Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296238237
Nombre de pages : 192
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LE MOYEN-ORIENT

Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

MODERNISATION

AUTORITAIRE

EN TlJRQUIE ET EN IRAN

Collection « Comprendre le Moyen-Orient»

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines de conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des combats: vu de l'Occident, il paraît plus « compliqué» que jamais, au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

@ L'Harmattan, 1991 ISBN: 2-7384-1009-X

Sous la direction de Semih VANER

MODERNISATION

AUTORITAIRE ,

EN TURQUIE ET EN IRAN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Parus dans la même collection
NAHAVANDI (Firouzeh), Aux sources de la Révolution iranienne, étude socio-politique, 1988, 278 p. SEGUIN(Jacques), Le Liban-Sud, espace périphérique, escape convoité, 1989, 212 p. ISHOW (Habib), Le Koweit. Évolution politique, économique et sociale, 1989, 208 p. BENSIMON (Doris), Les juifs' de France et leurs relations avec Israël (1945-1980), 1989, 288 p. PICAUDOU (Nadine), Le mouvement national palestinien. Genèse et structures, 1989, 272 p. CHAGNOLLAUD(Jean-Paul) et GRESH (Alain), L'Europe et le conflit israélo-palestinien. Débat à trois voix, 1989, 200 p. GRAZ (Liesl), Le Golfe des turbulences, 1989, 256 p. NAAOUSH (Sabah), Dettes extérieures des pays arabes, 1989, 128 p. . ~ SHULMANN(Fernande), Les enfants du juif errant, 1990, 358 p. WEBER (Edgar), Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990, 304 p. CHAGNOLLAUD(Jean-Paul), Intifada, vers la paix ou vers la guerre ?, 1990, 256 p. EL EZZI (Ghassan), L'invasion israélienne du Liban, 1990, 271 p. BESSON (Yves), Identités et conflits au Proche-Orient, 1990, 191 p. BOKOV (Lenka), La confrontation franco-syrienne à l'époque du manA dat, 1925-1927, 1991, 272 p. FERJANI (Mohamed-Chêrif), Islamisme, laïcité et droits de l'homme, 1991, 400 p. MAHDI (Falih), Fondements et mécanismes de l'état en Islam = ['Irak, 1991,272p.

Remerciements

Cet ouvrage est le produit d'une recherche collective menée pendant plusieurs années par l'Equipe de recherches sur la Turquie et l'Iran contemporains (ERTle), une équipe informelle du Centre d'études et de recherches internationales (CERI) de la Fondation nationale des sciences politiques. Notre reconnaissance va d'abord à Serge Hurtig, secrétaire général de la Fondation nationale des sciences politiques, dont le soutien nous a permis de mener nos recherches, mais aussi à Jean-Luc Domenach et Hélène Arnaud, respectivement directeur et secrétaire générale du CERI, qui nous ont encouragés. Les travaux ont abouti, dans un premier temps à la tenue, en juin 1988, d'une table ronde au CERI. Y ont participé Jean-François Bayart (CERI-CNRS), André Bourgey (lNALCO),Olivier Carré (CERI-FNSP),Michel Dobry (Université Paris X), Louis-Jean Duclos (CERI-FNSP),feu Georges Lavau (Institut d'études politiques, Paris), Maurice Robin (Université Paris X), Maxime Rodinson (EHESS),Alain Rouquié (CERI-FNSP),en tant que présidents de séance ou rapporteurs. Nous leur sommes redevables. Les versions préliminaires de la plupart des articles que vous lirez ici ont été présentées en tant que rapports au colloque, mais le livre n'est pas une simple reproduction des actes de celui-ci. Nous tenons enfin à remercier Fariba Adelkhah, Tugrul Artunkal, Yvette Benusiglio, Rachel Bouyssou, Khosro Mourim, Mehdi Mozaffari et Baskm Oran qui ont contribué à la réalisation de ce travail collectif dont les auteurs sont, bien entendu, seuls responsables du contenu. Semih V ANER

