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OFFRANDE AU CRÉPUSCULE

De
246 pages
Ce livre est le récit de l'aventure extraordinaire qui a conduit l'auteur, au début des années quatre-vingt, à la rencontre du Burkina Faso, où la création puis l'animation du centre de formation de Gorom-Gorom lui ont permis d'œuvrer à une large diffusion de l'agro-écologie auprès des paysans les plus pauvres.
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L'OFFRANDE AU CREPUSCULE

Du même auteur: Du Sahara aux Cévennes, éd. de Candide, Lavilledieu, 1983, Grand Prix littéraire cévenol 1984, rééd. Albin Michel, 1995. . Le Gardien du feu (roman), éd. de Candide, 1986. . Le Recours à la terre (recueil d'articles), éd. Terre du Ciel, Lyon, 1995, rééd. augmentée 1999. . Parole de Terre (récit didactique), éd. Albin Michel, 1996. . Manifeste pour des Oasis en tous lieux, 1997.

.

PIERRE RABHI

L'OFFRANDE AU CRÉPUSCULE
Témoignage

Préface de Georgina Dufoix

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc.

55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9
L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava, 37
10124 Torino

- Italia

ISBN: 2-7475-0729-7

Te dédie cet ouvrage) ainsi que les années d}engagement qu)zl relate} aux femmes de notre planète. Tesuis de ceux qui sont profondément convaincus que notre temps a plus besoin que jamais des valeurs qu}elles incarnent. Montchamp) Novembre 1988.

Préface de Pierre Rabhi à la deuxième édition
Dix années ont passé depuis la première publication de L'Offrande au crépuscule. Son contenu constitue une sorte de témoignage, suite à un engagement fort pour contribuer à transmettre aux populations les plus démunies des pays en développement des savoirs et des techniques en adéquation avec leur condition réelle. La condition paysanne sahélienne n'a en effet échappé ni à la règle du jeu du productivisme mondial et à la loi du marché internationalisé, ni aux modifications climatiques défavorables, dont la sécheresse a représenté le drame le plus spectaculaire et le plus destructeur. Nous pouvons être satisfaits de l'évolution de l'agro-écologie comme alternative: depuis son introduction au Burkina Faso en 1981, elle n'a cessé de se développer et compte aujourd'hui dans ce pays de 40 à 50 000 praticiens et adeptes, sans compter les nombreux autres pays où elle fait son chemin comme le recours le plus important. Cependant, force nous est également de constater que l'évolution globale de la problématique alimentaire des pays en développement ne cesse de se détériorer: des pénuries et des famines sévissent ici ou là, causant de grandes souffrances. r..; gro-écologie confirme en l'occurrence sa valeur, son utilité, a sa pertinence et suscite un intérêt grandissant de la part des populations en difficulté de survie alimentaire. Sans prétendre résoudre à nous seuls ces graves problèmes, il nous a donc bien fallu durant les dix années écoulées poursuivre nos actions et nos engagements en faveur d'une telle question. Le CIEPAD, avec ses programmes de formation à l'agro-écologie tropicale, a poursuivi en son temps la mission, a contribué à son élargissement. Aujourd'hui, l'ampleur et l'urgence grandissantes nous obligent à élaborer de nouvelles stratégies plus directes, avec le minimum de déperditions. Avec la création de Terre &

