NOIR DÉLIRE

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Voici le témoignage exemplaire et authentique du malaise biculturel d'un jeune Noir étudiant en Europe : Par son journal, Anselme se confie et présente au lecteur ses comparaisons, ses réflexions critiques sur notre civilisation, et leur évolution. Anselme N'Doka n'est ni le produit d'une fiction, ni un cas isolé et vous le côtoyez quotidiennement. Sa situation et ses interprétations sont méticuleusement restituées dans ce récit commenté.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296162051
Nombre de pages : 256
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NOIR

DÉLIRE

ou
le journal d'incompréhension d'un étudiant africain

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire.

Dernières parutions

Communication et expression des affects dans la démence de type Alzheimer par la musicothérapie, S.OGAY. Adoption et culture:de la filiation à l'affiliation sous la direction de S. DAHOUN. Thérapie familiale et contextes socioculturels en Afrique Noire, G. DIMY
TCHETCHE.

Psychiatrie en Afrique, l'expérience camerounaise, Léon FODZO. Santé, jeunesse et société. La prise en charge des jeunes 18-25 ans au sein d'un Service de Prévention à l'hôpital, B. N. RiCHARD. L'OMS: bateau ivre de la santé publique, Bertrand DEVEAUD,Bertrand
LEMENNICIER.

Médecine des philosophies et philosophie médicale, J CHAZAUD. Pour une clinique de la douleur psychique, M. BERTRAND. L'adolescence en créations. Entre expression et thérapie, J.L. SUDRES, P. MORON. Psychiatrie en Côte-d'Ivoire et contexte socio-culturels, Georges
TCHETCHE DIMY.

Sociologie de la santé, Alphonse D'HoUTAUD. Réflexions sur l'infection à virus VIH, Thierry BIGNAND. Les émotions. Asie - Europe, sous la direction d'Adam KISS. Le corps, la mort et l'esprit du lignage, Aboubacar BARRY.

Prof. Dr D. SOULAS de RUSSEL

NOIR

DELIRE
ou

,

le ioumal d'incompréhension d'un étudiant africain

L'Harmattan L'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris Montréal (Qc) CANADA FRANCE H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan HaUa Via Bava. 37 10214 Torino ITALlE

Du même

auteur:

"Les mariages franco-allemands", Blasaditsch, Augsbourg 1976,

300 p.

"Le Tchad, objet d'ambitions nationales IAK, Hambourg, 1980, 220 p.
"Krisen und Konflikte im Tschad", IAK, Hambourg 1981, 185 p. "Frankreich - Geschichte, Beck éd., Munich 1984, Staat, 358 p.

et internationales",

Verwaltung",

"Frankreich Bd. l'', Beck éd., Munich 1986, 363 p. "Une correspondance privée d'homme FHNTlParis 1991, 469 p. public",

"Introduction à l'ethnographie", INDRAP, Niamey-Eschborn 1996, 120 p.
"Robert-Thomas Lindet", Bertout éd., Luneray 1997, 347 p.

Au Dr Marce/ka

Touts

droits

de reproduction,

d'adaptation

et de traduction

réservés

pour

tous

pays.

L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0213-9

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AVERTISSEMENT

Les événements de ce récit sont bien moins les fruits de mon imagination que de celle d'Anselm~ N'Doka. Les services de la Croix-Rouge avaient recommandé à mon attention cet étudiant africain, qui demandait l'asile politique à la République Fédérale d'Allemagne. Je le diligentais depuis quatre années dans ses travaux de doctorat, quand le hasard me mit en présence d'un texte poignant dans lequel Anselme, en cent trente pages serrées, décrivait sa situation. L'écho de ce témoignage intense ne laissait pas de résonner dans ma mémoire. Il m'imposa et guida cet écrit, fait de la reconstitution précise, détaillée, d'un mal évolutif et de la recherche de ses causes, de l'analyse descriptive de ses engrenages mentaux, sociaux et culturels. L'Africain Anselme n'est pas devenu Européen, et son esprit succomba à une confrontation aux termes si étrangers les uns aux autres qu'elle secréta l'insupportable étrange. J'ai changé les noms, transposé toutes les descriptions personnelles et institutionnelles en des lieux différents, par égard au véritable "Anselme N'Doka" qui m'avait autorisé à reprendre sa surprenante histoire. Celle de son appréhension des sociétés noires et blanches, qui, parce qu'elles ne sont ni vraiment noires, ni vraiment blanches, lui firent perdre la santé... Laissant derrière lui ce message authentique, irréel mais subjectivement vrai, que je vous soumets intégralement avec des apports structurels et contextuels, Anselme repartit, sans plus jamais donner de ses nouvelles, pour son Afrique profonde.

