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NOS CRÉOLES

De
344 pages
Dans les semaines qui ont suivi sa publication, Nos Créoles a soulevé aux Antilles, tout particulièrement en Guadeloupe, de grosses tempêtes. C'est que l'auteur Armand Corre, un médecin de marine, est en fin de carrière et n'a personne à ménager. " Il faut tout dire ", telle est sa ligne de conduite. Ses pages sur les mœurs privées ont fait scandale, de mêmes ses attaques contres diverses personnalités locales, sénateurs et députés (Isaac, Casse, Gerville-Réache, Légitimus, Hurard, Déproges, etc…). L'intérêt de Nos Créoles comme document sociologique et historique est reconnu.
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NOS CRÉOLES

~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-0301-1

Dr Armand CORRE

NOS CRÉOLES
Étude politico-sociologique, 1890

Texte établi, présenté et annoté par Claude Thiébaut

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, me Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Nos Créoles, du docteur Annand Corre, a d'abord pam en 1890 chez Albert Savine, éditeur à Paris, nouvelle édition en 1902 chez Stock.

DU MÊME AUTEUR (signalés, dans l'édition de 1890) Les Criminels, Paris, 1888. Le Crime en pays créoles, Lyon-Paris, 1889. (Voir la bibliographie en fin de volume)

Claude Thiébaut est notamment l'auteur de Guadeloupe 1899, année de tous les dangers, préface du docteur Henri Bangou, L'Harmattan, 1989, et de diverses études sur Saint-John Perse et sur Francis Jammes dans leur rapport avec la Guadeloupe ainsi que de plusieurs articles du Dictionnaire encyclopédique de la Caraïbe, sous la direction de Jack Corzani, Désormeaux, Fort-de-France, 1992.

Difficile est satiram non scribere.1

1 L'épigraphe choisie par Corre figure sur la couverture de chacune des deux éditions de l'ouvrage, elle est empruntée à Juvénal (début du vers 30 de la Satire I, « Il est difficile de ne pas écrire de satire »). Par contre, le sous-titre de Nos Créoles, «étude politico-sociologique », n'y figure pas mais l'auteur désignera ainsi son ouvrage dans les bibliographies accompagnant ses publications ultérieures.

PRÉSENTATION

L'histoire des mentalités reste aujourd'hui, au gré des approfondissements, l'un des lieux centraux du débat et de l'expérimentation en histoire. Jacques Revel, 1992.

L'auteur de Nos Créoles, quand bien même le mot n'existait pas encore (il faudra attendre 1930), était raciste. «Racisme: théorie de la hiérarchie des races... ». Pourquoi rééditer l'ouvrage? Bien évidemment, il n'est aujourd'hui proposé à la lecture que comme un document sur un temps, un milieu, une personnalité. Le projet ne participe d'aucune tentative de banalisation d'une idéologie condamnée, pas plus que René Achéen, en rééditant Le Préjugé de race et en soulignant le «génie» de son auteur, G. Souquet-Basiège, ne s'est fait le chantre de cette «habile mais pernicieuse tentative de justifier la hiérarchie raciale de la société antillaise» 1. Corre fut-il lui aussi génial à sa façon? Sans doute pas, mais s'il se trouvait que ce médecin de marine fût simplement représentatif d'un temps et d'un milieu (à définir l'un et l'autre), son ouvrage n'en serait pas moins intéressant pour I'historien. Qu'en est-il du racisme de Corre, rapporté à celui de ses contemporains? La question peut se décliner sur trois modes: il fut raciste comme tout le monde à son époque, tous milieux confondus, il le fut plus que tout le monde, surtout à la fin de sa vie, et en même temps autrement que tout le
I

G. Souquet-Basiège,Le Préjugé de race aux Antillesfrançaises, 1883,
premières pages dès 1880 dans Le Propagateur, réédition par R. Achéen en 1979 chez É. Désormeaux, Fort-de-France.

monde. Au point, peut-être, d'en redevenir presque fréquentabIe. Plus que tout le monde? En tout cas plus encore qu'il n'y paraît dans Nos Créoles. Si de nombreuses pages de l'ouvrage sont absolument insupportables, l'étude du manuscrit révèle que l'auteur est pire encore qu'on ne croyait. Telle page, dans le texte imprimé, est seulement ironique et plaisante: on y voit, à l'occasion de la tournée d'un gouverneur dans les villages de Guadeloupe, « un vétérinaire qui, souffrant d'une entorse, a[vait] poussé le dévouement jusqu'à se faire porter, à âne, au pied de la tribune officielle, pour réciter son ode dithyrambique, en équilibre sur un pied». Suit le texte du «compliment rimé» à la gloire du premier magistrat de l'île. On dirait du Alphonse Daudet. Monsieur le Gouverneur aux champs. Mais qu'on lise cette même page dans le manuscrit, Carre y présentait un « brave vétérinaire ciragé »... Un mot de plus ou de moins et le texte révèle ou non sa nature profonde. Son racisme n'est pas un accident et Nos Créoles n'est pas une exception dans l'ensemble de son œuvre imprimée. Dans son Ethnographie criminelle (1894), il répétera que le Blanc2, aux Antilles, constitue «l'élément supérieur» et regrette qu'il soit « très annihilé d'influence» :
«Le nègre n'est pas doué d'une aptitude évolutive vers les hauts niveaux civilisés qui sont accessibles à l'Aryen, au Sémite, au Mongol. Le noir qu'on appelle civilisé, reste un dégrossi, un débarbarisé incomplet [...] Il digère mal des aliments d'instruction et d'éducation élaborés pour des races

2 Les mots « Blanc », « Noir» ou «Nègre », « Métis », «Mulâtre », « Coolie », « Créole », « Béké », etc., sont dans notre texte toujours en majuscule quand ils désignent des gens, en minuscule quand ils sont adjectifs. Dans les citations, on a reproduit la graphie des auteurs. VU1

très différentes de la sienne. Créole, il conserve bien son essence africaine3. »

Son racisme virera à l'obsession à la fin de sa vie: à Brest, sa ville, s'il déteste le sénateur-maire, Delobeau, ce n'est bien sûr pas que celui-ci soit anti-socialiste (ce qui lui plairait plutôt) mais qu'il soit responsable de l'invasion de sa ville par les Créoles. Brest serait devenue par sa faute «quelque chose comme une colonie exotique en pleine Bretagne »4. « À Brest où j'écrivis mon livre, les créoles pullulent et remplissent plus d'une situation enlevée à nos compatriotes ». Explication donnée par Corre à cette aberration: Delobeau est lui-même «d'origine d'en dehors, petit-fils d'un officier napolitain, De Lobo et d'une juive catholicisée, Brunswick »5. Le livre dont il évoque la rédaction est justement Nos Créoles. Réactionnaire, raciste, xénophobe, antisémite, Nos Créoles le montre aussi très monté contre le vénérable Schœlcher et tous les Maçons de Guadeloupe et d'ailleurs... Il était animé d'une telle agressivité à l'égard des Créoles qu'il a osé, lui qui professa toute sa vie une grande défiance à l'égard des Églises, voir dans la catastrophe de la Montagne Pelée et la destruction de Saint-Pierre le doigt de Dieu exerçant à l'encontre des Martiniquais une justice dont les hommes s'étaient montrés incapables. Le feuillet où il a fixé ses délires a été par lui inséré dans son exemplaire de Nos Créoles, signe supplémentaire que l'œuvre a continué de vivre en lui. Que peut-on savoir de la genèse du livre et d'abord de la genèse du racisme dont il témoigne?
3