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Humanisme, nous avons voulu affirmer et confirmer nos engagements, dont l'efficacité n'est plus à démontrer. Nous avons voulu également tirer parti de l'expérience relatée dans cet ouvrage, mais aussi de tout ce que nous a inspiré notre observation du monde tel qu'il va, pour affirmer qu'au-delà du Nord et du Sud c'est le devenir de la communauté humaine dans son ensemble qui est en jeu. Les pays occidentaux pléthoriques en tout se voient confrontés à une alimentation insalubre dont la fameuse « vache folle» n'est qu'une des manifestations. Il est à craindre malheureusement que d'autres effets pernicieux ne se révèlent: les transgressions ont été trop grandes à l'égard de la terre nourricière, réduite à un substrat pour engrais chimiques, et à l'égard des animaux dont nous ne voyons plus qu'ils sont des créatures dignes de compassion et de respect, et que nous traitons comme des machines à protéines. C'est dire combien la pensée et l'intuition qui ont guidé nos pas dans L'Offrande au crépuscule, et les techniques mises au service de celles-ci, confirment leur justesse. Lavenir est plus que jamais au respect du vivant, avec un humanisme construit sur la solidarité des êtres humains et non sur cet absurde antagonisme qui, partant de l'éducation même des enfants, a produit la mondialisation, à savoir la règle de l'accaparement et de l' oppression comme mode de relations humaines. Comment s'installer dans « l'ordre» du monde actuel, accepter les pénuries et les famines, quand on sait que notre merveilleuse planète recèle de quoi satisfaire les besoins de l'ensemble de l'humanité? Bien sûr cette humanité, par sa prolificité actuelle et les déséquilibres induits par son organisation, se condamne à terme. Mais il s'agit bien de l'organisation et non des ressources: le continent africain, pour ne citer que lui, perçu comme celui de la misère, est au contraire immensément riche et sous-peuplé (800 millions d'individus). Lavenir n'est pas sans avenir à la condition qu'il soit inspiré par ce que nous avons de plus beau en nous-mêmes: le sens de la justice, de l'équité, de la beauté, du respect de la vie, sans lesquels aucune technique, aussi noble et écologique soit-elle, ne pourra changer le monde.

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Avertissement
Les actions d'aide au développement menées en Afrique et relatées dans cet ouvrage furent interrompues en 1988. Elles se sont déroulées en deux phases principales: 1/ de 1981 à 1984 : sensibilisation en qualité de « paysan sans frontière» et collaboration avec une institution gouvernementale du Burkina Faso et certaines organisations non gouvernementales; 2/ de 1985 à avril 1988 : direction des activités de formation et d'information du Campement hôtelier et Centre agro-écologique construit par l'association Le Point-Mulhouse à Gorom Gorom au nord du Burkina Faso. Les difficultés économiques du Point Mulhouse, soutien financier du Centre, et la mort du Président Sankara, qui apportait au projet l'appui du gouvernement burkinabé, ont conduit le centre de formation à cesser son activité. La diffusion de l'agro-écologie - au Burkina et dans toute la sous-région - a cependant continué grâce à la détermination des nos anciens élèves: en 1990, ceux-ci créent avec notre soutien une association, l'ADTAE (Association pour le développement des techniques agro-écologiques), qui poursuit depuis dix ans le travail de sensibilisation et de formation entrepris au début des années quatre-vingt. L'expérience de Gorom Gorom a induit une dynamique importante. La tenue, en 1989, de la conférence scientifique de l 'IFOAM au Burkina Faso a entériné au plan international la valeur de l' agroécologie comme base d'un développement durable. Aujourd'hui, des estimations permettent d'évaluer à 40 ou 50 000 le nombre de praticiens de l'agro-écologie au seul Burkina Faso. Il

Le succès des méthodes enseignées et leur adéquation avec la condition des paysans pauvres de la planète nous ont valu de nombreuses sollicitations du monde entier. D'autres programmes de développement basés sur l'agro-écologie ont ainsi été entrepris dans différents pays, d'abord dans le cadre du CIEPAD (Carrefour international d'échange de pratiques appliquées au développement, créé en1989 et dirigéjusqu 'en 1998), puis au sein de l'association Terre & Humanisme-PESI qui soutient aujourd'hui nos actions. Les programmes en cours à ce jour sont: - la création d'un centre de formation à l 'agro-écologie au Nord Niger dans la région d'Agadez, le lancement d'un programme de développement basé

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sur l'agro-écologie

au Mali (région de Gao),

- la mise en place d'un corps d'«agro-écologistes sans frontières» bénévoles, destiné à assurer le suivi technique des programmes, - l'élaboration, en partenariat avec l'ADTAE, d'un module de formation à l'agro-écologie sahélienne et tropicale, le lancement, dans le cadre des actions de sauvegarde de la biodiversité de Terre & Humanisme, d'un programme de production de semences biologiques en partenariat avec l'association Kokopelli. La coopérative de voyageurs Le Point Afrique (créée en 1995 par le fondateur de l'ex-Point Mulhouse), est toujours partenaire des actions que nous menons. Pour en savoir plus sur ces différentes actions, s'adresser à l'association Terre & HumanismePratiques Écologiques et Solidarité lnternationaleSecteur international- BP 19 - F-07230 Lablachère.