Les auteurs

Marcel Michael Faruk

AHANO BARRY BILlCI

Hamit

BOZARSLAN

Ali KAZANCIGIL

Soussan Elizabeth Mümtaz

MOBASSER PICARD SOYSAL

Semih VANER Nouchine YAVARID'HELLENCOURT

Docteur en sciences politiques de l'Université Paris I Chercheur à l'Ecole des hautes études en sciences sociales Maître de conférences à l'Université de Marmara (Istanbul) et chercheur associé à l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul Equipe de recherches sur la Turquie et l'Iran contemporains Ancien enseignant à l'Université technique du Moyen-Orient (Ankara). Rédacteur en chef de la Revue internationale des sciences sociales Docteur en économie de développement de l'Université des sciences sociales de Grenoble Chargée de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (FNSP) Professeur de droit constitutionnel à la Faculté des sciences politiques de l'Université d'Ankara Chargé de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (FNSP) Ingénieur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (Paris)

Introduction
Semih VANER

N'appartenant véritablement ni au monde industrialisé, du moins à l'approche de l'an 2000, ni à ce qu'on appelle le Tiers Monde, l'Iran et la Turquie présentent un certain nombre de caractéristiques relevant des deux catégories. Non seulement ils n'ont jamais subi directement la colonisation, contrairement à la quasi-totalité des pays du Tiers Monde - ce qui rend également incertaine cette appellation à leur endroit -, mais de plus ils sont les héritiers d'empires qui ont dominé, durant des siècles, les Balkans, l'Asie Mineure et du Sud-Ouest, la péninsule Arabique et l'Afrique du Nord. Ils contrôlent aujourd'hui un territoire qui équivaut à environ un tiers de la superficie de l'Europe; ils auront, à la fin du siècle, une population égale à environ un tiers de celle de l'Ancien Continent. L'Iran a un revenu pétrolier qui pourrait lui permettre d'être un pays développé - tout au moins économiquement; la Turquie a entamé, vaille que vaille, sa révolution industrielle. Ils occupent une place certes spécifique dans le monde musulman mais pas forcément « périphérique» comme on l'écrit souvent: il suffit, pour cela, de se rappeler que la capitale ottomane fut, au cours des siècles, le siège du califat. Certes, l'Iran et la Turquie ne forment pas une entité homogène; outre les rapports souvent conflictuels qu'ils ont eus au cours de l'histoire, le développement de leurs États et sociétés a suivi nécessairement des trajectoires différentes. Toutefois, les similitudes sont loin d'être inexistantes. .. . On sait qu'à partir notamment de 1924, Mustafa Kemal, ayant bâti sur les décombres de l'Empire ottoman une jeune république, entreprit un certain nombre de « réformes» : l'abolition du califat, la suppres7