4 Note manuscrite insérée dans l'exemplaire de Paris. 5 Autre note manuscrite dans le même ouvrage, reproduite en annexe, p. 270-271.
IX

A. Corre,Ethnographiecriminelle, 1894,p. 425.

Le livre donne lui-même la réponse: «le milieu fait l'homme »6. Autrement dit, Corre était raciste comme tout le monde à son époque et Nos Créoles constitue simplement une illustration du «racisme scientifique »7 dans la seconde moitié du XIXème siècle, particulièrement ses trente dernières années. Corre a grandi sous Louis-Philippe, a débuté sa carrière à la fin du Second Empire et est mort en 1908. L'existence des races, leur inégalité, sont de ces vérités qui ne se discutent pas au XIXètne siècle. Elles sont au cœur d'édifices théoriques tels que l'œuvre d'Augustin Thierry, dominée par la thèse de l'antagonisme atavique entre le noble germanique et le prolétaire gallo-romain. Du comte de Gobineau, les quatre volumes de son Essai sur l'inégalité des races ont paru de 1853 à 1855. La science vient alimenter ou confirmer les rêveries des philosophes et historiens: dès 1829, William Edwards avait publié sa plaquette Des caractères physiologiques des races humaines considérées dans leurs rapports avec l 'histoire. Tous les savants dénombrent et mesurent les hommes selon leurs caractères physiques, les républicains comme les autres. Ainsi Broca, garde national en 1848, fondateur de la Société des Libres-Penseurs et de la Société pour l'avancement des sciences (en 1872), a multiplié les études sur « Le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races », sur « L'influence de l'éducation sur le volume et la forme du crâne ». Il a pour cela inventé divers instruments «crâniographiques» : goniomètres, céphalographes, topomètres, cyclomètres, etc. Quant aux Bertillon, Louis-Adolphe, cofondateur de l'École publique d'anthropologie avec Broca en 1872, maire du Vèmearrondissement de Paris dès la proclamation de la
6 Nos Créoles, p. 51. 7 C. Haghighat, Le Racisme d' A. Jacquard. x

scientifique,

L' Hannattan,

1989, postface

République le 4 septembre 1870, était socialiste et ses fils après lui: ils ont, chacun à sa façon, travaillé pour l'État républicain, Jacques comme statisticien-démographe attaché à la ville de Paris, Alphonse comme chef de service à la Préfecture de Police où il appliqua l'anthropométrie à l'identification des individus par le «bertillonnage ». Républicain ou pas, Louis-Adolphe a écrit du Nègre que «sa couleur, sa laideur le font partout reconnaître, repousser, maltraiter, tandis que son infériorité au sein de notre civilisation lui assigne la dernière place »8. Le très réactionnaire Gustave Le Bon n'est donc pas le seul à mesurer les hommes et les classer selon une hiérarchie. Il a beaucoup écrit sur le sujet et gagné beaucoup d'argent avec son invention, un «céphalomètre de poche ou compas des coordonnées permettant d'obtenir très rapidement les divers diamètres, angles et profils de la tête ». Comment Corre n'aurait-il pas étudié les crânes? Il étudia tous ceux qu'il trouvait, crânes conservés au musée d'anatomie de l'École de médecine de Brest ou crânes de condamnés à mort qu'un ami lointain lui avait envoyés. Quand il évoque la distinction entre dolicho- et brachycéphales9, il reprend, comme tous, les mots qui sont au cœur de la terminologie de Vacher de Lapouge, le créateur et l'un des fleurons de l'anthroposociologielo.
8

L.-A. Bertillon, « Acclimatement,acclimatation», Dictionnaire ency-

clopédique des sciences médicales, sous la dire d'A. Dechambre, 100 volumes parus de 1869 à 1889, t. I, 1869, p. 306. 9 Notamment dans Les Criminels et ses autres ouvrages de criminologie. C'est l'anatomiste suédois A. Retzius (1796-1860) qui, le premier, a mesuré les crânes. 10 Selon G. Vacher de Lapouge, la proportion des « têtes larges» et des «têtes longues» déterminerait la valeur d'une race, d'un peuple. Le dolichocéphale blond, autrement dit l'Aryen, l'emporterait sur tous. Ses publications: Les Sélections sociales, 1896 (cours professé à Montpellier en 1888-1889), L'Aryen, son rôle social, 1899 (cours de 1889-1890, traduit en allemand en 1939). Xl

Indiscutablement, «l'étude anatomique et zoologique de 1'homme a pris dans la deuxième moitié du siècle un large

essor en France, grâce à son promoteur, Broca,

[eo.]

et aux

travaux d'hommes comme A. de Quatrefages, E.-T. Hamy, etc. »11. Les docteurs Jean-Louis de Lanessan et Le Roy de Méricourt, le professeur Milne-Edwards n'auraient pas déparé dans cette énumération. Tous ont compté pour Corre, qu'ils aient accueilli ses articles dans les revues qu'ils dirigeaient, facilité la publication de ses livres ou en aient rédigé des comptes rendus élogieux. Avec le docteur Ernest-Théodore Hamy par exemple, le conservateur du Musée d'ethnographie (créé en 1878, c'est l'actuel Musée de I'Homme), fondateur en 1882 de la Revue d'ethnographie, Corre n'a été en relation étroite que ponctuellement et tardivement (à partir de 1882), à l'occasion de la publication d'études sur le Rio-Nunez. Avec Henri Milne-Edwards, le fondateur dès 1825 des Annales de sciences naturelles, professeur au Muséum et à la Faculté des Sciences sous l'Empire, les relations ont été précoces et décisives: c'est lui qui accueillera Corre au Muséum en 1869 quand celui-ci sera détaché pour préparer et mener à bien une mission scientifique lointaine à bord du Jean-Bart. Auparavant, le directeur de la très officielle revue Archives de médecine navale, Le Roy de Méricourt, médecin de marine comme Corre, avait accueilli son premier article et l'avait encouragé à poursuivre ses recherches. Corre publiera dans les Archives d'innombrables articles jusqu'en 1883, sera associé au comité de rédaction, représentera le directeur dans certains colloques internationaux... Il peut être important pour le lecteur de Nos Créoles de connaître ces « détails ». Ils sont en effet de nature à lui faire prendre plus au sérieux ce qu'écrit Corre en ce qu'il est assez
M. Caullery, in Histoire de la nation française, sous la dire de G. Hanotaux, 1924, 1.XIV, vol. II. xu
Il

représentatif d'une communauté nombreuse, faute de quoi on pourrait être porté à ne lui accorder que le minimum d'attention que mérite un texte qu'on a d'abord disqualifié pour cause de racisme.