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Montchamp,

30 mars 2001

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Une vie qui s'obstine

Toute la terre est dans la fièvre, une fièvre mate qui amollit le corps, enlise l'esprit dans une attente sans but. Cela ressemble à un abandon, sous le scintillement indifférent d'étoiles très lointaines, et d'une lune circonspecte, baignant avec modération les bâtiments du campement. Des lits disposés dans la grande cour soutiennent le repos de gens apaisés que les pistes ont conduits jusqu'à nous. L'univers tout entier est sous l'emprise du silence, alors que, pris d'insomnie, je reste la proie d'une meute de pensées. Leur chorégraphie ressemble au harcèlement qu'utilisent certains animaux pour avoir raison d'une proie trop puissante pour chacun d'eux: opiniâtreté mêlée de patience, par chacun entretien de l'exaspération impuissante de la victime, jusqu'à son abdication. Je ne comprends pas tout à fait l'aventure où me voici engagé. Je sais qu'il s'agit encore et toujours d'insurrection. Il me vient l'image de cette alliance entre l'aveugle et le paralytique. L'un prête ses jambes et l'autre ses yeux. Mais le regard est-il lucide et les pas sur un juste chemin? C'est le couple que nous faisons, ma révolte et moi. Toujours est-il que je suis officiellement le directeur d'un campement hôtelier, centre agroécologique, de Gorom-Gorom dans le Sahel du Brukina-Faso. Cette entité est destinée à accueillir, informer et former tout à la fois. Gageure peut-être, mais lorsque le soleil jaillira de l'horizon de l'est, capsule rousse hésitante, il révèlera toute l'étendue de cette « base avancée». Modelage de 13

terre ocre qui résonne juste dans le paysage, s'unit à la terre tout en invoquant le ciel de ses modestes tours ornées de frises avec un élan simple et retenu. Le temps de novembre n'offre pas de certitude quant à la limpidité de l'air, mais, aussi loin que le regard peut porter, il offre des arbres dispersés, héleurs silencieux saisis de stupeur ou accablés de patience. On entend presque leurs racines fouiller la terre aride, dans une tragique alliance entre la vie et sa matrice agonisante. Arbres de plus en plus dispersés. Entre leur silence, l'incantation muette des hommes qui ont faim. Ceux-là même dont les pieds ont de la peine à se lever pour laisser sur le sable les blessures de leur errance. Ces hommes et ces femmes franchissent avec discrétion les espaces sans bornes. A leur déambulation, s'ajoute celle des dromadaires et des ânes; parfois même un cheval, l'encolure triomphante en dépit d'un air famélique égare son cavalier, drapé d'étoffes de couleurs, vers des rives lnconnues. Cependant, la souveraineté animale revient au zébu, porteur de lyre. Le lent hochement de sa tête et sa démarche indolente témoignent de sa patience infinie secrétée par les siècles. TI nous renvoie avec modestie aux fresques rupestres où il figure déjà dans tout son mystère, confondu dans une question-réponse où la saveur du temps révolu et la permanence nous disent à la fois notre insignifiance et notre richesse. Et puis, il y a les enfants, peuple d'innocents. Ils trouvent encore dans les catacombes du destin des bribes de félicité, qui éclairent leur regard de ténèbres lumineuses. Regard droit, interrogateur, imprégné d'un songe tenace. La pauvreté extrême leur a tout pris, hormis les rires qui s'égrènent comme un défi au monde sans équité. TIy a aussi les marigots incertains, assiégés de dunes, miroirs aux reflets d'argent. Perfides parfois, ils offrent l'image de la vie tout en recelant les attributs de la