Londres,

le 26 août.

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"Ahla bonne heure, ça n'est pas trop tôt... il l'a gardée à la onzième fois I" L'élégante femme du doyen annonçait comme une victoireà l'arraché cette nouvelle à la bonne. De la cuisine, celle-ci avait suivi la scène sans l'approuver. Le petit garçon blond n'avait pas voulu de l'épaisse soupe au cresson préparée pour le dîner. Tout barbouillé,il avait restitué les cuillerées, chaque fois l'assiette vidée, d'un haut-le-corps musclé que sa mère estimait provoqué et provocateur. Alors elle en avait fait une affaire de principe, d'éducation. Et elle lui avait resservi le liquide olivâtre, cuillerée après cuillerée, pour lui montrer qui était le plus fort. La morale domestique contre le petit estomac d'un enfant têtu. Elle avait tout d'abord essayé, avant les menaces, de le rendre docile, avaleur, avec des promesses, puis avec la phrase clef qu'elle servait à ses enfants quand ils mangeaient mal: "les petits Noirs d'Afrique, qui ont si faim, seraient bien contents d'être à ta place. Pense à eux l''

9

.-~

PREMIER

TEMPS

OBSERVATIONS ET DECONVENUES

1. CERTITUDES

INITIATIQUES

Exactement au même instant, à une centaine de kilomètres de là, Anselme N'Doka s'émerveillait de la climatisation de l'aéroport. Ce n'est qu'en franchissant les portes de verre bleuté qu'il comprit que cette fraîcheur était celle de ce coin de terre où "Airbus bronzé d'Air Afrique venait de le laisser. l'immensité des installations aéroportuaires de Charles-De-Gaulle lui avait convenu. Chez lui, tout était trop étroit pour le géant qu'il était vite devenu, bouillie de mil après bouillie de mil, dépassant ses aînés d'une tête, puis de deux ou trois. Il lui fallait plier bas ce grand corps pour passer la porte de sa case, dont le linteau s'affaissait toujours davantage avec le temps. Il devait écumer les marchés avant de trouver les vêtements ou des chaussures à sa mesure. Ici, il pouvait pour la première fois se mouvoir librement, sans craindre de cogner son mètre quatre-vingt-onze. D'autres hommes de grande taille paraissaient également à l'aise, qui ne manquaient visiblement de rien. Anselme avait eu à regarder: les fuselages brillants aux chatoyantes couleurs des compagnies aériennes, les couloirs transparents au sol d'argent, les escaliers mouvants, les uniformes bleus et or, les kiosques illuminés, les replets fauteuils écarlates sur leur épaisse moquette brune. Ses grands yeux, bridés par de hautes pommettes, avaient eu du mal à tant saisir, dans ce bouillon du soudain débarquement dans un autre monde. "les toutes premières et belles minutes européennes après vingt ans africains. se répétait-il pour se rassurer, le cœur battant. Il s'efforçait de fermer le sourire qui écartait trop ses épaisses lèvres noires. Non, Anselme n'était pas beau, mais le visage triangulaire qui lui donnait

