Pain sans chocolat

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296274709
Nombre de pages : 168
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Pain sans chocolat

La Corse à L'Harmattan
La Corse - Autour. Identités, enjeux en Europe et en Méditerranée. Texte collectif coordonné par A-L. Bindi. Préface de Th. Fabre, postface de A. Demichel, 202 p.

Nouvelles parutions à L'Harmattan
Simonini F. : Tu reviendras dans la vallée; collection "Voix d'Europe" Alben C. : Reste encore un peu, j'ai pas fini de grandir; collection "Vivre et l'Ecrire Jeunes". 100 lettres d'adolescents; Collection "Vivre et l'Ecrire Jeunes".

Germain Y. : Notre ami Jean Nohain, préfacé par Charle Trenet.

Pigenet M. : Au cœur de l'activisme communiste des années de guerre froide. La manifestation Ridgway; collection "Chemins de la Mémoire". Ete.

JEAN VINCENT PIOLI

PAIN SANS CHOCOLAT
Un jeune corse à Paris 1930-1945

L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Illustration

de couverture:

Eliane Desnoyers

Deuxième édition 1994
1992 ISBN: 2-7384-1739-6 @ L 'Hannattan

A mon père

A ma mère

ivario est situé au centre géographique de la Corse. C'est un village d'altitude, entouré de châtaigniers séculaires, de pins, de hêtres et de bouleaux. A une vingtaine de kilomètres, quelques maisons éparses, accrochées au flanc de la montagne: c'est Galgaccio. Pour y accéder, il faut franchir le col de Sorba, encadré par les magnifiques forêts de Vizzavona et Ghisoni. Ce sommet offre un panorama remarquable sur le centre montagneux de l'fie. Dans la vallée coule un torrent à l'eau rapide et claire qu'affectionnent de petites truites saumonées. Mon oncle Pierre y braconnait; il les prenait à la main, mais le plus souvent au filet, ainsi la pêche était plus fructueuse. Après avoir salé les poissons, roulés dans la farine et fait frire dans la Poêle sur le feu de la cheminée, on les grignote entièrement, de la tête à la queue: un régal. Ma mère est née à Galgaccio et mon père à Vivario. Il est le quatrième d'une famille de sept enfants, dont l'aîné, Jacques, fut tué à l'âge de vingt ans à Douaumont, où curent lieu, comme chacun sait, des combats acharnés pendant la Grande guerre. Comme ses frères, il était bûcheron ou muletier, au gré de son employeur, entrepreneur des coupes de bois. Rude travail dans les forêts montagneuses de Vizzavona et de Ghisoni, où souvent des accidents graves, parfois mortels, se produisaient, sans aucun recours pour les familles. Ce sont des sites magnifiques pour y effectuer des randonnées, mais ils sont vus avec d'autres yeux lorsqu'il faut commencer sa journée au lever du soleil pour la terminer en fin d'après-midi, avec pour tout repas un morceau de pain, du lard, un oignon ou du fromage et, dans le meilleur des cas, une chopine de vin. 7