Corre est un savant, - aujourd'hui on dirait chercheur, - et
spécialement un médecin de marine. En cet «âge d'or de la France coloniale »12, les médecins militaires sont nombreux à publier articles et livres sur les pays où ils séjournent et sur leurs habitants. De la« géographie médicale» au témoignage ethnologique, il n'y a qu'un pas que beaucoup ont franchi et depuis longtempsl3. Les médecins de marine, dont Corre, publient dans les Archives de médecine navale mais aussi dans toutes les revues qui comptent, fort librement et sur les sujets les plus divers. Ils sont nombreux à publier aussi des livres. Sous l'Empire surtout, ce fut un moyen pour plusieurs de sortir du rang (Corre, un temps, a été de ceux-là). Leur racisme (répétons une fois de plus que le mot n'existe pas encore) n'est pas d'abord idéologique mais découle, logiquement selon eux, objectivement, de leurs observations. Pour Corre, l'événement fondateur a été la découverte, au Mexique, au tout début de sa carrière, de l'influence de la race dans la sensibilité à la fièvre jaunel4. Influence non discutable. Aussi Corre se croit-il autorisé à se dire « impartial » puisque aucun a priori, aucun « préjugé de race» ne le meut. L'époque est au positivisme aussi les savants se croient-ils autorisés à se dire objectifs dès lors qu'ils sont libérés de toutes préoccupations métaphysiques. Corre pour sa part n'a
J. Marseille, L'Age d'or de la France coloniale, A. Michel, 1986. 13J. Léonard, «De l'hygiène à l'anthropologie », in La Médecine entre les savoirs et les pouvoirs: histoire intellectuelle et politique de la médecine française au XIxme siècle, Aubier Montaigne, Collection historique, 1981, chapitre IX, p. 166-169. 14Voir dans la bibliographie ses articles de 1869. XUI
12

jamais eu d'autre religion que la science: c'est en sociologue ou en psychologue aliéniste qu'il évoquera, dans une étude de 1893, la croyance aux miracles. Il s'est plusieurs fois opposé aux religieux et religieuses des hôpitaux où il a exercé et n'est pas tendre dans Nos Créoles pour l'enseignement congréganiste (mais pour l'enseignement laïc non plus). Il n'est pas tendre non plus, comme beaucoup de ses contemporains, avec les Juifs ni les Francs-maçons. Quant aux religions des sauvages ou à leurs survivances (cas du vaudou aux Antilles), elles sont moins un objet d'étude que l'occasion d'évoquer 1'horreur des sacrifices humains et l'anthropophagie. En dehors de la science telle qu'il la conçoit et la pratique, tout n'est pour lui que superstition. De toute façon, ce n'est pas la religion qui, à l'époque, aurait pu l'amener à admettre l'idée d'une quelconque égalité entre les hommes. Science et religion, laïcs et cléricaux

s'opposent certes violemment sur plus d'un point - le
« ralliement» des catholiques de France à la République est alors le vœu d'une minorité, non une réalité15 - mais ils ne s'opposent pas sur l'idée d'une hiérarchie des races (et des classes). Un certain «racisme catholique» est assez comparable au «racisme scientifique» en ses formulations. Ainsi le quotidien La Croix ose écrire que, «sorti de la dépendance », le Nègre continue d'être «hors d'état d'être traité en égal », tout ceci au nom d'un dogme: «La seule émancipation véritable [est] l'évangélisation» 16.

« L'influence de la race» - et plus généralement celle du « terrain» - est certes indéniable en étiologie médicale, Corre
comme ses confrères l'a constatée et comme eux il a fait
15On sait le scandale déclenché en novo 1890 par le cardinal Lavigerie et son toast d'Alger appelant à ce ralliement. 16La Croix, 13-14 juil. 1890. Quant aux Juifs... «L'envahissement juif ne peut être arrêté qu'en rétablissant pour la société le portique du Christ ressuscité de la Croix, par lequel le juif refusera d'entrer» (ibid, 12 août 1890).
XIV

plus: de la médecine et de l'ethnographie physique, qui se borne à décrire les groupes humains, Corre a tiré des conclusions ethnologiques générales, il a « comparé et déduit des lois générales des divers phénomènes de la vie
sociale» 17.

À 1'horizon de toutes les études se profile alors une question grave pour l'Occident: celle de son avenir. Quatrefages de Bréau ne s'est pas contenté d'observer que le «mélange des types humains les plus distants», depuis les Gama, Colomb et Magellan, s'est développé, il croit que ce mélange « ne peut que s'accélérer de plus en plus [et que] les races métisses finiront par dominer à peu près partout ». Il ne sait si ce sera pour le meilleur ou pour le pire. «Un intérêt très grand s'attache à leur étude et l'on est conduit à se demander si l'humanité gagnera ou perdra à ce mélange»... Il évoque Gobineau qui assimile métissage et dégénérescence mais cite aussi le père Labat qui a peint les Mulâtres antillais «adroits, courageux, industrieux et hardis», cite enfin Rufz de Lavison qui affirme que «le croisement de la race noire et de la race blanche a été en résultante plus favorable que défavorable à la race qui en est sortie». Au fond, il n'en sait rienl8. Certains, en se voulant rassurants, confirment la réalité d'une angoisse latente, ainsi Jacques Novicow, auteur en 1897 de L'Avenir de la race blanche, critique du pessimisme . . . 19 Q contemporaIn. ue 1ques rares VOIX, contre G 0b lneau, soutiennent que le métissage n'est pas source de dégéné17 Définition de l'ethnologie donnée par J. Deniker, in La Grande Encyclopédie de M. Berthelot, article «Ethnographie », t. XVI (1892 ? 1893 ? Le tome X a paru en 1890). 18 A. de Quatrefages de Bréau, article « Races humaines », p. 376-391 (précédé de l'article «Races », p. 360-376), Dict. encycl. des sc. médicales, op. cit. (tome paru en 1874). 19J. Novicow, L'Avenir de la race blanche, critique du pessimisme contemporain, Paris, F. Alcan, 1897. xv

rescence, bien au contraire, et « préconisent les mariages mixtes et les croisements de races: selon un schéma qui enchante Michelet, la dégénérescence des civilisés sera endiguée par le sang neuf des plus primitifs, la nature doit revigorer la culture »20. Corre imagine un scénario exactement inverse: il ne croit pas à la stabilité ni à la pérennité des « produits» du métissage et ne les croit durables qu'aussi longtemps qu'ils seront «retremp[és] par des infusions de sang étranger, afin de s'entretenir en vigueur et en croissance », dans une situation de dépendance à l'égard des Blancs, dépendance tant génétique que culturelle. Sinon, il prévoit leur retour inéluctable vers l'une des races pures dont ils sont issus. Au pire, selon lui, les Blancs sont donc menacés dans les anciennes colonies, et celles-ci peuvent être quelque jour

perdues par la France - I'hypothèse est envisagée, les colonies selon Corre n'y gagneraient rien21 - mais le péril ne concerne pas la métropole ni afortiori la planète. L'opinion est très directement associée à ces débats: les revues scientifiques sont alors plus nombreuses que jamais et les articles dressant l'état de la science sur les questions de race et plus généralement sur les sujets coloniaux sont innombrables dans les journaux. Le livre de l'explorateur Stanley, Dans les ténèbres de l'Afrique, qui sort simultanément «dans tous les pays et dans toutes les langues », en même temps que Nos Créoles, est un immense succès de librairie. Autre indice particulièrement significatif de l'intérêt du fait racial pour le plus grand nombre: le succès des Expositions universelles ou coloniales successives et la multiplication des «Jardins d'acclimatation» dans le pays.
20

