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Mozambique: de la colonisation portugaise à la libération nationale

De
260 pages
L'auteur, qui a été assassiné en 1969, retrace dans ce livre les étapes du processus qui a abouti en juin 1975 à la proclamation de la République populaire du Mozambique. L'ouvrage contient des témoignages et de nombreux documents qui éclairent l'assassinat de Mondlane.
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Eduardo Mondlane

MOZAMBIQUE
de la colonisation portugaise , a la libération nationale

Librairie-Editions l'Harmattan
18, rue des Ouatre-Vents 75006l>aris

LE MOZAMBIQUE aux éditions l 'Harmattan

Samora MACHEL, Le processus de la révolution démocratique populaire au Mozambique, 256 pages. Le troisième Congrès du FRELIM 0 (3-7 février 1977). 1. Programmes et statuts, 34 p. 2. Rapport du Comité central, 112 p. 3. Directives économiques et sociales, 64 p. S. MACHEL, L'université Eduardo Mondlane, 16 p. S. MACHEL, Faire de l'école une base du pouvoir populaire, 16 p. Les femmes mozambicaines, 54 p. Les soins de santé primaires au Mozambique, 128 p.

Ouvrage d'abord publié en anglais par Penguin Books Ltd, Harmondsworth, Middlesex, Angleterre, sous le titre The Struggle for Mozambique. L'ensemble des textes a été traduits par Le Centre d'Information sur le Mozambique de Paris (14, rue de Nanteuil, 75015 Paris) et le Groupe Afrique-Lausanne de Suisse (CP 2834, 1002 Lausanne).
ISBN: 2-85802-104-X

Au peuple du Mozambique

REMERCIEMENTS
De nombreuses personnes m'ont apporté leurs idées leurs encouragements et leur travail et ont ainsi rendu possible ce livre; parmi eux, j'exprime ma reconnaissance à Margaret Dickinson et à Sergio Vieira qui ont rassemblé et organisé une bonne part des matériaux de la recherche.

Avant-propos

Le 3 février 1969, il Y a dix ans, Eduardo Mondlane était assassiné à Dar es Salaam. La vie et la mort d'Eduardo Mondlane appartiennent au peuple mozambicain et au FREL/MO qu'it a fondé te 25 juin 1962 pour diriger ta tibération de son peupte du joug du colonialisme portugais et de l'impérialisme, pour diriger l'édification d'un Mozambique nouveau, libéré de l'exploitation de l'homme par l'homme. La vie d'Eduardo Mondlane, celle de son peuple et du FREllMO qu'il a présidé jusqu'à sa mort, le livre que nous présentons ici les relatent. Peuple mozambicain, résistant depuis l'arrivée de Vasco de Gama sur les côtes mozambicaines en 1498. Résistant à un système d'exploitation économique, mis en place progressivement, résistant à un système de domination politique, utilisant la violence brutale mais aussi la soumission par tes « voies pacifiques ii de la division et de l'aliénation. Résistant d'abord par des révoltes armées locales, puis à travers l'expression d'un nationalisme culturel qui formera dans les années cinquante la génération des premiers militants du FREllMO. Avec ta fondation du FREllMO, et surtout te déclenchement de la lutte armée, le 25 septembre 1964, dont le récit du premier combat ouvre ce livre, la résistance du peuple mozambicain atteint une nouvelle étape: celle par laquelle un peuple édifie sa personnalité indéPendante. Comme l'écrit Mondlane: « Le but de ce livre est de montrer ce que la colonisation portugaise a réellement signifié pour les Africains, de tracer les véritables origines de la guerre, d'essayer d'indiquer ce que signifie la lutte pour ceux qui y participent et ce qui en émerge en termes de nouvelles structures sociales qui peuvent aider à modeler l'Afrique de l'avenir. ii Quant à la signification de la mort d'Eduardo Mo ndlane, nous voudrions la présenter à travers des documents 5

que le FREllMO a élaborés au cours des premières réunions de son Comité Central qui ont suivi l'assassinat du Président du FREUMO, et travers les premiers éditoriaux de

l'organe officiel de ce mouvement: Il La Voix de la Révolution il, Ainsi le texte de The Struggle for Mozambique, traduit de l'anglais par le Centre d'Information sur le Mozambique et le Groupe Afrique Lausanne, est suivi d'un certain nombre d'annexes: - d'abord, le dernier message adressé par Eduardo Mondlane au peuple mozambicain en tant que président du FREUMO, au commencement de l'année 1969; - puis la déclaration du Comité Central du FREUMO à propos de l'assassinat d'Eduardo Mondlane (La Voix de la Révolution, juin 1969); - l'éditorial de la Voix de la Révolution à la veille du premier anniversaire de son assassinat (janvier 1970); l'éditorial de la Voix de la Révolution dressant le bilan de la 3e session du Comité Central (11-21 avril 1969); - un éditorial de la Voix de la Révolution de janvier 1970 intitulé rr Des contradictions en notre sein Il; - enfin, le Communiqué de la Quatrième Session du Comité Central (9-14 mai 1970).

6

In troduction

Ii

le FREIlMO proclame solennellement aujourd 'hui l'Insurrection Générale Armée du peuple mozambicain contre le colonialisme portugais jusqu'à l'obtention de l'indéPendance compléte du Mozambique.
))

Peuple mozambicain -

En votre nom à tous,

(Proclamation adressée au peuple du Mozambique par le Comité Central du FRELIMO, à l'occasion de la déclaration de guerre, le 25 septembre 1964)

