIII, la consternation chez les royalistes, cette fête du Champ de
Mai et une cohue dans laquelle on ne voyait rien que de temps à autre
passer des généraux à cheval rutilants d'or constellés de décorations.
Et ces fêtes pour la naissance du roi de Rome, les feux d'artifice, les
salves de canons qui faisaient trembler les vitres, dont le vacarme com-
mençait avec le jour pour ne finir que tard dans la nuit!
Toutes ces gloires, ma grand-mère les avait en horreur, parce qu'elle
était plus royaliste que le roi lui-même. Elle riait en rappelant les rondes
des jeunes filles en 1815 après Waterloo et les chants de Rendez-nous notre
père de Gand33.
La paix revint et Adrien de Calonne épousa Adélaïde du Monchaux,
sans fortune, sans un sou vaillant; mais elle était belle, spirituelle, enjouée
et en même temps élevée à l'école du malheur. Mais les gens d'Avesne
n'avaient pas le cœur d'Adrien. Ma grand-mère était, somme toute, de
petite noblesse34 en comparaison des grands noms auxquels un Calonne
pouvait et devait prétendre: on la reçut et la traita en pauvresse. Adrien
ne pardonna jamais cela à son oncle.
Le mariage s'était fait à Paris sans luxe, sans pompe: mais les plus
grands noms de France avaient signé au contrat35. On faillit, en Picardie,
en mourir de rage. Bien des années après, mon oncle Raoul cherchait à me
convaincre que si j'étais dans l'obligation de me faire une situation, chose
honteuse à ses yeux, c'est aux dilapidations et aux sottises de mes deux
grands-pères que je le devais. Assurément il y avait du vrai peut-être dans
sa diatribe, mais si mon grand-père de Morgan n'était pas excusable, celui
de Biou l'était bien.
Alors survint 1830. Les Bourbons et la noblesse avaient lassé la nation,
et l'héritier de « Philippe-Égalité », soufflant le feu, était parvenu à monter
sur le trône de Saint-Louis. Les princes s'enfuirent à l'étranger, Charles X
termina la lignée aussi lâchement que bêtement, et l'aristocratie tomba
dans la stupeur pour n'en plus jamais sortir. Les drapeaux blancs, fleur-
delisés d'or furent relégués dans le grenier de Biou. Chambord resta la
propriété du duc de Bordeaux, quant à Calonne, il demeura jusqu'à sa
mort gouverneur du domaine; le rêve avait vécu, il ne restait plus que des
regrets et des dettes.
Mon grand-père et ma grand-mère de Calonne avaient eu deux enfants:
un fils nommé Henri comme l'idole de la famille, et une fille Marie Hen-
33. Louis XVIII s'était réfugié à Gand pendant les Cent-Jours.
34. La qualité nobiliaire de cette famille, dont la particule relève du seul usage, reste à
prouver. Sa propre mère, qui repose au cimetière de Chambord, se nommait Jeanne Quey-
reI.
35. Du 24 novembre 1829.
35riette Caroline dont son Altesse le duc de Bordeaux, comte de Chambord,
et son Altesse Madame furent le parrain et la marraine.
Ces deux enfants étaient fort estimés dans la nombreuse société du
pays; on avait, sans l'imiter d'ailleurs, beaucoup admiré leur père, et en-
touré leur mère d'une véritable vénération. D'ailleurs la société blésoise,
encore riche alors, était fort accueillante, gaie, spirituelle, et elle l'est tou-
jours.
Les plus proches voisins de Biou étaient les Saumery36. Ils habitaient le
vaste domaine de leur nom, contigu au parc de Chambord, sur la com-
mune même de Huisseau-sur-Cosson. Les Saumery, compagnons d'armes
d'Henri IV, étaient venus se fixer en Sologne lors de l'accession au trône
de France du Béarnais. Sous Louis XIV et Louis XV leur fortune s'était faite
à la cour grâce aux « gentillesses» d'un certain page de leur maison que
la princesse de Bourbon-Conti avait distingué (comme beaucoup d'autres
d'ailleurs). Ils y gagnèrent beaucoup d'argent et le titre de marquis.
De retour dans ses foyers, après une campagne à Versailles aussi fruc-
tueuse qu'agréable, le jeune marquis reconstruisit le château de ses pères.
L'ancien manoir de Saumery datait de la Renaissance: il était entouré
de larges fossés et garni de tours, on n'en sait rien de plus, car il ne reste
plus, des anciennes constructions, que la chapelle et la galerie qui la pré-
cède. Puis, tout en achevant ce travail, il acquit toutes les terres du voisi-
nage, entre autres le domaine de l'Orme, berceau de la fameuse Marion37
dont le château fut rasé en 1850, et les Saumery furent de père en fils
jusqu'à la Révolution gouverneurs de Chambord.
Lors de la tourmente, les seigneurs de Saumery passèrent la frontière
pour sauver leur tête, et bien leur en prit. Les terres furent partagées, ven-
dues en partie, le château fut pillé, vidé au point que lors du retour du
marquis il ne restait plus que les quatre murs. Mais, au retour des Bour-
bons, la majeure partie du domaine retourna à ses anciens maîtres. On
restaura le château avec quelques bribes du milliard des émigrés, et, dès
lors, les Saumery vécurent en dehors de la politique, se gardant bien de
tomber dans les enthousiasmes de leur voisin Adrien de Calonne.
L'une des filles du dernier marquis de Saumery épousa le comte Mo-
rison de la Bassetière, issu d'une famille anglaise fixée en Vendée du temps
des Plantagenêts, une autre se maria avec le comte de Kergorlay d'une
vieille famille du Nord, et la troisième épousa le comte de Nétumières.
36. La maison de Johanne de La Carre, originaire de Mauléon-Licharre (Soule, Béarn),
passa en Blésais par Arnaud, écuyer, seigneur de Mauléon, des Landes, fils d'Arnaud de
Johanne, seigneur du dit lieu, et de Gratiane de La Carre. Le fils d'Arnaud, François, était
premier gentilhomme de la Chambre de Gaston, duc d'Orléans. Le fils de ce dernier sera
marquis de Saumery.
37. Marion de Lorme, courtisane (1611-1650), fille de Jean, baron de Lorme, trésorier
de Champagne. Après s'être initiée à la volupté de la chair, elle délia ses mœurs au profit,
entre autres courtisans, du marquis de Cinq-Mars. Mais ce domaine ne semble pas le ber-
ceau de cette belle Marion, qui est née à Baye (Marne). Après la décapitation de Cinq-Mars,
elle inscrivit à son tableau d'honneur plusieurs grands noms de la cour.
36Ces trois jeunes filles merveilleusement douées d'intelligence étaient les
amies intimes de ma mère38.
Valentine, comtesse de La Bassetière, mourut marquise de Rancogne,
ayant épousé, en secondes noces, un vieux gentilhomme ruiné par ses
prodigalités et ses folies vaniteuses, et qui, un beau jour, avait vu vendre
à la porte du château d'Herbault jusqu'aux casseroles de sa cuisine. C'était
un « glorieux» comme on dit dans le pays. Il lui fallait des chasses à courre,
un train royal, des terres immenses et tous les luxes. Méprisant pour tous
ceux qu'il considérait comme au-dessous de lui, c'est-à-dire tout le genre
humain, c'était cependant un charmeur. Valentine de Saumery s'en éprit.
Cela lui coûta huit cent mille francs et une pension viagère de trente mille
francs à ses trois fils.
Louis-Philippe était tombé, Napoléon III avait fait son coup d'État, tout
était changé, et c'est alors que mon grand-père de Morgan, détestant moins
les Bonaparte que les d'Orléans, avait autorisé mon père à choisir une
carrière. Il était vraiment bien temps! Ma grand-mère venait d'hériter de
Blangy et c'est là que mes grands-parents aux trois quarts ruinés s'étaient
retirés. Mon grand-père pensa au commissariat de la marine. Singulière
idée vraiment que de se faire pour des années et des années le maître
d'hôtel des officiers d'un bateau! Et encore était-il trop tard. Un jeune
homme élevé dans les idées de la Restauration ne pouvait pas compter sur
des appuis dans un monde impérialiste d'officiers et de fonctionnaires.