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maladie. Les troupeaux, dans leurs mouvements incohérents, viennent s'y abreuver et passent leur chemin, entraînant des bergers résignés sur une terre de plus en plus stérile. Toute cette vie qui s'obstine sur la frange extrême de l'équilibre, soumise à la menace, de sécheresse en sécheresse, demeure l'enjeu d'un duel implacable où le désert, année après année, étend son empire. Le monde occidental, vers 1974, avait été alerté par l'annonce d'un étrange cataclysme. Les journaux, la télévision ont offert en surabondance des images où la mort triomphante, arrogante, avait fait éclater le complot des éléments. La pluie absente, le soleil puissant, l'haleine brûlante du grand désert, s'étaient coalisés dans un terrible attentat. Des forêts sont mortes debout. Des animaux dispersés dans l'agonie ou la mort, avec leur posture de vaincus, sur la terre disloquée de lézardes à l'infini. Et les hommes, dans le silence et le chagrin, nourris de désespoir, comme pétrifiés par un épouvantable malentendu, basculaient un à un vers le néant, sans même laisser de trace. Et ceux que l'on dit riches de leur progrès, de leurs machines, ceux pour qui le ciel lui-même semble avoir une préférence, ont déversé ambiguïté et secours, tout à la fois, émotion et maladresse. Un vaste champ s'ouvrait à la solidarité vraie comme à la bataille du bon cœur, à l'authenticité des gestes les plus simples comme à l'hypocrisie des grandes nations. Le baudrier d'Orion, qui s'impose au ciel par sa géométrie, a basculé par-dessus le grand acacia de la cour. La nuit elle-même, au sommet de son ascension, commence à donner des signes de déclin. Les pensées volubiles cèdent la place à un songe presque superstitieux. Le mystère alentour, que ne trouble parfois que l'appel d'un animal ou une étoile filante, imprègne toutes les fibres de l'être, fait renaître cet archaïque 15

sentiment de crainte et de confiance, de vulnérabilité et de puissance. Le rocher sacré, monticule de quartz blanc, incrusté à quelque distance du campement, renforce notre interrogation. Lieu de culte en des temps primitifs, il demeure à présent verrouillé sur un indéchiffrable passé auquel la dévotion des hommes donnait tout son sens. A ses pieds, quelques tombes achèv~nt de se dissoudre dans la lenteur du temps. Au large, la cité de GoromGorom, confondue dans le sable, étend ses murs de terre dans un espace aux contours imprécis. La nuit noire l'engloutit totalement, seuls quelques lumignons à peine perceptibles manifestent la vie des centaines d'êtres humains qui la hantent comme des génies discrets. Le jour en revanche apporte quelque relief à l'architecture très simple et rétablit un peu la petite effervescence nécessaire à la vie ou à la survie. Car ici tout est sous le sceau de la précarité. Pulsation après pulsation, le cœur tente toujours d'aller au-delà de ses limites. Dans la ronde des jours où il faudrait tant se soucier, les hommes et les femmes prennent le parti de la joie tranquille. Tout est relatif, car ici, la vie n'est issue que du suintement et des caprices d'un temps qui n'arrête pas d'être révolu. Min de n'être pas submergé par la fatalité qui endort l'esprit, paralyse le corps, il faut entretenir l'insurrection comme une flamme sacrée. Insurrection face à l'inéquité des hommes entre eux, insurrection face au désert sublime, si nécessaire à la terre, mais outrepassant ses limites. La réprobation intérieure nous dicte cependant des actes que la détermination rend paisibles. Lutter contre la désertification, proposer à travers cette lutte une éthique, et, peut-être au-delà des gestes techniques que nous sommes venus divulguer, faire naître, en dépit de tous les non-sens, un peu de tendresse pour la terre.