J. Léonard, La Médecine entre les savoirs et les pouvoirs, op. cit.,
C. Pellarin mais

p. 168) nomme entre autres le « socialiste utopique» aussi B.-A. Morel, disciples indirects de Cabanis. 21 Voir Nos Créoles p. 205. XVI

La Société d'acclimatation qui s'était constituée en 1854 autour d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a notamment pour but de faire connaître les résultats les plus remarquables obtenus par les savants attachés aux divers Jardins d'acclimatation existant en France et dans ses colonies. Le glissement y est constant de la zoologie et de la botanique à l'ethnographie et à l'ethnologie. Peu importe que le lectorat de la revue fût limité, les informations qu'elle donnait étaient systématiquement reprises par la grande presse. La pénétration de ces idées dans l'opinion peut notamment se mesurer au succès des « exhibitions ethnographiques» que la société organise depuis 1876 et qui attirent la grande foule dans le Jardin d'acclimatation du Bois-de-Boulogne à Paris. Année après année sont venus des Fuégiens, des Esquimaux, des Malabars, des Peaux-Rouges, des Pygmées, etc., les derniers arrivés, à l'été 1890, étant les Somalis. Sont présentés des hommes et des femmes en cages, absolument écrasés par leur déportation, très vite malades, qui meurent souvent avant d'avoir revu leur pays, ou en restent traumatisés. Aucun des Il Fuégiens de 1881 par exemple n'a revu sa Patagonie natale. Certes Corre n'est pas personnellement concerné par ces expositions, il n'en est pas un des promoteurs, mais elles nous importent en ce qu'elles nous renseignent sur le contexte où s'inscrit Nos Créoles: alors que son livre pouvait apparaître au lecteur d'aujourd'hui comme ce qui pouvait se dire et se faire de pire en matière de racisme, voilà qu'il tranche par sa modération et son désir de scientificité. Les protestations contre le racisme qui sous-tend les «exhibitions ethnographiques» ont été tardives et timides, même dans la presse républicaine22. Quant à la droite...
22En 1889, à l'occasion de l'Exposition internationale universelle, organisée sur l'esplanade des Invalides, il n'y eut guère que J. Ferry pour dire son indignation, au nom d'une autre idée de l'œuvre coloniale,
XVll

Le très réactionnaire Paul de Cassagnac feint de voir, dans le concept de Jardin d'acclimatation, une possible solution au problème colonial. Il écrira en effet, en 1899, dans son

journal L'Autorité, comme une plaisanterie - mais est-elle si gratuite? - que les problèmes guadeloupéens pouvaient
trouver leur solution... au Jardin d'acclimatation. Puisqu'en Guadeloupe, affirme-t-il, les Blancs sont «la proie de toutes les bêtes sauvages, noires, rouges et jaunes, [...] le remède consiste tout simplement à abolir la députation des colonies, alors que ce sont des nés d'étrangers qui y deviennent les maîtres souverains, au détriment des vrais français ». D'où sa conclusion: «Les animaux féroces n'ont pour Palais Bourbon que le Jardin des Plantes. Les incendiaires de la Guadeloupe avec leurs inspirateurs parlementaires, n'ont pas droit de siéger ailleurs »23. En Guadeloupe on a bien perçu en quoi le propos participait d'un combat politique contre le suffrage universel:
« Démocrates de la Guadeloupe, vous avez lu. Les quatre cinquièmes de la population guadeloupéenne, les nègres et les mulâtres, sont vilipendés en France. MM. Gerville-Réache et Légitimus sont insultés, non à cause de leurs opinions politiques, ce qui serait une question d'appréciation, mais parce qu'ils ont la peau plus foncée que d'autres. Les blancs ne peuvent plus vivre à la Guadeloupe. Les magistrats sont contre eux et les nègres les rôtissent. La place qui nous est réservée en France, c'est le Jardin des Plantes de Paris, au milieu des ours,

devant le succès malsain des spectacles offerts par les danseuses algériennes de l'établissement dit de La Belle Fatma, et par les soldats noirs ou jaunes, inconnus du public jusque là. Le scandale a duré jusqu'en 1931 si l'on en croit le roman de D. Daeninckx, Cannibale (Verdier, 1998). 23Texte reproduit dans La Vérité du 18 juin 1899.
XVll1

des singes et des tigres que l'on engraisse pour l'amusement du public. »24

Plus discrètement mais non moins efficacement que les polémistes, la médecine, l'anthropologie et l' ethnographie25 sont tentées, comme toutes les sciences, d'infléchir, voire de déterminer la politique. Victor Courtet n'était encore qu'un théoricien, le premier théoricien de la hiérarchie des races26, lorsqu'il publie en 1837 son livre La Science politique fondée sur la science de l 'homme, ou Étude des races humaines sous le rapport philosophique, historique et social. Mais la science a depuis doté les hommes d'un pouvoir considérable. Qu'on se reporte à l'article que Louis-Adolphe Bertillon a donné au Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales intitulé «Acclimatement, acclimatation ». Il y traite d'abord des espèces végétales et animales, mais il traite aussi de l'espèce humaine et de ses diverses races, entre autres des Créoles. Sa conclusion est effrayante de par sa généralité:
«L'art [c'est-à-dire, la technique], inspiré par la science, surprend aujourd'hui les secrets de ces triomphes; il supprimera le hasard, il abrégera les temps! « Alors, comme la matière brute nous est soumise, nous sera soumise la substance vivante! »27

En contraste avec un tel délire totalitaire, Nos Créoles apparaît comme un bien modeste appel à plus de rigueur dans

Ibid, protestation de Rivières, un des principaux rédacteurs de La Vérilé. 25 Anthropologie et l'ethnographie « courtaudes» selon la formule est de J. Léonard, La Médecine entre les savoirs et les pouvoirs, op. cil. 26Voir J. Boissel, Victor Courtet (1813-1867), le premier théoricien de la hiérarchie des races, 1972. 27 L.-A. Bertillon, « Acclimatement, acclimatation », op. cil., p. 270-323, citation p. 323. Sur les Créoles, p. 288-292. xix

24

la mise en œuvre des idéaux de la République, dans une perspective plus administrative que vraiment politique. Pour autant, son livre n'est pas neutre. À propos des médecins de marine et à partir de l'exemple guadeloupéen, ce qui donc concerne doublement Corre même si celui-ci n'est pas nommé, Dominique Taffin est parfaitement fondée à écrire « qu'ils ont porté sur un plan qui se veut scientifique les particularités de la société antillaise: ils ont ainsi transposé au niveau médical la notion sociale de créole en introduisant celle d'acclimaté et ont trouvé dans la Guadeloupe un laboratoire pour forger les armes théoriques de la colonisation (adaptation de l'Européen au climat tropical, résistance du noir au travail, inégalité morale et intellectuelle des races, etc.) »28. Mais même à ce niveau, Corre se singularise: il admet certes, comme tous, l'inégalité morale et intellectuelle des races et l'adaptabilité du Blanc à tous les climats (ce qu'on appelle à l'époque son cosmopolitisme), mais il est fort réservé quant à l'aptitude du Noir au travail. Selon lui, les Noirs ne sont pas naturellement doués pour s'adapter à des climats autres que ceux de l'Afrique, y compris dans les zones intertropicales comme aux Antilles. Il postule de plus chez eux une nature si forte, si rétive à toute action extérieure, qu'il ne croit pas possible de les acclimater artificiellement. Ni à court terme, ni à long terme, il ne croit donc à l'intérêt de tenter d'obtenir quoi que ce soit des Noirs ni même des Métis puisqu'il croit démontrée leur «inaptitude

28

D. Taffin, « Des miasmes et des races: les officiers de santé de
la marine et le monde colonial antillais », Ultramarines, A.M.A.R.O.M., Aix-en-Provence, n° 1, juin 1990, p. 11-15. Voir sa thèse de 1985, Maladies et médecine à la Guadeloupe au XIxme siècle, École des Chartes, Paris.