Pour percer, il lui eût fallu une énergie que mon père n'avait pas. Il passa
quelques années à Rochefort puis quitta et rentra à Blangy. Son père venait
de mourir d'une attaque, on l'avait retrouvé dans le jardin, étendu sans
vie, et ma grand-mère, ignorante des choses de l'existence, n'était pas en
mesure de conseiller son fils. Ils vécurent donc là tous deux sans but, sans
occupation, tuant le temps.
Cependant, très supérieur à mon grand-père, mon père était fort bien
doué, aimable, fin, délicat, curieux d'apprendre, de s'instruire, appréciant
les sciences, les arts, la littérature, il eût pu vraiment être quelqu'un s'il
avait été guidé. Il avait un cœur excellent, était trop bon même, car tout
le monde abusa de lui. Mais à côté de ces grandes qualités, il avait de
grands défauts dus en grande partie à l'abandon dans lequel on l'avait
laissé. Personne n'avait développé chez lui ses excellentes aptitudes, en
sorte qu'il était resté superficiel, n'approfondissant jamais rien. Il usait son
temps, mais ne l'employait pas. Une pipe l'occupait pendant une partie
de la journée, avec la lecture du journal qui, n'étant pas toujours de son
avis, le mettait dans des colères folles.
Ses principes étaient ceux des générations qui l'avaient élevé, on ne
comptait pas et les autres ne comptaient que suivant le caprice du moment.
Dépensant fort peu pour lui- même, mais très généreux surtout envers la
38. Les fréquentations des Morgan et des Calonne à cette époque se limitaient aux
nobles maisons du blésois. Toutes avaient fait leurs preuves de noblesse entre 1666 et 1671,
à l'exception de la famille Babinet de Rancogne, d'origine bourgeoise, anoblie par charge
en 1731.
37Eugène de Morgan, père de Jacques de Morgan
(Huile sur bois Bondoux).Marie-Caroline de Calonne, épouse d'Eugène de Morgan,
mère de Jacques de Morgan.comtesse de Calonne, sa sœur, malheureux dans ses combinaisons finan-
cières, il acheva ce que mon grand-père avait si bien commencé: la ruine
de notre famille.
Mon grand-père de Morgan avait été coupable, mon père ne le fut pas,
loin de là. Il fut seulement malheureux et trop large pour d'insatiables
parents. Mon grand-père avait par entêtement politique interdit à mon
père toute carrière. Son fils fit l'impossible pour donner à ses descendants
les moyens de percer dans la vie. Tels étaient les caractères de ces deux
hommes, l'un, je le dois avouer, peu estimable, l'autre, digne du plus grand
respect.
Mon père avait rencontré dans le monde sa cousine Marie de Calonne39,
fille d'Adrien. C'était une charmante personne, brune, grande, svelte, spi-
rituelle et fort bien douée. Il s'en éprit et s'ouvrit à sa mère de ses projets.
Épouser une cousine, demoiselle de Calonne, lui semblait chose si natu-
relle, si conforme aux traditions de sa famille que jamais il n'aurait pensé
rencontrer le moindre obstacle.
Pour les Morgan, Marie de Calonne était fille d'une roturière et d'un
Calonne qui avait mal tourné, on fulmina. Pour les Calonne, mon père
était le frère de la Boulnois, de cette fille qui s'était sauvée en Angleterre
avec un voyou, de la femme de ce Boulnois, homme de peu, presqu'un
vaurien enrichi aux dépens des émigrés et du clergé. Des deux côtés il y
eut de grands cris, et quand, après leur mariage, mon père et ma mère
vinrent faire en Picardie leurs visites de noces, bien des gens ne les reçurent
qu'avec des mots blessants dans la bouche au point qu'un soir ma mère
revenant d'un bal fondait en larmes sous le coup des humiliations qu'elle
venait de subir. Qu'avait fait cependant le jeune ménage? Pourquoi au-
rait-il démérité de l'estime? Rien ne justifiait un pareil accueil.
Mais on est méchant parmi les hobereaux du Nord, on est haineux,
envieux contre tout, contre tous, sans savoir pourquoi. On est pieux, on
suit assidûment les offices, on héberge prêtres et jésuites, on suit les re-
traites, les prédications, et l'on oublie la première des vertus chrétiennes,
la charité; on est faux, intéressé, rancunier, hautain, mais on ne dédaigne
pas, lorsque l'intérêt est en jeu, d'user de procédés que nos usages laissent
aux tribunaux le soin de qualifier.
Tous ne sont pas ainsi, mais beaucoup sont mauvais et, si plus tard, je
parle de quelques personnalités vraiment honorables, ce ne sera guère qu'à
titre d'exception.
De retour d'un aussi pénible voyage, mon père et ma mère allèrent
s'installer à Biou avec ma grand-mère de Calonne. Mon grand-père Adrien
étant mort, son fils Henri et son beau-frère Dumonchaux vivaient encore.
Ils disparurent tous deux quelques années après ma naissance.
La situation de fortune du jeune ménage était modeste, celle de ma
grand-mère de Calonne plus encore car, je l'ai dit, lors de la mort de mon
grand-père, profitant de son deuil, les hommes d'affaires du comte de
39. Arrière petite-cousine par les Calonne, cousine plus lointaine par les Morgan mais
aussi petite-cousine par alliance. L'implexe était donc fort dans l'aristocratie!
40Chambord avaient fait au nom du prince un« bon coup»; c'est un certain
Boursier, alors régisseur du domaine, qui se chargea de cette louable opé-
ration. Ce Boursier était d'ailleurs un filou. Ses écritures examinées plus
tard par le comte de Nattes l'eussent fait passer en correctionnelle s'il ne
fut mort quand cet examen eut lieu.
Mon père, dont les illusions étaient et toujours ont été grandes au sujet
des Bourbons, pensa qu'en allant voir le prince à Venise, avec sa femme
filleule du comte de Chambord et de Madame, il obtiendrait aisément
qu'on revint sur cette mesure qu'il attribuait naïvement à une erreur. Il
espérait que, cette inadvertance se trouvant réparée, on le nommerait
conservateur du domaine en souvenir des services rendus par son beau-
père. Le prince devait trop au comte Adrien de Calonne pour ne pas se
montrer bienveillant envers sa fille. Mon père partit avec elle pour l'Italie.
A Venise, le duc de Bordeaux les reçut froidement mais poliment ac-
ceptant l'hommage que lui rendaient ces jeunes gens en venant de si loin
pour le saluer. Ils dînèrent à la table royale, furent invités plusieurs fois et
eurent l'honneur d'être admis à écouter parler l'héritier du trône, celui que
le doigt de Dieu avait désigné pour régner sur la France. Toutefois il leur
fut impossible de placer un mot sur le véritable but de leur voyage.
N'ayant point été à même d'entretenir d'affaires le comte, mon père
s'en ouvrit à quelques personnes de son entourage, gens bien nés et bien
élevés dont les ancêtres avaient eu pour le moins un tabouret sous le Grand
Roy. Ils lui versèrent à pleins seaux de l'eau bénite de cour, tout devait
être traité par courriers, on devait choisir le moment pour entretenir le
prince de cette affaire. Le jeune ménage n'avait pas à prolonger son séjour
à Venise, il pouvait en toute sécurité s'en retourner au Blésais.
Mais les courriers se faisaient attendre, ceux qu'on recevait ne renfer-
maient que des phrases évasives, et deux ans s'étaient déjà écoulés sans le
moindre résultat. Mon père repartit, seul cette fois, pour l'Italie.
Le prince lui fit l'accueille plus froid, évita tout entretien particulier,
traita mon père en quémandeur. Le pauvre homme perdant chaque jour
ses illusions avec son espoir s'ouvrit de ses affaires au duc de Lévis-
Mirepoix, grand homme sec qui, prenant un air très surpris, répondit du
ton d'un serviteur bien stylé ayant ses instructions: «les mérites de
M. Adrien de Calonne étaient personnels» ; là dessus, le haut et puissant
seigneur tourna les talons. Le tour était joué.