sion des écoles et des tribunaux religieux, des confréries, l'introduction de l'alphabet latin et d'un nouveau code civil (rendant obligatoire le mariage civil, abolissant la répudiation et la polygamie, instituant le divorce), l'extension aux femmes du droit de vote (avant la France), l'interdiction du port du fez, etc. En 1928, la clause de la Constitution de 1924 qui faisait de l'islam la religion d'État était abolie. Suivant l'exemple kémaliste, Reza Shah adopta, à la même époque, en Iran, des codes commercial, pénal et civil de type européen, créa un appareil judiciaire inspiré du modèle européen, réglementa les tribunaux religieux. Des règles vestimentaires furent imposées à la population; une réforme de la langue fut entreprise afin d'exclure du vocabulaire les mots d'origine arabe ou turque; l'usage du patronyme fut rendu obligatoire. Certes, à la différence de la Turquie, la république et la « laïcité» de l'État ne furent pas proclamées et le pouvoir social, à la fois économique et moral du Ruhaniyat (<< clergé» shi'ite) resta pour l'essentiel intact. Toutefois les deux hommes étaient animés par la même volonté d'« occidentaliser » leurs pays et firent subir aux sociétés turque et iranienne un choc opératoire qui n'a pas d'équivalent dans le monde musulman (sauf peut-être, mais dans une moindre mesure, en Afghanistan sous Amânollâh entre 1919 et 19291). Leurs entreprises furent poursuivies, souvent avec la même ardeur et détermination, par leurs successeurs, notamment par Ismet Inonü qui s'appuya sur le Parti républicain du peuple (longtemps parti unique) et l'armée, d'une part, par Mohammed Reza Pahlavi jusqu'à la fin des années 1970, de l'autre. L'évolution de la situation politique dans ces deux pays, au cours de la dernière décennie, offre, en dépit de leur profonde diversité, un schéma comparable: elle contraint les deux États, réputés exercer un contrôle serré sur leur « société civile », à laisser percer le défi que celle-ci a représenté pour eux, et la revanche qu'elle tentait de prendre. Mais empressons-nous de revenir à la différence: alors que la montée en puissance de la société se structure autour d'un vecteur religieux en Iran, entraînant dans un mouvement puissant la chute de la monarchie, elle implose dans la violence en Turquie, violence à laquelle mettra fin, vraisemblablement pour un moment et à un prix élevé, l'armée « gardienne de l'État» et « garante des institutions républicaines ». L'analyse de ces développements à la fois similaires et divergents sera au centre de nos préoccupations. Mais nous nous efforcerons également, dans cet ouvrage collectif, de répondre à d'autres questions qui ne sont sans doute pas subsidiaires: les « réalisations» des dynasties Qâjâr et Pahlavi sont-elles définitivement à jeter aux poubelles de l'histoire? La Turquie est-elle, pour toujours, à l'abri de ce qu'on a pu appeler, dans une formule frappante mais peu rigoureuse, le « fascisme vert» ? Aurions-nous tout dit en qualifiant, d'ailleurs improprement, le régime islamique iranien d'« intégriste» 2, voire de « fanatique» ? La violence dont fait preuve aujourd'hui le régime installé à Téhéran n'est-elle pas aussi un choc en retour, la revanche de larges franges de la société longtemps 8

tenues dans le mépris, quand elles n'ont pas été elles-mêmes objet de violence? Des études comparatives s'imposent pour essayer d'y voir plus clair. Les cas turc et iranien, qui ont donné lieu, notamment au cours de

ces quinze dernières années, à des travaux de science politique 3, certes
insuffisants, mais souvent de qualité, n'ont fait l'objet que de rares études comparatives. Sans être complètement dénuées d'intérêt, ces dernières, centrées sur le thème qui nous retient, sont loin d'apporter des réponses satisfaisantes. S'appuyant sur des sources de seconde main ou sur des analyses d'autres auteurs, elles ne s'interrogent pas suffisamment sur la nature des régimes et situations autoritaires turcs et iraniens', encore moins sur l'accueil réservé par les sociétés à ceux-ci 4. D'autres, fort utiles, sont néanmoins très partielles et portent, . par exemple, sur

la réforme de la langue en Turquie et en Iran 5.
De la modernisation et de la modernité

Avant de dégager les similitudes et les différences dans les cas turc et iranien, il serait nécessaire de clarifier des concepts comme modernisation, modernité et autoritarisme, qui sont souvent flous. Le terme de modernisation, par exemple, recouvre tantôt la rationalisation, le changement social, la sécularisation des comportements, tantôt l'élévation du niveau de vie, la croissance ou l'industrialisation. Quant au vocable de modernité, lorsqu'il ne se confond pas avec la modernisation, il est utilisé tantôt pour exprimer l'autonomisation de l'économie ou le capitalisme tout court, tantôt « l'hypothèse selon laquelle la modernisation suppose une' 'révolution culturelle", une modification des mentalités et des références idéologiques» 6. En Occident, le thème central de la philosophie des Lumières fut le triomphe progressif de la raison au détriment des croyances et des formes d'organisation sociale traditionnelles. Ce mouvement s'est traduit par la laïcisation des institutions, mais aussi par le rejet progressif de tout principe transcendant d'intégration et de contrôle de la vie sociale. Le principe central de ce modèle occidental est donc que la modernisation est endogène, que la société est capable de produire de l'intérieur sa propre transformation, sans que celle-ci soit le résultat d'une pression ou d'une intervention d'origine étrangère 7.