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à constituer une race indépendante persistante dans les pays intertropicaux situés en dehors de l'Afrique »29. * * * De telles affirmations n'ont rien de gratuit. Émises avant 1848, elles auraient eu la valeur d'un acte militant contre la déportation et l'esclavagisme. De fait, Victor Schœlcher, en 1842, s'appuyant sur le témoignage du docteur Rufz de Lavison, écrit que «les noirs sont peut-être encore plus sensibles que nous [les Blancs] à un changement atmosphérique; ils se font au quartier où ils naissent et lorsqu'on les déplace, ils ne réussissent pas, selon l'expression créole, ce qui veut dire qu'ils meurent »30.En 1882, exprimées par Corre, ces idées tendent à cautionner les nouvelles donnes de la politique coloniale: après l'abolition de l'esclavage en 1848, on a en effet essayé, avec plus ou moins de bonheur, d'attirer dans les colonies des travailleurs européens, africains et autres, selon un nouveau statut, celui d'« engagés ». Les Blancs créoles sont seuls responsables de l'abandon de la procédure d'engagement d'Européens, explicitement souhaitée par Corre, au prétexte qu'ils nuisaient à l'image du Blanc31. «Engager» des Africains ne s'était pas non plus révélé une bonne solution. Le discours de Corre cautionne à point nommé la recherche d'une immigration alternative, celle qui fera arriver aux Antilles, jusqu'à la fin du siècle, selon des fortunes diverses, des Indiens, des Annamites, des Chinois et des Japonais.

A. Corre, « De l'acclimatement dans la race noire africaine », Revue d'anthropologie, 1882, p. 60, article signalé dans Nos Créoles p. 33. 30 V. Schœlcher, Des colonies françaises: abolition immédiate de l'esclavage, Paris, 1842 (souligné par l'auteur), cité par D. Taffin, «Des miasmes et des races », op. cit., 1985, t. I, p. 144. 31 «Il ne faut pas montrer un blanc en communauté d'occupations laborieuses à côté du nègre avili» (Nos Créoles, p. 17). XXI

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Ces derniers, Corre ne les a pas connus (ils arrivent en Guadeloupe en 1894, longtemps après son séjour, l'expérience fut un échec total, les survivants seront rapatriés au bout de trois ans) mais il a très bien connu les Indiens dont il croit possible l'acclimatement32. Là encore, son texte se fait accusateur à l'égard des maîtres de l'économie locale: ceuxci ont pris et prennent de telles libertés avec les contrats d'engagement, ont imposé de telles conditions de recrutement, de transport, de vie aux engagés, les ont tellement exploités, qu'ils sont responsables de la condamnation unanime de l' engagement33. À partir de cet exemple, on voit bien comme le combat politique de Corre vise non tant la politique coloniale, telle qu'elle est décidée à Paris, que les conditions de son application sur le terrain où elle se heurte à l'opposition des Blancs créoles. Quand il est sévère avec les ministres et secrétaires de la République qui ont la charge la Marine et/ou les Colonies, quelquefois nommément désignés, c'est surtout leur incapacité à résister aux revendications des Créoles et pour leur ignorance des réalités locales. On voit bien aussi comment son combat s'articule sur un racisme réputé objectif, scientifique, seul susceptible de dicter les bons choix, pour contester le racisme absurde si présent dans les colonies: absurde parce que fondé sur un préjugé, qu'il s'agisse de la haine qui oppose réciproquement Blancs et Noirs, Blancs et Mulâtres, Mulâtres et Noirs, et dont les Indiens et les Métropolitains sont aussi l'objet. Le
32 Le «coolie indou» est selon lui «d'adaptation certaine à des climats similaires du sien» (p. 37). 33 Condamné par les philanthropes schœlchériens mais aussi par certains membres éminents du parti colonial à Paris comme Paul LeroyBeaulieu pour qui «l'immigration par engagement est jugée, c'est un procédé pire que l'esclavage et qui transforme les colonies en sentine abjecte» (P. Leroy-Beaulieu, cité par V. Schœlcher, La France, 31 juil. 1890).
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gouvernement ignore cette réalité, préférant entretenir le mythe flatteur de colonies heureuses et réunies dans le culte de Schœlcher sur fond d'égalité républicaine. Tels sont les « éléments de race trop imprudemment sacrifiés» que Corre entendait «remettre en meilleur relief». Il a aperçu les tensions qui en résultaient dans chacun des pays où il a séjourné, en a témoigné dans plusieurs articles, et cela d'autant plus qu'elles l'ont impliqué très personnellement en plusieurs occasions, on va le voir. * * * Entre autres reproches adressés aux Créoles, Corre les accuse de s'opposer assez systématiquement aux Métropolitains venus aider au développement de la colonie, enseignants, magistrats, militaires, tous plus ou moins maltraités alors que les personnels recrutés localement, essentiellement des mulâtres, bénéficieraient de privilèges exorbitants dans l'accès aux emplois et aux responsabilités. Lui en tout cas a été maltraité par les colons en divers lieux, et maltraité par sa propre hiérarchie quand il se trouvait qu'elle était inféodée aux colons34. Nos Créoles, avant d'être un plaidoyer en faveur du racisme, est peut-être, tout simplement, un règlement de compte personnel. En diverses circonstances, au nom du droit des gens, il a pris le risque de s'opposer aux colons et à l'administration locale, et a quelquefois payé le prix fort pour cela. À Madagascar par exemple, et plus précisément à Hellville, sur l'île de Nosy-Bé, il a été, en octobre 1879, mis aux arrêts et renvoyé en France suite à un conflit avec le commandant de la place, Alphonse Seignac, pour incompatibilité d'humeur
34 Cela l'a amené à publier à la fin de sa vie divers articles foncièrement antimilitaristes et anticolonialistes, entre autres « Militarisme» (1893), « Colonisateurs et Civilisateurs en Afrique! » (1893), « Comment se fondent les colonies» (1894). xxiii

sans doute, pour toutes sortes de raisons qui tiennent au refus de Corre de tremper dans certains arrangements financièrement juteux pour les médecins militaires (comme de pratiquer la médecine civile) mais aussi parce qu'il a dénoncé l'exploitation des indigènes et les mauvais traitements qui leur étaient infligés par les colons35. Corre sut trouver des alliés pour que l'affaire de Nosy-Bé fût classée sans suite et bénéficiera même d'une sorte de promotion pour sa mission suivante (à Saïgon), il n'empêche que l'agressivité dont il fait montre à l'égard des Békés et des Mulâtres dans Nos Créoles n'est pas sans rapport avec les conditions de son séjour à Madagascar. Cette agressivité a été activée par ce qu'il a dû supporter pendant les deux années où il a vécu en Guadeloupe (de février 1885 à mars 1887), juste avant d'écrire son livre. Les Créoles, particulièrement ceux de Guadeloupe, les plus précisément et souvent nommés dans l'ouvrage, pourraient