LE PREMIER COMBAT 25 septembre 1964 Province de Cabo Delgado. «Pendant les manœuvres clandestines de septembre, je reçus un appel urgent de Mueda. Les dirigeants des opérations des zones de Montepuez, Mocimboa da Praia et Porto Amélia étaient convoqués. J'y fus et il y avait avec moi les autres dirigeants des opérations. Nous avions été appelés pour entendre des instructions du Comité Central, concernant le jour où nous allions commencer nos attaques contre les troupes portugaises. Le 20 septembre, nous avons reçu cette information: la lutte commencerait le 25. Nous avons commencé immédiatement à nous organiser. Nous avons alerté les responsables de chaque zone (Muidumbe, Mocimboa da Praia, Montepuez, Chai, Mocimboa do Rubum, Nangade, Diaca) pour qu'ils organisent des groupes de saboteurs. Leurs tâches seraient de saboter des ponts, des voies ferrées et des routes (en creusant des tranchées ou en posant des troncs d'arbre pour les entraver). Nous leur avons dit de commencer le travail à 18 heures, le 24. Nous leur avons expliqué comment ils devaient poster quelques hommes au guet pendant que l'équipe travaillait. Ma tâche était de diriger l'attaque contre Chai. D'autres grou7

pes attaqueraient d'autres zones. J'ai quitté Mueda pour ma zone, où je suis arrivé le 23 septembre. J'ai informé les camarades du jour où la lutte devait commencer. Nous avions seize armes: six mitraillettes, six fusils et quatre pistolets automatiques. Nous avons choisi un groupe de douze camarades, et nous avons laissé derrière nous quelques armes pour la défense de la base. Le 25 au matin, nous sommes arrivés à la ville de Chai. Nous avons marché sans nos chaussures de peur d'être découverts et suivis à cause de nos bottes. La ville comprenait un bâtiment administratif, la maison du « chefe do posta», la maison du gérant de Saga1 (une compagnie de coton), des magasins, un hôpital, une prison et les maisons des policiers et de la police

blanche.

.

Nous avons campé près du lac de Chai. J'ai dit à l'un de nos camarades qui était en uniforme de mettre des habits civils et d'aller reconnaître la ville. Je mis un bandage à son pied, de manière à ce qu'il puisse faire semblant d'être blessé. Il alla au poste médical de la ville, y resta quelque temps, puis monta vers le bâtiment administratif. Il se mit à discuter avec un Africain qui lui révéla inconsciemment où les troupes dormaient: les soldats blancs dormaient derrière la maison du « chefe do posta»; les officiers dormaient dans la maison; les soldats noirs dormaient dans le bâtiment administratif. Ce Mozambicain dit aussi à notre camarade que des sentinelles étaient postées sous la véranda du bâtiment administratif et de la maison du « chefe do posta» Le guérillero resta encore un moment, fit le tour de la maison du « chefe do posta» et de la prison, puis revint au bâtiment administratif. Il vit trois camions partir, et apprit qu'ils sortaient pour une expédition de chasse. Ils allaient chasser tous les jours. Après, tous les soirs, un camion partait en patrouille. Notre camarade revint avec ces informations. Je fis un plan d'attaque. Une mitraillette neutraliserait les troupes africaines dans le bâtiment administratif. Je décidai de concentrer l'attaque contre la maison où se trouvaient le « chefe do posta» et les officiers. J'ai indiqué à chaque camarade sa place pour l'attaque. Ils devaient rester camouflés sous les manguiers. A 16 heures, nous sommes sortis à découvert; à 18 heures, nous étions au poste, à nos places. Les Portugais commençaient à allumer les lampes dans les maisons. A 19 heures, nous avons avancé jusqu'à la maison du « chefe do posta» . Alors que nous avancions, les camions qui étaient partis pour la chasse rentrèrent et vinrent entre nous et la mai8

son. Ils déchargèrent les animaux qui dvaient été tués. Nous regardions chacun de leurs mouvements. Personne ne nous vit. Quand ils eurent déchargé, les soldats rentrèrent dans le camion et repartirent sur la route de Macomia. Les camions disparurent - nous pensâmes qu'ils étaient partis patrouiller. Le garde vint et s'installa à la porte de la maison du « chefe do posta», assis sur une chaise. C'était un blanc. Je me suis approché du garde pour l'attaquer. Mon coup de feu devait être le signal de l'attaque. L'attaque eut lieu à 21 heures. Quand il entendit les coups de feu, le « chefe do posta» ouvrit la porte et sortit on lui tira dessus et on le tua. A part lui, six autres Portugais furent tués dans cette première attaque. L'explication donnée par les autorités portugaises fut « mort accidentelle». Nous nous sommes retirés. Le jour suivant nous fûmes poursuivis par des troupes - mais, nous étions loin, et ils ne purent pas nous trouver. »

Cette petite opération, rapportée ici dans les termes de son commandant, fut l'une des premières batailles de la guerre actuellement menée par le Front de Libération du Mozambique contre les Portugais. Elle eut lieu dans la province du nord, Cabo Delgado, en liaison avec d'autres engagements coordonnés, le 25 septembre 1964, pour marquer le début de la lutte armée. Si les événements continuent à suivre le cours qu'ils ont pris ces quatre dernières années, cette date peut bien devenir l'une des plus importantes non seulement de l'histoire du Mozambique, mais de l'histoire du continent africain. Jusqu'à ce jour, relativement peu de gens ont perçu et expliqué l'importance du Mozambique. La presse mondiale, et même la presse africaine, en parlent rarement. L'Afrique « portugaise» a traditionnellement été une partie obscure du continent: les Portugais n'ont pas fait bon accueil aux autres étrangers, et même récemment, ils ont fait des difficultés à tous ceux qui voulaient faire des recherches sérieuses sur les parties de l'Afrique sous leur contrôle, que ce soit sur des sujets comme les sciences sociales, l'économie et l'anthropologie, ou dans le domaine apparemment neutre des sciences de la nature. Le résultat en est la pauvreté des informations sur ces régions et spécialement sur le Mozambique, où les Portugais eux-mêmes ont fait moins de travail qu'en Angola. Une bonne illustration de cette ignorance du Mozambique est cette remarque faite en 1962, deux ans avant le 9

déclenchement de la guerre, par un homme qui avait étudié assez en détail la situation angolaise:
«