un air futé et son regard fureteur reflétaient parfaitement sa personnalité, son caractère. Au delà des idées abstraites, les observations de la vie courante, les expériences inspiraient les réflexions, nourrissaient les convictionset les actes de ce gaillard. Sa vue s'attachait volontiersaux détails. Ily était comme obligé par ses pommettes luisantes, rampes de lancement de coups d'œil précis et perçants. Anselme distillaitle monde, inlassablement. Ses yeux brûlaientd'en voir toujours davantage. Et ce visage trahissait sans délai ce qu'il ressentait. Anselme était invariablementpartagé entre deux attitudes extrêmes, sans milieu: l'approbationou le rejet. Cette transparence le desservait chaque fois qu'il fallait composer ou dissimuler. Ilétait alors trahi par un sourire trop crispé, en forme d'accent circonflexerenversé, par la soudaine fixitéde son regard, mais surtout par le vol rythmé, totalement incontrôlé,des ailes de son large nez. Sa voix était également soumise à ces deux registres. Soit elle charriait les modulations éloquentes du brillant élève qu'il avait toujours été, soit elle égrainait avec sécheresse les bribes approximativeset peu audibles d'un frustré. Avec Anselme, on savait tout de suite où on en était. Son mètre quatre-vingt-onze semblait se déplacer sans hâte, mais ses longues jambes le faisaient avancer plus rapidement que la foule des voyageurs. Anselme était, comme disent les Européens, d'allure sportive. En réalité, ce n'était ni dans les stades, ni dans les salles de musculation, mais aux corvées de la maisonnée, aux longues marches dans la brousse comme dans la villeet aux charges qu'il fallaitporter des kilomètres,que son corps africain était "entraîné". Le costume neuf, vert sombre, qu'Anselme avait reçu pour l'Europe, ne mettaitson teint aucunement en valeur. Et pourtant, c'était le plus intense de la famille N'Doka, celui qui faisait le mieux honneur à son patronyme. En walinkélé,"ndou-ka" signifie "bleu de la nuit".Anselme était enveloppé d'un noir lustré profond, presque dravidien avec ses reflets violets,qui rehaussaient les lumières blanches de ses yeux et de ses rires. "Lecontinent noir ne méritera plus autant ce qualificatifaprès ton départ I" avait blagué M'Drago,l'amide son grand-oncle Dô, hier, en luisouhaitant bon voyage. Lefutur étudiant bleu lâcha ses deux grosses valises noires sur le sol mouillé,au pied du panneau d'autobus. Du ciel de coton
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venait un vent qui lui était inhabituel,lourdd'une froideodeur d'eau. Cette saison qui succède à l'été d'Europe lui était inconnue. Ce temps lui parut un instant se charger d'une menace, devenir hostile au Tropical qu'il était. Les ailes de son nez se mirent Imperceptiblementà bouger. Son expression forma le masque de la vigilance défensive: ses yeux se retranchèrent derrière les paupières en fente et regardèrent en dedans. Sa respiration restait lente, mais tendue. était en attente de tout. " Automnal fut aussi l'accueil du chauffeur de ce bus. Anselme avait pourtant bien dit, l'air contrit tout en lui tendant sa trop gosse coupure, "Je n'ai pas de monnaie, je suis désolé, excusez-moi". Le car l'emporta, par les autoroutes grises et sifflantesdes ondées d'octobre, à la gare d'Austerlitz.Là, il lui avait été facile de trouver son quai et de monter en voiture. Les trains, ces machines aux principes serrés, universels, lui étaient les plus familiersdes transports en commun. On s'avachit, muni d'un billet, et il n'y a plus qu'à se laisser glisser dans le tam-tam des rails. Comme dans les wagons sans vitres qui l'avaitemmené, à la finde la grande saison des pluies, de Jambara au Lycée de Timian ou à KalangO, chez son grand-oncle maternel, le directeur de l'école fondamentale (voircarte p. 216).Ah I il avait été fier de lui, lorsque ce vieux sage aux cheveux blancs l'avait pressé une ultime fois dans ses bras, avant son envol pour étudier la science des "toubabs". " était l'âme de ce projet audacieux, qu'il avait défendu contre toutes les résistances et dont il ne cessait de vanter les suites prometteuses. "Le droit, c'est fait pour toi; tu as toujours compris ce qu'est le bien, ce qu'est le mal. Le droit, c'est la victoire qu'organise le bon sur le mauvais -Vas I"
Il avait raison, le grand-oncle DO,et il savait parfaitement de quoi il parlait. Son moignon de jambe gauche, il le devait à avoir transgressé la Loi du sang. Ou, du moins, à avoir tenté de le faire en épousant Mandana, la ravissante fille de sa demi-sœur Altai. A peine le mariage à l'africaine avait-il été conclu, par l'offrande des douze noix de cola à la belle-famille, que l'accident arriva. L'oncle, qui n'était pas encore "le vieux Dô", avait terminé sa classe plus tôt que d'habitude pour acheminer à Sikambé, par neuf kilomètres de 15