35 Pour plus de détails, voir le dossier personnel de Corre au Service historique de la Marine à Vincennes. Lettre de Corre au ministre de la Marine, 29 oct. 1878 : «M. le Commandant daigna me confier l'intérim des fonctions judiciaires, que je remplis longtemps à sa satisfaction, puis il me parut embarrassé et craindre que ma rigidité lui créât des ennuis ou des luttes avec une population civile déjà assez hostile: je donnai ma démission de juge ». Lettre de Corre à son Inspecteur général, 30-31 oct. 1878 : « Lorsque je remplissais les fonctions de juge, j'eus à informer contre un grand propriétaire coupable de sévices graves envers ses engagés. L'affaire fit grand bruit, parce que plusieurs propriétaires se sentaient coupables, eux aussi, de sévices analogues contre leurs travailleurs. Je fus indulgent par égard pour M. le Commandant, ce qui n'empêcha pas le haut monde de Nosy-Bé, composé d'une vingtaine de propriétaires ou directeurs d'exploitations, quelques-uns ayant des dossiers qui auraient dû leur commander plus de prudence, de signer contre moi, magistrat, une pétition ridicule, dans laquelle on prétendait qu'en accordant justice à des engagés, j'avais soulevé un esprit de révolte contre les grands propriétaires! ». XXIV

bien, en l'occurrence, subir un traitement de défaveur mérité d'abord par d'autres. L'auteur de Nos Créoles déteste Alexandre Isaac, le futur sénateur et « sénateur impeccable de la Guadeloupe» (Oruno Lara dixit), qu'il a connu au temps où celui-ci était directeur de l'Intérieur en Guadeloupe. Isaac n'est nommé qu'incidemment dans le livre mais c'est bien lui le directeur de l'Intérieur auquel il est fait si souvent référence. Corre ne lui pardonne pas d'avoir réquisitionné l'hôpital de Pointe-à-Pitre pour qu'y soit créé un lycée (le futur lycée Carnot), obligeant selon lui les médecins de marine et les malades à travailler et être soignés ailleurs, dans des conditions sanitaires déplorables. Dans ses papiers personnels, une note évoque le « cynique et néfaste sénateur de la Guadeloupe », comme étant « un insolent, un lâche, un avorton, un fœtus en rupture de bocal» 36 ! Mais il y a plus grave car plus collectif et plus tragique, que révèle un certain dossier, soigneusement constitué par Corre, avec toutes les pièces justificatives désirables, explicitement légué à la postérité. C'est une sorte de bombe à retardement visant diverses personnalités locales, médecins, commerçants, élus locaux, journalistes, et leurs complices dans l'administration, ainsi que le système qui les a mises et maintenues en place. En Guadeloupe, Corre ne s'est pas fait que des amis, son séjour n'y fut pas de tout repos, loin s'en faut. Dans Le Crime en pays créoles, paru un an avant Nos Créoles, il a évoqué incidemment une «plainte virulente»
36 La formule d'O. Lara sur Isaac se trouve dans son ouvrage de 1921, La Guadeloupe dans ['histoire, réédité chez L'Harmattan en 1979, p. 316. L'adjectif « cynique» qualifiant Isaac est récurrent dans les papiers personnels de Corre. L'énumération citée n'est pas de lui: il l'a trouvée dans un joumallocal (non identifié) et a placé la coupure entre les pages de son exemplaire personnel du Crime en pays créoles (conservé à la B.N., fonds Z Corre). xxv

dont il avait été l'objet, à Pointe-à-Pitre, de la part d'un malade, « fonctionnaire et nègre très infatué de sa personne », et alcoolique notoire, qui «avait sournoisement et patiemment réuni de tous côtés des certificats, complaisants ou de bonne foi, pour établir qu'il ne buvait que de l'eau ». Rien là de bien sérieux. Plus grave: Corre a inspecté toutes les pharmacies de l'île et osé consigner dans son rapport ce qu'il avait découvert d'irrégulier dans plusieurs d'entre elles, d'où des inimitiés. Ses visites sont évoquées dans Nos Créoles37. Plus grave encore: il a exigé, dès son arrivée en Guadeloupe, que les règlements sanitaires soient partout strictement respectés, que des marchandises suspectes ne soient plus introduites sans contrôle, que les cargaisons des bateaux soient inspectées avant tout débarquement: il s'est ainsi heurté au lobby des commerçants pointois, relayés par une presse toujours prête à se déchaîner contre les fonctionnaires métropolitains. Dès le 20 octobre 1885, il proposait sa démission d'agent principal de la santé, à la suite d'incidents lors de la visite du paquebot Washington. Démission refusée. Sur toutes ces questions et tous les dysfonctionnements de l'administration locale, écrit-il, «je me suis abstenu de toutes communications autres que celles que j'ai avec mon estimé chef », le docteur Brassac. Corre s'est tu sur tous ces points, mais il y eut pire: une épidémie de fièvre jaune qu'on aurait selon lui voulu occulter et qui fut une affaire trop grave dans ses conséquences et trop grave pour lui, personnellement. D'où le dossier évoqué plus haut. Titre et sous-titre:

37 Voir p. 60.
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«La fièvre jaune à la Guadeloupe, 1886-1887 ». « Ma correspondance et mes rapports pour obliger les autorités à reconnaître une épidémie trop réelle, que quelques-uns ont d'ailleurs déclaré leur importer peu, la fièvre jaune n'attaquant que les Européens! On le voit bien par le décès de braves gens appartenant à toutes les catégories de fonctionnaires, civils et militaires! »

La centaine de pièces à conviction réunies là, soigneusement classées et numérotées, font partie d'un projet plus général et non moins explicite, défini comme tel: «Papiers authentiques pour servir à I'histoire du Service sanitaire en colonie française ». Le sous-titre là encore est éloquent:
«Comment se font et se développent les épidémies. Comment les intérêts créoles priment les intérêts métropolitains et comment l'on n'hésite point à sacrifier aux premiers jusqu'à la vie de nos fonctionnaires et de nos soldats. »