Non seulement mon père n'était pas admis à présenter sa demande
d'être nommé conservateur du domaine, mais toutes les sommes naïve-
ment avancées par son beau-père étaient définitivement confisquées d'un
trait de plume tracé par une vieille femme inexpérimentée et confiante en
son ray. Les registres de Chambord, conservés au château, portent encore
les traces de ce méfait royal.
Mon père repartit outré et désolé, mais n'ayant pas perdu sa foi dans
les Bourbons (fallait-il qu'elle fût tenace I). En route, à Toulon où il s'arrêta
quelques jours, il prit des troupes revenant de Crimée la fièvre typhoïde,
vint se soigner à Biou, et faillit en mourir. Ce voyage avait eu, comme on
le voit, de bien heureux résultats!
41Dès son retour au Blésois, mon père reprocha vivement à ma grand-
mère sa signature donnée à la légère. A partir de ce moment les relations
furent tendues entre la veuve d'Adrien de Calonne et son gendre.
Tous ces faits, je les ai connus par mon père, j'ai vu les pièces, les lettres,
les comptes, mais plus tard, apprenant que mon frère et moi nous songions
à faire valoir nos droits devant les tribunaux, mon père détruisit tous ces
papiers «on n'attaque pas son roy ».
Mon frère Henri naquit sur ces entrefaites en 1854 et trois ans plus tard,
le 3 juin 1857, je vins moi-même au monde. D'abord je ne fus pas trop bien
vu, car mes parents ayant déjà un fils désiraient une fille. Mais cette mau-
vaise impression première s'effaça vite et l'un comme l'autre, Irion frère et
moi, nous jouîmes de l'affection parfaite des auteurs de nos jours.
Il restait bien pour Henri une petite préférence parce qu'il était l'aîné,
vieux restes de préjugés d'antan, mais ma grand-mère de Calonne fit, par
ses gâteries, pencher la balance en ma faveur, ce qui ne fut pas d'ailleurs
sans causer de fréquentes querelles entre mon père et elle.
C'est à Biou que se sont passées mes années d'enfance, ces années dont
le souvenir ne s'efface jamais et qui laissent au cœur les plus douces im-
pressions de la vie.
Et nous avons abandonné Biou, et Biou a été vendu parce que mon père
l'avait pris en dégoût, en horreur. Biou qui avait vu mourir ma mère, ma
grand-mère, celles que j'aimais; Biou qui avait tous mes souvenirs, Biou
qui était ma véritable patrie, Biou qui était mon enfance est tombé aux
mains d'un étranger, qui de ses pieds foule chaque jour les plus purs, les
plus sacrés de mes souvenirs.
quitté Biou, et depuis, nulle part, je ne me suis senti chez moi. Par-J'ai
tout j'ai éprouvé cette impression pénible de ne plus avoir de foyer. Heu-
reux ceux qui, dans leur jeune âge, vivant dans une grande ville, dans une
maison banale, n'ont pas connu les douceurs qui s'attachent aux lieux fou-
lés par les pas de l'enfant. Plus heureux encore ceux qui, possédant ces
trésors du cœur, peuvent les conserver, sur leurs vieux jours, entourés des
restes de leur enfance et revivent le passé!
Mais si toujours ils ont conservé ces lieux, ces sites aimés, bénis dans la
jeunesse, ils n'en peuvent concevoir le prix. Il en faut être privé pour sentir
toute l'importance qu'ont dans la vie ces riens qui sont tout.
Il nous eut été aisé de conserver cette propriété; je désirais même qu'elle
ne fut pas vendue. Mais mon père n'y voulait plus vivre, sa femme, qu'il
aimait, y était morte. Il y avait été malheureux et cherchait à éloigner de
lui le souvenir de son bonheur passé. Il ne comprenait pas tout le prix que
mon frère et moi nous attachions à ce coin de terre. Lentement il prépara
la ruine de Biou, aliéna en détailles terres de culture, les vignes, la Blan-
chardière, la chaumière de notre vieux vigneron, le père Cadet, avec son
toit couvert de lierre, détruisit méthodiquement, peu à peu, tout le charme
de cette propriété, puis, profitant de notre absence (j'étais alors en Égypte
et mon frère se trouvait en Amérique), il vendit le reste, notre maison! se
portant garant pour nous dans cette vente.
Je lui avais bien dit cependant mon désir de garder ce toit, offrant même
42d'en payer la valeur. Cette perte me mit dans la consternation, j'en fus
chagrin et irrité, pendant trois ans je refusai de ratifier cette odieuse vente,
je restai même sans relations avec mon père. Mon affection pour lui prit
cependant le dessus; je signai enfin, pour ne pas l'exposer à de coûteux
procès, et jamais ne lui en reparlai. Mais rien n'a pu me faire oublier Biou.
Mon silence à cet égard a pu lui faire croire que je m'en étais désintéressé,
que j'avais pris mon parti de cette perte, non! Je n'oublierai jamais, et,
dois-je le dire? Cette question est restée depuis ce temps comme un voile
de crêpe perpétuellement tendu entre mon père et moi: mais ce voile, je
le lui ai caché.
Lancé dans la vie des lointaines et périlleuses expéditions, loin des
miens, isolé de tout ce qui parle au cœur, jouant sans cesse avec la mort,
vivant du présent, de mes études, j'avais plus que tout autre besoin de me
retrouver parfois au milieu des souvenirs qui m'étaient chers, de savoir
qu'au loin, sur la terre de France, dans les plaines du Blésois, il se trouvait
un verger, une maison qui fussent plus particulièrement ma patrie où,
quittant tout de cette existence errante, je pouvais aller vivre de la vie du
cœur. Je le désirais plus que personne. Mon père ne l'a pas compris, il a,
sans le savoir, jeté dans mon âme un grand deuil, un immense découra-
gement.
Pour moi, Biou était le centre de l'univers: mais il y avait aussi d'autres
lieux que j'aimais, Saumery où avec les La Bassetière nous faisions mille
tours d'enfants, le verger où nous étions connus sous le nom de « rava-
geurs », Montlivault, Pimpeneau où demeuraient les Rozières, quelques
maisons amies de Blois, la forêt de Boulogne.
Il y avait Blancvillain, le magister du village, ardent impérialiste qui,
plus tard, devint républicain partageur, adorant comme les mazdéens le
soleil levant ; il avait le docteur Dolbeau, libéral farouche, athée, noceur,Y
pochard illustre dans le pays, malgré cela excellent homme et bon médecin,
autant que puisse être bon un disciple d'Esculape.
L'âge d'or des morticoles40 n'avait pas encore sonné, il ne devait débuter
que vingt ans plus tard, quand l'avachissement général des âmes aurait
mis la population française à la disposition des soigneurs du corps. Le
médecin n'était encore considéré, vers 1870, que comme un fournisseur
ordinaire, pédicure ou bottier, vous donnant, ou ne vous donnant pas, sa
marchandise en échange de votre argent. On était toujours imbu des prin-
cipes d'antan, le prêtre, quelque mal élevé qu'il fût, passait en première
ligne, on le choyait, on l'hébergeait, on le payait dans l'espoir que ce dis-
pensateur de la vie éternelle vous serait clément. Du corps, on s'en occupait
moins qu'aujourd'hui. Peu à peu les croyances religieuses s'atténuèrent,
mais le besoin d'être exploité demeura et ce que les prêtres perdirent, les
médecins le gagnèrent, non sans grand détriment comme de juste pour
l'élévation des sentiments. Meurt-on de nos jours plus courageusement
qu'autrefois, je ne le pense pas.
40. Les Morticoles, œuvre de Léon Daudet (1894), pour étudier les mœurs médicales des
praticiens au moyen de procédés imaginaires.
43Un autre souvenir est celui du père Cadet, notre vigneron, ancien soldat
de la Grande Armée, il avait vu Moscou, s'était battu dans toute l'Europe,
et en 1815 avait emporté de l'armée de la Loire son fusil à pierre qu'il
gardait toujours chargé dans sa maison. C'était un bon homme, brave et
plein d'esprit. On contait de lui mille réparties. Je n'en citerai qu'une bien
qu'elle brillât par sa gauloiserie.