soleil poudreux,deux gros sacs de manioc à faire moudre. la farine aurait servi, avec les poissons salés, à repaître les quarante invités de sa noce officielle, quinze jours plus tard comme l'exige la coutume. le moulincoopératifde Sikambé avait été installé par cinq Pères Noêl blonds, des coopérants allemands qui travaillaientà la radio locale. les gens du bourg avaient construit, au rythme des chœurs chromatiques, l'épaisse bâtisse ocre. Chapeautée d'aluminiumondulé qui brillaitau soleil, elle était devenue le "miroir du ciel", merveille du Challa occidental, orgueil des habitants et attraction pour tous les visiteurs. Un diesel graisseux entraînait poussivement, d'une longue courroie Oes villageois prononçaient "croixj effilochée,la meule que chacun pouvait remplirmoyennant 150 FCFA les cinq kilos. C'est cette croix, râpeuse et jaunâtre, qui se fit l'instrument de la Justice et libéra l'oncle du mal. Car, au Challa comme ailleurs, le bien s'impose avec violence quand on se fenne trop à lui.Alors,il choisitle moyen qu'ilpeut pour contrecarrer le mal: le baobab qui laisse tomber une branche maîtresse, l'éclair imprévisiblesur le grenier de mil,les dents du caïman ou les crocs de l'hyène, le happement lourd de l'hippopotame, les piqûres des frelons, la morsure du petit serpent invisible,l'insecte crochu qui pénètre le nez du donneur, le mets avarié ou empoisonné, le couteau de jet mal contrôlé, la mort d'un frère ou le salut du pire ennemi... C'est ainsi que les principes du mal et du bien se battent entre eux, continuellementet partout; C'est ce tissu de luttes qui fait notre vie même, qui dévoile ou recouvretous nos actes; le combat entre le bien. Kwo. et le mal. Aké ., qui gagne au moins un temps. l'entendre, puis en prendre pleinementconscience, tel avait été le but des douze jours d'initiationqui éloignent des mères pour toujours. "Kwo-Aké-Kwo-Aké-Kwo" ce qu'avait chuinté la Voix : c'est à tous les garçons masqués de rouge. l'initiateur avait fait tournoyer, au-dessus de leurs crânes rasés, le bloc évidé de bois sacré, la nuit de la circoncision."Vous savez, maintenant; vous pouvez désormais devenir des hommes l''. - Kwo !! avait été le cri des circoncis, à chaque sectionnement des chairs juvéniles,qui se 16

- Kwo !! c'est aussi ce râpeuse et jaunâtre se déchira, cinglante comme un fouet coupant. Elle lui avait déchiqueté le mollet gauche. Personne d'autre, ni le meunier qui pourtant lui prêtait assistance, ni l'aïeule qui attendait son tour à ses cOtés, n'avaient été touchés. le grand-oncle ne s'était pas plaint quand Kobé, le vieux guérisseur avec sa scie, lui avait confirmé que sa jambe était perdue. Depuis son retour à la maison de Kalangô, les déplacements de DO sont toujours annoncés par le grincement de ses béquilles de bois roux. Il a renvoyé Mandala, qui en pleure encore et dont personne n'a plus voulu. le fils qui lui naquit huit mois plus tard fut emporté par la fièvre rouge. C'est ça, la guerre du bien contre le mal, au pays walinkélé.

mêlait

au "Kwo

!" sanglant

de l'initiateur.

qu'avait nettement entendu l'oncle DO quand la courroie

Mais les concepts de Kwo et Aké ne correspondent qu'en partie à ceux de bien et de mal. les cultures du Challa les considèrent comme des données sans forte connotation éthique. le concept Kwo recouvre la palette des trois notions de subjectivement faste, de juste et de bon. Il est associé à l'image symbole du fleuve, de la rivière, du mouvement en général. En effet, le bien n'est pas, pour les Walinkélés, il devient, se forme. Elément en soi insaisissable, il naît et ne se montre que par ses effets ou ses résultats: c'est un principe dynamique. Un homme n'est pas bon en soi, mais il peut aboutir au Kwo par les initiatives, les actes dont il est l'auteur. On dit alors que le Kwo est "sur lui". le Kwo n'est pas uniquement une notion objective. Telle action favorable à une famille sera considérée comme Kwo par ses membres alors qu'elle nuit aux voisins qui, eux, reconnaîtront Aké. Ce dernier est pour les Walinkélés. C'est le frein, l'obstacle contre lequel on bute, qui empêche, inhibe. Aké, dans sa forme adjective, signifie pesant et stérile. Son identification est également subjective, mouvante suivant les circonstances. le serpent venimeux, que la culture chrétienne considère comme le mal, le symbole du péché ou du diabolique, n'est aucunement lié à lui au Challa. La symbolique walinkélée du Aké est la grosse pierre, le roc nu ou la montagne désertique. l'homme qui mène bien sa vie est comparé, par les Walinkélés, au piroguier qui sait utiliser le courant et évite les 17