* Nous entendons par régime autoritaire turc celui qui était en place à l'époque de Kemal (1923-1938) et d'Inônü (1938-1946) et par situations autoritaires, dans ce pays, celles qui ont suivi les élections « non concurrentielles» de 1946 jusqu'en 1950 et les interventions militaires de 1960 (1960-1961), de 1971 (1971-1973), et de 1980 (1980-1983). Il conviendrait d'appeler régime autoritaire, plutôt que situation autoritaire, le régime en vigueur en Iran sous la dynastie des Pahlavi (1925-1979) - excepté la courte période du gouvernement de Mossadegh - qui nous retient ici. 9

Cette voie de modernisation, qui est aussi appelée individualiste, a connu une vaste diffusion et plusieurs variantes. Le Japon, la Turquie kémaliste et, dans une certaine mesure, l'Iran des Pahlavi, ont connu, sous des formes très diverses, des interventions étatiques se substituant à une modernisation endogène trop faible, du fait de l'insuffisance relative du commerce et de l'industrie, l'État devenant lui-même le vecteur principal de modernisation et de destruction des anciennes structures sociales et culturelles, ou d'utilisation de certaines d'entre elles dans un but de transformation accélérée de la société. Les modèles non occidentaux se sont souvent soldés par des échecs parce qu'ils ont cru que, par le seul volontarisme, ils pouvaient créer la modernité en sacrifiant une ou plusieurs générations. On peut donc définir, avec Alain Touraine, la modernité en elle-même comme un ensemble d'attributs de l'organisation sociale, sans la confondre avec la modernisation qui est un mouvement, une volonté, une mobilisation à la tête de laquelle se trouve de toute façon placé l'État, quels que soient ses soutiens sociaux 8. On peut ainsi distinguer modernité et modernisation, c'est-à-dire la modernité comme un état et la modernisation comme le passage à un niveau supérieur de modernité. Du point de vue de notre problématique, il est utile de rappeler que dans un nombre croissant de pays, parce que le développement apparaît comme venant du dehors, traumatisant et destructeur ,il suscite des réactions qui ne sont pas nécessairement antimodernistes, mais presque toujours antimodernisatrices. Les termes de modernisation et de modernité sont souvent utilisés en opposition à un autre vocable, celui de « tradition ». Dans les deux cas de figure qui nous retiennent, rares sinon introuvables semblent être les acteurs sociaux s'opposant, tout au moins explicitement, à la « modernité ». Ces derniers utilisent plus facilement, soit pour prendre sa défense, soit pour l'abhorrer, le terme d'occidentalisation (battlllasma, dans le cas turc) qui a, de ce fait, l'avantage d'une certaine clarté. Âl-e Ahmad, écrivain traducteur de Camus et de Sartre, et qui occupe une place spécifique dans la pensée contemporaine iranienne, en raison de son cheminement intellectuel, définit l'occidentalisation, - dans son livre Qarbzadegi (<< occidentalite » ou « ouestoxication ») devenu un slogan révolutionnaire - de la manière suivante: « un syndrome constitué de tous les incidents survenus dans la vie d'un peuple, qui atteignent culture, civilisation, manières de penser, et qui sont indéchiffrables par la tradi-

tion, sans continuité historique, et hors de toute échelle évolutive 9 ».
De l'autoritarisme Quant à l'autoritarisme, tout en laissant de côté un vocable tel que « despotisme oriental », contestable et contesté, et élaboré pour l'analyse, 10

entre autres, de l'Empire ottoman et de la Perse - ce qui, sans être au cœur de notre sujet, ne nous est pas indifférent - nous retiendrons deux définitions ou vocables qui nous semblent importants et qui peuvent nous permettre d'appréhender la nature des autoritarismes kémaliste et pahlavien. Juan Linz, qui évoque l'Espagne franquiste et dont les propositions valent surtout pour des sociétés industrialisées, définit les systèmes autoritaires comme « des systèmes à pluralisme limité, mais non responsables, sans idéologie directrice élaborée (...) ni volonté de mobilisation intensive ou extensive, sauf à certains moments de leur développe-

ment»

10.