On peut soutenir que dans certaines parties de l'Afri-

que portugaise, particulièrement au Mozambique, le régime portugais a maintenu une atmosphère de paix et de satisfaction apparente (1). » De nombreuses personnes, assez bien informées sur les pays d'Afrique francophone et anglophone, ont du mal à situer le Mozambique sur une carte. Si cela est moins commun aujourd'hui qu'il y a quelques années, c'est principalement dû à la rébellion des colons blancs en Rhodésie, qui a attiré l'attention sur le port de Beira et a situé le Mozambique comme le pays qui s'étend entre la Rhodésie et l'Océan Indien. Mais même ceux qui peuvent maintenant identifier exactement le Mozambique, comme un pays tout en longueur qui s'étend le long de la côte orientale, entre la Tanzanie et l'Afrique du Sud, en savent rarement beaucoup plus, si ce n'est peut-être qu'il est « portugais ». A propos de cette « identité portugaise», il y a d'innombrables conceptions erronées. La plus commune, qui est en grande partie le résultat de la propagante habile du Portugal, concerne le caractère « non racial» des Portugais. Cette illusion est largement traitée tout au long de ce livre. Une autre est l'idée exagérée de la profondeur et de l'ancienneté de l'influence portugaise dans cette région. Il est vrai que Vasco de Gama, dans son voyage célèbre, y a abordé en 1498, qu'ensuite des navires portugais y ont effectué des visites sporadiques, et que quelques petits comptoirs commerciaux isolés ont été établis. Mais l'idée selon laquelle ces premiers commerçants ont trouvé en Afrique orientale une côte sauvage et une population totalement primitive à laquelle ils auraient pu facilement imprimer leur « influence civilisatrice» est loin de la vérité. Des commerçants arabes s'y étaient déjà établis depuis mille ans à peu près, répandant l'Islam et une partie de leur culture matérielle parmi la population de la côte. De même pour l'intérieur, au XVe siècle, des Etats bantous hautement organisés et matériellement avancés s'étaient développés; des Etats qui furent à l'origine d'établissements comme la grande ville de pierre de Zimbabwé. Ces peuples eurent avec les Portugais des relations dictées par eux et reposant sur une influence portugaise exercée plutôt à travers des intrigues de cour et des chantages reli(1) Andrew MARSHALL, Angola; 1962, c'est moi qui souligne. 10 symposium, Institute ai Race Relations,

gieux parmi les quelques convertis qu'à travers une quelconque puissance politique ou culturelle des Portugais dans la région. Perry Anderson dans « Le Portugal et la fin de l'ultracolonialisme» (2) rapporte qu'en 1854 « Livingstone calcula qu'il y avait 830 blancs à Luanda et seulement 100 dans le reste de l'Angola. Ainsi, au milieu du XIXesiècle, on peut estimer qu'il n'y eut jamais plus de 3 000 Portugais d'origine dans toute l'Afrique au sud du Sahara. » Même à la fin du XIXesiècle, les Portugais avaient une très faible emprise sur le Mozambique. Oliveira Martins nous donne cette description générale des possessions portugaises en 1890: « Monter la garde sur les murs d'un fort en ruines, le long d'un bâtiment de la douane et d'un palais où végètent de mauvais officiers mal payés, qui observent les bras croisés les marchandises que transportent des

étrangers (-

pas nous!);

attendre chaque jour les raids

des noirs, et supporter à chaque heure le dédain et la dérision avec lesquels tous les voyageurs africains parlent de nous - franchement, cela ne vaut pas la peine (3). »
Avant l'explosion de 1961, l'importance de l'Angola était également inconnue des personnes extérieures à l'Empire portugais. Mais la révolte et les représailles qui s'ensuivirent firent les gros titres de la presse mondiale pour un temps et sortirent l'Angola de son obscurité. La guerre qui a commencé au Mozambique en 1964, n'a pas encore eu le même effet. Pendant près d'un an, les Portugais ont réussi à maintenir un rideau de silence sur ce qui arrivait. Ils n'autorisèrent l'entrée qu'à très peu de journalistes, et choisirent seulement ceux dont ils étaient sûrs qu'ils rapporteraient leur point de vue. Puis en 1965, ils commirent une erreur. Ils permirent l'entrée de Lord Kilbracken, et bien qu'à cette époque il eût en vérité peu de sympathie pour 1~ FRELIMO, il rapporta objectivement ce qu'il vit. Le résultat fut une série d'articles dans l'Evening Standard, qui décrivait un état de guerre de guérilla à grande échelle. Depuis lors, la plupart des principaux journaux européens et américains ont parfois fait des reportages, mais ces articles semblent avoir fait peu d'impression sur l'imagination du public. Maintenant, quatre ans plus tard, la plupart des journaux se réfèrent encore à cette guerre comme à « la guerre oubliée». L'intérêt du public en ce domaine est resté très en
(2) Paris, 1963. (3) R. HAMMOND, Portugal und Africa, Oxford, 1967. Il

retard sur l'intérêt commercial. Déjà dans les années 1930, les milieux d'affaires internationaux commençaient à s'éveiller au grand potentiel économique de l'Angola et du Mozambique. Un visiteur anglais, Patrick Balfour, nota d'une manière expressive que « les colonies portugaises ne sont plus tout à fait une plaisanterie». Pendant presque trente ans encore, pourtant, la politique portugaise de restriction des investissements étrangers, empêcha que cet intérêt ait beaucoup d'effet pratique. A la fin des années 1950, l'état de troubles en Anpola causa suffisamment de craintes au gouvernement pour 1 amener à une révision générale de sa politique. Avec le déclenchement des hostilités en 1961, il devint clair que, complètement seul, le Portugal pourrait avoir des difficultés à maintenir son emprise sur l'Afrique. Un afflux de capital étranger dans ses colonies pourrait à la fois soulager le fardeau financier et attirer un soutien politique de la part des groupes étrangers intéressés. Ainsi, les anciennes lois restreignant les investissements étrangers furent abandonnées au profit d'une politique de « porte ouverte », qui produisit un afflux d'argent étranger. Maintenant, avec d'énormes compagnies comme Gulf, Firestone et Anglo-American, qui étendent rapidement leurs intérêts, les colonies portugaises sont devenues dans le monde de la grande finance quelque chose qui est très loin d'être « une plaisanterie» . La guerre au Mozambique, par conséquent, a été suivie avec un intérêt considérable dans les cercles d'affaires. A la fin de 1967, le journal français conservateur « Le Figaro» consacra deux éditoriaux à la question. Tous deux attiraient l'attention sur la position du Mozambique, par rapport aux ressources économiques du reste de l'Afrique australe, et par rapport aux routes commerciales mondiales. Le 24 octobre 1967, le général Bethouart écrivait: « Cent ans après l'ouverture du Canal de Suez, la route maritime de l'Inde et de l'Extrême-Orient passe à nouveau par la route du Cap. L'événement est important. Il ne sera pas temporaire. Impraticable pour les nouveaux gros pétroliers, Suez continuera également d'être handicapé par les convulsions secouant le monde arabe d'Aden au Yemen et au Caire où les Russes sont retranchés. Confronté à cette situation, l'Ouest doit réviser sa politique à l'égard de l'Afrique du Sud et des provinces portugaises qui par leurs grands ports de mer, contrôlent l'écoulement de prodiçieuses richesses minérales, agricoles et industrielles que 1 on trouve en grandes quantités dans cette partie du continent. » 12