rochers. Son contraire est celui que des éboulis ont bloqué dans une caverne mais qui peut, éventuellement, être délivré par l'infiltration des eaux. Le Walinkélé espère en la supériorité du Kwo, qui est un principe productible, sur Aké, qui n'est qu'une existence. Il arrive que le Kwo se rappelle aux humains par ses leçons douloureuses (la courroie jaunâtre et râpeuse) ou, plus rarement, par son secours. Mais on ne peut compter là-dessus. La victoire du mal est, pour les Walinkélés, la conséquence directe du manque de discernement, de clairvoyance, de perspicacité ou d'attention. Pour eux, l'homme est donc pleinement responsable de son sort, individuel ou collectif. Ceci explique pourquoi la participation aux décisions touchant le village, la région, l'État, est si intense au Challa. Les ethnologues affirment déceler chez ces populations une "culture originaire de civisme et de démocratie", ce qui fait bien rire là-bas... Anselme venait de ces profondeurs africaines. On ne peut comprendre les Walinkélés que lorsque l'on saisit l'importance de leur vision fortement manichéenne du monde, qui domine toutes leurs réflexions et imprègne chacun de leurs actes. Elle les pousse à une attitude tendue et à une grande vigilance. Chez eux, la magie n'est qu'exceptionnellement pratiquée. Ils ne font appel à des rites que lorsque Aké s'est établi de manière dramatique et quasi définitive, comme dans les cas de maladie ou d'accident les plus graves. Le magique n'annule pas Aké, ce qui est impossible, car Aké est et reste tel, immuable comme la montagne pour les humains. Cependant, la magie ouvre les voies de son contournement en rattachant la victime au principe du Kwo, aux éléments favorables qu'elle a su reconnaître et suivre par ailleurs. A défaut de ceux-ci, mais les pratiques ésotériques sont alors très lourdes, le rattachement du sujet malheureux peut se faire aux Kwos de ses proches parents. Ils sont, par ordre d'efficacité: la mère, le père, l'oncle maternel, la grand-mère maternelle, l'oncle paternel et le grand-père paternel. Même dans son exceptionnelle composante magique, le système transcendantal walinkélé conserve sa logique, qui consiste à assurer la dominance du Kwo dans le capital personnel ou familial.

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C'est le positif et le négatif, au pays. lei, songeait Anselme, confortablement calé dans son trône ferroviaire, Kwo et Aké prennent sans doute des formes bizarres et européennes, empruntent d'autres voies comme les autoroutes grises et giclantes. Un paysage aux contours inhabituels et aux couleurs inconnues défilait à travers les gouttes. Anselme sentit que, dans ce train rapide, le moment était largement venu de faire un premier point et de réfléchir à ce qu'il allait faire dans ce nouvel environnement. Cela ne lui fut pas difficile, car le vol ne l'avait pas fatigué et ses idées étaient nettes. « Au début de mon séjour, je vais m'attacher à l'observation intense de cette société et de sa civilisation. Rien ne m'échappera de ce qui se passe autour de moi. Comment sont les gens, comment fonctionnent les groupes, les institutions? Puis il me faudra redoubler de vigilance pour bien interpréter et en déceler les bons et les mauvais éléments, pour faire le tri. Le droit m'aidera certainement à y voir plus clair, à m'orienter et surtout à déjouer les menaces éventuelles comme les pièges susceptibles de me nuire ». Cette réflexion prit pour lui la valeur d'une résolution, à laquelle il décida de se tenir absolument. ouvrit les yeux plus grand encore " et se tourna vers la fenêtre. La pluie avait cessé et, comme soulagé par cette abondante saignée, le soleil éclatait. la platitude beauceronne et ses ciels cosmiques aspirent les regards. Propices à ramener aux sources, donc à ranimer les souvenirs. les champs gigantesques se succédaient les uns aux autres, faisant oublier les arbres, les gares, les contingences. Anselme s'aperçut qu'il n'avait pas été le seul à rêvasser, ce qui le rassura. La jeune femme brune qui regardait aussi par la fenêtre, en face de lui, fut aussi surprise que lui par l'annonce susurrée "Ortéans dans cinq minutes". Anselme plongea aussitôt la main dans la poche gauche de son veston, qui craquait et sentait le neuf. Et si elle n'était plus là ? Son seul point de référence, son tout premier but! Il n'osa penser à ce qu'il ferait sans elle, seul et étranger. l'adresse précieuse du Doyen lui avait été donnée, un vrai cadeau, par le camarade d'études, meilleur ami et aneien collègue du grand-oncle Oô, Alphonse M'Drago. Cet homme gras, presque aussi grand qu'Anselme, s'était inscrit au P.D.P.-R.DA [Parti du Progrès-Rassemblement Démocratique Africain] - devenu unique bien avant l'indépendance.