Un jour que ma grand-mère se promenait dans les vignes accompagnée
de son amie la comtesse de Pradel, elle rencontra le père Cadet travaillant
pieds nus et lui dit:
« - Hein, père Cadet, vous avez là une bonne paire de souliers, ça ne
s'use pas!
- Bon Dieu oui, Madame la comtesse, fit le vieux vigneron, c'est des
bonnes chaussures et puis, j'ai la culotte pareille, voilà 85 ans que je la
)}porte, je l'avais en Russie et n'y a encore qu'un trou dedans.
Nous avions aussi le curé Flatté, bon vieillard très sec, parfaitement
honorable, mais dont les prédications n'étaient guère écoutées. De tous les
châteaux du voisinage on se rendait à sa messe du dimanche. C'étaient les
La Bassetière de Saumery, les de Broc de Nanteuil,les Delamarre des Grot-
teaux. Les uns dormaient sur leur missel comme le comte de Broc, d'autres
chantaient faux pour tuer le temps en attendant la fin de cette longue
cérémonie. L'église, ne renfermait comme curiosité qu'un tabernacle offert
sous Louis XV par un seigneur de l'Orme petit-neveu de la belle Marion.
Comme de juste, cette réunion se répétait tous les dimanches sans autre
changement que celui des costumes. Je vois encore la comtesse Delamarre,
sèche comme une allumette, affublée d'une vaste crinoline et d'un voile
vert, les fils de La Bassetière cravatés de rouge « Solférino)} ou « Ma-
genta)}, le comte Delamarre avec son chapeau haut de forme gris roux et
à longs poils. Enfin je crois encore entendre le dernier Domine salvum fac
imperatorem chanté par le curé au lendemain de Sedan. Personne ne l'ac-
compagnait. C'est que les auditeurs, sauf Delamarre, ancien officier du
Grand Empereur, sénateur sous le petit, étaient tous des légitimistes haïs-
sant les Bonaparte et espérant que leur chute ramènerait, escorté de Prus-
siens, le souverain de leurs rêves.
L'été, nous le passions à Biou, l'hiver nous quittions la campagne pour
gagner Paris où nous habitions trois mois un petit appartement meublé.
Mes souvenirs sont confus dans ces premières années; le plus ancien me
montra ma mère en toilette de soirée se rendant au bal des Tuileries. Elle
était belle avec ses cheveux noirs aux reflets bleus, sa toilette de gala, ses
diamants, les fleurs dans la coiffure.
On allait aux bals de la cour, on s'amusait chez l'Empereur, et, à journée
faite, on déblatérait contre le régime, contre les gens pourris dont Napo-
léon III faisait son entourage. Mais on profitait des réceptions. Ne voit-on
pas aujourd'hui la plus vieille noblesse de France faire des bassesses pour
aller danser chez les parvenus?
Pour moi, ma bonne Valentine me conduisait aussi aux Tuileries, mais
pour jouer dans le jardin. Nous demeurions alors à la cour des coches, rue
de la Madeleine (aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas). Je vois encore au bout
44de la rue, sur la terrasse du cercle impérial, des officiers aux brillants cos-
tumes assis et fumant; je vois passer les guides, les lanciers de l'Impéra-
trice, les cent gardes, le prince impérial jouant au cerceau dans le jardin
réservé du palais, l'Empereur sortant en voiture entouré de cavaliers, l'en-
terrement à la Madeleine d'un très grand personnage, Morny41 je crois, les
troupes, les uniformes, les robes rouges, tout cela me semblait bien beau.
Les Tuileries étaient alors le rendez-vous de tous les enfants des grandes
familles de l'Empire, on venait jouer sous l' œil du maître. J'étais seul, car
mon frère venait d'entrer à Vaugirard, et, au jardin, je cherchais à faire des
camarades. Mal m'en prit, car souvent je reçus mauvais accueil; ces bam-
bins d'une suprême élégance étaient pleins de morgue.
Je n'oublierai jamais mon humiliation un jour que, m'étant approché
d'un groupe, je fus reçu par un feu roulant de quolibets: «Qu'est-ce que
c'est que celui-là? - C'est le fils d'un boutiquier de la rue de Rivoli - Est-il
drôlement habillé? - Tes parents n'ont donc pas d'argent? - Tu t'habilles
à la Belle Jardinière? - D'où sort-il? »
Non, mes parents n'avaient pas d'argent, oui j'étais mis simplement,
tout cela était vrai; mais j'avais du sang dans les veines. Et ceux qui m'hu-
miliaient, que sont-ils devenus? Leur nom s'est probablement effacé pour
toujours. J'en ai retrouvé un cependant, Raoul de Tascher de la Pagerie,
fils du Chambellan, parent de l'Empereur. Son nom m'est revenu à la
quatrième page d'un journal: il venait d'être condamné en correctionnelle
à Orléans pour escroquerie.
On se croyait sûr du lendemain, l'entourage de l'empereur élevait ses
enfants pour en faire des maréchaux, des chambellans, des ambassadeurs.
Cette impudente marmaille dressée au mépris de tout ce qui n'approchait
pas l'Empereur avait toute la vanité des enfants de l'Ancien Régime sans
en posséder l'éducation.
Honteux, je m'en allai, quelques larmes tombant de mes yeux, jouer
seul dans un coin du jardin. Il me semble qu'une voix me disait: « Console-
toi, tu es pauvre mais tu as du cœur et tu sauras le montrer mieux que ces
faquins, ton heure viendra. » N'empêche que ce petit incident me remplit
le cœur de chagrin et de colère. Pour la première fois, je m'étais trouvé
face à face avec les réalités de la vie, ces enfants avaient osé penser tout
haut et leurs pensées étaient méprisantes, hautaines, méchantes. Jamais il
m'en était venu de pareilles à l'égard de ceux que je regardais comme des
pauvres. J'apprenais à connaître le cœur humain.
Si la société impériale tenait à l'argent, le vieux monde, celui des roya-
listes, s'inquiétait peu de la fortune. Je voyais chez ma mère des gens bien
et très riches, j'entendais des noms que j'ai su plus tard être de grands
noms, de Pradel, de Chamillard, de La Suze, de La Salle, de Vibraye, de
Dreux-Brézé, de La Trémoïlle, d'Aremberg, etc. de Geslin.
Madame de Geslin était amie intime de ma grand-mère de Calonne et
son fils, alors capitaine aux chasseurs à pied, venait souvent à la maison.
41. Charles Auguste Louis Joseph, duc de Morny (1811-1865), fils naturel du général
de Flahaut et de la reine Hortense, frère utérin de Napoléon III.
45Je jouais sur ses genoux avec ses épaulettes, son épée, ses décorations que
je trouvais bien belles. Il devint général, commanda la place de Paris, et
fut mis à la retraite pour avoir, dans un ordre du jour, parlé légèrement
des « électeurs» qu'il assimilait aux apaches de nos jours.
De Geslin était un légitimiste à tous crins. Le sang certainement parlait
chez lui, car, par l'effet d'une distraction de sa grand-mère, il descendait
en droite ligne, mais par la gauche, de Louis XV le Bien-Aimé. D'ailleurs
il portait sur son visage le type le plus parfait des Bourbons42,
Nous passions nos étés à Biou faisant mille farces avec nos camarades
du voisinage, Henri et Arnault de La Bassetière, Guillaume de Nétumières,
Jean et Geoffroy de Kergorlay petits-fils du marquis de Saumery, Olivier
de la Saussaye, les fils du comte de Montlivault, celui du colonel de Gau-
thier, Guillaume de Rozières, et tant d'autres, tous nos voisins ou parents
de nos voisins.
A ces réunions d'enfants venaient les parents, ceux mêmes qui n'avaient
pas de rejeton, et ces assemblées étaient fort gaies. Les enfants jouaient,
les femmes parlaient toilettes, et les hommes, tous légitimistes, discutaient
à perte de vue sur les grands intérêts de la France, sur la politique générale.