V

Ma mère avait six ans à la déclaration de la première guerre mondiale; elle était l'aînée des filles d'une famille de six enfants. Ma grand-mère n'eut pas le temps de les voir grandir, elle fut bientôt emportée par l'épidémie de grippe espagnole. Quant à mon grand-père, malgré ses six enfants, il fut mobilisé. Ma mère n'eut pas la chance de bénéficier de l'école primaire. Dès son plus jeune âge, elle dut participer activement à la vie domestique, gardait et torchait frère, sœur, neveu, nièce. Toute sa vie sera marquée par cette enfance où l'instruction dans certaines familles pauvres était considérée comme superflue pour les filles. Galgaccio, avec ses châtaigniers, ses pins et ses hêtres, est un lieu splendide, entouré de montagnes au relief tourmenté. Toute la jeunesse en émigrera au fil des décennies. Ma mère n'échappera pas à la règle. Ses souvenirs étaient intimement liés à la rudesse de son enfance. Pas d'eau, pas d'électricité à la maison, on descendait en toute saison à la rivière pour y laver le linge. Chaque semaine, pieds nus, elle parcourait plusieurs kilomètres à travers le maquis, portant sur la tête dix à quinze litres de lait qu'elle allait vendre à Ghisoni. Seule la malaria qui sévissait sur la plaine orientale et les démêlés avec les gendarmes peuvent expliquer le choix d'un pareil isolement. Ma mère racontait sa peur lorsque le cousin de mon grandpère, un bandit d'honneur célèbre (1) venait lui rendre visite. Il disposait ses hommes armés dans le maquis, à quelques centaines de mètres de la maison, pour monter la garde. Il n'y avait pas de téléphone, pas de télégraphe, pas de route, seulement des sentiers de chèvres et de mulets. Par contre, les odeurs de ce lieu de désolation sont inoubliables: la polenta à la farine de châtaignes, cuite dans la cheminée; le pain chaud sortant du four; mais surtout le maquis et ses senteurs, le fenouil, la menthe sauvage en abondance au bord de la rivière. Comme la tradition le voulait, mon père enleva ma mère. Pas d'arrangement préalable entre les familles, pas de fiançailles
(1) Surnommé U Re Di Macchia (le roi du maquis); le poète corse Maistrale lui composa une chanson célèbre: U lamentu di u banditu. 8

officielles, pas de noce à préparer, seulement l'amour, celui qui unit deux êtres et que rien ne peut séparer. L'évasion des jeunes gens se préparait toujours avec la complicité d'amis intimes. Après s'être concertés et avoir pris rendez-vous, le jeune couple se retrouvait à la date fixée, la plupart du temps avant le lever du soleil, et partait pour une destination inconnue des parents: Ajaccio, Bastia, Marseille ou Paris. Avec son mulet, mon père vint chercher celle qui serait sa femme pour la vie. Ils partirent pour la grande aventure, en ayant soin de tirer quelques coups de revolver dans le maquis, pour annoncer l'événement. Cette tradition a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. Il n'est pas question de revenir en arrière, d'abandonner la jeune femme en cours de route et bien des vendettas ont trouvé là leur origine. Après l'enlèvement qui précédait la noce, le couple revenait au village, le garçon demandait la main de la jeune fille, et le mariage pouvait avoir lieu. Sauf lorsque dans le couple, l'un des deux ne convenait pas aux beaux-parents. Ce fut le cas de mon père: mon grand-père mit quatre ou cinq ans avant de se décider à l'accepter pour gendre, et lui faire cadeau d'une vache. C'était un patriarche dont le caractère rigoureux ne pouvait admettre que sa fille aînée puisse aliéner par le mariage sa vie à un noceur de Vivario, car telle était la réputation qu'avaient les garçons de ce village. Ils avaient choisi Paris comme destination, - l'argent du voyage avait été emprunté - car mon père y avait sa sœur et ma mère son frère. C'est chez lui qu'ils débarquèrent. La pauvreté était au rendez-vous. Mon oncle était facteur et avait une famille nombreuse à nourrir: ils habitaient une HBM très connue au 140 rue de Ménilmontant, dans le XX. arrondissement, où mes parents se trouvèrent en surnombre. On était en pleine crise économique et à cette époque, les Corses, les Bretons, les Auvergnats constituaient dans la capitale l'essentiel des travailleurs immigrés. Un certain nombre d'entre eux, parmi lesquels mon père, étaient sans travail. Les allocations chômage ou familiales n'existaient pas. Le 20 août 1927, à la mairie du XX. arrondissement, mon père et ma mère se marièrent sans apparat. L'attitude de mon