-

19

Dans ce ChaHaoccidentalsi "démocratique",l avait beaucoup i milité,partant du quartier Téfé de Timian,dont sa familledétenait la chefferie. le cercle de Timian fut le vaste théatre de sa lutte clandestine des débuts, puis des meetings de sensibilisation qu'il animait dans les hameaux de brousse les plus éloignés. les responsables du Parti, en mal de cadres, avaient voulu exploiterles compétences de cet instituteuraussi zélé qu'infatigable.Ils l'avaient alors fait "monter"(expression héritée de l'ancienne métropole) à la capitale, au ministère nouvellement créé de l'InstructionPublique, qui devintpeu après, suivant son grand modèle, celui de l'Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports. Mais le militantde base n'avait pas trouvé l'éden ni dans la grande ville,ni sur son bureau de directeur de Cabinet qu'ils'attendait à découvrirdans l'euphorie de l'indépendance. Aujourd'hui, seule l'attachait là-bas l'amitié profonde qui le liait toujours avec le Dr Issa Ibrick,"son" Ministre. Ibrickétait "médecin colonial",un de ces praticiens promptement formés pour le dur et minimum service sanitaire des brousses coloniales. Cette activité avait encore renforcé sa personnalité, qui était décidée et entière. Elle le poussa à lutter deux longues décennies contre le monopartisme bomé qui étriqua longtemps son pays, hors duquel il dut passer quatorze années (en Tunisie, en France puis au Maroc). Ce Walinkélé musulman vivait l'Islam dans son éthique pure. Ses "frères" le critiquaient, inlassablement mais sans effet aucun, de se dispenser des astreintes religieuses. Ibrick estimait formel, donc facultatif, de s'abstenir de boissons alcoolisées (il appréciait le whiskey irlandais Old Bushmills),de la viande de porc (il se régalait de jambon de Bayonne) ou de subir le jeûne du Ramadan. Auxréprobations,ilopposait la citationcoranique "IIn'y a pas d'obligations", suivie de sa parole de foi, excellemment prononcée et accompagnée du plus doux sourire, avant de s'en retoumer à ses pratiques impies: "Mohammed Rasouloul.'lIah

-

saHahou alayhi wassalama..." [Mohammed est le prophète d'Allah; paix et salut sur lUi].Cette attitude peu commune fascinait M'Drago. A l'abord facile, "son" Ministre était curieux d'autrui et toujours disposé à la boutade, ce qui était fort rare dans ces sphères politiques où la retenue se voulait norme. Dès la première séance de travail ministériel, consacrée à la ponte d'un arrêté sur les 20

au concours d'entrée à l'Ecole de Formation des Instituteurs, M'Drago, alors directeur administratif, avait sympathisé avec son Ministre. Contre l'avis outré des sept autres membres de la commission, Ils avaient plaidé ensemble pour l'inscription sur la liste de "La famille Fenouil/ard' qui égayait de sa reliure rouge, sans doute depuis la fondation de la colonie, les rayons fatigués de la bibliothèque municipale. Plus tard, ces deux hommes de terrain constatèrent qu'ils partageaient le même désenchantement. Ibrick n'avait accepté, puis conservé de nouveau portefeuille, celui de Ministre de la Santé Publique, que sur l'insistance du Premier Ministre, ancien compagnon de survie au Maroc. Mais il se trouvait de plus en plus fréquemment en désaccord avec ce Gouvernement, qui se servait de lui, moyennant de rares concessions durement arrachées, pour accréditer son ouverture progressiste auprès de l'opinion publique et surtout calmer les jeunes couches avides de changement. le docteur ne se cachait plus guère pour accuser. le pouvoir d'immobilisme conservateur, voire le traiter de "fachistoïde" et confiait à M'Drago ses réflexions démissionnaires. Ce dernier l'en dissuadait, arguant que son départ ferait la part encore plus belle à l'oligarchie affairiste. Mais Ibrick, comme beaucoup d'hommes engagés de sa génération, avait trop longtemps refait l'Afrique dans sa tête d'exilé. Trop rêvé l'État parfait qu'il aspirait à édifier pour pouvoir, sexagénaire, s'accommoder des exigences et des compromissions imposées par les structures dégradées de son pays. "la poUticaillerie a pris pouvoir, regarde ce qu'elle fait de toi, de moi et de nos pauvres idéaux de démocratie sociale que nous défendions au R.DA I" rétorquait-il à M'Drago, désabusé, le regard bas. Anselme avait beaucoup lu, dans les journaux et les magazines, sur cette figure dont la radio et les journaux reprenaient volontiers les déclarations décapantes. Il avait même eu le privilège de rencontrer à trois reprises celui que les médias surnommaient "double i", lors de dîners inoubliables chez le grand ami de l'oncle Dô. la finesse et la justesse des vues satiriques de ce Ministre
rebelle -les faits semblaient s'empresser de confirmer ses thèses

lectures préparatrices

.,

tant en matière de politique nationale tout comme sa manière bienveillante 21

qu'étrangère "avaient séduit, d'écouter puis de répondre.