Le régime impérial faisait, comme bien on pense, les frais de ces conver-
sations, on maudissait Napoléon, Louis-Philippe, on appelait Henry V sans
voir que lentement s'élevait à l'horizon le spectre rouge, celui de la révo-
lution républicaine qui, sous peu, devait aboutir à la Commune. Chacun
ambitionnait les places dont disposait le gouvernement, mais personne
n'osait accepter l'Empereur et l'Empire. Il était de bon ton d'être de l'op-
posi tion.
Quelques représentants des anciennes familles, plus avisés que les au-
tres, sentaient cependant qu'une pareille attitude entraînerait forcément la
fin de l'Empire au profit des libéraux et peu à peu se ralliaient au seul
régime possible qu'ils détestassent le moins. Le comte de La Bassetière
était de cet avis; aussi les purs le traitaient-ils de renégat, de vendu. On
s'attendait à le voir nommer ambassadeur ou préfet, on plaisantait la ver-
satilité de ses convictions.
Dans ses efforts pour s'attirer la vieille noblesse et l'affection du peuple,
l'Empereur mettait en œuvre tous les moyens dont il disposait. L'impéra-
trice se montrait gracieuse pour tous, cherchait la popularité, visitait les
malades, les hôpitaux, et le clergé, en chaire, la portait aux nues, la montrait
en exemple à toutes les femmes du monde par ordre sinon d'en haut, du
moins du trône.
A Blois, un jésuite vint faire des prédications de ce genre; sa parole fut
annoncée dans tout le pays, on vint en foule des châteaux pour l'écouter.
Justement malmenés par tous les gouvernements qui se sont succédé
en France depuis Louis XV, les jésuites avaient le plus grand intérêt à mé-
42. Ancienne famille noble de Bretagne, descendant de Louis XV par une de ses filles
naturelles, Anne-Louise de La Réale. Le général Henri de Geslin dont la famille Dubois de
Bellegame a relevé le nom par décret en 1924, mourut en 1910. Ce Général disait en parlant
de son aïeule: « Le sang desrois n'a jamais sali personne.»
46nager l'Empereur. Aussi menaient-ils violente campagne en sa faveur. Ce-
lui qui vint à Blois sut électriser son auditoire. L'Impératrice était une
sainte dont il fallait copier les moindres gestes. L'enthousiasme fut grand.
Les châtelaines quittèrent journellement leur maison, leurs enfants, pour
courir les hôpitaux et imiter la souveraine. Ma mère et Madame de Broc43
qui habitait à Nanteuil, firent comme tout le monde par snobisme, sous
l'inspiration de ce jésuite surtout fanatique des intérêts de son ordre. Hé-
las! toutes deux contractèrent la fièvre typhoïde, toutes deux en mouru-
rent, laissant leur mari et leurs enfants dans le désespoir et les larmes. Ce
jésuite avait commis deux crimes odieux!
J'étais bien jeune encore, et cependant je me souviens très nettement de
tous les détails durant la maladie de ma pauvre mère, je l'aimais tant! Je
la vois encore pâle, les traits tirés, allongée dans ce lit près duquel ma
grand-mère passait les nuits à la veiller. Le docteur Dolbeau, médecin du
village, la soignait. C'était un bon homme et un bon médecin. Il avait de
grandes qualités et de grands défauts mais faisait de son mieux. La situa-
tion de ma mère s'améliora, on la croyait sauvée, quand survint une re-
chute.
Un jour, c'était le 12 juillet 1864, on m'avait envoyé dans le jardin jouer
avec Julie, la fille de cour. Je ne savais rien du malheur que chacun redou-
tait. Julie était triste et préoccupée.
Je vis tout à coup mon père descendre lentement les marches du perron,
marchant tristement, son mouchoir à la main. De grosses larmes se mirent
à couler des yeux de Julie. Je la regardais inquiet, ne sachant pas, ne de-
vinant rien.
« Mon enfant, ta mère est au ciel» me dit mon père. Un cri déchirant
sortit de ma poitrine, ce fut tout. Je me jetai à terre sanglotant. Mon père
me releva, me prit par la main, m'amena chez ma grand-mère. Mon frère
y était déjà.
J'étais bien jeune alors, n'ayant que sept ans et cependant j'avais senti
sans la trop bien comprendre toute l'étendue de mon malheur. En me
privant de celle que j'aimais le plus au monde, la mort venait de me frapper
pour toute ma vie. Les conséquences de ce malheur étaient plus grandes
encore que je ne pouvais le concevoir. L'affection d'une mère ne se rem-
place pas; personne d'autre qu'elle ne pouvait m'entourer de sollicitude,
me conseiller dans la vie, me soutenir dans les moments difficiles, m'en-
courager. Désormais mon cœur allait vivre seul, désordonné, sans guide.
C'était l'abandon de Biou, le retour de mon père dans le Nord, c'était la
fatalité qui me poussa plus tard à joindre mon existence à celle d'une
femme qui me rendit la vie odieuse. C'était en plus la ruine du peu qu'il
nous restait, le découragement, l'abattement de mon père. C'était notre vie
de famille brisée, c'était le désastre.
Ma grand-mère était atterrée. Elle avait vu son unique fils mourir à la
43. La maison de Broc est connue depuis le XI'siècle et s'est établie en Touraine en 1395.
La branche aînée fut titrée marquis, et une cadette, baron de l'Empire.
47fleur de l'âge, son mari, son frère disparaître, et elle perdait encore sa fille
jeune, belle, souriant à la vie un mois auparavant. Ah, misérable jésuite!
Le cimetière de Chambord reçut les restes de ma mère. Elle repose près
de sa mère morte le 25 septembre 1870, de son père, de son oncle, de son
frère. Ils dorment tous là les Calonne-Chambord dans un coin de cette
terre qu'ils aimaient, près de ce château auquel ils ont tout sacrifié.
Le cimetière a été déclassé. Bien des années plus tard le duc de Parme,
devenu propriétaire du domaine par la mort du comte de Chambord, fit
demander à mon frère s'il consentirait au transport de nos tombes dans le
nouveau terrain. « Dites à son Altesse, répondit mon frère, que nos morts
ont trop bien mérité des Bourbons la place qu'ils occupent pour qu'on les
en dépossède. Ce terrain leur appartient par leurs services et par le prix
énorme qu'ils ont payé. »
A peine la tombe de ma mère était-elle fermée que moi-même j'étais
atteint de la fièvre typhoïde. faillis mourir et longtemps m'en ressentis.J'en
Mais grâce aux bons soins dont on m'entoura, à mon extrême jeunesse, je
me remis et vers l'automne je pus reprendre ma vie ordinaire.
Que Biou était changé! Le deuil y régnait en maître dans les âmes. Mon
père enfermé alors dans sa chambre ou se promenant silencieux dans les
allées ne disait mot à personne. Sa douleur était immense, inguérissable.
Le souvenir de ma mère, lui, est toujours resté si vif que trente ans après,
ayant fait faire d'après des photographies un portrait, je le lui offris. Ille
regarda, deux larmes coulèrent de ses yeux, me remercia, et, prenant le
cadre, l'alla placer dans une pièce où l'on n'entrait jamais.
Bien des personnes aiment s'entourer de la mémoire de ceux qu'ils ont
affectionnés. Pour mon père, il en était tout autrement. Il fuyait les souve-
nirs. Jamais je ne l'ai vu conserver le moindre objet rappelant ma mère.
C'est ce sentiment qui l'a poussé à vendre notre pauvre Biou, qui l'a fait
refuser Blangy dans les partages à la suite de la mort de sa mère, qui a fait
que tout ce qui eût pu nous constituer un foyer d'affection a été systéma-
tiquement détruit.