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grand-père à leur égard ne les incitait guère à retourner au pays. Si l'on ajoute à cela que ma mère attendait un enfant, mon frère Jean né le 27 novembre 1927, trois mois après les épousailles, il était hors de question de rentrer au village. Mon grand-père était un superbe vieillard à longue barbe blanche, à qui l'on parlait toujours avec déférence, en le vouvoyant, vêtu en toute saison d'un pantalon de velours retenu à la taille par une longue bande de flanelle. Son couteau ne le quittait jamais. Ma mère me raconta qu'une fois, il s'était blessé d'un coup de hache à la jambe en coupant du bois: il saignait abondamment. Calmement il s'est assis au bord de la rivière, puis en grattant son pantalon avec la lame de son couteau, il s'est confectionné une bourre de coton qu'il a mouillée dans la rivière et mélangée avec de la terre, et il a mis cet emplâtre sur sa plaie. D'une droiture irréprochable, tous les gens de la région le respectaient et on venait fréquemment le chercher quand survenait un litige. Comme chaque jour, il descendait faire sa sieste au bord de la rivière, toujours sous le même arbre. Par une journée d'été, il s'est attardé, on s'est inquiété, on est allé le chercher. Il semblait donnir, serein. Il était mort. Il avait soixante-dix-huit ans.

La situation de mes parents à Paris ne s'améliorait pas. Mon frère Jean mourut à l'âge de quatre mois, à l'hôpital Trousseau, dans des conditions mal définies, pendant que ma mère était hospitalisée. Le médecin de famille, un Corse, conseilla à ma mère d'aller à Ajaccio pour se rétablir. Mon père, furieux, faillit le mettre à la porte; sans travail, sans ressource, que pouvaientils faire? On passa lentement de la pauvreté à la misère. Mon père fut enfin embauché chez un fabricant de sabots; il fut renvoyé le mois suivant. Plusieurs années après, il me racontait en riant l'histoire de ce premier essai: le samedi soir, jour de paie, on annonça à mon père: «T'es licencié ». « Ab, c'est possible, mais j'attends toujours le diplôme! ». A Vivario, lorsque dans les familles de notables un étudiant était licencié, c'est qu'il se préparait à la carrière d'avocat. Le lundi, mon père se présenta donc à l'heure d'ouverture comme chaque jour. Le chef 10

d'atelier le reçut vertement: « Dis, le rital, t'es bouché ou tu te fous de ma gueule; samedi, on t'a dit: t'es viré! ». La xénophobie, ,ce n'est pas nouveau! Il Y eut d'autres petits boulots sans importance, entre autres un passage de quelques jours chez Renault.

Nous sommes en 1930. Au 140 rue de Ménilmontant, la promiscuité devenait insupportable. Mes parents ne trouvèrent à se loger que dans des hôtels sordides, rue de la Chine, rue du Surmelin au-dessus d'un bougnat, où les rats grouillaient dans la cour. Je suis né le 8 février de cette année. Ma mère ne me quittait pas des yeux, par peur des rats. Mes parents me prénommèrent Jean Vincent, comme mon frère ainé décédé, à qui ils avaient donné le nom de notre grand-père. C'est une tradition en Corse, de toujours donner au premier garçon le prénom du grand-père paternel. J'étais malingre, maladif, je ne supportais pas l'air de Paris. Atterrés par la mort de mon frère, angoissés par mon état de santé, mes parents décidèrent de m'accompagner en Corse, chez mes grands-parents de Vivario. Ils avaient été profondément bouleversés par le décès de mon frère. Quelques mois après, ma mère à nouveau enceinte, fit une chute d'un escabeau, et une fausse-couche s'ensuivit. C'est dire après cela combien ma venue au monde les comblait. A l'époque, les femmes étaient mal reçues dans les hôpitaux lorsqu'elles faisaient une fausse-couche. On les soupçonnait d'avoir voulu avorter. Ma mère n'échappa pas à la règle, d'autant plus qu'elle s'exprimait mieux en corse qu'en français. Confié à ma grand-mère, j'héritai par la même occasion d'un deuxième père, mon oncle François, le plus jeune de la famille. Mon grand-père paternel était un homme humble, bon, très sensible, mais il ne ramenait pas beaucoup de foin à la maison. Il passait le plus clair de son temps à jouer aux cartes et ne dédaignait pas la bouteille. Les surnoms étant à la mode, le nôtre fut vite trouvé: "chopine"; baptisé par le village au début du siècle, ~ surnom nous colla bien longtemps à la peau. 11