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Avec ce langage rationnel

Cinq ans déjà depuis le début de cette aventure Cévennes) origine dont la visite sur notre ferme de Saïbou Ouedraogo fut déterminante. Intrigué d'abord puis intéressé par notre mode de vie et les techniques de l'agrobiologie dont il n'avait jusque-là pas entendu parler. Nous figurons sur le rapport de stage parmi les autres activités essentiellement d'ordre pédagogique que Saïbou devait effectuer en France. Le C.R.I.A.D (1) organise le voyage d'un groupe de paysans «solidaires ». Joseph Rocher, d'emblée convaincu par la valeur de l'agrobiologie comme alternative, insiste en faisant part de l'intérêt des jeunes agriculteurs de l'ex -Haute- Volta pour la méthode. Marcel Moulin, président du C.R.I.A.D., appuie: tu fais partie du groupe en partance pour ce qui est devenu le Burkina-Faso... Rien de plus banal apparemment, mais la quête individuelle se situe sur un autre plan. Vingt-trois ans s'étaient déjà écoulés depuis mon départ du continent natal. La logique aurait voulu que je me retrouve au-delà du tropique du Cancer, plus proche du lieu de mes premières racines. Le « destin» en a décidé autrement. Le groupe d'agriculteurs dont je fais partie est porteur lui-même à la fois des valeurs et des ambiguïtés de l'agronomie nouvelle. Tout en n'ayant aucun grief contre les personnes, avec même une sympathie proche d'une amitié authentique, je ne peux m'empêcher d'éprouver de la réprobation quant au
1. C.R.I.A.D.: Centre de Relations Internationales entre Agriculteurs pour le Développement.
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africaine dont j' ai évoqué l'origine dans Du Sahara aux

soutien qu'ils apportent en toute bonne foi à la logique qui produit ce contre quoi ils veulent se solidariser. Nous avons des échanges qui m'amènent immanquablement à la critique du système dont le profit est la justification majeure et la violence, sous toutes ses formes, l'inévitable expression. Je suis convaincu qu'ils sont eux-mêmes victimes d'une mouvance infernale dont certaines organisations agricoles sont à la fois le support et la nourriture. TI suffit de comprendre que le monde repose sur la disparité organisée pour être convaincu de l'inévitable perversion diffuse dans toutes les structures, avec son lot de marasme affectant la profession et la vie de presque toute la paysannerie du monde. Coupée des liens qui la rattachaient à toute une filiation sensible, cette paysannerie est transformée, avec l'illusion de sa promotion, en masse productrice de matière première. Soumis aux règles élaborées par la technocratie dominante, le paysan porteur du mystère du temps et de l'espace, témoin d'une culture respectable dans bon nombre de ses aspects, se métamorphose en exploitant agricole, non plus dans une alliance avec sa terre, mais dans une attitude de pressureur toujours insatisfait. C'est avec ce langage rationnel que, la craie à la main, j'essaie d'expliquer à un collège d'élèves conseillers à la F.J.A. (2), les motifs de mon attitude critique. Pour mieux faire comprendre mes griefs, je trace sur le tableau deux pyramides inversées (3) : la première à l'endroit représente la totalité de la population mondiale. Cette population, je la stratifie en six couches superposées depuis la base qui représente la strate la plus importante, mais aussi la plus démunie, jusqu'à la pointe représentant le groupe le plus petit mais le plus nanti. Si vous reculez d'environ deux siècles, vous allez constater que les paysans d'Europe, d'Asie, d'Amérique
2. Formation des Jeunes Agriculteurs. 3. Voir annexe.