David Rousset, le 8 novembre 1967, approuvait les remarques de Bethouart sur la nouvelle importance de la route du Cap et en précisait les conséquences: « On savait très bien que lorsque l'Afrique du Sud exploserait, le monde serait secoué, mais personne ne pensait que l'événement serait si proche. D'autre part, la guerre qui faisait rage dans les colonies portugaises semblait n'avoir pas de larges implications mondiales, le Portugal étant une trop petite pièce sur l'échiquier des grands pays industriels... Le retour à la route du Cap donne une valeur stratégique à la guérilla dans les colonies portugaises. Pour voir cela, il suffit de jeter un coup d' œil sur une carte. Le Mozambique, l'Angola et la Guinée portugaise occupent des positions clé. Là, les Portugais combattent un ennemi qui est déjà fort, bien dirigé et intégré au jeu international. On peut raisonnablement supposer que dès que la valeur stratégique de ces positions sera clairement comprise, elles susciteront une plus grande attention et une aide plus efficace. Les colonies portugaises émergent de la situation de provinces de la métropole. Le résultat, c'est que la question de l'Afrique du Sud est aussi posée dans des termes nouveaux. Car l'équilibre mondial a été modifié. » On a prêté une attention très minime au rôle du Mozambique par rapport à la question rhodésienne bien que le 27 décembre 1967 le Guardian ait fait remarquer que « les Français disposent d'une voie bien plus aisée pour atteindre la Rhodésie que celle consistant à essayer par des manœuvres complexes d'acheminer le pétrole par Beira. Ils n'ont qu'à le transporter par la côte 400 milles plus au Sud, jusqu'à Lourenço Marques où personne ne leur oppose le moindre obstacle». Il aurait dû être évident en soi d'après la situation géographique des deux pays que l'attitude du gouvernement du Mozambique devait avoir un impact énorme sur la possibilité pour la Rhodésie d'échapper aux sanctions. Les questions soulevées par ces articles doivent rendre clair que, si la guerre au Mozambique reste oubliée du grand public, dans certains cercles elle est observée avec un intérêt aigu. Les intérêts mis en jeu par la guerre ne dépassent pas seulement le Mozambique et le Portugal, mais l'Afrique. Il semble impossible que la guerre reste « oubliée» beaucoup plus longtemps. Déjà des articles comme celui de Bethouart, parlant au nom des parties extérieures intéressées, préparent le terrain d'une intervention, en prédisant le chaos et l'effondrement de la civilisation chrétienne occidentale dans la région, et en insinuant que 13

les « Bolcheviks» et les « hordes jaunes» sont derrière tout cela. Pour préparer le climat moral, il faut faire l'éloge du « rôle de la colonisation portugaise» pour les Africains; l'histoire de la politique d'assimilation - paternaliste et non raciale - doit être exhibée. Le but de ce livre est de montrer ce que la colonisation portugaise a réellement signifiée pour les Africains, de tracer les véritables origines de la guerre, d'essayer d'indiquer ce que signIbe la lutte pour ceux qm y partIcIpent, et ce qui en émerge en termes de nouvelles structures sociales qui peuvent aider à modeler l'Afrique de l'avenir.
Note: Le récit du premier combat donné ici vient d'un rapport semi-officiel publié dans Mozambique Révolution, septembre 1967. Les histoires personnelles citées en différents endroits de ce livre viennent principalement d'une série d'interviews dactylographiées dans un de nos camps militaires, par un membre du FRELIMO, au début de 1968, et traduites du portugais. Ces interviews du FRELIMO sont indiquées dans le texte par (F.I.). Il y a une exception: l'histoire de la vie d'Alberto Joaquim Chipande, qui a été recueillie en anglais par Basil Davidson, lors du Deuxième Congrès du FRELIMO, en juillet 1968. Il est indiqué par (0.1.) Novembre 1968.

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I SOUS LE RÉGIME PORTUGAIS

1. La colonisation

- la tradition

Quand les blancs sont venus dans notre pays, nous avions la terre et ils avaient la bible; maintenant nous avons la bible et ils ont la terre. (Proverbe africain. )

Les Portugais revendiquent le droit de contrôler les parties de l'Afrique connues sous le nom d'Angola, de Mozambique, de Guinée-Bissau, d'îles du Cap Vert et d'îles de Sâo Tome et de Principe. Ces colonies africaines sont pratiquement tout ce qui reste de l'empire que les Portugais ont établi aux XVIe, XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. L'Angola couvre la plus grande superficie, mais le Mozambique à la plus forte population (maintenant probablement environ 8 millions d'habitants, bien que les statistiques officielles donnent un chiffre plus près de 7 millions). Les contacts entre le Portugal et les régions de ce qui est maintenant connu comme le Mozambique commencèrent à la fin du quinzième siècle, quand Vasco de Gama, le célèbre navigateur portugais, atteignit l'île de Mozambique au début de mars 1498. Puisque le principal intérêt des rois portugais qui parrainèrent ces voyages était d'ouvrir une route vers l'Inde plus sûre que la route terrestre du Proche-Orient alors dangereuse, les Portugais se contentèrent pendant de nombreuses années des postes d'approvisionnement qu'ils établirent le long de la côte d'Afrique orientale, et 11s laissèrent le reste de l'intérieur intact. Les Portugais revendiquent maintenant le fait d'avoir été au Mozambique depuis 450 ans, insinuant par là qu'ils ont contrôlé le pays politiquement pendant tout ce temps. S'il y a quelque vérité dans cette revendication, elle réside dans le fait que dès leur premier contact avec la population de la région côtière de T'Est africain, les Portugais, qui enviaient la richesse et la puissance des souverains arabes de cette époque, organisèrent les forces qu'ils purent rassembler, et combattirent pour établir leur contrôle. S'appuyant sur les