Sans assimiler le kémalisme au franquisme, ni la société tur-

que profondément imprégnée de culture islamique à la société espagnole d'après la guerre civile, nous pensons que cette définition pourrait être prise en considération dans notre approche de la Turquie de la période concernée, voire dans une certaine mesure, de l'Iran sous le régime du Shah. S. Eisenstadt, de son côté, au regard essentiellement du monde islamique, développe le paradigme « néo-patrimonial », c'est-à-dire une forme de domination autoritaire avec la prééminence des centres politiques, sur des sociétés dépourvues d'autonomie propre et dans lesquelles les détenteurs de l'autorité pourraient s'arroger, sans rencontrer de résistance, tous les pouvoirs d'allocation des biens matériels, des posi-

tions statutaires et des valeurs symboliques 11. D'inspiration wébérienne,
ce paradigme a indéniablement une grande valeur heuristique. Toutefois son application rigide risquerait d'impliquer une interprétation quelque peu statique et de conclure à une impossibilité de renversement de l'ordre politique: dans les cas qui nous retiennent, elle risquerait aussi de ne pas rendre compte, ou pas assez, du mouvement de l'autonomisation de la société turque, par exemple, même si celle-ci est toute relative. D'une manière générale, les divers concepts forgés pour évoquer les autoritarismes suivent une dichotomie qui leur est plus ou moins sousjacente ; les uns s'appliqueraient uniquement aux sociétés industrialisées occidentales, les autres aux sociétés islamiques (qui sont toutes agraires ?). y aurait-il des autoritarismes islamiques (dans leurs versions sunnite et shi'ite) et chrétiens (dans leurs versions catholique et protestante) ? Tout en reconnaissant à l'islam une place fondamentale en tant qu'« idéologie totale », nous estimons que cet élément peut difficilement justifier qu'on réfléchisse sur les cas iranien (d'avant la révolution) et plus encore turc, exclusivement en fonction de lui. Le cas de la Turquie kémaliste ou post-kémaliste nous semble être réfractaire à une catégorisation qui dériverait de cette dichotomie: il présente en effet des caractéristiques qui sont celles de certains systèmes politiques sud-européens prédémocratiques, voire démocratiques (parti unique ou pluralisme limité, clientélisme, etc.), mais aussi de certains pays du Moyen-Orient, comme le Pakistan (système politique contrôlé par les forces armées, sunnisme, etc.) et l'Iran. 11

Autrement dit, les clivages entre sociétés « occidentales/non occidentales» (où situer le Japon ou Israël ?), « musulmanes/non musulmanes » (que dire de la Malaisie ou du Liban ?), « industrialisées agraires» (comment qualifier l'Inde et le Mexique ?), bien que pouvant traduire dans bien des cas un état de fait, ne nous paraissent pas suffisamment parlants au regard de la Turquie. Dans ce sens, le fait que B. Badie qualifie d'« exceptionnels» la marginalité dans le jeu politique des mouvements religieux et leurs faibles scores réalisés lors des élec-

tions turques

12

n'est pas sans traduire une certaine difficulté à ranger

ce pays dans une catégorie bien précise. Une autre question, pas toujours facile à élucider, tient aux frontières qui séparent les situations autoritaires de celles que l'on pourrait qualifier de « pré-démocratiques» ou, tout simplement, divers autoritarismes entre eux. Ainsi, lorsque Jean Leca oppose, dans un article sur l'hypothèse totalitaire dans l'espace arabo-islamique, le « nouvel autoritarisme » à 1'« archéo-autoritarisme», il fait penser à la situation iranienne qui porte en elle les traits des deux catégories à la fois: « le "nouvel autoritarisme" tend à supplanter (pas partout) l'archéo-autoritarisme fondé sur l'appropriation de la violence par un groupe privé ou une

famille ou un clan pour son bénéfice personnel exclusif»

13.