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ou d' Mrique, mises à part des conditions écologiques ou sociales particulières, ne disposaient que de la force de leur corps et celle qu'ils empruntaient à l'animal, et plus rarement aux éléments. Il y avait une sorte d'équité naturelle en matière d'énergie. Et puis, l'inventivité de l'Occident, sa libre disposition de toute la planète par le fait colonial et la découverte de l'énergie accumulée sous diverses formes par la nature au cours des millénaires a provoqué la rupture. On parlait de libération de l'homme par la technologie, ce qui fut vrai en partie, mais dans le même temps on venait de mettre en route le processus qui allait exacerber l'inégalité. Mon autre pyramide, dis-je, représente l'énergie, elle repose sur sa pointe et je la stratifie aussi en 6 couches, chacune représentant l'énergie consommée par chaque couche de population. Si, comme le propose lliich, vous transformez l'énergie en force de mouvement dans l'espace vous allez constater que les plus démunis, à la base, et donc les plus nombreux, ne peuvent se déplacer qu'avec leurs jambes à 6 km/ho Ensuite, viennent les bicyclettes: 15 km/h, les motos 40 ou 50, les voitures 80, les avions 1 000 km/h et enfin les grands nantis, possesseurs de jets: 1 500 ou 2 000 km/ho L'énergie-travail est drainée vers le haut, même le petit paysan qui, avec sa houe, produit des arachides ou du coton contribue à l'enrichissement de ceux qui sont placés au-dessus de lui, dès lors qu'il est dépendant du système économique mondial. Un vaisseau spatial transportant trois personnes à 28 000 km/h n'est-il pas le symbôle de l'arrogance et de l'égoïsme des grands nantis? Aussi extraordinaire que soit l'inventivité humaine, elle ne peut dans ce cas revendiquer la nécessaire progression du savoir pour le bien-être de l'humanité dès lors que ne sont pas résolus les problèmes fondamentaux qui font des pauvres un enjeu permanent entre la vie et la mort. Voici pourquoi il faut, dans un premier temps, que l'autonomie aussi large que possible soit
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notre obsession, car, chaque fois que nous pouvons substituer à la production des puissances économiques nos propres innovations et notre austérité heureuse, nous les rendons inutiles, et c'est là une des voies de la libération. Je n'étais pas en mesure d'évaluer la portée de ma démonstration dans l'esprit de mes auditeurs. J'étais cependant assuré de leur bienveillance par une attitude attentive. La formation très structurée, par laquelle ils devaient passer pour acquérir les compétences requises par leurs futures responsabilités n'avait pas aboli en eux l'écoute profonde des peuples sans écriture. Je ne sais quoi de subtil me reliait à eux, me faisait les respecter profondément, les aimer. J'avais l'impression que eux et moi étions victimes de je ne sais quel malentendu. Nous imposions à nos cerveaux d' Mricains un langage géométrique pour lequel ils n'étaient pas assez préparés. Je suis à présent convaincu qu'un des obstacles au dialogue entre les peuples réside justement dans des structurations mentales souvent différentes. L'organisation de la ville de Ouagadougou survolée en avion me parut très significative: le centre encore marqué par les coloniaux se veut rationnel, il est la projection d'un ordre presque mathématique. Quant à la banlieue dite spontanée, en dépit des tôles galvanisées qui imposent le carré et le rectangle, elle se souvient encore de l'initial tout-à-fait vivant dans l'organisation du village de brousse. Dans ce dernier, l'homme, libre de son expression mais rattaché à la tradition, tend vers les formes relatives. L'espace est pressenti à partir de références corporelles et l'habitat devient la coquille protectrice issue de gestes modeleurs. Mon incertitude quant à la portée de mes arguments se trouva dissipée par des acquiescements tardifs mais fermes. Un débat animé s'ensuivit, il confirma mon impression que nous étions en accord. Le préambule était donc établi. Encore fallait-il expliquer ce qu'était l'agroécologie, objet de mon intervention. Ce qui fut retenu pour le lendemain.

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Nassara

! Nassara

!

La première nuit africaine me saisit littéralement. Je retrouvai, malgré l'effervescence de la ville, je ne sais quelle saveur subtile que 25 années de vie sous le ciel de France n'avaient pas oblitérée. Le pas «touristique» inconsciemment adopté avec le groupe pour visiter la ville, au-delà des singularités captées par le regard, déchirait le tissu de la mémoire. Des images-fantômes nichées dans les obscurités des rues me faisaient des signes de courtisanes. Les échoppes de mon enfance, les artisans de mon enfance étaient là. Hormis la couleur sombre de la peau et quelques détails, cela n'avait pas beaucoup changé. L'ombre et les lumières se disputaient le voile nocturne. Malgré les flots syncopés, les rythmes déversés par des machines à bruit et l'abondance des mobylettes, le silence sidéral restait perceptible et recouvrait la ville de son mystère. Ici, le croissant de lune est presque horizontal. Je comprend mieux les légendes évoquant des héros empruntant la nef céleste pour leur voyage d'initiation, leur geste chevaleresque, ou bien encore pour échapper à leurs ennemis. Odeurs et parfums s'entremêlent en une multitude de nuances. Effluves tièdes aussi indolentes que la femme qui nous sert à boire sur la table métallique d'une gargote. Son pas se décompose en glissements cadencés par la musique qui nous force à élever la voix pour nous entendre.