16

rivalités qui existaient parmi les shérifs et les Cheiks d'Etats-cités tels que Pate, Malindi, Kiloua, Zanzibar, Mozambique et Sofala, célèbres pour leur « prospérité et (leur) élégance », ils finirent par réussir à monopoliser le commerce de l'ivoire, de l'or et des pierres précieuses, alors très florissant. Dans les Etats-cités, le développement politique était en retard sur le progrès matériel et culturel. Selon le professeur James Duffy: « L'unité politique entre des Etats-cités était un fardeau provisoire. Chaque prince défendait localement l'indépendance politique et commerciale de sa cité, et jamais il n'y eut là une nation est-africaine, bien qu'à tel ou tel moment ou à un autre les villes les plus fortes dominent leurs voisins plus faibles (1). » Quand bien même les Portugais exploitèrent cette situation, ils ne parvinrent jamais à imposer un contrôle politique durable, sauf sur une étroite bande côtière allant du Cabo Delgado à l'Etat-cité de Sofala. Vers 1700, la renaissance de l'influence islamique dans cette partie de l'Afrique a pu effectivement éliminer les commerçants et les soldats portugais, et éloigner les Portugais des enclaves des villes qu'ils avaient tenues pendant certaines périodes. Depuis le début du XVIIIe siècle, les Portugais appliquèrent leurs efforts à gagner le contrôle du riche commerce de la région entre la province de Cabo Delgado et le bassin du Zambèze, tentant de mettre la main sur le circuit de l'or, provenant des célèbres mines d'or du Monomotapa, qu'ils croyaient être les proverbiales « mines du Roi Salomon». Dans ce cas, leurs activités affectèrent une région comprenant ce qui est aujourd'hui connu comme la Zambie et le Zimbabwe (ou Rhodésie du Sud). La capitale de l'empire du Monomotapa était située dans le Mashonaland et faisait partie de la confédération Makalanga de cette époque. Pendant 200 ans, les Portugais purent ainsi retirer une grande richesse de leur contrôle sur le circuit commercial entre l'intérieur du pays et les Etats-cités de la côte et l'étranger. Pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, l'autorité portugaise était fermement établie sur les parties septentrionale et centrale du Mozambique, de sorte qu'il fut possible d'introduire des missionnaires catholiques, d'abord des Dominicains, puis des Jésuites qui introduisirent le Christianisme dans l'Est africain. Mais quel que fut le succès auquel parvint ce premier effort missionnaire, il fut presque
(1) DUFFY, « PortuRal in Africa », Penguin, 1962, page 75.

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complètement anéanti au XVIIIe siècle, par les effets corrupteurs de l'alliance entre les activité~ commerciales, religieuses et politiques de l'Eglis~ et de l'~tat. Cette alliance entre l'Eglise, l'Etat et les intérêts commerciaux remonte au tout début de l'expansion coloniale. En 1505, le roi Manuel donna l'ordre de réduire en esclavage les marchands musulmans de Sofala, « parce qu'ils sont des ennemis de notre Sainte Foi catholique et que nous sommes en guerre permanente contre eux. » La raison réelle de l'expulsion - la compétition commerciale - est ouvertement admise dans une lettre de Duarte de Lemos à la Couronne, exhortant au massacre ou à l'expulsion des « respectables Maures» mais en excluant les Swahilis (bien qu'ils soient souvent de religion musulmane « puisqu'ils sont comme des animaux, et se satisfont d'obtenir une poignée de maïs; aussi ne peuvent-ils nous porter préjudice, et ils peuvent être utilisés pour toute sorte de travaux et traités comme des esclaves» (2). La scission causée dans l'Eglise européenne par la Réforme fut un grand coup pour les Portugais. Marcelo Caetano se plaint que « la réforme religieuse ait amené aussi la dissolution de l'empire, puisque les pays qui quittèrent la communauté romaine, cessèrent de respecter les bulles pontificales qui, en échange du travail missionnaire, confiait au Portugal les territoires nouvellement découverts et lui donnait une souveraineté exclusive (3). » , La Réforme a pu diminuer l'utilité de l'Eglise en tant qu'allié politique, dans les affaires internationales, mais au niveau local, l'Eglise resta une force puissante, et fut récompensée pour son travail par des concessions de terre qui furent exploitées comme n'importe quel domaine séculier. Ce fut pendant les XVIIe et XVIIIe siècles que le système des « prazo» fut introduit au Mozambique. Les « prazeiras» étaient des Portugais blancs, et des colons et des propriétaires de Goa qui, comme les seigneurs féodaux européens, gouvernaient les Africains qui avaient le malheur de tomber sous leur autorité et leur contrôle. Le sort de ces Africains était pire que celui des esclaves. Il arrivait que des « prazeiros» possèdent de vastes étendues de terre qu'ils administraient comme des propriétés personnelles. Ils n'y reconnaissaient comme loi que la leur, payant seule(2) James DUFFY, op. ci!. (3) Marcelo CAETANO, « Les traditions méthodes des Portugais », Lisbonne, 1961. 18