Mon frère et moi nous grandissions, mon père s'efforça de nous donner
des goûts sérieux et mit tous ses soins à nous intéresser. Il nous poussa
aux collections de médailles, à l'étude de l'Antiquité. J'avais neuf ou dix
ans quand je commençai ma première collection de monnaies romaines,
pris tout de suite très grand goût et mon père en profita pour en fairej'y
une récompense de mes études. Pour chacune de mes leçons j'avais une
note m'accordant ou non un bénéfice. Le « très bien» m'était payé trois
sous, le « bien» deux sous, 1'« assez bien» un sou, le « faible» ne me rap-
portait rien mais le « médiocre» le « mal» et le « très mal» me reprenaient
un, deux et trois sous. Chaque semaine me fournissait ainsi un petit pécule.
Au début, mon père me donna comme récompense, pièce par pièce,
quelques médailles qu'il avait eu jadis l'occasion de recueillir, puis ce fu-
rent les primes sur mes leçons qui firent les frais des achats. Chaque sa-
medi, dans l'après-midi, nous nous rendions sur les quais, chez un certain
Balle où nous choisissions suivant nos ressources, mon frère des monnaies
françaises, moi des romaines. C'étaient de petits bronzes de Probus, d'Au-
48rélien, de Gallien, de Tétricus etc.44, médailles sans valeur, il est vrai, mais
qui m'exerçaient à la lecture des exergues, m'apprenaient l'histoire et me
donnaient le goût des choses antiques.
Mon père possédait beaucoup de connaissances et j'étais très question-
neur, il m'apprit une foule de choses. Le Bouillet45lui servait de guide pour
les questions qu'il ne connaissait pas assez. Ainsi, il tourna mon esprit vers
les sciences et me rendit là le plus grand des services. Il aimait l'Antiquité,
l'art et la nature, j'aime l'Antiquité, l'art et la nature. Il ne possédait que
fort peu les mathématiques. Moi-même j'ai toujours été un très médiocre
mathématicien et, si j'ai poussé loin ces études, c'est par un travail assidu
et pour les examens seulement; j'étais et ai toujours été un impulsif plus
porté vers le beau que vers l'exact, et si j'ai gagné la précision nécessaire
aux travaux sérieux, c'est à l'étude des sciences exactes que je le dois.
En 1867, je n'avais que dix ans et cependant l'exposition m'intéressa
beaucoup46 ; je me suis toujours souvenu, entre autres, des collections égyp-
tiennes envoyées de Boulaq47 par Mariette, et vingt-cinq ans plus tard lors-
que ces mêmes collections furent placées sous mes ordres je reconnus tout
de suite les objets qui avaient figuré au Champ-de-Mars. 1867 fut l'occasion
de fêtes qui m'amusèrent beaucoup. Je vis passer les souverains, les em-
pereurs, le roi de Prusse, les escadrons d'escorte. Tout ce clinquant plaisait
à mon imagination d'enfant.
Cette année se termina pour moi bien tristement. A l'automne je fus
mis au collège, au petit séminaire de Paris, rue Notre-Dame-des-Champs.
Mon père y avait été jadis élevé, il nous y plaça tous deux, mon frère et
moi. Cette décision, mon père l'avait prise afin de nous éloigner de notre
grand-mère de Calonne qui, disait-il, nous gâtait trop. On ne se trouvait,
pas toujours d'accord à Biou, il y avait de fréquentes scènes entre le gendre
et la belle-mère. L'épouse et la fille n'étaient hélas plus là pour entretenir
la concorde au foyer.
Habitué à une vie relativement libre, très indépendant de caractère,
travaillant par goût et non par devoir, fantaisiste dans la distribution de
mon temps, je souffris beaucoup de ce changement de vie et jamais ne pus
m'y faire. Le collège fut toujours pour moi la prison, les maîtres des geô-
liers, et cette impression est si vivace en moi, qu'encore aujourd'hui, je ne
puis voir sans pitié des collégiens.
Le petit séminaire, comme bien on pense, était tenu par des prêtres. Les
exercices religieux y étaient fréquents et longs; avec mon caractère, je ne
pouvais sortir de là que janséniste ou athée. Je pris tout en horreur, et peu
44. Il s'agit de monnaies à l'effigie d'empereurs romains du III' siècle, qui se trouvent
assez facilement chez les numismates.
45. Dictionnaire universel d'histoire et de géographie, Paris, librairie Hachette, éd. 1842 puis
1864.
46. L'exposition universelle de 1867, installée au Champ-de-Mars à Paris, réunit
42217 exposants qui attirèrent près ,de 11 mil1ions de visiteurs. ,
47. Ou Boulak, ville de basse Egypte près du Caire, où Auguste Edouard Mariette
(1821-1881) fonda en 1858-1859le célèbre musée d'antiquités égyptiennes.
49à peu les pratiques religieuses me semblèrent choses ridicules, grotesques,
surannées.
Les prêtres qui m'entouraient de leurs bons soins n'étaient d'ailleurs
pas faits pour s'attirer mon affection et pour me porter à apprécier leurs
verbiages sur la bonté, le pardon des offenses, la fraternité chrétienne.
Le supérieur, chanoine Cognat, devenu plus tard curé de la paroisse de
N.-D.-des-Champs était un gros homme mal tenu, sentant mauvais, à tro-
gne avinée, grossier dans ses allures, à l' œil méchant. Son second, l'abbé
Piot, était un homme parfait, mais le surveillant d'études, le diacre Emery,
surnommé Bacchus, était une brute sale, méchante et violente, frappant
les pauvres enfants pour la moindre peccadille.
Le professeur de huitième, ma classe, l'abbé Bournel, paysan mal dé-
grossi, était lui aussi très généreux en coups de règle, gifles, coups de pieds
et autres douceurs de ce genre. On rossait ferme dans ce pieux établisse-
ment.
Boumel, cet aimable personnage, n'avait rien trouvé de mieux que de
mettre à quatre pattes sous ses pieds et dans sa chaire les élèves récalci-
trants. Son collègue de septième en faisait autant, et, un jour que je subis-
sais cette torture, la colère me montant à la tête, je n'ai rien trouvé de mieux
que de planter mon canif de toute sa longueur dans les mollets de ce
délicieux vicaire du Christ.
Il se nommait l'abbé Lecomte, ce professeur de septième. Je reçus une
trempe magistrale mais il ne recommença pas, avec moi du moins.
Pour les autres, ils ne m'ont pas laissé mauvais souvenir. Il se trouvait
de braves gens parmi eux. Mais l'honnêteté du jeune âge n'admet ni l'in-
justice ni la brutalité. Les bons, dans mon esprit, payèrent pour les mé-
chants, et je conservai de ce séjour en pension une horreur profonde pour
les prêtres à tel point, qu'aujourd'hui encore, j'ai peine à surmonter cette
impression à l'égard de ceux qui méritent l'estime et l'affection.
Les élèves étaient bons camarades, d'un monde extrêmement mélangé,
mais l'ensemble était sortable. Il y avait, entre autres, les deux fils du comte
de Reverseaux, le jeune de Courson, de Kersauzon tué, je crois, pendant
la guerre, Léon Hamel qui est resté mon ami, d'Hennezel d'Ormoy qui
épousa plus tard une jeune fille amie de ma famille, et, devenu veuf, prit
la sœur de sa première femme. Il y avait aussi le jeune de Tascher de La
Pagerie, cousin de l'Empereur, fils du Chambellan; celui-là finit en escroc.
Dans ce pieux établissement, l'abstinence était en grand honneur, on
mangeait peu et mal en sorte que je mourais continuellement de faim, que
j'étais rossé comme plâtre, gêné dans tous mes désirs, privé de ma collec-
tion de médailles, de ma liberté: je trouvais la vie bien amère.
Je devins un élève détestable, aussi la petite subvention de quinze sous
par semaine que m'envoyait en timbres-poste ma grand-mère de Calonne
me fut-elle enlevée par ordre supérieur. Toutes les lettres des élèves étaient
ouvertes et lues et l'on supprimait celles qui n'étaient pas du goût de ce
bon chanoine Cognat.
Mes correspondants à Paris, car je sortais une fois par mois, étaient les
50Galard-Terraubé8, mes cousins, très braves gens, très pieux et bien-pen-
sants qui, malgré toute leur bonté, ne firent qu'augmenter encore mon
horreur pour la dévotion.