Ma grand-mère Lucie, m'appliqua, nourrisson, la méthode qu'elle avait utilisée pour ses propres enfants. Comme les oiseaux, elle me donnait la becquée, mastiquant préalablement les aliments avant de les placer dans ma bouche. Cette façon de me nourrir fut une réussite. Après quelques mois, je devins un superbe et robuste bébé. Ma grand-mère était une curiosité régionale, une femme bonne, généreuse, rieuse, d'un dévouement sans limite; à quatre-vingts ans passés, elle chantait pour ma cousine Jacqueline, mon cousin Pierrot et moi-même, les chansons de sa jeunesse, assise sur les marches du perron. A ses heures, elle était une sorte de guérisseuse; on venait la consulter lorsque le médecin avait échoué dans son diagnostic et son traitement. Elle intervenait, toujours bénévolement, lorsque les enfants avaient des vers intestinaux, quand quelqu'un était frappé d'insolation, en cas de blessures, de brûlures ... Je l'ai vue recoudre un coq qui s'était fait écraser sur la route, en l'immobilisant entre ses jambes. Après plusieurs jours de soins intensifs, un matin, son chant retentit, il était redevenu le roi de la basse-cour. On faisait très souvent appel à elle; heureusement, l'Ordre des médecins n'existait pas encore. Tous ses secrets, elle les transmettait à une personne de son choix la nuit de Noël. Je l'ai vue soigner un nourrisson du village qui souffrait de diarrhée verte, accompagnée de fortes douleurs. Le médecin était impuissant, les médicaments n'avaient aucun effet. Désespérés, les parents se rendirent chez ma grandmère. Après leur avoir offert le café - son café était célèbre dans tout le village, et même au-delà - je me souviens qu'elle leur conseilla de faire cuire des pommes de terre dans la braise de leur cheminée, de faire chauffer le meilleur vin du pays, sans le faire bouillir, afin qu'il réduise de moitié, de mélanger le tout, et de faire avaler cette mixture au bébé en petites quantités plusieurs fois par jour. A la stupéfaction des parents, le résultat ne se fit pas attendre: l'enfant était sauvé. Mon oncle François ne s'est jamais marié, il a vécu à Vivario presque toute son existence, excepté pendant la guerre: il fut mobilisé en 1944, et participa à la libération de la France. A 12

Paris, il fit un séjour de quelques mois au ministère de l'Industrie, où mon père l'avait fait embaucher; mais ne supportant pas la vie parisienne, il quitta brusquement son emploi, sans explication et s'en retourna au village. Dans le métro parisien, il souffrait de claustrophobie. Aux heures d'affluence, porté par la foule, il lui arrivait de descendre sur le quai d'une station qui n'était pas la sienne, ahuri, éperdu dans cette presse de fin de journée. Il riait en nous racontant ses mésaventures. Généreux les jours de paie, il n'hésitait pas à prêter à fond perdu de l'argent à des copains. Dans cette jungle, il faisait figure de déraciné. Après ce court intermède parisien, de retour au village, il n'échappera pas à son destin surprenant. J'ai connu un savant éminent, en vacances à Vivario, qui ne le quittait pas d'une semelle. Il n 'hésitait pas à le qualifier de philosophe génial et aurait souhaité que certains de ses étudiants le côtoient pour qu'ils « deviennent moins cons» disait-il. Mais François, c'était aussi, et sans doute avant tout, un merveilleux conteur, qui ouvrait notre imagination sur la vie secrète du village derrière ses volets clos, et sa place de l'église vide aux heures de la sieste. Il animait les veillées aux terrasses des cafés, dépeignant, comme un artiste, les villageois, contant des histoires de chasse et de pêche avec une verve intarissable, dont l'émotion et la gaieté faisaient la joie de son auditoire.Il était aussi l'homme de confiance de tous, et le confident par excellence. Les parents lui confiaient leurs filles les soirs de bal. Us savaient qu'en sa présence aucune offense ne leur serait faite. Il coupait et préparait le bois pour l'hiver des personnes âgées. Dans tous les bars du village, il servait la clientèle, encaissait, rendait la monnaie; les patrons avaient confiance. On faisait appel à lui pour les décès, il devenait fossoyeur pour la circonstance. C'était l'homme-orchestre du village et il est resté présent dans toutes les mémoires. Après plus de deux ans passés chez mes grands-parents paternels, mon père et ma mère vinrent me chercher. J'étais très attaché à mes grands-parents et surtout à François; ce fut une véritable déchirure. Il prit le bateau avec nous pour m'accompagner jusqu'à Nice et nous nous séparâmes. Mes parents me rame-