de la colonisation,

Principes et

ment occasionnellement leurs tribûts de vassela-ge au roi du Portugal. Des missionnaires jésuites et dominicains de l' époque venaient aussi à posséder de vastes étendues de terre, les administrant comme n'importe quel « prazeiro », levant des impôts personnels et, quand l'esclavage devint plus rentable, pratiquant la traite. Ce fut à partir du système des « prazo» que les grandes compagnies terriennes, comme celle de Niassa ou celle de Manica e. Sofala, se sont développées. Ce système portugais particulier des compagnies concessionnaires, qui caractérise les principales entreprises économiques du colonialisme portugais, tira probablement ses raffinements du système des « prazo » de cette période. La corruption dans le système des « prazo» était tellement répandue que, dans la troisième décennie du XIX" siècle, le gouvernement portugais lui-même se sentit contraint de le déclarer illégal. Le mépris des « prazeiros» à l'égard des personnes et des propriétés était notoire, et les seigneurs esclavagistes arrachèrent un nombre considérable d'Africains à ces terres. La plupart de ces activités en Afrique de l'Est eurent lieu primitivement le long d'une étroite bande côtière, développant surtout des rapports avec les Arabes et les Swahilis, et seulement des contacts très superficiels avec la masse de la population de langue bantoue de l'Afrique de l'Est et du Mozambique actuel. C'est à partir de la proverbiale ruée sur l'Afrique, qui commença dans la seconde moitié du XIX" siècle, que nous devons dater le début de la conquête portugaise de ce qui est maintenant le Mozambique. Après le découpage de l'Afrique à la Conférence de Berlin de 1884-1885, le Portugal fut forcé de s'emparer et de contrôler ce qui lui avait été attribué. Et atin d'accomplir cela, les Portugais utilisèrent toutes les techniques connues de l'histoire de la conquête coloniale. Quand c'était possible, ils utilisèrent l'infiltration par des commerçants portugais, qui se déguisaient en simples hommes d'affaires intéressés par l'échange de biens entre égaux; mais, ultérieurement, après avoir consciencieusement espionné et dressé des cartes de la région tout entière, ils y envoyaient leurs forces armées pour balayer toute résistance des dirigeants locaux. Parfois les Portugais utilisèrent des colons blancs, qui prétendaient avoir besoin de terre pour cultiver, mais qui, après avoir été intégrés par les chefs traditionnels autochtones, revendiquaient la possession des terres communautaires et commençaient à réduire en esclavage leurs

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hôtes africains. Quelquefois même, les missionnaires portugais furent utilisés comme « pacificateurs» des autochtones, la foi chrétienne étant offerte comme une berceuse, tandis que les forces armées portugaises occupaient la terre et contrôlaient la population. Là où l'autorité politique traditionnelle était forte et l'appareil militaire propre à offrir une sérieuse résistance à la conquête européenne, les Portugais furent plus délicats, utilisant des techniques de premier contact plus douces. Ils étaient disposés à commencer leurs contacts avec des Etats atncams torts, par l'ètabhssement de relatlOns dlplomabques, par l'envoi d' « ambassadeurs» portugais aux cours des chefs traditionnels les plus importants. Ensuite, après avoir suffisamment exploré les points forts et les faiblesses internes du gouvernement, ils passaient à l'attaque, utilisant les traditionnelles excuses de « provocation» ou de « protection des colons blancs ou des missionnaires». La guerre contre Gaza, le dernier des empires traditionnels mozambicains, fut justifiée de cette manière. Commencée en 1895, elle s'acheva 3 ans plus tard par la mort au combat du général Maguiguane et la capture de l'empereur Gungunhana et sa déportation au Portugal, où il mourut quelques années plus tard. Au début du XXe siècle, les Portugais commencèrent à installer leur système d'administration, bien que ce ne fût pas avant le début des années 1920 que la résistance armée de la population africaine fut finalement écrasée dans toutes les régions du territoire. Les hommes qui étaient chargés de cette campagne de pacification, fixèrent le modèle de la future politique coloniale, en établissant, dans le sillage de la conquête, un système d'administration qui a peu changé. Pendant le siècle précédent, la politique coloniale théorique avait fluctué avec les vicissitudes politiques à Lisbonne, mais à l'intérieur des colonies, étant donné que le contrôle portugais était périphérique, ces fluctuations avaient très peu de signification. Un libéral comme Sà da Bandeira pouvait légiférer contre l'esclavage et esquisser des principes plus humanitaires: il n'avait pas créé (et ne le pouvait pas) l'appareil nécessaire pour imposer sa politique. Ce tut seulement entre les années 1890 et 1900 que le gouvernement portugais eut le pouvoir de développer en Afrique une politique coloniale qui eut quelque possibilité d'application. Antonio Enes fut le plus influent de ceux qui supervisèrent la pacification. Commissaire royal du Mozambique en 1894-1895, il était entouré d'un groupe de militaires, dont

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beaucoup le suivirent dans l'administration. Parmi eux, il y avait Mousinho de Albuquerque, qui fut célébré comme un héros colonial à Lisbonne pour sa campagne contre Gungunhana. Il succéda à Enes comme commissaire royal et écrivit un ouvrage sur la colonie nouvellement contrôlée Le Mozambique (1899). Il y avait également Eduardo Ferreira da Costa, gouverneur du Mozambique en 1896, gouverneur général d'Angola en 1906, et auteur de Estudos sobre a Administraçâo civil das Provincias ultra marinas, qui jette les principales dispositions de la future administration coloniale. Ces hommes, tous formés dans un moule militaire, étaient des patriotes portugais dévoués, qui avaient peu de temps pour les vues plus larges des libéraux. Ils étaient indignés de la manière humiliante par laquelle le Portugal avait été traité par les autres puissances colonisatrices. L'approche d'Enes était directe et pratique: il fallait rendre les colonies utiles, qu'elles fournissent profit et prestige au Portugal. Cela signifiait que la conquête devait être achevée, qu'un système administratif devait être établi pour assurer la sécurité des conquêtes, et alors l'exploitation économique pourrait être énergiquement poursuivie. La principale considération était l'utilité pour le Portugal; on pouvait laisser le concept de mission aux théoriciens et aux apologistes. Enes était assez clair sur le rôle des Africains: comme toute autre personne dans les colonies, ils devaient être soumis aux desseins du Portugal. « Si nous n'apprenons pas comment faire travailler le Noir, et ne pouvons tirer profit de son travail, nous serons obligés sous peu d'abandonner l'Afrique à des gens moins sentimentaux et plus utilitaires que nous» (4). La clé de voûte de la structure administrative était le gouverneur général, qui exerça d'abord son pouvoir à partir de la capitale du Mozambique située dans le nord, et plus tard de Lourenço Marques, au sud. Il avait sous lui différents gouverneurs provinciaux; en dessous d'eux, il y avait des « intendentes » de district, qui supervisaient les administrateurs de cercles; ceux-ci à leur tour, avaient le devoir de surveiller le travail des « chefes do postO», dont chacun contrôlait directement la vie quotidienne de milliers d'Africains dans le pays. Pour faciliter le travail des administrateurs et des « chefes do posto », le gouvernement portugais restaura une autorité traditionnelle limitée pour plusieurs chefs africains. Mais pour être certain qu'aucun dirigeant
(4) James DUFFY, op. cit.