Le dossier comprend ses notes personnelles au jour le jour, le double de lettres envoyées par lui à plusieurs personnalités, les lettres originales que celles-ci lui ont adressées (du gouverneur Le Boucher, du directeur de l'Intérieur SainteLuce, de son chef le docteur Brassac, du maire de Pointe-àPitre le docteur Armand Hanne, du docteur Henri Leger, membre du Conseil privé, etc.). Corre était, face à l'opinion, tenu deux fois à l'obligation de réserve, comme médecin et comme militaire, mais il est un point qui, plus que d'autres, semble l'avoir blessé, qu'on ressortira sur l'île pour le discréditer quand Nos Créoles aura paru, et qui pour nous semble assez exemplaire, à savoir l'affaire de la mort du Procureur de la République près le Tribunal de première instance de Pointe-à-Pitre, Henri Sergent, survenue le 6 septembre 1886. Il avait 33 ans. Henri Charles Siméon Sergent était un ami de Corre, un Breton comme lui (né à Dinan). C'est lui le Procureur de
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la République évoqué dans Nos Créoles pour avoir commu-

niqué à l'auteur plusieurs des documents - notamment des lettres reçues par l'Administration - cités dans l'ouvrage.
Il avait autorisé Corre à étudier longuement les dossiers de la Cour d'Assises de Pointe-à-Pitre: de cette recherche allait sortir en 1889 Le Crime en pays créoles. Corre a pu, grâce à cet ami, étudier les cent-six dossiers de l'année 1860, plus ceux des années 1879 à 1884, d'où la possibilité pour lui d'établir des statistiques fiables à partir d'une base aussi large. Dans Nos Créoles, Corre a remercié «le regretté M. Sergent» pour son obligeance. Car cet ami est mort, et Corre qui le soignait a dû en taire les raisons (la fièvre jaune, comme tant d'autres), d'où des rumeurs dans la ville, une pétition contre le Service sanitaire et les médecins de marine, à l'instigation des médecins civils de la colonie, et surtout un jeu trouble de la part du maire, le docteur Armand Hanne, qui avait assisté aux derniers moments de Sergent, comme Corre, comme le docteur Leger ou le pharmacien Lherminier. Tous savaient. Dans ses notes, Corre, à la date du décès, a consigné le diagnostic fait devant tous par Leger: « cas de fièvre jaune foudroyante ». Pourquoi alors la demande qu'on va lire, adressée à Corre par Hanne ? :
« En ma double qualité de Maire et de Président du Conseil sanitaire de la Pointe-à-Pitre, j'ai I'honneur de vous prier de vouloir bien me fournir quelques renseignements sur la nature de la maladie à laquelle a succombé M. Sergent. « Je ne vous cacherai pas que les esprits sont très inquiets, et je serai désireux d'être fixé sur les bruits qui circulent en ville, au sujet de ce décès. »

Ces rumeurs on va le voir présentent le double avantage de discréditer Corre et d'écarter l'hypothèse de la fièvre jaune. Le journal La Vérité a le premier levé un coin du voile:
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« C'est aux mains [de Corre] qu'est mort notre regretté ami, M. Sergent, ancien Procureur de la République à la Pointe-àPitre, et dont il était le médecin. »

Suit l'accusation selon laquelle Carre aurait fait les poches de sa victime pour y prendre un des textes reproduits dans le livre! Le Progrès, feignant de s'adresser directement à Carre, se fait plus explicite:
«Beaucoup de nos militaires ont dû être vos victimes, si nous en jugeons par la mort de M. Sergent dont le journal La Vérité vous a reproché la mort, par M. Voisin succombant à une opération sur le foie intempestivement tentée, par M. Brémeaux [sic pro Mme Brémaud] que vous traitiez pour la fièvre jaune alors que cette fièvre n'existait que dans votre cervelle malade. Rappelez-vous que, malgré l'opinion de tous les médecins civils plus experts que vous, vous voyiez la fièvre , . . 38 h Jaune se promenant a caque COInd e rue» .

S'il est pourtant une maladie dont Carre puisse apparaître comme un spécialiste, à laquelle il a consacré plusieurs études dès le début de sa carrière au Mexique, c'est pourtant bien la fièvre jaune (même si c'est Bérenger-Féraud qui, finalement écrira « le » traité sur le sujet39). L'affaire a été abordée au Conseil municipal de Pointe-àPitre le 23 septembre. Coincidence? Le 1er octobre, Carre qui était chargé du service médical de la ville, est muté d'office à la direction du service médical de l'hôpital du Camp Jacob, au-dessus de Saint-Claude. Le 17 décembre, pour cette affaire, - à moins qu'il ne s'agisse d'un nouvel incident lors

de la visite d'un bateau en rade, - Carre rappellera qu'il
38 Articles de La Vérité et du Progrès cités in extenso en annexe p. 259268. 39L.J.-B. Bérenger-Féraud, Traité théorique et clinique de la fièvre jaune, O. Doin, 987 p.
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a déjà présenté sa démission et redemandera au directeur de l'Intérieur qu'on lui trouve un successeur. La fièvre jaune, on n'a pas voulu en entendre parler dans l'île. La plupart du temps, la presse fait le silence complet sur elle, et aussi bien à droite qu'à gauche, aussi bien Le Courrier de la Guadeloupe que Le Progrès. Le Journal officiel de la Guadeloupe donne l'exemple. Comment expliquer autrement que par une consigne de silence le fait qu'à la mort de certains notables comme le Procureur de la République Sergent, ou la femme du docteur Brémaud, médecin de 1èreclasse, bien connu à Basse-Terre et à Pointe-à-Pitre, ou Mme Dameron, la femme du Proviseur du lycée Guillet 1886), on n'ait dans la presse que des avis laconiques. Un usage bien établi voulait pourtant que les obsèques du plus obscur conseiller général, voire municipal, soient le prétexte, sur des colonnes entières, à d'interminables et répétitives oraisons funèbres 40. La consigne du silence est évidente. La rubrique nécrologique des journaux ne précise la cause d'un décès que lorsqu'il ne s'agit pas de la fièvre jaune, quelquefois le décès est même carrément passé sous silence, l'information n'étant donnée que si vraiment la loi l'oblige: la mort de Voisin n'est ainsi mentionnée par le Journal officiel, avec plusieurs semaines de retard, que parce qu'il a bien fallu lancer un appel public à créanciers pour que soit réglée sa succession. Quand vraiment il ne lui est pas possible de rester silencieuse sur les décès qui se multiplient, la presse tient un discours trop systématiquement rassurant pour n'être pas suspect. À l'automne 1886. Le Progrès ose écrire: «S'il y a eu maladie contagieuse, il n'y a pas eu épidémie ». Dans le dossier constitué par Corre, la pièce n° 109, lettre reçue du docteur Henri Leger, est caractéristique des enjeux: comme médecin, celui-ci affirme n'avoir connaissance
40 COITe ironise sur toute cette littérature dans Nos Créoles, p. 65-66.