La ville de Ouagadougou m'apparut comme un très gros bourg. Nulle part la prétention urbaine ou les attributs provocants d'une capitale moderne. Tout se maintient à un échelon où le poison de l'anonymat que 21

l' on ressent dans une grande ville ne peut pénétrer l' esprit. Jamais la notion de mutation ne m'est apparue avec autant d'évidence. Des hommes, des femmes, porteurs des symboles de l'Occident, en côtoient d'autres à demi-immergés dans le passé. Ceux-là portent des vêtements modernes, font des gestes de cadres dynamiques, consultent des montres-bracelets... TIscroisent des paysans discrets, le pas à peine rassuré, dans une cité où ils ne retrouvent plus leurs repères. Malgré ses intentions solidaires, prêt à la compréhension, notre groupe devint un petit ghetto en proie à des commentaires à la fois complaisants, désobligeants ou bienveillants, selon la nature des commentateurs. Je me trouvais encore à la frontière de deux sensibilités. Quelques jours plus tard, je contemplais, au milieu de la rue, une petite bande d'enfants tout à leur jeu. Espiègles, le regard brillant et le corps alerte, ils ne tinrent aucun compte de ma présence. Subjugué par leur rituel, je me reconnaissais en eux mais quelques trentecinq ans en arrière, pieds, nus et poussiéreux, une chemise de cotonnade me battant les mollets. Je sentais naître en moi une immense tendresse. Tout ce qui n'était pas eux avait déserté mon esprit. Je n'osais pas bouger de crainte de les dissiper comme des moineaux. Et puis, n'y tenant plus, je me penchai sur l'un d'eux pour le caresser. Sa réaction immédiate me pétrifia; il fit un bond en arrière, et l'index pointé vers moi, se mit à psalmodier: « Nassara ! Nassara ! ». Bientôt, ce fut un concert de voix enfantines scandant le mot. A présent, les index dirigés sur moi semblaient tout à la fois m'exclure, me désigner comme une curiosité ou m'accuser. Le charme avait été violemment rompu et la vérité rétablie: j'étais vraiment un étranger, même si des résonances profondes m'avaient peu à peu donné l'illusion du sein maternel. Cette remise en question devait avoir bien des échos dans le labyrinthe de la conscience. Mrique noire, Mrique blanche... Des personnages en22

grangés depuis l'enfance' se mirent à défiler: depuis mon père avec son teint clair mais ses cheveux crépus dont j' ai hérité, jusqu'à cet oncle maternel qui, bien après la mort de ma mère, me reprochait la rareté de mes visites. Comme un pilier, avec les gestes du maçon qu'il était, ce transfuge du monde noir symbolisait pour moi la générosité. Entre ces extrêmes, toutes les nuances possibles.

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Une surprise

heureuse

Notre cité sacrée, oasis proche de Béchar, régie par les descendants du thaumaturge Bouziane, regroupait presque pour le même destin, Arabes, Berbères, Nègres, Bédouines, Maures et bien d'autres. L'océan du grand désert semblait nous condamner au même vaisseau. Société unifiée par l'Islam, mais stratifiée et cloisonnée par l'histoire, par les sensibilités, les coutumes, que les siècles avaient rendus indélébiles. Elle allait son chemin, s'équilibrant en dépit des outrances, des revendications de supériorité des ethnies les unes par rapport aux autres, les cloisonnements, ne pouvaient cependant empêcher des ramifications de toute nature. C'est encore le petit Marzouck qui s'imposa le plus à ma mémoire. Il fut l'ami dépositaire de mes secrets. Petit enfant noir qui pouvait passer de la joie délirante à la gravité d'un vieux philosophe. Marzouck et moi, dans le vent de sable, nous allions corps contre corps, les yeux presque clos dans la tourmente, orientant nos pas à l'estime, ballottés mais indissociables. J'aurais aimé que cette étreinte ne puisse jamais prendre fin. Au terme de cette course, nous nous trouvions dans le giron de sa grand-mère, seul être qui lui restait ici-bas. Dans sa maison-tanière noyée dans l'obscurité, seul le visage de cette aïeule apparaissait de temps en temps, éclairé par le petit foyer qu'elle animait de son souffle. Durant ce court instant, ce masque insaisissable nourrissait mon esprit de tout ce que je pouvais imaginer de l' Mrique noire. Mrique noire, lieu presqu'irréel, Sénégal, Soudan, que de mystère! Les joueurs aux crotales nous disaient les fastes de ces contrées, mais aussi le pouvoir magique redoutable.. .