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africain ne puisse jamais acquérir un pouvoir suffisant pour défier l'homme blanc, le gouvernement portugais divisa les différentes chefferies en petits territoires, comprenant chacun un petit millier de personnes. Tous les chefs africains étaient responsables devant l'administrateur de cercle ou le « chefe do postO». Plus important encore, le fait que le pouvoir du chef ne dérivait plus d'un concept de légitimité à l'intérieur de la société traditionnelle, mais était fondé sur le concept, qui entrait en conflit avec l'autre, de la légalité portugaise. Le chef n'était plus le dirigeant de sa communauté, mais le représentant à l'intérieur de sa communauté de l'autorité coloniale hiérarchique. Les vieux liens politiques entre les différentes communautés africaines étaient rompus, et leur place prise par le pouvoir portugais. A yant établi un contrôle politique et administratif complet, et ayant transmis à l'Eglise catholique la responsabilité de la « pacification» spirituelle du peuple, le gouvernement portugais procèda à la distribution des ressources naturelles du pays aux différents intérêts économiques qui rivalisaient pour les explorer et les exploiter. Ces richesses naturelles comprenaient la terre agricole, les ports naturels de Beira, Lourenço Marques et Nacala, les cinq plus grands fleuves d'Afrique de l'Est, qui ont tous leurs estuaires au Mozambique, toutes sortes de bois durs, la gomme, les palmiers, les bêtes sauvages pour leurs cuirs et leurs peaux, les pêches, et par-dessus tout une grande force de travail. Le gouvernement portugais donna en bail de grandes étendues de terre à des compagnies étrangères, qui n' obtenaient pas seulement des droits sur les ressources naturelles, mais qui étaient également autorisées à contrôler directement la vie des Africains vivant à l'intérieur de ces régions cédées par bail. Par conséquent, de vastes territoires du centre et d'une partie du nord du Mozambique possèdèrent vite une juxtaposition de gouvernements: I autorité coloniale portugaise, représentée par ses gouverneurs, ses administrateurs et ses « chefes do postO»; et les compagnies locales, qui avaient d'amples droits pour contraindre tous les hommes valides, et parfois aussi les femmes et les enfants, à travailler dans leurs plantations pour une paye nominale. Pour commencer, il y eut trois grandes compagnies: la compagnie du Mozambique, la compagnie de Niassa et la compagnie du Zambèze. Toutes avaient la bénédiction et l'encouragement du gouvernement portugais, et les deux premières avaient une charte en règle. A chacune était attribuée une énorme portion du pays pour y explorer et

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exploiter les ressources minérales et agricoles, et installer les lignes de communication nécessaires. Dans la région qui leur était attribuée, chacune avait un monopole du commerce, du secteur minier, de la construction, des services postaux et le droit d'attribuer la terre. C'est elle aussi qui avait le droit exclusif de lever des impôts, fondement de son pouvoir sur la population locale et moyen de recueillir le travail. En réalité, le capital de ces compagnies, en partie portugais, mais largement étranger, était extrêmement faible par rapport aux régions allouées, indication que le but était l'exploitation plutôt que le développement, et que toutes mesures pour la construction d'écoles et d'hôpitaux, ou quoi que ce soit d'autre qui puisse promouvoir le bien-être de la population, n'étaient pas prises très au sérieux, sinon même proposées. On donna à la compagnie du Mozambique 62 000 miles carrés dans le district de Manica e Sofala; on donna à la compagnie de Niassa la vaste région de terre au nord de la rivière Lurio; et on donna à la compagnie du Zambèze la riche région de Quelimane et de Tete pour ce cas sans droits administratifs. En fait, ce fut cette dernière compagnie qui prospéra le plus, alors que les autres compagnies se rendirent compte que la tâche d'administration, bien qu'exécutée avec incompétence et largement tournée vers leur propre intérêt, était une charge à long terme. Les compagnies ne retirèrent pas les gros profits escomptés, mais elles établirent un modèle pour l'avenir; utilisation considérable de la concession et coopération entre les compagnies

et l'administration dans la poursuite de même fins

-

profit

pour les compagnies et soumission de la population locale. En même temps, quelques compagnies plus petites - la plupart d'entre elles totalement, ou partiellement, aux mains de l'étranger - commencèrent à construire des ports, des chemins de fer et à prospecter les minerais dans le sud. Mais bien que ces activités transforment l'apparence de la colonie, leurs effets n'allèrent pas très loin. Là encore, les profits attendus ne se matérialisèrent pas, et le grand capital international s'en désintéressa. Les considérables ressources minérales du Mozambique n'avaient pas encore été découvertes, et l'Afrique du Sud voisine avec ses richesses en or et autres métaux, était une affaire beaucoup plus attrayante. La terre restait la principale source de profit. Au temps de l'expansion portugaise, presque toute la terre au Mozambique appartenait aux différents peuples africains vivant dans la région, à l'exception des zones, en particulier dans la vallée du Zambèze, où la terre avait été expropriée plus tôt

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1890, les trois grandes compagnies menèrent à bien des expropriations plus considérables, convertissant la terre surtout en plantations et en domaines pour des cultures de rapport comme le sucre, le sisal et le coton. L'établissement de colons fut un autre aspect de l'aliénation des terres. Les fonctionnaires et les officiers étaient encouragés à rester dans la province, et des efforts furent faits pour importer des colons directement du Portusal. Pour ces plans, la terre était encore prise à ses possesseurs africains. Une politique de la terre fut instaurée en 1901, quand toute la terre qui l)'était, pas possession privée fut déclarée être propriété de l'Etat. Etant donné que les différents types de possession de la terre africaine ne comptaient pas comme propriété privée, ceci signifia que virtuellement toute terre possédée et cultivée par les Africains tombait sous le contrôle du gouvernement. hn theone, le gouvernement reserva de grandes étendues pour l'usage exclusif des Africains, soi-disant pour sauvegarder la propriété traditionnelle. En pratique cependant, cette clause était abandonnée, là où une compagnie ou un individu voulait la terre. Au début du vingtième siècle, le gouvernement fut incapable d'attirer beaucoup de colons portugais, et la contrainte vint surtout des compagnies et des propriétaires de plantations. A cette époque donc, seule une petite quantité de terre était en fait aliénée aux colons; mais la politique de colonisation était établie, de sorte que plus tard, quand la demande s'éleva, de grandes quantités de terre purent être saisies à cette fin. Pendant le début du développement de la colonie, l'agriculture et la recherche de minerais rapportèrent relativement de petits profits. Mais il y avait une ressource qui pouvait être exploitée de manière profitable: le travail. C'était sur le travail que toutes les autres entreprises étaient fondées; l'exploitation du travail était au centre de tout le développement de la colonie. Dans la période précoloniale, la traite des esclaves a été la forme la plus profitable du commerce au Mozambique, et les « prazos» avaient été fondés sur le travail esclave. Il n'est donc pas surprenant que le système d'esclavage fournit le modèle au développement colonial à ses débuts. Bien que notre intérêt principal porte sur l'utilisation du travail esclave à l'intérieur du Mozambique, il y a quelques aspects du trafic des esclaves qui sont importants. Le premier est son caractère relativement récent. Au Mozambique, ce commerce a atteint son point culminant et a fini plus tard que presque partout en Afrique. La distance des