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d'aucun cas de fièvre jaune à Pointe-à-Pitre, mais on sent combien ses responsabilités politiques peuvent avoir influé sur son jugement quand il ajoute qu'il craint, si jamais on parlait trop de fièvre jaune à la Guadeloupe, une « suspicion regrettable de la part des colonies voisines ». L'armée et la haute administration locale seules ont reconnu la gravité du problème, les documents administratifs conservés à Aix-enProvence en témoignent, mais sans pouvoir en faire admettre la réalité aux Créoles. Le gouverneur Le Boucher a sans doute eu le désir de prendre certaines mesures sanitaires et il en a de fait imposé quelques-unes. Il a bien couvert les médecins de la marine qui les lui avaient suggérées mais a finalement cédé devant le pouvoir des Créoles, toutes tendances politiques confondues: nous sommes très exactement, à un niveau modeste, dans le cas d'une immixtion des Créoles dans l'Administration, laquelle constituera, après généralisation, le sujet principal du livre de Corre. Cette affaire exemplaire, si utile à sa thèse, pourquoi n'estelle pas évoquée dans Nos Créoles, ou alors très allusivement ?41 Corre a parié sur la postérité en confiant le dossier à une bibliothèque parisienne pour le sauvegarder42. Cette autocensure s'explique peut-être par sa situation au moment où il écrit et publie son livre: en 1889-1890, Corre est certes en retraite, mais pas encore rayé des cadres de la Réserve. Il est vraisemblable aussi que jusqu'au bout, il a espéré toucher le prix de son silence sur cette affaire. Les appréciations du gouverneur étaient tellement élogieuses, et
41Voir Nos Créoles p. 195. 42 Bibliothèque interuniversitaire de médecine de Paris. Aux Archives nationales de l'outre-mer, dans le dossier «Assistance publique / Rapports annuels du service de santé» (série Géographie Guadeloupe carton 197, dossier 1189), manquent bizarrement les années 18851887. Heureusement, de nombreux autres dossiers, notamment la correspondance du service de santé, donnent tous les détails désirables sur l'épidémie (Corr. Gén. GUA 250)
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« chaleureuses» ses propositions de promotion. Mais les promotions ne sont jamais venues. L'amertume de Corre dans la dernière partie de sa vie, son pessimisme, sa dérive de plus en plus droitière, se nourriront de ses déceptions. * * * Un dernier point. Le racisme dont Corre fait montre dans Nos Créoles est aujourd'hui insupportable, et le livre en son temps a été mal accueilli par les intéressés, ceux -ci l'ont quelquefois considéré comme un obsédé, un «monomane » ou« un fêlé »43.Seul problème, leurs critiques n'ont pas porté sur la question de la hiérarchie entre les races, sur l'infériorité des Noirs, la supériorité des Blancs, ni même sur le caractère non viable à terme des Mulâtres en tant que race. Tout cela, les Créoles d'alors l'admettaient donc ?44 Une autre observation le suggère: les premiers lecteurs, en attaquant la personne de l'auteur, en le contestant sur quelques chiffres, en relevant ici et là une erreur (comme de nommer un certain Cazanavette panni d'autres Créoles alors qu'il s'agit d'un métropolitain), semblent trop systématiquement s'attacher à des détails pour ne pas donner à penser qu'ils veulent mieux éluder l'essentiel. Ils n'ont pas contesté par exemple le rappel du fait que les premiers colons, ancêtres des Blancs créoles d'aujourd'hui, étaient loin d'être tous des gentilshommes à particule mais plus souvent des aventuriers, et que les femmes qui les ont rejoints doivent poser problème à leurs descendants. Les Créoles de la fin du XIXèmesiècle et du début du XXè1ne n'ont
43Le Progrès de la Guadeloupe, article cité en annexe p. 267-268. 44 De fait, le j oumal La Vérité qui avait d'abord protesté contre diverses erreurs et outrances contenues dans Nos Créoles en viendra assez vite à reprendre à son compte certaines des observations de Corre pour servir à son propre combat politique. Voir par exemple l'article de Rivières, «La première communion à la Guadeloupe », 31 juil. 1898.
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pas protesté. Ceux d'aujourd'hui en acceptent-ils aUSSI facilement I'hypothèse? Les contemporains n'ont pas non plus relevé un autre point qu'aujourd'hui chacun pourrait se croire autorisé à contester, à savoir la définition même des Créoles telle qu'elle apparaît dans le premier chapitre de l'ouvrage, consacré à leur ou plutôt à leurs origines plurielles. Corre évoque des Créoles blancs mais aussi mulâtres, noirs, indiens, tous également «nés ici de parents venus d'ailleurs». Les dictionnaires anglais, espagnols, portugais (il est vraisemblable que le mot soit d'origine portugaise) comme lui ne racialisent jamais le mot, ils l'étendent même aux animaux: une poule créole est née dans le poulailler par opposition à une poule achetée sur le marché45. Ce à quoi s'opposent tous les dictionnaires de langue française, jusqu'aux plus récents... Question: en l'occurrence, qui est le plus raciste, de Corre ou des lexicographes français, lesquels, à l'unisson, répètent avec quelques variantes que ne peut se dire Créole qu'une personne de race blanche, née sous les tropiques de parents venus d'Europe? Et tous ou presque de nommer « la » Créole idéale, Joséphine. Tout au plus certains d'entre ces dictionnaires acceptent-ils d'enregistrer, mais comme une dérive par rapport à la «vraie» définition, l'évocation de «Nègres créoles» ! Un des auteurs qui, en 1890, ont rendu compte de Nos Créoles, dans un article pourtant globalement hostile, ne le conteste pas sur la question d'une définition plurielle des Créoles, à cela près que, pour davantage frapper les esprits, il emploie le mot « nègre» à la place du mot « créole », mais c'est bien d'une définition des Créoles libérée de toute référence à leur couleur qu'il s'agit:
45 Voir mon «Comment peut-on être Créole?» in Guadeloupe 18701914 / Les soubresauts d'une société pluri-ethnique, sous la dire d'Ho Levillain, 1994, éditions Autrement, série Mémoires.
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«Il n'existe aux colonies, écrit-il, que des nègres: nègres noirs, nègres jaunes et nègres blancs46. Tous sont les produits d'anciens africains et africaines avec d'anciens européens et européennes, ou de mulâtres et mulâtresses avec d'anciens blancs et blanches; tous sont aussi civilisables et s'instruisent aussi bien les uns que les autres. »47

Bien avant la créolité, Corre a privilégié cette définition fondée sur l'histoire commune à tous ces Créoles, tous acclimatés ici après être venus d'ailleurs, tous en charge d'une culture plurielle, une vraie mosaïque dira Glissant, avec une même langue en partage. Il est symptomatique d'observer qu'après tant de drames, de haines et de tensions évoqués au fil des pages, tant de manifestations d'orgueil et de bassesse, tant de ridicules aussi, Nos Créoles donne à lire un dernier chapitre sur « Le langage» où l'auteur prend le temps de faire partager le plaisir qu'il éprouve à jouer avec la langue créole. C'est le dernier paradoxe de l'œuvre de ce militaire antimilitariste, marin qui n'évoque jamais la mer, médecin qui a préféré l'ethnologie et 1'histoire à la médecine, qui se dit impartial alors qu'il est un passionné, qui règle des comptes personnels avec l'air de se préoccuper du destin du pays, enfermé dans ses problèmes en même temps qu'il veut partager ses savoirs, raciste comme tout le monde à son époque, plus que certains en tout cas, mais moins que beaucoup, par-delà les apparences.

46 Le mot «nègre» ici, en ce qu'il privilégie non la couleur mais une «commune origine », est donc à prendre au sens qu'a le mot« créole» dans le texte de Corre et partout dans le monde... sauf dans les dictionnaires francophones. , . 47 « D eux aventurIers: apres Corre, Léoni », article non signé dans La Vérité, 21sept. 1890.
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