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naient à Paris. Médicalement, j'étais hors de danger. Je pleurai pendant des jours et des jours en appelant mon oncle; j'étais inconsolable. Pendant mon absence, la situation de mes parents s'était sensiblement améliorée. La fréquentation des cafés où l'on jouait aux canes avait permis à mon père de retrouver des amis avec lesquels il avait été muletier dans le Fium Orbo, dont les gorges sont célèbres en Corse et qui étaient encore au début de ce siècle le fief des bandits d 'honneur. Après avoir égrené un à un leurs souvenirs, ils firent le point de leur situation à Paris. Celle de mon père n'était pas brillante, il était le seul du groupe à être sans emploi. François Andréani et Xavier Pietri lui promirent de s'occuper de lui. L'intervention de ce dernier fut très efficace : il se mit à relancer ses chefs sans discontinuer jusqu'à ce qu'il obtînt du travail pour son ami. Mon père fut embauché au Bazar de l 'Hôtel-de-ville. Il y restera jusqu'à la déclaration de guerre en 1939, et y reviendra après un an de guerre et cinq années de captivité. Mais n'anticipons pas ...

L'année 1932 vit donc changer notre situation. Mon père avait un emploi: il pouvait obtenir un logement. Nous nous retrouvâmes au 1 rue Dulaure dans le XXe arrondissement, habitation à bon marché, nouvellement construite; nous étions parmi les premiers locataires. Pour un couple avec un enfant, la Ville de Paris octroyait une pièce et une cuisine avec wc. J'étais émerveillé par la chasse d'eau. A chaque fois que nous avions de la visite, j'entraînais les personnes aux toilettes, je tirais la chaîne, l'eau qui tourbillonnait dans la cuvette me fascinait. Nous étions situés au 4" étage face à un terrain vague qui allait devenir le square Séverine. A la maison, faute de salle de bains, ôn se lavait le matin dans l'évier de la cuisine. En fin de semaine, en revanche, on remplissait d'eau chaude cuvette, bassine et lessiveuse, c'était la grande toilette avec le fameux savon de Marseille. Ma mère était enceinte pour la quatrième fois. Elle mit au monde mon frère Paul le 24 février 1933. Comme le veut la tradition, on lui donna le prénom du grand-père maternel. Je sais 14