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Je me souvenais aussi de mon maître, orfèvre du Touat, auprès de qui mon père m'avait « placé» pour apprendre le travail des métaux délicats. J'animais le soufflet de peau de bouc et préparais le thé. Et de cette femme dont le nom ne me revient plus, forte africaine, principe maternel vivant, j' ai encore la sensation de sa généreuse poitrine et de ses bras qui tentaient presque de m'inclure à elle pour dissiper mon chagrin. C'est avec toutes ces résurgences que j'abordai Mrique noire. Lorsque j'évoquai notre société unifiée l' par l'Islam, ce fut aussi pour dire toute son intransigeance face au Judaïsme et au Christianisme tenus pour des religions de l'erreur et de l'horreur infinies, leur proximité même pouvant être un péril; et je pense que ces autres religions avaient des réserves aussi tranchantes, des cloisons solides que je n'ai jamais cessé de déplorer. C'est à Ouadagoudou que j'ai éprouvé l'une de mes grandes surprises heureuses, bien qu'il puisse paraître paradoxal de la devoir au cimetière. Je fus en effet stupéfait de voir la porte de ce lieu de finitude surmontée et ornée des deux symboles habituellement contradictoires : la croix et le croissant, deux témoins coalisés et garants du silence éternel enclos dans les murs d'enceinte. L'inimaginable au regard de mon expérience passée était là, sous mes yeux. Je devais constater par la suite que le cimetière exprimait le comportement des vivants, pas seulement la « tolérance », mais l'admission toute simple des faits. Peut-être que l'animisme prépondérant, issu du pressentiment initial beaucoup plus relatif fait-il encore contrepoids aux absolutismes codifiés. Peut-être que le dogmatisme souvent générateur de dualité est-il atténué par les cosmogonies engendrées par les interrogations élémentaires où se reconnaissent plus facilement tous les hommes, car les religions majeures ont engendré aussi des cultures si fortement caractérisées qu'elles deviennent incompatibles. Le pays, en tout cas, offre une douceur que je n'avais pas encore connue. 25

Une insidieuse tourmente
Lorsque je me retrouvai de nouveau face à l'auditoire pour expliquer l'agrobiologie, j'hésitai entre le code scientifique en vigueur qui ne tient compte que des phénomènes élémentaires, et une approche plus globale, à mon avis plus cohérente mais trop souvent suspectée d'irrationalité, voire de délire mystique. Il est vrai que le comportement de certains agrobiologistes justifie parfois ces accusations. TIn'est pas question ici de faire le procès de qui que ce soit. Il faut simplement spécifier les domaines. On ne peut créer un moteur à explosion ou un ordinateur sans rigueur mathématique et physique absolue. On a affaire à des matériaux inertes que la pensée organise de façon dynamique, avec le recours à un flux d'énergie. Lorsqu'on aborde les phénomènes vivants nous avons affaire à une dynamique déjà existante et dont les effets partent de l'objectif vers une subtilité illimitée dont nous ne percevons qu'une partie de la complexité. Des scientifiques de grande capacité ont fait part de leur «vertige» dans ces domaines. Certains vont jusqu'à dire que toute théorie scientifique est une erreur en sursis. L'explication du fonctionnement de ses différents systèmes: digestif, respiratoire, sanguin, ne peuvent rendre compte de l'homme. Un simple grain de blé nous émerveille déjà par sa structure et ses substances, sa germination nous plonge dans un insondable mystère. Les stagiaires semblaient, par leur attitude, attendre une explication conforme à la « rationalité». J'essayai donc d'être aussi clair qu'il m'était possible. « On a tendance à opposer l'agrochimie à l'agrobiologie. » Cela débouche parfois sur un dogmatisme obtus précédant souvent une attitude passionnelle. Il faut 26