souriante était d'une sérénité contagieuse. Ibrick avait aussi le don marqué de description. Le jeune Walinkélé avait été subjugué par celle qu'il fit, un soir, de l'immense mosquée de Casablanca. La contemplation de l'audacieux édifice avait revigoré Ibrick dans les moments les plus difficiles de son exile, lui démontrant par sa symbolique monumentale que tout était envisageable: "missionnaire océane d'une religion née des sables, qui se jette, déchiquetant les vagues, à l'assaut de l'univers. Debout pour un Djihad marin, prete à la lutte contre la corrosion du sel, les algues et les requins du matérialisme". Pour Anselme, cela ne faisait aucun doute, le Kwo était sur ce Musulman hors du commun. Ibrick fut le tout premier en qui le jeune Walinkélé reconnut - hors de

Cette personnalité

sa famille. l'homme de bien avec certitude, piroguier de la métaphore traditionnelle.

un vrai modèle du

Ce n'était donc certainement pas un hasard si l'adresse était venue de lui, transmise par M'Drago et le grand-oncle, eux aussi hommes de Kwo. Elle ne pouvait qu'être bonne. Au sortir de la gare d'Orléans, il la tendit au chauffeur du taxi qui, six minutes plus tard, le laissa devant une haute porte cochère, fermée d'imposants battants vert bouteille. La sonnette n'était aucunement au diapason de cette belle demeure en pierre de taille. Le son qu'elle produisait était ridiculement aigrelet, chevrotant. Elle rappela à Anselme le berger à la stature colossale qui, armé de son arc, était chargé de garder les animaux du village, et avait la voix d'une petite fille malade. La bonne du Doyen ouvrit la lourde porte et conduisit le visiteur, par un sombre couloir feutré, dans un large salon habité de meubles anciens et décoré d'estampes un peu pédantes. Faisant crisser le parquet, le Doyen entra, la cinquantaine joviale. Il lui tendit une main dont la largeur convenait peu à un intellectuel. Malgré la différence d'âge et de couleur, il ressemblait étonnamment à son jeune hôte: le visage aux pommettes prononcées était marqué par la même générosité de la bouche et du nez; haut de taille, mais chauve avec une tendance à l'embonpoint, ses yeux brillaient de la même lumière. Cet apparentement produisit une sympathie aussi immédiate que réciproque. Anselme eut l'impression que cet

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homme était le premier, depuis existence, à le regarder vraiment.

l'atterrissage,

à enregistrer

son

Le Doyen fit, sans attendre, parler Anselme de son périple et de ses premières impressions. Il le mit en confiance avec la maîtrise du pédagogue rompu aux contacts avec les étudiants. "C'est mon aîné Noêl, alors qu'il enseignait à Timian comme coopérant, qui a connu Monsieur Issa Ibrick. Le Ministre 'double i' l'a sorti de gros ennuis qu'il eut avec l'inspection de l'enseignement primaire à cause de sa pédagogie trop libérale. Ah Il'Afrique... Vous êtes ici chez vous. N'hésitez jamais à faire appel à moi je ne suis pas Doyen de la Faculté de Droit, mais j'y compte quelques bonnes relations". Le Doyen Crédonnier enseignait une discipline insaisissable pour qui n'est pas versé dans les matières exactes. Anselme avait retenu que celle-ci relevait des "sciences appliquées". Appliqué, comme l'était cet homme à le mettre à l'aise. Car il ne ménageait pas ses efforts à cet égard. On disait, à l'Université, que Crédonnier avait été envoûté par le continent noir et les Africains. De mauvais esprits, jaloux de sa prompte carrière, parlaient en coulisse de "racisme à "envers". "Mon collègue, ami et parrain de ma fille, le civiliste Paul de Montil, qui enseigna à Brazza, m'a déniché un petit logement pour vous, et gratuit en plus l'' Anselme avait ainsi la surprise de pouvoir choisir entre une chambre en Cité Universitaire et un petit appartement en ville, dans le vieil Orléans des pentes de Loire. \I n'hésita pas un instant et emménagea aussitôt au huit, rue de la Bourre, dans un vieil hôtel

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particulier du XVII ou XVIIIe siècle fort mal en point. Par un grand
porche brun bellement ouvragé, qui pliait jadis ses deux battants ciselés pour laisser entrer les calèches, on pénétrait une petite cour de pavés blancs qui s'effritaient. \I fallait alors escalader un vénérable escalier gris et gémissant - le rez-de-chaussée devait rester clos - pour arriver à l'étage, où Anselme pouvait disposer d'au moins deux pièces. Le cousin parisien du juriste, architecte en vogue, était content de voir habiter son magnifique et malheureux immeuble, ainsi surveillé, aéré, tout en rendant service. Anselme reconnaissait le Kwo dans cet arrangement, tout comme dans la personne du Doyen.