En conséquence, plutôt que d'opter pour l'un de ces concepts, ou de chercher une nouvelle catégorie qui recouvrirait les deux cas, .pourtant suffisamment proches, il s'agit d'essayer, pour ne pas trahir leurs spécificités, de dégager des critères « positifs» et de s'attacher sans a priori à l'étude des institutions porteuses de projets autoritaires (les militaires, la techno-bureaucratie, le « Parti-État », le Palais, etc.), à celles des conflits inter-élites, des islams turc et iranien, des modalités de démobilisation des groupes subordonnés, du recrutement du personnel politique, du rôle de l'appareil d'État, afin de construire, dans la mesure du possible, un modèle opératoire. Les autoritarismes sécularisateurs turc et iranien présentent certains traits communs: modernisation par le haut avec un projet conservateur d'inspiration sociale mésocratique ; un volontarisme qui caractérise les élites et qui les conduit souvent à considérer les masses comme ignares; la présence chez les élites d'une éonviction inavouée que l'islam est une source d'arriération. Dans les autoritarismes turc et iranien, certains autres éléments sont repérables à des degrés divers: « anesthésie politique» (très forte en Iran, dans la période considérée, sauf pendant le passage au pouvoir de Mossadegh; présente en Turquie, notamment au cours de la première moitié des années 40 et des « périodes intermédiaires» militaires ara rejim - de 1971-1973et 1980-1983) ; encadrement des masses (fort en Turquie, par le biais notamment des « Instituts de village» et des « Maisons du peuple» ; non inexistant en Iran, si l'on pense à 1'« Armée du savoir» et aux tentatives de mobilisation des campagnes par le biais de la réforme agraire, par exemple). Ce dernier élément
.
~

12

- qui se distingue de l'enrégimentement des masses tel qu'on le rencontre dans certains régimes fascistes - ainsi que les « réformes» symboliques, brutalement mises en œuvre, nous renvoient à la nature des projets modernisateurs des régimes kémaliste et pahlavien. Des réponses des sociétés Comme le souligne Jean-François Bayart, les travaux de science politique, et plus particulièrement ceux qui portent sur l'autoritarisme, s'attachent à l'étude des États ou des élites: ils sont souvent muets sur les sociétés. Bayart invite à l'exploration des pratiques politiques d'opposition et de contestation en régime autoritaire. Ces pratiques qu'il dénomme « modes populaires d'action politique» sont multiples et nous indiquent autant de sites d'observation: « Révoltes, refus de certaines cultures ou sous-productivité, grèves, abstentionnisme électoral, migrations, recours à la sacralité pouvant aller jusqu'à la création de véritables communautés théocratiques hors l'État, contrebande, bourgeonnement d'un secteur économique informel, circulation intensive d'une information non contrôlée par les médias officiels, disqualification du pouvoir par un humour corrosif ou par référence à une transcendance de nature religieuse, messianique ou révolutionnaire, participation conflictuelle aux

appareils de contrôle politique

14.

» Dans la partie consacrée à l'Iran,

Marcel Ahano et Soussan Mobasser soulignent, tous les deux, l'importance des rumeurs qui peuvent constituer, à elles seules, l'objet d'une étude. Cette approche met particulièrement l'accent sur la distorsion entre l'État et la société civile, le premier se définissant contre la seconde (cette dernière étant entendue dans le sens que lui attribue R. Fossaert : « la société par rapport à l'État et (...) en tant qu'elle est immédiatement aux prises avec l'État» 15.Certes, les rapports de l'État à la société ne se posent pas toujours en termes d'opposition binaire. La problématique du « politique par le bas» n'a pas seulement l'avantage d'attirer l'attention sur des sites peu exploités, mais elle est susceptible aussi de révéler la nature des autoritarismes exercés par le haut, dans leurs rapports aux sociétés. « Dis-moi qui et comment tu réprimes et... » A cet égard, des études sur les révoltes kurdes locales et les émeutes, comme celles de Seyh Saït (1925) et de Menemen (1930), dont l'historiographie officielle turque dénonce promptement le caractère islamique et par conséquent « rétrograde », et - sur un autre registre - celle du 5 juin 1963, en Iran, peuvent être d'un grand intérêt. Tout en tenant compte du fait