La sœur de mon oncle Raoul de Calonne avait épousé le marquis de
Galard-Terraube, d'une famille parmi les plus anciennes, les plus nobles,
les plus estimables et les plus austères du Midi. Il en avait eu légion de
filles et de fils tous fort braves gens, très bons, très droits, dont le seul tort
était de ne pas être venus au monde au XV" siècle. Les uns ou les autres
d'entre eux venaient nous voir de temps en temps et nous sortaient de
prison tous les premiers mercredis de chaque mois.
Ce jour du mercredi avait été choisi par nos autorités de préférence au
jeudi afin que les élèves ne fussent pas en contact avec ceux des lycées,
libres-penseurs et enfants perdus voués à Belzébuth.
Quelques autres personnes venaient encore nous visiter parfois au par-
loir, le vicomte de Gourcuff49, bon homme, ami de mon père et mon oncle
Raoul, quand il était de passage à Paris. Cet excellent homme venait après
son déjeuner apportant un pâté qu'il ne nous donnait que si nous étions
portés au tableau d'honneur, ce qui d'ailleurs n'arrivait jamais. Il repartait
donc avec son pâté; n'eût-il pas mieux fait de rester chez lui que de venir
ainsi tourmenter de pauvres enfants affamés? Cette amère plaisanterie me
l'avait fait prendre en horreur.
Les années se passaient longues, très longues, jamais on n'en voyait la
fin. Puis les vacances venaient pour un temps faire cesser le martyre. Nous
partions alors pour Biou où je retrouvais tous mes souvenirs, tout mon
bonheur, mes bosquets, mon Casson, mes médailles, ma liberté, mes jeux,
ah! que je l'aimais mon Biou! Puis six semaines après il fallait repartir.
Que de pleurs! Quel désespoir! A cet âge les chagrins sont d'une intensité
extrême.
En 1869, le feu prend dans une classe, on en accuse injustement mon
frère qui est mis à la porte, et mon père doit payer les frais en employant
pour ce faire une petite réserve qu'il destinait à un voyage en Italie, à
Civita Vecchia où l'attendait son ami le capitaine Dubois, officier du corps
d'occupation de Rome.
Me voici seul, la Malgrange à Nancy reçoit le prétendu incendiaire qui
toute sa vie a juré de n'avoir été pour rien dans cet accident. Mais il fallait
que quelqu'un payât et comme Henri n'avait pas plus que moi l'esprit de
la maison, on s'empressa de faire d'une pierre deux coups: rentrer dans
les frais d'une part, et d'autre part supprimer un élève considéré comme
hostile à l'institution. Il resta peu de temps à Nancy, car l'année suivante
48. C,aroline-Louise-Adèle de Calonne d'Avesne épousa par contrat du 20 avril 1837,
Jacques-Etienne-Marie-Firmin-Hector, marquis de Galard-Terraube, chevalier de l'ordre de
Saint-Jean-de-Jérusalem, fils de Louis-Antoine-Marie-Victor, contre-amiral en retraite et
chevalier de Saint-Louis, de Saint-Jean-de-Jérusalem, de la Légion d'honneur.
49. La famille de Gourcuff est originaire de Cornouailles et a été maintenue noble en
1669. L'un de ses membres fonda au XIX" siècle la première compagnie d'assurance contre
l'incendie.
51la guerre l'en fit partir, mais en conserva bon souvenir bien que ce collège
fût aussi tenu par des prêtres.
De Vaugirard, où mon frère avait été pendant deux ou trois ans, il ne
garda qu'une impression de haine contre les jésuites. Le P. Olivain surtout
avait su s'attirer ses rancunes d'enfant, et lorsque la Commune assassina
ce religieux, Henri en conçut presque une joie féroce.
Le clergé et les ordres, sous l'Empire, étaient devenus d'ailleurs d'une
extrême arrogance. Profitant de la faiblesse de Napoléon, du fanatisme
espagnol de Mademoiselle de Theba50, des tendances du gouvernement
impérial désireux de rallier la vieille noblesse si croyante, ils s'étaient cru
revenus aux plus beaux jours du règne de Charles X. Agissant en maîtres,
ils imposaient leurs volontés et usaient largement du spirituel pour obtenir
le temporel. Cet état d'esprit survécut à l'Empire, et si trente-cinq ans plus
tard la République crut devoir couper court à cette influence, la remplacer
par celle plus délétère encore des loges et de l'argent, c'est que le clergé
fut maladroit, qu'il ne sut pas restreindre son rôle à sa juste importance.
En 1870, peu avant les vacances, la guerre était déclarée contre la Prusse.
Grande fut la consternation parmi nos professeurs. Quelques-uns, gens
intelligents, étaient assez au courant de la situation pour craindre les pires
désastres; d'autres, enthousiastes irréfléchis, voyaient déjà l'Allemagne
anéantie comme au temps du grand Napoléon. Tous les jeunes domesti-
ques de la maison partirent, bon nombre d'abbés entrèrent dans les am-
bulances ou allèrent rejoindre l'armée comme aumôniers. Chacun fit son
devoir de Français sauf toutefois Cognat, Bournel, Lecomte, Emery et quel-
ques autres qui demeurèrent à l'abri.
Un jour où l'on nous conduisait aux bains Henri-IV, je vis un spectacle
bien nouveau pour moi. Les troupes traversaient alors Paris pour se
concentrer sur Châlons. Les rues étaient pleines de soldats, de matelots,
d'officiers de tout grade. Je vois encore une bande de marins passant ivres
à l'angle du Pont-Neuf et hurlant la Marseillaise. Ce chant me causa une
inquiétude irréfléchié1. J'avais été élevé dans la répugnance des couplets
de Rouget de l'Isle. Tout ce que j'avais entendu dire à leur sujet me revint
à l'esprit: la Terreur, la guillotine, le sang dans les ruisseaux, les horreurs
de la Révolution. Je fus pris d'un tremblement nerveux.
Les pauvres gens criaient « A Berlin! A Berlin! ». Peut-être reposent-ils
aujourd'hui dans les champs de Metz ou de Sedan.
50. Theba, comté d'Andalousie dont le titre fut porté par Eugénie de Montijo avant son
mariage avec Napoléon III.
51. Jacques de Morgan a alors 13 ans.
52HERBAULT .
. NEUNG
SUR BEUVRON
ROMORANTIN
.
(
MARCHE DE L'ARMÉE DU
PRINCE FRÉDÉRIC CHARLES
LA GUERRE DE 1870
PAYS DE LOIRE
CARTE EDOUARD CROZIERJacques de Morgan adolescent alors qu'il nous raconte la guerre de 1870.Chapitre deuxième
1870-1871
La guerre de 1870
Entre rive gauche et rive droite
Les combats en Touraine
Vision de Paris - Retour en Picardie
Ce chapitre a été transcrit par Philippe Pouzols-Napoléon
et annoté par le professeur Claude Latta
Peu après la déclaration de guerre1 nous nous retrouvions à Biou, mon
frère et moi. Les grandes vacances commençaient. Henri, revenant de
Nancy, avait partout rencontré des troupes se dirigeant vers la frontière.
Moi-même, j'avais vu entre Paris et Blois bien des trains bondés de soldats,
de canons, de fourgons. On parlait beaucoup dans les rues, dans les gares;
les journaux circulaient de main en main. La Marseillaise et le chant du
départ retentissaient au passage de chaque train militaire; c'était l'affaire
d'un instant et les voix s'éteignaient dans le lointain avec autant de rapidité
qu'elles en avaient mis à venir. Image frappante de ce qu'il devait advenir
de cet enthousiasme. Quelques jours encore et cette belle armée impériale
allait s'évanouir comme ses chants de guerre que j'entendais au passage.