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Le Walinkélé, une fois dans ses murs, se mit à chanter le refrain préféré du village,puis à frapper dans les mains son rythme ternaire décalé, et entama les demi pas de la danse des récoltes:
"Labou a go ga haY, weYno a go laboga, han béri, keYdia a go gano hari goumo l'' [La teffe accouche, le soleil l'aide, le jour est grand, la pluie donne davantage

!)

Alors, tournoyant en écartant les bras, riant aux larmes, bientôt sautant, il prit conscience de sa chance, de son bonheur. Il se félicitaitd'être venu chez les Blancs, bénissait ceux qui l'y avaient poussé, l'oncle Dô le premier. Que les autres, qui l'avaient mis en garde contre cet Aké ~uropéen, puissant et rusé comme l'ancien colonisateur, qui le guetterait inlassablement et ne cesserait de le harceler que lorsqu'il l'aurait anéanti, que tous les autres, ces Ignorantssuperstitieux,se trompaient III s'affala sur son lit,tout à la dégustation délicieuse de ce moment de certitude. Anselme se sentit tout de suite à l'aise dans ce quartier aux rues étroites et tordues, qui sentait de temps à autre le vinaigreque l'on y fabriquaitet lui rappelait l'Afriqueolfactive.Ilétait ici chez lui, entre ces bonnes grosses murailles, loin des tumultes et du clinquantdu centre-villemoderne. Son installationavait consisté à déposer ses deux lourdes valises noires contre le mur de sa chambre, à en vider une partie dans une armoire normande et à remplir la commode galbée, qui dormait près de son lit de chêne depuis longtemps. Elle portait encore les vestiges de la peinture noire qui l'avait recouverte en signe de deuil du Roy décapité. Anselme fit présider sa statuette de la Vierge sur le gros réfrigérateurrouge satiné whirlpool,pointe de modernité détonnant dans la cuisine carrelée. Il effectua, comme 24

pour un grand jeu, ses achats alimentaires de base: huile, vinaigre, sel, poivre et épices, sucre et farine. le tout prit place dans le placard qui surplombait la cuisinière à gaz et l'évier de granit. le surlendemain, il s'inscrivit sans problème à la Faculté. la francophonie confère une agréable pré-science qui permet à ses sujets, dans toute l'étendue de ses Etats, de s'orienter aussitôt dans les méandres administratifs et institutionnels. Dès la rentrée, le deux octobre, la vie du Walinkélé orléanais adopta le rythme régulier des allers et retours à la Faculté, des lectures et recherches studieuses à la bibliothèque et dans la salle d'informatique, des déjeuners frugaux au "restaurant" universitaire, de l'assidue assistance aux cours magistraux et des soirées à potasser sous un lustre de cristal. D'un coup de baguette magique, le bachelier Anselme était devenu l'étudiant bleu. le Campus d'Orléans-la Source est cousin des domaines universitaires africains. Il a été construit à dix kilomètres au sud de la ville, à l'orée de la Sologne. les bâtiments, en soi modestes, collent à un vaste terrain parcouru de sentiers irrespectueusement tracés par des générations d'étudiants à travers les surfaces herbeuses. Ils contournent quelques pièces d'eau négligemment entretenues qui font très "marigot". le tout est de dimension humaine et il est aisé de s'y retrouver. Dès que les intercours lui en offraient la possibilité, Anselme quittait le campus pour allonger ses grandes jambes dans les bois solognots et, couché sur la bruyère ou la mousse, réfléchir ou se détendre. là, il retrouvait des crissements du sol, des humeurs terrestres et végétales qui le surprenaient par leur ressemblance avec ceux du Challa de son enfance. De sa vie, jamais Anselme ne s'était senti si bien, dans sa tête comme dans sa peau bleue. Il éclatait de santé, de bien-être. Chaque fois qu'il rejoignait son logis du vieil Orléans, faisant grincer les lattes veinées du parquet lissé par trois siècles, Anselme se frottait les mains de contentement: « J'étais le meilleur chez nous, tous mes maîtres du lycée Kangadory m'estiment capable de la plus grande réussite. Avec une licence, ou mieux encore, une maîtrise, je détiendrai la clef du succès. Je ferai une rapide et éblouissante carrière, puis pourquoi pas? - de la vraie politique, celle qui mettra enfin en pratique les aspirations de 'double i' et de

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