que l'existence même de l'État iranien est contestée 16, on peut également axer la recherche sur les « foules iraniennes» en s'efforçant de décoder le politique derrière le jeu collectif des acteurs. Certes, une telle vision ne doit pas nous conduire à prêter aux masses une vertu intrinsèque. Par ailleurs, il conviendrait de ne pas perdre de vue le fait que l'autoritarisme politique se trouve conforté, surtout 13

dans l'exemple de la Turquie, imprégnée de culture sunnite, par un « autoritarisme sociétal diffus et récurrent qui insiste sur les valeurs de

hiérarchie et d'obéissance»

17.

Faite de résignation et de statolâtrie,

l'intériorisation de l'autorité enferme la société dans une sorte d'infantilisation. Les exemples abondent dans la Turquie des intermèdes militaires. Notre travail ne prétend pas à l'exhaustivité. Dans cette réflexion collective, nous avons davantage porté notre attention sur les sociétés turque et iranienne (les Kurdes en Turquie, les foules et le bazar en Iran par exemple) plutôt que sur les élites. Nous avons voulu, à travers quelques sites, faire apparaître les similitudes et les divergences qui existent dans ces deux cas - avec deux éclairages arabes et afghan - en centrant plus particulièrement notre attention sur une période spécifique qui va de la décennie 1920 à celle de 1970.

NOTES

1. Cf. Michael BARRY,Le Royaume de l'insolence, Paris, Flammarion, 1984, notamment pp. 210-212. L'auteur décrit ainsi le Kaboul d'avant l'invasion soviétique: « La ville neuve paraissait appartenir à un autre monde, avec ses restaurants modernes réservés à l'élite "occidentalisée" et strictement interdits aux Afghans du peuple revêtus de leurs habits traditionnels. Le gouvernement imposait le costume européen dans les banques, les administrations et les facultés, mais la jeunesse aristocratique en complet veston aurait cru déroger en s'habillant autrement. Parfois, tel fonctionnaire cravaté arborait une toque d'astrakhan pour rappeler sa fidélité à l'islam, mais l"'occidentalisation" gagnait les mœurs et les idées dans cette partie de la ville, pour le meilleur et pour le pire. L'élite se coupait, avec un snobisme conscient, de son propre peuple. Cependant, le défilé sur les trottoirs de jeunes écolières en fichu et bas noirs, de bourgeoises dévoilées, annonçait le réel progrès de l'émancipation féminine et la libéralisation des esprits parmi les dirigeants », p. 47. 2. Voir à ce propos l'article de François BURGAT,« De la difficulté de nommer: intégrisme, fondamentalisme, islamisme », Les Temps Modernes, n° 500, mars 1988,
pp. 120-139. L'auteur souligne que l'intégrisme