L'inquiétude partout était grande, on avait entendu parler de l'insuffi-
1. - Le 19 juillet 1870, la France déclare officiellement la guerre à la Prusse après une
crise internationale d'une quinzaine de jours:
- le 2 juillet, la candidature au trône d'Espagne du prince Léopold de Hohenzollern-
Sigmaringen, cousin du roi de Prusse Guillaume 1er,avait provoqué de violentes protesta-
tions du gouvernement français et fut généralement condamnée par l'opinion internatio-
nale;sance de nos armements, du petit nombre de nos troupes2, des vides causés
dans nos arsenaux par la folle expédition du Mexique3, de la puissance de
la Prusse, de la rapidité de ses succès contre l'Autriché, du rêve de l'unité
allemande. On craignait beaucoup non pour les débuts de la campagne,
mais pour la suite. On croyait généralement qu'avant l'achèvement de la
mobilisation de l'autre côté du Rhin nous remporterions quelques succès
partiels; mais l'avenir inquiétait. La Prusse ne disposait-elle pas d'un mil-
lion d'hommes et d'un formidable matériel?
A Biou où l'on était pessimiste, l'affaire de Forbach rendit quelque cou-
ragé; mais ma grand-mère de Calonne était toujours hantée par ses sou-
venirs de 1814 et de 1815. Elle craignait, pauvre femme, ce qui est arrivé
bien peu de temps après sa mort, de voir les Prussiens s'asseoir en maîtres
à notre foyer. Quant à mon père, il avait ces derniers temps accompagné
à Kissingen6 son ami Henri de Gourcuff et était revenu du duché de Bade
terrifié par le militarisme allemand.
Bien de nos amis étaient à l'armée, MM. de Gantez, de Geslin, de la
Carre, et tant d'autres. lis envoyaient de mauvaises nouvelles sur l'orga-
nisation, le commandement supérieur, sur la mobilisation française, sur
les forces ennemies7.
- le 12 juillet, le prince Léopold retira finalement sa candidature: c'était un succès pour
la France et la paix parut sauvée;
- le IJ juillet au soir, le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères, agissant à
l'insu d'Emile Ollivier, chef du gouvernement, fit transmettre à Benedetti, l'ambassadeur
de France à Berlin, l'ordre de présenter au roi de Prusse une demande de garanties qui devait
se révéler maladroite et provocatrice ;
- le 13, Benedetti demanda au roi de Prusse - qui prenait les eaux à Ems - l'assurance
selon laquelle il n'autoriserait pas à nouveau la candidature Hohenzollern. Le roi opposa
un refus mais fit savoir qu'il donnait son approbation au désistement du prince.
- Bismarck, chancelier de Prusse, favorable à un affrontement immédiat, publia alors
la fameuse dépêche d'Ems, communiqué de presse présentant l'attitude du roi de Prusse
comme offensante pour la France. Le 15 juillet, le gouvernement français fit au Corps lé-
gislatif une déclaration qui était une véritable déclaration de guerre. Le 19, elle fut notifiée
à Berlin.
La France était isolée, l'opinion internationale qui lui avait d'abord donné raison, lui
donna tort après une demande de garantie. Les autres états allemands firent cause com-
mune avec la Prusse.
2. Au début d'août 1970, les Allemands avaient réussi à rassembler trois armées repré-
sentant 500 000 hommes, commandés par le général Moltke. Du côté français on réunit
difficilement 265000 hommes, rassemblés dans le plus grand désordre car, pour gagner
du temps, on avait imaginé de procéder simultanément à la mobilisation et à la concen-
tration des troupes.
3. Entre 1862 et 1867, Napoléon III est engagé dans la guerre du Mexique: un corps
expéditionnaire français occupe le pays et impose la proclamation d'un empereur du Mexi-
que, l'archiduc Maximilien de Habsbourg. Le désastre que fut cette expédition mit en lu-
mière les défaillances de la politique impériale et affaiblit l'armée française.
4. L'unité allemande était en train de se faire autour de la Prusse et contre l'Autriche:
en 1866, l'armée prussienne, après une campagne foudroyante, avait écrasé les Autrichiens
à la bataille de Sadowa (3 juillet).
5. En fait, Forbach (6 août 1870) est une défaite française.
6. En pays de Bade, face à l'Alsace.
7. Le désordre provoqué par la mauvaise organisation de la mobilisation et de la
56La population rurale ne bougeait pas, ne parlait pas encore; elle avait
voté« non» au plébiscite8, l'aristocratie s'était abstenue; en sorte que dans
le Loir-et-Cher, l'Empire n'avait que des ennemis9. On ne souhaitait certes
pas les défaites, mais si elles survenaient chacun était disposé à en tirer
parti; qui au profit d'une république; qui gour remettre sur le trône l'hé-
ritier des Bourbons ou celui des d'Orléans 0. Le vent était au changement
de régime et comme de juste les appétits passaient avant le patriotisme.
Les journaux officieux publiaient chaque jour les bulletins les plus ras-
surants. On se battait depuis quelques jours et tout semblait aller au mieux.
L'espoir renaissait; quand, tout à coup, se succèdent les nouvelles des
désastres, des batailles perdues1!, des hécatombes, de la retraite des armées
françaises.
Enfin, Sedan! L'Empereur est pris avec tout le corps de Mac-Mahon12.
Reste Bazaine et ses deux cent mille hommes enfermés dans Metz. L'armée
impériale n'existe plus. L'Empire s'écroule, l'Impératrice s'enfuit13. Tout ce
qui existait est anéanti en quelques jours.
Profitant de la débâcle générale, une bande s'empare du gouvernement
concentration des troupes fut tel que le commandement dut renoncer à prendre l'offensive.
Napoléon III avait pris le commandement de l'armée, qu'il abandonna après les premières
défaites, étant malade, au profit du maréchal Bazaine.
8. Le plébiscite du 8 mai 1870 demandait aux électeurs d'approuver «les réformes li-
bérales faites dans l'empire depuis 1860 ». En fait, on vota pour ou contre Napoléon III. Le
«oui» retint plus de sept millions de suffrages, n'en laissant qu'un million et demi pour
le «non ». Dans tous les départements le «oui» l'avait emporté et en particulier dans les
régions rurales.
9. Dans le Loir-et-Cher, comme dans toute la province, le « oui » l'avait emporté.
10. Les royalistes étaient divisés entre deux prétendants qui, tous deux, avaient hérité
de leurs droits à la couronne de leurs grands-pères respectifs, les rois Charles X et Louis-
Philippe 1er:
- «l'héritier des Bourbons », prétendant des légitimistes, était le comte de Chambord
(<< Henri V »), fils du duc de Berry et petit-fils de Charles X ;
- «l'héritier des Orléans », prétendant des orléanistes, était le comte de Paris, fils du
duc d'Orléans et petit-fils de Louis-Philippe 1er.
Bien que Charles X n'ait pas d'enfant, tous les compromis avaient échoué.
11. Les défaites se succèdent en effet: en même temps que les Français sont battus à
Forbach, Mac-Mahon perd la bataille de Froeschwiller, ce qui provoque la perte de l'Alsace
et le début du siège de Strasbourg. Le 16 août 1870, la bataille de Rezonville, pourtant
indécise, est suivie de la retraite de Bazaine sur Metz où le piège se referme. Le 18, la plus
grande bataille de la guerre est livrée à Saint-Privat où commande Canrobert: faute d'avoir
reçu le renfort de la garde, il ordonne la retraite.
12. L'armée repliée à Châlons-sur-Marne, avec laquelle se trouvait l'empereur et qui
était commandée par Mac-Mahon, reçut pour mission de se porter au secours de Bazaine
assiégé dans Metz. Le succès de la manœuvre dépendait de sa rapidité. Or Mac-Mahon
manœuvra avec une lenteur qui laissa à l'ennemi le temps de le rejoindre et de le bloquer
(1erseptembre 1870). La cavalerie, malgré son héroïsme, ne parvint pas à ouvrirdans Sedan
un passage. Le 2 septembre, l'empereur capitula sans condition.
13. La nouvelle de Sedan provoqua la chute du régime impérial. Le 4 septembre la
foule envahit le Corps législatif où Gambetta fit acclamer la déchéance de Napoléon III. La
république fut proclamée à l'Hôtel de Ville et le gouvernement provisoire constitué prit le
nom de Gouvernement de la défense nationale. L'impératrice avait réussi à gagner l'An-
gleterre.
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