que c'était un superbe bébé, mais je garde peu de souvenirs de lui, si ce n'est d'une chute, qu'il fit par ma faute, duhau't de sa chaise de bébé. Je l'avais poussée, eHe bascula, il se fit une grande blessure au front. Je fus sévèrement puni: ma mère avait la main leste. Il vécut vingt mois et décéda le 21 octobre 1934, emporté par des convulsions.La famiBe était coutumière du malheur. J'avais quatre ans et demi. Un destin impitoyable s'était acharné sur eux. Je resterai leur unique enfant. Ma mère sera toute sa vie angoissée à l'idée qu'il puisse m'arriver un malheur, la moindre maladie, aussi bénigne fûtelle, prenait des proportions catastrophiques. Chaque matin, eHe m'accompagnait à la materneHe; j'y aHais sans enthousiasme, comme la plupart des enfants. La peur lui tenaillait le ventre, en pensant aux maladies que je pouvais y attraper. Ma santé était primordiale, mais il y avait une autre raison à son angoisse: le médecin coQtait cher et l'obligeait à opérer une ponction dans son maigre budget. Je me souviens que lors d'une visite chez le docteur, celui-ci m'avait prescrit des médicaments que nous nous apprêtions à nous procurer. En cours de route, dans le caniveau, j'aperçus une pièce de dix francs. C'était un miracle. Après notre passage à l'officine, il nous restait encore de la monnaie et j'eus droit à une part de flan à dix sous achetée chez le boulanger. Pour moi, c'était la fête, je ri'en avais encore jamais mangé. Notre situation s'était améliorée, mais la pauvreté n'avait pas disparu pour autant. A la maison, les fins de mois étaient très difficiles. Joindre les deux bouts était un casse-tête permanent. Mon père avait un emploi de garçon d'ascenseur au BHV; son salaire était ridiculement bas. Ma mère faisait des ~énages chez les uns et les autres. J'héritais de vêtements devenus trop petits pour les enfants de ses employeurs. Malgré tous ses efforts, à partir du vingt-cinq de chaque mois, il n'y avait plus d'argent. Il faHait avoir recours au frère de ma mère, Philippe. Il lui prêtait selon ses possibilités, soit une grosse pièce en nickel de cinq francs, ou plus important, une pièce en argent de dix francs. Lorsqu'il s'agissait d'une pièce de vingt francs, c'était catastrophique, car il fallait rembourser et 15

amputer ces sommes de la paie en fin de mois. Il nous arrivait fréquemment de revenir de chez lui avec une boîte à lait pleine de soupe; bien souvent nous dînions avec du café au lait pour tout repas. Sur le plan vestimentaire, nous faisions peu de frais. Mon père allait travailler sans manteau, même lorsque l 'hiver était rude. Ses camarades étaient surpris par sa tenue légère et en plaisantant lui disaient: « Christophe, tu n'as jamais froid, on voit que du sang corse coule dans tes veines! » et mon père joyeux drille répondait: « Chez nous, on n'a pas du sang de navet! ». Il riait de leurs fadaises, mais en réalité il pelait de froid, comme tout le monde. Trop fier, il n'aurait jamais avoué que, faute d'argent, il se passait de pardessus. Quant à ma mère, elle s'arrangeait au mieux avec des couturières amies; ses vêtements modestes, elle les portait très bien. Elle était belle, avec ses grands yeux noirs, ses cheveux châtain foncé; de taille moyenne, bien proportionnée, très soignée, elle était merveilleuse de simplicité.

Au nOl de la rue Dulaure, la vie n'était pas triste; tous les gens se connaissaient et des rapports amicaux se créaient entre familles; nous allions les uns chez les autres. Très souvent, des voisins tapaiem à notre porte pour nous demander de leur avancer un morceau de pain, du sel ou du lait. Ma mère donnait volontiers, mais elle n'allait jamais emprunter, à part chez son frère; on s'arrangeait... mais seulement en famille. Les logements d'une pièce-cuisine, réservés au couple avec un enfant, côtoyaient les trois-pièces-cuisine pour les familles de plus de deux enfants. Ils étaient quatre chez notre voisin. Les immeubles avaient six étages. Pour moi, c'était extraordinaire : enfant unique, j'avais de nombreux copains sur le palier, et répartis dans tous les étages. Nous étions tous des enfants de pauvres, nos parents venaient de toutes les provinces et il y avait aussi des immigrés, polonais et surtout italiens. Bien souvent, des bagarres éclataient entre familles et les enfants en étaient parfois à l'origine. 16

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