par les « prazeiros ». A la fin des années

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marchés américains fut la raison pour le départ lent, tandis que la demande pour les îles sucrières françaises provoqua la prospérité de ce commerce au milieu du dix-neuvième siècle. Le second est l'histoire de son abolition, qui comporte des développements à l'intérieur de la colonie. Les mouvements initiaux contre la traite ne vinrent pas du gouvernement portugais, mais des Britanniques qui, à cette époque, essayaient d'étendre leurs intérêts, et peut-être leur territoire, aux régions d'Afrique sous domination portugaise. Le résultat fut une tendance des autorités au Mozambique à ne pas considérer l'abolition très sérieusement, à l'ignorer ou à collaborer aux efforts des commerçants et des colons pour poursuivre le trafic au mépris de la légistation du gouvernement éloigné de la métropole. Bien plus, des échappatoires législatives étaient laissées, qui permettaient aux mêmes pratiques de continuer sous des noms différents. En 1836, un décret fut pris, qui interdisait le trafic des esclaves; mais la traite continua à être florissante comme avant, avec cette seule différence qu'on pouvait imputer aux esclaves, si nécessaire, le nom de « main-d' œuvre émigrée libre ». En 1854, le statut de « liberto », ou homme libre, fut créé, soi-disant pour prévoir l'utile stade transitoire entre esclave et homme libre; mais en réalité il ne servit qu'à donner une sanction officielle à la pratique de ne pas appeler un esclave, un esclave. Car le « liberto» restait lié pendant une période de 7 ans et était soumis à un certain nombre de restrictions identiques à celles de l'esclavage. Et en 1866, par exemple, les membres d'une commission britannique du Cap rapportèrent que: « A Ibo, Point Pangane, Matemo, Lumbo, Quissenga et Quirima, on a vu 5 à 6000 esclaves prêts à être embarqués. . . Dans l'établissement de la baie de Pemba, on informe la commision du Cap qu'aucun trafic ne continue, excepté celui d'esclaves (5). » Une situation semblable a surgi quand le gouvernement s'est mis en devoir d'abolir l'esclavage dans les domaines à l'intérieur du Mozambique. Des attaques contre le système s'ensuivirent, dès qu'eurent lieu les premières actions contre la traite. Un décret de 1869 fit de tous les esclaves à travers l'Empire des « libertos », mais spécifiait qu'ils resteraient liés à leurs maîtres jusqu'en 1878. En 1875, le statut de « liberto» fut aboli, mais l' ex-« liberto» fut encore obligé de rester sous son contrat de travail pendant deux ans. Cette méthode d'abolition peu enthousiaste tendit à encourager parmi les colons l'attitude qu'on pouvait encore
(5) R.J. HAMMOND, op. cit.

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utiliser les esclaves libérés comme des esclaves. Une clause selon laquelle les « libertos» vagabonds pouvaient être forcés à travailler sous contrats offrit une échappatoire de taille qui fut constamment exploitée. C'est en 1899 vraiment, qu'un décret fut publié qui donna une sanction officielle à cette transition sans heurt de l'esclavage au travail forcé. Il spécifiait que « tous les originaires des provinces portugaises d'outremer sont sujets à l'obligation, morale et légale, de chercher à se procurer du travail, les moyens qui leur font défaut pour subsister et pour améliorer leur condition sociale». Si le travailleur échouait à le faire par ses propres efforts, le gouvernement pouvait intervenir pour le placer de force sous contrat, soit à son service, soit au service d'un employeur privé. Naturellement, comme il y avait une source de travail forcé bon marché, peu d'emplois restèrent disponibles à un niveau de salaire qui puisse attirer l'Africain de son propre gré, et étant donné que seuls les Africains ayant des parcelles de terre inhabituellement grandes et productives pouvaient prétendre être exemptés, en tant que cultivateurs, le décret concernait la grande majorité de la population adulte. Ainsi l'Africain se trouva-t-il dépossédé non seulement de son pouvoir politique et de sa terre, mais encore des droits les plus élémentaires de contrôler sa propre vie. Il pouvait virtuellement être traité comme un esclave: forcé de quitter sa maison et sa famille pour travailler presque n'importe où, pour un nombre d' heures excessivement long, à un salaire purement nominal. Si on pouvait tirer un bon parti de cette forme de main-d'œuvre dans les plantations du Mozambique, elle se trouvait encore plus avantageuse, quand elle était exportée vers les mines du Transvaal. Le besoin de force de travail était tel que les compagnies minières étaient prêtes à payer une redevance au gouvernement colonial pour chaque travailleur qu'il envoyait. Diverses conventions furent établies entre l'Union d'Afrique du Sud et le Mozambique, et en 1903 on donna plein pouvoir à la « Witwatersrand Native Labour Association» pour recruter de la force de travail au Mozambique. Alors que d'autres entreprises avaient été largement décevantes, cette exportation de main-d' œuvre amena en tout cas des profits réguliers, et devint fermement enracinée dans le système colonial comme l'un des principaux supports de l'économie. Ainsi, entre les années 1890 et 1910, les principales caractéristiques du colonialisme portugais furent établies: le filet ce,ntralisé d'une administration autoritaire, l'alliance avec l'Eglise catholique, l'utilisation de compagnies, souvent

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