de la mouvance islamiste », p. 134. 3. Pour les travaux sur la Turquie, voir le bilan établi récemment par Nermin ABADANUNAT et Ali Ya~ar SARIBAY,« Siyaset sosyolojisi : geçmi~i, kapsaml, Türkiye'deki geli~im çizgisi ve ilgi alanlanna bir bak1~ », in Türkiye'de sosyal bilim ara~tlrmalaflnm gelilimi, (ouvrage collectif), Ankara, Türk Sosyal Bilimler Dernegi, 1986, pp. 61-95. Les auteurs retiennent exclusivement les travaux de sociologie politique des universitaires turcs. Pour l'Iran, on peut consulter le premier chapitre de l'ouvrage de Cheryl BENARD et Zalmay KHALILZAD,« The Government of God », Iran's Islamic Republic, New York, Columbia University Press, 1984. 4. Richard H. PFAFF, « Disengagement from traditionalism in Turkey and Iran », The Western Political Quarterly, 1963, vol. XVI, n° 1, pp. 79-98 date quelque peu. L'autre est plus récent: Amin SAÏKAL,« Kemalism : its influences on Iran and Afghanistan », International Journal of Turkish Studies, hiver 1981-1982, vol. 2, n° 2, p. 25-32. 5. Comme Ie travail de John R. PERRY, « Language reform in Turkey and Iran », International Journal of Middle East Studies, 17, 1985, pp. 295-311. 14

qui tend d'ailleurs à devenir minoritaire

-

« ne reflète

que l'une

des nuances

-

6. Olivier Roy, L'Afghanistan, Islam et modernité politique, Paris, Editions du Seuil, 1985, p. 27. 7. Voir à ce propos l'article éclairant d'Alain TOURAINE, « Modernité et spécificités culturelles », Revue internationale des sciences sociales, n° 118, novo 1988, pp. 497-511. 8. Ibid., p. 506. 9. Djalâl AI-e AHMAD, L 'occidentalite (Qarbzadegi), Paris, L'Harmattan, 1988, pp. 35-36. 10. « An authoritarian regime: Spain », in Erik ALLART et al., Cleavages, ideologies and party systems, Helsinki, The Academic Bookstore, 1964, p. 297. Cité par Guy HERMET, « L'autoritarisme », in M. GRAWITZ et J. LECA (dir.), Traité de science politique, 1. 2, « Les régimes politiques contemporains », Paris, PUF, 1985, p. 272. Il. Traditional patrimonialism and modern neopatrimonialism, Beverly Hills, Sage Publications, 1973, p. 60, cité par Hermet (ibid., p. 278). 12. Les deux États, Pouvoir et société en Occident et en terre d'Islam, Paris, Fayard, 1986, p. 264. 13. « L'hypothèse totalitaire dans le Tiers Monde: les pays arabo-islamiques », in G. HERMET, P. HASSNER, J. RUPNIK et al., Totalitarismes, Paris, Economica, 1984, p.225. 14. « La revanche des sociétés africaines », Politique africaine, n° Il, septembre 1983, p.102. 15. La Société, tome 5: Les États, Paris, Seuil, pp. 146-147, cité par J.-F. BAYART, « Le politique par le bas en situation autoritaire », Esprit, juin 1984, p. 146. 16. Voir à ce propos l'article de Marcel AHANO, « L'État en Iran », CEMOTI (Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien), n° 5, 1988, pp. 23-51. 17. Jean-François BAYART,« Les sociétés africaines face à l'État », Pouvoirs, n° 25, 1983, p. 25.

15

PREMIÈRE PARTIE
LA TURQUIE

CHAPITRE I

DE LA MODERNITÉ OCTROYÉE PAR L'ÉTAT À LA MODERNITÉ ENGENDRÉE PAR LA SOCIÉTÉ
Ali KAZANCIGIL

Dans le monde islamique, la Turquie est sans doute le pays où la mise en œuvre d'un modèle de modernité d'inspiration occidentale, impliquant l'émergence d'un État moderne et d'une société civile, a été poursuivie avec le plus de constance. Les traits spécifiques qui ont rendu possible ce développement remontent assez loin dans l'histoire ottomane-turque. Ils ne peuvent être appréhendés que dans une vision tocquevillienne, tant certaines caractéristiques de la Turquie contemporaine plongent leurs racines dans l'ancien régime ottoman.
TROIS DÉTERMINANTS HISTORIQUES DE LA MODERNITÉ POLITIQUE TURQUE

Dans sa remarquable étude comparée du pouvoir en Occident et dans

l'islam, Bertrand Badie 1 montre que le concept d'État moderne est
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